JOAN
'Noble vcuitien, ami de Dante.
pondit^ et il ajouta : « Je te prie de prier pour moi quand tu seras eu haut. »
Et moi à lui : a Je t'engage ma foi de faire ce que tu me demandes^ mais je m'embaiTasse dans un doute si je ns puis le dénouer.
)> D'abord il était simple^ et après il est devenu douMe, lorsque j'accouple ton opinion présente, qui est pour moi certaine, avec une autre opinion que j'ai entendue ailleurs.
» Ainsi, le monde est dénué de toute vertu conune tu me l'annonces, et il est chargé et couvert de malice.
» Mais je te prie de m'en donner la raison si claire^ que je la voie et la montre aux autres, car l'un place cette raison dans le ciel, cet autre ici-bas. »
D'abord il exhala un profond soupir que la douleur termina par un hélas ! et puis il commença : « Frère, le monde est aveugle, et je sens assez que tu en viens.
» Vous qui vivez, vous reportez toute cause au del, comme si toute chose se mouvait nécessairement par lui.
» S'il en était ainsi, le libre arbitre serait détruit en vous, et il n'y aurait pas de justice à recevoir, pour le bien la joie, et pour le mal la 'douleur.
» Le ciel aide le commencement de vos mouvements, mais je ne dis pas de tous; mais en supposant que je le dise, sa lumière vous est donnée pour distinguer le bien et la méchanceté.
» On vous a donné aussi le libre arbitre qui, si on l'emploie dans les premiers assauts, peut résister aux influences célestes, et qui, par suite, si on Tentretient bien, est vain- «pieur de tout.
» Libres, vous êtes soumis à une force plus grande et à une meilleure nature, et celle-ci créa en vous l'esprit que le ciel ne tient pas sous son influence.
» Donc, si le monde présent dévie, la raison en est en vous, il faut la chercher en vous; et moi, je t'en serai à cette heure la vraie preuve.
p L'âme sort de la main de celui qui la caresse en son
esprit avant qu'elle soit, pareille à un enfant qui, tout en pleurant et en riant, baU)utie et se joue;
» Cotte âme simplette qui ne sait rien, sinon qu'elle provient d'un créateur bienheureux, retourne volontiers à celui qui fait sa joie.
» D'abord elle prend le goût des biens de peu de valeur, en cela se trompant, et elle court après eux, si un guide ou un frein ne dirige ailleurs son amour.
» Il a donc fallu des lois pour servir de frein, il a fallu des rois qui, de la Cité véritable *, sussent au moins discerner la Tour*.
» Les lois existent, mais qui offre sa main pour elles? Le pasteur qui précède le troupeau peut mminer , mais il n*a pas les ongles fendus,
» C'est pourquoi toute la bande voyant son guide se noui*rir des choses dont elle est gloutonne, s'en repaît et n'en demande rien de plus.
)) Tu peux bien voir que la mauvaise direction est la raison qui a rendu le monde coupable, et que ce n'est pas la nature qui est corrompue en vous.
» Rome, qui améliora le monde, avait deux soleils ', lesquels faisaient voir l'une et l'autre voie, celle du monde et celle de Dieu.
» L'un des deux soleils a obscurci l'autre. Le glaive a été uni au bâton pastoral; ainsi joints de vive force, l'un et l'autre doivent mal s'accorder.
w Car, réunis ainsi, Tun ne craint pas l'autre. Si tu ne me crois pas, que ton esprit pense à l'épi; car toute herbe se connaît à sa semence.
» Au pays que l'Adige et le Pô arrosent*, on ne trouvait que valeur et couitoisie, avant que Frédéric' eût toutes ses querelles.
» Le ciel.
» Les devoirs sociaux.
• Le pape et l'empereur.
• La Lonibardic et la Romagoe.
• L'empereur Frédéric !•'•
370 LA DIVIKE COMÉDIE. .
» Pour rheure, il pourrait y passer en toute sûreté celui-là qui, par honte, éviterait de parler aux gens de biei et d'en approcher.
» Il y a bien encore trois vieillards * en qui Tancien âg gourmande le nouveau, et à qui il tarde que Dieu les a; pelle à une meilleure vie !
» Ce sont : Conrad da Palazzo, le bon Ghérardo^ et Guid da Castcl, qu'on nomme mieux en français Lombard 1 Simple.
)) Dis dorénavant que Téglise de Rome, pour confondr en elle les deux gouvernements, tombe dans la fange c salit elle et sa charge.
— 0 mon cher Marco ! lui dis-je, lu raisonnes bien! E je comprends à cette heure pourquoi dans l'héritage les en fants de Lévi furent exclus*.
» Mais quel est ce Ghérardo que tu tiens pour un sage ce reste d'une race éteinte qui est un reproche pour o siècle sauvage?
— Ou ton parler me trompe, ou bien il me tente^ répon dit Marco, puisqu'on me parlant, Toscan, tu semblés ne riei savoir du bon Ghérardo.
» Je ne le connais sous aucun autre surnom, à moins qu je ne le tire de sa fille Gajà^. Que Dieu soit avec vous puisqu'avec vous je ne vais pas plus loin.
)) Vois l'aube qui rayonne à travers la fumée, et déji blanchit. L'ange est ici; il faut que je parte avant qu'il pa raissc. »
Il parla ainsi, et plus ne voulut m'écouter.
' Allusion à Conrad da Palazzo, de.
' Parce que Moïse les consacra au sacerdoce.
• C'estoit, dit Grangier, un grand miroir de chaslctd.
Ui roMATCUB. ciAirr xvn. 371
CHANT XVII
île de l'ëpaisse fumée, Dante roit en imagination plosieiin exeare. — Ensuite, les deux poëtes, guidés par un Ange, montent les oènent an quatrième cercle. — Comme la nuit est sarrenae, ils - Virgile apprend à Dante qne dau le quatrième cercle se purifie le
î-toi, lecteur, si jamais dans les Alpes tu fus par un nuage à travers lequel tu ne voyais pas que la taupe à travers la pellicule qiû couvre
lorsque les vapeurs humides et épaisses comii se raréGer, les rayons du soleil les pénètrent
magination arrivera vite à voir comment je revis Lvant l'instant où il s'allait coucher, galant mes pas aux pas fidèles de mon maître, je cette nuée quand les rayons étaient déjà morts irtie basse de la montagne, ination, qui parfois jettes l'homme hors de luiloin qu'il n'entend pas qu'autour de lui sonnent apettes !
ic t'anime, si les sens ne t'aiguillonnent pas? Oh! nime, c'est luie lumière formée dans le ciel, ou ne, ou par la divine volonté qui l'envoie ici-bas. ire de celle que son impiété fit changer en cet LU se plaît le plus à chanter, apparut à mon ima-
lon esprit se concentra tellement en lui-même, îhors n'arrivait chose qui fût perçue par lui. , dans ma haute fantaisie, pleuvait l'image d'un Maigneux et fier', et tel je le voyais mouiir. de lui étaient le grand Assuérus, Eslher son
î, fille de Pandion, roi d'Athènes.
372 LA DITINE COMÉDIE.
épouse, et le juste Mardochée, qui, à dire et à faire, fût irréprochable.
Et lorsque cette image se fut rompue d'elle-même, à la manière d'une bulle, dès que manque Feau sous laquelle elle s'était formée.
Dans ma vision surgit une jeune ûlle pleurant fort et qui disait : « 0 reine ! pourquoi donc par colère as-tu voulu ne plus être?
» Tu t'es tuée pour ne pas perdre Lavinie*, cependant tu m'as perdue; et moi, ta fîUe^ je me lamente siu* ta perte, ô ma mère! plutôt que sui- celle d'un autre*. »
De même que, lorsqu'une nouvelle lumière frappe les paupières fermées, le sommeil tout à coup se brise^ et, ainsi rompu, glisse avant de mourir entièrement;
De même mes imaginations tombèrent, aussitôt que mon visage fut frappé par une lumière plus grande que celle qui est à notre usage.
Je me tournais pour voir où j'étais, quand une voix me dit : (( On monte par ici ! » et de moi écarta toute autre attention.
Elle rendit aussi ma volonté si prompte à regarder quel était celui qui parlait, que je n'eus point de repos avant de l'avoir envisagé.
Mais comme notre vue s'abat devant le soleil qui se voile sous sa lumière, de même ici ma force défaillait.
« Celui-ci, dit mon maître, est un divin esprit, qui, sans avoir été prié, nous dirige dans la voie de la montagne, et il se cache lui-même dans sa lumière.
» Il agit avec nous comme l'homme doit agir avec ses semblables ; car celui qui attend une prière , lorsqu'il voit le besoin , se dispose malignement à refuser tout secours.
» Que nos pieds obéissent à une si grande invitation; hâtons-nous de monter avant qu'il fasse nuit, car nous ne le pourrions plus jusqu'au retour du soleil. »
Ainsi parla mon guide, et lui et moi nous tournâmes nos
• Fille du roi Latiniis el d'Amala. (Virg., liv. XIL)
• Turniis.
pas vers un escalier; et aussitôt que je fus sur la première marche,
Je sentis comme un mouvement d'ailes qui éventait ma figure *; et Ton disait : Beali pacifici^ qui sont sans mauvaise colère !
Déjà les derniers rayons qui sont suivis par la nuit s'élevaient si droit des bords de l'horizon, que les étoiles apparaissaient de toutes parts.
« 0 mon courage ! pourquoi ainsi t'éloigner? » disais-je à part moi; car je sentais la force de mes jambes demander trêve.
Nous étions là où l'échelle ne monte plus, et nous étions arrêtés comme la nef qui arrive à la plage.
Et j'écoutai un peu si j'entendais quelque chose dans le nouveau cercle ; puis , me retournant vers mon maître , je lui dis :
a Mon doux père, de quelle offense se purifie-t-on dans le cercle où nous sommes? Si notre pied s'arrête, que ton entretien ne s'arrête pas ! »
Et lui à moi ; « L'amour du bien qui n'a pas su accomplir son devoir ici est justement repris dans sa direction; ici la rame trop lente doit encore battre les flots.
» Mais, pour que tu comprennes encore plus nettement, tourne ta pensée vers moi, et tu retireras quelque bon fniit de ce moment de halte.
» Mon fils, commença-t-il, ni créateur ni créature ne furent jamais sans amour, soit naturel > soit volontaire; tu sais cela.
» L'amour naturel fut toujours exempt d'erreur, mais l'autre peut errer par un objet coupable, ou par trop ou par trop peu de vigueur;
» Tant que cet amour est dirigé vers les biens premiers, ou se modère lui-même dans son attachement pour les biens secondaires, il ne peut être l'occasion d'un plaisir mauvais;
' L'ange efface le troisième P, qui rrpre'sentait le pèche de Coière. ' S. Matlhieu.
374 LA DnrwE comédie.
)) Mais quand il se tourne au mal, ou qu'il poursuit k bien avec plus ou moins d'ardeur qu'il ne faut, alors h créature agit contre son Créateur.
» De là tu peux comprendre que l'amour est en vous h semence de toute vertu et de toute œuvre qui mérite châtiment.
