LUCAIN
340 LA DiymE comédie.
CHANT X
Entrés dans le Purgatoire, les poètes montent an premier cercle, où se parifie le pi'ché d'Orgueil. — Tout d'abord ils voient gravés sur les murs plasietirs exemples d'Humilité. — Puis ils voient les Ames des Orgueilleux marchant péaflblemcnt sous de lourds Tardeaux.
Quand nous fûmes au delà du seuil de la porte que le penchant malin des âmes humaines laisse ouvrir si rare-' ment, parce qu'il fait paraître droite la voie tortueuse.
Je connus, au son qu'elle rendit, qu'elle était refermée* Et, si j'avais tourné les yeux vers elle, quelle excuse eût été digne d'une telle faute?
Nous montions entre deux roches fendues dont les si* nuosités de part et d'autre imitaient l'onde qui fuit et puis revient.
« Ici, dit mon guide, il faut user d'un peu d'art, en s'approchant, tantôt par ici tantôt par là, du côté qui a des enfoncements. »
Et ce soin rendit nos pas lents et si rares, que la lune 5 alors décroissante, était rentrée dans son lit pour se reposer.
Avant que nous fussions hors du sentier étroit. Mais quand nous fûmes dégagés et à découvert là où le mont se rejette en arrière.
Moi fatigué, et tous deux incertains de notre route, nous restâmes sur une plate-forme plus solitaire qu'une route à travers les déserts.
Depuis le bord de Tablme jusqu'au pied de la haute chaussée .qui \a toujours en montant, on n'aurait mesuré que trois fois le corps d'un homme;
Et, aussi loin que mes regards pouvaient aller avec leurs ailes, du côté gauche ou du côté droit, les ceintures de la plate-forme me semblaient à cette égale distance.
Nos pieds n'avaient pas encore monté sur cette voie, quand je reconnus que le côté intérieur qui, droit et à pic, eût été inaccessible.
LE PtUGATOlRE. CHANT X. 34t
Était de marbre blanc et orné de ba»*ciiefs, tels que non-seulement Poly^^lète, mais la nature les aurait admirés à sa honte.
L'ange qui vint sur terre avec la nouvelle de la paix appelée durant tant d'années et avec tant de larmes, qui ouvrit le ciel après la longue défense,
Cet ange, sculpté dans une attitude suave, nous apparaissait avec tant de vérité, qu'il ne semblait pas être une figure silencieuse.
On eût juré qu'il disait Ave, parce que là aussi était représentée celle qui désira les clefs pour ouvrir à Tamour souverain.
Et dans son attitude était exprimée cette réponse : Ecce ancilla Dei, aussi fidèlement qu'une figure laisse son empreinte sur la cire.
<( Ne tiens pas ton esprit fixé sur un seul point, » dit le doux maître, qui m'avait près de lui du côté où les hoomies ont le cœur.
J'avançai donc en regardant, et je vis après Marie, et de ce côté où j'avais celui qui me faisait avancer,
Une autre histoire sculptée sur le rocher. C'est pourquoi je devançai Virgile et je m'approchai, afin qu'elle fût bien placée sous mes yeux.
Là, sur le marbre, étaient représentés le chai' et les bœufs traînant l'arche sainte, si redoutée de quiconque veut remplir im office que Dieu ne lui a pas commis.
En avant se voyaient quantité de gens; et cette troupe, divisée en sept chœurs , faisait dire à deux de mes sens : Oui, elle chante ! non, elle ne chante pas !
De même, devant la fumée de l'encens si bien représentée, mes yeux et mon odorat étaient en désaccord et sur le cmi et sur le non.
La robe relevée et dansant, Thumble psalmiste précédait le vase bénit; en ce moment il était plus et moins qu'un roi.
Vis-à-vis, et du faîte d'un grand padais, Michol le contemplait de l'air d'une femme dédaigneuse et triste.
342 LÀ DIVmE COMÉDIE.'
J'arrachai mes pieds du lieu où je me tenais, pour voir de près une autre histoire qui^ placée derrière Michol, blanchissait.
Là était représentée la haute gloire du prince romain qui, par sa grande vertu, excita le pape Gr^oire à une si grande victoire*.
Je parle de l'empereur Trajan. Au frem de soa che?al était une veuve en larmes, désolée;
Autour de lui on distinguait une foule abondante de ca-, valiers, et au-dessus de sa tête les aigles d'or s'agitaient au vent.
La malheureuse, au milieu de tous, semblait dire :
« Maître, donne-moi vengeance pour mon fils qui est mort; mon cœur est navré. »
Et il semblait lui répondre : <( Attends que je revienne.» Et elle, comme une personne que pousse la douleur :
« 0 mon seigneur! si tu ne reviens pas! i» Et lui : « Celui qui sera où je suis t'accordera vengeance ! » Et elle : tt Que te servira le bien fait par un autre^ si le bien que tu dois faire tu le mets en oubli? »
Lui enfin : « Rassure-toi, il faut que je m'acquitte de mon devoir avant d'avancer. La justice le veut, et la pitié me retient. »
Celui qui ne vit jamais une chose nouvelle* produisit œs paroles visibles, nouvelles pour nous, car il ne s'en trouva pas de telles sur la terre.
Tandis que je me délectais à regarder ces tableaux de grande humilité, et si précieux à voir quand on en sait Touvrier^
Le poète murmurait : <( Voici par là bien des âmes^ mais
^ Pour entendre ceci, il faut savoir que Grégoire le Grand, pape, un jour 1 la vie de Traian, se meit, pour les singulières verlas qui furent en ce bnive empereur, à déplorer sa condition, veu qu'ayant este payen, il ne pouvoit estre saavé. Lors entrant en une église, il pria Dieu si dévotement pour l'âme de Traian, que soudain il eut révélation comme Dieu auroit cxaulcc ses prières, et que Traiaa estoit délivré des peines de l'enfer ; mais il lui Ait eigoinct de ne plus prier poar aucuu inBdcle ou payen. (Grangier.)
• Di«»u.
LE PURGATOIRE^ CHANT x7 343
elles viennent lentement. Elles nous mèneront vers les degiés supérieurs. »
Mes yeux , qui étaient tout attentifs à regarder les nouveautés dont ils sont avides, ne furent point lents à se tourner vers lui.
Je ne veux pas, lecteur, que tu t'écartes des bonnes dispositions pour entendre comment Dieu veut que les dettes se payent.
Ne fais pas attention à la forme du martyre, pense à ce qui le suit; pense qu^au pire il ne peut aller au delà du grand jugement.
