‹ ŒuvresChapitre 10 sur 94 · DI · texte numérisé non relu

DI

Tout le pays des Àuglo- Saxons était conquis, de la Twed au cap de Cornouailles , de !a mer de Gaule à la Saverne , et la population vaincue était traversée dans tous les sens par l’armée de ses conquérants* Il n’y avait plus de provinces libres, plus de masses d’hommes organisées militairement* On trouvait seulement quelques débris épars des armées et des garnisons détruites, des soldats qui n’avaient plus de chefs , et des chefs que personne ne suivait* La guerre se continuait contre eux par la persécution individuelle ; les plus considérables étaient jugés et condamnés solennellement ; le reste était livré à la discrétion des soldats étrangers, qui en faisaient des serfs pour leurs domaines (1), ou bien les massacraient avec des circonstances qu'un ancien historien refuse de détailler comme incroyables et dangereuses à raconter (2)* Ceux auxquels il restait quelques moyens de s’expatrier, gagnaient les ports du pays de Galles ou de FÉeosse, pour s’y embarquer, et aller, selon Fex pression des vieilles annales, promener leur douleur et leur misère à travers les royaumes étrangers (5). Le lianemarck, la Norwége et les pays de langue leutonique étaient en général te but de ces émigrations ; mais on vit aussi des fugitifs anglais aller vers ic midi , et solliciter un asile chez des peuples entièrement différents d’origine et de langage*

Le bruit de la haute faveur dont jouissait à Constantinople la garde Scandinave des empereurs,

détermina un certain nombre de jeunes gens à chercher fortune de ce côté* Ils se réunirent sous km la conduite de Siward , ancien chef de la province de Gtocester, côtoyèrent l’Espagne et débarquèrent en Sicile , d’où ils adressèrent à la cour impériale un message et des propositions (4)* Us furent, scion leur demande , incorporés dans la troupe d élite qui , sous le nom ludesque de Varings, veillait près de la chambre des empereurs, gardait les clefs des villes ou ils séjournaient , et quelquefois celles du trésor publie* Les Varings ou Varangs , selon la prononciation grecque (S), étaient , en général, Danois , Suédois ou Germains, ils laissaient croître leurs cheveux, à la manière des gens du nord , et avaient pour arme principale de grandes haches d'acier à deux tranchants, qu’ils portaient a la main ou posaient sur l'épaule droite (6). Cette milice, d’un aspect vraiment redoutable- était renommée , depuis des siècles, par sa discipline sévère et sa fidélité à toute épreuve* L’exemple des premiers Saxons qui s’y enrôlèrent fut suivi par d autres; et, dans la suite , le corps des Varhujs se recruta surtout d’hommes venus d’Angleterre, ou, comme disaient les Grecs dans leur langage encore classique, de barbares de File de Bretagne (7)* L’idiome anglosaxon, ou un dialecte mélangé de saxon èl de danois, devint, ù Fcxclüsïon du grec, le langage officiel de ces gardes du palais impérial; c’était dans celte langue qu'ils recevaient les ordres de leurs chefs, et qu’eux

(i) Nobltes movlî deslinîmt, médiocres aillent mHHîbus stiis in sevvUulera. (Es Chronico anjjiü-ssxonicn.)— Sanct. Uerman, apud pÇpîpt* rer. francïc., t* X1L p. 210*

(3) Cùm id dretu sciamus difficile, ei oh tiimîam erudeîilalero forlo&Sis locredibUe* (Hisloria Ëtîensis, |>. 500*)

(5 Per exim reftda vagi, UolcnicA.(Fordurii HiaL, p, 098,)

(4) Tûrfcei tïïsL Norwctf** L Ut p. 387.

(5) Waring signifie un liomme d’armes ; les Grecs écrh vuirnl fiâpttyyQu (Hist. Binant,* t. XI. p* 45.)

(fij

(7) Slntteri Mémorial poptilovum ex Byzantin Es scrïploribus collée iæ, su b voce farangtea.

m HISTOIRE DE

1070 mêmes adressaient à l'empereur , dans les grands 1(j* jours de fête, leurs félicita lions et leurs vœux <1).