» Or, comme l'amour ne peut être indifférent au salui de son sujet, toutes les choses sont ainsi préservées de leui propre haine;
)) Et comme aucun être créé ne se peut concevoir étani par lui-même, et séparé du premier être, tout sentimeni qui portait à haïr le Créateur est impossible.
» Il en résulte, si cette division est bien faite, que le mal que l'on aime est contre son prochain; et cet amour naîi de trois manières dans votre limon.
» L'un, par la chute de son voisin, espère de l'élévatioiL et, seulement pour cela, il désire qu'il soit mis à bas de ss grandeur.
)) L'autre craint de perdre pouvoir, faveur, honneur el réputation, parce que son prochain prospère; pour cette cause il s'attriste tellement, qu'il lui souhaite le contraire.
» Un troisième semble tout honteux de quelque injure, el devient avide de vengeance; le mal de son offenseur est toul ce qu'il recherche.
» Ces trois sortes d'amour s'expient là-bas, au-dessous. Or, je veux que tu comprennes aussi cet autre amour qui recherche le bien sans règle et sans mesure.
)) Chacun conçoit et désire confusément quelque bien dans lequel son esprit se repose; c'est pourquoi chacun s'efforce de l'atteindre.
» Si un- amour trop lent vous attire à voir ce bien ou l racquérh:, ce cercle, après un juste repentir, sei*a le lieu de votre martyre.
» Il est un autre bien qui ne rend pas Thomme heureux; il n'est pas la félicité, il n'est pas la bonne essence de toul bien; il n'en est pas le fruit et la racine.
» 1/amour qui s'abandonne trop à ce bien s'expie aq-
dessous de nous dans trois cercles; mais comment cette triple répartition est établie, » Je le tairai, afin que tu le cherches par toi-même. »
CHANT XVIII
Tirgilc qui, à la (in du chant précédent, avait dit que tonte œuvre, bonne et mauvaise, provenait de l'Amour, démontre ici ce qu'est proprement l'Amour, ot traite de la Liberté humaine. — Ames des Paresseux qui parcouraient le cercle en courant. — Les deux premières de la bande citaient des exemples de Célérité ; les deux dernières, des exemples de Paresse. — Dante succombe an sommeil.
Le sublime docteur avait fini son raisonnement, et il regardait attentivement dans mes yeux si je paraissais content;
Et moi, qu'une nouvelle soif excitait encore, je me tai* sais au dehors , et au dedans je me disais : « Peut-être le trop de demandes que je lui fais le fatigue. »
Mais ce vrai père, s'apercevant du timide vouloir qui ne se découvrait pas, me donna la hardiesse de lui parler en me parlant.
Donc moi : « Maître, ma vue s'avive tellement à ta lumière, que je discerne clairement ce que ta raison renferme ou décrit.
)) Or, je te prie, doux et cher père, démontre-moi cet amour auquel tu ramènes toute bonne œuvre et son contraire.
— Dirige vers moi, dit-il, les yeux perçants de ton intelligence, et tu verras d'une façon manifeste l'erreur des aveugles qui se font guides^.
» Le cœur qui est créé propre à aimer s'élance vei^s toute chose qui lui plaît, aussitôt qu'il se sent touché par l'attrait du plaisir.
* Cœci snnl cl duces coccorura. (S. Mâtth., XV, vers. U.)
» Votre faculté appréhensive vous retrace un être réel, et le développe en vous avec tant de charme, que votre âme se tourne vers cet objet;
» Et si en se tournant elle s'élève vers lui, cette inclination est l'amour naturel, lequel s'unit à vous par le plaisir.
» Ensuite, comme le feu va en haut par sa forme qui est faite pour monter là où il vit le plus dans sa vraie matière ,
» Ainsi l'àmc éprise s'abandonne au désir, qui est le mouvement spirituel , et qui jamais ne repose qu'il n'ait joui de la chose aimée.
» Or tu peux voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est en soi une chose louable,
» Peut-être parce que sa matière leur semble toujours bonne; mais toute empreinte n'est pas bonne, encore que bonne soit la cire.
— Tes paroles et mon esprit attentif à les suivre, lui répondis-je, m'ont expliqué l'amour; mais cela m'a rempli de plus grands doutes.
» Car si l'amour nous est offert par les objets du dehors, et si l'àme ne va pas autrement, elle n'a aucun mérite qu'elle aille droit ou de travers. »
Et lui à moi : « Tout ce que notre raison voit sur ce point, je puis te le dire ; pour le reste, car c'est une œuvre de foi, attends d'être arrivé à Béatrice^ : ceci regarde la foi.
» Toute forme substantielle qui est distincte de la matière et qui lui est cependant unie, a, renfermée en elle, une vertu spéciale,
» Laquelle, sans ses œuvres, ne peut être ni sentie, ni démontrée, mais se manifeste par ses effets, comme par ses feuilles vertes la vie de la plante.
» D'où vient l'intelligence de ses premières notions, l'homme ne le sait pas , non plus la pente de ses premiers appétits,
» Lesquels sont en nous, comme dans l'abeille la passion
' 4 la Ihcologic*
de faire du miel, et cette première volonté ne mérite ni blâme ni louange.
» Or, pour que tout dérive vers cette première volonté, en vous est née la vertu qui conseille (la raison) et qui doit se tenir sur le seuil du consentement.
» La raison est le principe d'où vous tirez occasion de méiiter, selon qu'elle accueille ou repousse les bons ou les coupables amours.
» Les sages qui, en réfléchissant, sont pai*venus au fond des choses, ont reconnu cette liberté innée, et ils ont laissé au monde la Morale.
» Donc, supposons que tout amour qui s'allume en vous surgit de nécessité, en vous aussi est le pouvoir de le réprimer.
» C'est la noble vertu que Béatrice appelle le libre arbitre ; ainsi lâche de t'en souvenir si elle vient à f en parler. »
La lune, qui se levait tardivement et quasi à minuit, nous faisait paraître les étoiles plus rares, et avait l'air, dans le firmament, d'un sceau tout enflammé.
Elle parcourait dans le ciel ce chemin qu*embrase le soleil, aloi-s que l'habitant de Rome le voit tomber entre la Sardaigne et la Corse.
Et cette ombre bienfaisante, grâce à laquelle Piétola* est plus renommé que toute ville du Mantouan , avait délivré mon esprit de la charge qui l'accablait.
Donc , moi, qui avais reçu des raisons claires et solides sur toutes questions , j'étais comme un homme qui rôve plein de sommeil;
Mais cette somnolence me fut enlevée subitement par des âmes qui s'avançaient déjà derrière nos épaules. ,
De même qu'autrefois l'Ismène et l'Asope' virent de nuit sur leurs bords la foule courir en fureur, parce que les Thébains avaient besoin de Bacchus;
De môme dans ce cercle, selon que j'ai vu, s'en venaient.
• Polit bourg voisin de Mantonc, où csl ne Virgile, aulrerois Andes.
• ricin Ci de Ecolic cl d'Acliaïc.
378 LA DIVINE COHÉDIE.
fauchant du pied, ceux qu'une bonne volonlë et qu'un jusle amour conduit.
Elles furent bientôt sur nous, car toute cette grande troupe n'allait qu'en courant, et les deux premières criaient en pleurant :
tt Marie courut en hâte à la montagne; Cësar, pour subjuguer Lcrida, laissa Marseille, et courut en Espagne *. »
tt Vite! \ite! que le temps ne se perde pas par trop peu d'amour! criaient les autres après eux; car le zèle du bien fait reverdir la grâce !
— Ames, en qui une ferveur ardente compense peut-être maintenant la négligence et le retard que, dans votre tiédeur, vous avez mis à bien faire,
» Celui-ci, qui est vivant (et certes je ne vous trompe pas) , veut aller là-haut dès que le soleil reluira; dites-nous donc où est le plus prochain passage. » * '
Telles furent les paroles de mon guide ;»et un de ces esprits lui dit : a Viens derrière nous, tu trouveras l'ouverture.
» Nous sommes si pleins de volonté pour avancer, que nous ne pouvons nous arrêter : donc pardonne si cette juste punition te semble une impolitesse.
)) Je fus abbé * à Saint-Zénon, à Vérone, soiis l'empire du bon 8 Barberousse, dont Milan dans sa douleur s'enti-etient encore.
)) Tel a déjà un pied dans la fosse, qui pleurera pour ce monastère et sera triste d'y avoir eu de la puissance;
)) Puisqu'on place du vrai pasteur, il a mis là son fils, mal de corps, pii-e encore d'esprît, et né d'une mauvaise union*.' »
Je ne sais si l'âme en dit davantage ou si elle se tut, tant elle était déjà éloignée de nous; mais j'entendis ces paroles et je me plus à les retenir.
« Kvcnii'li'î» de Ccli'rilo opposés à la Parossc.
' Doin Gérard second.
' Kpilhclo irouiqiic.
♦Le liU naturel d'Alborl de la Scala, telyucur de Vérone.
Et celui qui était en tout besoin mon secours, me dit : « Tourae-toi parla; n'en vois-tu pas deux qui viennent en faisant des morsures à la paresse ? »
Ces deux âmes disaient derrière toutes les autres : « La nation pour qui la mer s'ouvrit, mourut avant que «es héritiers vissent le Jourdain;
» Et celle qui jusqu'à la fin n'endura pas les fatigues avec le fils d'Anchise, s'offrit d'elle-même à une vie sans gloire. ))
Ensuite, quand ces ombres furent si distantes de nous que je ne pouvais plus les voir, une nouvelle pensée descendit en moi;
Et de celle-ci naquirent plusieurs autres, toutes diverses, et je me pris tellement à rêver en passant de l'une à l'autre, que, par plaisir, je fermai les yeux;
Et je changeai mes pensées en sommeil.
CHANT XIX
Cinquième cercle où se purifie le pécbc d'Avarice. — Dante raconte une vision qui lui est venue dans son sommeil. — Le soleil s'ëtant levé, les poètes poursuivent leur roule, et, instruits par un ange, prennent les degrés qui mènent aa cercle des Avares. — Us sont là pleurants et étendus sur le soi. — Le pape Adrien V.
A l'heure où la chaleur du jour qui vient de mourir, vaincue par la froidure de la terre ou celle de Saturne, ne peut plus échauffer le froid de la lime ;
Lorsque les géomanciens * voient le signe qu'ils nomment leur plus grande fortune s'élever à l'orient avant l'aube, dans cette voie du ciel qui ne restera pas longtemps brune,
M'apparut en songe une femme bègue, aux yeux louches, aux pieds tors, manchote et d'un teint hâve *.
' La géomancie est l'art de deviner par des poînls marqués au hasard sur le sable ou sur le papier.
' Lombardi croit que c'est le Mensonge.
Je l'examinais, et comme le soleil ranime les membres engourdis par le froid de la nuit, ainsi mon regard déliait sa langue;
Puis, en peu de temps, il la redressait tout entière et colorait son visage triste, comme le demande l'amour.
Lorsqu'elle sentit sa langue ainsi déliée, elle commença à chanter si bien, que j'aurais eu grand'peine à en détoui-ner mon attention.