Je commençai : « Maître, ce que je vois se mouvoir vers nous ne me semble pas être des personnes , et j'ignore ce que c'est, tant à cette vue je me trouble. »
Et lui à moi : a La pesante condition de leur tourment les courbe tellement vers la terre, que mes yeux ont premièrement douté;
» Mais regarde fixement, et avec tes yeux redresse ce qui s'en vient sous ces lourdes pierres. Déjà tu peux juger comme chacun d'eux est tourmenté. »
0 chrétiens superbes, misérables et faibles, qui, perclus des yeux de l'entendement, vous fiez à vos pas qui vous font rétrograder !
Ne vous apercevez- vous pas que nous sommes des vers, nés pour former le papillon angélique * qui vole sans défense à la justice de Dieu?
Pourquoi votre esprit se dresse-t-il comme le coq? vous n'êtes que des insectes défectueux, des vers dont la formation est avortée.
Comme pour soutenir une solive ou un toit, souvent on voit le long de l'entablement une figure joindre les genoux à la poitrine.
Laquelle fait naître, d'un mal non véritable, une véritable souffrance en celui qui la voit; ainsi je vis ces âmes, quand j'appliquai ïaon soin à les examiner.
^ L'ànte*
Il est vrai qu'elles étaient plus ou moins contractées, se* Ion qu'elles avaient plus ou moins sur le dos; et celle qui ' avait plus de patience dans son tourment
Semblait dire, en se plaignant : a Je n'en puis plus. »
CHANT XL
Prière des Orgaeillevx. — Virgile leur demande quel «entier est le plat fMile à monter. — Comme les deux poêles cbomincnt, Dante reconnaît parmi les Amef le peintre Oderisi de Gubbio, qui lui fait Tliistoire des peintres italiens se ne* cédant avec tant de rapidité, que la gloire de l'un fait bientôt oublier celle de l'autre.
« 0 notre Père qui es dans les deux, non circonscrit en eux, mais par un amour plus grand pour les premiers êtres qui sont là-haut,
D Loués soient ton nom et ton pouvoir par toute créature^ de même qu'on doit rendre grâce à ta douce sagesse.
» Que la paix de ton règne nous aiTive , car si elle ne vient à nous, nous ne pouvons aller à elle, malgré notre intelligence.
» Comme les anges te font le sacrifice de leur volonté en chantant Hosanna, ainsi puissent faire les hommes!
» Donne-nous aujourd'hui la manne quotidienne, sans laquelle, dans cet âpre désert, celui-là va en arrière qui se travaille le plus pour avancer.
» Et comme nous pardonnons à chacun le mal que nous avons souffert, toi aussi, bienfaisant, pardonne et ne regarde pas à notre mérite.
» Notre vertu , qui si aisément succombe , ne l'éprouve pas contre l'antique adversaire, mais délivre-la de lui qui la tente si fort.
D Cette dernière prière, ô Seigneur chéri ! déjà nous ne la faisons plus pour nous, qui n'en avons plus besoin, mais pour ceux qui derrière nous sont restés. »
Ainsi, tout en priant pour elles et pour nous, ces âmes
s'en allaient sous leur fardeau, tout semblable à celui que parfois on croit porter en rêve.
Inégalement chargées, elles cheminaient toutes, pleines «d'angoisses et lasses, le long de la première corniche, afin de se purifier des ténèbres du monde.
Si par là on prie toujours pour nous , ici que ne doivent pas dire et faire pour ces âmes ceux qui ont une volonté douée de bonnes racines î
Il faut les aider à laver les taches qu'elles ont rapportées du monde , afiii que, pures et légères , elles puissent s'élever vers les roues étoilées.
« Ah ! que la justice et la pitié voUs allègent bientôt, pour que vous puissiez mouvoir les ailes qui vous enlèvent selon votre désir !
ï) Montrez-nous de quel côté on va le plus promptement vers l'échelle, et, s'il y a plus d'un passage, enseignez-nous celui qui est le moins montant.
» Car celui-ci qui vient avec moi , tout chargé de cette chair d'Adam qui le revêt, est lent à gravir, malgré son bon vouloir. »
Leurs paroles en réponse à celles qu'avait dites celui que je suivais, nous ne pûmes savoir de qui elles vinrent ;
Mais elles furent telles : « Venez avec nous, à main droite , sjur la rive , et vous trouverez un passage où peut monter une personne vivante,
» Et si je n'étais pas empêché par cette pierre qui dompte mon front orgueilleux, et me force de tenir le visage baissé ,
» Je regarderais afin de voir si je connais celui-là qui est encore vivant et ne se nomme pas , afin d'exciter sa pitié pour mon supplice.
» Je fus Latin et fils d'un grand Toscan ; Guillaume Aldobrandeschi fut mon père ; je ne sais si jamais son nom vous est paiTenu.
» L'antique sang et les actions brillantes de mes aïeux me rendirent si arrogant, que, ne pensant phis à la mèi'C commune.
346 LÀ DIVINE COlfÉDlE.
» J'eu$ tout homme en mépris, et à tel points que ce mépris causa ma mort, comme le savent les Siennois, et comme dans le Gampagnatico le sait tout enfont K
» Je suis Humbcrt, et ce n'est pas à moi seulement que l'orgueil a fait mal , mais aussi à tous mes pareiits, qu'Û % entraînés dans le malheur;
» Et il faut, à cause de mon péché, que je porte ici ce fardeau, jusqu'à ce que j'aie ainsi satisfait à Dieu. Ce que je n'ai point fait parmi les vivants^ je le fais parmi les morts. »
En l'écoutant je baissai la tête : alors un des esprits» non celui qui parlait, se tourna sous le poids qui l'embarrassait.
Et il me vit, et il me reconnut, et il m'appela en tenant avec grand'peine ses yeux fixés sur moi, qui^ tout penché^ marchais à côté d'eux.
« Oh! lui dis-je, n'es-tu pas Oderisi, l'honneur d'Ag<^ bio, l'honneur de cet art qu'on appelle à Paris enluminure*?
— Frère, dit-il, on trouve plus riant le papier qu'enlur mine Franco Bolognèse ' : tout l'honneur est maintenant pour lui, et pour moi une bien chétive part.
» Je n'aurais pas été si courtois pendant que je vivais, à cause du grand désir d'exceller dans Fart auquel s'appliqua mon cœur.
» Ici se paye la peine d'un tel orgueil. Et encore ne serais-je pas où je suis, si, pouvant encore pécher, je ne m'étais tourné vers Dieu.
D 0 vaine gloire du pouvoir humain ! plante sans dur^, que le vert reste peu de temps sur sa cime, lorsqu'elle ne touche pas à des temps de barbarie !
' Ce fut à Gampagnatico, dans les Maremmcs, que les Sieonois, irrites de Tor^ gueil d'Uumbcrt, Grcot tuer ce fils des comtes de Saotafiora ; son père ëUit Gttillaime Aldobrandescbi.
