‹ ŒuvresChapitre 9 sur 94 · NORMANDS · texte numérisé non relu

NORMANDS

Pendant que l'armée du roi des Anglo-Saxons et f armée de l'envahisseur étaient en présence , quelques nouveaux vaisseaux, partis de Normandie, avaient traversé le détroit pour venir rejoindre la grande flotte stationnée dans la rade de Hastmgs. Ceux qui les commandaient abordèrent, par erreur, a plusieurs milles de distance vers le nord » dans un lien qui portail le nom de Itumen-ey, aujourd'hui ïlomney. Les habitants de In côte accueillirent les Normands comme des ennemis , et U y eut un combat où les étrangers furent vaincus (1)f Guillaume apprit leur défaite peu de jours après sa victoire , et, pour épargner un semblable malheur aux recrues qu'il attendait encore d’outre-mer , il résolut de s assurer , avant tout, la possession des rivages du sud-est. Au lieu donc de s'avancer vers Londres, il rétrograda vers EasLïnp , et y demeura quelque temps, pour essayer si sa seule présence ne déterminerait pas la population de la contrée voisine a se soumettre volontairement. Mais personne ne venant pour demander la paix , le vainqueur se remît en route , avec les restes de son armée et des troupes fraîches qui, dans Tin ter vpJïe . lui étaient a rri vré e s de N o r ma n d îe (2) .

Il cotoya la mer , du sud au nord , dévastant tout sur son passage (5}, A Bomney , il vengea , par Vin* cendiedes maisons et Je massacre des habitants, la déroute de ses soldats; de lé il marcha vers Douvres, la place la plus forte de toute la côte, celle

CD Qu os il Hic errore appulsos fera gens, adorta prælio, f udem. (GuIlL Fictav., p, 20-3.)

[2) Ciiüi i n tel I ex iss et qttod euro adiré noîiiei (UH. (Giron, saxoo. fragQient.j ed. Lyc.)

dont il avait tenté autrefois de devenir maître , sans îm pérît et sans combat , par le serment qu'il surprît â Fia roi d, Le fort de Douvres, récemment achevé par le fils de Godwrri dans de meilleures espérances , était situé sur un rocher baigné par la mer, naturellement escarpé, et qiron avait encore taillé de toutes parts , avec beaucoup de travail et de peine , pour le rendre uni comme un mur. Ou ne connaît point. les détails du siège fait par les Normands; tout ce que les historiens nous apprennent , c'est que la ville de Douvres fui incendiée, et que, soit par terreur, soit par trahison, ceux qui gardaient la forteresse la rendirent (4). Guillaume passa huit jours à Douvres, pour y construire de nouvelles murailles et de nouveaux ouvrages de défense, puis, changeant de direction dans sa route , il cessa de longer la côte , et marcha sur la ville capitale.

L’armée normande s’avançaït par la grande vote romaine que les Anglais nommaient W et lin ga Street, îa même qui avait figuré tant de fois comme limite commune > dans les partages de territoire entre les Saxons et les Danois $}, Ce chemin conduisait de Douvres par le milieu de la province dé Kent; les conquérants en parcoururent une partie, sans que personne leur disputât le passage; maïs, dans un beu où la route se rapprochait de la Tamise , et près dTine Forêt propre A cacher une embuscade, un grand corps de Saxons armés s'offrît subitement à leur vue* II était commandé par deux prêtrês,

(£1 Spolia vïtlotum ïstnm tracluna.{Chi\ sax. frai;., ed. Lyc }

(4i ArmîtfïïH exercilûs nosuL iirifito cupiéïne, isuemjp^ jecmnnt. (GuïlL Pic la v,. p,2(l4.)

(5) Voyez livre It, p. 42 et pa«ïm.

96 ÏÏÏSTOÏÏŒ DE LA CONQUETE

im Egheîsîg , abbé du monastère de Saint-Augustin , à Canterbury, et l'archevêque de Canterbury, Sttgand, le même qui avait sacré le roi Harold (1). On ne sait précisément ce qui se passa dans cette rencontre, s’il y eut un combat suivi dTun traité entre les deux armées , ou si la capitulation fut conclue avanl qu'ou en vînt aux mains* L’armée de Kent , à ce qu'il parait , stipula pour tous les habitants de la province, qui promirent de ne point résister davantage , sous la condition de demeurer , après la conquête, aussi libres qu’ils l'étaient auparavant (S)*

En traitant ainsi pour eux seuls, et en séparant leur propre destinée de la destinée nationale , les hommes de Kent ( s'il est vrai toutefois qu'ils aient conclu ce pacte ) firent une chose plus nuisible à la cause commune qu'avantageuse pour eux -mêmes ; car aucun acte du temps ne prouve que l'étranger leur ait tenu parole* et les ait distingués des autres Anglais, dans ses lois et ses mesures oppressives* L’archevêque Sligand, soit qu'il eût pris part à celle capitulation , soit qu’il s'y fût opposé en vain , conjecture plus conforme à son caractère fier et audacieux (3), quitta la province où l'on déposait les armes * et alla vers Londres , où personne encore ne songeait & se soumettre. Les habitants de celle grande ville elles chefs qui s'y étaient réunis avalent résolu de livrer une seconde bataille, qui, bien préparée et bien conduite, devait, selon toute apparence , être plus heureuse que la première (4).

Mais U fallait un chef suprême , sous le commandement duquel toutes les forces et toutes les volontés fussent ralliées; et le conseil national, qui devait nommer ce chef , lardait à rendre sa décision, agité et divsé qu'il ëLait par des intrigues et des pré tentions diverses. Aucun des frères dn dernier rot, hommes capables de tenir dignement sa place, n'était revenu du combat de Jïastings; Harold laissait deux fils encore très-jeunes et trop peu connus du peuplé; il ne parait point qu'on les ait proposés alors comme candidats à la royauté, Les candidats les plus puissants en renommée et en fortune étaient Edwin et Morkar, beaux-frères de Harold, chefs de ta Nortbiimbrie et de la Mercïe. Us avaient pour eux le suffrage de tous les hommes du nord de F Angleterre ; mais les citoyens de Londres, les habitants du sud, et quelques autres, leur opposaient le jeune Edgord , neveu du roi

fl) Chron* Willeîmi Tborm, p, 17SG*

(2) Ibid*

(3) Magnanimes enïm erat valdè et iattfttîmshfifr præ- «umpUcuplft» (Cfcrpn, Gervasîi OuiUia Menais, p* ICI*)

(4j Chron. saxon* frag., ed* Lye*

(5) Gmïb Pietay** pnjr. 205*— Wilîelxtl* Malmeib*, p* J02,

(G) cliroiï, saxon* frag*, ed* Lye-

(7) Episeopos non habebaul asserlores* (WiMelm* IVIalmeih*, pâK*102„)- Kordiin», pag* 608,

Edward quTon surnommait Ètheîing , ou l'illustre , m parce qu'il descendait de plusieurs rois (5). Ce jeune homme , d'un caractère faible » et sans ré put a Lion aequ ise , n'a v a î t pu h a la ne er , un an a ti p a r ava n t ,. la popularité de Harold; il balança celle des fils d'Alfgar* et fut soutenu contre eux par Slîgand lui-même , et par l'archevêque d'York , Eldred (6),

Parmi les autres évêques , plusieurs ne voulaient pour roi ni Edgar, ni les compétiteurs d'Edgar, et demandaient qu'on se soumit à V homme qui venait avec une bulle du pape et un étendard ben il (7)* Les uns agissaient en cela par un scrupule aveugle d'obéissance au pouvoir religieux , d'autres par lâcheté politique; d'autres enfin, étrangers d'origine 5 et gagnés d'avance par lé prétendant étranger, jouaient le rôle pour lequel ils avaient ëLé payés soit en argent soit en promesses» Cependant ils ne prévalurent point , et la majorité du grand conseil national arrêta son choix sur un Saxon, mais sur celui qui était le moins propre a commander dans des circonstances difficiles, sur le jeune neveu d'Edward* Il fut proclamé roi, après beaucoup d'hésîtatîons » durant lesquelles un temps précieux fut perdu en disputes inutiles (8). Son avènement ue rallia point les esprits divisés; Edwin et Morkar, qui avaient promis de se mettre à la tète des troupes rassemblées a Londres , rétractèrent cette promesse et se retirèrent dans leurs gouvernements du nord , emmenant avec eux les soldats de ces conLrëes , sur lesquels ils avaient tout crédit. Us espéraient follement pouvoir défendre les provinces septentrionales» séparément du reste de l'Angleterre* Leur départ affaiblit et découragea ceuxqui restèrent à Londres auprès du non v eau ro i ; l 'a ba t Le men t , fruîl d es di se o rde s ei viles 3 succéda au premier élan de volonté et d’ent h ousiaa in e ex cité pa r T i t r vasi o n ël ra n gè re ( 9) *

Pendant ce temps , les troupes normandes approchaient par plusieurs points, et parcouraient, en divers sens , les provinces de Surrcy, de Sussex et de liants , pillant , brûlant les villes et hameaux, massacrant les hommes eu ar mes ou sans armes (10). Cinq ceu t s cava 1 le r s s'avau eèrent j u sq u'au fa u h o urg .

méridional de Londres engagèrent le combat avec un corps de Saxons qui se présenta devant eux, et incendièrent , dans leur retraite , tous les M Liment s de la rive droite de la Tamise fil). Jugeant, par

(8) be die in diem tariliirs et dcieriüs, (Chroo* saxon, frai;., ed. Lyc*)

(9) Ità AngU qui, îo unâm coetmte» sentent tarn » poluîascnl pali-ise reforma re Ttiinam..,* (WilL Blaimesb* , p* 1Ü2.

(10) Villas cremat e hommesqitü tnlerBcere non ceasaüaL > Ro^cr* de Hoved*, p. 450.)

(11) Cremanlcs qiiidqukl mdifidorum citrà fimnen ïnvehêre. ( Guill, Pictav., pag* 205. — Orderic* Vitaîis,

p. rm.

DK L’ANGLETERRE* — LIVRE QUATRIÈME

im cette épreuve , que les citoyens n’élaient point encore décidés à renoncer à toute défense , Guillaume, au Heu de s’approcher de Londres et iPcn faire le ) siège , se porta vers l1 ouest et alla passer la Tamise

au gué de AVallingfort , dans Ja province de Berks. Iï établît dans ce lieu un camp retranché , et y laissa des troupes pour intercepter les secours qui pourraient venir des provinces occidentales; puis, se dirigeant vers le nord-est, il alla camper luimême à Bcrkhamsted , dans Ja province de Hartford 7 pour interrompre également toute communication entre Londres et la contrée du nord, et prévenir le retour des fils d’Àlfgar, s’ils se repentaient de leur inaction (î}« Par cette manoeuvre, la grande ville saxonne se trouva cernée de louscùtés; de nombreux corps d’éclaireurs en ravageaient les environs et en arrêtaient les approvisionnements, sans engager aucun combat décisif. Plus d’une Pois les habitants de Londres en vinrent aux mains avec les Normands; mais, par degrés, ils se fa liguèrent et furent vaincus, moins par la force de l'ennemi que par la crainte de la famine et par la pensée décourageante qu’ils étaient isolés de tout secours (si),

La bourgeoisie de Londres, comme celle de la plupart des grandes villes anglo-saxonnes , formait, sous le nom de hanse, une corporation municipale , à laquelle appartenait la police et le gouvernement de la cité. La présence du roi ne changeait rien à cct ordre de choses , et les bourgeois pouvaient même, sans sa permission, se réunir et délibérer en commun sur leurs affaires intérieures. A la Lète des chefs électifs de cette puissante association se trouvait alors un homme dont aucun historien n’a conservé le nom , et que le seul récit où il figure désigne par le Litre de hamwa?mdr c’està-dire, surveillant de la hanse (3). Il était perclus des jambes, par suite de plusieurs blessures qu’il avait reçues un mois auparavant à la bataille de Haslings , et obligé de se faire porter en litière partout où son devoir rappelait. Mais cette infirmité ne l’empêchait point de déployer un grand zèle pour les intérêts de la ville, et d'exercer une grande influence

} (1) GtiîIL Pktav.T p. 205, — Onlcric. Vl laits, p. 303.

(2) Video tes demüna se diulms «tare non possc. (Gu SH. GemeüceuaÈs, p. 988.)

(3) V. parmi les pièces justificative* l'extrait euUcr du manuscrit découvert à Bruxelles.

(4) Vulnera pro patrîa quùm mu nu me rasa roCépH,

l.cclicn vehitur, mohïlttate careus;

Omnibus ilie lamen primatibus imperat urbis,

Ejus et auxflio publies res agilur.

y (Manuicrit Je Drille Eh*; ri^rS iïty )

(K) llle quidem eau tu s cautè le gala reccpît,

Cordis et oceuUo cuudidil u\ llialamo.

(lbuL, rerj loi.)

(0) îiatu majores, omm ru vitale repulsâ, immnw

sur les déterminations delà bourgeoisie (4), H paraît ï(m que Guillaume, instruit de cette influence , Ht sonder par des émissaires les dispositions du hansward* mais qu’il n'en reçul aucune réponse, ni favorable ni hostile (5). Ferme et circonspect à la fois, ce chef d’une magistrature locale s’était habitué, suivant l’esprit de sa charge , à considérer, avant tout , le bien de la corporation qui Lavait choisi, et, malgré le patriotisme dont il avait fait preuve dans d’autres circonstances , l’idée de sauver Londres de la famine et du pillage l’occupait exclusivement.

Dès qu’il parut certain que la ville ne serait pas secourue, le hansward convoqua rassemblée des bourgeois , et proposa le premier de capituler avec Fennemi , aux meilleures conditions possibles (G).

« Honorables Frères, dit-il, vous voyez que <1 notre ville est cernée, les renforts que nous attenn dions n’arrivent pas. La banlieue est mise à feu et «à sang, et le découragement est parmi nous. A u mon avis, il n’y a plus qu’une ressource, c’est la ts prudence et l’adresse. L’ennemi ne sait pas encore « tout ce que nous souffrons, profitez de cet in- « slnnl, si vous m’en croyez, pour lui demander <£ la paix; maïs ayez soin de choisir pour ce message « un homme adroit, incapable d’être dupe, et qui k sache tromper au besoin (7). »

Ce conseil prévalut; mais le Saxon qui fut désigné pour remplir le rôle de parlementaire n’était pas un homme à lutter, en fait de ruses, avec le duc de Normandie. Arrivé au camp de Guillaume , il exposa son message et fit ses propositions d’un air libre et assuré , pour montrer que les bourgeois de Londres n’étaient pas encore réduits à implorer miséricorde (8). De son côté, le duc se garda bien de prendre un ton sévère et hautain : ü parut content des discours et des olfres du messager; mais intérieurement il s’en moquait, dit le narrateur contemporain (9). Il n’accepta expressément aucune condition, parla de ses droits sur l’Angleterre avec une conviction apparente; et, pour achever d’étourdir le négociateur, lui fit remettre des pré-

Aggregat , et verbis Lalibus alloquitur.

(ItfaijuïL-i'U Je BruneUes, irer* 705,)

(7) Ccnseo qua propice, si vohîs conslat hoacslum,

Ilosies dhm la team omnia quæ pâli mur,

Acritùs clocilis noster legatus ut hosli

Mîualur, vertus foliere qui saiagat.

{Ibid. , ter* 727.)

(8) Onfiüc qui reLulit decoians ser morte faceto

Utile fraternuro, non secïis acproprïutn,

$ed quiim vtx patutâ tenealur campe de vulpcs,

FjlÜlur à rege, fallcrc qiiem volait.

{Ibid ,r y et* 737.)

(9) Natoque pâlira laudat rex, atque ïatenter méplat

Quidquid ab Ansgardo uuatlus altulcraî.

{Ibid., vere 741.)

lût# sents <Pune valeur considérable (1)* Le Saxon n’eut pas le courage de réclamer la moindre garantie ; de reloue à Londres * il annonça que le duc Guillaume promettait à la ville paix cl sûreté sans aucune fraude , pourvu qu’on lui ouvrit les portes et qu'on lui prêté t serment (S). Pressé de questions, il ne put donner , de 1a part du due, aucune assurance positive, mais en revanche il loua beaucoup sa bonne mine, la sagesse de ses propos el sa libé- i râblé. Cette relation , si différente des bruits répandus alors sur la férocité du vainqueur de Haslings, fil succéder à une profonde terreur une confiance exagérée; on oublia les règles de prudence que le bansward avait tant recommandées , et Ton ne parla plus que d’aller sans retard porter au duc Guillaume les clefs de la ville (o),

La cour du jeune roi Edgar, sans armée, sans libre communication au dehors , était incapable de maîtriser les dispositions de la bourgeoisie , el de la forcer à courir les hasards d’une résistance désespérée. Le gouvernement, né au milieu du désordre, et qui, malgré sa popularité , manquait des ressources les plus ordinaires, se vit contraint de déclarer qu’il n’existait plus. Le roi lui-même, accompagné des archevêques S ligand et Eldred , et de WulsLaml, évêque de Worccstcr, plusieurs chefs de haut rang et les premiers (Feutre les bourgeois, vinrent au camp de Berkhamsted et y firent leur soumission pour le malheur du pays (4), Ils livrèrent des otages au duc de Normandie, lui prêtèrent le serment de paix et de fidélité; et, en retour, le duc leur promit , sur sa foi , d’èl re doux et clément pour eux. Alors il marcha vers Londres, et , malgré scs promesses , laissa tout dévaster dans son chemin (3),

Sur la route de Berkhamsted à Lordres , se trou* vait un riche monastère, appelé l'abbaye de Saint- Àlban , construit près des vastes ruines d’une ancienne ville municipale romaine. En approchant des terres de ce couvent, Guillaume remarqua avec surprise de grands abat i s d’arbres , disposés pour intercepter le passage ou pour le rendre difficile. II fil venir devant lui F abbé de Saïnt-Àlban , nommé Frilhrik : « Pourquoi , lui demanda le conquérant ,

« as-tu fait couper ainsi tes bois? — J’ai fait mon

(1) ïlle reirb rutila graciions oucratus ab aura.

(Zita fuient de Brunelle** Tur*l45,J

(2) Rex vohifi paeem dicit, proferlquo sahrietn

Vestris manda tis parel et absque dolis.

(ILiii . 1 vers

(3) AnnuU hoc vu] pis, juslum probat me senaî us*

ELpiienun refera eœcua uterquenegat,.,.

Reddere pur cîaves urbem, sedare furorem,

Oblato, quteruiU, tmmere eu ru manibUf,

( Tii Éfl

LA CONQUETE

« devoir, répondît le moine saxon, et si tous ceux joas « de mon ordre eussent agi de même , comme ils le h pouvaient et le devaient , peut-être n’aurais- tu « pa s pën é l ré aus si avau t d a n s no t re pa y s (6) . n G u i 1- I

laume n’alla point jusqu’à Londres ; mais s’arrêtant à la distance de quelques milles, il fit partir un nombreux détachement de soldats chargés de lui construire , au sein de la ville 3 une forteresse pour sa résidence (TJ*

Pendant qu’on hâtait ces travaux , le conseil de guerre des Normands discutait, dans le camp près de Londres , les moyens d’achever promptement la conquête commencée avec tant de bonheur (8). Les amis familiers de Guillaume disaient que, pour rendre moins âpres à la résistance les habitants des provinces encore libres, il fallait que, préalablement à toute invasion ultérieure, le chef de la conquête prît le Litre de roi des Anglais (0), Cette proposition était sans doute la plus agréable au duc de Normandie; mais, toujours circonspect, il feignît d’y être indifférent* Quoique la possession de la royauté fût Fobjet de son entreprise, il parait que de graves motifs rengagèrent à se montrer moins ambitieux qu’il ne l’était d’une dignité qui , en rélevant au-dessus des vaincus, devait en même temps séparer sa fortune de celle de tous ses compagnons d’armes. Guillaume s’excusa modestement et demanda au moins quelques délais, disant qu’il n’ëtaît pas venu en Angleterre pour son intérêt seul , mais pour celui de toute la nation normande ; que d’ailleurs, si Dieu voulait qu’il devint roi, le temps de prendre ce titre n’était pas arrive pour lut, parce que trop de provinces el trop d'hommes restaient encore à soumettre (10),

La majorité des chefs normands inclinait a prendre à la lettre ces scrupules hypocrites, et à décider qu’en effet il u’ëtait pas temps de faire un roi , lorsqu'un capitaine de bandes auxiliaires, Aimery de Thouars, à qui la royauté de Guillaume devait porter moins d'ombrage qu’aux natifs de Normandie, prit vivement la parole, et, dans le si) Je d’un flatteur et d’un soldat à gages , s’écria : u C’est trop de uiok des tic que de demander à des gens de guerre s’ils \ « veulent que leur seigneur soit roi; on n’appelle

point les soldais à des discussions de celte nature,

(4) Submismvnt se propie r cecessl talent, qtiod maximum oral in dammmi factum. (Chrome. *axtm., cil. Lye.)

(5) Chron. *ax,— Roger, rie Hovetl., p, 450,

(0) Citron. Jo. Speod*. p, 4o6,

(7) Præmi&ït hondouiam qui munUioneni inipsàconamteruiu urbe, moral urus intérim per vicma. (GuiU. PtcUv, p. 205.) *

(S) Consüleus comitalo* è Wormannid. (Ibid.)

(0) Rehcllem quemque tnsuiis ausumm.faeiîiüscoDlcrcnrium. (Ibid,)

(10) Rcsadhùc turbidas tsse, reberiarc non nulle*. (Ibid.)

im « et irai Heurs nos débats nu servent qu’à retarder u ce que nous souhaitons tous de voir s’accomplir « sans délai (1). » Ceux d entre les Normands qui, après les feintes excuses dé Guillaume * auraient osé opiner dans le même sens que leur duc, furent d'un avis tout contraire lorsque le Poitevin eut parlé, de crainte de paraître moins fidèles et moins dévoués que lui au chef commun. Us décidèrent donc unanimement qu’avant de pousser plus loin la conq uête, le duc Guillaume se ferait couronner roi d’Angleierre par le petit nombre de Saxons qu’il avait réussi il effrayer ou à corrompre (2).