« Je suis, cbantait-elle, je suis la douce sirène qui, au milieu des mers, fait dévier les maiiniers, tant ils sont poussés par le plaisir de m'entendre.
» J'ai détourné par mon chant Ulysse de sa course vagabonde; celui qui s'arrête près de moi rarement s'en va^ tant je l'enivre. »
Elle n'avait pas encore fermé la bouche, quand parut à mon côté une femme sainte *, et prompte à rendre la première confuse.
« 0 Virgile ! Virgile ! quelle est cette femme ? » disait-elle fièrement; et lui s'approchait les yeux fixés seulement sur la femme sainte.
Celle-ci saisit la première, et, déchirant ses vêtements, la découvrit par devant et me montra son ventre. La puanteur qui en sortait fut telle, que je m'éveilliai.
Je touinai les yeux, et le bon Virgile me disait : « Je t'ai au moins appelé trois fois. Lève-toi et viens; trouvons l'ouverture par laquelle tu entreras. »
Je me levai; les cercles du mont sacré étaient déjà pleins de la lumière du jour, et en marchant nous avions denièj-e nous le soleil.
En le suivant je portais mon front comme celui qui a la tôle chai'gée de pensées, de sorte qu'il forme un demi-arc de pont avec sa personne,
Quand j'entendis : « Venez ! c'est ici qu'on passe. » Et ces paroles furent dites d'un ton si suave et si doux, qu'on n'en connaît pas de pareil dans celte région mortelle.
• La Vc'rilc, selon le mùmc.
Avec ses ailes ouvertes qui semblaient celles d'un cygne, celui qui avait ainsi parlé nous mena entre les deux flancs de la dure montagne;
Ensuite il agita ses plumes et éventa mon front * en ailûrmant : « Heureux ceux-là qui lugent, car ils auront de quoi consoler leurs belles âmes. »
« Eh bien ! qu'as-tu donc à regarder la terre? » se prit à me dire mon guide, peu de temps après que l'ange s'était élevé au-dessus de nous.
Et moi : « Une nouveUe vision qui me soumet à elle me jette dans de tels doutes, que je ne puis m'cmpêcher d'y penser.
— Tu as vu , me dit-il , l'antique enchanteresse qui , dans les cercles au-dessous de nous, fait seule verser tant de pleui's ? Tu as vu comment l'homme peut se détacher d'elle?
» C'en est assez. Frappe sur la terre tes talons, et tourne tes yeux vers ce rappel que te fait le Roi éternel avec ses grandes roues. »
Tel le faucon, qui d'abord regarde ses pieds, arrive au cri du chasseur, ensuite déploie son vol, excité par le désir de la pâture qui l'attire ;
Tel je me fis, et tel, tant que la roche se fend pour donner passage à celui qui monte, j'allai jusqu'au point où l'on entre dans le cercle.
Lorsque j'eus pénétré dans le cinquième cercle, j'y vis des âmes gisantes à terre, toutes renversées sur le visage et qui pleuraient '.
« Adhœsit pavimenlo anima mea *, » disaient-elles avec des soupirs si profonds, qu'à peine les paroles s'entendaient.
« 0 élus de Dieu, en qui la justice et l'espérance rendent les souffrances moins dures ! dirigez-nous vers les degrés supérieurs.
■ L'ange efface un autre P ( le péché de Paresse), en disant : Heureux ceux qui pleurent. (S. Matth., V.) ' Les àmcs des Avares* > Psaume 118.
— Si VOUS venez ici^ exemptes d'y rester étendues, et si vous voulez trouver plus tôt le chemin, que votre main droite suive toujours le bord extérieur du cercle. »
Telle fut la demande du poète, et telle la réponse qui un peu en avant de nous lui fut faite. Je reconnus donc à ses paroles que cette âme ignorait la moitié de mon sort.
Je tournai les yeux vers les yeux de mon maître, et par un signe joyeux il consentit à ce que mes regards demandaient avec tant de désir.
Quand j'eus le pouvoir de fake à ma guise, je m'approchai de cette créature que ses paroles me firent d'abord connaître,
En disant : « Esprit en qui les pleurs mûrissent l'expiation sans laquelle on ne peut retomner à Dieu, suspends un peu pour moi ton plus grand soin.
» Qui as-tu été? Et pourquoi avez-vous tous le dos tourné en dessus? Dis-le-moi, et dis encore si tu veux que j'obtienne quelque chose pour toi dans ce monde d'où je suis sorti vivant. »
Et lui à moi : « Poiu*quoi le ciel ordonne que notre dos soit ainsi tourné vers lui, tu le sauras; mais d'abord scias quod ego fui successor Pétri *.
)) Entre Sestri et Chiavari s'abîme un beau fleuve'; c'est de son nom que le titre de ma famille fait sa cime.
» Un mois et quelques jours m'ont prouvé combien pèse le grand manteau à celui qui le garantit de la fange : toutes les autres charges ne paraissent qu'une plume.
» Ma conversion , hélas ! fut tardive ; mais quand je fus fait pasteur romain, je découvris^ combien la vie est trompeuse.
» Je vis que là le cœur n'avait point de repos , et qu'on ne pouvait monter plus haut dans cette vie mortelle; aussi l'amour de la vie éternelle en moi vint s'allumer.
» Jusqu'à ce moment, je fus une âme misérable, éloignée
» Adrien V, pape. — € Sache que je fus successeur do Pierre. > Il n^na m mois ol iiour jours. Il vtait des Fiescbi de Gènes. * Lu Lavaijno.
de Dieu, entièrement avare; or, comme tu le vois, ici j'en suis puni.
» Ce qui suit Taveirice se montre ici dans la purification des âmes renversées, et la montagne n'a point de peine plus amère.
» Comme notre œil fixé aux choses terrestres ne s*éleva pas vers le ciel, ainsi la justice le brise vers la terre.
» Comme l'avarice éteignit en nous l'amour pour tout vrai bien, et par là fit mourir toute bonne œuvre, ainsi la justice nous tient ici à la gêne.
» Liés des pieds et des mains, et prisonniers, et autant qu'il plaira au juste sire, autant nous resterons immobiles et étendus. »
Je m'étais agenouiUé, et je voulais parler; mais, comme je commençais, l'esprit s'aperçut seulement en écoutant de cet acte de respect.
« Quelle raison, dit-il, te ploie ainsi à terre? » Et moi à lui : a Devant votre dignité ma conscience m'incline justement.
— Redresse tes jambes et lève-toi, frère, répondit-il. Ne te trompe pas. Comme toi et les autre» je suis serviteur de la même puissance.
» Si jamais tu as compris ce passage du saint Évangile où il est dit : « Neque nuhenl *, » tu pourras savoir pourquoi je raisonne ainsi.
» Maintenant va-t'en ! je ne veux pas que tu t'arrêtes davantage, car ta présence empêche les pleurs avec lesquels je mûris la satisfaction dont tu as parlé.
» J'ai là-bas une nièce qui a nom Alagia *, et qui de soi est bonne, pourvu que, par son exemple, notre m£dson ne la rende pas mauvaise.
» Elle seule là-ba3 m'est restée. »
' < Id resurrcctione enini ncque nubeut ncque Dubentor, sed erunt sicut aDgcli Dei in cœlo. > (S. Matth.) — < Par ceci nous est signifié qu'en la \ie éternelle tout le monde sera esgal. > (Grangier.) On ne verra ni époux ni épouse.
' Femme de Marcel Malespina, protecteur de Dante.
CHANT XX
Tout en suivant son guide, Dante converse avec l'àme de Hugues Gapet, qoi Iw cilc plusieurs exemples de Pauvreté, de Libéralilc et d'Avarice. — La luontagne du Purgatoire tremble et les Aines se mettent à chanter : € (lloire à Dieo ! >
Contre un meilleur vouloir un autre vouloir ne doil pas lutter : donc, afin de plaire à cet esprit, aux dépens même de mon plaisir, je relirai de l'eau l'éponge non satura de ma curiosité.
Je me mis en marche, et mon guide marcha aussi dans les lieux laissés libres le long des roches, comme on va sur un mur étroit en longeant les créneaux;
Cai' les âmes qui laissent fondre goutte à goutte par leurs yeux le mal qui tient le monde entier, remplissaient tout l'autre bord.
Maudite sois-tu, antique louve S qui emportes pour ta faim profonde et insatiable plus de proies que toutes les autres botes !
0 ciel! qui, par tes mouvements, changes, comme on paraît le croire, les choses d'ici-bas, quand viendra celui devant lequel celie-ci doit s'enfuir ?
Nous allions à pas lents et comptés, moi tout attentif aux ombres qu'avec pitié j'écoutais pleurer et se plaindre.
Et par hasard j'entendis crier devant nous : « 0 douce Marie ! » Et cette voix plaintive était comme celle d'une femme qui est dans l'enfantement.
Elle continua : a Tu fus pauvre, autant qu'on peut le voir par cette étable où tu déposas ton saint fardeau ! »
Ensuite j'entendis : « 0 bon Fabricius ! tu aimas mieux posséder la vertu avec la pauvreté, que de grandes richesses avec le vice. »
Ces paroles m'étaient si agréables, que je passai outre pour connaître l'esprit d'où elles semblaient venues.
L'Avarice»
Il parlait encore des largesses que Nicolas fit à des vierges, pour conduire à l'honneur leur jeunesse *.
« 0 âme qui parles si bien ! dis-moi qui lu as été, lui dls-je, et pourquoi tu es seule à renouveler ces louanges méritées ?
» Tes paroles ne seront pas sans récompense, si je retourne pour achever le court chemin de cette vie qui vole à son terme. »
Et elle : « Je te répondrai, non pour le secours que j'attends de là-bas, mais parce qu'une grâce si rare brille en toi avant que tu sois mort.
» Je fus la racine de la mauvaise plante qui jette une ombre nuisible sur toute la terre chrétienne, tellement qu'elle donne rarement de bons fruits.
» Mais si Douai, Gand, Lille et Bruges en avaient la force, on en aurait bientôt vengeance, et je la demande à celui qui juge toute chose.
)) Je fus nommé là-bas Hugues Capet; de moi sont nés les Philippe et les Louis par qui, depuis peu, la France est gouvernée *.
» Je fus fils d'un boucher de Paris. Quand les anciens rois manquèrent , excepté un qui était revêtu de la robe grise,
» Dans mes mains se trouva placée la bride du gouvernement; et j'avais tant de pouvoir dans cette nouvelle position, et j'étais entouré de tant d'amis,
» Que la tête de mon fils fut promue à la coui'onne vacante ; et de lui sont soitis les os sacrés des nouveaux rois.
» Tant que cette grande dot de la Provence n'a ôté sa honte à mon sang, il valait peu, mais il ne faisait pas de mal;
» Là, par la violence et le mensonge, il conunença ses
* Saint Nicolas, ëvèque de Mira.
' Les injures contre la France et les rois de France abondent ici, comme en maint endroit, clicz le rancuncux Gibelin, qui ne pouvait oublier l'appui que ses euneiuis, les Guelfes, avaient reçu de Charles de Valois.
rapines; ensuite, pour s'amender, il prit le Ponthien et la Normandie; il prit encore la Gascogne.