• Agobbio ou Gobbio, dans le duché d'Urbin, patrie d'Oderisi, le peintre en Miniature.
* C*est-B^ire François do Bologne.
» Cîmabué * cnit tenir le champ de la peinture, et maintenant c'est Giotto* qui a la vogue, de sorte que la renommée de l'autre est obscurcie.
y> Ainsi un Guido ' ravit à l'autre Guido * Thonneur de la langue, et peut-être un troisième est-il né qui chassera l'un et l'autre de son nid.
y* Le bruit du monde n'est qu'un souffle de vent qui vient tantôt d'ici, tantôt de là, et change de nom en changeant de côté.
» Aurais-tu plus grande renommée si tu ne devais te dépouiller que d'une chair minée par l'âge, ou si tu étais mort avant de perdre ton parler enfantin ;
» Dis, serais-tu plus connu, avant que passent trois mille ans ? ce qui est, comparé à Téternité, un temps plus court qu'un mouvement de cils, comparé à l'astre qui, dans le ciel, tourne le plus lentement.
» Celui qui, devant toi, fait si peu de chemin, toute la Toscaiîe a proclamé son nom : c'est à peine aujourd'hui si on le murmure à Sienne,
» Dont il était seigneur quand fut déti'uite la rage de Florence '*, qui était aussi superbe dans ce temps qu'elle est à cette heure prostituée.
» Votre renonamée a la couleur de l'herbe qui vient et passe, et celui qui lui ôte sa couleur est le même qui la fait sortir verte de la terre. »
Et moi à lui : (( Tes paroles pleines de vérité font entrer une bonne humilité dans mon cœur, et ma. grande enflure s'abaisse ; mais quel est celui dont tu parlais à l'instant?
— C'est, répondit-fl, Provenzano Salvani. Il est ici parce qu'il eut la présomption de ne régir Sienne que par des mains.
y> Il a marché et il marche ainsi sans repos depuis qu'il
* Cimabaë, mort en 1300.
* GioUo, mort en 1336.
* Guido Guinicello» poëte de Bologne.
« Guido, autre poëte célèbre, fils de Cavalcanlc Cavalcanlî.
f Ce rut à la fameqse bataille de Moote-Aporto gagnée par les Siennois,
348 LA MTUIB conlMV,
est mort : telle est la monnaie que doll tendre, ponri^ quitter^ cdiû qui là-bas a trop osé. »
Et moi : d Si un esprit qui attend, avani de. se repalirr la limite de sa vie, demeure au bas de la montagne st m monte jusqu'ici,
)» ( A moins qu'une prière salutaire ne lui vienne eaaiÉ) qu'après un temps égal à celui qu'il a Técu,.eQiiimaBtfi venue ici lui a-t-elle été odroyée?
-— Quand il vivait avec le plus de gldre, répondit l'ailure, il s'agenouilla volontairement sur la place de en déposant toute honte;
D Et là^ pour tirer son ami de la peine qu'il dans la prison de Charles, il se mit à trenoAiler de toiilMftt' veines.
» Je n'en dirai pas davantage, et je sais qœ mespanhi sont obscures, mais, d'ici peu de temps • tes ooncitofMi agiront de manière que lu pourras en. pénétrer le sem.
1» Cette action a retiré Provenzano d4 confins du Parfi' toire. y>
CHANT XII
Apres avoir quitté Oderisi, les poètes Toient scalptés sur la oomiclie i exemples d'Orgueil. —De là, ils s'avancent conduits par on Aage qù^tn mouvement de ses ailes, parifiu Dapte da péché d'Orgueil. — Us aMtot M second cercle.
Comme une paire de bœufs qui marchent sous le joog, cette âme chargée et moi^ nous allâmes de front, tant que le permit mon doux pédagogue;
Mais quand il me dit : a Laisse-le, et marche, car 9 est bon ici que^ de la voile et des rames, chacun, autant qall peut, pousse sa barque, »
Je redressai mon corps ainsi qu'il convient de faire lorsqu'on veut marcher, bien que mes pensées restassent 0(Wbées et abattues.
Il nmcATOiRE. CBXJ^T xïi, 349
le m'étais mis en mouvement et je suivais de bon gré les pas de mon maître, et tous deux nous montrions conune Dous étions légers.
Lorsqu'il me dit : « Tourne les yeux en bas, il te sera bon, pour alléger ta route, de voir le sol où tu mets les pieds. »
€k)mme, afin que leur mémoire demeure, les tombes conitruites sous le pavé des églises portent le portrait des ensevelis, tels qu'ils étaient jadis.
Si bien qu'on se prend maintes fois à pleurer, tout poigne par ce souvenir, qui ne fait sentir son aiguillon que dans lesGœws pieux;
Ainsi toute la route entre la montagne et l'abime m'appirut couverte de figures, mais rendues avec plus de ressemblance à cause de l'ouvrier.
le voyais d'un côté celui qui fut créé plus noble que toutes les créatures tomber du ciel comme la foudre;
Je voyais, de l'autre côté, Briarée ^ atteint du trait céleste, gisant à terre, et l'attristant de son froid mortel;
Je voyais Tymbrée •, Je voyais Pallas et Mars, armés encore autour de leur père, contempler les membres épars des géants ;
Je voyais Nembrod', au pied de sa grande tour, regarder, comme égai*é, les nations qui furent avec lui dans le Sennaâr.
0 Niobé * ! avec quels yeux désolés je te voyais représentée 9ur la route entre sept et sept enfants morts !
0 Saûl ! comme, percé de ta propre épée, là tu m'apparus mort sur le Gelboé qui dès lors ne sentit plus ni la pluie ni la rosée • !
0 folle Arachné ! je te voyais déjà changée à demi en arai- ^ée, triste sur les débris de l'œuvre qui se fila malheureulement pour toi.
I Briarée, Titan.
• SurDom d'ApoUon.
> Ncmbrod, un des constructeurs do la tour de Babel.
• Fille de Tantale et épouse d'Ampliion, mère de qualone enfants, selon le pollte.
• Montes XiiMtoc, neque pluvia, ncqiic ros veniunt supci vos. [R»j.f I. ii.)
980 LA DlTIIfE COMÉDIE.
0 Roboàm ^ î tes traits ici ne semblent plas menaçants; mais^ plein d'épouvante^ tu t'enfuis sur un char avant que les autres te chassent.
Le dur pavé montrait encore comment Alcméon « fit payer cher à sa mère sa malheureuse parure.
Il montrait comment les fils de Sennachérib se jetèrent sur lui dans le temple, et comment ils le laissèrent mort.
Il montrait la ruine et le cruel châtiment de Cyrus quand Tomyris lui disait : <( Tu as eu soif de sang, et Je t'emplis de sang. »
Ils montraient comme s'enfuirent en déroute les Assyriens, après que fut mort Holopherne, et les restes de ce carnage.
