‹ ŒuvresChapitre 7 sur 23 · SONNET DE DANTE DA MAIANO · texte numérisé non relu

SONNET DE DANTE DA MAIANO

« Considérant la chose sur laquelle tu m'as interrogé, je te réponds en te faisant connaître la véritable signification de ton songe, toi, mou ami, qui te montres si peu intelligent en cette occasisn.

» Pour satisfaire complètement à ta demande, je te dirai : «Qoe si ton esprit est ferme et sain, tu n'as rien de mieux à faire que de te baigner largement afin de dissiper les vapeurs

» Qui te font débiter des contes en l'air; mais, que si tu es af* fligé d'un mal incurable, il faut que tu saches que j'entends qiid tu n'as fait autre chose qn'extravaguer. »

» Telle est mon opinion, que je te fais connaître en répondant, et dont je ne changerai pas, jusqu'au moment où je pourrai faire voir tes urines aux médecins. »

Ces trois réponses ont un caractère tout aussi tranché que celai de chacun des poètes qui les ont écrites. Dante da Maiano, le moins savant et le plus inculte des anciens poètes de l'Italie, ne cherche point a s'alambiquer l'esprit en se livrant à des spéculations qui lui paraissent chimériques, et répond à Dante, en se moquant de lui, que le songe qu'il a fait, vide de sens, ne peut être que le fruit d'un cerveau malade.

Cino da Pistoia, esprit plus délicat, plus distingué, bien que n'élevant jamais son vol trop haut, donne au songe de Dante, son ami, une interprétation simple, gracieuse et naturelle. Il y voit le besoin qu'a toujours un amant de faire connaître ce qu'il éprouve à sou amante, et le bonheur de deux cœurs qui sont sur le point de n'en plus faire qu'un. En un mot, Cino découvre dans la vision de son ami le présage d'un amour naturel dont le développement doit être heureux. C'est le jugement d'un homme raisonnable.

Gino da Pistoia^ du parti gibelin, était un jurisconsulte aussi savant que célèbre, qui fut plutôt élégant versificateur que poète. Guido Gavalcanti, au contraire, attaché au parti guelfe, avait rejeté les opinions philosophiques de son père, qui passait pour un épicurien et même un incrédule des plus hardis, puisque Boccace prétend que le peuple disait de lui : « Que ses méditations n'avaient pour objet que de chercher si Ton pouvait trouver que Dieu n'existait pas. » Quant à son fils, celui qui nous occupe, il avait adopté les opinions platoniciennes telles qu'elles avaient été transmises en Italie par les auteurs arabes; et sur ce fond, auquel il avait igouté la galanterie des troubadours catalans et provençaux, il était devenu fidèle d'Amour, diseur en rime, et professant la doctrine poétique et morale de l'amour platonique. Quoique Dante puisse passer pour un adepte des plus chauds et des plus avancés de cette école^ il paraît que, de son temps, Guido Cavalcanti était réputé plus fort et plus subtil encore que lui.

Guido et Dante ne se connaissaient point, lorsque celui-ci provoqua, par son premier sonnet, une explication du songe qu'il avait eu au sujet de Béatrice. A travers les nuages qui environnent la réponse que Guido Cavalcanti envoya, il est facile de s'apercevoir cependant qull reconnaît dans les vers de Dante le langage d\in poëtc qui, loin de s'occuper de l'amour naturel, comme l'y invite Gino da Pistoia, élève son cœur et son âme jusqu'à l'amour flatO' niqve. Ce que Dante n'avait fait que dire à demi-mot, Guido l'exprima ouvertement, et c'est cette sagacité inattendue et inespérée sans doute par l'amant de Béatrice, qui lui fait dire dans 2a Vie nouvelle : « A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis étaient fort différents; parmi les hommes qui m'en adressèrent est celui que j'appelle le premier de mes amis; son sonnet commence ainsi : « Yous avez vu, à mon avis, etc. »

Qu'était-ce que cet amour platonique dont les fidèles affectaient d'employer un langage Voilé pour dérober leur système et leurs pensées aux profanes? N'était-ce qu'un jeu d'esprit au moyen duquel les hommes les plus intelligents et les plus doctes s'entretenaient Tolontaircment dans une illusion perpétuelle? ou bien, comme quelques esprits subtils et prévenus l'ont imaginé, cette langue éroticophilosophique n'était-elle qu'un jargon, un argot convenus, au moyen desquels on pouvait s'entendre sur certaines questions, sans être compris par le vulgaire? Ou a fait sur cette étrange conjecture un gros livre fort savant, mais plus spécieux que solide; et, après mûre réflexion, je pense qu'en voulant donner l'origine, la raison et l'explication de tout ce que les nations de l'Europe ont

fait pendant la transition du moyen âge à la renaissance, c'est fournir la preuve que Ton connaît mal cette époque^ ou qu'on Ta éfudiée avec des préventions et dans un système arrêté d'avance. On ne donnera pas plus la raison des détails singuliers qui se trouvent prodigués dans les trois cantiques de Dante^ que l'on n'expliquera le véritable sens du roman de la Rose, que l'on ne découvrira d'où viennent et ce que signifient les étranges ornements sculptés qot couvrent les cathédrales gothiques. Il y a eu deux siècles pendant lesquels les hommes de talent ont entassé avec un instinct merveilleux tous les débris provenant d'âges et de pays différents, pour en former des édifices ou des monuments littéraires qui, malgré leur bizarrerie, commandent encore notre admiration, mais sur lesquels les prétendus savants s'épuiseront toujours en explicatloni et en commentaires stériles.

Ceux de ces commentaires qui ont été écrits au moment mémo où les grandes compositions de cette époque venaient d'être ache* vées sont fort peu satisfaisants, et tout homme de bonne foi qui les a lus et les a comparés avec ceux que l'on façonne encore de m» jours, avouera qu'il y a appris bien peu de chose.

Quant à ce que Dante a écrit touchant la doctrine amoureuse dite platonique, le plus court et le plus sûr moyen d'en saisir le sens est de le rapporter à ridée fondamentale de Platon que j'ai Mi connaître dans la préface de ce livre. Avec le secours de cette comparaison, qui permet au lecteur d'aller du simple au composé, il n'y a pas de labyrinthe si tortueux où s'engage parfois le poète florentin, dont on ne puisse parvenir à reconujutre les détours, si Ton n'abandonne pas le fil donné par Platon. '

Personne n'admire Dante plus sincèrement que moi; mais pour que je le lise avec plaisir, c'est sous la condition que je ne serai point forcé de suivre dans leurs subtils détails tous les artifices allégoriques sous lesquels il déguise parfois les vérités les plus simples. Je Taime comme il est si souvent, grand avec naïveté, gracieux et énergique, sublime et clair tout à la fois. En général, il me plait moins quand il raisonne que quand il peint, parce que, dans ce dernier cas, il est beau, grand et facile à comprendre concmie Homère.

Les défauts des ouvrages de Dante, l'obscurité des pensées et la subtilité de langage, appartiennent bien plus à son temps qu'à lui-même. Cet homme a fait un usage merveilleux des matériaux qu'il a trouvés; mais ces matériaux étaient si disparates, si incohérents entre eux^^ qu'il était inévitable que Tédilice dans la compopitiou duquel on les ferait entrer ne se ressentît pas de ce désordre

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originel. Voici quels étaient les éléments dont Dante pouvait disposer; qu'on y réfléchisse bien : la religion catholique qu'il proressait, la Bible^ puis Homère, Platon et Aristote entrevus à travers la version latine des traductions défigurées des Arabes; ajoutez à cela les écrits de Boêce et de saint Augustin, le poëme de Virgile, les sermons de saint Bonaventure, la Somme de saint Thomas d'Aquin, les poésies des Siciliens, la galanterie des Catalans et des Provençaux, une philosophie dite platonique, conçue et énoncée comme celle de son ami Guido Cavalcanti, et enfin deux factions terribles, la guelfe et la gibeline, pour Tune desquelles il fallait absolument prendre parti.