» Charles ^ vint en Italie, et, pour s'amender, il fit une victime de Conradin *, et puis il rejeta Thomas » dans le ciel, toujours pour s'amender.
)> Je vois un temps, et qui n'est pas trop loin, lequel poussera hors de France un autre Charles * pour mieux faire connaître lui et les siens.
» 11 en sort sans armes, et seulement avec la lance avec laquelle combattit Judas, et il la pointe si bien qu'elle perce le ventre de Florence. »
Et là il ne gagnera point de terres, mais un péché et de la honte, d'autant plus lourds qu'un tel méfait lui semblera plus léger.
L'autre *, qui est déjà sorti prisonnier de son vaisseau, je le vois vendre sa fille, et la marchander comme font les corsaires pour les autres esclaves.
tt 0 avarice, que peux-tu faire de plus, puisque tu as tellement gagné à toi mon sang qu'il n'a point soud de sa propre chair?
» Mais pour que le mal futur et le mal passé semblent moindres, je vois les fleurs de lis entrer dans Anagni, et, dans la personne de son vicaire, le Christ prisonnier *.
» Je le vois une autre fois livré à la dérision; je vois renouveler le vinaigre et le fiel; entre deux larrons vivants, je le vois mourir.
» Je vois un nouveau Pilate, si cruel, que ceci ne le rassasie pas , et, sans décret de ceux qui ont le pouvoir, il porte dans le temple ses désirs cupides "'.
)) 0 mon Seigneur ! quand serai-je assez heureux pour
' Charles d'Anjou, frère de saint Louis.
• Conradin, fils de Frédéric ir.
* Suiiil Thomas d'Aquin.
* Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. » Charles H, roi de Sicile.
• Boniface VIII fut fait prisonnier par Nogarct et Etienne Colonna, chefs de l'armée de Philippe le Bel, nouveau Pilato.
' Allusion à la destruction de l'ordre des chovalicrs du Temple.
voir la vengeance qui, cachée dans tes secrets, te rend douce ta colère ?
» Quant à ce que je disais de Tunique épouse de TEsprit- Saint, et qui t'a fait toimier tes pas vers moi pour obtenir quelque explication,
» Cela entre dans nos prières tant que dure le jour; mais quand vient la nuit, nous citons en place des exemples tout contraires.
» Nous répétons alors Pygmalion^ que sa passion gloutonne pour Tor rendit tmître, larron et parricide,
)) Et la misère de Tavare Midas, puni par l'effet de sa demande avide, àont il est bon que toujours on se raille.
» Ensuite chacnn se rappelle ce fou d*Achan*, et comment il vola les dépouilles de l'ennemi, de sorte qu'ici la colère de Josué semble encore le mordre.
» Après nous accusons Saphira et son mari; nous louons ceux qui foulèrent aux pieds Héliodore, et sur toute la montagne monte en infamie
» Polymnestor, qui tua Polydore. Finalement on crie : « 0 Crassus ! dis-nous, puisque tu le sais, quelle est la sa- » veur de l'or. »
» Parfois nous parlons, l'un à voix haute, l'autre à voix basse, suivant l'affection qui nous éperonne et rend notre pas tantôt plus grand, tantôt plus petit.
» Je n'étais pas seul tout à l'heure à rappeler le bien dont on s'entretient pendant le jour; mais près d'ici nulle auti*e personne n'élevait la voix. »
Nous nous étions déjà séparés de cet esprit, et nous tâchions de monter le chemin aussi vite que nous le pouvions,
Quand je sentis, comme une chose qui tombe, trembler la montagne ; aussi je fus saisi d'un froid comme d'ordinaire est saisi celui-là qui marche à la mort.
Certes Délos ne s'agitait pas si fortement avant que La-
' C'est le Pygmalion, (ils de Bélus, et frère de Didon.
' AcUan fut lapide ponr avoir volé une partie du butin de Jcriclio. — Saphira el Auauias, Héliodore, Polymneslori Crassas, etc.) autres exemples d'avarice puulc*
tone y eût fait son nid pour enfanter les deux yeux du ciel K
Puis il s'éleva de toutes parts un cri \e\, que le maître se tourna vers moi en disant : « Ne crains rien tant que je suis ton guide. »
Tous disaient : « Gloria in exceUis Deo, m autant que je le compris du lieu voisin où j'étais, et d'où le cri se pouvait ainsi entendre.
Nous restâmes là immobiles et en suspens, comme les pasteurs la première fois qu'ils entendirent ce chant, jusqu'à ce que le tremblement cessât et que le chant fût achevé.
Ensuite nous reprîmes notre saint voyage, regardant les ombres étendues à terre, et déjà retournées à leurs plaintes habituelles.
Si ma mémoire n'eiTC pas, jamais l'ignorance d'une chose ne me tourmenta si fortement, et ne me rendit si désireux de savoir.
Qu'il me semblait alors l'être dans ma pensée. Par notre marche hâtée je n'osais interroger; pai* moi-même je ne pouvais voir la chose.
Ainsi je m'en allais timide et pensif.
CHANT XXI
Les poclos, s'avaiiçant toujours, font la rencontre d'nn Esprit. — Ils lai dcmasdenl pourquoi cet cbranlemont de la moutagne, et pourquoi ce chant de gloriEcation. — L'Esprit repond que cela a lieu chaque fois qu'une Ame vieut d'achever Kl puriGcatiou. — Enlin, l'Esprit, se faisant connaître, dit qu'il est le pocte Stace.
Cette soif naturelle qui jamais ne s'apaise sinon avec l'eau dont la femme samaritaine demanda la grâce *,
Me tourmentait et m'excitait derrière mon guide dans cette voie embarrassée, et j'étais ému de compassion devant la juste vengeance de Dieu.
Et voici : comme Luc a écrit que le Christ, déjà sorti de
> Apollon et Diane.
• Qui biberil ex aqaft quam ego dabo ei, non BÎliel In setemum. (JOAiTH.)
la fosse sépulcrale, apparut à deux hommes qui étaient sur la route.
Ainsi nous apparut une ombre, et derrière nous elle venait, regai-dant à leurs pieds les âmes étendues; et nous ne l'avions point aperçue avant qu'elle parlât,
En disant : « Mes frères. Dieu vous donne la paix ! » Nous nous retournâmes subitement; et Virgile lui rendit le geste convenable;
Puis il commença : a Que dans le concile bienheureux t'admette en paix la cour de vérité qui me relègue dans rétcrnel exil !
— Comment, dit l'esprit, et pourquoi allez-vous si vile, si vous êtes des ombres que là-haut Dieu n'admet point? qui vous a guidés si avant sur ces degrés? »
Et mon docteur : « Si tu regardes les signes que celui-ci porte et que l'ange trace sur le front, tu ven*as bien qu'il a droit de régner avec les bons ^
» Mais comme celle qui jour et nuit file n'avait pas encore fini pour celui-ci la quenouille que Ciotho garnit et impose à chacun de nous,
» Son âme, qui est ta sœur et la mienne, allant là-haut, ne pouvait aller seule, car elle ne saurait voir aussi bien que nous;
)) J'ai donc été tiré de la vaste gueule d'Enfer pour lui montrer la route, et je la lui montrerai tant que ma science pourra le guider.
» Mais dis-nous, si tu le sais, pourquoi la montagne a éprouvé tout à l'heiu-e de telles secousses, et pourquoi, jusqu'à ses pieds amollis par la mer, toutes les âmes ont paru crier à la fois? »
Par cette demande, Virgile rencontrait comme dans une aiguille le chas de mon désir, de sorte que, grâce à l'espérance, ma soif sentit moins son jeûne.
L'esprit commença : a Ceci n'est point une chose que la sainte montagne ait ressentie sans ordre, ou qui soit en dehors de ses lois.
* Les signes sont les Icltrcs P«
390 LA DirniB COMÉDIE.
n Ce lieu est exempt de toute altération. Lé bruit ne peut provenir que de ce que le ciel a reçu en lui de la montagne, et non d'aucune autre cause;
V Car il ne tombe ici ni pluie, ni grêle, ni neige, ni rosée, ni givre, en deçà de la porte aux trois petits d^rés.
Y) On n'y voit ni nuées épaisses ou minces, ni éclairs, ni la fille de Thaumas, qui là-bas change souvent de plaœ^.
» La vapeur sèche ne s'élève pas plus avant que le watmet des trois degrés dont j'ai parlé, là où le vicaire de saint Pierre a les pieds.
» Peut-être que plus bas le mont éprouve des secousses plus ou moins violentes; mais par l'efiTet du vent caché dans la terre, je ne sais comment ces hauts lieux ne tremblent jamais.
» Ils tremblent quand une âme, se sentant purifiée^ se lève ou se met en mouvement pour s'élancer là-haut, et un tel cri l'accompagne.
I» La volonté seule est la preuve de la purification; elle exdte rame, désormais affranchie de ses épreuves, à changer de séjour; l'àme jouit de cette juste volonté.
» Avant cette heure l'âme voudrait bien s'affranchir, mais le désir de se purifier ne le permet pas; car ce désir qu'elle avait pour le péché, la divine justice le lui impose pour le châtiment.
» Et moi, qui suis resté étendu sous ces douleurs cinq cents ans et plus, je n'ai senti qu'à cet instant la libre volonté d'un séjour meilleur.
» C'est pourquoi tu as entendu le tremblement de terre, et sur la montagne les pieux esprits louer le Seigneur afin qu'il les admette bientôt dans le ciel. »
Il parla ainsi : a Et comme on jouit d'autant plus à boire que plus grande est la soif, je ne saurais dire quel contentement il me donna. »
Et le sage guide : « Maintenant je vois le filet qui vous prend, et comment on s'en délivre; pourquoi ici le mont ti-emblc, et de quoi vous vous réjouissez tous ensemble.
* IrU} ou l'arc-co-cieU
» A présent, qui as-tu été (permets que je le sache)? et pourquoi pendant tant de siècles es-tu resté ici étendu? Permets que je le saisisse dans tes paroles.
— Dans le temps où le bon Titus, avec Vaidé du grand toi, vengea la blessure d'où sortit le sang vendu par Judas,
» Alors, répondit l'esprit, j'étais là-bas, portant le titre qui dure le plus et honore le plus*, assez célèbre, mais n'ayant pas encore la foi.
» Si doux fut mon chant, que moi. Toulousain ', Rome m'attira vers elle, et là je méritai d'orner mes tempes de myrte.
)) Stace est le nom qu'on me donne encore là-bas; je chantai Thèbes, et ensuite le grand Achille, mais je tonabai sur le chemin avec le second fardeau.
» Mon ardeur trouva les étincelles qui devaient l'échauffer dans celte divine flamme où plus de mille se sont embrasés.
» Je parle de TÉnéide, laquelle fut ma mère et fut ma nourrice en poésie; sans elle je n'écrivis pas une pensée qui eût le poids d'une drachme.