Je voyais Troie • en cendres et en ruines : ô IHon * ! comme les peintures qui se trouvaient là te montraient abattu et avili !
Quel fut le maître du pinceau ou du ciseau qui traça les ombres et les poses que l'esprit le plus subtil devrait admirer?
Les morts paraissaient morts, et les vivants paraissaient vivants. Celui qui vit le fait ne le vit pas mieux que moi tout ce que je foulai aux pieds, tant que je cheminai incliné.
Or, enorgueillissez-vous, marchez d'un air altier, ô fils d'Eve ! et ne baissez pas la tête afin de voir votre mauvais sentier !
Déjà nous avions fait plus de chemin autour de la montagne, et le soleil était plus avancé dans sa route que ne le pensait notre esprit ainsi occupé.
Quand celui qui , toujours en avant, s'en allait attentif, commença : « Lève la tête ! il n'est plus temps de marcher de ce pas lent et distrait.
' Roboam, fils de Solomon ; dix des tribus se révoUèrent contre lui,
* Alcméon, tils d*Amphiai*aUs.
* Troie est la province.
* Ilion, la capitale.
LE ruRGATomi. CHAUT xn. 351
» \ois un ange qui s'apprête à venir Tcrs nons; yoici que la aiûèine servante du jour a uni son service *.
» Empreins de respect ton visage et toute ta personne, afin qu'il prenne plaisir de nous envoyer plus haut; pense que ce journi ne rayonnera plus. »
J'étais bien habitué par ses avis à ne pas perdre de temps, de sorte que sur cette matière il ne pouvait me parler un langage (diseur.
Vers nous venait la belle créature blanc-vêtue, et dont la figure scintillait comme l'étoile du matin.
Elle ouvrit les bras , et ensuite elle ouvrit les ailes en disant ; a Venez ! il y a id près des degrés, et, purifié, on les monte aisément. »
A celte invitation bien peu viennent et répondent. 0 race humaine, née pour voler là-haut ! pourquoi au moindre vent tomber ainsi?
L'ange nous mena où la roche était entaillée; là il me frappa le front de ses ailes *, puis il promit un voyage sûr et tranquille.
De même qu*à main droite, pour gravir la montagne où est placée l'église qui domine Florence ', la ville bien gouvernée, là au-dessus de Rubaconte,
La pente ardue de la montée s'adoucit par des escaliers (escaliers qui furent faits dans le temps où les registres et les mesures publiques étaient en sûreté),
De môme s'adoucit la pente escarpée qui tombe ici de l'autre cercle, mais les hautes parois vous serrent à droite et à gauche.
Gomme nos corps tâchaient de s'insinuer dans ce défile, des voix, avec une douceur que le discours ne peut redire, chantèrent : Beati pauperes spiritu.
Ah ! combien ces sentiers creux sont différents de ceux de l'enfer ! Id l'on entre parmi les chants; là-bas, parmi des gémissements furieux.
* La sixiomc heure.
* Pour effacer un des P tracés snr le front de Dante» le péché d'Orgueil.
* LVglisc de San-Miniato*
Déjà nous montions par le saint escalier, et il me semblait à moi-même être bien plus loger que je ne me trouvais sur la plaine;
Aussi je m'écriai : a fifaitre, dis-moi, de quelle lourde chose m'a-t-on allégé, que je ne reçois presque aucune fatigue en marchant? d
11 répondit : « Quand les P restés sur ton front, mais déjà presque effacés *, auront tous, comme l'un d'entre eui, entièrement disparu,
» Tes pieds seront tellement au service du bon vouloir, qu'ils ne sentiront plus la fatigue ; ce sera pom* eux un plaisir de monter. »
Alors je iSs comme ceux qui s'en vont portant sur la tète une chose sans le savoir, sinon quand les signes des autres la leur font soupçonner;
Aussitôt leur main les aide à s'en assiu*er ; elle cherche, elle trouve et remplit l'office que l'œil ne pouvait faire.
Ainsi, en étendant les doigts de la main droite, je ne trouvai plus que six des lettres que l'ange porteur des clefs avait marquées sur mon front.
Voyant cela, mon guide se prit à sourhrc.
CHANT XIIL
Seeond cercle où se puriCe le péché d'Enrie. — Les poëtcs rencontrent ] Esprits qui, tout eu vo'aot, citaient divers exemples d'Amour. — Ils voient en* suite les Ames des Envieux récitant les litanies des saints. — Les Envieux aoni couverts d'un cilice et leurs yeux sont cousus avec un fil de fer. — Dante puis i Sapia, dame siennoise.
Nous étions au sommet de rescalier, où, pour la seconde fois, se resserre la montagne sur laquelle les pécheurs se purifient en montant.
Là aussi un cercle règne, comme le premier, autour de
• Le péché d'Orgncil, le plus grand de tous, en s'effaçant, a déjà fait presque dispurallfc les six autres.
LE IfmGATOlBK. CHAKT Xin. 353
h hauteur; {seulement son arc est plus prompt à se refermer.
On n'y trouve ni reliefs ni sculptures au trait; les bords sont tout unis, et la i*oute est également nue^ la piciTC qui les forme a une couleur livide *.
« Si nous attendons ici quelqu'un pour demander notre chemin, disait le poëte, je crains que notre choix n'éprouve trop de retard. »
Ensuite il dirigea ses yeux fixement sur le soleil; il fit de sa jambe droite un centre sur lequel s'appuya son mouvement, et il tourna la partie gauche de lui-même.
t 0 douce lumière, sous laquelle j'entre avec confiance dans le nouveau chemin ! conduis-nous, disait-il, selon qu'il ftut nous conduire dans cette enceinte.
» Tu réchauffes le monde, tu l'éclairés ; si quelque autre raison ne vient à rencontre, tes rayons doivent toujours être nos guides. )»
Ce qui compte ici-bas pour un mille, nous l'avions déjà parcouru en peu de temps, grâce à notre volonté active.
Et vers nous voilà que nous sentîmes voler, car nous ne les vîmes pas, des esprits qui, en parlant, invitaient courtoisement à la table d'amour.
La première voix qui passa en volant dit fortement : Vinum non habent ', et denière nous elle allait le répétant.
Et avant qu'en s'éloignant cette voix eût cessé d'être entendue, une autre passa en criant : « Je suis Oreste, » et, comme la pi*emière, elle ne s'arrêta pas.
« 0 père ! dis-je alors, quelles sont ces voix ? » Et comme je demandais, voici une troisième, disant : « Aimez ceux qui rous ont fait du mal. »
Le bon maître : « Ce cercle châtie et fouette le péché i'envie; donc les cordes du fouet sont agitées par l'amour.
n Le frein des pécheurs rend un son tout contraire. Je [Kinsc que tu l'entendras avant que d'être arrivé au pas où i^on pardonne.