Aujourdliui que tout a été exploré, étudié et classé, on peut^ avec quelques années d'études, mettre tous ces éléments contraires à leur place, ne fût-ce qu'en les soumettant à Tordre chronologique. Mais, à la fin du treizième siècle, la critique était peu avancée, et la théologie de saint Thomas d'Aquin demandait aussi impérieusement à être comptée pour quelque chose et mise en jeu, que la galanterie raffinée des troubadours et les subtilités de l'amour platonique. En un mot, il fallait, pour débrouiller ce chaos, inven« ter une poétique et constituer une langue, et c'est ce que fit Dante Alighieri.

Il nous reste de ce grand homme un ouvrage composé vers la fin de ses jours, mais qu'il a laissé inachevé. C'est un traité Du langage vulgaire. La traduction de ce livre intéressant manque encore en français, et c'est le seul cependant où il soit possible do puiser des renseignements précis sur les efforts que Dante fut obligé de fajre pour créer des modes différents de composition, et réduire les dialectes variés de l'Italie à l'unité d'une langue régulière et polie. Ce livre nous aidera, je pense, à compléter les observations que nous avons déjà émises au sujet de la Vie nouvelle.

La Yie nowsélle, ce renouvellement intérieur que produisirent dans l'âme de Dante la jeunesse et les grâces virginales de Béatrice, ne fait pas seulement connaître quelques détails des vingt premières années de la vie de ce grand poète ; elle a cela de particulier encore , qu'elle peut être considérée comme une image réduite du grand renouvellement qui s'opéra dans le siècle où Dante vécut. Ce que tout le monde éprouvait, ce que chacun demandait au treizième siècle, en Italie, Dante l'a exprimé, l'a demandé dans sa Yie nouvelle.

Parmi les laïques alors, l'usage de parler et d'écrire en latin se perdait. Au contraire, les langues provençale et française, répandues dans toute l'Europe et dans la Péninsule, l'italien déjà dé-

grossi^ reudaicnt Tcinplui des idiomes vulgaires tous les jours pliif imminent. De toutes les causes qui ont concouru à maintenir dam les pays catholiques Tusage de la langue latine, il en est une cftpitaïe : c'est rautoritc exclusive attribuée au texte de la traductiM latine des saintes Écritures, à la Yulgate. De nos jours encore, il n'est pas permis, dans les États romains, de vendre une traductioB du Nouveau Testament en italien, sans le texte de la Vulgate em regard, afin de prévenir la divergence des interprétations de la Bible, et les erreurs et les schismes qui pourraient en résulter.

Cependant, vers les douzième et treizième siècles, la masse da peuple italien nVntcndait plus le latin, et vraisemblablement le clergé, à cette époque, se trouva, à l'égard des populations qiill était chargé de captiver et d'instruire par la parole, dans un cas analogue a celui du poète dont parle Dante dans la Vie nomdUf «r qui le premier, dit-il, commença à s'exprimer en langue Tulgaire, pour se faire comprendre par une dame qui n'entendait pas lei vers Intins. » La moindre concession du clergé à cet égard, et elle était forcée, dut déterminer à l'instant môme la prédominance de la langue vulgaire. Aussi fut-on obligé de prêcher en patois italien. Vers le môme temps, les chansons, les sonnets des poètes siciliem devinrent à la mode; on les imita dans le dialecte toscan, et bientôt les poésies de Guitone d'Arczzo, de Giacomo da Lentino et de Guido Guinizzelli, celui qui partage avec Brunetto Latini l'honneur d'avoir été maître de Dante, contribuèrent à donner de la souplesse et quelque régularité à la nouvelle langue.

Ce fut alors que Dante, averti par son instinct de linguiste et de poète, s'empara de cette disposition populaire, forma le hardi projet de la réjîlcr, et adopta l'usnge de la langue vulgaire, l'italien que Ton parlait, pour la débrouiller, la réduire à des lois et la fixer. En outre, il combina toutes les idées Ibéologiques, savantes, poétiques et populaires, qui couraient de son temps, les fondit avec les traditions du paganisme grec cl latin que l'on conservait encore, et plaça tous ces matériaux incohérents dans un ordre absolument nouveau, en les alignant, si l'on peut dire ainsi, sur le plan général du catholicisme qui maintenait alors toute l'Europe.

C'est dans cette disposition d'esprit, et lois {u'il tenta ses premiers essais en langue italienne, qn'il écrivit la Yie nouvelle : et dans cet ouvrage de sa jeunesse, où Ton aperçoit déjà le germe de toutes les idées qu'il développa plus tard, on trouve en particulier cette ferme résolution de substituer l'usage de l'italien à celui de la langue latine, et l'origine du culte qu'il voua à Béatrice, galanterie pieuse et mystique qui devint un des acciden!s importants de sa

▼ie^ et le centre aaquel toutes ses compositions poétiques furcu*. subordonnées.

Ce qui étonne dans la Vie nouvelle et ce qui frappe également dans la Divine Comédie^ c'est la fusion continuelle et complète des opinions platoniciennes avec les arguties galantes des Provençaux et celles de la théologie scolastiquc. De la combinaison de ces éléments contraires^ il est résulté un amour religieux, ou, si on Taime mieux, une religion amoureuse, qui, une fois adoptée par le poëtopontifc. Ta entraîné à se créer un médiateur de conti'ebande entre la Divinité et lui, je veux dire Béatrice. Sanctifiée par la pureté d'un amour dont les reflets, en retombant sur le chaste amant qui les avait produits, le purifiaient à son tour, Béatrice prit alors plaça parmi les démons de Platon, entre les génies des gnostiqucs ou les anges des chrétiens, et devint, comme Diolimc, sainte Monique, ou la Philosophie de Boëce, un de ces êtres intermédiaires qui portent tour à tour la volonté de Dieu sur la terre et les prières des hommes vers Dieu. Tel est à i>eu près le pivot sur lequel se meut le mécanisme poétique que Dante a inventé, et dont il a fait usage.

Maintenant venons-en à la partie matérielle et littéraire de Tari poétique, dont Dante a tracé les lois à sa manière dans son Traité du langage vulgaire.

Déjà dans la Vie nouvelle il avait réclamé pour les poètes modernes, on doit s'en souvenir, tous les privilèges accordes aux poètes latins. Non-seulement il revendique pour les premiers l'usage des figures et de toutes les fleurs de rhclorique, mais il demande encore pourquoi lui et ses contemporains n'auraient pas le droit de personnifier l'Amour, et de le faire parler comme Éole, Junon^ Rome ou Vénus. Dante, à cette occasion, tombe dans une erreur qui était celle de son siècle, en confondant des divinités qui président, des divinités qui protègent et gouvernent soit un élément, soit une ville ou une passion^ avec des personnifications qui représentent allégoriqucment un sentiment, une vcilu, ou une cité, par exemple. Les dieux du paganisme n'ont rien qui les oblige à parler continuellement, comme pourraient le faire les objets soumis à leur empire; ils ont une existence indépendante du pouvoir qui leur est dévolu; et les déesses de la Pauvreté ou delà Peur ellesmêmes peuvent tenir un langage superbe dans l'occasion, parce qu'elles ne sont ni pauvres ni peureuses, irais gouvernent les gens qui sont pauvres et qui ont peur. Au contraire, la personnification, invention sinon propre au moyen âge, du moins exclusivement adoptée à cette époque, donnait grossièrement un corps et la parole à un objet qui ne s'occupait et ne parlait plus alors que de ce qui s€

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rapporte exclusivement à Ini. Ainsi voit-on dans le roman de la Bm figurer et parler d'une manière monotone et souvent niaise, ftlaccueil, dames Félonie et luxure; de même que l'on aperçoit sur les sculptures de ce temps la Mort figurée par un squelette qui mirche, parle, et est armé d'une faux. Le temps a fait Justice de toutes ces machines prétendues poétiques, dont l'idée fondamentale aooi bien que les apparences visibles sont aussi repoussantes pour l'etprit que pour les yeux, et Tallégorie gothique, la personmflcali(m en un mot, a été rejetée par tous les bons esprits.