» Et, pour avoir vécu là-bas au temps où vécut Virgile, je consentirais à retarder d'une année la sortie de mon exil. »
Ces paroles firent tourner vers moi'Virgile, avec un air qui, en se taisant, disait : « Tais-toi! » Mais elle ne peut pas tout, cette faculté qui veut
Le rire et les pleurs suivent de si près la passion dont chacun est aiguillonné, qu'ils sont moins soumis à la volonté des hommes les plus sincères.
Je me pris donc à sourire, comme un homme qui fait signe , de sorte que l'ombre se tut et me regarda dans les yeux, où l'affection de l'esprit se montre davantage.
« Ah ! dit-elle, puisses-tu mener à bien la grande entreprise ! Mais pourquoi ta face m'a-t-elle montré tout à Theurc cet éclair de somire ?»
• Le lilre de poète.
» Stace, auteur de la Thébaïde et de VAchilîéide, e'tail de Naples (voyez Sih.f llb. v] ; mais Dante écrivait avaut la découverte de cet ouvrage*
302 Là nviiis
Alors je me sens pris de part et d'autre; Fun me isàt taire, l'autre me toiture de parler; triste, je soupire, et je nà compris de Virgile.
« Dis, repartit mon maître, et n'aie point de peor de parier; mais parle, et dis-lui ce qa''û demande avec faà desoud. »
Donc moi : « Peut-être tu t'étonnes, antique esprit, di sourire que j'ai fait, mais je yeux que plus d'ëtomienientte prenne encore.
« Celui-ci, qui dirige là-haut mes yeux, est ce ^^rgOedoÉt tu as appris à chanter fortement les hommes et les Abol
» Si tu as cru que mon sourire avait un autre moiff} laisse là ce taux motir,et croîs qu'il venait des parolesfK tu as dites de mon guiîle. »
Déjà Stace s'inclinait pour embrasser les pieds de nM docteui*, mais celui-d lui dit : « Frère, ne lais pas ainsi, or tu es une ombre et tu vois une ombre. »
Et l'autre, en se relevant : et Tu peux comprendre maistenant la grandeur de l'amour qui pour toi m'cnflamiiKt puisque j'oublie notre vanité,
» En traitant une ombre comme un corps solide. »
CHANT XXII
Sixième cercle où se purifie le péclic de Gourmandise. — Les poêles ▼ TOiortti arbre nicrvcillcux, couvert île fruits odoriférants, cl arrose par une eau limpide qui sortait de la montagne. — A la racine de l'arbre, une voix rappelait dei exemples de Tempérance.
Déjà l'ange était resté derrière nous : Tange qui nous avait mis dans la voie du sixième cercle, après avoir effacé une des taches de mon front*.
Et ceux qui ont tous leurs désirs tournés vers la justice nous avaient dit de leur douce voix : (n Heureux cetuc qui oM
' La tache d'Avarice.
soif S » et ils linii'cnt sur ce mot sans donner le reste du verset.
Et moi, plus léger qu'aux autres ouvertures, j'allais d'un tel pas que, sans aucune fatigue, je suivais là-haut les agiles esprits*.
Alors Virgile commença : « Un amour allumé par la vertu en allume toujours un autre, pourvu que sa flamme se montre au dehors.
» Depuis l'heure que parmi nous est descendu dans les limbes de l'enfer Juvénal, qui m'a fait connaître ton affection pour moi,
» Ma bienveillance pour toi-même fut telle, que jamais une plus forte ne vous saisit pour une personne qu'on n'a point vue, de soile que ces degrés me paraîtront bien courts à monter.
» Mais di?, et, comme ami, pardonne-moi si trop de privante lâche le frein de ma langue, et, comme ami, désormais raisonne avec moi.
» Comment l'avarice a-t-elle pu trouver place dans ton sein, à travers ce grand sens dont tu as eu soin de te remplir? »
D'abord ces paroles firent un peu souiire Stace, ensuite il répondit : « Toutes tes paroles me sont un signe bien cher d'amitié.
» En vérité, bien souvent apparaissent des choses qui donnent une fausse matière au doute, parce que les causes vraies sont cachées.
» Tu crois, comme ta demande me le prouve, que je fus avare dans l'autre vie, peut-être à cause du cercle où j'étais.
» Or, sache que l'avaiûce fut trop éloignée de moi, et que ce dérèglement a été puni par un millier de lunes.
» Et si je n'avais pas mieux réglé mes appétits, en méditant ces vers, où tu t'écries quasi indigné contre l'humaine nature :
■ Bcati qui siiiunt et esuriuot justitiam. (S. HàTTH., V, vers. 6.) • Virgile et Stace.
)» 0 faim exécrable de Torl où ne pousses-fu pas les cœurs mortels M je subirais en tournant les joutes des damnés^.
y> Alors je m'avisai que les mains pouvaient trop s'oovrir pour dépenser, et je me repentis de ce mal comme des autres maux.
» Combien ressusciteront sans cheveux, pour leur ignorance qui leur ôtc le repentir de ce péché, soit pendant II vie, soit à l'extrémité !
Y> Et sache que la faute qui est dh'ectement opposée à chaque péché, sèche ici son venin avec ce même péché. I
» Donc, si j'ai été pour me purifier avec ceux qui pleurent I leur avarice, cela m'est advenu pour la faute contraire. » I
Alors le chantre des vers bucoliques dit ; « Quand tu chantas les cruels combats d'où naquit la double tristesse ; de Jocaste, i
» 11 ne me semble pas (aux sons que Clio jette par U j bouche) que parmi les fidèles t'eût placé la foi, sans laquelle ! les bonnes œuvres ne sont point suffisantes. |
» S'il en est ainsi , quel soleil ou quelle lumière a telle- i ment dissipé tes ténèbres, que depuis tu aies dirigé tes voiles vers la barque du pêcheur? »
Et lui à lui : « Toi le premier, tu m'as dirigé vers le Parnasse, pour boire dans ses grottes, et le premier, dans l'amour de Dieu, tu m'as illuminé.
» Tu as fait comme quelqu'un qui va de nuit, portant derrière lui une lumière dont il ne s'aide pas, mais qui de^ rière lui rend les personnes sûres dans leur chemin,
» Alors que toi tu as dit : « Le siècle se renouvelle, la justice revient avec les premiers temps du genre humain, j et une nouvelle race descend du ciel*. » î
• ... Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra famés ! [jEneid.f lib. m.)
• Enfer, cb. vii.
• Magnus ab inlegro saîclorum nascilur ordo. Jàm redit et Virgo, rcdcunt Satiirnia rogna, Jura nova progcnics cœlo dcmittiUir alto.
(ECLOO.) IV.)
» Par toi je fus poëte, par toi chrétien. Mais, pour que tu voies mieux ce que je dessine, j'étendrai les mains pour y mettre la couleur,
» Déjà le monde entier était imprégné de la vraie croyance semée par les messagers de Téternel royaume,
» Et tes paroles, citées plus haut, se rapportaient à celles des nouveaux prédicateurs : je pris donc l'habitude de les visiter.
» Ils me parurent ensuite d'une telle sainteté, que quand Domitien les persécuta, leurs pleurs ne coulèrent pas sans être mêlés à mes larmes.
» Tant que je restai là-bas, je les secourus, et leurs mœm'S droites me firent mépriser toutes les autres sectes.
» Avant que dans mon poëme j'eusse conduit les Grecs au fleuve de Thèbes, j'avais eu le baptême; mais par peur je fus chrétien en secret;
» Et longtemps je fis montre du paganisme. Pour cette tiédeur j'ai pai'couru le quatrième cercle pendant plus de quatre siècles.
» Toi donc, qui as levé le couvercle qui me cachait le souverain bien, puisqu'il nous reste du temps avant d'avoir gravi cette route,
» Dis-moi, si tu le sais, où est Térence, notre ancien; et Cécilius, Plante, Varron, où sont-ils? Dis-moi s'ils sont damnés, et dans quel cercle?
— Ceux-ci, et Perse, et moi, et beaucoup d'autres, répondit mon guide, nous sommes avec ce Grec que les Muses allaitèrent plus qu'aucun autre :
» C'est dans le premier cercle de la noire prison; mainte fois nous causons de la montagne où nos nourrices demeurent toujours.
» Là sont avec nous Anacréon, Simonide, Agathon et beaucoup d'autres Grecs qui ornèrent jadis leur front de laurier.
» Là se voient tes héroïnes. Antigène, Déiphile, Argia, et Ismcne, triste encore comme elle Ta été.
» Oa 7 ^t edk qui monta LiogitSpob k \ Tiréfiu, et Thétii» et êjec ses lœan Déyamie. »
Déjà se taisaient les deux poètes, attentifs de i r^arder toat à rentour, car îUaTaient franchi kid et les parois.
Et d^ les quatre senrantes da jour* étaient mténi arrière^ et la cinquième était au timon du char, i en haut sa pointe enflammée ;
Quand mon maître : « Je crois qu*il confient de tooni^ \ notre épaule droite vers lé bord du oerde, pour tonner II montagne comme nous avons coutume de foire. »
Cette coutume fut donc notre indication, et nous piiM la route arec moins d'hésitation, quand nous eûmeira^ sentiment de Tautre âme ¥ertueuse«
Us allaient devant, et md tout seul derrière, et j'éceitais leurs discours, qui me dimnaient Fintelligaice kk poésie.
Mais les deux entretiens furent bientôt interronqniiv la vue d'un arbre que nous trouvâmes au milieu da di^ min, chargé de fruits suaves et bons à l'odorat.
Et comme, en s*élevant au ciel, un sapin dirainiiede branche en branche, ainsi celui-ci diminuait du côté de k terre, afin, je crois, que personne n'y montât.
Du côté oîi notre chemin était fermé, il tombait, <faDe roche élevée, une liqueur claii'e qui s'épandait sur les feuilles.
Les deux poètes s'approchèrent de l'arbre, et du mifieo du feuillage une voix cria : « Vous vous abstiendrez de celte nourriture. »
Ensuite elle dit : « Marie pensait plus à ce que les nooes fussent honorables et complètes, qu'elle ne pensait à sa bouche, qui maintenant intercède pour vous.
» Les anciennes Romaines se contentèrent d*eau poor boisson ; Dauiel méprisa la nourriture, et acquit la science.
* La fontaine Langia, qn'Hypsipyle iodiqua à des
* Lp8 quatre premières bcares.
LE PURGATOIRE. CHANT XXni. 397
» Le premier siècle fut aussi beau que Tor; avec la faim les glands étaient savoureux^ avec la soif les ruisseaux étaient un nectar.
» Du miel et des sauterelles furent les mets qui nourrirent Baptiste dans le désert; c'est pourquoi il est glorieux et aussi grand
» Que vous le montre TÉvangile >. »
CHANT XXIII
Les trois poêles, Dante, Virgile et Stace, rencontrent les Ames des Gourmands. — Exténues de faim et de soir, les Gourmands mâchent à vide. — Buonagiunta de Lucquos, Boniface, raesser Marchese, Forèse. — Blâme de ce dernier^ contre les vêtements immodestes des dames Florentines.
Pendant que je fixais mes yeux entre le vert feuillage, comme fait celui qui perd son temps à suivre un petit oiseau.