Le jour de la cérémonie fut fixé à la fête de Noël, alors prochaine. L’archevêque de Canterbury , Sügand , qui avait prêté le serment de paix au vainqueur, dans son camp de Bcrkhamsted * fut invité n venir lui imposer les mains et a le couronner suivant l'ancien usage , dans réalise du monastère de l’Ouest , en anglais West-mynster , près de Londres. Stigand refusa d’aller bénir un homme couvert du sang des hommes et envahisseur des droits d’autrui. Mais Eldred, l’archevêque d’York , plus circonspect et mieux avisé , disent certains vieux historiens (3), comprenant qu’il fallait s’accommoder au temps et ne point aller contre l’ordre de Dieu , par qui s’élèvent les puissances (4), consentit à remplie ce ministère (5). L’église de l’Ouest fut préparée et ornée comme aux anciens jours où, d’après le voLe libre des meilleurs hommes de P Angle terre (6), le roi de leur choix venait s’y présenter pour recevoir Fin vest dure du pouvoir qu’ils lui avaient déféré. Mais cette élection préalable, sans laquelle le litre ! de roi ne pouvait èlre qu’une vaine moquerie et une insulte amère du plus fort, ireut point lieu pour le due de Normandie. Il sortit de son camp, et marcha entre deux haies de soldats jusqu’au monastère, où Pat tendaient quelques Saxons craiuüfe ou affectant une contenance ferme et un air de liberté, dans leur lâche et servile office. Au loin, toutes les avenues de l’cglïsc, les places » les rues du faubourg , étaient garnies de cavaliers en armes (7), qui devaient, selon d’anciens récits, contenir les rebelles,

(1) Ad hnjusmodl discep ta Utmem rarù aul nunquàm milite» acciti suni.*.., Non est diù Lrahendum uostra délibéraliane qaod»... (GullL Piçtii, p. 205*)

12) llle verd cmetilo vire» et alïenî ]ui is iiivasori manus imponei e reeusaviL (Gulll. Neuhiïgensïs tlisl. , cd, llearne, pag* 3.) — lo. Bromplon, paç. 9GL — Badiner* Bist,, p* 0* — Chron* Th. Wikos, ji. 21.

{3) Vir bonus ci prudens, (Chron. Walleri Hem inbord., p. 457.)

(4) Acutiùs intelligciis ccdendum esse tciupori, et dlvinaj nequaquàra restai endum ordi nat ion i. (Ibid., p. 457.)— Guilî* Neubrig., p. 3.

(5) SpirantcmadUiic roinarora et CtBilia in popuIimi*{tfotd,}

(ü) Thabeslaü menu. (Chron. saxon, passim.

et veiller à Ja sûreté de ceux que leur ministère ap- im pellerait dan» l’intérieur du temple (7), Les comtes, les barons, et les autres chefs de guerre 5 au nombre de deux cent soixante . y entrèrent avec leur due (8),

Quand s’ouvrît la cérémonie , Geoffroy , évêque de Coutauecs, montant sur une estrade, demanda, en langue française , aux Normands s’ils étaient tous d’avis que leur seigneur prit le titre de roi des Anglais, et, eu même temps, l’archevêque d’York demanda aux Anglais, en langue saxonne, s’ils voulaient pour roi le due de Normandie. Alors d s’éleva dans l’église des acclamations si bruyantes, qu’elles retentirent hors des portes jusqu’à l’oreille des cavaliers qui remplissaient les rues voisines. Ils prirent ce bruit confus pour un cri d’alarme, et selon leurs ordres secrets, mirent aussitôt le feu a lux inaîsons(IO). Plusieurs s’élancèrent vers l'église , et, à la vue de leurs épées nues et des flammes de P incendie, tous les assistants se dispersèrent, les Normands aussi bien que les Saxons (11). Ceux-ci couraient au feu pour l’éteindre, ecux-Ià pour faire du butin dans le trouble et dans le désordre £12). La cérémonie fut suspendue par ce lunmlLe imprévu, et il ne resta pour l’achever en toute hâte que le due, Parchevèque Eldred , et quelques prêtres des deux nations. Tout tremblants, ils reçurent de celui qu’ils appelaient roi, et qui , selon un ancien récit, tremblait tui-méme comme eux, le serment de traiter le peuple anglo-saxon aussi bien que le meilleur des rois que ce peuple avait jadis élu (13),

Dès le jour même, la ville de Londres eut lieu d’apprendre ce que valaiL un tel serment dans la bouche d’un étranger vainqueur; on imposa aux citoyens un énorme tribut de guerre et Fou emprisonna leurs otages (14). Guillaume lui-même, qui ne pouvait croire au fond que la bénédiction d’ Eldred elles acclamations de quelques lèches eussent fait de lui un roi d’Angleterre dans le sens légal de ce mol, embarrassé pour motiver le style de ses manifestes, tan têt se qualifiait faussement de roi par succession héréditaire, et lanLôt, avec toute frau-

(7) Gtrca monaslcrium in armis cl etpm prœsidio disposai* (Guil. PicLav., p. 2ÛG.)

(8) Ne qald doli et sedîUoois orirctur. -(Qrderîc* Vital.»

(9) Menas tic. anglican.

(10;l'Jammam ædibus imprudent er iûjecertint.(Guîll* Pictav., p. 20G.}

(lt) Multitude vtrorum ac mulicrum celer! 1er basHicà egressa est. (Orderic* Vital., p* 503.)

(12) Bt in perturbatioue sibî prîcdat diripereni* (Ibid*)

(13) Trepidaütes, super regem vehementer trementem, nfhcïum vis perchera ut, (Order. Vital., p.503*)

(14) TribuLütn ünposuU hommïbus vaklè sœvura, (Cbron. saxon. frag., ed. Lye.)

im cbhe, de roi par le tranchant de l'épée (1). Mais* s’il hésitait dans ses formules, il n'hésitait pas dans ses actes, et se rangeait à sa vraie place par l'attitude d’hostilité et de défiance qu’il gardait vis-à-vis du peuple; il n’osa point encore s’établir dans Londres ni habit® le château crénelé qu’on lui avait construit à la hâte. Il sortit donc, pour attendre dans la campagne voisine que ses ingénieurs eussent donné plus de solidité à ces ouvrages, et jeté les fondements de deux autres forteresses, pour réprimer , dit tm auteur normand, l'esprit mobile d’une population trop nombreuse et trop Hère (2).

Durant les jours que le nouveau roi passa à sept milles de Londres, dans un lieu appelé lïarking, les deux chefs saxons, dont la fatale retraite avait causé la soumission de la grande ville, effrayés de la puissauce nouvelle que la possession de Londres et le litre de roi donnaient à Fenvalnsseur, vinrent du nord lui prêter le serment que les chefs anglais avaient coutume de prêter à leurs anciens rois (3). Toutefois In soumission d’Edwin et de îllorkar n’en traîna point celle des provinces qu'ils avaient gouvernées, et l'armée normande ne se porta point en avant pour aller occuper ces provinces; elle resta concentrée autour de Londres et sur les côtes du sud et de l'est les plus voisines de la Gaule. Le soin de partager les richesses du territoire envahi l'occupait alors presque uniquement. Des commissaires parcouraient toute l'étendue de pays où l'armée avait laissé des garnisons ; ils y faisaient un inventaire exact des propriétés de toute espèce, publiques et particulières; ils les inscrivaient et les enregistraient avec soin et en grand détail ; car la nation normande, dans ces temps recules, se ru outrait déjà, comme on l’a vue depuis, extrêmement prodigue d'écritures, d'actes et de procès-verbaux (4).

On s'enquérait des noms de tous les Anglais morts en combattant; ou qui avaient survécu à îa défaite, ou que des retards involontaires avaient empêchés de se rendre sous les drapeaux. Tous les biens de ces trois classes d'hommes, terres, revenus, meu-

(!) Ego Wdlelmus rox hæraii tarie jure facttjs.— luore tTladii adeptes smn Aaslorum. (Rickeaii Thesaur.

linguarum seplentrionalium .,)

(2) Contra mobiütatem ingeniii ac ferï popuîL ( Gui IL Pîctav,, p. 208,)

(o) lb| ad o&âeqoîum ejus venerunt. (Ibid.)

{A) Cùm rex ipse regîsipie proeercs loca nova perlustrar^tiL, fada est taquisilio.diligenfl* (Dialogus de âcaocarîo, !□ notîs ad Mai h. Paris,)

(G) Spes omnis terra rum et Pumïarum atque redituum præehisa est. (Ibid.)

(0) Lllagnutn naroque repu ta boni frm vîtæ beneAcio sub Lninnci*. (Ibid,)

(7) Cûm, traetu temporis, devolis obsequîis, gratiam donimorum powedtssent, sine spe successions , fibi tantum

LA CONQUETE

hlcs, étaient saisis (3) les enfants des premiers étaient déclarés déshérités à tout jamais; les seconds étaient également dépossédés sans retour; et eux- mêmes, disent les auteurs normands, sentaient bien qu'en leur laissant la vie, l’ennemi faisait assez pour eux (fi); enfin les hommes qui n'avaient point pris les armes furent aussi dépouillés de tout, pour avoir m l'intention de les prendre : mais, par une grâce spéciale , on leur laissa l'espoir qu 'après de longues années d'obéissance et de dévouement à la puissance étrangère, non pas eux, mais leurs fils, pourraient peut-être obtenir des nouveaux maîtres quelque portion de l'héritage paternel (7). Telle lut la loi de la conquête, selon le témoignage non suspect d’un homme presque contemporain et issu de la race des conquérants (8).

L’immense produit de cette spoliation universelle fut la solde des aventuriers de tous paysqui s’étalent enrôlés sous la bannière du duc de Normandie, Leur chef, le nouveau roi des Anglais, retint premièrement, pour sa propre part, tout le trésor des anciens rois, l’orfèvrerie des églises et ce qu'on trouva de plus précieux et de plus rare dans les magasins des marchands (9)* Guillaume envoya une portion de ces richesses au pape Alexandre, avec l'étendard de Harold , en échange de la bannière qui avait triomphé à HasLings(ïO) ; et toutes les églises d’outre- mer où Ton avait chanté des psaumes et brûlé des cierges pour le succès de l'invasion , reçurent, en récompense , des croix, des vases et des étoffes d’or (11), Après la part du roi et du clergé, on fit celle des hommes de guerre, selon leur grade et les conditions de leur engagement. Ceux qui, au camp sur la Dive, avaient fait hommage pour des terres, alors à conquérir, reçurent celles des Anglais dépossédés ( J 2j ; les barons et les chevaliers eurent de vastes domaines, des châteaux, des bourgades, des villes entières ; les simples vassaux eurent de moindres portions (15). Quelques-uns prirent leur solde en argent; d'autres avaient stipulé d'avance qu'ils auraient une femme saxonne, et

(pro vol u ni a le domino rum) ptmîdere cœ[ieninL (Dialog, de Scacwrïo, jn notls ad Malh, Paris.)

(8) Rioardus Nîgelîus, Richard Lcuoir, ou Nûirot, évêque iTËty au douzième siècle.

(9) Guill, Pîetav., p. 200.

(JO) Ko ma me eeelesise sa ne U Pelrî pecuiiiam in auro algue ar&enlo om|i!ïamm tjuàm diclu créditais ml. (Ibid J

(U) Mm eedeshs Franci®, (Guill. Piclav. , p. 20G,)

(12) Chmn.de Korm. \ ajmd script, rer. fraude,, t.XJIL

(13) Doua cfoastds, doua citez,

Uona terres as vavassors ...

(Wace , Roman de Eou.)

Le mol vassal était alors synonyme d'homme de guerre. Iftirdict noble vassal... Frë$$miïi$ât 7 pour bravement.

DE i; ANGLETERRE.

tm Guillaume j dit la chronique normande, leur fit prendre , par mariage, de nobles dames, héritières de grands biens, dont les maris étaient morts dans la bataille. Un seul, parmi les chevaliers venus à la suite du conquérant, ne réclama ni terres, ni or, ni femme, et ne voulut rien accepter de In dépouille des vaincus. On le nommait Guilbert, fils de Richard : il dit qu’il avait accompagné son seigneur en Angleterre parce que tel était sou devoir ; mais que le bien volé ne le tentait pas ; qu'il retournerait en Normandie pour y jouir de son héritage, héritage modique, niais légitime, et que, content de son propre lot, il n 'enlèverait rien à autrui fl), lofto Le nouveau roi employa les derniers mois de j^7 Thiver qui termina l’année 1000 à faire une sorte de promenade militaire dans les provinces alors envahies. II est difficile de déterminer exactement le nombre de ees provinces et l'étendue de pays que les troupes étrangères occupaient et parcouraient librement. Toutefois , en examinant avec soin les récits des contemporains , on trouve des preuves, tout an moins négatives, que les Normands ne s’étalent point avancés, dans la direction du nord-est, au delà des rivières dont l'embouchure forme le golfe de Boston, et vers le sud-ouest, an delà des terres montagneuses qui bordent la province de Dorset. La ville iTOxford, située presque à distance égale de ees deux points opposés, sur la ligne droite tirée de l’un àTautre, ne s’étaiL point encore rendue; mais peut-être cette frontière idéale avait-elle été dépassée soit au nord soit au midi d’ Oxford. 1) est également difficile de le nier ou de l'affirmer, et de fixer à un instant précis la limite d'un envahissement toujours graduel.

Tout l’espace de terre occupé en réalité par les garnisons de Guillaume, et possédé par lui autrement que d’une manière nominale , en vertu de son titre de roi, fut en peu de temps hérissé de citadelles rt de châteaux forts (2); tous les indigènes y furent désarmés et contraints de jurer obéissance et fidélité au nouveau chef imposé par la lance et l’épée. Us jurèrent; mais, au Fond de leur coeur, ils ne croyaient pas que l’étranger fôt légalement roi de Y Angleterre ; et , à leurs yeux , le véritable roi , c’était encore le jeune Edgar, tout déchu et Loul captif qu’il était. Les moines du couvent de Pélerborough , dans la province de Northamplon , en

(1) Ue rapiiïâ quicquam possïdçre nolmt; suis conte □ tu $, aliéna respulL (Ordepie* Vital. , p, 008.)

f2) Æilifteavenint casieUa jmsim per banc regionem. (C h roo, saxon. Peag.,c(L Lye.)

(ôj llujLES enim regionis In coke arhUiahantur eum regem Fore. (Chron. saxon, Gihson.» p. J75.)

(4) God hit geintUge ! (Ibid.)

(3) IHobilcs puelke despieahïlïum ïudibiio armigerorum

donnèrent une preuve remarquable. Ayant perdu iotg leur abbé LeoFrik , a son retour de la bataille de l0j7 Tlastings, ils choisirent pour lui succéder leur prieur, nommé Brarnl ; et , comme c’était leur coutume de faire approuver par le chef du pays l’élection des dignitaires de leur couvent , ils envoyèrent Rrand vers Edgar. Selon la chronique du monastère , ils firent cette démarche parce que tous les habitants de la contrée pensaient qu’Edgar redeviendrait roi (5). Le bruit en parvint bientôt aux oreilles de Guillaume , et sa colère fut au comble, ü Depuis ce jour, poursuit le narrateur contempou rain , tous les maux et toutes les douleurs ont « fondu sur notre maison ; que Dieu daigne avoir u pitié d’elle (4) ! n

CeLte prière d’un moine pouvait être alors celle de tout habitant des provinces conquises ; car chacun y avait largement sa portion de douleurs et de misères ; pour les hommes , c’était l’indigence et la servitude ; pour les femmes , c’étaient les affronts et les violences, plus cruelles que loul le reste. Celles qui ne furent pas prises par mariage le furent par amours f comme on disait dans le langage des vainqueurs , et devinrent le joueL des soldats étrangers , dont le dernier et le plus vil était seigneur et maître dans la maison du vaincu,

« D’ignobles valets d’année , de sales vauriens , diu sent les vieux annalistes , disposaient, à leur fente taisie, des plus nobles filles, et ne leur laissaient « qu’à pleurer et à souhaiter la mort (b). Ces misén raides effrénés s’émerveillaient d 'eux-mêmes ; ils tt devenaient fous d’orgueil et de surprise, de se « voir si puissants , d’avoir des serviteurs plus riches tt que n’avaient jamais été leurs pères (G). Tout ce «qu’ils voulaient, ils se le croyaient permis; ils « versaient le sang au hasard, arrachaient le mor- « eeau de pain de la bouche des malheureux , et « prenaïenllout . l’argent, les biens 3 la terre,,» (7). »

Tel fuL le sort qui s’étendît sur les hommes de race anglaise , à mesure que la bannière aux trois lions avança sur leurs campagnes et fut arborée dans leurs villes. Mais celle destinée , partout également dure, prit des apparences diverses , selon la diversité des lieux» Les villes ne furent point frappées comme les campagnes; telle ville ou telle campagne le furent différemment de telle autre : autour d’un fond commun de misères , si l’on peut

patebant , et ah immundis nebüloiïibus oppressa t dedecus muni plombant. [Orderîc, Vital., p. 523. )

(G) Umlé sîbi lama potesUs cmanamt, ut ctienlea ditiore&haberenl quàm etimm in Neustriâ fuerant paréntèt.(Ord. Vital,, p- 523.)

(7) Abuccîs mîserorum ci bas abslrahentei, (Willelm.MaJmesbur.)

tm s’exprimer ainsi, il y eut des formes variées et i^j7 cette multiplicité d'accidents qu’offrent toujours les choses humaines. Par exemple , à Pevenséy, lieu de débarquement de l’année , les soldats normands partagèrent entre eux les maisons des vaincus ('!)♦ Ailleurs ce furent les habitants eux -mêmes qu'ils se distribuèrent corps et biens : eî , dans le bourg; de Lewes? selon un registre authentique (2). le roi Guillaume priL soixante bourgeois produisant chacun trente-neuf sous de rente; un certain Àsseïin eut plusieurs bourgeois payant seulement quatre sous de rente, et Guillaume de Caen eut deux bourgeois de deux sous (ce sont les propres mots du registre ) (3).

La ville de Douvres, a demi consumée par Pincombe, devint le partage d’Eudes, évêque de Bayeux 5 qui ne put , disent les vieux actes , en calculer au juste la valeur, parce quelle était trop dévastée (4). Il en distribua les maisons a ses guerriers 6t à ses gens; Raoul de Courbespine en reçut trois avec le champ d’une femme pauvre (5) ; Guillaume, fils de Geoffroy, eut aussi trois maisons et l'ancien hôtel de ville ou la balle commune des bourgeois {0). Près de Cqtcbester, dans fa province d'Essex, Geoffroy de Mandeville occupa seul quarante manoirs ou habita lions entourées de terres en culture (7) ; quatorze proprietaires saxons furent dépossédés par Engelry, et trente par un certain Guillaume. Un riche Anglais se remît, pour sa sûreté, au pouvoir du Normand Gaultier, qui en fit son tributaire (8); un autre Anglais devint serf de corps sur la glèbe de son propre champ (B). Le domaine de SLutlon, dans la province de Bedford , celui de Burton et la ville de Strafford , furent le partage de Guy de Rien court, 11 posséda toutes ces terres durant savtc. Mais Richard , son fils et son héritier, en perdit la meilleure partie en jouant aux dés contre le roi Henri , second successeur du conquérant.

Dans la province de Suffolk , un chef normand s’appropria les terres d’une Saxonne nommée Edive la belle (10), La cité de Norwich fut réservée tout

(1) Doome&day-bûûk, loin. 1, p, 20.

(2) Ibid,

(51 Villa de Caham&es, n burgenses de n sol. {Qoamesday-book, t* L p. 20.

(4) Pretium cjns non potiiil compulari quantum valebal* (Exlracta ex P* n, apud scriplares, ed* à Gale, p. 759.)

(5 J Dootoeaday book, L. 1. p. 9.

(6) ViUs, fil. GauiVedl IIJ, in qui bus «rat GibaUa btirgensinm. (Exlracta ex T>. il, à Gale, jj. 759.)

(7 j Dugdale’s baronage,

(8) Subrumi se in manu Wall cri l prn defensione suï (Doomeaday-book, U II, p. SCL)

(9) Quidam liber homo qui modo eJFectus est imus de villams. (Ibid., tom. I. p. 1,)

entière pour le domaine privé du conquérant : elle iooe avait payé aux rots saxons trente livres el vingt sous ^ d'impôt ; mais Guillaume exigea par an soixantedix livres, lin cheval de prix, cent sous au profit de sa femme , et en outre vingt livres pour le salaire de Toflicier qui y commandait en son nom (11). line forte citadelle fut b;Uie au sein de celte ville habitée par des hommes d’origine danoise, parce que les vainqueurs craignaient qu’elle n’appekU et ne reçût du secours des Danois qui croisaient souvent près de la côte (12), Dans la ville deDorchesler, au lieu de cent soixante-douze maisons qu’on y avait vues du temps du roi Edward, on u’en comptait plus que quatre-vingt-huit ; le reste était un monceau de ruines: è Warham , sur cent treize maisons, soixante-deux avaient été détruites (13) : à Brîdport , vingt maisons disparurent de même, et la misère des habitants fut telle , que , plus de vingt années après, pas une seule n’avait été rebâtie (14). Elle de W'îgbt , près de la côte du sud , fut envahie par Guillaume , fils d’Ûsbert, sénéchal du roi normand , et devint une portion de ses vastes domaines en Angleterre; il la transmit à son fils, puis â son petit-neveu Baudoin , appelé en Normandie Baudoin de Reviers, et qu’en Angleterre on surnomma Baudoin de I lie <1S)>

Près de W inchester, dans la province de Hauts, se trouvait le monastère de Ilida , dont i’abbé, accompagné de douze moines et de vingt hommes d'armes , était allé à la bataille de Hastings et n’en était point revenu (16). La vengeance que le conquérant exerça contre ce monastère fut mêlée d’une sorte de plaisanterie ; il prit sur les domaines du couvent douze fois la portion de terre suffisante pour solder et entretenir un homme d’armes, ou, selon le langage du temps, douze fiefs de chevaliers, avec une portion de capitaine, ou un fieF de baron, comme rançon du crime des treize hommes qui avaient combattit contre lut (17). Un autre fait qu’on peut citer parmi lv$Jùÿeu$ê$é$ de la conquête, c’est qu'une jongleresse, appelée Adeline, figure sur le rôle de partage dressé pour la même province,

(!0) Edeva fa i r a. (Damnes d a y- bout, L ï,p*285.)

(11) Modù leddit LXX, lib, pensas régi, et C. sol i dos de

gmutnè et astureonem, et XX Bbm hlancas co-

mUL (Ibid., t. Il, p, 5(3.)

(1 2) Dp nos tn aaxllîtim dtJüa reri pare potes t. (Guill. Pictav,, p. 2QS.)