Dante fut des premiers à donner ce bon exemple; et ce qui dé* montre la supériorité de son génie et de son goût, c'est qu'après avoir employé la personnification grossière dans sa Yie noucdU et en avoir vivement réclamé Tusage pour l'avenir, à peine si on en retrouve des traces dans ses grands poèmes; car Béatrice, BfatbiMe et Lucie elles-mêmes ressemblent bien plus à des génies, à des anges qui président à la théologie, à la philosophie et à la science, qu'elles ne sont des personnifications de ces trois pidssances intellectuelles; et, en effet, on n'est pas encore parfaitement d'&ccard aujourd'hui sur la signification allégorique de ces trois personnages'.

Le mécanisme poétique demandé et exposé dans la Yie nouveUt n'est donc pas précisément celui qu'adopta plus tard le grand poète de Florence; mais il est utile de le connsdtre, afin de juger des progrès que fît l'esprit de Dante, depuis son premier essai littéraire jusqu'à l'époque où il mit la main aux grandes compositions qui l'ont immortalisé.

Je conseillerai donc à ceux qui veulent faire une étude sérieuse des écrits et des progrès de l'intelligence de cet homme, de lire d'abord la Yie nouvelle, puis son traité Bu langage vulgaire, dons lequel il a exposé plus profondément, et plus en détail tout à la fois, l'art du poète. Dans ce livre curieux, Aligbieri, après avoir établi que de tous les dialectes parlés en Italie il ressort une langue épurée qu'il qualifie de cardinale, d'aulique, de courtisanesque , ci ô'illustre, conclut qu'elle doit être employée par tous les écrivains, mais en particulier par les trouveurs, par les poètes qui se proposent de traiter les sujets les plus élevés. De toutes les formes de poésie et de versification que les Italiens ont reçues des Provençaux, la chanson est mise au premier rang par Dante; la ballade a le second, puis vient le sonnet. On verra bientôt que la chanson à triple rime, mode lyrique qu'il a adopté pour la Divine Comédie, remplaçait

* Là pcrâonnitication a clc très-rarement mise en usage par les podtes de l'antiquité. Cependant on voit figurer la Puiitatue et la Fora dans le PronUthét «nchaîné d'£^cb}le•

dans son esprit Timportancc du vers hexamètre héroïque des aneiens^ et qu'en substituant une langue moderne à la latine^ il sentait le besoin de modifier toutes les formes de la poésie comme celles du langage. Écoutons-le parler maintenant sur ce sujet : « Nous avons fait connidtre^ dit-il^ les qualités que doivent réunir les hommes dignes de faire usage de la langue vulgaire iUustre, et nous avons indiqué les matières qu'il leur convient de traiter. Maintenant^ avant de passer outre ^ il faut faire connaître ce qui constitue la chanson, genre de poésie qui^ selon quelques-uns, serait plutôt le résultat de la fantaisie et du sort que de l'étude et de l'art. On refuse le titre de poètes aux faiseurs de chansons^ et, selon nous^ c'est à tort; car^ de quelque idiome qu'ils fassent usage, on doit lés considérer comme poètes^ du moment qu'ils ne s'écartent pas de la marche des grands poètes (latins)^ c'est-à-dire de ceux qui sont réguliers. Gar^ en effet ^ ces derniers ont fait de la poésie selon les règles de l'art ^ et tous ceux qui n'en agissent pas ainsi travaillent à l'aventure. D'où il suit que plus nous imitons la marche de ces poètes réguliers, plus notre poésie est correcte. Ce qu'il y a de mieux à faire, est donc de se servir de leur doctrine. Mais avant tout il faudra, comme dit notre maître Horace, « choisir un fardeau proportionné à nos forces. »

» Il est surtout nécessaire d'établir certaines distinctions, et de savoir si l'on veut chanter dans le mode tragique, comique ou élégiaque : car, pour la tragédie, on se sert du style élevé {superiore); pour la comédie, du style tempéré (inferiore); et pour l'élégie, du style des malheureux. Si les siiieis que l'on veut traiter doivent être chantés dans le mode tragique, alors on doit employer la langue vulgaire illustre, et conséquemment faire une succession de chansons en les liant Tune à l'autre. Pour les compositions comiques, on aura recours à la langue vulgaire, tantôt tempérée^ tantôt humble. L'humble servira exclusivement dans les sujets élégiaques.

» Le style tragique est celui où Ton réunit la profondeur des pensées, la hardiesse des vers, la noblesse des tours de phrase à l'heureux choix des mots. Mais, pour atteindre à cette perfection, il faut encore joindre à ces qualités, l'avantage cle sujets dignes d'être chantés avec toute cette pompe. Ces sujets sont, comme je l'ai déjà dit, le Salut éternel, l'Amour et la Vertu. On pourra bien y joindre quelques combinaisons accessoires, pourvu toutefois qu'elles ne fassent naître aucune idée basse. Que celui donc qui voudra traiter les trois sujets qui viennent d'être désignés ne perde pas de vue ce que nous avons prescrit. Alors, après s'être désaltéré à la

fontaine d'Hélicon^ qu'il approche avec confiance le plectron de 8& lyre bien accordée^ et qu'il commence à chanter.

» Mais il faut bien composer la chanson , et c'est là une œuvre difflcile. Car on n'y parviendra jamais sans le concours de la vivacité naturelle du génie^ de l'étude et de Tart. Ce sont les hommes doués de ces facultés que désigne le poète dans le sixième livre de l'Enéide^ lorsqu'il les appelle « chéris de Dieu, élevés au ciel par la vertu, et enfin fils des Dieux, » bien qu'il parle d'une numière figurée. Reconnaissons donc la sottise de ceux qui, ignorants et sans art , ne se confient qu'en leur propre génie et s'ingèrent de chanter des choses sublimes et d'employer le style élevé. Qu'ils renoncent à cette présomptueuse entreprise; et si, naturellement faibles, ils ne sont en effet que des oies, qu'on ne les voie pas cherchant à imiter le vol audacieux de l'aigle'! »

Par cet échantillon de l'art poétique de Dante, ou peut s'apercevoir que , dans le fond conune dans la forme de la poésie, le Florentin combine toujours trois éléments bien contraires, l'Enéide, l'Apocalypse et les chansons provençales.

Où Dante a-t^il emprunté cette division des modes et des stylet en tragique, comique et élégiaque, si elle n'est pas de son invention? C'est ce que l'on ignore, à moins qu'on ne la rapporte aune tradition confuse des trois genres de scènes, décorations dont on ornait le proscenium des théâtres antiques'. Quoi qu'il en soit, le choix de cette division peut servir à rendre raison du titre assez étrange de « Comédie,» que Dante a donné à ses trois grands poèmes. Comme l'excessive variété des sujets qu'il y a traités, loin de lui permettre l'emploi d'un style également élevé, l'a forcé au contraire de prendre des tons très-différents, peut-être, en raison des principes littéraires qu'il s'était imposés, a-t-il cru devoir ranger son ouvrage dans le genre comique, pour se laisser la latitude d'y introduire, comme il l'a fait parfois, des pensées communes et même des expressions fort basses, bien que l'objet principal de son œuvre fut de donner une idée de ce qu'il y a de plus sublime, <x le séjour des bienheureux et le trône de l'Éternel. » Au surplus, le poète a pris soin lui-même, dans la lettre qu'il a adressée à Can le Grand, de faire connaître le motif du choix de ce titre, en disant: que le commencement d'une comédie est toujours âpre et difficile, tandis que sondénoûmeut est heureux, dispositions contraires à celles de

' Édilion de ZaUa, Délia volgare etoquenxa, lib. Il, cap. iv, vol. 4, pag. 288 et scq.

' < Gcncra autcm sunt sccnanim tria : UDum quod dicitur tragicum, altcrom comicum, tcrlium fatyricum. > (YitruTC, Ul». V, cap. vm.)

la tragédie^ qui s'ouvre au milieu du calme et se termine malheureusement; d'où il conclut que son pocme ayant pour commencement FEnfer et pour fin le Paradis, il doit porter le litre de Ck)- MÉDiE. Mais ce ne fui que deux siècles après la mort de Dante que l'admiration générale fit ajouter répitbète de Divine.