Celui qui est pour moi plus qu'un père disait : « Mon fils, viens maintenant, car le temps qui nous est donné doit s'employer plus utilement. »
Je tournai mes regai'ds et mes pas non moins vite vers les sages qui parlaient si bien, que, gi'âce à eux, marcher ne me coûtait pas.
Et voilà qu'on entendit pleurer et chanter : Labia mea. Domine*, d'une manière qui enfantait en moi le plaisir et la douleur.
« 0 doux père! commençai-je, qu'est-ce que j'entends?» Et lui : « Des ombres qui vont peut-être en défaisant le nœud de leui-s péchés. »
» Comme font des pèlerins pensifs, lesquels, s'ils rencon-
' Tini usus olim Romanis fœminis ignotus fuit, ne scilicet in aliquod dedecus proiabcrentur. (Yaler. Max., lib. Il, cap. 1.)— Joannes locustas et mel sylvestre edebat. (Marc, i, v. 6.)
' Domine, labia mea aperies, et os mcum annuntiabit laudom tuam. [David, ps. 00.)
398 l'A MflRS OOHtMl»
trent en chemin des gens qu*ils ne connaissent pesyseloivnent Ters eux et ne s'arrêtent,
v> De môme une troupe muette et j^euse s'afançant àf rière nous d'un pas n^ide, venait, et en noils dépasaot nous regardait.
» Chacun d'eux avait les yeux noirs et caves, la faœpâk et si décharnée^ que leur peau montrait la forme des <ml
» Je ne crois pas qu'Érésichthon ait été réduit à une pean si sèche, quand il eut le plus à craindre la &im.
» Je disais en pensant en moi-même : a Voici OHnoie était la nation qui perdit Jérusalem, quand Marie man^ son propre fils ^. »
Leurs yeux paraissaient des anneaux sans pierres; oeU qui sur le visage des hommes lit les lettres 0 M 0 aimit hien reconnu sur leur figure la lettre M *•
Qui croirait, s'il ne sait pas comment cet effet est produit, que l'odeur d'un Ihiit et celle d'une eau pût, en excitant leur désir, les tourmenter si vivement ?
Je m'étonnais déjà pourquoi ils étaient si afDunés^ car 11 cause de leiu* maigreur et de leurs tristes écailles ne m'était pas encore connue.
Et vi)ilà que des creux de sa tête, une ombre tourna vers moi les yeux et me regarda flxement, puis cria d'une voix forte : « Quelle grâce m'est donc donnée ? »
Jamais je ne l'aurais reconnue à son visage, mais dans sa voix me fut rappelé tout ce que les traits avaient absori» en eux.
Et cette étincelle rallumant en moi l'entière connaissance de ces lèvres déformées, je reconnus la figure de Forèse.
(( Ah ! me suppliait-il, ne fais pas attention à cette lèpre aride qui me décolore la peau, ni à la chair qui me manque;
» Mais dis-moi la vérité sur toi-même. Quelles sont ces
' Pendant le siège de Jérusalem par Titus.
3 Suivant quelques physionomistes, on peut lire le mot OMO » ainsi (
I • I • I , dans les traits de notre figure. Les deux 0 sont les yeux, et la lettre M $e Turme du nez, des sourcils et des joues.
deux âmes qui t'escortent ? ne refuse pas de me l'apprendre. ))
Je lui répondis : « Ton visage, que j'ai déjà pleuré mort, ne me donne pas une cause moins douloureuse de larmes, à présent que je le vois si changé.
» Dis-moi donc, au nom de Dieu, ce qui vous maigrit ainsi; ne me fais point parler d'autre chose pendant que je m'émerveille, car il doit mal parler celui qui est rempli d'un autre soin. »
Et lui à moi : a De l'éternelle justice une vertu tomhe sur cette eau et sur cette plante laissée derrière nous, et cette vertu secrète m'exténue ainsi.
» Toutes ces âmes qui chantent en pleurant pour avoir obéi à lem* bouche outre mesure, doivent ici se sanctifier de nouveau par la faim et la soif.
» L'odeur qui sort des fruits et de l'eau qui s'étend sur cette verdure, allume en nous le désir de boire et de manger.
)) Et ce n'est pas une seule fois qu'en faisant le tour de cet espace sera vive notre peine ; je dis peine, et je devrais dire consolation,
» Car la volonté qui nous mène à cet arbre est celle qui mena le Christ, plein de joie, à dire : Éli ! quand il nous délivra avec le sang de sa veine ^ »
Et moi à lui : a Forèse *, depuis le jour que tu as échangé le monde pour une meilleure vie, cinq années ne se sont pas écoulées.
» Si la puissance de pécher finit en toi avant que survînt l'heure de la douleur salutaire qui nous réconcilie avec Dieu,
y> Comment es-tu venu ici-haut? Je croyais te trouver encore là-bas, où le temps par le temps se répare. »
Et lui à moi : « C'est ma Nella qui, par ses plaintes assidues, m'a mené à boire la douce absinthe des douleurs.
» Par ses prières pieuses et ses soupirs elle m'a retiré
' Eli, lamma sabacthani? Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé? "^ Le Florentin Foiësc était frère de Corso Douati et de la belle Piccarda, qu'on retrouvera an chant III du Paradis.
400 LA DIVIKE COMÉDIE.
de la côte où Ton attend , et elle m'a délivré des autres cercles.
» Elle est d'autant plus chère et plus agréable à Dieu, ma bonne veuve, que j'aimais beaucoup, qu'elle est plus seule à bien faire.
» Car la Barbagia de Sardaigne a des fenuncs bien plus pudiques que la Barbagia où j'ai laissé la mienne ^.
)) 0 doux frère! que veux-tu que je dise? Un temps futur est déjà devant mes yeux, temps pourlequell'heure présente ne sera pas très-ancienne,
)) Où, dans la chaire, il sera défendu aux effrontées Florentines d'aller ainsi montrant leurs poitrines et leurs mamelles.
)) Quelles femmes barbai^es, quelles Sarrasines furent jamais, à qui il fallût, pour les forcer de se couvrir, des censures spirituelles ou d'autres règlements ?
» Mais si ces éhontées savaient ce que le ciel leur réserve bientôt, déjà elles auraient la bouche ouverte pour hurler.
» Car, si ma prévoyance ne m'abuse pas, elles seront tristes avant que le duvet vienne aux joues de l'enfant qui s'apaise encore aux chansons de sa nourrice.
» Ah ! frère, ne te cache plus à nous; tu vois que nonseulement moi, mais toutes ces âmes regardent la place où ton corps a voilé le soleil. »
Alors moi à lui : « Si tu te rappelles quel tu fus avec moi et quel je fus avec toi, ce souvenir revenu le sera encore bien lourd.
)) Ce sage qui 'va devant moi me retira de cette vie Vautre jour, quand la sœur de celui-ci se montrait ronde ; »
Et je montrai le soleil. « Ce sage m'a mené par la profonde nuit chez les véritables morts, et avec ma véritable chair qui le suit.
» Son aide m'a soutenu jusqu'ici sur les degrés et dans les détouis de la montagne, qui vous redresse, vous que le monde a rendus tors.
> Montagne de Sardaigne fort mal ramée. — L'autre Barbagia signiGc FlofCMSi
» n m'a dit qu'il me ferait compagnie jusqu'à ce que je sois Jà où sera Béatrice. Alors il faut que je reste sans lui.
» Virgile est celui-ci qui m'a parlé ainsi (et je le montrai (lu doigt); et cet autre est Tombre pour laquelle a tremblé naguère dans toutes ses voûtes
» Votre royaume, quand il fallut s'en séparer. »
CHANT XXIV
Les trois poêles, qui ont quitté Forèse, arrivent près d'an second arbre d'où sort une voix rappelant divers exemples de Gourmandise. Enfin, un ange leur indique les degrés du septième et dernier cercle.
* Ni par l'entretien notre marche, ni par la marche notre entretien ne se ralentissait; mais, tout en discourant, nous marchions rapidement, comme un navire poussé pai* un bon vent.
Et les ombres, qui paraissaient des choses deux fois mortes, me montraient, par les fosses de leurs yeux, toute leur admiration de me savoir vivant.
Et moi, continuant mon discours, je dis : « Cette ombre, à cause d'autnii, s'en va peut-être là-haut plus lentement qu'elle ne le fait.
» Mais dis-moi, si tu le -sais, oii est Piccarda^? dis-moi si je vois quelque personne à remarquer parmi toute cette foule qui ainsi me regarde. »
Forèse répondit : « Ma sœur, si belle et si bonne (je ne sais ce qu'elle fut le plus), déjà sur le haut Olympe triomphe joyeuse de sa couronne. »
Il parla d'abord ainsi, et il ajouta : « Il n'est pas défendu ici de nommer chacun, tant notre ressemblance est altérée par la faim.
» Celui-ci (et il le montra du doigt) est Buonagiunta, Buo-
* Piccarda, sœur de Forèse.
fifgMita de Lnotjues ^^ et cette âme plus loin que lui et ^\m maigre que les autret
» Eut la sainte Église dans ses bras. H était de Toun, cl il expie par le jeûne les angoillca de Bolsène * qu*il fais^ cuire dans du \ iu doux, w
Il ni*en uomma beaucoup d'auti-es un à un, et tous p** raissakiil conleots d'éti-e noninjesj si bien que Je ii*eii vil pas un prendre un air sombre.
Je \is parmi ces aflamé^j qui usent leun dents à vîdej Ubaldin (leUa Pîla^ el Boniface qtii nourrit taul de meade avec mn roche t **
Je YÏâ me^ser Marcbesej qui jadit eut le temps de bolM à Forli *, étant moins altéré^ et qui fut tel cependant que jamais il ne ne sentit rassasié.
Mais, pareil à celui qui d*abord ezamine^ el ensuite tait plus d'estime de ]*un que de F autre, ainsi je fis de celui et Lucqucf , lequel paraissait plus que tous les autres me coRimitre.
[l murmurait et nommait je ne sais quelle Gentuca \ avec cette goi^ge où il sentait pourtant les plaies de lajusti£€ qui le consume ainsi*
« 0 âme, dis-jc, qui semblés si avide de parler avec md, fais en sorte que je t'entende, et contente-nous toi, et moi, en parlant. »
11 commença : « Une fenmie est née qui ne porte pas encore de voile, et qui te fera trouver agréable ma cité, quoique plus d'un l'en réprimandera.
» Tu t'en iras avec cette prédiction; si tu as puisé quelque erreur dans ce que je murmure, les choses avenues te l'apprendront.
» Mais, dis-moi, ne vois-je pas celui qui vient de mettre
Buonagianta, poëte renommé de Lucqnes.
• Le pape Marlin IV, de Tours. "
• CbaldiDO délia Pila et BoDiface d'Imola, arcbevéqoe, tous célèbres gonrmuds.
* Le marquis de Rigogliosi. Son sommelier un jour luy fit savoir que partout on disoit qu'il ne faisoit jamais autre chose que boyrc ; et il respoudit riaot : Pourquoi ne disent aussi ceux-là que j'ai toujours soif? (Grangier.)