(15) ïïüornesday-book.

(14) Ibid*— Extrada à Gale. p. 764.

(15) ïnaulara Vectam conqulûvît. (Monaat, aügtic., L II, p. 905*

(10J Voyez livre 111, pag.S6*

(17) Prb abbale îiaromamunam^ct pro ringulis monaebis qui cum abbale iu hélium procédera ni , singula Feoda mititum* (MoDaat* anglic,, t* t, p. 210*)

DK 1/ ANGLETERRE,

iQ0â comme ayant reçu fief et salaire de Roger, Dim des 1(Jj7 comtes normands (1),

Dans la province de lïcrlford, un Anglais avait racheté sa terre par le payement de neuf onces d’or (3) ; et cependant , pour échapper a une dépossession violente, il fut obligé de se rendre tributaire d’un soldat appelé Vigol (5)* Trois guerriers saxons , Thurnoth , Waltheof et Thurman , associés en fraternité d'armes, possédaient auprès de Saint- Alban un manoir qu’ils avaient reçu du chef de l’abbaye , à condition de la défendre par l’épée, s’il en était besoin. Ils remplirent fidèlement cet office contre les envahisseurs normands; mais, vaincus par te nombre et contraints de fuir, ils abandon nèrcnl leur domaine. Ce domaine échut alors a Robert de Toc nés, l’un des cavaliers normands qui , portant un cygne sur leur ce u, formaient une confrérie de braves, sous le nom de chevaliers du cygne (4); mais Robert et ses gens eurent bientôt a défendre leur nouvelle propriété contre les trois Saxons* qui , à fa tète dTuae bande d’amis, les attaquèrent subitement , et brûlèrent leurs propres maisons. Ils combattirent jusqu’au moment où, enveloppés par l'ennemi plus nombreux , ils furent saisis et pendus comme rebelles, selon la loi de la conquête (5).

Ces faits, pris au hasard entre des milliers d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer, suffisent pour que le lecteur se figure les scènes tristes, maïs variées, qu'offraient en même temps plusieurs provinces anglaises du sud et de l'est , tandis que le roi normand s’installait dans la Tour de Londres, Cette forteresse, construite à l’un des angles du mur de la ville, vers l’orient , près de la Tamise , reçut dors le nom de Tour Palatine , nom formé cFun vieux litre romain que Guillaume portait en Normandie, conjointement avec ceux de doc ou de comte. Deux autres forteresses, hàtres à l’occident, et confiées à la garde des Normands Ray nard et Gilbert de Mon s fichet, prirent chacune le nom tic leurs gardiens (6). La bannière aux trois bons fut arborés sur le donjon de Guillaume, et, sur les deux autres, flottèrent celles de Baynard et de Mon fi chef. Mais ces capitaines avaient tous deux juré d’en faire descendre leur drapeaux, et d’y élever celui du roi leur seigneur è son premier commandement, a son commandement proféré avec colère ou sons colère, soutenu par grande ou petite force , pour cause de délit ou

(!) Et Adelîüû joculalmc unam virgalam quatû FU^. cornes derUL «L (Doamcsday-btHik, t. il, |>. 5S,)

(2) Terrant suam émit à Y\\ rege novem uacias au ri, (Ibid., t* I, p, 157,)

(3) Ibidem.

(4) Aijilliiî famosis mHilibns qui à cyçni nomme intitulabanlur. (Math. Paris . Vil» abbatnm San:ti Al boni * p. 40 d

sans délit, comme disent les actes du siècle (6)- ^ Avant de faire , au bruit des trompettes, leur 1(*? première entrée dans leurs tours , avant de les garnir de leurs hommes de service, ils avaient mis leurs mains entre les mains du roi normand , et s'étaient reconnus eux-mêmes pour ses hommes de service et de foi. Ils avaient promis, en un mot ,?de subir , comme un arrêt juste et légal, leur sentence de dépossession , si jamais ils se rangeaient volontairement contre leur sire, et séparaient leur bannière de la sienne.

Ce qu’ils jurèrent au chef de la conquête, d’autres le leur jurèrent aussi, et d’autres encore firent à ces derniers le même serment de foi et d’hommage* Ainsi la troupe des conquérants, quoique éparse et disséminée sur le territoire des vaincus, resta unie par une grande chaîne de devoirs , et garda la même ordonnance que sur ses vaisseaux de transport ou derrière scs redoutes de Haatings. Le subalterne devait foi et service à son supérieur militaire, ou à celui dont il avait reçu en fief soit des terres , soit de TargenL Sous cette condition , les mieux partagés dans tes divers pillages, dans les différents gains de l'invasion , donnèrent une part de leur superflu è ceux qui avaient eu moins de bonheur ; les chevaliers reçurent des barons, et les simples hommes d’armes de leurs capitaines ; à leur tour les hommes d’armes donnèrent aux écuyers, les écuyers aux sergents, les sergents aux archers et aux valets, En général , les riches donnèrent aux pauvres; mais les pauvres devinrent bientôt riches, par les profits de la conquête : et ainsi, parmi ces classes de combattants, que te tangage du siècle distinguait (8), il y eut de grandes fluctuations, parce que les chances de la guerre portaient rapidement les hommes des derniers rangs vers les premiers .

Tel qui avait passé la mer avec la casaque matelassée et Tare de bois noirci du piéton, parut sur uu cheval de bataille , et ceint du baudrier militaire, aux yeux étonnés des nouvelles recrues qui passèrent la mer après lui. Tel était venu pauvre chevalier, qui bientôt leva bannière , comme on s’exprimait alors, et conduisit une compagnie dont le cri de ralliement était son nom. Les bouviers de Normandie et les tisserands de Flandre , avec un peu décourage et de bonheur, devenaient promptement, en Angleterre, de hauts hommes, d’illustres barons ; et leurs noms , vils ou obscurs sur l’une des

(8) CajiU pcrierunE, [Math. Paris, Vïtæ ablmtum Sancli Allia ni, |>. 46.

(Gj Gasletlura Barnardi, Baynard caslle. {Maillant!1® His- Lory of London.)

(7) Ducanpo, noies sut* Joinville*

(8) Goule, baron et chevalier, conte, baron et vavassor. (Anciennes (Kjéaies normandes.)

mes rives du détroit, étaient nobles et glorieux sur ÏM7 l’autre.

h Voulez-vous savoir, il il un vieux rôle en îanfc guc française, quels seul les noms tics grands h venus cVoulrc mer avec te conquéra ni Guillaume *s à la, grande vigueur (1)? Voici leurs surnoms n comme on les trouve écrits , mais sans leurs noms u de baptême qui souvent manque ni ou sont chan- « gés : c'est Mandevilîe et Dantleville, Omfre ville « et Domfrevîlle, Bouteville et Estoute ville , Mo- « hun et Rnhun, Biset et Basset, Malin et Maïvoî- « èin„*. i> Tous les noms qui suivent sont pareillement rangés de façon â soulager la mémoire par la rime et l'allitération. Plusieurs listes du même genre et disposées avec le même art se sont conservées jusqu'à nos jours ; on les trouvait jadis inscrites sur de grandes pages de vélin dans les archives des églises , eï décorées du titre de livre des conquëreurs (2). Dans Tune de ces listes , tes noms sont disposés par groupes de trois : Bas Lard * Brassard , Raynard; liigot, Ragot, Talbot; Toret T Trivet 3 Rouet ; Lucy, Lacy, Bercy (3)*.** Un autre catalogue des conquérants de l'Angleterre , longtemps gardé dans le trésor du monastère de la Bataille , contenait des noms d’une physionomie singulièrement basse et bizarre, comme Bon vilain et Boute vilain , Trousse tôt et Troussebout, l'Engayne et Longue- Épée, OEî l-de-hœ u f et F r o n t-d c-bœu f (4) . . . . En fi n plusieurs actes authentiques désîgnen t comme chevaliers nurmamîsen Angleterre, un Guillaume le char* retier , un Hugues le tailleur , un Guillaume le tambour (K) ; et 9 parmi les surnoms de cette chevalerie rassemblée de tous les coins de la Gaule , figurent un grand nombre de simples noms de villes et de pays : Saint-Quentin, Saint-Maure, Saint-Denis, Saint-Malo, Tournai, Verdun, Fis mes, Chtflons (G), Chaunes, Étampes, Rochefdrt, La Rochelle, Ca~ hors (7), Champagne, Gascogne*,., Tels furent ceux qui apportèrent en Angleterre les litres de noble et de gentilhomme , cl les y implantèrent à main armée pour eux et pour leurs descendants (S).

Les valets de l'homme d'armes normand , son écuyer, son porte-lance, furent gentilshommes en Angleterre ; Ils devinrent tout a coup nobles à côté

(T ) Les noms des grarnlz delà la mer Ke vrndrent od le conquérour,

William bastard de graunlYÎgour.

(Cbrorti. Jp. fij tmiplun , pig. %].)

(5) Tous les grau t s seignors après nommés, comme il est escrlt en le livre des conquérors* (Lclandi CollecUinea,

(3) Hearne, COlL script. angL

(4) Collection des historiens de Normandie, p. 1023,

0) Menas!, anglic,, t, IL

(6) Devenu par corruption Chaloner*

(7} Devenus par corruption Kochford f EokelXj €ha-

LA CONQUÊTE

du Saxon autrefois riche et noble lui-mème , main- iogs tenant cou rbé sous l'cpëe de ï Të U ia nger , ex pu Isë d e i on la maison de ses aïeux , n'ayant pas où reposer sa tète (9), Cette noblesse naturelle et générale de tous 1 les vainqueurs froissait en raison de l'autorité ou de T importance personnelle de chacun d'eux. Après la noblesse du roi normand . venait celle du gouverneur de province , qui prenait le titre île comte j après la noblesse du comte venait celle de son lieutenant, appelé vice-comte ou vicomte ; et ensuite celle des gens de guerre, suivant leurs grades, barons y cher allers ? écuyers ou sergents, nobles inégalement . maïs tous nobles par le droit de leur victoire commune et de leur naissance étrangère.

Avant de marcher à la conquête des provinces du loft nord et de l'ouest, Guillaume, toujours prévoyant, voulut déposer en lieu sùr le butin qu'il avait enlevé dans J es provinces déjà conquises, et trouva que ses nouvelles richesses ne seraient nulle part mieux en sûreté que dans son propre pays. Près de mettre à la voile pour retourner en Normandie , il confia la lieutenance de son pouvoir royal à son frère Eudes , et à Guillaume, fils d’Osbert. À ces deux vice-rois furent adjoints d’autres seigneurs de marque , comme aides et comme conseillers : Hugues de Grantmesnil, Hugues dcMontfort, Gaultier Giffard et Guillaume de Garenne (10). Ce fut à Pcvensey que se rendit le nouveau rot , afin de s'embarquer au lieu même où il était venu aborder six mois auparavant; plusieurs vaisseaux l'y attendaient, pavoises en signe de joie et de triomphe (11), Un grand nombre d’Anglais s'y étaient rendus par sou ordre, pour passer le détroit avec lui. On remarquait parmi eux le roi Edgar d * l'archevêque S ligand , iïitîmk, abbé de Saint-Âlban , les deux frères Edwîû et Morkar, et Wallheof , fils de Siward, qui n'avait pu combattre à la journée de lïastings. Ces hommes, et plusieurs autres que le vainqueur emmenai! aussi, devaient lui servir d'otages et de garante du repos des Anglais, et il espérait d'ailleurs que privée , par leur absence , de ses chefs les plus puissants et les plus populaires, cette nation serait i moins remuante et moins hardie à $e soulever (12),

i vorihj ele. D’autres noms véritablement français ont êlé défiguré* de diverses manières, comme de la Haye, Hartf» la Souche, Zou ch; Ou «aot-da-chevreau, Sacheverelty etc.

(8) Ces deux mots, maintenant anglais, sont de pure extraction normande, cl rTont aucun équivale ni dan s l'ancienne langue anglo-saxonne,

(9) Won ha beu les ubi recllnarent caput. fForduni Uisto-

rte, p.698.) ï

(10) GnilL Pictav., p. 209,

(11) More vcteruiu, ai bis velis adomatSD. (Jbîd.)

(12) LUohsidee quorum salua.,. ul cens Iota minus ad rebellionem valerct, spolia la principibtUi (Ibid,)

1007 Dans le port où pour la première fois il avait mis le pied en Angleterre, le conquérant distribua des présents de toute espèce à ceux de ses gens d’armes qui repassaient la mer, afin, dît un auteur normand, que mil d'entre eux, à son retour, ne pût dire qu’il n’avait pas gagné à la conquête (IJ* Guillaume, si l’on en croit le même auteur, son chapelain et son biographe , apporta en Normandie plus d’or et plus d’argent qu’on ri1 2 3 4 5 * * * 9ën avait jamais vu dans toute la Gaule (â)* Les monastères et le clergé des églises rivalisèrent d’efforts et de zèle pour fêter le Vainqueur des Anglais, et ni moitiés ni prêtres, dit l'historien, ne restèrent sans récom* pense (5). Guillaume leur donna de For en monnaie, en vases et en lingots* et surtout des étoffes brodées qu’ils étalèrent sur leurs autels, où elles faisaient l’admiration des voyageurs (4). Il parait que, dans ce siècle , la broderie à l'aiguille en lil d’or était un art où excellaient les femmes anglaises; la navigation de ce pays, déjà fort étendue, y portait aussi beaucoup d’objets précieux inconnus dans le nord de la Gaule {£). Un parent du rot de France, nommé Raoul, vint, avec une suite nombreuse, à la cour ternie par le roi Guillaume durant la solennité pascale. Les F rançais , non moins que les Normands, considéraient avec une curiosité mêlée de surprise les vases ciselés, d’argent et d'or, apportés d’Angleterre* et surtout les coupes à boire des Saxons , faites de grandes cornes de buffle décorées de métal aux deux extrémités (G), lis s’émerveillaient de la beauté et de la longue chevelure des jeunes Anglais , otages ou captifs du roi normaud (7)* u Ils remarquèrent , dit F historien ,

« ces choses et beaucoup d’autres également nou- <s voiles pour eux , afin de les raconter dans leur pays (8). »

Pendant que cet appareil de fête était déployé sur Tune des rivés du détroit, sur l’autre [insolence des vainqueurs se faisait sentir à la nation subjuguée. Les chefs qui gouvernaient les provinces conquises accablaient à l’envi les indigènes , soit gens de haut rang , soit gens du peuple , d'exactions , de tyrannies et d’outrages. L’évêque Eudes

(1) Ut opimuiD fruetnm Victoria seenm omnea pcrcepisse gaudèreut. (Guill. Piclav. , p* 209,)

(2) (JuanUim exditione Lritim GaUiarimi vixcolligereUir. (tbid,, p, 210.)

(3) Qnam pielatem ipso confealim lucro muliiplici recompeosavit. (Ibid., p. 21 b)

(4) Voluptuoaum est ea perspeclare bospHibus maximis.

(5) Anglicæ ns lionis fœminffi mullùm acu et anrï lexUirâ,

viti egregîè fn onrni valent arlificki* Infèrent et négocia to¬

res qui longimjuas regîoues adeunt,,, (Ibid.)

^0) Cwriosè bi cum Norman nis cemebant vasa anrea et

— LIVHE QUATRIÈME. 10IÎ

et le fils d’Osbert , orgueilleux de leur nouvelle ic3û7 puissance. méprisaient les plaintes des opprimés, et leur révisaient toute justice (9) ;si leurs hommes d’armes pillaient les maisons ou ravissaient les femmes des Anglais, ils les approuvaient et punissaient le malheureux atteint par ces injures , qui osait en gémir tout haut (10), L excès de la souffrance poussa les habitants de la côte de l’est à tenter de s’affranchir des Normands, à l’aide d’un secours étranger. Eus tache, comte de Boulogne , le même qui, sous le règne d’Edward, avait occasionné tant de tumulte en Angleterre (1 1 ), était alors en discorde et en inimitié avec le roi Guillaume , qui retenait son fils prisonnier. Eus tache était renommé pour son habileté militaire , et d’ailleurs son ancienne parenté avec le roi Edward le faisait presque regarder alors comme un allié naturel par la nation anglo-saxonne.

Les habitants du pays de Eent envoyèrent donc un message à Eus tache , et lui promirent de l'aider à prendre Douvres, s'il voulait faire une descente cl les secourir contre les Normands, Le comté de Boulogne y consentit , et aborda près de la rade de Douvres à la faveur d’une nuit obscure. Tous les Saxons de la contrée voisine se levèrent en armes : Eudes de Bayou* et Hugues de MüUtfort , les deux commandants de la ville, sf étaient rendus au delà de la Tamise avec une partie de leurs soldats* St le siège eût pu durer seulement deux jours, les habitants des provinces voisines seraient venus en grand nombre se réunir aux assiégeants (12) ; mais Euslachc et ses hommes essayèrent mal à propos d’enlever le château de Douvres à Fimprovïste ; ils éprouvèrent une résistance inespérée de la part des Normands , et se découragèrent après ce seul effort. Un faux bruit de rapproche d’Eudes , qui revenait, disait-on, avec le gros de ses troupes, les frappa d’une terreur panique. Eus tache de Boulogne fit sonner la retraite; ses hommes d’armes se précipitèrent en désordre vers leurs vaisseaux, et la garnison normande, les voyant dispersés, sortit de la vîllc pour les poursuivre* Plusieurs tombèrent , en fuyant, du haut des rochers escarpés

argente*»... au t corinbus bubatinîs,.* (Guill. Piclav., p.2II).

(7) Ciinigeros al tînmes plagæ aquilon aria..,, nec enim puellari venustnli cedebant. (Ibid.)

(8) Guill. Piclav., p. 211.

(0) Nimlâ cervicoâitàte tumehant et damom Anglorum despiciebanl, (Orderic, Vital., p. 507.)

(!0) Armigeros suos immodicas prædns et incestes rapt us facientes vi tuebantur. (Ibid.)

(H) Pridem ïnimictlsimus. (Guill. Piclav*, pag. 212,)

Voyez !iv. III, pages 70.

(12) Auetïor hostium numéros nltafîofjbu s accederei, si biduana obsidio lleret. (Grderic. YÜal..p* 508.)

THIERRY

ioc7 sur lesquels la ville de Douvres est assise. Le comte ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval . , et les insurgés saxons regagnèrent leurs maisons par des chemins détournés (1), Telle fut 1 issue de la première lent ali ve faite en Angleterre pour renverser la domination normande ; Eustache se réconcilia peu de temps après avec le duc de Normandie 5 et , oubliant ses alliés d’un jour, brigua les richesses et les honneurs que leur ennemi avait à donner (â). Dans la province de Hereford, au delà de la grande chaîne de montagnes qui avait autrefois protégé Fin dépendance des Bretons, et qui pouvait servir encore de rempart à celle des Anglais, habitait, avant riuvasion , sur des terres qu’il avait reçues de la muni licence du roi Edward , un Normand appelé Richard , fils de Scrob. C’étâîl un de ces hommes que les Saxons avaient exceptés de la sentence d’exil rendue en l’année 10=j2 contre tous les Normands vivant en Angleterre. Pour prix de ce bienfait , le fils de Scrob , au débarquement de Guillaume , devint chef d’intrigues pour la conquête, établît des intelligences avec les envahisseurs, et se mil à la tête de quelques corps de soldats originaires de la Gaule, et demeurés, depuis le règne d’Edward , dans les châteaux voisins de Hereford. 11 se cantonna avec eux dans ces châteaux, et, faisant des sorties fréquentes, il entreprit de forcer les villes et les bourgades voisines a se soumettre au conquérant. Mais la population de l’ouest refusa , disent de vieux récits , d’obéir à la conquête (5), et, sous la conduite du jeune Edrik , fils d’Alfrik , se leva pour repousser les attaques du fils de Scrob et de ses hommes d armes.

Le jeune chef saxon eut l’art d’intéresser a sa cause plusieurs chefs des tribus galloises, jusque-là ennemies mortelles des habitants de 1 Angleterre (■!)* Ainsi la terreur des Normands réconciliait, pour la première fois , les Cambriens et les Teutons de la Bretagne, et faisait ce que n’avait pu faire, en d'autres temps, l’invasion despaïens dit Nord* Soutenu par les habitants du pays de Galles, Edrik prit avec succès l'offensive contre Richard , fils de Scrob, et ses soldats, auxquels les chroniques du temps donnent le nom de châtelains de Hereford (5). Trois mois après te départ du roi Guillaume pour la Normandie , il les chassa du territoire qu’ils

(X) Àngîi per diverlïeula plnra evaserunt. {OrderiC.YU&L, p. 508.)— Guïlk Pîcttv,, p, 212.

fî) Outil- Piclav, 1 — Ôrderrc. Vital. (Ibid.)

gî) Canqm&sLui parère, (Âlonast, anglic. , t. Il, p* 221 *)

(4) Acciiis sibi in auiilimn regibus Wal tanorum . (Florent. Wigorn-, p. G3b.)

(5) Hereford eu s es castellont. (Flor, Wigorn , Ibid.)-" Citron. s*tkoû. frag., ed, I.ye.

(6) Ad pontem amnU Lugge. (Chrome. Mson.Fragni,, ed. I.ye-5

LA CONQUÊTE

occupaient , pilla leurs cantonnements , et délivra mi tout le pays voisin tîc la rivière de Lugg (6)* Au sud de celle contrée, sur les cèles qui bordent le long golfe où sc jette la Saverne t et au nord , sur les terres voisines des montagnes , il n’y avait encore, dans ce temps, ni postes militaires établis par les Normands , ni châteaux forts bâLis ou possédés par eux. La conquête, si P.on peuL s’exprimer ainsi, iry était point encore parvenue; scs lois n’y régnaient point, son roi n’y était nullement reconnu, non plus que dans toute la partie septentrionale de l’Angleterre, depuis le golfe de Boston jusqu’à la Tweed*

Au centre , les coureurs ennemis tenaient librement la campagne ; mais beaucoup de villes fermées ne s’étaient point rendues ; et même, dans le pays où l’invasion paraissait accomplie, les conquérants n’étaient p*is sans alarmes; car des messagers, partis des contrées où l'indépendance régnait encore, allaient secrètement de ville en ville rallier les amis du pays, et relever les courages abattus par la rapidité de fa défaite (T). Sous les yeux de l'autorité é Iran gère, d îs pa ra issa i t chaque j o u r qu elq u u n des hommes le plus en crédit parmi le peuple; ceux qui, dans la première terreur, s’étale ut rendus au camp de Guillaume , et lui avaient prêté le serment de paix cl de soumission , étaient invités , par des adresses patriotiques, à rompre leur pacte avec l é- Irangcr, cl à suivre le parti des gens de bien et des braves (8). l:n chef saxon, nommé Kox (0), recul de semblables messages, au nom de la vieille liberté anglaise, et n’en tint aucun compte ; irriLés de sou refus, les conjurés lui envoyèrent des ordres, puis des menacés, et, comme il persistait toujours dons son amitié pour les vainqueurs, les menaces furent exécutées, et il périt dans une émeute, malgré la protection étrangère (10). Les historiens normands le célèbrent comme un martyr de la foi jurée, digne d’être cité partout comme exemple, et dont la gloire doit vivre d’âge en âge (13)*

La nouvelle de cette agitation et de ces manœuvres énergiques, parvenue à Guillaume dans sa province de Gaule, le força de précipiter son retour en Angleterre* II s’embarqua au port de Dieppe, au mors de décembre, par une nuit Froide, et, à son arrivée, t! mit dans les places fortes de la pro-

(7) RtçîonnLim de prâVîsconsplralïontÎKis tracta os. (Gu HL Pïctav.* p,

(8) Ut. extraneoi desereus, opütaonù& honmium suse na~ lionîs voluütatem ièqueremr. (Ibid.)