Quant au traité « Du langage vulgaire, » composé vers 1318-1321, dans les dernières années de la vie de Dante ^ il fait voir clairement ridée que le poëte florentin se formait de la poésie, idée qui devint le point de dépari de tous les écrivains toscans qui se distinguèrent après lui dans le genre sérieux. La dévotion, l'amour, la scieace et la théologie j furent les sujets habituels sur lesquels ils s'exercèrent jusqu'à Vittoria Colonna ci Michel -Ange; et encore de nos jours, la philosophie et la poésie, chez les Italiens, ontelles conservé une certaine teinte de piété et de platonisme que les révolutions de toute espèce n'ont pu entièrement effacer.

C'est que la philosophie et la poéi^ie ont été instituées en ce pays par Dante , et que quelques grands esprits qui vinrent après lui ont encore consolidé les principes qu'il avait établis. Il suffit ds se rappeler le nom de Pétrarque pour savoir que la philosophie amoureuse et platonicienne est devenue une manière d'être intellectuelle pour les enfants de l'Italie; et Botcace, tout mondain qu'il ait été parfois dans sa conduite, comme lorsqu'il composait, était nonseulement admirateur passionné de Dante, dont il a écrit la vie, mais a pris soin, dans ce curieux petit livre', de nous dire aussi comment on comprenait la poésie de son temps. Son opinion en cette matière, jointe aux préceptes du grand maître déjà cité, achèvera de faire saisir l'esprit dans lequel on comprenait et on traitait la poésie, aux treizième et quatorzième siècles, en Italie.

« Les gens qui manquent d'intelligence, dit le spirituel auteur du Décaméron, croient généralement que la poésie n'a pour objet que de raconter des choses fabuleuses et incroyables. Mais je veux démontrer que la poésie est théologie.

» En faisant taire nos sens, et si nous n'écoutons que la raison, nous ne tarderons pas à reconnaître que les poêles de l'antiquitô ont suivi, autant que la portée de leur intelligence le leur a permis, les traces de l'Esprit-Saint. Ces traces de la science éternelle sont voilées dans TËcriture sainte comme dans les écrits des poètes; et c'est sous ce voile que se conservent les vérités qui doivent être complètement démontrées à la fin des siècles. L'usage des figures

* Orgino, Vila, Slndi c coslumi dol chiarissimo Danlc Alighicri pocla fiorcntinOy fatta c cnmpilala dall' inclilo M. Giovanni Bocaccio da Ccrtaldo. — In Fircnze, B. Scrmartclli, 1576, pog. 48 cl scq.

pour couvrir les yéritcs^ a ces aTantagcs : de présenter à la fois le texte du livre et le mystère qui y est renfermé; d'exercer sinuiltauément la réflexion des sages et l'instinct des simples; qu'en public on nourrit l'âme des faibles d'esprit^ et que^ dans le silence de la retraite, on élève encore la pensée des intelligences les pins sn* blimes. C'est comme un large fleuve sur les pentes duquel fagnmi peut se désaltérer, tandis que l'éléphant nage au-dessus de la profondeur du courant.

» Mais revenons à notre objet particulier : par ce que nous a^ pelons Théologie, il faut entendre ce que produit l'Écriture sainte, soit lorsqu'au moyen de récits historiques et par l'effet de ceTtainei visions, ou soit par l'expression de plaintes et de lamentations, eOe se propose de montrer le profond mystère de llncamatiou du Verbe divin, de sa vie humaine, de ce qui lui est arrivé à sa mort, de sa victorieuse résurrection, de sa miraculeuse ascennon, ei enfli de tous les actes divins par lesquels il nous a frayé un chemin ven la gloire étemelle et nons a rachetés du péché originel.

» De même les poètes, par leur œuvre que nous nommons FoMtf et à l'aide de l'histoire des dieux, de leurs métamorphoses et d«« discours séduisants qu'ils prêtent à ces personnages, cherchent i nous donner la raison des choses, à nous faire fuir le vice, aimer la vertu, et à nous amener à connaître le vrai Dieu dans la pensée de faire notre salut.

» Par le buisson verdoyant où Moïse vit comme une flamme ardente, TEsprit-Saint a désigné la Vierge, dont la pureté ne peut être souillée par rien. Par la statue composée de plusieurs métaux qui apparut à Nabuchodonosor , il figure toutes les phases précédentes de la doctrine du Christ, qui fut et est une pierre sur laquelle tout vient s'afTermir et former un monument stable comme les montagnes. Par les lamentations de Jérémie, il annonce la ruine de Jérusalem, etc., etc.

» De même nos poètes, dans leurs fables, en disant que Saturne avait beaucoup d'enfants et qu'il les dévora tous, à l'exception de quatre, nous indiquent que le temps produit et détruit tout, excepté ses quatre enfants : Jupiter, qui n'est autre que le feu; Junon, l'air; Neptune, Teau; et Pluton, la terre, etc., etc.

» De ce qui précède on doit conclure que la théologie et la poésie s'accordent en ce qu'elles emploient les mêmes formes pour opérer. Mais, quant au sujet qu'elles se proposent, non-seulement elles diffèrent, mais elles sont opposées; car le sujet de la théologie est la voie de la vérité, taudis que celui de la poésie antique est l'idolâ- U*ie, les dieux et les hommes. Elles sont contraires encore en ce

SI7R LA VIE Nomnixi. sa

i la Ûiéologie ne propose que des choses Yralet^ tandis que la I en propose quelqaes-anes comme vraies, qui sont essentiel* tement fausses et erronées à l'égard de la religion chrétienne. Mais comme certains ignorants s'élèvent contre les poètes^ disant que tontes leurs inventions ne sont qne des fables qui ne se rapportent i. aucune vérité, et quils devraient présenter leurs récits sont d'antres formes, afin d'éclairer véritablement les gens du monde^ je leur dirai : Qu'ils fassent donc attention aux visions de Daniel, d'isaie et d'Ézéchiel, et à toutes celles qui sont rapportées dans l'Ancien Testament, écrit avec une- plume divine par celui qui n'a jamais eu de commencement et n'aura point de fin! Qu'ils relisent dans le Nouveau Testament les visions de l'Évangéliste (l'Apocalypse) , remplies de vérités si utiles; et si quelques-unes des fables poétiques sont aussi loin de la vérité ou de la vraisemblance que ces visions paraissent s'en écarter dans la forme, que l'on accorda an moins que si les poètes ont inventé des fables qui ne peuvent donner ni plaisir ni enseignement, ce n'est pas une raison pour condamner l'essai qu'ils ont fait de répandre leur doctrine è l'aida de ce moyen.

» Mais revenons au point oi!i nous nous sommes arrêtés, lé

dis que la théologie et la poésie sont presque la même chose, quand elles se proposent le même objet. J'irai même jusqu'à avancer que la théologie n'est rien qu'une foi$ie d$ Lieu et une fiction poétique* Dans l'Écriture du Christ (Évangile), c'est tantôt le lion et tantêt l'agneau; ici le vermisseau, là le serpent; puis la pierre, la paille, et mille autres choses qu'il serait trop long d'énumérer. Que sont ces paroles du Sauveur, si ce n'est un langage figuré que nous nommons plus habituellement allégorie? Il semble donc résulter de là que non-seulement la poésie est théologie, mais encore que la théologie est poésie. Mais si mes paroles ne paraissent point assez graves dans une si importante question, je ne m'en ofleiiserai pas, et on en pourra croire Aristote, dont le témoignage est si vénérable; or il affirme avoir reconnu que les poètes ont été les premiers théologiens. »

La poétique de Dante, et ce commentaire qu'en donne Boccace, forment, à ce que je crois, l'exposition la plus précise du système en vertu duquel les poètes et les écrivains italiens, dits platoniciens, ont composé leurs ouvrages depuis Dante jusqu'à Yittoria Colonna. J'ai préféré donner les opinions mêmes des deux grands écrivains que j'ai cités, plutôt que d'en disséminer les traits principaux dans le cours d'une dissertation où l'on aurait eu d'autant ()lus de peine à les saisir que je ne les aurais certainement pas

84 OBSERVATIONS StR LA TIE NOUVELLE.

{irésentes dans toute leur crudité et leur biiarrerie orig^ioale. Mû je tenais encore à les faire connaître, afin que les jeunes gens qui lisent et étudient les ouvrages de Dante se tiennent en garde contre les idées poético-théologiqucs de ce grajid poète, de Boccace et de tous les platoniciens de Tépoque de la renaissance. En efiet, si ardente et si sincère qu'ait été la foi de ces hommes, rien n'est moins orthodoxe, fort souvent, que leurs cpiuions littéraires et leurs inventions poétiques, admirables fantaisies d'écrivains, beaucoup plus propres en général a charmer rimogiuation qu'à soutenir la foi.