* Jeune fille de Lucques, aimce de Daute.
au jour les nouvelles rimes commençant ainsi : « Dames, qui savez bien ce qu'est Amour ^ »
Et moi à lui : « Je suis ainsi que lorsque Amour m'inspire, je note, et sur le mode qu'il me dicte au dedans, je m'en vais le répandant au dehors.
— 0 frère! dit-il, je vois maintenant le nœud qui nous a arrêtés, le Notaire, et Guittone ' et moi, loin de ce doux et nouveau style qui m'est révélé.
» Je vois comme vos plumes suivent fidèlement celui qui dicte si bien '; certes il n'en fut pas ainsi des nôtres.
» Et celui qui veut monter plus haut ne distingue plus un style de l'autre; » et, comme satisfait, il se tut.
Comme ces oiseaux qui hivernent vers le Nil forment quelquefois une bande épaisse, ensuite volent avec plus de vitesse et s'en vont à la file.
Ainsi toutes les âmes qui étaient là tournèrent le visage et pressèrent le pas, légères et par leur maigreur et par leur volonté.
Et comme un homme lassé de courir laisse aller ses compagnons, et marche plus lentement jusqu'à ce que le souffle de ses poumons soit apaisé.
Ainsi Forèse laissa passer outre le saint troupeau, et il s'en venait derrière eux avec moi, me disant : « Quand te reverrai-je ?
— Je ne sais, lui répondis-je, combien je vivrai; mais mon retour ne sera pas si prochain que, moi, en désir je ne sois auparavant arrivé sur la rive;
» Car le lieu où je fus placé pour vivre de jour en jour se dépouille davantage du bien, et semble destiné à une triste ruine.
— Va, reprit-il, je vois le plus coupable de tous * traîné
' C'est le premier vers d'une canzooe de Dante en l'honneur de Béatrice. On la trouve dans la Vita nuova.
' Jacques da Lentino, surnomme le Notaire, Guittone d'Arezzo, poëtes médiocres.
' Amour.
* Corso Donati, chef des Noirs et frère de Forèse, qui était du parti des Blancs* Corso Donali fut massacré dans les rues de FlorencC) ceci en 1308*
404 LÀ DIYIT^E COMÉDIE.
à la queue d'une bète Tcrs la vallée où nulle faute n* remise.
» La bête à chaque pas va plus rapide^ augmentant t( joui's de vitesse, jusqu'à ce qu'elle laisse le corps, en U lieux heurté, indignement défait.
» Ces sphères n'ont pas beaucoup à tourner (et il leva yeux au ciel), jusqu'à ce que devienne clair pour toi ce (\ mes paroles ne peuvent éclaircir davantage.
» Maintenant je te laisse, car le temps est cher dans royaume, et j'en perds trop en marchant ainsi avec l deux à deux. »
Tel parfois un cavalier sort au galop d'une troupe ( chevauche et s'avance, afin d'avoir Thonneui* du prcro choc,
Tel l'esprit se sépara de nous à grands pas , et je rcs sur la route avec ces deux-là qui furent de si grands n réchaux en poésie*.
Et lorsqu'il fut assez loin devant nous pour que mes yc le suivissent, comme mon esprit avait suivi ses paroles,
J'aperçus les rameaux chargés de fruits et vivaces d' autre pommier, et non éloignés de moi, qui étais al< tourné de ce côté.
Sous cet arbre je vis des âmes élever les mains et cr je ne sais quoi vers le feuillage , comme de petits enCau qui, tout pleins de vains désirs.
Font force prières auxquelles celui qui est prié ne i pond pas; mais pour aiguiser encore leur convoitise, il ti( au-dessus d'eux l'objet de leur désir, et il ne le cache pj
Cette foule partit ensuite comme détrompée ; alors ne vînmes au grand arbre qui se refuse à tant de prières et lanncs :
« Passez outre sans vous approclier; plus haut est i arbre dont le fruit fut mordu par Eve, et cet arbre en ( im rejeton. »
Ainsi, à travers les branches, je ne sais qui parlait. Do
' Virgile cl Stacc
Virgile, Slace et moi, nous passâmes outre en nous serrant contre le côte du chemin qui s'élève.
« Souvenez-vous, disait la voix, des maudits formés dans les nuages, qui, repus, combattirent Thésée avec leur double poitrine.
» Souvenez-vous des Hébreux qui montrèrent leur mollesse en buvant ; c'est pourquoi Gédéon ne les voulut pas pour compagnons , quand près de Madian il descendit les collines. »
Ainsi, en nous rapprochant de l'un des deux bords, nous passions en écoutant les divers péchés de gourmandise suivis autrefois de justes misères.
Puis, rentrés dans le milieu de la route, nous avançâmes durant mille pas et plus, chacun de nous réfléchissant, mais sans parler.
« Oïl allez-vous, pensant ainsi tous les trois, seuls? » dit tout à coup une voix; sur quoi je me secouai comme font les animaux épouvantés et peureux.
Je levai la tête pour savoir qui c'était, et jamais, dans la fournaise, on ne vit des verres ou des métaux brillants et rouges
Comme l'était cet esprit qui disait : « S'il vous plaît de monter, c'est par ici qu'il faut tourner ; par ici va celui qui veut aller vers la paix. »
Son aspect m'avait ôté la vue; je me tournai vers mes maîtres, comme un homme qui va suivant ce qu'il entend.
Et telle la brise de mai, messagère de l'aurore, se répand et embaume, toute imprégnée de l'herbe et des fleurs,
Un tel vent je sentis me frapper au milieu du front, et je sentis bien se mouvoir la plume qui me fit sentir l'odeur de Tambroisie^
Et je sentis qu'on disait : (c Heureux ceux-là que la grâce
* Tal mi senti' un vcnto dar pcr mezza
La fronte, e ben senti' muover la piuma Cbc fe' sentir d'ambrosia l*orezza.
E senti* dir...
L'Ange efface sur le front do poêle le P, signe du péché de Gourmandise*
nflnnime tellement , qric Tamaur du mangi^r ne fml liiim-r iliiDâ li^ur eœur trop ik- a*.mrs,
► Et qui n'ont îmn ^u aulaiil qu'il esl raisonDabkp *
CHANT XXV
ScTitiPTOfl ci dernier f^Ttlo^ où se fmrîfk lo pk^elic ûa Luïurc* — Suci* « Dame l awnx^ ftiPrïeillcnHj de li gfrui,'raili^ii, ffi ceauncm lej Ams r-
CVHail llieurc où, pour monter* il ne faMmt plus dcT taid, ctkr le sctkil avait laissé le cercle méridional im Ib»»reau, et la imit au Scorpion *.
Aussi 5 comme fait Ttioninie qui ne s'arrête pas, niâb ' ÏKJUrsuit sa l'outej quoi qu'il rcnconlrej si l'aiguîllon du besoin le (ilipie^
Ainsi nous entrâmes dans le passage, l'nn devant Vautfl, lai prenant Tescalier qui par son etroitessc force eeuî qtâ moulent de se séparer.
Et tel le lîctit de la einrogne qui lève ses ailes pai" k dégii' de voler, puis n'ose pas abandonner le nid, et rabaiâst ses iulcs;
Tel j'étais plein d'un éé$w de demander qui s'allumailel s'éteignait; et je venais jusqu'à Mre le mouYement de ûeW qui s*apprt'te à pailer.
Totit rapide que fût notre cliemin, le doux père ne Mm pas de me dire : « Tii^e donc Tare de ta parole que tu as bandé jusqu'au t'erl »
jUors j'ouvris la bonche avec assurance, et je coinnieuçai ; « Comnicnt peut-on devenir mai^^iie , là où le bc^fin de vous nouuir iic ^ous louche pas?
— Si tu te rappelais comment Mëiéagre se consiuna à mesure que se consumait un tiscm, cela, répondit-il, ne te serait pas si aigre à comprendre.
* Deux heorei après midi.
» Et si tu réfléchissais comme en faisant votre image glisser, elle glisse dans le miroir, ce qui te paraît dur te paraîtrait mou.
» Mais pour que ton désir soit contenté, voici Stace; je rinvoque aussi, et je le prie d'être le médecin de tes plaies.
» Si là où tu es, je lui découvre le royaume éternel, répondit Stace, que ceci me disculpe de ne pouvoir te dire non. »
Puis il commença : « Fils, si ton esprit reçoit et garde mes paroles, elles jetteront de la lumière sur le point dont tu parles.
» Le plus pur du sang qui n'est jamais bu par les veines altérées, et qui reste comme les aliments superflus qu'on enlève de table S
» Prend dans le cœur une vertu qui le rend propre à former tous les membres humains, comme celui qui, pour se transformer en ces membres, traverse les veines.
» Mieux digéré encore , il descend dans une partie qu'il est mieux de taire que de nommer, et de là s'alambique sur le sang d'un autre être, dans le vase naturel.
» Là l'une et l'autre substance s'unissent ; Tune disposée à recevoir l'impression , et l'autre à agh" par l'effet de la perfection du Jieu d'où elle découle.
» Alors le sang paternel commence à opérer, d'abord en coagulant, ensuite il ravive ce que par sa matière il rendit consistant.
» La vertu active du sang paternel, devenue âme végétative comme une plante (avec cette seule difTérence que celle-ci est en chemin , et que celte autre est déjà sur le rivage), .
» Agit tellement ensuite, que déjà elle se meut et sent, comme une éponge marine; et qu'ensuite elle se met à organiser les puissances de l'homme dont elle est le germe.
» Tantôt s'élargit, mon cher fils, tantôt s'étend la vertu
■ Voir dans Gingucnc [Hist- littér, de Vltalie^ liv. n], la critique de cette plii<. losopliie et de celle physique dantesques.
qui procède du cœur du père, et d'où la nature fait dérirer tous les membres;
)) Mais comment d*animale elle devient raisonnable, ta ne le vois pas encore; ceci est un point qui a fait errer plus sage que toi^
» De sorte que, par sa doctrine, il a sépare de rame l'intellect possible, parce qu'il ne voyait à celui-ci aucon organe particulier.
» Ouvre ton cœur à la vérité que je lui présente, d sache que sitôt que dans le fœtus l'aiiiculaire du cerveai est achevé,
» Le Premier Moteur se tourne joyeux vers ce chefd'œuvre de la nature, et lui inspire un esprit nouveau tout rempli de vertu;
ït Cet esprit unit à sa substance ce qu'il trouve là d'actifi et il s'en forme une seule âme qui vit, qui sent, et qui se retourne sur elle-même.
)) Et, afin que tu sois moins étonné de mes paroles, considère la chaleur du soleil, laquelle devient vin si elle s'unit à l'humeur qui coule de la vigne.
)) Quand Lachésis n'a plus de lin , l'âme se sépare de h chair, et elle emporte avec elle, renfermées dans sa vertu, les facultés humaines et divines ;
» Les facultés sensibles sont toutes quasi muettes; mais la mémoire, l'intelligence et la volonté ont, dans leur action, plus de subtilité qu'auparavant.
» Sans s'arrêter, Tâme aiTive admirablement d'ellemême à l'un des rivages; là elle apprend, la voie qu'il lui faut suivre.