* Comme le tciut des Envieux.
* Parole» de la Vkrge an Clirikt, aux ii0C32 de Caoa*
354 LA DIVINE COUÉOIE.
» Mais, à travers Tair, attache fixement les regai*dsde ce côté, et tu verras devant nous des gens étendus, et chacun d'eux appuyé le long d'un rocher. »
Alors j'ouvris les yeux plus qu'auparavant; je regardai devant moi, et je vis des ombres entourées de noanteaux de la même couleur que la pierre.
Et lorsque nous fûmes un peu plus avancés, j'entendûs crier : a Marie, prie pour nous! » puis crier : a Michel, Pierre et tous les saints, priez pour nous. »
Je ne crois pas que sur la teiTe marche de nos jours un homme si dur, qu'il ne fût touché de compassion de ce que je vis ensuite :
Car, lorsque je fus si près de ces esprits, qu'aucun de leurs mouvements ne m'était caché, je sentis par mes yeux une grande douleur s'échapper de moi.
Ils me semblaient couverts d'un vil cilice, chacun d'eux soutenait l'autre sur son épaule, et tous étaient soutenus par le rocher.
Ainsi les aveugles qui manquent de pain se tiennent aux Pardons ^ où ils quêtent pour leur besoin, et l'un appuiera tête sur celle de l'autre.
Afin que la pitié aille toucher les cœurs, non-seulement par le son des paroles, mais par la vue, qui n'y excite pas moins.
Et comme le soleil ne parvient pas aux aveugles, ainsi aux ombres dont je parlais la lumière du ciel refuse ses largesses;
Car toutes ont les paupières percées et cousues avec un fil de fer, comme l'épervier sauvage qui n'est pas encoi^ docile*.
En allant, il me semblait faire un outrage de voir autrui sans en être vu ; je me tournai donc vers mon sage conseiller.
11 savait bien ce que, muet, je voulais dire; aussi il n'at-
' Les ('glises.
■ Pratique Oe la faucooneriei atoot rinventioo da chaperon.
tendit pas ma demande^ mais il me dit : « Parle ^ et sois l^ref et sensé. »
Virgile cheminait de ce côté de la chaussée d'où Ton peut tomber dans Uabune^ parce qu'elle n'est fermée par aucun bord;
De l'autre côté étaient ces ombres, qui souffraient tellement de l'horrible couture , qu'elles bsdgnaient leurs joues de larmes.
Je me tournai vers elles : a 0 vous, commençai-je, qui êtes sûres de voir la lumière du ciel, le seul souci de votre désir!
» Que la grâce dissipe les écumes de votre conscience, que par elle le fleuve de votre esprit coule bientôt pur et clair !
« Dites-moi (et ce me sera une chose gracieuse et chère) s'il est parmi vous une âme latine, et peut-être si je la connais, je lui serai utile.
— 0 mon frère ! chacune de nous est citoye'nne d'une seule et véritaWe cité, mais tu veux dire une âme qui ait fait le pèlerinage de sa vie en Italie. »
Cette réponse , il me parut l'entendre un peu plus avant que le lieu où j'étais; ainsi je me fis entendie encore plus de ce côté.
Au milieu des autres ombres j'en vis une qui avait l'air d'attendre, et si quelqu'im demande comment je m'ea aperçus, c'est qu'elle tenait le menton levé à la façon d'un aveugle.
« Esprit, lui dis-je, qui poiur monter t'abaisses, si tu ea celui qui m'a répondu, rends-moi instruit de ton pays ou de ton nom.
— Je tus Siennoise, répondit-elle, et avec ces autres je purifie en ce lieu ma vie coupable, en pleurant vers celui qui doit se donner à nous.
» Sage ne fus, bien que Sage (Sapia) je fusse nommée, et je me sentis plus joyeuse des malheurs des autres que de mon propre bonheur*.
' Savia uon fui) avcgna che Sapia fossi cbiamatat
986 LA DirmE comédie.
» Et pour que tu ne croies pas que je te trompe, écoute si je fus, comme je le dis, folle : déjà je descendais la pente de mes ans,
» Alors mes concitoyens étaient près de Colle, en présence de leurs adversaii'os, et je demandais à Dieu une chose que déjà lui-même il voulait.
» Ils furent rompus et réduits, en ce lieu, au pas amer de la fuite; et moi, en voyant une telle chasse, je fus prise d'une joie au-dessus de toutes les autres joies,
» Tant que je levai au ciel ma tête effronté, en criant à Dieu : Maintenant je ne te crains plus. Ainsi avait fait le merle trompé en hiver par quelques jours de heau temps.
» Sur la fin de ma vie j'ai voulu la paix avec Dieu, et encore ma dette n'eût pas été diminuée par la pénitence,
» Si Pierre Pettinagno^, que sa charité émut de pitié pour mes fautes, n'avait eu souvenir de moi dans ses saintes oraisons.
T» Mais qui es-tu, toi qui vas t'informant de notre condition, qui tiens, comme je le crois, les yeux ouverts, et parles en respirant?
— Mes yeux, lui dis-je, seront aussi cousus ici, mais pour peu de temps, car il est petit le péché que j'ai fait par des regards d'envie.
» Bien plus forte est ma peur quand mon âme réfléchit au supplice qu'on endure ci-dessous. Déjà le fardeau qu'on y porte me pèse. »
— Et elle à moi : « Qui donc t'a conduit ici haut parmi nous, si tu crois retourner là-has? » Et moi : « Cest celui qui est avec moi et qui ne dit mot.
» Je suis vivant; donc apprends-moi, esprit élu, si tu veux que là-bas je fasse encore pour toi mouvoir mes pieds mortels.
— Ah! ceci est une chose si nouvelle à entendre, répondit-elle, que c'est un grand signe que Dieu t'aime; ainsi aide-moi de tes prières.
* Erinilc Oorcnlio.
» Et je te requiers par ce que tu désires le plus, si jamais tu foules la terre de Toscane, de bien rétablir ma réputation parmi mes proches.
» Tu les verras paimi cette nation vaine qui met en Talamone* son espoir^ et qui y perdra plus d'espoir qu'à trouver la Diana*;
» Mais les amiraux y perdront plus encore. »
CHANT XIV
Suite du cercle des Envietix. ^ Les poètes s'arrêtent pour écouter messer Guido del Duca et messer Rinieri da Calboli. — Censure que fait le premier des mœurs dp la Toi^cane et de la Romagne. — Puis, contiuuant leur roule, Dante et Virgile entcndcut dans l'air plusieurs voix qui citaient des exemples d'Envie,
« Quel est celui-ci qui fait le tour de notre montagne avant que la mort lui ait donné la volée, et qui ouvre et ferme les yeux à volonté?