Quant aux Saxons qui ne purent ou ne voulurent pas émigrer , beaucoup d’entre euxÿie réfugièrent dans les forèls avec leurs familles, et, s’ils étaient riches et puissants , avec leurs serviteurs et leurs vassaux (2). Les grandes roules, où passaient les convois normands, furent infestées par leurs bandes armées ; ils enlevaient par ruse aux conquérants ce que les conquérants avaient enlevé par force , et se faisaient ainsi payer la rançon de leurs héritages , ou vendaient , par l’assassinat , le massacre de leurs compatriotes (5)* Ces réfugiés sont appelés brigands par les historiens amis de la conquête (4) , et ccs historiens les traitent, dans leurs récits, comme des hommes librement et méchamment armés contre un ordre de société légitime. i(Il se commettait chaque jour, disent-ils, une h foule de vols et d’homicides, causés par la seëlératt tesse naturelle aux indigènes, et parles immenses « richesses de ce royaume (h) ; » mais les indigènes croyaient avoir le droit de reprendre ces richesses qu’on leur avait ùlées ; et, s’ils devenaient brigands, ce n’était , selon eux, que pour rentrer dans leurs propres biens* L’ordre contre lequel ils s’insurgeaient , la loi qu’ils violaient, n’avaient à leurs yeux aucune sanction ; aussi le moi anglais Outluw( 6) (mis hors la loi, bandit ou brigand) perdît, dès lors , dans la bouche du peuple subjugue, son ancien sens défavorable. Au contraire , tes vieux récits, les légendes et les romances populaires des Anglais ont répandu une sorte de teinte poétique sur le personnage du banni, sur la vie errante et libre qu’il mène sous les munies des bois (7). Dans ces romances , V homme mis hors la loi est toujours le plus gai et le plus brave des hommes (B) ; il est roi dans la forêt , et ne craint point le roi du pays (R),

Ce fut surtout la contrée du nord, celle qui avait le plus énergique ment résisté aux envahisseurs , qui devint le pays du vagabondage en armes,

(1) SlrUterï Momonre poputut'iim ex Dyzuniïnis scripümhue col1ecïæ,sub vüce/^rwi^rt-(Oi'éei ici Vilaîîs ftoiman, IJist, , p. 508,)

(2) Cura famiiU snàadsylvaa fugienlibos. [Math. Paris. V i tac abbal. Sa net i Albàtïi, p. 20.)

(3) Pro amiifsse pair uni quorum prædiie et octisis compa- (rioU*. (Orderic. Vital., p. 512,)

(4) Lalroaes, lalrunculi, sicarîi.

(5) P r opter hnmeü&as regtO bu jus divîUas et propter mmlain îmhçKRis crapalam, (Lfilandi colleelanea, p. 42. j

[(1) VL-tagc , selcm ronhograptic saxonne, en latin üthtgus .

(75 „..,Mery and free

Umler lhe lcaves soe giecu.

(Aùtsfôtit Huilai! pfPubiN Hood.}

LA CONQUÊTE

dernière protestation des vaincus (10). Les vastes ii>70 forèls de la province d’York étaient le séjour d’une ] bande nombreuse, qui avait pour chef un homme appelé Swcyn j fils deSigg(tl), Dans les contrées du centre et près de Londres, jusque sous les murs des châteaux normands, on vît se former aussi plusieurs troupes de ccs hommes qui , reniant jusqu’au bout l’esclavage, disent les historiens du temps, prenaient le désert pour demeure (12). Leurs rencontres avec les conquérants étaient toujours sanglantes, et quand ils apparaissaient dans quelque lieu habité, c’était un prétexte pour l’étranger d’y redoubler scs vexations: il punissait les hommes sans armes du trouble que lui causaient les gens armés ; et ces deniers , à leur tour , faisaient quelquefois des visites redoutables à ceux qu on leur signalait comme amis des Normands. Ainsi une terreur perpétuelle régnait sur le pays* Au Jauger de périr par l’épée de l’homme d’outre-mer, qui &e croyait un demi-dieu parmi des brutes, qui ne comprenait ni la prière , ni les raisons , ni les excuses proférées dans l’idionie des vaincus , sc joignait encore celui d’être regardé comme traître ou comme suspect par les Saxons indépendants, frénétiques de désespoir , comme les Normands l’étaient d’orgueil (13) , Aussi nul habitant n’osai L s’aventurer dans le voisinage de sa propre maison ; la maison de chaque Anglais qui avait juré la paix et donné des otages au conquérant était close et fortifiée comme une ville en étal de siège {1 1). Elle était remplie d’armes de toute espèce , d'arcs, de flèches , de haches , de massues , de poignards et de fourches de fer ; les portes étaient munies de verroux et de barricades. Quami venait l'heure du repos, au moment de tout fermer, Dancien de la famille se levait, et prononçait â haute voix les prières qui se faisaient alors sur mer aux approches de l’orage; il disait: « Que le Seigneur nous hé- « Disse et nous aide; * tous les assistants répondaient Amen (15)* Cette coutume subsista en Angleterre plus de deux siècles après la conquête 116).