Au résultat, la préoccupation qui domina toutes les autres dans l'esprit de Dante a été de substituer Tusage de la langue italienne à celui de la latine, et de constituer le nouvel idiome qu'il voulait mettre en honneur. Pour entreprendre et achever ce grand ceuvre, il a employé pendant toute sa vie une volonté de fer. On a va avec quelle chaleur il plaidait cette cause dans sa Yie novveUc; ki grands poèmes ont prouvé au monde le droit qu'il avait de dire que les langues modernes pouvaient rivaliser avec celles de l'antiquité; et lorsqu'il avait achevé ce grand monument^ lorsque lei vers de la Divine Coinédie faisaient déjà l'admiration et la gloîn de l'Italie, Dante, exilé, vieux, aflaibli par les malhleurs, écrivait encore avec une espèce de rage , et comme s'il n'avait pas gi^ sa noble cause : « A la honte et l'éternelle infamie des mauvais Italiens qui vantent les langues vulgaires des autres pays et déprécient la leur, je dis que cette disposition résulte chez eux de cinq causes abominables, etc. » <c A ^perpetuale infamia e depmnimi iettt malvagi uomini d'Italia, che commdano lo volgare altrui, e lo profio dispregiano : dico, che la loro mossa viene da cinque abbominevoU a» gioni, etc. » (Convito, ediz. di Zatta, vol. 4, pag. 77.)

Depuis que j'étudie les écrits de Dante, j'ai toujours pensé que la meilleure manière de se préparer à la lecture de la Divine ùh mcdie était de commencer par celle de la Vie nouvelle; et ce fut dans l'intention de faciliter l'emploi de ce mode d'étude, que j'entrepris la traduction qui précède. J'espère que mon travail, tout imparfait qu'il puisse être, remplira du moins l'objet que je me suis proposé, qui est de faire naître le désir de connaître le livre original de Dante Alighieri, et d'en rendre la lecture un peu moins difticilc aux Français.

E. J. Deléclczs.

On ne dispute plus à DanCe le rôle inallendu de conquérant mtelleeluel que son génie a su se créer tout à coup au milioa de la barbarie des temps. L'auteur de la Dimne Comédie n'est pas pour rien le représentant poétique du moyen âge. Plaeé comme an carrefour de cette ère étrange , toutes les routet mènent à lui, et sans cesse on le retrouve k l'horizon. Société» intelligence, religion, tout se reUète en lui. En philosophie, il complète saint Thomas; en histoire, il est le commentaire vivant de Villaui : le secret des sentiments et des tristesses d'alors se lit dans son poème. C'est un homme complet, à la manière des écrivains de l'antiquité : il tient Tépée d'une niain« la plume de l'autre; il est savant, il est diplomate, il est ^and poète. Son œuvre est un des plus vastes monuments do l'esprit humain ; sa vie est un combat : rien n'y manque, les larmes, la faim, l'exil, Tamour, les gloires, les faiblesses. Et remarquez que les intervalles de son inspiration, que la sau» vagc dureté de son cai acièrc, que rarislocratic hautaine de son génie, sont des traits de plus qui le rattachent à son époque, et qui en même temps Ten séparent et l'isolent. Où que vous portiez vos pas dans les landes ingrates du moyen âge, cette ligure, à la fois sombre et lumineuse, apparaît à vos côtés connue un guide inévitable.

On est donc amené naturellement à se demander ce qu'est Dante, ce qu'est celle iiilclligcncc égarée et solitaire, sans lien presque, sans cohésiou avec l'art grossier de son âge? d'où

vient cette intervention subite du génie, cette dictature inattendue? Comment l'œuvre d'Âlighicri surgit-elle tout à coup dans les ténèbres de Thistoire, prolem sine maire creatam? Est-ce une exception unique à travers les siècles? Gfest mieux que cela, c'est l'alliance puissante de Tesprit créateur et de Fesprit traditionnel; c'est la rencontre féconde de la poésie des temps accomplis et de la poésie des âges nouveaux. Ayant devant les yeux les idoles du paganisme et les cbastes statues des saints, l'image de Tascétisme et de la volupté, Dante garda le sentiment de l'antiquité sans perdre le sentiment chrétien; il resta fidèle au passé, il comprit le présent, il demanda aux plus terribles dogmes de la religion le secret de l'avenir. Jamais le mot d'Âristote : « la poésie est plus vraie que Thistoire, » ne s'est mieux vérifié que chez Dante; mais ce ne fut pas do monde extérieur du moyen âge que se saisit le génie inventif d'Âligbieri; ce fut au contraire du monde interne, du monde des idées. De là viennent la grandeur, les défauts aussi, de là la valeur immense, à quelque point de vue qu'on Tenvisage, de ce livre où est semée à profusion une poésie éteroelleoieiit jeune et brillante. L'intérêt philosophique vient enoore ià s'ajouter à l'intérêt littéraire et historique. C'est la Bible, eo effet, qui inspire Miltou; c'est rÉvaugile qui inspire Rlopstoek: dans la Divine ComMf, au contraire, c'est l'inconnu, ce sont les mystères de l'autre vie auxquels l'homme est initié. La question de l'immortalité est en jeu, et Dante a atteint la 80ii« veraine poésie.

La préoccupation, l'insistance de la critique sont done légi* times : ce perpétuel retour vers le premier maître de la cul« ture italienne s'explique et se justifie. Jusqu'ici les apologistes n'ont pas manqué à l'écrivain : investigations biographiques, jugements littéraires, interprétations de toute sorte, hypothèses même pédantes ou futiles, tout semble véritablement épuisé. Peut-être n'y a-l-ii pas grand mal : il s'agit d'un poète, et si le vrai poète gagne toujours à être lu, il perd souvent à être commenté. Un point curieux et moins exploré reste cepeodnnt, qui, si je ne m'abuse, demande à être particulièrement mis en lumière : je veux parler dos antécédents de la Divine Comédie, Ce poème, en effet, si original et si bixarre inêai9

ATAîrr DAHTE. 87

qu'il semble, n'est pas une création subite, lo sublime caprice d'un artiste divinement doué, lise rattache au contraire à tout un cycle antérieur, à une pensée permanente qu'on voit se reproduire périodiquement dans les Ages précédents; pensée informe d'abord, qui se dégage peu à peu, qui s'essaye diversement à travers les siècles, jusqu'à ce qu'un grand homme s'en empare et la fixe définitivement dans un chef-d'œuvre.

Voyez la puissance du génie I Le monde oublie pour lui ses habitudes : d'ordinaire la noblesse se reçoit des pères; ici, au contraire, elle est ascendante. L'histoire recueille avec empressement le nom de je ne sais quel croisé obscur, parce qu'à lui remonte la famille de Dante; la critique analyse des légendes oubliées, parce que ces légendes sont la source première de la Divine Comédie, La foule ne connaîtra, n'acceptera que le nom du poète , et la foule aura raison. C'est la destinée des hommes supérieurs de jeter ainsi ronibre sur ce qei est derrière eux, et de ne briller que par eux-mêmes. Mais pourquoi ne remonterions-nous point aux origines, pourquoi De rétablirions-nous pas la généalogie intellectuelle des éminents écrivains? Aristocratie peu dangereuse, et qui n'a chance de choquer personne dans ce temps d*égalité.