— Je ne sais qui il est, mais je sais qu'il n'est pas seul ; demande-le-lui, toi qui en es plus voisin, et accueille-le avec douceur pom* qu'il n'hésite pas à te parler. »
C'est ainsi que deux esprits, l'un sur l'autre appuyés, discouraient de moi à main droite ; ensuite ils levèrent leur visage pour me parler.
Et l'un d'eux me dit : « 0 âme qui, renfermée dans un corps, t'en vas vers le ciel! par charité console-nous et nous dis
» D'où tu viens et qui tu es; car l'insigne faveur que tu as reçue nous rend émerveillés autant que le veut une chose qui jamais n'a été. »
Et moi : (( Par le milieu de la Toscane passe un petit
I Raillerie contre les Siennois qui avaient acheté le port de Taiamonc sur la Ucditerraiiéc.
' Rivière qu'on disait cuulcr sous la ville do Sienne*
fleuve qui sort à Falterona^^ et qu'un coui^ de cent milles ne peut rassasier.
» C'est près de ce fleuve que j'ai reçu ma personne moi> teUe. Dire qui je suis serait parler en vain ^ car mon nom ne résonne pas encore beaucoup.
— Si, par mon espiit, je pénètre bien l'intention de Ion discours, me répondit aloi-s l'âme qui m'avait questionné la première, tu parles de TArno. » "
Et l'autre lui dit : « Pourquoi a-t-il caché le nom de celte rivière comme on fait des choses horribles? »
Et Tombre, qui était interrogée sur ce sujet, s'acquitta ainsi : « Je ne sais, mais il est bien juste que le nom d'ime teUe vallée périsse,
» Car, dès sa source (là où s'élève si haut ce mont sauvage dont a été détaché Peloro^, qu'en peu de lieux la chaîne montueuse dépasse cette hauteur),
» Jusqu'au point où le fleuve se rend pour réparer tout ce que le ciel a tiré de la mer, à laqueUc les fleuves doi-. vent à leur tour toute l'eau qui chemine avec eux,
» La vertu est évitée de tous comme un serpent ennemi, soit par un malheur de ce pays, soit pai* une mauvaise habitude qui les entraîne.
» Les habitants de cette misérable vallée ont tellement perverti leur naturel, qu'il semble que Cuxé les ait nourris dans ses pâturages.
» C'est au milieu de sales pourceaux*, plus dignes de se nourrir de glands que d'autres aliments faits à l'usage des hommes, que ce fleuve fraye d'abord son maigre cours.
» Il trouve ensuite, en descendant, des roquets plus hargneux que ne le demande leur force*; aussi il leur tourne avec dédain le museau;
» 11 va plus rapide, et plus i\ grossit, le fleuve maudit et malheureux, plus il tiouve de chiens qui se font loups».
• Fallerona, montagne de l'Apennin.
' Peloro, promonloire de Sicile.
• Les liabilants du Casentia.
< Ccnx d'Aro7.7.o.
• Les Florentin», gourmand» et avar«.s. (Vlnturi.)
» Descendu après, par des gorges profondes, il trouve des renai'ds si pleins de fraudé, qu'ils ne craignent aucun engin qui puisse les prendre ^
» Je ne cesserai pas de dire, bien qu'un autre m'entende; et cela sera bon à celui-ci, pourvu qu'il se souvienne des choses qu'un esprit vrai me de'couvre.
» Je vois ton pelit-fils qui devient chasseur de ces loups sur la rive du fleuve cruel, et tous les épouvante ';
fi II vend leur chair encore vivante; ensuite il les tue comme de vieilles bêtes; il ôte à beaucoup la vie et à lui l'honneur;
» 11 sort sanglant de la triste forêt', demeurée telle que d'ici à mille ans elle ne pourra bourgeonner dans sa force première. »
Comme à l'annonce de futurs malheurs se trouble le visage de celui qui écoute, de quelque part que le malheur Fattaque,
De même je vis l'autre âme, qui se trouvait tournée pour entendre, se troubler et devenir triste, quand ces paroles furent arrivées à eUe.
Le langage de Tune et la figure de l'autre me rendirent désireux de savoir leur nom, et je leur en fis la demande mêlée de prières.
C'est pourquoi l'esprit, qui tout d'abord me parla, recommença ; a Tu veux que je m'amène à Éaire pour toi ce que tu ne veux faire pour moi;
» Mais puisique Dieu veut que sa grâce brillé si fort en toi, je ne te serai point avare. Sache donc que je suis Guido del Duca.
» Mon sang fut si brûlé par l'envie, que, si j'eusse vu un honmie devenir joyeux, tu m'aurais vu couvert d'une teinte livide.
* Les Pisans.
' L'àmc qui parle ici est Guido del Duca, de Brettinoro ; ^lle s'adresse à Rinicri. Dul Duca veut parler de Fulcicri, pctit-lils de RiDicri, podestat de Florence en 130!2, qui, gagné par les Noirs, lit enfermer et tœr les principaux BUucs,
> Florence,
3G0 LA D^l^E coMÉbiE.
D De ma semence voici la paille que je moissonne. 0 race humaine ! pourquoi mettre ton cœur la où un bien demande rexclusion de l'autre?
» Celui-ci est Rinieri, le trésor et l'honneur de la maison de Galboli^ oii depuis personne ne s*est lait héritier de son mérite.
» Et ce n'est pas seulement ses descendants qui sont dénués^ entre le Pô et la montagne , la mer et le Réno^ des qualités requises pom* la vérité et les contentements de la vie;
» Car 9 dans ces mêmes confins^ le sol est si couvert de rejetons vénéneux^ que, pour le cultiver, toute peine serait maintenant tardive.
» Oîi est le bon Licio*, et Arrigo Manardi*, Pierre Travcrsaro', et Guido de Carpigna^? 0 Roiâagnols! ô race abâtardie !
» Puisqu'à Boulogne un forgeron fait souche ^, puisqu*^ Faenza un Bernardin di Fosco*, sorti de si petite graine, devient une noble tige !
» Ne t'étonne pas si je pleure, ô Toscan ! lorsque je me rappelle Guido de Prata, Ugolin d'Azzo, qui vécut avec nous,
» Frédéric Tignoso et tous les siens, puis la maison Traversara et les Anastagi. Hélas ! ces deux familles ont perdu leur héritage de vertu !
ï> Si je pleure en me rappelant les dames et les chevaliers, leurs travaux et leurs joies. Car l'amour et la courtoisie excitaient les cœurs, là où ils sont devenus si dépravés.
» 0 château de Brettinoro"'! pourquoi n'as-lu pas croulé
> LIcio di Valbona, homme de bien. Sa fille épousa Bichard, après s*ètre lime ilni.