(VI) Coxa cornes* (Ibid.)

(Î0) LH Uberlalcm â préavis traditam dstfenderel-.îlle popolàniim oïlium permet i , qoàm fidd inVcgrilaiera ternerare, maliiît. (Héd.)

(1t) Morte oceidii immerUè.et qnam deceat propagavï,ot visât lausejus, algue per exeroplum oriatur. (Ibid.)

1ÜS7

vince de Stissex de nouveaux gouverneurs , choisis en Normandie parmi les hommes auxquels il se liait le plus* U trouva clans Londres une fermentation sourde qui semblait présager quelque mouvement prochain ; craignant que ses trois châteaux forts * avec leurs tourelles garnies de machines! ne Fussent pas capables de le protéger contre une insurrection populaire, il résolut d’en prévenir ou d’en éloigner le moment, et déploya sa ruse, cette ruse de renard que les vieux historiens lui attribuent (1), pour assoupir l’esprit patriotique qu’il désespérait de briser.

It célébra, en grande pompe, à Londres les fêtes de Noël, et, rassemblant autour de lui plusieurs des chefs et des évêques saxons, il Les accabla de fausses caresses; il se montrait plein d’ai&hilité, et donnait à tous venants te baiser de bienvenue (2) : si Ton demandait, il accordait ; si l'on conseillait, il écoutait : tous furent dupes de ses artifices (5).

Après avoir ainsi gagné une partie des gens en crédit, le roi Guillaume se tourna vers le peuple; une proclamation, écrite en langue saxonne, et adressée aux habitants de Londres, fut publiée en son nom, et lue à haute voix dans les églises e! sur les places de la ville* « Apprenez tons , y disait-il, it quelle est ma volonté* Je veux que, tous tant « que vous êtes, vous jouissiez de vos lois nalro- « nal es, comme dans les jours du roi Edward ; que u chaque fils hériLede son père, après les jours de « son père; et que nul de mes hommes ne vous u fasse aucun tort (4). >i À cette promesse, quelque peu sincère qu’elle fût, ÎWervescence se calma dans Londres ; le soulagement présent rendit les esprits moins disposés à courir les chances périlleuses d’une grande opposition au pouvoir. Exemptés pour un moment des trois fléaux que la con* quête avait apportés en Angleterre, les violences, les lois étrangères et Pcx pr opilation , les habitants de la grande cité saxonne abandonnèrent la cause de ceux qui souffraient, et, calculant le gain et la perte, résolurent de se tenir en repos. Un ne sait combien de temps ils jouirent des nouvelles concessions du vainqueur; mais ïh le laissèrent alors s'éloigner impunément de Londres, avec Petite de ses soldats, pour aller subjuguer les provinces encore fibres.

fl) CallirittaE? régis vu! pin A (Waib. Paris, Vite abbal* Sancti Al ha ni , p. 50.)

(2) Oui cher ad oaeula miilahaL [Orderîc* Vital., p*o09.)

(3) Si qmd orabant concedehat, si awàüabanL àül suggerehaut ausculta bat ; deserlortts ttàc a rtc rfiducLinUlr, (Ibid.)

(4) «....And ic Win ifaœL sole cyld bco bis feeder irfnomc aficr hia fahhM'dæ&ç, (MamàoiTi lUsiory of London, p* 28*)

(5) El lune prafectus est ad tiefiia-srire.(Cbroti* sas, frag^ ed. Lyc.)

(0) iurcsUssimi morlaUlnis galüri gtmeria* (Ordér. Vital.* p. 510*)

Le roi normand se dirigea d'abord vers le sud- ioîüj ouest , et traversant les hauteurs qui séparent les provinces de Dorset et de De von, il marcha contre Excter (ÎS). C’est dans celle ville qîiâpès la bataille de Hastiags , s'était réfugiée la mère de Harold ; elle y avait rassemblé les débris de ses richesses , qu’elle consacrait à la cause du pays pour lequel son ii ls était mort* Les citoyens d'Exeter étaient nombreux et pleins de zèle patriotique ; l'histoire contemporaine rend d'eux ce témoignage que, jeunes ou vieux, ils haïssaient à la mort les envahisseurs d1 mitre-mer {0}. Us fortifiaient leurs tours et leurs murailles , faisaient venir des hommes d ar~ mes de toutes les provinces voisines, et enrôlaient, à prix d'argent, les navigateurs étrangers qui se trouvaient alors dans leur port* Us envoyaient aussi des messages aux habitants des autres villes pour les inviter à se confédérée avec eux (7) , se préparant de toutes leurs forces contre le roi de race étrangère, avec lequel jusqu'à ce moment, disent les chroniques, ils n avaient rien eu a démêler (8).

L’approche des troupes d'invasion fut annoncée de loin aux habitants d'Exeter par la nouvelle de leurs ravages ; car tous les lieux par où elles passèrent furent entièrement dévastés (9). Les Normands s'arrêtèrent à la distance de quatre milles, et c’est de là que Guillaume envoya aux citoyens l’ordre de se soumettre , et de lui prêter le serment de fidélité,

« Nous ne jurerons point fidélité, répondirent-ils, u à celui qui se prétend roi , cl ne Le recevrons point « dans nos murs; mais, s’il veut recevoir , comme it tribut , l’impôt que nous donnions à nos rois ,

» nous consentirons à le lui payer (10)* — Je veux a des sujets, répliqua Guillaume, et n'ai point pour k habitude de les prendre à de telles conditions Les troupes normandes approchèrent , ayant pour avant-garde un bataillon d’hommes de race anglaise, qui s’étaient réunis aux étrangers, par force , ou par misère , ou par envie de s'enrichir en pillant leurs compatriotes (12). L'on ne saiL par suite de quelle intrigue les chefs et les magistrats d’Exeter vinrent , avant le premier assaut , trouver le roi , lui livrer des otages et loi demander la paix. Mais à leur retour, les citoyens, loin de remplir rengagement qui venait d'être conclu , tinrent les

(7) Alias quoqae ei vi Éftles ad conapîrandum iaatigabact. (Ordcr. Vital., p* 510.)

(8) Contra regem atealgenaiu, mm quo autel de nulle negoiio egeraïu. (Ibid*)

(p) PemhU semper vaatari omne quod perirauarbmL (Citron* saxon, fràg., ed, Lye )

(10? fteque saeramootum régi faciemm. (Qrderic. Vital*, p. H 10,)

(I I) Non cal met morisad hanc coudï douera habere subjccuia* (ïb;d.?

(12) Primos in eâ oxpedUiono Angloa edurit*. (ïliid.)

ioës portes de la ville fermées* ei se préparèrent de nouveau à combattre (1)*

Guillaume investit la ville d’Exeter , et faisant avancer a la vue des remparts Tun des otages qu’il avait reçus, il lui fit crever les yeux (S). Le siège dura dix-huit jours ; une grande partie de l'armée normande y périt ; de nouveaux renforts survinrent au conquérant, et ses mineurs sapèrent les murs; mais l'opiniâtreté des citoyens se montrait invincible. Us eussent peut-être lassé Guillaume , si les hommes qui ies commandaient n’avatenl éLë lâches une seconde fois. Quelques historiens racontent que les habitants d'Exeter se rendirent au camp de l'étranger , en appareil de suppliants , avec leurs prêtres portant à în main les missels et les vases sacrés (5). La chronique saxonne contemporaine ne prononce que ces seuls mots , tristes par leur brièveté même : u Les citoyens rendirent la ville , parce u que les chefs les trompèrent (4J * u Un grand nombre de femmes , échappées aux violences qui suivirent b reddition d'Exeter (S), se réfugièrent , avec la mère du dernier roi de race anglaise, dans une des îles de b Savernc, puis dans b ville de Bath, que l'ennemi ne possédait pas encore; de là elles gagnèrent b côte de l’ouest, et, faute d'un chemin plus direct, s’y embarquèrent pour la Flandre. Plus de cent maisons avaient été détruites dans le siège; leurs débris servirent aux Normands à bâtir un château fort qu’ils nommèrent Rouf/e-Mont , parce qu’il était situé sur une colline de terre rougeâtre (G). Ce château fut donné en garde à Baudoin, fils de Gilbert Crespm , appelé aussi Gilbert de Ürionne , qui eut pour son partage, comme conquérant , et pour son salaire, comme vicomte de la province de Devon , vingt maisons à Exeler et cent cinquante-neuf manoirs dans b province (7).

Il s’était formé, dans cette campagne, une alliance défensive entre les Anglo-Saxons et les vieux Bretons de b Cornouailles. Après la prise d’Exeter, ces deux populations , devenues amies , furent enveloppées dans b même ruine, et le territoire de l une et de I autre fuL partagé par les vainqueurs.

(1) Concives uîïïüoraïmis macbnanlurhostilia quæcœperanL (Orderic. Vital. , p. Sîô.)

ffl Cnus ex obiîdihus piopé portant oculls privâtes est (Ibid.)

(3) Ibid.

(4) KM urtam ei tradîderimt eè quèti Lliani coa deceperoot. iCliron. saxon, frag., ed. Lye *J

(5) MolLoinm bonorum viroruin usures, (Ibid.)

(Ü) Extrada ex libre cemiiaij , vu!g6 lïoome&day-bcMïkî apurt. script, coliecl. à Gale, p, 7fi5.

(7) Dugdal^s baronage.

Ç8) Se Ilia f dige j se Cive ne. De hla£diget eu supprimant les aspirations , on a fait lafdye et lavdy, enfin lady.

L’un des premiers noms inscrits sur les râles de ce i^s partage fut celui de b femme du conquérant, Mathilde, fille de Baudoin comte de Flandre, que les Normands appelaient la Ruine , titre Inconnu aux Anglais, qui n’employaient , dans leur langage, que les noms de dame ou d’épouse (8). Mathilde obtint, pour sa part de conquête, toutes les terres d’un riche Saxon appelé Brihtrik (9). CeL homme, si Ton en croît de vieux récits , ne lui était point inconnu , et, dans un de ses voyages en Flandre, comme ambassadeur du roi Edward, il avait encouru le ressentiment de ta fille du comte Baudoin , en refusant de repenser. Ce fut MaLhilde elle-même qui demanda au roi , son mari , de lut adjuger , avec tous scs biens , l'Anglais qui Pavait dédaignée ; et elle satisfit à la fois sa vcngeauce et son avarice, en s'appropriant les terres et en faisant emprisonner Phoinme dans une forteresse (10),

C’est probablement è b suite de cette première invasion dans l'ouest que furent conquises et partagées les côtes de Sommerset et de Glocester. Quelques faits prouvant que cette conquête et ce partage ne se firent point sans résistance. Selon b tradition du pays, le monastère de W inc boom b perdit alors toutes ses possessions, parce que les moines de ce lieu, imprévoyants et mal avisés, dit un ancien narrateur, avaient pris le parti de s'opposer au roi Guillaume f l l).Lcur abbé, Godrik, fut enlevé par les soldats normands et emprisonné à Glocester , et le couvent , odieux aux vainqueurs . fut donné en garde à Eghelwig, chef de l'abbaye d’Evesham, que des annales contemporaines surnomment Eghelwig le circonspect (13), l'un de ces hommes que les esprits faibles louaient de ne point tramer de rébellions , et d’avoir dans le cœur la crainte de Dieu et du roi institué par Dieu même (15).

Dès b première défaite de la naLion anglaise , Eghehvig avait juré fidélité sincère a l'étranger pour qui Dieu se déclarait. Quand la conquête vint à s'étendre sur le pays de l'ouest, il sollicita une part dans l’expropria Lion de ses compatriotes, et, imiïarit les conquérants ses amis, chassa plusieurs Anglais de leurs domaines {14} ; â d'autres il vendit,

Cwene, civeen, ou queenj signifie proprement une femme.

(9) Infra scripta» terras lenuU Bridrik, et post résina Maliïdïs. (Ouomesday-book, Lom. IJ, p. iOÜ.)

(10) Cüm eum hafieret exosum , lempore op porta no reperio, ipsum Wïnlomam fecïi addud... ejus honorern verù, quoà-J vixil, occupa vil. (MunasL anglîc., t. I , p. 1154.)

(11) Ubtis eaulè Me fuluris piospicicnles, eiofteiuoL pro îiribns rcsustere. (Ibid., t. I , p. 100.)

(13) Ægél wig circiiiUBpeclùâ abbas. ( Chrontc. saxon.

fragO

(Î3) Beu servantes fidem, et cooslilutumab ipso vénéra ules repem, (Orderic. Vital., p. 50£>.)

(U) MonasL aoglic., t. 11, p, 152.

iogs à prix d’or, sa protection auprès des Normands; et, quand les Normands les eurent tués, il hérita de leurs biens (1). Ce caractère et ces actions ïe firent distinguer par le roi Guillaume, qui l'aima et t'honora beaucoup (2); il gouverna, selon le gré du vainqueur, les moines rebelles de XVïncbcomb , jusqu’à ce qu’un étranger, appelé Galantl, vint d’outr e-mer pour remplir encore, plus convenablement cet office.

Ainsi le domaine de Hudépendatice anglaise allait se rétrécissant dans Pouest ; mais les vastes provinces du nord offraient encore un asile, une retraite et des champs de bataille pour les amis du pays. Là se rendaient ceux qui n’avaient plus ni terre ni famille, ceux dont les frères étaient morts, dont les filles avaient élë ravies, ceux enfin qui aimaient mieux , disent les vieilles annales , traîner une vie dure et pénible, que de subir un esclavage inconnu â leurs pères (5), Ils marchaient de forêt en forêt, de lieu désert en lieu désert, jusqu’à la dernière ligne des forteresses bâties par les Normands (4) ; quand ils avaient franchi cette enceinte de la servitude, ils retrouvaient la vieille Angleterre, et s’embrassaient en liberté, Ee repentir amena bientôt vers eux les chefs qui, désespérant les premiers de la cause commune, avaient donné le premier exemple île la soumission volontaire (y). Ils s’échappèrent du palais où le conquérant les retenait cap U fs sous de fausses apparences d’affection , les appelant ses grands amis , ses amis particuliers (G), et se servant de leur présence â sa cour, comme d’un prétexte pour frapper le peuple, qui ne pliait pas devant un roi qu’e nviroun aient scs chefs nationaux. C’est ainsi iprEdwin et Horkar partirent pour la contrée du nord ; les vœux des pauvres . disent les historiens de race anglaise , les accompagnèrent dans leur fuite, cl les prêtres et tes moines firent pour eux de fréquentes oraisons (7).

Aussitôt que les fils d’Alfgar furent arrivés dans leurs anciens gouvernements de Mcrcie et de Nor- Ihumbrie, de grands signes de mouvement patriotique se manifestèrent flans ces deux pays, depuis Oxford jusqu'aux rives de la Tweed. Aucun Normand n 'avait encore passé niumber, et un petit nombre d’entre eux avait pénétré au cœur de la

[1] Suam ei$ protectionem contra Norraanaos spondebal. (Monasl, ançUc,, t. II, p. 152.)

(2) (Ibid*, Lotti. I , p. 151),

(5) Vftam fera ta m rîueere mal en tes quûm pntribus mcofp Dilmn siibire dominium. [Math, WestmonasL, p, 115,)

(4) Lûca décria et numorosa poternes. (Lbitl.)

(5) Noms mm cessée pœnï lentes, (Ibid.)

(6) Ta oquàta domesltcos et spéciales atnicos* {Math. Pax-is, VHæ abbal., p, 30.)

(7} Clcricis et mouacUîa crebra pro îllb flebai oralio,

(Orderic, Vil ni., p, 51 L)

Merde. Ce pays communiquait librement, par sa frontière du nord-ouest , avec la population galloise, qui, oubliant ses anciens griefë contre les Saxons, fit cause commune avec eux contre les nouveaux envahisseurs. Le bruit se répandit que les chefs anglais et gallois avaient tenu ensemble un grand conseil sur tes mon Lignes , et que, d’un accord unanime, ils avaient résolu de délivrer leur 11c de ta domination normande ; qu’ils envoyaient partout des émissaires pour exciter i’indignalion et la révolte (8), C’était au delà du cours de l’Iiumbcr que devait se former le grand camp de l’ Indépendance ; on lui donnait la cité d’York pour premier boulevard; on préparait des retranchements derrière les lacs et les marais du Nord (9). Beaucoup d’hommes avaient fait serment de ne plus dormir à l’abri d’un toit jusqu'au jour de k délivrance ; ils couchaient en plein air ou sous des tentes, et les Normands, par une sorte de dépit, les appelaient sauvages (10). De ce nombre était le jeune Edrik, fils d’Àlfrik , qui avait si énergiquement soutenu la cause saxonne dans ta province de Hereford.

Gu ne peut savoir combien de projets d'affranchissement , bien ou mal conçus , furent formés et détruits dans ce temps. A peine l'histoire daignet-elle citer quelques-uns des hommes qui préférèrent les dangers à la servitude ; et la même force qui déjoua leurs efforts en a étouffé le souvenir. Seulement , un chroniqueur normand dénonce avec des reproches amers une conspiration dont l’objet fut, selon lui , d’attaquer à l'irapro viste, par toute l’ Angleterre » ks soldats des garnisons étrangères , le premier jour du grand jeûne, lorsque , suivant k dévotion du siècle, ils se rendraient eu pénitents dans les églises, nu-pieds et sans armes (11). 1 /historien , en louant Dieu de 1a découverte de cette ma~ ckinalion abominable 7 regrette que les chefs du complot se soient dérobés , en fuyant , à la vengeance du grand vainqueur (12), Ils prirent la fuite, à ce qu’il paraît, vers les contrées septentrionales , où bientôt se rendit auprès d’eux un nouveau fugitif, le jeune Edgar, roi légitime d’Angleterre, suivant les maximes du temps, par l’éleclion du peuple et la consécration de l’Église, Il partit avec sa mère Agathe , ses deux sœurs Marguerite et Christine ,

(S) Fit ex cûd sensu omnium pro vindicandâ liberia Le prislinâ procax censpiratio, et obnixa contra ÎSormannos conjurait». (Ordenc. Vital., p, 5 IL)

(0) Sedftio» Sylva», palndes , æsiuarîa in munimentU ha-

beiit, (Ibid.)

(10) Undè quidam cor uni à Mormànoi* Silva tici eognomi* nabanlur, (Ibid.)

(11) In c api Le jejunii, midis vesiigiis, ineaulos tibique périmèrent. (Ex Gtiill. Gemet. ap. script, rerum franc* , t. XI, p, 030.)

(12) Magui debe [ I a t or i a. (Ihid 0

liras un chef appelé Mcrlswcyn, el beanouiip d’autres gens de bien , comme s’exprime la chronique saxonne (1). Tous ensemble passèrent la Frontière qui , depuis la défaite du roi EgFrith par les Pietés et les Seuls, séparai! le pays des Anglais de l'ancien territoire d’Albanie (â).

Les invasions des pirates danois * qui s'étendirent aussi bien au nord qu’au sud de la Tweed , n’avaient point déplacé cette frontière. Le seut résultat politique de la domination exercée quelque temps par les Danois sur le peuple mêlé de Pietés, de Bretons et de Saxons, qui habitait entre le Forth et la Tweed , fut d'ajouter à ce mélange de différentes races d’hommes un nouvel accroissement de population germanique* De là vint qu’au sud du Forth , et surtout vers l’est , l’idiome prépondérant fut un dialecte leu tonique , parsemé de mots galliqties cl bretons , el plus rapproché, dans ses formes grammaticales, du danois que de l'anglo-saxon* Vers le temps où ce changement s’opérait par degrés an sud de T Albanie, dans le nord , une révolution plus rapidement accomplie réunit en un seul État, et sous la même autorité, les Pietés de la côte orientale et les Scots des montagnes de Fouesl , jusquelà séparés comme nations et régis par des chefs indépendants. Leur rapprochement ne se fit pas sans quelque violence ; car ces deux peuples , quoique vraisemblablement de même origine , quoique parlant un langage peu différent (3), et naturellement portés à se cou fédérer contre un adversaire commun , étaient rivaux en temps de paix*

Les S cols, chasseurs des montagnes, menant tmc vie plus active que leurs voisins de la plaine, se croyaient plus nobles qu’eux , et les appelaient , par dérision , mangeurs dû pain de froment (4). Malgré ce mépris apparent pour le blé , les chefs des Scots avaient l’a mbit ion d’étendre sur les plaines, où croissaient îles moissons , le pouvoir qu’ils exerçaient sur le pays des rochers et des lacs. Ils poursuivirent longtemps ce projet par la force et par l’intrigue \ mais la nation des Pietés leur résista jusqu’à l’époque où clic fut affaiblie par les incursions et les victoires des Danois (lî). Kenneth , fils d’Àlpïn, roi de T Albanie occidentale , saisissant l’occasion , descendit alors sur les terres des Pietés, pour en faire la conquêLe. Les mangeurs de pain furent vaincus , et la plus grande partie d’entre eux se soumit à l’autorité de Kenneth; les autres tentèrent, en se retirant au nord, de conserver un roi de leur nation et de leur choix (6) ; maïs ils n’y

IA CONQUÊTE

réussirent point, et Kenneth , roi des Scots ou Écossais, devint chef de P Albanie entière, qui depuis lors fut appelée Ecosse. La nation des Pietés perdit son nom eu s’incorporant avec les Scots; mais il ne parait pas que cette fusion aiL eu lieu à des conditions inégales, comme il serait sans doute arrivé si les vainqueurs et les vaincus eussent été de race différente. Les vaincus n’eurent à subir aucun esclavage , aucune dégradation politique; et la servitude de la glèbe, fruit ordinaire des conquêtes étrangères, dans le moyeu âge, ne s’établit point en Écosse. Bientôt iî n’y eut plus au nord du Forth qu’un seul peuple, et ce fut de bonne heure une tentative infructueuse que de recher* cher les traces de l'idiome qu’avaient parlé les Pietés au temps de leur indépendance* Les rois des vainqueurs , désertant leur pays natal , vinrent habiter parmi les vaincus à Dumferïme et à Seone. Ils transportèrent avec eux la pierre consacrée sur laquelle , d’après l’usage antique, ils devaient se placer, le jour de leur inauguration , pour prêter serment au peuple , et à laquelle une ancienne superstition nationale attachait le destin de la race des Scots.