Ce serait une folie de soutenir que Dante lut tous les visionnaires qui l'avaient précédé Chez lui, heureusement, lo poète effaçait l'érudit. Cependant, comme l'a dit un Ocrivaiu digue de sentir mieux que personne le génie synthétique de Dante, • il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que lo plan d'un grand ouvrage appartient à qui l'exécute^. » Ce mot explique précisément ce qui est arrivé à l'auteur de la Divine Comédie. Dante a résumé avec puissance une donnée philosophique et littéraire qui avait cours de son temps; il a donné sa formule déGnitive à une poésie flollaulc et dispersée autour de lui, avant lui. Il en est de ces sortes de legs poétiques comme d'un patrimoine dont on hérite : sait-on seulement d'où il vient, comment il s'est formé, à qui il appartenait avant d'être au possesseur d'hier?

Que le poète s'élance par-dessus les générations, et qu'il ap-

* Victor Coasiu, Introduct, h Vhitt, de la PhilotophU, XV leçon.

S8 LÀ MTIKE COMÉDIE

pdle Vii^ilc ■ moo père, » il mio aulore, rien de mieux : ce soDt de ces familiarilcs , de ces soudaines reconnaissances ctwnine on s'en permet entre génies. Hais la lointaine parenlé de Daolc avec l'antiquité n'est pas le but de ce travail. U y a surtout là des rapports de forme et d'exécution ; l'inspira tkm générale, au contraire, do la Divine Comédie est profondément catholique. 11 nous sufGra donc de traverser trés-rapidomcnt IVpoque païenne, et ce court préliminaire nous conduira vile aux âges chrcliens, que nous avons bâte d'aborder, et où se ronoonlreront les vrais ancêtres, les ancêtres immédiats d'Alighieri.

L\NTIQÎ.ITE. — £B l'arménien. — TUESPESRS. — LA BIBLE.

Entouré de mystères, assistant comme un acteur q^aré et sans souvenir au spectacle du monde, Thomme, dés qu'il s'inqu!c(e du problème de sa destinée, a volontiers foi dans l'inconnu, dans l'invisible. La logique le mène h la notion 'd'une autre vie, les religions la lui enseignent, et dès lors il se prcoccupede Texistence future : son imagination peuple à son gré CCS contrées mystérieuses du châtiment et de la récompense. De là, à l'origine même des sociétés, et, sans parler de rOriont, dans ranliquité grecque et latine, une mythologie qui prend Tbommc au cercueil, le suit à travers les ténèbres do rniitre monde, et vient raconter ce qu'elle sait des morts à ceux qui vivent et qui sont inquiets. A côté de la philosophie qui explique, à cote du dogme qui affirme, la poésie se saisit aussilôl do ce théâtre surnaturel, plein de curiosité et de terreur, d'où elle peut juger le passé et initier à l'avenir.

Il importe, h propos des antécédents de la Divine Comédie, de dislinguor entre ce que j'appellerai le côté éternel et le côté parlicnlior du poème de Dante. En transportant la poésie fantastique là où elle est surtout légitime, c'est-à-dire dans Tautre monde, Alighiori a en effet touché au grand problème de la destinée à venir, qui n'est que la conséquence de la destinée présente. Ou pourrait donc retrouver des analogies frappantes

entre ce qu'il a dit el ce qu'ont enseigne sur ce point les philosophies et les rclig;ions; mais ce serait sVçnrpr dans Tinfini. Le sujet que je veux traiter est parfaitement va[fue et indéterminé, ou parfaitement lirhité ou distinct, selon qu'on se perd à recliercber ^inspiration générale, ou qu'on s'applique seulement à suivre l'inspiration directe et immédiate du poète. C'est dans ce dernier cadre que je m'enfermerai obstinément. Un mot rendra ma pensée : il s'agit tout simplement de ne pas traiter du règne à propos de Tespèce.

Dante a connu l'antiquité comme on la pouvait connaître au treizième siècle. Non-seulement il ignorait ces traditions de l'Egypte sur les formes de la vie future, qu'a expliquées et embellies peut-être Timagination savante de ChampoUion; non-seulement ces grandes légendes de l'Inde, que la science moderne aborde à peine, lui étaient inconnues, mais il n'avait abordé la Grèce et Home que par les poètes et les philosophes dont la gloire restait populaire dans les écoles, Platon, Aristote, Virgile. De tout le reste, il ne savait guère que des noms propres. Avait-il même lu Homère? Question insoluble, puisque les érudils discutent encore pour savoir s'il comprenait le grec. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Homère est le plus vieil ancêtre d'Alighieri; son enfer est le plus ancien des enfers connus; c'est Tenfance de l'art. L'autre monde, en effet, n'est pas pour lui très-distinct du monde où nous sommes. Sans doute il est dit dans un vers de l'Iliade^ : « Bien loin, là où est sous terre le plus profond abime ; » mais, au xi^ livre de l'Odyssée, la situation des enfers est plus indéterminée encore, s'il est possible. Ulysse y entre on ne sait comment, en poursuivant l'ombre d'Ajax, el il en sort pour monter aussitôt sur son navire. Presque aucune trace de cet épisode de l'Odyssée ne se retrouve dans la Divine Comédie. C'est à peine si le géant Tilye, qui couvrait neuf arpents de son corps, est dédaigneusement nommé par Alighieri^. Le seul écho qui retentisse également dans les deux poèmes est ce clapotement des morts, xkoLyyvi vcxvcdv, qu'ilomère compare en si admirables

' vm, u.

• liiferno, xxxi, 124.

termes à celui des oiseaux époo^antés qui fuient de toutes parts.

C'est par Vir[]file, qu'une longue et amoureuse pratique lui avait rendu familier, que Dante a surtout connu l'antiquilé. Aussi s'est-il donné ce maitre pour guide dans son terrible pèlerinaj]^; aussi a-t-il emprunté à f Enéide beaucoup de aon- Tenirs mythologiques, plus même qu'il n'eât été cooTenaUs en un sujet chrétien. Qu'on ne s'imagine pas cependant troQ- Ter chez Dante un plagiaire; la Divine Comédie n'a «Tes VÈnèide que quelques rapports de détails, et il y a entre ees deui poètes et leurs deux poèmes la distance qnî sépare le monde païen du monde chrétien. Aussi n'estnil pas sans intérêt de voir ce que deviennent quelques-uns des personnages de Tenfer virgilien dans Tenfer dautesqoe. Garon, ThornblÉ vieillard, est presque le seul qui n'ait pas changé; toof kl autres sont déchus. Ilinos, par exemple, n'est plus le juge austère qui pèse les destinées, quœHtor Minos umam inoMl; c'est un démon hideux, grinçant des dents, et indiquant aux damnés par le nombre des plis de sa queue le chiffre du cereie infernal qui leur est assigné. Enfin il n'est pas jusqu'au pauvre Cerbère qui ne soit traité avec rigueur : Ënée l'apaisait par un gâteau de miel, Dante lui jette une poignée de terre. Ches Virgile, les âmes qui se pressent sur la rive « tendent les mains vers l'autre bord; » chez Dante, au contraire, les damnés, avant d'entrer en enfer, sont déjà punis; ils désirent leurs sup* plices ; « ils sont tourmentés du besoin de traverser le fleuve. • Alighieri croit à son sujet, Virgile en rit et le met sous ses pieds, suhjecil pedibus *. C'est qu'il n'y a rien sur le front calme du poète latin de ce sourcil visionnaire que Wordsworth prête h Dante; c'est qu'il n'y a rien do ces mystiques aspirations qui révélèrent au vieux gibelin les extases du paradis. L'ÉIysée de C Enéide ne vaut même pas le paradis terrestre de la Bible; c'est une mesquine parodie de ce qui se passe dans celte vie. Admirons cependant combien les idées ont marché depuis Homère. Virgile a déjà à un bien plus haut degré le sentiment de la justice : il gradue les châlimcnts et les ré-

' Georg.i ii, 490.

compenses ; chez lui l'idée de purificalion fait même présager le purgatoire. C'est qu'entre VOdyssèe et VÉnéide il y avait eu Platon.

J'ai nommé Platon : ce fut assurément un des maîtres favoris de Dante. Sans parler de la théorie de l'amour, qui est comme la trame même de son poème, Âlighieri a souvent suivi les traces du philosophe idéaliste. La forme concentrique qu'il a donnée è l'enfer est une idée toute platonicienne. Hais Dante a dû particulièrement connaître deux passages importants du Phédon et de la République *.