(S) More mery a mao lhan I am od

Was n oi in Criai a rue.

[ Baltiid ûf hobln Hwd.J

(9) Ibidem , pmsîm.

(10) MonasL anglîc., I. h P» SSL

(H) quidam princeps nùrotnim. (HUI, mouaslerii Selcbeiensis, apusl biblinUi. Lnbbæï, p. G 03.)

(ISf) J u g 1 1 m reuLieiuibus serviLuÜs. [MalU. Paris. VtUB abbst,, p* 29.)

(13) Vceordess è uperbià effldebantu r. (Ûrd*Vit.-p. 522.)

{14) Doœiis cujuslibût padfiti quasi timnidpium obsidcüdumg (Malh. Parts* Vitæ abhat. , p. *20.)

(15> l’rcccs quasi imminente in mari tempes late (Jbid.)

(10) Québ cmwetüdo usqnè ad nosti a leinpora penluravil* (Ibid.)

DE L'ANGLETERRE. — LITRE CINQUIÈME

ifiïo Dans la partie septentrionale de la province de ro7i Cambridge, il y a une vaste étendue de terres basses et marécageuses, coupées en divers sens par des rivières* Toutes les eaux du centre de T Angleterre, tjiii ne coulent pas dans ïe bassin de la Tamise ou dans celui de la Trent, vont se jeter clans ces marais. qui, ail temps de l'arrière-saison, débordent, couvrent le pays, et se chargent cte vapeurs et de brouillards* Une partie de cette contrée humide et fangeuse s'appelait et s’appelle encore Elle d’Ely une au Ire s'appelait 111e cleThorneye ; irne troisième, ille de Croyïand. Ce sol, presque motivant, impraticable pour la cavalerie et pour les soldats pesamment armés , avait plus d’une fois servi de refuge aux Saxons, dans le t enips de la complète danoise fl) ; sur la fin de Tannée 1060), il devint un point de réun ion pour quelques ban dés de partisans, formées de divers eûtes contre les Normands (9), D'anciens chefs déshérités s’y rendirent successivement avec leur clien telle, les uns par terre, les autres, sur des v al ssea u x , pa r I Ten * b ou ch u re des ri v i ères . 1 1 s y é l e vêlent des retranchements de terre et de bois , et y établirent une grande station armée, qui prit le nom île Camp du refuge (3), Les étrangers hésitèrent d'abord à les attaquer au milieu des joncs et des saules, et leur laissèrent ainsi le temps d'envoyer des messages dans le pays et hors du pays , et d'avertir, en beaucoup de lieux, les amis de la vieille Angleterre, Devenus forts. Ils entreprirent la guerre de parti sur terre et sur mer, ou, pour parler comme les conquérants, la piraterie et le brigandage (1), Chaque jour, ou camp de ces brigands , de ces pirates pour la bonne cause t se rendait quelque Saxon de haut rang, laïc ou prêtre, apportant avec lui les derniers débris de sa fortune, ou la contribution de son église, Egliehék , évêque de Lindisfarn,ctSîthrik,abbé d un monastère du Dçvon sbire, y vinrent, ainsi que beaucoup d'autres* Les Normands les accusaient d'outrager la religion ei de déshonorer la sainte Église, en se livrant a un genre de vie criminel et inftmc (!5) ; mais ces reproches intéressés ne les arrêtaient pas* I/exem pie des prélats insurgés encouragea beaucoup d'hommes, et l'ascendant qiTUs exerçaient sur les esprits , pour le bien comme pour le mal, devint favorable à Ja