Au temps de l'invasion des Normands en Angleterre , il ne restait plus la moindre trace de l'ancienne séparation des Galis d’Écosse eu deux populations distinctes ; la seule division nationale qui se remarquât dans le royaume d’Écosse, était celle des hommes parlant la langue gallhjue , qu’on appelait aussi erse, c’est-à-dire s irlandaise (7), et des hommes issus de colonies leutoniques, dont i’idiome était à la fois intelligible pour les Anglais , les Danois et tes Germains. Cette population, la plus voisine de l’Angleterre, bien qu'appelée écossaise par les Anglais, avait beaucoup plus d’affinité avec ce dernier peuple ( à cause de la ressemblance des langues el de la communauté d’origine ) qu'avec les Écossais do race galliquc. Ces derniers, qui jotguaieut à une fierté un peu sauvage des habitudes Ciiulëpandaûce , provenant de leur organisation en clans cm en tribus séparées , étaient souvent en querelle avec la population £eu tonique des plaines du sud , cl même avec les rois d’Écosse. Les rois trouvaient presque toujours les Écossais méridionaux disposés à les servir dans leurs projets contre la liberté des dans; et ainsi rininiilié instinctive de ces deux races dliomm es , fruit de la diversité d’origine et de langage, tournait au profit du despotisme royal. Cette expérience, faite plus d’une fois par

(5) Fordtini Scotorum Mlitorla, p. G6S.

(6) Su b sparesîateBdi, flovum ob cia regem ercalum sequebantur. (foré un. ScoLqt. tlbleuv , p. ÜG3.)

(7) Irse, Jr&he, trïsh, nom saxon des UabHanls d'ira-

laûd.

(1) Felagodra mamia. fChrmt. saxon, frag. ed. Lye.j (S) Voyez livre I, page 31, el livre 11. passim,

(3} L’historien Bede, au huitième siècle, dlstmgue l'idiome des Pietés de celui des Scots.

(4) Fir ua Cruinneachd. (Jamieson’s Popuïar aongs, t. II.)

les successeurs de Kenneth . fils (VÀlpm , excita en eux une grande affection pour les habitants des basses-terres d'Écosse (I) , et eu général pour les hommes d’origine anglaise; ils préféraient ces étrangers aux hommes issus des mêmes ancêtres qu’eux ; ils favorisaient de tout leur pouvoir les Écossais de nom , aux dépens des Écossais de race, cl recevaient, avec une bienveillance empressée, tous les émigrants d1 Angleterre.

C’est par suite de ce penchant politique que le roi rî! Écosse Malcolm, surnomme Keumore, accueillit , comme des hèles bienvenus , le jeune Edgar, ses sœurs ci ses amis (2)* 11 salua Edgar comme le véritable et légitime roi des Anglais, lui offrit un asile sûr et des secours pour relever sa fortune. U donna a tous les chefs dépossédés, qui accompagnaient leur roi, des commandements et des domaines , que peut-être il enleva despoliqucmenl à ses sujets de race bretonne et gallique; et, comme il était encore sans épouse, il prit pour femme une des sœurs cVEdgard , la plus jeune , appelée Marguerite. Marguerite ne savait point la langue gallique ; elle eut souvent besoin d’interprête pour parler aux chefe des tribus du nord et de Pou est, et aux évêques de ces contrées ; alors c’était le roi Malcolm, son mari, qui se chargeait de cette fonction (5). Malcolm s’énonçait également bien dans tes deux idiomes; mais, peu de temps après son règne, les rois d'Écosse dédaignèrent de parler et d*a pp rendre la langue dos anciens Scots, celle du peuple dont cux-nièincs descendaient, et dont le pays tirait son nom*

La nouvelle de l'alliance formée entre les Saxons et le roi d'Éeossc , et des rassemblements hostiles qui se faisaient au nord de l’Angleterre, détermina Guillaume à ne pas attendre une attaque et à prendre vivement F offensive (4). Son premier fait d’armes, dans celle nouvelle expédition, Fut le siège de la ville d’Oxford, Les citoyens résistèrent au roi étranger, ei l'insultèrent même du haut defèufe murs; maïs une partie du rempart de la ville s'écroula , sapée par les Normands , qui entrèrent d’assaut par ectte brèche et se venger en L des habitants par le massacre

(1) Lowlands of Srotlaod.

(2 J Fohlnn, llist* Senior*, p, 411*

(3) Àn^licam enïm Imgiiam sequè ut proprlam didlçerat. (Ford un. Scol. IltsL, p. 412*)— Ellia** uimri cal romances, préface,

(4) Nuruiamm est régi qudd popnluî ex aquilons se coogregaverunt et votueruQt vpsi restslere si veuiret; profeelus ilaqne est. (t'diron* saxon* hag*, ed, Lye,)

(5) CivibEiî ferra flammAqiic nCealis* (Malh* Paris* , P 4.)

(6) Doomesday^book.

(7) Spoliai i bonis suis cl sedibus cxpnlsi suis, (Monast.

anglk., I. I. p. DSL)

et Fincendie (h). Sur sept cent vingt maisons, près de iogs quatre cents furent détruites (6). Les religieux du couvent deSaiuLe-Fridesvvide, suivant l'exemple des moines de Ilida et de Wiuchcomb, prirent les armes pour défendre leur monastère, et en furent tous expulsés, après la victoire des Normands (7). La ville de Warvic fut prise ensuite, puis celle de Leycester, qui fut détCLiite presque de fond en comble (8), puis celle de Derby, où le tiers des maisons fut renversé (0). Après le siège et la prise de NoUingham, une forte citadelle y fuL bâtie, et confiée à la garde du Normand Guillaume Peverel* Ce Guillaume eut, pour sa part de conquête, cinquante-cinq manoirs dans la province de NoUïngbam , et , dans la ville même , quarante-huit maisons de marchands , douze maisons de gens de guerre, et huit maisons de cultivateurs anglais (ÎÛ). il établit sa demeure dans la contrée de Derby, sur un rocher à pic , au hauL duquel son château paraissait presque suspendu eu Faîr, comme le nid d'un oiseau de proie (11).

De Noltingham-, les troupes normandes se dirigèrent, A Test , sur Lincoln , qu'elles forcèrent de capituler et de livrer des otages. Cent soixante-six maisons y furent détruites, pour servir d’emplacement aux forteresses et aux auLres retranchements dont la garnison étrangère s'entoura avec plus de soin qif ailleurs (12); car, dans celte ville , dont la population était d'origine danoise , les conquérants redoutaient , comme A Norwich , une attaque des Danois d'outre-mer (13). Parmi les otages delmcolu, emprisonnés dans les forteresses normandes pour garantie du repos de la province, se trouvait un jeune homme appelé Tburgol, Danois de race, qui parvint à se faire ouvrir les portes, en gagnant ses gardiens à prix d'argent (14). II alla secrètement au pot! de Grimsby, a l'embouchure de Fllumber, trouver des marchands norvégiens dont îc vaisseau était près de mettre à la voile. Par un hasard fâcheux. ce vaisseau avait été retenu pour le passage de certains ambassadeurs que le conquérant envoyait dans le nord afin de dîssiuader les rois de ce pays de prendre intérêt A la cause des Saxons , et de leur prêter secours. Les Norvégiens n’ hésitèrent

(S) DeslructA chîtate Leyce&triœ cum castetlo et eecleiiâ. (Monaai* anglie., p. 312.)

(9) Doomesday book.

(10) Vil ta L mus Peurel habet XL VIH dom. mercator. et XII donuisequitu ëlYIU bord* (Doom Mdaÿ-book, t- H, pag*285*)

fil) Ce Heu se nomme aiijourd’tuu The Feak} te Pic , el Ton y voit encore les ruines de la forteresse Peverel*

(12) De prædtCtilWasUn mansum pptcaatelluro deïtructæ feront CLXV1 ; relîqôœ LXXU1 waatatffi «lut extra metam caslelli. (Doomesday-book, t. II, p. o3G.)

(1.3) GuilLPïcliiv. , p. 308.

(14) ïti T*i n col nie nsi Castro mcarccratus filerai inter alias Angle ru ru obsides* (Anglîa >aera. L 1, p. 780*)

locs point à sauver le jeune fugitif, et le cachèrent au fond lie leur navire, si bien que les inspecteurs normatif! s de la côte , qui en firent la visite au moment du départ, ne s’aperçurent de rien (1). Les ambassadeurs s’embarquèrent , et , quand on eut perdu la terre de vue , l'otage se montra tout à coup , à leur grand étonnement. ils voulurent que les matelots retournassent a terre, afin , disaient-ils , de rendre au roi Guillaume son fugitif (2} ; mais les Ndrwëgiens, se moquant d’eux . répondaient : « Le vent est trop

bon , îe vaisseau va trop bien ; ce serait dommage h de perdre l’occasion* » La querelle s’échauffant de part et d’autre , on en vint a prendre les armes; mais la force était du côté des matelots , et, à mesure que le navire avança en pleine mer, les Normands devinrent plus traitables (3).

Partis de la ville de Lincoln , que , par une espèce d’euphonie française, ils appelaient Nicole (4), les soldats de l’invasion marchèrent sur York, Dans le lieu où se rapprochent les rivières dont la jonction forme le grand fleuve de THumber, ils rencontrèrent l’armée confédérée des Anglo-Saxons et des Gallois* Là, de même qu’à la bataille de IlasLings, par ta supériorité de leur nombre et de leur armure, ils chassèrent l’ennemi de ses positions vainement défendues pied à pied (3). Un grand nombre d’Anglais périrent ; le reste chercha un refuge au dedans les murailles d’York * mais les vainqueurs , les suivant de près , firent brèche aux murs et entrèrent dans la ville, massacrant tout, disent les chroniques, depuis l’enfant jusqu’au vieillard (G). Les débris de Farinée patriotique , ou ( si l’on veut parler comme parlent les historiens normands) de Formée des factieux et des brigands (7) descendirent, sur des bateaux. le fleuve de lllvmbèr (8) ; ils remontèrent ensuite, au nord, vers îe pays des Ecossais ou vers les territoires anglais voisins de l’Ecosse. Là se fit le ralliement des vaincus d’York ; « là se retirèrent, dit un « vieux chroniqueur, Edwift et Morkar , les nobles u chefs , ainsi que d’autres hommes de grande dîsic tînetion, des évêques, des clercs, des gens de tout « étal , tristes de voir leur cause la plus faible, mais ic ne se résignant point à l’esclavage (9). n

Les vainqueurs bâtirent une citadelle au sein de J a ville d’York , qui devint ainsi une place forte normande et le boulevard de la conquête au nord*

(t) Innavi ex acl ores re&b scrulinia feceronl* (Roger. de ïloved., p. 465.)

(2) fem fugitive régis. (Udii)

(3) Quantôqiie macis ïerreo appropmquabant, tanlb magïs illisse ijmniliabanl* (Ibid.)

{4) Cliartæ apud MonasL. an plie.

(5) Seditiosi audadà et viribus ftsi... profligaii... (Guik GemcL ap. script, rer. Franr. , loin. XL p. 050.

(G) Tâm ferra quàmigne, à puera uwjue ad aeneffi.(îb!d.)

(7) Sicani ver5.*.. (Ibid.)

Scs tours, garnies de cinq cents hommes complètement armés, accompagnés de plusieurs milliers d’écuyers et de servants d’armes, menacèrent le pays des Northumbricns. Cependant Fin vas ion ne contütiHi point alors sur ce pays, et il est même douteux que la province d’York ait été occupée dans sa largeur, depuis l’Océan jusqu’aux montagnes. La capitale* soumise avant son territoire, était le poste avancé des conquérants , et un poste encore périlleux; Us y travaillaient jour et nuit à tracer leurs lignes de défense ; ils forçaient le pauvre Saxon, échappé au massacre, à creuser des fossés et à réparer pour Fennemi les ruines que Fennemi avait faites. Craignant d’ètre assiégés à leur tour, ils rassemblai eut de toutes parts et entassaient dans leurs donjons des provisions et des vivres. Dans ce temps, Farchevèque d’York, Eldred, le thème qui avait prêté sou ministère au sacre du roi étranger, vînt dans sa métropole, pour la célébration d’une solennité religieuse (10)* À son arrivée, il envoya chercher, sur ses terres situées non loin d’York, des vivres pour son usage ; et ses domestiques, menant des chevaux et des chariots chargés de blé et d’autres provisions, rencontrèrent par hasard, à l’une des portes, le vicomte ou le gouverneur normand de la ville , entouré d’un grand cortège. « Oui êtes-vous, leur demanda le Normand, « et à qui portez-vous ces denrées? — Nous s omit mes, répondirent' ils, les serviteurs de Farchevè- « que , et ces choses sont pour Fuaage de sa « maison (11). » Le vicomte , se souciauL peu de Farchevèque et de sa maison (12), fit signe aux hommes d’armes qui Feseortaienl de conduire chevaux et chariots à la ciLadcïle d'York, et de déposer les provisions dans les magasins normands.

Quand Farchevèque, and des conquérants, $e sentit frappé hu-mème par la conquête, il s’éleva au fond de son flme une indignation que celle àme calme et prudente n'avait point éprouvée jusqu’alors* Eldred partit aussitôt pour le quartier du roi, eL se présenta devant lui, en habits pontificaux, le* nantson béton pastoral (15); Guillaume se leva pour lui offrir, selon Ftisage du temps, le baiser de paix j mais le prélat saxon se tint à l’éearl, et dit : it Écoute-moi, roi Guillaume : tu étais étranger, h et malgré cela, Dieu voulant punir notre nation,

(B) Per Humbrefluvium^avibus effugeruül. (Guil. GemeU ap. script, rcr. franc., tom. Xï , p. 630.)

(U) Videnlea suam parlem in fer tore m , et servira remien* tes. (Mat II. Wflstmouiist., p* S2S.)

(10) Morahauirm uità solemmtale Eboraci. (Cbron. Tlio* mte Stubbs. ,’p. 1705.)

(11) Servi, inquiunL, arcbieplacopj gumus. (îhid.)

(12) Parvipendcos archiepiscopum et Famuîoi ejus. (Ibid,)

115) C um ba c ulo po n i i fieal i , stol b ci rc u mda tus . Ç J b ï d .)

v tu obtins, au prix de beaucoup de sang, le « royaume d’Angleterre ; alors je t’ai consacré roi, h je t’ai couronné et béni de ma propre main ; mais a aujourd’hui je te maudis , toi et ta race, parce « que lu Tas mérité en te faisant le persécuteur ie de TÉglise de Dieu et P oppresseur de ses minis- « très ©i si

Le roi normand écouta , sans aucun trouble , l’impuissante malédiction du vieux prêtre; il modéra même l’indignat ion de scs flatteurs, qui , frémissant de colère, et tirant à demi leurs épées, demandaient à le venger de rinsolencedu Saxon (â). 11 laissa EldmI, en paix et en sûreté, retourner vers son église d’York ; mais ceLte aventure mil dans le cœur de Farcbevégue un grand chagrin, et peut-être le remords d’avoir contribué à rétablissement de la domination étrangère (3). Ses rêves d’ambition détruits par une seule expérience, et la triste conviction que lui-même n’était exempt ni des outrages de l’étranger, ni de la servitude générale * le firent tomber dans une maladie lente qui , par degrés, mina ses forces* Un an après, lorsque les Saxons, ralliés de nouveau, s’avancèrent pour attaquer la ville d’York f le chagrin d’Eldred et sa langueur redoublèrent ; et , comme s’il eût craint plus que la mort la présence des hommes demeurés fidèles au pays, il pria Dieu, disent les chroniques, de le retirer de ce monde, pour ne pas voir la ruine totale de sa patrie et la destruction de son église (4).

La guerre durait encore aux extrémités de T Angleterre, l’agita lion était partout; on s’attendait a ce que les fugitifs d’York reviendraient, par terre on par mer, tenter quelque nouvel effort. L’ennui de cette lutte, sans terme visible, commença dès lors à sc faire sentir aux soldats et même aux chefs de l’année d’invasion. Plusieurs, se croyant assez riches, résolurent de renoncer aux fatigues ; d’autres trouvèrent que les terres des Anglais ne valaient pas les peines et les dangers au prix desquels on les obtenait ; d’autres voulaient revoir leurs femmes qui les accablaient de messages et les conjuraient de revenir près d’elles et près de leurs enfants (5). Le roi Guillaume fut vivement alarmé de ccs dispositions ; il offrit , pour réchauffer le zèle , plus

(1) Audi , inquit, WÎUelme rex, cùm esses Jtlïenigena.,. Nuiïc au terra* qu a ità meruisti , pro bénédictions maledielîonero tïhi imponam. (Cïuûn. Tbom.Slubbs,, p# 1703.)

(2) Fremonte* * mintajue et terrorLbua advereus eum insurgentes, (Ibid.)

(3) Ibid* — Kx segriludine animi. (Willelm. Maimesb. Vilao pontiflç.* p. 37.)

(4) Valdè tri&Cis cfFeetus, precibusque ad Deum effilais rte ecdc&iæsuædestructionem nec patriæ vidmidesolaUcmcm. (Chron. Stubbs,* p. 1705,),

(5) Crebris nuneiis à virîa suis üagîtabaDl ut cilb reverterenUir. (Order'tc. YitaL, p* 512.) j

TTUEIU1Y.

qu’il n’avait encore donné, et promit, pour le temps ms où la conquête serait achevée, des terres, de l’argent, des honneurs en abondance (6) ; il fit répandre des soupçons de lâcheté sur ceux qui demandaient leur retraite et abandonnaient leur seigneur, dans le péril, au milieu des étrangers (7), Des railleries amères et peu décentes furent dirigées contre les femmes normandes, empressées de rappeler auprès d’elles leurs protecteurs et les pères de leurs enfants (8), Mais malgré toutes ces manoeuvres, Hugues de Grantmesniï, comte de la province de Norfolk, son beau-frère Onfroy du Tilleul , gardien du fort de Haslings, et un grand nombre d’autres partirent, laissanL leurs terres et leurs honneurs, pour aller , comme disaient les courtisans de Guillaume, sc mettre sous le servage de leurs dames, et veiller sur leur honneur comme époux, aux dépens de leur loyauté comme vassaux (Q). Ce déparL fit une grande impression sur l’esprit du nouveau rot. Prévoyant pour l’avenir de plus grandes difficultés qu’il n’en avait éprouvé jusque-là, il renvoya en Normandie sa femme MaLhîlde . pour l’éloigner du péril, et pour être lui- mémo tout entier aux soins de la guerre (10). De nouveaux événements ne tardèrent pas à justifier ses inquiétudes.

L’un des deux fils du roi Harold, appelés Edmond UtëO et Godwin, vint d’Irlande, où tous les deux s’étaient réfugiés, soit après la bataille de Hastings, soit après la prise d’Exeter, et amena au secours des Anglais soixante vaisseaux et une petite armée (11).

II entra dans l'embouchure de I ’ Avons , et mit le siège devant Bristol; mais ne pouvant s’en emparer, il remonta sur ses navires, eùloya le rivage du sudouest, et alla débarquer dans la province de SommerseL A son approche, tous les habitants du pays se soulevèrent contre les Normands, et l'insurrection s’étendit aux provinces de De von et de Dorsel, L’alliance des Bretons de la Cornouailles avec leurs voisins Saxons se renouvelait ils attaquèrent ensemble le corps de troupes étrangères stationné dans ces contrées, sous le commandement d’un certain Dreux de Montaigu (12)* On envoya pour renfort à ce Normand les Anglais auxiliaires , qui avaient trouvé plus aisé de se joindre à l’ennemi

(6) Terras cum rcddiübus et magnis potes la li bus, (Orderïc. Vital., p. 512.)

(7) Regem icUer exleros lafoorantem. (IhîrL)

(8) Sævâ lïbidinïs fàfce urebautur*,. lascivæ cotijiiges.flb.)

(0) FamuLari lasdvis domina lua suis. (Ibid.)

CIO) üeHicU lurMûibus undique insurgeniîbbs admodimi oceupatus. ( Ord. Vit,, apud script, rer. francic. U XI, png. 241.)

(Il) Com sexaginta navlbua. (Guilh Gcmet.—Orderic. Vital., p. 512.— Script .ver. fraude.. I. KLp.Sil.)

(!2) Exomerasis eomitaliis habita for es, coaUunalâ lurbâex cornu nritaomæ. (Orderie. VHat.,p, 514.)

I BS

la

io^eï *ïue I*1 2 * 4 5* résister; et, comme au siège d*Exeter, iis furent placés a Pavant-garde, pour essuyer les premiers coups. Iis étaient conduits par Ednoth , ancien grand officier du roi Harold (1) , dont Guillaume v ou ! ai i se défaire en renvoyant contre les insurgés : car c'était sa politique, dit un vieux narrateur, de mettre ccs étrangers aux prises les uns avec les autres, pensant y trouver son avantage, de quelque côté que frïf la victoire ($)* Ed no th périt avec beaucoup des siens; l'insurrection subsista, et le fils de Harold retourna en Irlande, pour en ramener son frère avec de nouvelles troupes.