Dans le premier, Platon parle des traditions qui couraient de son temps sur le séjour des morts. La triple division que le christianisme a faite de l'autre monde s'y trouve déjà marquée : le lac Âchérusiade, où les coupables sont temporairement puriflés, c'est le purgatoire ; le Tartare, d où ils ne sortent jamais, c'est l'enfer ; enfin ces pures demeures au-dessus de la terre, qui ont elles-mêmes leur degré de beauté selon le degré de vertu de ceux qui les habitent, c'est le paradis. Seulement Platon ajoute prudemment : t< Il n'est pas facile de les décrire. » Peut-être est-ce le mot qui a piqué l'émulation de Dante.

Platon n'a pas toujours montré autant de réserve. S'appuyant sur quelque tradition orientale recueillie dans ses voyages, et la modifiant sans doute selon ses croyances, il a, en effet, raconté ailleurs la vision d'un soldat originaire de Pamphylie, et qu'il appelle Er l'Arménien. Er avait été tué dans une bataille. Dix jours plus tard, comme on enlevait les morts à demi putréfiés, il fut retrouvé dans un état parfait de conservation. Bientôt après, pendant qu'il était sur le bûcher des funérailles, on le vit revivre, et il narra ce qui lui était arrivé. Son âme, s'étant séparée du corps, avait été transportée on grande compagnie dans un lieu merveilleux, où le ciel et la terre étaient percés de deux ouvertures correspondantes. Entre ces deux régions siégeaient des juges; après l'arrêt, les bons allaient à droite avec un écriteau sur la poitrine, et les méchants à gauche avec un écriteau sur le dos. Le tour d'Er

■ Trad. de M. Otucin, in-8*, U I> p* 390, et t. X, p. 980.

vinl enfin ; mais, au lieu de prononcer sur son sort, les juges lui ordonnèrent de rclourncT dans le monde, et de dire aoi hommes ce qu'il avait vu. Le soldat, avant d'obéir, examina le spectacle qui était sous ses yeux. Par les ouverlures qaH avait d'abord remarquées, des âmes montaient et descendaient sans cesse, les premières sans tache , les autres souillées de fange. Plus loin, dans une vaste prairie, arrivaient deux bandes d'âmes diverses qui semblaient venir d'un long voyage. Les unes, sortant de Tabime, racontaient les tristes aventures d'un exil souterrain qui s'était prolongé pendant mille ans; les antres, descendant du ciel, disaient les délices qu'elles avaient goûtées. Le mal ou le bien était payé au décuple à chaque âme vertueuso ou coupable. Nous sommes encore loin de Tinfini bonheur des élus comme l'en tend le christianisme. Aucun supplice n'est montré à Er, aucun nom ne lui est révélé, excepté celui d'Ârdiéc, tyran de Pamphylie, qui était trahie à travers les ronces, et que tourmentaient • des personnages hideux au corps enflammé. » Ce sont les aïeux des diables d'Alighieri.

Ce qui frappe dans cet épisode, c'est que ce n'était là pour Platon qu'une forme populaire donnée à la vérité; c'est que le penseur sentait toute la portée de ces symboliques récits. Gomme Dante, il prend la chose du côté sérieux. Aussi aiméje à me figurer que le poëtc avait sous les yeux ces propres paroles du Phcdon, qui eussent si bien servi d'épigraphe à son livre : « Soutenir que ces choses sont précisément c^mme je les décris ne convient pas à un homme de sens ; mais que tout ce que j'ai rnconlé dos âmes et de leurs demeures, soit comme je Tai dit ou d'une manière opprochante, s'il est certain que l'âme est immortelle, il me paraît qu'on peut l'assurer convenablement, et que !a chose vaut la peine qu'on hasarde d'y croire. » Décidément Platon, ce génie précurseur, est le véritable, le seul ancêtre du poêle dans l'antiquité.

Je me trompe, la vision infernale d'Er rÂrniéuien, la première des visions isolées, spéciales, non mêlées à un poème, a eu un pendant, cinq siècles après, chez Plutarqùe^. On y

• Dans sou lrai;é Des àtlais de laju$lice divine. Voir la Irad. de Joseiili de

en 1 revoit ia fusion première des vieilles légendes païennes et des légendes nouvelles apportées par le christianisme. Quoique ce soit un prêtre d'ÂpoUon qui écrive, il y a déjà là quelque chose de la foi du moyen âge; Plutarque dit : « ce conte, » mais il a soin de se reprendre et d'ajouter : « si c*est un conte. »

Uhisloire de Thespésius se passe au temps de Tempereur Vespasien. Ce Thespésius, originaire de Cilicie, s'était ruiné dans la débauche, et il avait ensuile essayé de relever sa fortune par toutes sortes de dois. Le scandale devenait chaque jour plus flagrant, quand Thespésius se tua dans une chute. Durant la cérémonie des funérailles, il revint à la vie, et raconta qu'aussitôt après sa mort, son âme avait été transportée à travers les astres jusqu'à un endroit où se découvraient deux régions atmosphériques, Tune basse, l'autre élevée, dans lesquelles tourbillonnaient les âmes des morts. Chacune de ces âmes arrivait jusque-là au milieu d'une bulle lumineuse qui se déchirait, et Tâme, paraissant alors soqs une forme humaine, allait prendre son rang. Dans la région supérieure erraient doucement les âmes des justes; elles étaient (ransparentes, lumineuses, et gardaient leur couleur naturelle. Dans la région inférieure, au contraire, se htîurtaient en courant les âmes perverses; elles étaient opaques; les unes paraissaient tachetées de gris, les autres d'un noir luisant comme des écailles de vipère. A leur couleur, on distinguait le vice qui les souillait ; le rouge marquait la cruauté; une sorte de violet ulcéreux indiquait l'envie; au bleu, on reconnaissait l'impureté; au noir, Tavarice. Celles qui se purifiaient reprenaient peu à peu leur premier aspect.

Au clignotement de ses yeux, à l'ombre que projetait son corps, Thespésius fut reconnu pour un vivant, ainsi qu'il arriva à Dante. Puis, enlrahié sur un rayon de lumière, il continua sa route jusqu^en un lieu où des âmes criminelles cluicnt punies, et, selon qu'elles étaient curables ou incurables, livrées à trois divinités vengeresses. La dernière, Érichnis, pré-

Maistre, | 49, et ce que le violent écrivain dit en noie de ccHc judieieute hiitoiref ]Mir opposition à Hume qui la trouvait extravagant»»

94 LA DIYIIIE COMÉDIE

cipUail les grands coupables dans un abimo que l'œil ne pottftit sonder.

Apres avoir trayerso un espace inOni , après avoir tu oi gouffre mystérieux d'où sortait un vent qui enivrait comme du vin, après avoir visite un cratère où venaient se déverser les eaux de six fleuves diversement colorés, que trois génies, assis en triangle, mêlaient suivant différentes proportions, Tbespésius reconnut parmi les coupables le cadavre de son père couvert de piqûres. Il s^enfuit terrifié, et s'aperçut qu^abaiH donné par son guide, il était maintenant conduit par d'affreiix démons. Des supplices divers s'offrirent alors à ses regarde : ici c'étaient des bommes écorcbés et exposes aux variations de Tatmospbère; là, des groupes de deux, de trois personnes, s'entrelaçant comme des sei^pents et se déchirant à coups de dents. Venaient ensuite trois vastes étangs, Tun d'or fonda, l'autre de plomb liquide et froid , le troisième de fer aiçn. Des diables prenant, comme des forgerons, les âmes des avares avec des crocs, les plongeaient dans l'étang d'or bouilladt jusqu'à ce qu'elles devinssent transparentes, et, les retirant alors, ils les éteignaient au sein des autres étangs. Ces âmes, durcies et comme trempées, pouvaient être rompues en divers fragments. Sous cette nouvelle forme, elles étaient forgées et refondues. Puis on recommençait durant Téternité.