' Les commentateurs ne sont point d'accord sur ce personnage.
* Pierre Trarersaro, seigneur de Ravenne, maria sa fille à Éiienne) roi de Hob* grie.
< Guido, homme noble de Nontefeltro. (Grangicr )
* Allusion à Lambcrtnccio, forgeron devenu grand seigneur.
* Homme valeureux et de petite naissance, etc.
* Bretlinorot etc., chAleaux de la Romagne, gouvernée par de prtits tyrans. P> Çani fui surnommé il Diavolo, — Fantoli, homme ^erlueux.
depuis que ta famille et tant de gens sont tombés pom» n'être pas criminels?
» Bagnacavallo fait bien, il ne produit plus d enfants; Castocaro fait mal, et pis encore fait Conio, qui s'occupe à produire de tels comtes.
» Les Pagani pouiront engendrer quand leur démon aura fui ; toutefois il ne restera jamais d'eux un souvenir bien pur.
» 0 Ugolin de Fantoli î ton nom est en sûreté, puisqu'on n'attend plus d'héritier qui, en forlignant, puisse l'obscurcir.
» Mais va-t'en, ô Toscan! je me plais maintenant à pleurer bien plus qu'à parler; car notre pays m'a serré le cœur. »
Nous savions que ces âmes chéries nous sentaient marcher ; donc, en se taisant, elles nous rassuraient sur notre chemin.
Quand, tout en cheminant, nous nous trouvâmes seuls^ voici, comme la foudre qui fend l'air, qu'une voix s'en vint droit à nous, disant :
« Quiconque me trouvera doit me tuer* ! » Et elle s'enfuit aussi vite que le tonnerre qui s'éloigne après avoir tout à coup déchiré le nuage.
Comme notre oreille se reposait du bruit de cette voix, voici qu'une autre retentit avec un si grand fracas, qu'elle semblait un nouveau tonnerre qui suivait coup sur coup le premier :
<( Je suis Aglaure*, celle qui devint pierre. » Alors, pour me serrer contre le poëte, je fis un pas en arrière et non en avant.
Déjà, de toutes parts, l'air était calme. Virgile me dit : « Tel fut le dur licou qui devrait retenir Thomme dans ses limites.
» Mais vous mordez si ardemment à l'appât, que Thame-
» Caïn.
* Aglaure, (illc île Cccrops, possédée des Furies, se tua.
çon de l'antique ennemi vous tire à lui : donc le fmn ^t les remontrances valent bien peu.
» Le ciel vous appelle et toiu*ne autour de vous^ en vous montrant ses beautés étemelles; cependant votre oeil ne regarde que la terre ;
D Aussi êtes-vous châtiés par celui qui voit toute chose. »
CHANT XV
Troisième enceinte où se purifie le pdclié de Colère. — les poètes, montant les degrés qu'un Ange leur avait indiqués, arrivent i la troisième enceinte. — Bari en extase, Dante voit plusieurs exemples de Mansuétude. — Les deux poètes sont ensuite enveloppés par une grande fumée qui les empêche de rien distin- ■ guer.
Autant qu'il reste de temps entre la fin de la troisième heure et le commencement du jour dans la sphère^ qui^ comme un enfant, toujours se joue et s'agite;
Autant il semblait rester au soleil de temps à parcourir vers le soir; là brillait Vesper, et ici, sur la terre, il était minuit.
Les rayons nous frappaient en plein visage, parce que nous avions tourné toute la montagne, et que déjà nous marchions droit vers le couchant.
Quand je sentis pion front fatigué par une lumière plus grande qu'auparavant, je fus stupéfait devant tant de choses qui m'étaient inconnues.
Je levai donc mes mains au-dessus de mes paupières, et je me fis un abri où vint se briser l'excessive clarté.
Comme un rayon réfléchi par l'eau ou par un miroir remonte dans la partie opposée, et suit en remontant la même manière
Dont il est descendu , bien différent de la chute de la pierre qui est perpendiculaire , selon que le démontrent l'expérience et l'art;
De même il me parut que j'étais frappé par une lumière
réfléchie devant moi, de sorte que ma vue fut prompte à fuir cet éclat.
« Doux père , quelle est cette clarté dont je ne puis défendre ma vue, et dont je suis comme criblé? Il me semble, dis-je, qu'elle s'avance vers nous.
— Ne t'étonne pas, répondit-il, si la famille du ciel t'éblouit encore; c'est un messager qui vient inviter Fhomme à monter.
)) Bientôt il ne te sera plus pénible de voir ces choses, mais tu seras heureux autant que la nature t'a donné de sentir. »
Quand nous fûmes tout près de l'ange béni, il nous dit d'une voix joyeuse .: « Entrez par cet escalier qui est moins •droit que les deux autres. »
Nous montions déjà hors du cercle, quand denière nous on chanta : Beati miséricordes^, et Sois joyeux , toi qui es vainqueur '.
Mon maître et moi, nous montions seuls, et je pensai, tout en marchant, à tirer profit de ses paroles.
Donc je me dirigeai vers lui en demandant ainsi : « Que voulait dire l'esprit de la Romagne ', en parlant de biens qui l'un l'autre s'excluent? y>
Et lui à moi : a II connaît à présent le danger de son plus grand péché; ne t'étonne donc pas s'il le condamne, pour que d'autres aient moins à pleurer.
» Parce que si vos désirs s'attachent à des biens dont chaque part, lorsqu'on est plusieurs, diminue,'renvie excite vos poumons à soupirer.
» Mais si l'amour de la sphère suprême tournait en haut votre désir, il n'y aurait pas une telle cramte dans votre cœur.
» Car, dans cette enceinte, plus chacun dit nôtre, plus il possède du vrai bien, et plus il est bnilant de charité.
— Je suis plus affamé de tes réponses, lui dis-je, que si
• Parclos de Jésus-Christ. (Malth., chap. v.) ' Ibicl.
* Guido dcl Duca. — Go qui suit osi de la Kolulique.
jusqu'à présent je m'étais tu; et il s'assemble plus que ja* mais des doutes dans mon esprit.
» Comment peut-il être qu'un bien divisé rend plus riches ses possesseurs plus ils sont en nombre, que ceux qui seraient en petit nombre à le posséder? »
Et lui à moi : « Comme tu cloues toujours ton esprit aux choses terrestres, tu fais sortir des ténèbres de la vraie lumière
» Ce bien infini et ineffable qui est là-haut, s*élance vers l'amour comme un rayon vers un corps lucide.
» 11 se donne d'autant plus qu'il trouve plus d'ardeiir. de sorte que d'autant la charité s'étend, d'autant s'accroît sur elle l'éternelle vertu.