Edmuml et Godwin, naviguant ensemble et doublant le long promontoire qui porte le nom de LancPë End , ou Fin -du -pays , entrèrent, cette fois , par remboucliurc de la rivière de Tavy , au sud delà province de Devon (ô). Ils s'aventurèrent imprudemment sur ce territoire, où les Normands cantonnés dans les provinces du sud avaient rassemblé toutes leurs forces, pour opposer une barrière à l'insurrection de l'ouest. Deux chefs, dont Pun était Brian, fils d'Eudes, comte ou duc de Bretagne, les attaquèrent à l'împroviste, et leur tuèrent plus de deux mille hommes, anglais, gallois ou irlandais* Les fils du dernier roi saxon remontèrent sur leurs vaisseaux, et mirent à la voile, ayant perdu toute espérance (4), Pour achever de détruire les révol Lés de Borsct et de Sominerset, Févèque de Coulanees, Geofîroi, vint avec les garnisons de Londres, de Winchester et de Salisbury.

Il saisit beaucoup d'hommes armés, ou suspects d'avoir pris les armes, et les fit cruellement mutiler (5).

Cette déroute cl la retraite des auxiliaires venus d'Irlande n'abattit point entièrement l'effervescence des populations de l'ouest. Le mouvement commencé au sud s'ctail prolongé sur tou te la frontière du territoire gallois; les habitants de la contrée voisine de Chcster, contrée encore libre de toute invasion, descendirent jusqu'à Shrewshnry , et, se joignant aux soldats du jeune Edrik, que les Normands appelaient le sauvage , ils refoulèrent les étrangers vers l'est (G) . Les deux chefs , Brian et Guillaume, qui avaient battu les fils de Harold cl réduit les hommes de Devon et de Cornouailles,

(1) Eadnoth slatlerc (anlæ præfeclus). (Giron* saxon, frag. ed. Lye,)

(2) Pum alicoîgenæ allenUros confodercnl, mjjens sibi levain en providens, nlriitbeL Yincei-cm. [WHI, WaJmesb., p, 194,)

p) Giron, saxon. Ira g. ed. Lye.

(4) Ibid*

(5) Cnptos mutUaverunt* {Orderic, Vital., p. al 4.)

£0) G uatli et Ça si rr ns os præsidium regis apud Scrobcsfourîam ob&iderunt , qnibns Encolap civitaiîB, cum Edrico co£-

s'avancèrent alors du côté du sud ; et le roi luimème, parti de Lincoln, vînt du côte de l'orient, avec l'élite de ses gens d'armes. ïl rencontra près de Stafford , au pied des montagnes , le plus grand corps d'armée des insurgés , et le détruisit dans un seul combat (7). Les autres capitaines normands marchèrent sur Shrewshnry ; et cette ville , ainsi que les campagnes qui l'avoisinent, retombèrent Sous la lot de l'étranger; les habitants rendirent leurs armes; quelques braves seulement, qui voulurent les garder, se retirèrent sur les dunes de la mer ou sur la cime des montagnes, lis commuèrent de guerroyer, pénible me ni et sans avantages , contre Les petits corps isoles, dressant, à l'entrée des bois et dans les vallées étroites, des embûches pour le soldat égaré, ou le coureur aventureux , ou le messager qui portait l'ordre des chefs ; mais les grandes routes , les cités , les bourgs s'ouvrirent aux bataillons ennemis* La terreur remplaça l'espoir dans le cecur des vaincus; ils s'évitèrent au lieu de s'unir; et tout le pays du sud-ouest rentra encore une fois dans le silence*

Au nord , la cité d'York était toujours l'extrême limite de la c o nqu ète ; les s oldats n or mands q u i occupaient cette ville ne cherchaient point à s'avancer au delà , et même leurs excursions sur la contrée au sud d'York n'étaient point sans danger pour eux P Hugues, fils de Baudry, vicomte ou gouverneur de la ville , n1 osait descendre jusqu'à Selby et passer la rivière d'Ouse, sans se foire suivre dune nombreuse escorte. Les soldats normands n'étaient plus en sûreté dès qu'ils s'éloignaient des rangs eL quittaient leurs armes ; cardes bandes d'iasurgés, aussitôt ralliées que dissoutes, harcelaient continuellement les corps de troupes en marche , et même la garnison d'York (8). Guillaume Malet, collègue du fils de Baudry dans le commandement de cette garnison , alla jusqu'à déclarer, dans scs dépêches , que sans de prompts secours il ne répondait plus de son poste (0). Celte nouvelle, portée au quartier du roi Guillaume , y causa uuc grande alarma Le roi lui-mème partit en hâte , et arriva devant la ville d’York , au moment où les citoyens, ligués avec les gens du plat pays, assiégeaient h forteresse normande, 11 les attaqua vivement arec

nommUo GiiHdâ (Wîlü) allisquc ferocibus A n g 1 ïs , auxtiio fucmtiL (Ordmc. Vital;; p, 51 4.)

(7) (Ibid.)

pi) Çamiiabstor mm non modica miîitiæ muHItedp*.. fcc U hoc, î a îllis partlbui , Anglormn indomita fcroeîias eL in vicia constanüa, qui semper ad vIMictam suam in Gai I os imur&cttLejs... (Ex hiatorià moflast* Seibeicnsis, apud Labhœüm, 1. 1, P* GOSk)

(9) OcnunciaviL se defctümim, niai malurum fessis conférât auxilium, [Oidcriç. YUak, p* 512.)

joso des forces supérieures , n’épargna personne, disent les chroniques (1), dispersa ceux qu’il ne tua pas , et jeta les Fondements d’un second château fort dont il confia les travaux et la garde à son confident le plus intime, Guillaume, fils d’Osbert , son sénéchal et son maréchal pour la Normandie et l'Angleterre {$).

Après son départ , les Anglais se rallièrent encore, et firent à la Fois le siège des deux châteaux ; mais ils furent repoussés avec perte , et les Normands achevèrent en sûreté leurs nouveaux ouvrages de défense (3) . Assuré de la possession d’ Y ork , le conquérant reprit l'offensive , et tenta de reculer jusqu’à Durham les limites cl ü pays subjugué; ce fut un certain Robert , surnommé Comine ou de Comines, qu’il chargea de cette expédition hasardeuse- Robert partit avec le litre anticipé de comte du Northtimberlaiid (4). Son armée était peu considérable; mais sa confiance en lui-même était grande, et s’accrut au delà de toute mesure quand il se vit presque au terme de sa route sans avoir trouvé de résistance. Déjà il apercevait les tours de Durham, que les Normands appelaient la forteresse des rebelles du nord (S), lorsque Eghchvïu , J’évèque saxon de la ville, accourut au-devant de lui, et l’avertît d’ètre prudent et de craindre une surprise (ÔJ. u Qui m’attaquerait? répondit Commets Nul de vous , je pense, ne Posera (7), m Les Normands entrèrent dans Durham et y massacrèrent quelques hommes sans armes , comme pour insulter et défier les Anglais (S) ; les soldais campèrent sur les places, et leur chef prit pour quartier la maison de l’évêque.

La nuit vint, et alors les habitants des rives de la Tyne allumèrent , sur toutes les hauteurs, des feux qui leur servirent de signaux ; ils se rassemblèrent en grand nombre et firent diligence vers Durham. Au point du jour, ils étaient arrivés devant les portes, qu’ils Forcèrent (9); et les Normands furent assaillis de toutes parts, au milieu des rues , dont ils ignoraient les détours (10). lis cherchère ut à se rallier dans la maison épiscopale , où était le logement de leur comte, y tirent des barricades , et la défendirent quelque temps, tirant leurs

fl) Nçetillï reperdu (Qrdcrîc. Vital., p. 512,)

(3) Ibid.

(o) Ibid.

l4j Uonavit Robeno co mi latum in florlbanhymbrorutD terrâ. (Chron. saxon» Gilson, p. 174.)

(5) Guill. GemeL, g. 290.

(6) I nsidias priemotmit. ( Aîtircd. limrlacensî®, p, 1 27,123*

(7) Rictus eoslaliapimumcre son audere» (Ghroo-W ait. Hemmg ford.,p, 458.)

(S) Occteis ntmnullis. (AluredP Bcveiiac., p. 128.)

(9) Totâ nocte ffistinaoLcs^inmelnitira tndiluculo per portas Irritmpiml. [Ibid.)

fièchcs d’en haut sur les Saxons. Mais ceux-ci ter- l0SÛ minèrent le combat en mettant le feu à la maison, qui fut brûlée tout entière avec les hommes qui s’y étaient renfermés (I I), Robert Comme fut du nombre. 11 avait amené avec lui douze cents cavaliers complètement armés; mais on ne sait pas au juste combien de gens de service et de fantassins les accompagnaient (12), Celte terrible défaite produisit une telle impression sur les Normands, que des troupes nombreuses, envoyées pour tirer vengeance du massacre, s'avancèrent jusqu’à Effectua aujourd’hui Northallerton , à égale distance d’York et de Durham , et qu’arrivées à ce point , elles refusèrent de passer outre , saisies d’une terreur panique. Le bruit courut qu’elles avaient été frappées d'immobilité par une force surnaturelle , par la puissance d’un saint appelé Cuthbert, dont le corps reposait à Durham, et qui protégeait sa dernière demeure (13).

Les Norlhumbriens , qui remportèrent celte grande victoire , étaient fils d’anciens colons danois, et il n’avait point cessé d’exister entre eux et la population du Üanemarck des relations d’amitié réciproque , fruits de leur commune origine. Du moment qu’ils se virent mena cés par l'invasion norma nde , ils adressèrent aux Danois des demandes de secours , au nom de l’ancienne fraternité de leurs ancêtres , et de semblables sollicitations parvinrent aussi aux rois du Dancmarck île la part des habitants anglo-danois d’York , de Lincoln et de Norwieli (14)* Une foule de réfugiés saxons plaidaient la cause de leur pays auprès des peuples septentrionaux, les pressant avec instance (Fentrep rendre la guerre contre les Normands qui opprimaient une nation de la grande famille Leu Ionique , après avoir lue sou roi, proche parent de plusieurs rois du Nord (15). Guillaume, qui , de sa vie, c’avait su prononcer un seul mot de la langue septentrionale que ses aïeux avaient jadis parlée, prévit , dès le commencement , cette alliance naturelle des Anglais avec les Danois, et c’est ce qui lui fil bâtir tant de forteresses sur les eûtes Orientales de I* Angleterre.

Il envoya aussi , plusieurs fois , à Sven , roi de Danemark, des ambassadeurs accrédités .des nëgo-

(10) tmparales uhicmnque loeorum tntçrficiimi, (AUtrod. neverlac,, p.128.)

(U) Sed cüm ofïiv ferrent j.Tcuîs defemlcnüum , domum cum hahitaiHjhua concremâi mil. (Ibid.)

(12) Cliron» saxon, Gibaoii., p» 174»

(13) ï£x Chronico SaucUC-Crucis Eéteburg. apud Angliam sacra m, 1. 1, p. 159.

(14) Augfi âvcuumCnanoi'um regem)de atixîilo sollicitant „ (Script. rerum dauïcar», L UI, p. 254.)

(15) Ad Lüdscvrcdnm coiisatiguïnci neeem, ïlaroklî scilkiU â Franeigonis iiitcmnpii . , et Angliam prisUna» libellait rosLititeudam. [Ibid.)

iûgij ciateurs halules , des évêques a la parole insinuante, avec de riches présents , pour lui persuader de demeurer en paix (1)- Mais rhostimc du Nord ne se laissa point séduire, et ne consentit point, disent les chroniques danoises , â laisser le peuple anglais en servitude sous un peuple de race et de langue étrangère. Il rassembla sa flotte et ses soldats (2). Deux cent quarante vaisseaux partirent pour la Bretagne , conduits par Osbiorn, frère du roi Sven} et par ses deux fils llaràld etKnuL A la nouvelle de leur départ , les Anglais comptaient avec impatience les Jours qui devaient .découler jusqu’à l'arrivée de ces enfants de la Baltique , autrefois si terribles pour eux, et prononçaient avec amour des noms que leurs pères avaient maudits (3), L'on attendait pareillement des troupes enrôlées à prix d’argent sur les côtes de l'ancienne Saxe et de la Frise (4) , et les Saxons réfugiés en Écosse promettaient aussi quelques secours* Encouragés par leur victoire , les habitants du Northumberland faisaient de fréquentes excursions, an sud de leur pays, sur les cantonnements des étrangers (o). Le gouverneur de Fun des châteaux d'York fut tué dans une de ces rencontres (G).

Ce Fut dans Fi nier val le des deux fûtes de la vierge Marie, en automne, que les fils du roi Sven, Osbiorn son frère, et cinq autres chefs danois de haut rang, abordèrent en Angleterre (7), Iis tentèrent hardiment une descente sur ïa partie des côtes la mieux gardée, celle du sud-est ; maïs, successivement repoussés de Douvres, de Sandwich et de Norwich, ils remontèrent vers le nord et entrèrent dans le golfe de niumber, comme faisaient jadis leurs aïeux, maïs sous de tout autres auspices (8)* Dès que le bruit de leur approche se fut répandu dans les lieux d'alentour, de toutes parts, les chefs de race anglaise, tous les Anglais en masse, sortirent des bourgs, des maisons et des champs, pour faire amitié avec tes Danois et se joindre a eux (G). Le jeune roi Edgar, Merlsweyn , üospalrik, Sftvard Beorn, et beaucoup d’autres réfugiés , accoururent

(1) Lcgalos misil cum exemis. (Cliron. Hcnrlcï Knyffiiton, apoct script, rer. dame., t. lïl, p. 253.)— Torfaui HisLuna Nbrweg.

(S) Andientes Paeï Aûÿliam esse subjcclam Romanis sou Francîgeiiis, graviter «uot indignât!, arma parant, classent aptant. [Script, rer. danic., t. il I, [>. 234.)

(5) Xuyez livre II, parlai.

(4) Frisia pro aaglicSs tipsbus copias miUçlm. ( Onler. Vital., p. 513.)

(5) Di ver sos cxcursus crebrô agitantes , Danorum præstolanLcs advemum. (Ex Guillelmo Gcmct. apud script, rerum fraheic., t. XI, p. 530.)

(0) Orderic, Vital., p. 512.

(7) MatU. Weslmanasl.— Math. Paris., p, 5.

(8) Qrderic. Vital. , p. 513.

(9) Chron. saxon, frag. ed, Lyc. — Malh. Paris., p. 5.

LA CONQUÊTE

promptement de FÉcosse. On vit arriver aussi tooa Waltheof, tils de Siward , échappé comme Edwin et son frère, du palais du roi Guillaume : il était encore très-jeune, et se faisait remarquer, de même qu’autre fois son père, par une taille élevée et une grande vigueur de corps (10).

Les Saxons se placèrent à l'avant-garde, les Danois formèrent le corps d’armée, et c'est dans cet ordre qu'ils marchèrent sur York, les uns à cheval, les autres à pied, dit la Chronique saxonne, tous remplis de joie et d'espoir (11). Des messagers les devancèrent pour averti!' les citoyens que leur délivrance approchait, et bientôt la ville fut investie de toutes parts. Dans le huitième jour du siège, les Normands qui gardaient les deux châteaux , craignant que les maisons voisines ne fournissent aux assaillants des matériaux pour combler les fossés, mirent le feu à ces maisons (12). L'incendie gagna rapidement, et ce fut ô la lueur des (lamines que les insurgés et leurs auxiliaires, aidés par les habitants, pénétrèrent dans la ville et forcèrent les étrangers de 'se renfermer dans Fenceinle de leurs citadelles ; le môme jour, les deux citadelles furent emportées d'assaut (13). Il périt dans ce combat décisif plusieurs milliers d’hommes de France, comme s’expriment les chroniques anglaises (14), Waltheof, placé en embuscade à Fune des portes des châteaux, tua, de sa propre main , à coups de hache , beaucoup de Normands qui cherchaient à s'enfuir (13).

11 poursuivit cent chevaliers jusque dans un petit bois voisin, et, pour s'épargner ia peine d’une plus longue course, il fit mettre le feu au bois , où les cent chevaliers furent tous brûlés. Un Danois, guerrier et poète à la Fois, composa sur ce fait d'ar mes uu chant où il louaiL le chef saxon d'être brave comme Oditi, et le félicitait d'avoir servi aux loups d'Angleterre un bon repas de cadavres normands (IG).

Les vainqueurs firent grâce de 3a vie aux deux commandants d'York , Gilbert de Gand et Guillaume Malet, a la femme et aux enfants de céder-

(10) Nervosiis laecriia, foLueIus pociore ctprûcerus tolo corpore. (Math. WeslmoaasL , p. 226. — Voy. livre Ht , tome I, p. 70.

(1 î) Equitable s et i ter freientes cum inmietiso agmine , vol dè exultantes. (Giron, saxon, frag. cd. Lye.)

(12) Tlmenteséfl dümus,quæ propèCâatcHa erant. adj liment o Ua n te ad Hissas ïmpleodas es sent. ( A lu ml. Rev., p. 1 28.

1 13] Ha ni et Nordhÿeibri codera die castclla fréteront. (Ibid., p. 129.)

(14) Multos ccntenos ItomiDum franco™ m neéâvunt. (Chron. saxon. ffag,)^^ultïl Milia, (Math. Paris., p, 5.)

(iSjSmgulos egredlenles per porta m decapiiavît. (Script. rcj\ danic.. Loin, 1U, P* 299.)

(10) Tarva üicnti appositus est cihns

Alm o ij u o (lupo) ex cadavcribus Francorum.

(Shoïto Uciimki'ing.n, lu en. III.)

j 000 nier, et à un petit nombre d'autres qui furent emmenés sur la flotte danoise, ils renversèrent de fond en comble, peut-être imprudemment, les fortiflcations Inities par l'étranger T afin d'eŒ&cer Lout vestige de son passage <1>. Le jeune Edgar, redevenu roî dans York, conclut, suivant l'ancienne coutume saxonne , un pacte d'alliance avec les citoyens (â) ; et ainsi fut relevée , pour quelques moments, la royauté nationale des Anglo-Saxons, Son domaine et le pouvoir d'Edgar s'étendaient de la Tweed à lHumber; mais Guillaume, et arec lui l'esclavage, régnaient cneore sur tout le pays du sud, sur les pins belles provinces, les plus riches et les plus grandes villes»

L’hiver approchait; les navires des Danois se mirent en station dans le golfe de l'Ilumber, aux bouches de TÜuse et de la Trente Leur armée et celle des Saxons libres attendaient le retour de la belle saison pour s'avancer vers le midi, faire rétrograder les conquérants, t £t confondre Le roi Guillaume , connue disent les historiens du siècle (5). Guillaume ne fut pas sans alarmes. La nouvelle de la prise d'York et de la déroute complète des siens l’avait transporté de douleur et de colère; il avait juré de ne point quitter sa lance qu’il n'eût tué tous les Northumbricns (4); maïs, modérant son emportement, U voulut d’abord essayer la ruse, et envoya des messagers habiles à Osbiorn , le frère du roi Sven, commandant supérieur de La flotte danoise. Il promit A ce chef de lui faire tenir en secret une grande somme d'argent , et de lui laisser prendre librement des vivres pour son armée, sur toute la côte orientale , s'il voulait , à la fln de l’hi- ! ver, mettre à la voile et s'éloigner sans cornbaL (ô)> Tenté par l'avarice, le Danois fut infidèle à sa mission cl traître envers les alliés de son pays; A son grand déshonneur, disent les chroniques, il promit tout ce que demandait le roi Guillaume (6)*

Guillaume ne se borna point à eetl.e seule précaution ; après avoir enlevé sans bruit aux Saxons libres leur principale force, il sc tourna vers les Saxons de la contrée soumise , fit droit à quelquesunes de leurs plaintes, modéra l'insolence de ses hommes de guerre el de ses agents (7), amollit par

(1) Chron, saxon. Gibson., p. 174.

(2) Cives cutn «o forint imvermit.(Cli. saxon Jrag.ed.Lye.)

(3) Ul Guiltelmum regfrnï eon fondèrent. (MatD. lYcstino* iml.)— Muth. Paris.-, p. 5<

(4) Juravlt sc omties Noribymbrenscs imA lanceû perempturirai* (Roger. de lloved., p, 431.)

(5) Ul sine pu^ni discedcret , perse Là üierne. ( Florent. Wigorn., p. Gâo.)

(Û) Piao sine magno dedecore. (Ibid.)

(7) Compeacem clationem suorum, (Malh. Wcsimocn Mores histonnr.)

(8) Fiftlcre eau lois cum omnibus cqphmato. {Ibid.)

de jmnces concessions Tesprit fifübleSn a n d R om- I0-„

bre, donna quelques bonnes paroles, ci, en retour, se LU prêter de nouveaux serments cl livrer de nouveaux otages (8). Alors 11 marcha sur York, à grandes journées, avec ses meilleures troupes. Les défenseurs de la ville apprirent en même temps l'approche de la cavalerie normande et le départ des vaisseaux danois. Tout délaissés qu'ils étaient, et déchus de leurs meilleures espérances, ils résistèrent encore* et se firent tuer par milliers sur les brèches de leurs murailles (9). Le combat fut long et la victoire chèrement achetée. Le roi Edgar se vit contraint de fuir, et ceux qui purent s'échapper comme lui le suivirent jusqu'en Écosse. Malcolm, roi de ce pays, le reçut de nouveau avec bienveillance , et ouvrit un asile aux hommes de tout état qui émigraient du nord de l'Angleterre (10),

Pour la seconde fois maître d'York, le conquérant ne s'y arrêta point ; il fit continuer vers le nord la marche rapide de ses bataillons. Les étrangers se précipitèrent sur la terre de Northumbrie avec la frénésie de la vengeance (11) ; ils incendièrent les champs eu culture aussi bien que les hameaux et les villes, et massacrèrent les troupeaux comme Les hommes {12}. Cette dévastation fut opérée avec une sorte d’étude et sur un plan régulier , afin que tes braves du nord , trouvant leur pays inhabitable* fussent contraints de l'abandonner, et de se disperser en d'autres lieux. Iis se retirèrent, soit dans les montagnes qui tenaient encore leur nom de l'asile qu'y avaient jadis trouvé les Cambriens, soit à l'extrémité des côtes de l'est, dans des marécages impraticables rt sur les dunes de LOcéan. Là ils se firent brigands et pirates contre l'étranger, et furent accusés, dans les proclamations clu conquérant, de violer la paix publique et de se livrer à un genre de vie infâme (13). Les Normands entrèrent pour la seconde fois dans Durham : et leur sommeil n'y fut plus troublé, comme l'avait éLé celui de Robert Comme.

Avant leur entrée dans cette ville, qui était pour eux la clef de tout le pays septentrional, l'évèque de Durham, Egbelwin, le même qui avait donné à Robert des avertissements si mal suivis, s'était

(0) Math. We stmon. Fl ores h iatoria rom .