(3) Voyez livre II, p. 65, ,

(2) Ad iOMitam ïïülicnsent etinsülam Torneyæ fugïenLe^ (Ingulf, ÇroyL, p. Ü05,)— T b. R ad borne, m Angliâ saerd. U,pt 950,

(3i Castra rofct^lK f Ibid,)— Math, Wcstmonasl,

(4Ï Tirai© maris et latrones regionia, (MonasL angiie.,

(5) i%;Uicam aggressujï, rçiiGkmem polluit, ecelesiam infarnavlt. (Wilîelm, Mal mes b, VU te |ion lifier., p. 250,)

(G) Prajcepto apûstûli dîcentis : Dcum timeie 7 regem honorf/icate. 'ürdcric* Vital,, p, S00,)

cause patriotique* Les gens d’église, jusque-là trop w™ peu ardents pour die, s'y rallièrent avec plus de 2Ô71 zèle. Plusieurs d’entre eux, il est vrai, s'étaient généreusement dévoués; mais laniasse avait appliqué aux conquérants le précepte apostolique de la soumission aux puissances (6). La conquête les avait, eu général, moins maltraités que le reste delà nation; toutes leurs terres n'avaient pas été prisés;

Ta si le de leurs habitations n’avait pas été partout violé* Dans les vastes salles îles monastères, où les espions normands ne pénétraient point encore, les Saxons laïques pouvaient se rassembler en grand nombre, et, sous prétexte de vaquer à des exercices de dévotion, converser et conspirer librement* Us apportaient avec eux Targent qu'ils avaient soustrait aux perquisitions des vainqueurs, et le laissaient en dépût dans le trésor du saint lieu, pour le soutien de la cause nationale, ou pour la subsistance de leurs fils, si eus-nièmcs périssaient dans les combats* Quelquefois l'abbé du couvent faisait briser les lames d’or et détacher les pierres pré* cieuses dont les rois saxons avaient orné jadis les autels et les reliquaires, disposant ainsi de leurs dons pour le salut du pays qu'eux-mèmes avaient aimé durant leur vie. Des messagers braves et fidèles transportaient le produit de ces contributions commîmes, à travers les postes normands jusqu’au camp des réfugiés (7) ; mais ces manœuvres patriotiques ne restèrent pas longtemps secrètes.

Le roi Guillaume, d’après le conseil de Guillaume fils d’Osbert, son sénéchal, ordonna bientôt des perquisitions dans tous les couvents île l'Angleterre, et fil prendre tout Targent que les riches Anglais y avaient placé en dépôt, ainsi que la plupart des vases, des reliquaires et des ornements précieux (8)* On enleva aussi des églises, où elles avaient été déposées, les chartes qui contenaient les fausses promesses de clémence et de justice, faites naguère par le roi étranger, quand il était encore incertain de m victoire, Cette grande spoliation eut lieu dans le carême* qui, suivant l'ancien style du calendrier, termina Tannée 1070; et aux octaves de IMques, arrivèrent en Angleterre, d’après les demandes adressées antérieurement par Guillaume, trois légats du siège apostolique. C'étaient Enuenfroy, évêque

(7) Ad cujus mandate m Egfridüs, cura tbcsaum Ulinsccclesiæ , lu Elknsem Inàiilam advenir. ( AngHa Sacra * li.GlO.)

(8) Pccimiam qnam dUiores Anglî, propter illïus ausleri-

lalcm et de papulation cm in eia deposuenmt, aufcri i præcepit, (ItisL Eliensis, p. Permis U tkrasiati mnnïa ino*

iiastcua. Cchron* sas* frag* ed. Lye.)— Cnlicibus cl faretm non pepcreU* (Anglta sacra , t. L p. 237,)— Cum dmrtis în quarum liberia li b us Ànglï confidcbant, et quai res,marcU> positus, observa tu ru m $e jucavcrat* (Math. Weslmqn. Flores UteL, p. 226.)

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