» Aussitôt que ce lien l'enferme, la vertu informatiîe rayonne tout autour, de môme et tout autant que lorsqu'elle vivait dans ses membres.
» Et comme, lorsqu'il est pluvieux, l'air, par l'effet des rayons du soleil qui s'y réfléchit, se montre orné de diverses couleurs;
» Avenrhoës.
» Ainsi Tair d'alentour prend la forme que lui imprime virtuellement rame qui s'y est aiTêlée.
» Et semblable à la flamme qui suit le feu dans tous ses mouvements, la forme nouvelle va toujours suivant l'esprit.
» Enfin, comme c'est de cette forme que l'âme tient son apparence , elle est nommée ombre ; ensuite elle organise chacun des sens, jusqu'à celui de la vue.
» De là nous parlons, de là nous rions, de là nous répandons les larmes et les soupirs que tu peux avoir entendus sur la montagne.
» Selon que nos désirs et nos autres passions s'émeuvent^ l'ombre prend diverses figures : telle est la cause de ce qui t'ctonne. »
Déjà nous étions ai'rivés à ta dernière torture, et nous avions tourné à main droite ; et un autre soin nous rendait attentifs.
En ce lieu le bord de la montagne darde la flamme en dehors , et le bord de l'abîme souffle en haut un vent qui repousse la flamme et l'éloigné de lui.
Donc il fallait aller un à un du côté ouvert; d'un côté je craignais le feu, de l'autre je craignais de tomber dans l'abîme.
Mon guide me disait : c( Dans ce lieu il faut tenir te frein serré à ses yeux , car pour peu de chose on pourrait se tromper. »
Summœ Deus clemenliœ^ , entendis-je alors chanter au milieu de cette grande ardeur, ce qui ne me rendit pas moins ardent de me retourner.
Et je vis des esprits allant par la flamme. Pour ce, je regardais, mais en portant ma vue tantôt sur leurs pas, tantôt sur les miens.
Après la strophe qui finit cette hymne, ils crièicnt d'une voix haute : Virum non cognosco^ , ensuite ils recommencèrent l'hymne à voix basse.
L'ayant finie, ils crièieiit encore : « Diane resta dans le
* Hymne clianlcc uuv matines du samedi.
* Saint Luc, I.
bois, et en chassa Hélice, qiii avait goûté le poison de Vdnus*. »
Ensuite ils se reprenaient à chanter; et ils célébraient les femmes et les maris qui furent chastes selon que Tordonnent la vertu et le mariage.
Et ceci, je crois, leur sufût pendant tout le temps que le feu les hrûlc ; c'est par de tels soins et de tels exercices
Que leur plaie, la dernière du Purgatoire, se cicatrise.
CHANT XXVI
Saite. — Les poëtes Toient d'antres Ames de Luxurieux qui, à tniTen les f
s'avançaieut vers les premières. — A leur reocoetre, elles s'eoibnissaienl •■ d- |
tant divers exemples de Luxure, puis reprenaient leur route. — Dante s*eain- i
tient avec Guido Guinicelli, de Bologne, et Daniel Amault, de Provence. j
Pendant que le long du bord nous allions ainsi l'un devant l'autre, souvent le bon maître disait : a Prends garde et aide-toi, puisque je t'avertis. »
Mon épaule droite était frappée par le soleil , qui , déjà rayonnant sur tout l'occident, changeait en un blanc pâle sa couleur bleu céleste.
Je faisais avec mon ombre paraître la flannne pîus rouge; et, sui- un tel indice, je vis beaucoup d'âmes qui, tout en marchant, étaient fort préoccupées.
Ce fut à cette occasion qu'elles se mirent à parler de moi, et elles commencèrent à dire ; « Celui-ci ne paraît pas avoir un corps fictif. »
Puis elles s'en assurèrent en s'approchant de moi autant qu'elles le pouvaient, mais en se gardant toujours d'entrer là où elles ne se seraient pas brûlées.
« 0 toi, qui vas derrière les deux autres, non pour être plus lent, mais peut-être par respect, réponds à moi, qui brûle dans la soif et dans le feu.
' Nymphe de Diane, seduilc par Jupilcr.
U POMATOnt. CIANT XXVI. 411
p Ce n'est pas pour moi seulement que ta réponse est un •esoin ; tous ceux-ci en ont une soif plus grande que l'In» lien ou l'Ëthiopien de l'eau froide.
« Dis-nous^ comment arri?e-t-il que tu fasses de ton corps me muraille au soleil^ comme si tu n'étais pas encore en* nré dans les rets de la mort. )»
Ainsi me parlait un des esprits^ et déjà je me serais expliqué ^ si je n'étais devenu attentif à une autre nouveauté qui m'apparut alors.
Par le milieu du chemin enflammé venait une seconde troupe, le visage tourné vers la première, ce qui me jeta dans le doute et l'étonnement.
Je vis de chaque côté chaque ombre se hâter, et s'embrasser l'une l'autre, mais sans s'arrêter, contentes de cette Courte fête.
Ainsi, au milieu de leurs bruns bataillons, les fourmis viennent à la rencontre nez à nez, peut-être pour se questionner sur leur route ou sur leur butin.
Après cet accueil amical, et avant de courir son premier pas, chacune des âmes se fatigue aussitôt à crier à qui mieux tnieux,
La nouvelle troupe : « Sodome et Gomorrhc ! » et l'autre : iPasiphaé entra dans la peau d'une génisse afin que le aureau se ruât sur sa luxure. y>
Ensuite, comme les grues qui se fussent envolées, partie ^ers'les monts Riphécs, paitie vers les pays de sables, les mes par crainte de la glace, les autres du soleil.
De même les deux troupes : Tune s'en va, l'autre s'en ient, et tout en pleurant elles reprenaient leurs premiers ihants et les cris qui leur conviennent le plus.
Alors, comme devant, s'approclièrent de moi les mêmes Imes qui m'avaient interrogé; elles semblaient attentives !t prêtes à m'écouter.
Moi, qui par deux fois avais vu leur désir, je commençai : ( 0 âmes sûres d'ai'river quelque jour à l'état de paix,
» Mes membres ne sont poiut restés là-bas encore verts
OU déjà mûrs^ mais ils sont ici avec moî^ avec leur sanj avec leurs jointures.
» Je vais là-haut afin de n'être plus aveugle; au-des de nous est une femme* qui nous procure cette grâce; V( pourquoi je traîne ce corps mortel dans votre monde.
» Puisse aussi le plus grand de vos désirs être bici satisfait! Puisse le ciel, qui est le plus rempli d'amour e plus vaste, vous loger dans ses lainliris!
» Mais dites-moi, aOn que je puisse encore le mettre ] écrit , qui ôtes-vous et quelle est cette foule qui s'en vi derrière vous? »
Le montagnard stupéfié ne se trouble pas autrement di son admiration muette, quand, grossier et sauvage, il en |: dans une ville,
Que ne le fit chacune de ces ombres, à en juger par 1( ;. appai'encc; mais quand elles furent délivrées de cette s
!j peur , laquelle se calme vite dans les cœurs haut plac(
« Heureux toi qui, afin de mieux vivre, viens chei-d ., rexpcricnce dans nos contrées! répondit Toisbre qui
première nous avait interrogés.
» Les âmes qui ne viennent pas avec nous commirent ^y pcclié pour lequel César, pendant son triomphe, s'entend
■ railler et appeler reine*.
» Elles s'éloignent donc en criant Sodome, en se faisi des reproches comme tu Tas entendu, et elles aident ( leur honte la force de la flamme.
il » Noire péché fut doublement contre natui'e ; mais comi
nous n'avons pas observé la loi humaine, en suivant au ce traire notre appétit comme font les bêtes,
» Pour notre opprobre, nous disons, en nous sëparar le nom de celle qui se changea en bête dans une envelop de bête.
)) Or tu sais nos actions et de quoi nous sommes couf blés. Si tu veux par hasard savoir notre nom, je n'ai pas temps de le dire et je ne le saurais.
* Béatrice.
• Voir Suétone.
» Je contenterai cependant ton désir de connaître le mien : je suis Guido Guinicelli *, et déjà je me purifie pour m'être repenti avant mon heure suprême. »
Tels se montrèrent ces deux fils en revoyant leur mère en butte à la colère de Lycurgiie'^ tel je me montrai (mais non avec autant d'empressement que j'aurais voulu j.
Quand j*entendis se nommer lui-même, Guido, mon père , et le père de beaucoup d'autres meilleurs que moi qui ont écrit des rimes d'amour douces et gracieuses.
Sans entendre et sans parler, je marchai longtemps pensif en le contemplant; mais à cause du feu je ne pouvais approcher davantage.
Quand je fus rassasié de le regarder, je m'offris de tout cœur à son service avec ces serments qui font croire aux offres d'autrui.
Et lui à moi : « Tu me laisses, par ce que j'entends, une trace si profonde et si claire, que le Léthé ne pourrait Tclfacer ni 1<l rendre obscure.
» Mais SI tes paroles ont jure la vérité, dis-moi, pour quelle raison montres-tu que lu m'as pour cher dans tes propos et dans tes regards? »
Et moi à lui: « Vos douces rimes, tant que durera le langage moderne, rendront bien chère l'encre qui les a tracées.
— 0 fièreî dit-il, celui que je t'indique du doigt (et il me montra du doigt un esprit marchant devant lui) fut meilleur ouvrier dans sa langue maternelle'.
» En vers d'amour et en prose de romans , il surpassa tous les autres, et laisse dire les sots qui pensent que le Limousin * est au-dessus de lui.
w Us tournent la tête vers le bruit plutôt que vers la vérité , et ainsi ils arrêtent leur opinion avant d'écouter Tari ou la raison.
» Poclc de Bologne.
* Thoas et Euincnius retrouvèrent leur mère Hypsipylc aa moment où Lycur^uc roi «le Ncrnoc, allait la faire mourir.
• Ariiaiilt Danirl, poëlc provençal.
'Ccrault Uerlucil, rimcur de Limoges.
4i4 LA DIVINE COMÉDIE.
)> Ainsi firent beaucoup d'anciens pour Guittone^ en donnant^ de cris en cris, la première place, jusqu'à ce q par la bouche de plusieurs personnes, la vérité l'ait vain
)> Maintenant, si tu as un si ample privilège qu'il te i permis d'entrer dans le cloître oii le Christ est abbé collège S
» Dis-lui pour moi du Paicr nosler tout ce qui est née saire dans ce monde oii nous n'avons plus le pouvoir pécher. »
El puis, peut-être pour faire place à un autre qu'il a^ après lui, il disparut dans le feu, comme dans l'eau le p son qui va au fond.
Je m'avançai un peu vers celui qu'on m'avait montré^ je lui dis que mon désii* préparait à son nom une réo tion gracieuse.
Et il conmiença gentiment à dire :
Tan m'abcllis vostrc cortcs dcman, Ch' icu DO me puosc ni m'voil a vos cobrire; |r 1' I Icu siii Arnaut che plor e vai cantan :
V 'if CoDsiros vei la passada foltor,