(10) Omnes Anglos perfugon UbenttT rccipiebat. (Math. Paris., p. 4.)

(tt) In Nordhpabrïam efferalo propj&mïï animo. ( Alur. BeveH., p, 127. )

(12) Totius région!* orbes, vicos, et a gros, «t oppida conteri, cl fruget'jussît igné cousu mi. Malh. Paris, . p. 4,)

(13) Chm adhùc tu sui œrumnâ armis atque Ftigâ anderent,mniariümomm praîsidiorum remptiora scrccepermu, inhoneslas opes pyraiico la Iroeiu loque sibi contca fientes.

(Ex Guitl. GemeiïC. apud script, rer. francic., t. XI , p, 630 )

iü70 réuni aux principaux habitants pour s’enfuir , dit un ancien petite anglais, dans des lieux où ne pourraient les atteindre ni Normand, ni Bourguignon, ni brigand, ni vagabond (1), Emportant avec eux les ossements de ce saint Culhbcrt, dont les Normands eux-mèmes croyaient avoir éprouve la redoutable puissance, ils gagnèrent, vers le nord, à Fembouchurede la Tweed, un lieu appelé Limite fa rn-ey , et plus vulgairement Flic sainte (3), espece dlle plus peuplée de reliques que d’hommes, qui, deux fois le jour, à la marée montante , était entourée par les eaux, et deux fois aussi, quand la mer baissait, se trouvait rejointe à la terre ferme, La grande église de Durham, abandonnée et restée sans gardiens, devint Fasitc des Saxons blessés, pauvres et malades; iis y couchaient sur la pierre nue au nomlire de plusieurs milliers , épuisés de misère et de faim (5).

L’armée conquérante, dont les corps de bataille couvraient un espace de cent milles, traversa dans fous les sens cc territoire , pour la première fois envahi par die, et les traces de son passage tfjjjr imprimèrent profondément* De vieux historiens racontent que, depuis FHumher jusqu’à la Tyne, il ne resta pas une pièce de terre en culture, pas un seul village habité (4). Les monastères qui avaient échappé aux ravages des païens danois, celui de Saint-Pierre auprès de la Wear, celui de Whitby, qu’habita font des religieuses , furent profanés et incendiés (8). Au sud du cours de 1- flamber , si Fou en croit les mêmes narrateurs, le ravage ne fut pas moins terrible* Ils disent qu’entre York ci la mer orientale, tout Être vivant fut mis a mort, depuis l'homme jusqu’à la bête (6), tout, excepté ceux qui sc réfugièrent à BeVerley, dans Fégïise de Saint- Jean-11 archevêque* C’était un saint de race anglosaxonne, et , à Fapprodic des conquérants, un grand nombre d'hommes et de femmes accoururent, avec ce qu’ils avaient de plus précieux, autour de Féglisê dédiée a leur bienheureux compatriote, afin que, se souvenant dans le ciel qu’il était né Saxon, il les protégeât, eux et leurs bleus, contre la fureur de F étranger.

Le camp des Normands était alors à sept milles

{]} Srihcil Ijheï dread nolblng of diofc neof Fdomi Thaï werç wilh kynp , Ftertzvan ne ïïut'GijIüim.

{ Robert BrwutuCï CLu n i ■ ] *■ s p, 77, )

(2) ïtelig-câlantL (Aturcd* BeverL, p. 123.)

(SJ Speluoca crat pauperum, debHhim, æfrrotantium.qui 1 1 lie déclin a ri les, famé ac morfon de&cfebant* (Ibid.)

(4j NtiM[uâm villa inhabilala* (Ibid.)

(5) Juw tirompion, p* 300, — Will. Malme&b,, p. 271*

(0) Ali h amine nsque ad pccns péri il quicitrnqiie repertfls esi ab Klmraco u aqug ad mare orientale* ( AluretL Sevcrb ,

(7 Quidam milites rapine assueLL (Ibid*, p* 127.)

LA CONQUÊTE

de Beverley, et le bruit s’y répandit que Féglîse de 107l) Saint-Jean était le refuge des riches et le dépôt des richesses du pays* Quelques éclaireurs aventureux se détachèrent, sous la conduite d’un certain Toustain , pour courir les premiers au pillage (7), Us entrèrent à Beverley sans résistance, marchèrent vers te cimetière où se pressait la foule effrayée, et franchirent les barrières, sans s’inquiéter du saint saxon pins que des Saxons qui l’invoquaient *Toustnîn, le chef de la bande, parcourant des yeux tes groupes d’Anglais, aperçut un vieillard richement vêtu et portant des bracelets d’or, suivant la mode de sa nation (8), 11 galopa contre lui Fépée nue; le vieillard effrayé s’enfuit dans Féglîse, et Toustnin Fy poursuivit ; mais à peine eut-il passé tes portes, que son cheval, glissant sur te pavé, s’abattit et te froissa dans sa chute (9). À la vue de leur capitaine à demi mort, les autres Normands tournèrent bride, et, F imagination frappée. Os coururent, pleins d’effroi , au camp raconter ce terrible exemple du pouvoir de saint Jean de Beverley* Au passage de Famée, nul n’osa s’exposer de nouveau à la vengeance du bienheureux; cl te territoire de son église, si Fou en croit la légende , resta seul couvert d’habitations et de fruits au milieu du pays div vastë (10)*

Guillaume, poursuivant les débris des Saxons libres, alla jusqu’aux pieds de la grande muraille romaine, dont les restes se prolongent encore de lest a l’ouest, depuis l’embouchure de la Tyne jus» qu’au golfe de Solway* Il retourna ensuite vers York, où tl fit apporter de Winchester la couronne d’or, le sceptre doré, le manteau doublé de fourrures, et tous tes autres insignes de la royauté anglaise ; il tes étala en grande pompedurant tes fêtes de la Nativité, comme pour donner un démenti aux hommes qui avaient combattu , quelques mois auparavant, pour le roi Edgar et leur pays (1 1), Il n’y avait plus personne capable de relever cet affront; un dernier rassemble ment de braves fut dispersé sur tes bords de la Tyne {12} ; et telle fut , dans la contrée du nord, la bn de la résistance, la fin de la liberté selon les A nglais, celle de la rébellion selon tes Normands (15)*

(B) Aïiream iuhraririoarmilVam fcrenlcm. (Alvir.Heverlac.)

(3) Ipfi à valvas eeclesia^ ïnseqtûLur pœaè fugierido çx~ lluclum.VEMl etjuiH,.. (Ibid.)

(!0) Nec terra a tiqua ci al ailla , excepta $olo tcrrUorio béait Joannïi BeverlacL (Jo. Rromptan*. p, OÜG.)

(11) Ex civ liste Guemà jiibefc adferri coron a m altaquc or* n à in on 1 a rej a 1 i a e L v a s a . (Ü rderic * VUa 1 . , p . 515*)

(12) ïlusüle collfgUtm m annula cgiodam région îs palttdilius [indique murnlo. (thUL)

(13) ScUÎUonmn Lemplssiate parùmper eouquiesceoic* (Gtiill. Gemclic. apiïd icripl. rcr. fraude* T lum. M, p* 030, )

DE L’ANGLETERRE. -- LIVRE QUATRIÈME

1070 Sur les deux rives de FHnmber, la cavalerie du roi étranger, ses comtes, ses bail Us (î), purent désormais voyager librement par les chemîns'et par les villes. La famine, comme une fidèle compagne de la conquête, suivit leurs pas : dès l’année 1067, elle avait désolé quelqn es provinces, les seules qui alors eussent etc envahies ; mais, en 1070, elle s’élendil sur l'Angleterre entière {£} , et se montra, dans toute son horreur, sur les terres nouvellement conquises. Les habitants de la province d’York et du territoire au nord d’York . après s’ètre nourris de la chair des chevaux morts que l'armée normande abandonnait sur les routes , mangèrent de fa chair humaine (3). Mus de cent milfe personnes de tout âge périrent de misère daus celte contrée (4). « C’était un affreux spectacle , dit un vieil anna- » liste, que de voir sur les chemins, sur les places « publique®, à la porte des maisons, les cadavres bu- « mains rongés de vers ; car il ne restait personne « pour les couvrir d’un peu de terre (fi). » Cette détresse n’était que pour les indigènes , et le soldat étranger vivait dans l'abondance ; il y avait pour lui, au sein de ses forteresses ? de vastes amas de vivres et de blé , et on lui en envoyait d’outre-mer au prix de l’or enlevé aux Anglais, Bien plus, h famine l'aidait à dompter entièrement les vaincus , et souvent, pour les restes du repas d’un valet de l’armée normande, le Saxon naguère illustre parmi les siens, maintenant flétri par la faim, venait se vendre, lui et toute sa famille, en servitude perpétuelle (6)* L’acte de vente s’inscrivait sur les pages blanches de quelque missel, où Fou peut retrouver aujourd’hui, à demi effacées, et servant de thème à ta sagacité des an tiquai res, ces monuments des misères d’un autre âge*

Le territoire situé, d’un côté au nord, et de ï’aulre au sud de FHumber, tout ravagé qu’il était, fut divisé entre les conquérants avec le même ordre qui avait présidé aux partages des terres méridionales.

(!) Ballivij ea Français du temps bail* on iaUÙfi> nom qui s'appliquait à plusieurs sortes d'officiers publics.

(S) Normannis Aïiffliam vastanlihus, per loUm ÂUGÏîam, mavlmû per Nûrihumbriam, Famés prævatuit, (Florect* Wlgom+. p. 036-)

(5) Ut hommes caméra comedcrent kumanam. ( Florent, WJpirn. , p. GôO)

(4) ürfreric. Vital., p, 513,

(5) Keque enîm su pu rerat qui ea hume cooperîret, omnibus extlûclit vel gladio vel famé. ( Roger, de IJoyed. , p< 431. )

(0} PI u res ïn samiuiem se vendiderunL , dummodà quaîilercumquc miserabilem vitam sustenta rcnL, (Ibid,)

(7) Cons tans fa ma est ali quoi villas esse mio ab Fboraeo milliario , ubi ante lempora WlUelrai ftoihi tertnîni crant su bu rba carme tüdium. ( Lelandi Collectanea, lom. IV, p. 3G+)

On fit plusieurs lots des maisons ou plutôt des rui- 1070 nés d’York ; car, dans les deux sièges qu’avait soufferts cette ville , die avait été tellement dévastée , que , plusieurs siècles après , les Fondements des anciens faubourgs se voyaient encore en rase campagne, î\ plus d’un mille de distance (7), Le roi Guillaume prit la plus grande parLie des habitations qui restaient debout (8) ; les chefs normands se partagèrent le reste, avec les églises, les boutiques des marchands, et jusqu’aux banc® du marché è la viande, dont ils perçurent le loyer (9). Guillaume de Garenne eut vingt-huit villages dans la seu I e p ravi nce d’ Y or k , et Guillaume de Per cy pi 11 s de quatre-vingt® manoir® (10). La plupart de ces domaines, dans le rôle dressé quinze ans plus tard , porte pour qualification ces simples mot® : terre en friche (11). Tel fonds qui, au temps du roi Edward , avait produit 60 livres de rente, en produisait moins de fi, entre les mains de son possesseur étranger; et sur tel domaine où deux Anglais d’un rang élevé avaient vécu à l’aisé , on ne trouva plus, après la conquête, que deux pauvres laboureur® esclaves , rendant à peine à leur seigneur normand la dixième partie du revenu des anciens cultivateurs libres (12).

De grands espaces de pays au nord d’York furent le partage dit Bas-Breton Allan, que les Normands appelaient Alain, et que ses compatriotes, dan® leur langage celtique, surnommaient Fergan, c’està-dire le ltoux (15), Cet Alain construisit un château fort et des ouvrages de défense auprès de son principal manoir , appelé Ghilüng , sur une colline escarpée qu’entourait presque de louies parts ïa rivière rapide de Swale, Cette forteresse, dit un vieux récit, était destinée ô le protéger, lui et les siens, contre les aLtaques des Anglais déshérités (14). Comme la plupart tics autres capitaines de l'armée conquérante, il baptisa d’un nom français le château qui devint $a demeure et l’appela Riche-mont,

(fi) Extrada ex Doomcsday-book , apud script, cd a Gale, p. 774.

(9) Corne 3 de Moritonlo haboL îbi XIV miras itrne* et XI bancos în maceîlo et ccdesiam SaacUB-Crucis, { Doomasday-book, t. IL p, 2ÔÜ.)

(10) Àncient Lenares of land, p, 0,

(H) O mm a mine wasia. ( Ooomcsday-book , lom. IF , p, 300.) — Modo oraninô aunt wasta, (Ibid.) — Ex maxiraà parte waUa. [Ibid,)

(13) Duo tarai lemière , ihi smU duo villani cum tmA cari ucà , valu il 40 soL modo 4 soi. ( üoomesday-boolc , p. 515, )

(13) DictïimRuFum vel Férgairat.(Ex veterî Char là, a pu d script, rer. fraude., t. XII, p, 368,)

(14) P10 luUionesuorum contra ïpfeUatkmem Àngiorum tonc u lùque exliaîredatoruin, (Script, rer. franc., loin, XII, p. 568.)

1070 à cause de sa situation élevée, qui dominait Je pays d'alentour (T),

Toute lTïle Formée par l'Océan cl les rivières, à la pointe la plus orientale de FYorkshire , Fut le partage de Dreux Brnère , capitaine d’auxiliaires flamands. Cet homme épousa une parente du roi Guillaume, et la tua dans un accès de colère ; mais, avant que le bruit de cette mort se fût répandu, il alla trouver te roi , et îe pria de lui donner de Fargenten échange de ses terres, parce qu’il avait envie de retourner en Flandre. Guillaume fit compter au Flamand la somme qu’il demandait, et ne sut qu’a près son départ pourquoi it était parti (S). Alors File de TTolderness devint la propriété d’Eudes de Champagne, qui prit dans la suite pour épouse la sœur maternelle du conquérant. Quand la femme d’Eudes eut accouché d’un fils, il fit remarquer au roi que son île était peu fertile, qu’elle ne produisait que de l’avoine (3), et le pria de lui octroyer une terre capable de porter du blé, pour qu’on pût nourrir l’enfant (4). Le roi Guillaume , disent les anciens actes, lui fît don du bourg enLier de Bytham, dans la province de Lincoln,

Non loin de cette même île de Holderness , sur les bords de l’Humbér, Gamel fils de Quetel, venu de Meaux en France, avec une troupe d’hommes nés dans la même ville, prit une certaine étendue de terre où il établît sa demeure et celle de tous ses compagnons (5). Ces hommes, voulant attacher a leur nouvelle habitation un souvenir de leur ville natale, lui donnèrent le nom de Meaux, et ce nom fut pendant plusieurs siècles celui d’une abbaye fondée au même lieu (6). Gamel , chef des aventuriers de Meaux, et possesseur du principal manoir de leur petite colonie, s’entendit avec les chefs normands qui occupaient les terres voisines, pour que les limites de leurs possessions respectives fussent invariablement déterminées, 11 eut plusieurs conférences ou plusieurs parlements^ comme on disait alors, avec Basin, Stvard, Francon, et Richard cFEstou te ville. Tous, de commun accord, mesurèrent leurs portions de terre et y établirent des bornes, « afin , dit le vieux récit , que leur postérité

(1) FL nomma vit tïictmn castrera Biche * mont suo Idioraa l e gaJlicQ , qeod iatitiè swiat divHem mon Le m. (Script, rcr. franc., t. XII, p. SOS. — Sfonast. anglic,, lom. L p.877.)

(â, Dugdate's baronage, p, AQÂ-NooaftL anglic*

(5) Nee gignehat nid avenam, ( Menait, anglican. , l, I , p. 796. )

(4) Undè alere posset oepotam srnim. [Ibid.)

(5) Que , in conqusealu ftormannorum , rie quidam civîtatc tialliæ . Meldis latinè sed Meaux gallicè nuncupatà , ejeuntes, (Ibid., tom. 1, p.7Ü2.)

(0) l’est dictum conquïcstum, ipsum locimi inhabitantes, nntiicD de Meaux ci imposuerunL , in memoriam prislinæ civitatis. (Ibîd.)

« ne trouvât rien à débattre , et que la paix qui ext* imo ie slait entre eux se transmît a leurs héritiers (7). »

Le grand domaine de Pontefract 3 lieu où les troupes normandes avaient passé à gué le fleuve de FAire, fut le partage de Guilbert deLacy, lequel, suivant l’exemple de presque tous les autres capitaines normands. y construisit un château fort (B)*

Il paraît que ce Guilbert franchit le premier, avec ses bandes, les montagnes à l’ouest d’York, et qu’il envahit la contrée voisine de Lancaster, qui formait alors une portion de la province de Chcsler. Toujours est-Ll certain qu’il s’appropria, dans cette contrée, une terre immense, dont le chef-lieu était à Blackburn, et qui s’étendait, vers le sud et vers Test, jusqu’aux frontières de FYorkshire, Pour former ce grand domaine, il expulsa, suivant une vieille tradition, tous les propriétaires anglais de Blackburn, de Rochdaïe, de Tollington et du voisinage. Avant la conquête, disait la tradition, tous ces propriétaires étaient libres , égaux en droits et indépendants les uns des autres; mais, après Fin vas ton des Normands, il n’y eut plus, dans tout le pays, qu’un seul seigneur ét des fermiers à bail (9).

Le roi Guillaume , avec ses corps d'élite, ne s’était avancé que jusqu’à Hexham ; ce furent ses capitaines qui , pénétrant plus loin, conquirent le reste du pays de NorLhumbrie vers le nord et vers l'ouest. La contrée montagneuse du Cumberland fut réduite en comté normand ; un certain Renouf Meschin en prit possession , et la terre de bruyères et de marais , qu’on appelait Westmoreland , fut aussi rangée sous le pouvoir d’un gouverneur étranger (10). Ce comte partagea entre ses hommes d’armes les riches domaines et les belles femmes du pays. Il donna les trois filles de Simon [ils de Thonx, propriétaire des deux manoirs d’Elreton et de Todewik , l’une à Oufroy, son homme d’armes, l'autre à Raoul, dit Tories-Mains, et la troisième à un écuyer nommé Guillaume de Saint-Paul (11). Dans la Northumbrie proprement dite, h es de Vescy prit ie bourg d’Alnwick , avec la petite-fille et tout l’héritage d’un Saxon mort en combattant (12), Ro-

(7) Ex commuai consilio, terminas in 1er se distinguantes, ad âuferentia cert3mina poslerorum. (Monast, anglic,, 1. 1, p. 394.)

(8) Ibid., p. 859.

(9) Vulçaris opinio tco et et asserit quüd quoi feeraot villEü vel iiiaosai seu manem hominum, lot hieianl domiai, quorum milles de alîo icnehat,,. post conquæstum autem iü uBum dominium ornoia sent redacla. (Ibid.)

(î D) Ibid., p, 140. — Voyez livre IL p. 45.

(Il) Datte et desponsaiæ... et cnm eismliærediUilo totem manertum de E béton.., (MonasL anglic,, L S. p. 858.)

(13) Tradidjt filiam cigasdam. , . qui fuit occims in bflllo cum Haroldo rege. (Ibid., tom. II, p. 592.)

1070 Dert de Brus obtint par conquête > disent les vieux actes y plusieurs centaines de manoirs et le péage du port de Ifartlepool , dans la province de Durha ni (1). Enfin , pour cher un dernier trait de ces usurpations territoriales, Robert d’OmfrevUle eut la forêt de Riddesdalc , qui appartenait à Mildred , fils d’Akman : en signe d’investiture de ce domaine, il reçut du roi Guillaume l’épée que celui-ei portail à son entrée dans le Norlhmnberland . et jura sur cette épée de s’en servir pour purger le territoire de loups et d’ennemis de la conquête (2)*

Quand les Norlbumbriens , après avoir chassé Tostig , frère de Harold, dans une insurrection nationale , eurent choisi pour chef Morkar, frère d’Edvvin , Morkar avait mis , de leur aveu , à la tète du pays situé au delà de la Très, le jeune Ûsulf, fils d’EduIf (5). Osulf garda son commandement jusqu'au jour où les Normands eurent passé la Tyne ; alors il fut contraint de fuir comme les autres dans les forêts et les montagnes* On mil à sa place un certain Saxon appelé Kopsig, homme que les habitants de hi Northumbrie avaient chassé avec Tostig, qui avait à se venger d'eux , et que, pour cette raison même, le nouveau roi leur imposa comme chef (4)* Kopsig s’installa dans son poste sous la protection des étrangers ; mais , après avoir exercé quelque temps son office , il fut assailli dans sa maison par une troupe de déshérités conduite par ce même Ûsulf dont il avait reçu la dépouille. Il prenaî tranquillement son repas sans s’attendre à rien, quand les Saxons tombèrent sur lui, le tuèrent, et se dispersèrent aussitôt (H),

Ces traits d’audace et de vengeance, dont les historiens ne citent qu’un petit nombre, durent certainement se reproduire en beaucoup de lieux ; mais, quelque nombreux qu’ils fussent, ils ne pouvaient sauver l'Angleterre. Une force immense, régulièrement conduite et régulièrement distribuée , se jouait des efforts vertueux, mais impuissants* des amis de l'indépendance, Lesbraves eux-mêmes, les grands chefs, dont le nom seul ralliait beaucoup d’hommes , per* dirent courage et capitulèrent de nou veau. Waltheof, Gospatrik, Morkar et Edwin , firent leur paix avec le conquérant» Ce fut sur les bords delà Tees qu’eut lieu cette réconciliation si fatale à la cause saxonne. Le roi Guillaume établit, durant quinze jours, son camp sur les rives de ce fleuve , et là it reçut les

(1) Per conqiiæshm (Monaak angîic., 4om . Il, p* 148,)— Apud Uarllepool portum maris, eL de qu&Ub&tnavi 8üciî. (ÀnçteïH lenures, p. 14ïh)

(2) Ibid. ïP. 15.

(3) Motiast. aDglie. , lom. I, p. il,

(4) Uflx Willolmtis comUatiiM Osulfi tradidit Copsio , qnl sub Tofilio tolius comitauO curam gerebai. Ç Ibid.)