Tbespésius demeura atterre quand il découvrit plusieurs petits groupes qui dccbiraient chacun une victime ; c'étaient des fils irrités, toute une descendance furieuse qui, damnée par la faute des aïeux, se vengeait sur les auteurs de ses souffrances. Voilà bien la transmission de la faute originelle, voilà la responsabilité hérédilaire, telle que l'enseigne le christianisme. Mais tout se mêle dans le légendaire païen. Nous touchions aux mystères de TÉvangile, nous retombons presque aussitôt dans les folies pythagoriciennes et orientales. Tbespésius, en effet, parvint au lieu où s'opérait la métempsycose de quelques âmes; des ouvriers, s'emparant de ces âmes, taillaient ou supprimaient leurs membres, et, à coups de ciseaux, leur donnaient la forme de différents êtres. Ils saisirent entre autres Néron, et, après lui avoir ôlé les clous de feu qui le perçaient, ils se

AYAIIT DANTB. f^

mirent à le découper pour en faire une vipère ; mais une toî« secrète ciia qu'il fallait seulement le chaii£;cr en oiseau aquatique» parce qu'il avait été favorable à la liberté do la Grèce. — Bientét Thespésius dut quitter Tenfer, poussé par un counnt d'air impétueux, comme s*il avait été chassé d'une sarbacane; il rentra dans son corps, se réveilla, et revint à la vertn.

Telle est la vision rapportée par Plutarqiie au premier siècle de Tère chrétienne; elle me semble du plus haut intérêt, et montre comment réiernelle préoccupation de la vie à venir a pu, dans tous les âges, recevoir de l'esprit inquiet de l'homma une solution symbolique, la forme que lui a déûnitivement donnée Dante.

C'est là ce que l'Alighieri, dans son érudition bornée, dut à Tantiquité grecque et latine. 11 connut les poètes par Virgile, et aussi par Stace, son second guide, qui lui montra les lacs aux eaux paresseuses et les étangs de feu de son enfer, pigrique kcui ustœquê paludes ' ; il connut les philosophes par Platon etpar ces échos atténués de Suniumqui retentissent encore dana le songe que Cicéron a prêté à Scipion. Remarquons cependant que Dante , tout en empruntant au paganisme quelques-una de ses modèles pour les transporter au sein de la poésie chrétienne; ne s'attache qu'au côté grave, austère, qu'à ce que la mythologie pouvait encore offrir de grands tableaux à une imagination habituée aux pompes du catholicisme.

Dès les origines presque de la poésie grecque, les descontes aux enfers étaient devenues un lieu commun des épopées' : la vengeance y conduisait Thésée ; Pollux y allait par auiilié, Orphée par amour. Plus lard on y pénétra par l'autre de Trophonius. Aussi , à Athènes comme à Home , chaque poète se croyait-il obligé de versifier sa descente chez Pluton'. On dra-

» Thehaid.y 1. vni.

» V. Welkcr, Der Epische Cyclu», p. 255 ; Bodc, Geschichte der Hellen. Dieht' kunst^ t. I, p. 125, 403 ; Lobcck, Aglaophamus, p. 300, 373, etc.

* On peut consulter avec [irolil la llirso latine de M. Ozaiiam : Dcfreqnenti apud teteres poetas heroum ad inferos descensUf 1839, iu-8». Dans lis uflcs il.» son li\re sur Dante, le na^mc écrivain a aussi donné de sommaires et savantes inilica- Hons sur le cycle clircUen des \i»ious aulcricures à rAligUiori, C'est, avec uu

96 LA Divnns comédie

malisail Tcnfer tous les joors dans l«s mystères sterés, dam Ifsé vocal ions, dans les cérémonies religieuses. Vir^file nous Ta dit : FacUis descenêus Àvemo; et il en savait quelque ehote, puisque dans le Culex{ii le CuUx est de lui) il trouve moyeo do faire accomplir ce voyage k un moucheron. Mais, qo'oa veuille bien le remarquer, l'autre monde, ches les anciens, «it une affaire d'art, une sorte de conte mythologique qu'on permet aux poêles de chanter, et dont chacun rit dans la vie pratique. La dégradation sur ce point s'achève avec la venneie Fempire romain, et à cette date c'est tout à fait une exception que la bonne foi de Thespésius et de son biographe. Personne dès lors ne se cache ; on fait montre, au contraire, d'incrédulité sur la vie future. Les amers sarcasmes de Lucrèce sont de modo ; pour le poète Sénèque, il n'y a dans tout cela que de vains mots ^ ; pour Juvénal, des contes dignes des enfants^ ne payent encore rien aux bainsy C'est surtout dans ks dialogues de Lucien qu'il faut voir avec quelle légèreté le sceplicisme paien en était arrivé à parler de l'immortalité. Pour ce précurseur de Voltaire, l'autre monde n'est qu'un prétexte de salire contre ce monde-ci. Qu'on se rappelle seulement celte Nécyomantie dans laquelle Méiiippe, déguisé en Hercule, est conduit aux sinistres bords par un magicien; qu'on se rappelle la singulière description do ce Tarlare , qui n'est autre chose que le monde renversé, et où Philippe de Macédoine, par exemple, raccommode de vieux souliers. Dante, ce poêle énii« ncmmcnt religieux, n'a rien de commun, on le devine, avec ces cyniques inspirations qui reparaîtront chez les trouvères, et dont héritera Rabelais.

On vient de voir ce qu'AIigbieri tira de l'antiquité païenne. Que dut-il à rantiquité hébraïque? Fort peu de chose. Ce qui est dit, en effet, de Tcnfer dans la Bible, ne prèle pas beaucoup à l'image et à la description. Ce feu qui doit brûler juS'

courl arlicle (Ia Foscolo [Edinburg Reviêw, sept. 1818, t. XXX, p. 317), le Mvl travail iiiic je couuaisse sur ce point d'Iiisluirc littéraire. * Rumores vacui vorbaque inaiiia...

[TroaA., act. 11, cbœur.) ' Noc pueri crcdunt, nisi qui Donduin lerc lavaotur...

[Sat.y II, 152.)

ATAirr DARTE. 97

q^aux fimaemenli des nu>nlagnei^, ce grand Mim*, celle géhenne*, cette terre de ténèbres où règne un ennemi étemel ^, ce lieu où le lU sera la pourriture, et les vers la couverture*^ ees eaux sous lesquelles gémissent des géants *,ce lae profond où l'on est plongé"^ ; tout cela, toutes ces indicatioos values et mystérieuses ue présentaient aucun thème brillant au poète. L« petit nombre de textes, bien moins explicites encore, sur le purgatoire et sur le paradis, ne lui fournissaient point d'iudioitioD matérielle qui lui fût une autorité. De plut, il n'y avait pas de vision dans les livres saints, ou du moins il notait pat donné de détails sur les ravissements d'Ëlie, d'ilénoc, d*Eaéchiel, ni même sur le voyage aux enfers entrepris par le Sauveur, et auquel Dante a fait allusion dans le douzième chant de son premier poème. Ce divin antécédent, il est vrai, était lait pour animer la pieuse émulation d'Alighieri.

Avec l'Ëvangile pourtant on entre dans une voie nouvelle. Ainsi le riche, quand il est en enfer, veut envoyer à ses frèret encore vivants un messager pour les avertir du châtiment qui les attend s'ils persévèrent dans la fausse route; mais il lui est répondu : « S'ils n'ont pas voulu écouter la loi et les prophètes, ils n'écouteront pas davantage un homme qui reviendrait do l'autre monde. • Voilà ce que raconte saint Luc*. C'est la vision en projet; elle se réalise chez saint Paul : • J'ai connu quelqu'un, dit-il , qui a été ravi en espiil jusque dans le paradis, où il a entendu des paroles qu'il n'est pas permis à Tbomme de publier^. » Pour ma part, je soupçonne qu'Aligbieri lut le verset de saint Paul : il lut surtout V Apocalypse, et cet esprit visionnaire, ce tour prophétique, lui laissèrent one forte empreinte.

C'est ainsi qu'il apparaît plein de lumière dans ce ciel téné-

' Deut,^ xxxvin, 22.

• Luc, XVI, 26.

» V. Diet. théol. de Bcrgior, y Enfer, Moi), X, 21, 22.

» Isaïe, XIV, 9.

• Job, XXVI, 5.

' Ps. i.xxxvii, 6.

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