» Plus là-haut il y a d'âmes unies entre elles, plus il y a lieu à bien aimer, et plus on s'y aime, et, comme un miroir, l'un l'autre on se renvoie l'amour.
» Si mes raisons ne te rassasient pas, tu verras Béatrice, et elle apaisera pleinement ce désir et tous les autres.
» Avance cependant, afin que promptement s'effacent, comme deux le sont déjà, les cinq taches qui ne disparaissent que sous les larmes *. »
Comme je voulais dire : « Tu me satisfais, » je me vis arrivé à l'autre cercle, et mes regards avides et errants me firent taire.
Là il me sembla être ravi soudainement en une vision extatique, et voir dans un temple un grand nombre de personnes.
Et une femme à l'entrée disait, dans la douce altitude d'une mère : « Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi envers nous?
» Voici que , tout en pleurs, ton père et moi nous te cherchions*. » Et, comme elle se tut, ce qui m'avait appani d'abord disparut.
Ensuite m'apparut une autre femme ayant sur les joues
' La tache de l'Orgueil et celle de l'Envie ; il ne reste plus que cinq P au froni do poëte.
' Paroles de Uarie cl de Joseph à Jésus enfont.
LE PURGATOIRE. CHANt XV. 365
ces gouttes d'eau que distille la douleur quand elle naît d'un grand dépit contre quelqu'un.
Et elle disait : a Si tu es seigneur de la ville pour le nom de laquelle il y eut entre les dieux tant de débats, et de laquelle toute science jette ses étincelles S
» Venge-toi* de ces bras hardis qui ont embrassé notre fille, ô Pisistrate! » Et ce seigneur doux et clément
Me semblait lui répondre avec un visage serein ; « Que ferons-nous à celui qui nous désire du mal, si celui qui nous aime est condamné par nous? »
Ensuite je vis des gens brûlés du feu de la colère, tuer un jeune homme à coups de pierres en se criant fortement les uns aux autres : « Mailyrise ! martyrise ' ! »
Et je le voyais, lui, se courber sous la mort qui déjà le terrassait; mais de ses yeux il faisait toujours des portes pour le ciel.
Au milieu de cette guerre furieuse, il priait le Seigneur suprême, de cet air qui ouvre la pitié, de pardonner à ses persécuteurs.
Quand mon âme revint de ses visions placées hors d'elle aux objets véritables, hors d'elle aussi placés, je reconnus qu'en substance mes erreurs n'étaient pas fausses.
Mon guide, qui pouvait me voir fah*e comme un homme qui se débarrasse du sonuneil, me dit : « Qu'as-tu donc, que tu ne peux te soutenir ?
» Tu as marché plus d'une demi-lieue en fermant les yeux, et les jambes incertaines, pareil à celui que le vin ou le sommeil incline.
— 0 mon doux père ! si lu m'écoutes, je te dirai, lui dis-je, ce qui m'apparut quand mes jambes chancelaient ainsi. »
Et lui : « Si tu avais cent masques sm- la face, tes pensées, même les moindies, ne me seraient pas moins connues.
• Athôncs.
» Valfrc Maxime, liv. v.
* Sailli Élicnuc ; tous exemples de résignation.
966 LA DIVIKB COMtolE.
» Ce que tu as vu te fut révélé pour que tu ne refuses pu d'ouvrir ton cœur aux eaux de paix qui sont versées par réternelle fontaine.
» Je ne f ai point demandé : « Qu'as-tu ? » comme fiût celui qui ne regarde qu'avec l'œil, et qui ne voit plus quand le corps gît inanimé.
» Mais je te Fai demandé pour rendre la force à tes pieds. Il faut ainsi exciter les paresseux, trop lents à bien employer le temps de la veille. »
Nous marchions par cette vêprée, attentife à regarder ausn loin que le pouvaient nos yeux contre les rayons brillants du soir.
Et voilà que peu à peu une fumée s'avança vers nons obscure comme la nuit; et il n'y avait aucun Ûeu pour s'en garantir.
Elle nous priva de l'air pur et de l'usage de la vue.
CHANT XVI
Dante, en suivant son guide Virgile, entrevoit dans l'épaisse famée les Ames de ceux qui cédèrent à la Colère. — Ces Ames priaient tendrement l'Agnean céleste. — Une d'elles, Marc Lombard, démontre à Dante que les inflnences da del ne décident point les actions des hommes.
L'obscurité de l'Enfer et d'une nuit privée de toute étoile sous un ciel aussi triste que le peut rendre un amas ténébreux de nuages,
Ne mit pas devant ma vue un voile si épais que la fumée qui alors nous couvrit, et n'était pas un voile si rude et si grossier.
L'œil ne pouvait rester ouvert; donc mon compagnon, sage et fidèle, s'approcha de moi et m'offrit son épaule.
Comme l'aveugle s'en va derrière son guide pour ne point s'égarer et ne se point heurter contre une chose qui le blesse ou le lue.
Je m'en allais ainsi par cet air épais et amer, en écou-
tant mon conducteur^ qui disait : a Prends garde d'être séparé de moi. »
J'entendais des voix, et chacutie d'elles semblait prier pour obtenir paix et miséricorde de l'Agneau de Dieu qui efface les péchés.
Àgniu Dei^, tel était leur exorde; toutes disaient cette seule parole sur un seul ton , si bien qu'une parfaite concorde semblait exister entre elles.
« 0 maître ! dis-je , ce sont des esprits que j'entends? » — Et lui à moi : <( Tu dis vrai^ et ils sont occupés à dénouer le nœud de la colère.
— Or, qui es-tu, toi qui fends notre fumée et qui parles de nous comme si tu partageais encore le temps en calendes? »
Ainsi parla une voix; c'est pourquoi le maître me dit : <( Réponds, et demande si par ici on monte là-haut. »
Et moi : (c 0 créature qui té purifies pour retourner belle à celui qui t'a faite ! tu entendras des merveilles si tu veux me suivre.
— Je te suivrai autant qu'il m'est permis, répondit-elle, et si la fumée ne nous laisse pas nous voir, le son nous rapprochera à défaut de la vue. »
Alors je commençai : « Je m'en vais là-haut avec cette forme que la mort dissout, et je suis venu ici à travers les peines infernales.
)) Et si Dieu m'a tellement reçu dans sa grâce, qu'il veuille bien que je puisse voir sa cour par une voie si en dehors de l'usage commun,
» Ne me cache pas qui tu fus avant ta mort, mais dis-lemoi; et dis-moi encore si je vais bien au passage, et tes paroles seront nos conductrices.
— Je fus Lombard et je fus appelé Marco*. Je fus savant dans les affaires du monde, et j'aimai cette probité vers laquelle maintenant personne ne tend son arc.
» Pour aniver là-haut , va tout droit. » Ainsi il me ré-