(5) Convivanlecn... manibns Osulfloblmncalur, (Simeon. Du ncl menais, p. 58. ScripL ed* h Sdden. )

(6) Monast. anglic», lom. I, p,4l,

TtltTHUlY.

serments de Gospaüik el de Wallheof. Le premier, 107g qui était absent et qui se soumit par message, obtint le gouvernement de la Northumhrie, vacant par par la mort de kopsig , avec le titre étranger de comte (G). Wallheof mit sa main nue dans la main du roi normand, eL devint comte des deux provinces de Huntmgdoo et de Northamplon (7). Il épousa Judith , Tune des nièces de son nouvel ami ; mais, comme le montrera la suile de cette histoire, le lit de la femme étrangère fut plus dur pour le chef saxon que la pierre où il avait craint de dormir en gardant sa foi à son pays. Bientôt le roi Edgar lui-même vînt , pour la seconde fois, abjurer son titre national et les droits qu’il tenait du peuple (8). G’éLail un homme doué de peu de vigueur d’à me , et qui se laissait toujours entraîner, soit dans le bien, soit dans le mai, par les circonstances et par l'exemple d’autrui. Il ne sut pas demeurer plus fidèle au Normand qu’ù l'Angleterre , et lorsque le vent de la résistance se leva de nouveau , Edgar s’enfuit encore et repartit pour LÉcosse, au bruit des imprécations des étrangers, qui l'accusaient de violer sa foi (9). Le peuple anglais , indulgent dans sa misère, lui pardonnait ses inconstances, et, délaissé par lui, l'aimait encore : u U était jeune et « beau, disenües vieilles chroniques, et descendait tt delà vraie race, de îa meilleure racedu pays (10).»

Après la conquête des terres du nord , celle des provinces du nord -ouest, voisines du territoire gallois , parait s’ètre bientôt accomplie. Edrik , surnommé ïe Sauvage, n’arrêta plus les Landes normandes qui débordaient de tous côtés, et cessa de troubler par ses incursions leurs établissements , jusque-là précaires , aux environs du retranchement d’Qlfa, Enfin, Raoul de Mortemer fit prisonnier le jeune chef de partisans , et , sur Lavis de sou conseil de guerre, le dépouilla de tousses Liens, pour avoir, dit un ancien récit , refusé d’obéir à la conquête, quoique sommé plusieurs fois de le faire (il). L’armée normande, qui réduisit la population des marches galloises , ne s’arrêta pas à la tranchée d’Olfa ; mais , passant cette antique frontière, à l’ouest de Shrewsbury, elle pénétra sur le territoire des Cambriens. Ce fut le commencement de la conquête du pays de Galles que , depuis lors poursuivirent sans relâche les conquérants de

(7) Ratis dexterfo* (Grderic. Vital* , p. 515.) — Willelm. Malmeah*, p* 184.— Chron. saxon. fra&. ed* Lye.

(8) Et misfiiicordiaui postal ans impetravU, et pamn mm eo fecU. (Math. Paria* , p. 5.)

(9) Facto ad Scolos ira ns fus io , jusjurandum macubmt, (Math. Paris*, p. 5.)

(10) Thaï beste ktiml tliat Eûgeîanil Uadde lo be kvag. (Robert ci Qïoçester’t chromde, p. 577.)

(Tl) Et quia idem Edricus noluit conrjuæstui parère.,,,. (Monast. anglie., toiD- Il, p. 221.)

122 HW DE

1070 l'Angleterre fl). La première fortcressse normande dictée sur les terres galloises Fut bâtie à seize milles de Sbrewsbury, par un chef nommé Baudoin; Les habitants du lieu rappelaient , cri langue cambrienne , Tre Faldmin* ou le château de Baudoin ; mais le nom que les Normands lui conservèrent fut celui de Montgomery* par égard pour Roger de Montgomery, comte de In province de Shrop et de tout le pays conquis sur les Gallois (S).

La ville de Shrewslmry, fortifiée d'une citadelle bâtie sur remplacement de cinquante et une maisons, fut rangée dans le domaine du roi Guillaume ($)> Il y fit percevoir les impôts pour le compte de son échiquier (4) (c'est ainsi que les Normands appelaient ce que les Romains avaient nommé fisc). Les agents du conquérant n'exigèrent pas de plus grands tributs que hi ville n'en avait payé dans le temps de l'indépendance anglaise; mais une réclamation authentique des habitants montre de quelle valeur était pour eux cette modération apparente, « Les habitants anglais de Shrewslmry (ce tr sont les paroles du rôle), disent qu'il leur est « bien lourd de payer intégralement l'impôt qu’ils « payaient dans les jours du roi Edward , et iTètre « taxés pour autant de maisons qu'il en existait lc. alors; car cinquante et une maisons ont été rasées ii pour le château du comte;, cinquante autres sont « dévastées au point d'être inhabitables ; quaranteit trois Français occupent des maisons qui payaient « dans le temps d'Edward ; et de plus , le comte a « donné â l'abbaye qu’il a fondée trente-neuf bourh geois qui a u t ref ois c on tri lui nient avec 1 es ai Rres (tî).

Ces monastères fondés par les Normands dans les villes ou les campagnes de F Angleterre , se peuplaient des moines venus d'outre- mer à la suite des troupes étrangères* Chaque nouveau ban de soldats était escorté d'un nouveau ban de clercs tonsurés, qui venaient au pays des Anglais pour ga&vif/ner, comme on disait alors. Dés l'année 10ü8, F abbé de Saint-Riquier en PonLlûeu , s'embarquant au port de Wissant pour aller en Angleterre, rencontra

(T) Po^tquàmNormaniii, hdlocommisso,AnËl(>5 sïbi ?ubju- CâniiH, Walfoniam sno icûperlû..(Gesta Stcphani re(î*?p,Ü3Q.)

(2) PennanTs Tour in Wales, tom. IL p, 348.

fâ) (Uiamvîs castellnm çomilîs occiipâverli U mansuras. {Extrada ex Doomesday-book, a pmi script . ed. à Gai . ,-p* 773.)

(4) Ce nom vient d'une table à cases et h compartiments *nr laquelle on comptait Lea sommes (forgent, pour faciliter le calcul.

(5) Oie tint anglî^enæ burgeoies de Sclropeaherîe muUùm grave &ihi esse.. .et XLUIfrancigenaîlmriïeosesleneant mau* auras guidantes. T. R. E.etahboÜavpiam Fecitibi cornes, de^ dent ipscXXX IX burpeoses. Ôl'im cum alÜi fel (tantes similher. (Extrait ex Doemcsday-book, apudscrrpt.ed. ;t GaL; p .775*)

(6) Uhl fucntuL cutû illo làm abbales quàm monachi plüa quàmccntum, pratercà tnilitarhtm virorum et negotiatnrum plurima multUudo , qui omnes in Angliam transvehî

LA CONQUÊTE

[Airs d’une eentaine de religieux de tous les ordres, lK1 avec une foule de militaires et de marchands, qui tous attendaient, comme lui, le moment de passer le détroifc {B}* Des bénédictins de Sëez en Normandie , pauvres et manquant de tout, vinrent s'établir dans une vaste habitation que leur donna Roger de Montgomery, et y reçurent , pour garnir leur table , la dîme de toute ht venaison prise dans la province de Shrop (7). Des moines de Saint-Florent T à San unir, émigrèrent pour venir occuper une église échue, par droit de conquête, à l'Angevin Guillaume de Brause (8). Dans la province de Stafford, auprès de Slone , sur la Trait , se trouvait un petit oratoire où deux no nues et un prêtre saxon passaient leurs jours à prier en l'honneur d'un saint du lieu , appelé Wolfed : tous les trois furent tués par un certain Luisant, soldat de Formée conq 1 1 éra n te ; e t » cel En i sa n l , dît I a vi e i l le 1 ëge n de , u tua le prêtre et les deux nonnes, afin que sa sœur,

« qu'il amenait avec lui, pût avoir leur église (9)* >»

Depuis que la conquête prospérait , ce n'étaient plus seulement de jeunes soldats ou de vieux chefs de guerre , maïs des familles entières , hommes . femmes et enfants, qui émigraient de presque tous les coins de la Gaule pour chercher fortune en Angleterre ; ce pays ëiaîl devenu, pour les gens d'uutre-mer, comme ces terres nouvellement découvertes que l'on va coloniser, et qui appartiennent â tout venant. « ïloül le Breton . dit un ancien « acte, et sa femme Cèles trie vinrent tous deux â « Farinée de Guillaume le Bâtard, et reçurent eu « don , de ce même bâtard . le manoir d'ElitighâU , u avec toutes ses dépendances (10), w Suivant un vieux dicton en rimes , le premier seigneur de Gognisby, nommé Guillaume, était arrivé de Basse- Bretagne, avec son épouse Tifaine , sa servante MauFa et son chien Hardi-gras(ll). Il se faisait des fraternités d'armes, des sociétés de gain et de perte, à la vie et à la mort, entre Les hommes qui s’aventuraient ensemble aux chances de l'invasion (12)* Robert d’Ouilly ci ltogcr d’ivry vinrent à la con-

cupjehant. (Ex ctiroaica Saneti Fticbanî , apud script, rcr\ francîc., tom. XI, p, 133.)

(7) PenûahFs Tour in Wales, lorci, II, p. 403.

(8) Monast. an^Tic.

(0) This Enÿsan slue ihe mm* and prest oîsoe

lîccause his sisler slioulda bave Ibis cburche soc,

fMannat. angUci jlom.ll» p. 12G.)

(10) Outdam Hoel Domine et Cclcstria uxor ejns vcncrunt în csercitu Willelmi bas tard in Angliam. (Ujtd.,1,111, p.fi4>)

(11) William tic Cogniflhy Came ont nf Brïlanny Wîth his wïfeTHFony,

And his mnSd Maufas,

And his tloage Hardi ara s.

( llearne, [ir*fal. Fnrilum IÎU(., p,

(12) Fortunarum participes. (Menait. ançIîc.UJI, p. 13(5.)

1070 quête comme frères ligues et fédérés par la foi cl le serment (1);ils portaient des vêtements pareils et des armes pareilles; ils partagèrent par moitié les terres anglaises qu'ils conquirent. Eudes et Picot, Robert Marmion et Gauthier de Somerville firent de même (S)* Jean de Cpurcy et Amaury de Saïnt- F Jorent jurèrent leur fraternité d’armes dans Fëglise de Notre-Dame è Rouen ; ils firent vœu de servir ensemble, 'de vivre et de mourir ensemble, de partager ensemble leur solde et tout ce qu’ils gagneraient par leur bonne fortune et leur épée (5)* D’autres, au moment du départ, se défirent Je tous les biens qu’ils possédaient dans leur pays natal, comme étant peu de chose au prix do ce qu’ils espéraient conquérir. C’est ainsi que Geoffroy de Chaumont, fils de Gédoin, vicomte de Blois. fil don à sa nièce Denise des terres qu'il avait à Blois,

A Chaumont et â Tours. «Il partit pour la con- « quête, dît Thistoîre contemporaine, et revint « ensuite à Chaumont , avec un immense trésor ,

« de grosses sommes d'argent 7 une grande quanti tité d1 objets rares , et les titres de possession de « plus d’un riche domaine (4). n

D ne restait a envahir que la contrée voisine de Chester, et cette ville était la seule des grandes cités d’Angleterre qui n’eùl point entendu retentir le pas des chevaux de rélranger. Après avoir passé Phivei; dans le nord, le roi Guillaume entreprit, en personne, celle dernière expédition (S) ; mais, au moment de partir d’York , de grands murmures s’élevèrent dans son armée. La réduction du N or* llunnbcrbnd avait fatigué les vainqueurs, et ils prévoyaient, dans l’invasion des bords de la mer de l’ouest eL de la rivière de Bée, de plus grandes faligues encore. Des récits exagérés sur la difficulté des lieux et l'opiniâtreté des habitants de ces terriloi res circulaient parmi les soldais (Ü), Le mal du pays se fit sentir aux Angevins et aux Bretons auxiliaires, comme, dans Tannée précédente, il avait attaqué les Normands, Eux, a leur tour, se plaignirent tout haut de la dureté du service cl demandèrent en grand nombre leur congé pour repasser la mer (7). Guillaume ne pouvant réussir à vaincre î 'obstination de ceux qui refusaient de le

(ï) Frottes jurât i et per fi déni et sa crame u tu ta coiffa? détail venerunt ad tuiuqnæsUm] Augliie. (Monasllc. auglic. G IL P* iStk)— Gloss, dL* Ducar^Cylom. NI, \k G8B.

£3j Motif ieiirGaUere of Somervlfie, Sworn brodir, (Monast. aiïgîic., tom, II, p, 19P,)

£3} Vi g lad il el foiUinà* :1b i il.)

£4) Qui d u eu m adiré deliherans. toUim eepli rtili-

guit . Ami et armants copias militas, ferr&que ptmesaio-

ncs ampltssimas. (Geda AmbasJctiâium dorcimirura 5 apud script, i-erum frtociç., \om. XI, p, 2330

(3) toüvut expeditrooem contra Ceslnmses et Guailos. (Ordcric, Vital. . p. 313.)

suivre, fil semblant de là mépriser, II promit à qui |jJ7u lui serait fidèle du repos après la victoire, et de grands biens pour salaire de ses peines (JD; ensuite ii traversa , par des chemins jusque-là impraticables pour les chevaux, la chaîne de montagnes qui détend, du sud au nord, dans toute la longueur de l’Angleterre, entra en vainqueur dans la ville de Clics ter* et, selon sa coutume, y bâtit une forteresse. U fit de même à Stafford (ô); à Salîsbury, dans sou retour vers le sud, il distribua abondamment des récompenses à ses gens de guerre (10)*

Puis il se rendit à Winchester dans sa citadelle royale, la plus forte de toute T Angleterre, et qui était son palais de printemps , comme celle de G lo rester était son palais d’hiver, et son palais d’été la Tour de Londres ou le couvent de Westminster près de Londres (1 1 ).

Les corps de troupes que commandait un Flamand nommé Gherbaud restèrent pour la garde et la défense de la nouvelle province conquise; Gherbaud fut le premier capitaine qui porta le litre de comte de Chcstcr. Pour soutenir ce titre et maintenir son poste , il fut exposé a de grands périls , laut de la part des Anglais que de celle des Gallois qui le harcelèrent longtemps (12), Il s’ennuya deces fatigues el repartît pour son pays. Alors le roi Guillaume donna le comté du Chester h Hugues d’Àvranebes, fils de Richard Goto, qu’on surnommait Hugues le Loup , et qui portait une tète de loup peinte sur soit écu. Hugues le Loup et ses lieu tenants passèrent la rivière de Dée f qui formait, à l'extrémité de la tranchée dUffa , îa limiLe septentrionale des terres galloises. Ils conquirent le pays de Flint, qui devint une partie du comté normand du Chester, et bâtirent un fort à Rhuddlan (15).

L’uu de eus lieutenants, Hubert d* A vrauuhcs, changea son nom en celui de Robert de Rhuddlan , el , par une fantaisie cou traire, Robert de Malpas ou du Mairpas, gouverneur d’un autre château fort bâti sur une colline élevée, donna son propre nom à ce lieu, qui le porte encore aujourd’hui, « Tous les h deux, dit tnt ancien historien, firent la guerre u avec férocité et versèrent a plaisir lu sang des h Gallois (14), » Ils leur livrèrent un combat meür-

(Gj I.oeonim aspmtalem et h os Lima tembllcm fcrociU- Ktm. (Ürdedc, YilaL, |u 315,)

[7) Servitiis, ut ri i ce haut, îutolcrabüibus, (Md.)

£fi) Yicioribus requiem promittil, tlh,)— (9) Ibid., j>. 5 10.

(10) Pramin miliübtis fargisslEnè disU tbuit. (Ibuî.)

£11) Tef gcMtl suarn eoroiïaii^cyadidaiisiDgulisaimisj ad pas vba eatü gessit iu Wînceastër, ad peatecosttS iu WeaLuiin- «1er, ad oalales in Gleaweeeaster, (Chr. sax, Gihs., p, 100,}

(12; Magna îliï ilitfieilia t amab A agita quàm à Guallu advers&ülibua pcrtuleial. (Ûrdorle, Vital. , p. 523.)

(13/ l^eDiianFs Tour m Wales, tom, Il, p. 10*

(14) Çüm ïlnbcrio de MaJopassu cl aiiis proceribus fer»

121 histoire de

k>7ù trier près des marais : de Rhuddlan , Heu déjà noté comme funeste, dans la mémoire du peuple cambrien, o cause d'une grande bataille perdue contre I es Saxons vers la fin du huitième siècle* Un singulier monument de ces deux désastres nationaux subsistait encore, il y a peu d’années, dans le pays de Galles : C'était un air triste , sans paroles, mais qu'on avait coutume d'appliquer a beaucoup de sujets mélancoliques z on rappelait l’air des marais du Rhuddïaa (î).

De vieux récits disent que s quand Hugues le Loup se fut installé, avec le litre de comte, dans la province de Chestcr, i! fit venir de Normandie Fun îhto de ses anciens amis, appelé Néel ou Lenoir, el que 1{*71 Lenoir amena avec lui cinq frères : lloudard , Édouard , Yolmar , Horsuiu , et Vol fan (2). Hugues leur distribua des terres dans son comté ; il donna l\ Lenoir le bourg de Haï ton, près de la rivière de Merscy , et Tmslitua sou connétable et son maréchal héréditaire, c’est-à-dire, que toutes les fois que le comte de Cbestcr irait en guerre, Lenoir et ses héritiers, eu allant, devaient marcher à la tête de Toute Tannée, el se trouver les derniers au retour. Us eurent, pour leur part du butin pris sur les Gallois, toutes les bêtes à quatre membres (3)* Ln temps de paix, ils eurent droit de justice, pour tous les délits, dans le district de Halton, et tirent leur profit des amendes 5 leurs serviteurs jouissaient du privilège d’acheter avant qui que ce fût dans la ville de Cbcster, à moins que les serviteurs du comte ne se fussent présentés les premiers (4). Outre ces prérogatives, Lenoir le connétable obtint, pour lui et pour scs héritiers, Pintendancé des chemins et des rues , aux foires de Cbester, le péage des marchés sur toute la terre de Halton, tous les animaux trouvés errants dans ce district (a), et enfin le droit iTëtaïage ou la liberté de vendre en toute franchise , sans taxe et sans péage, toute espèce de marchandises, excepte le se) et les chevaux* Houdard , le premier des cinq frères, devint à peu près pour Lenoir ce que celui-ci était pour le comte Hugues; i) fut sénéchal héréditaire de la eonnëtablie de Halton* Lenoir, son seigneur , lui donna , pour son service et son hommage, les terres de West on et d’Ashton (7)* Il eut, comme profits de guerre, tous les taureaux couquis sur les Gallois (8),

raultïîin GuaÜoinm sauguînem efFnctit* (Ord* Vital*, p* 522* (U Morfa lïhtiildlan. (Camhro-bntDn*, fom.IL)

(2) üi ni in isio comîio Uiigonc, vernit quidam mitéiNigellus nom i ne, qui du vit se cum qui tique fra très* (Mouasl* ang!k., tom. H* p. tIQm)

{Z j De prædâ perquifiit4 \n Waitïà omnïa animalia diversnrmii coîomm intrà quatuor ntimbra, (Montât* angUc,, iom* JU p. 187.]

1) Kmnnt rnîmsui sui ante omnes iu civitate, nisï comitisnHn prie ven c n n t - (fi) i 1 î * )

LA CONQUÊTE

et le meilleur bœuf pour récompense de Fhomme i0Ti) d’armes qui portait sa bannière (9). Edouard, ^ le second frère a reçut du connétable deux journées de terre à Westou (10); deux autres, Volmar f et ïforsuin , reçurent ensemble un domaine dans le village de Ru u cône ; et le cinquième, appelé Volfan, qui était prêtre, obtint Tëglisc de Iluncone (11).

Ces détails bizarres sont en eux-mêmes peu mémorables ; mais ils peuvent aider le lecteur a se figurer Tes scènes variées de la conquête, et à revêtir de leur couleur originale les faits de plus grande importance* Tous les arrangements d’intérêt , tous les partages de possessions et d’offices qui eurent lieu dans la province de jChcster, entre le gouverneur normand , le premier lieutenant de ce gouverneur et les cinq compagnons du lieutenant , donnent une idée vraie et naïve des transactions du même genre qui se faisaient , en même temps , dans toutes les provinces de T Angleterre. Quand f désormais le lecteur rencontrera les litres de comte, de connétable, de sénéchal, quand il entendra citer, dans le cours de cette histoire , les droits de juridiction, de marché, de péage, les profils de guerre ou de justice , qu’il se rappelle Hugues tTAvranches, Lenoir sou aini, et les cinq frères qui vinrent avec Lenoir; alors, peut-être, quelque rëaütc lui apparaîtra sous ces titres et ces formules, qui, si on tes envisage abstr activement, n’ont qu’un sens vague et incertain. H faut pénétrer jusqu’aux hommes, à travers la distance des siècles ; il faut se les représenter vivants et agissant sur le pays où la poussière de leurs os ne sc retrouverait pas même aujourd’hui ; et c’est à dessein que beaucoup de "faits locaux, que beaucoup de noms ignorés ont été placés dans ce récit* Que l'imagination du lecteur s’y attache ; qu’elle repeuple la vieille Angleterre de ses envahisseurs et de ses vaincus du onzième siècle ; quelle sc figure leurs situations , leurs intérêts, leurs langages divers , la joie el l'insolence des uns , la misère et la terreur des autres tout le mouvement qui accompagne la guerre à mort de deux grandes masses d’hommes* Il y a déjà sept cents ans que ces hommes ne sont plus ; mais f qu'importe à l'imagination? pour elle. Il n’y a point de passé, et Ta venir même est du présent*

(5) Qffiüia 3nima1ia fugitifs, gallicÈ JFûijres. (Monatt. arrffiic*, t. II, p, 187*)

(6) Prêter $al eteqtios* (Ibid*)

(7) Pro bonmacio et servltlo auo. (Ibid.)

(8) AéYenfAgia guerraî. (Gloss, de Düraage,)

(0) El btori vexilU mï meliomn bovem* (Monast. anglic.,

(ïiï) Huns bovaias iùtm inXVcsUm.flbîcL)

(II) (ÿmntiïs volé f rater fuît saéérdOfl, et îpsï dédit ectlede U un âme î'îigellws; ex Norfûaïmiâ vénérant* (Ibid.)

DE L'ANGLETERRE . — LIVRE CINQUIÈME

DEPUIS LA FORMATION DU CAMP DU UëFTGE DANS ï/ÎLE I)'ÉLÏ, JUSQU’AU SUPPLICE DU DERNIER CHEF SAXON*

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