‹ ŒuvresChapitre 14 sur 94 · I.A CONQUÊTE · texte numérisé non relu

I.A CONQUÊTE

His7 avait commis (1). 11 ordonna qu'on mil en liberté les Saxons et les Normands qu'il retenait dans ses prisons. Parmi les premiers él aient Morknr , Siwavd Beorn, et l lfoolli, frère du roi Harold, Fun de ers deux otages pour la de! if rance desquels Haro kl lit son fatal voyage (2). Les Normands étaient Roger, ci-devant comte de Hereford , et Eudes, évoque de Bayeux, frère maternel du roi Guillaume,

Guillaume. surnommé le Roux, et Henri, les deux plus jeunes fils du roi, ne quiUaiçni point le chevet de son lit , attendant , avec impatience , qu’il die UH ses dernières volontés* Robert , l'a* né des trois, était absent depuis sa dernière querelle avec son père* C’était à lui que Guillaume , du eonsen te met 1 1 des c h e fs d e N o rm a ud ie , avait lég u é autrefois son titre de duc; et malgré la malédiction qu’il avait prononcée depuis '..contre Robert, il ne chercha point à le déshériter de ce Litre que le vœu fies Normands lui avait destiné {3)* “ Quant au u royaume d* Angleterre, dît-il, je ne le lègue en « héritage à personne , parce que je ne Fai point ■r reçu en héritage, mais acquis par la force et au u prix du sang (4); je le remets entre les maÎBj> de « Dieu , me bornant à souhaiter que mon fils Guiî- «[ laume , qui m’a été soumis en toutes choses, « l'obtienne, s'il plaît a Dieu , et y prospère (5).— « Et moi, mou père, que me donnes-tu donc? h lui dit vivement Henri, le plus jeune des fils [ü), u — Je te donne, répondît le roi, 5,000 livres (Tarte genl de mon trésor, — Mais que ferai-je de cet « argent , si je rfai ni terre ni demeure (T) ? — Sols u tranquille, mon fils, et aie confiance en Dieu ; « souffre que tes aines te précèdent; tou temps -c viendra après le leur { B K » Henri se retira aussitôt pour aller recevoir les ÎL000 livres ; il les fit peser avec soin , et se procura un coffre- fort bien ferré et muni de bonnes serrures (0). Guillaume le Houx partit en même temps pour se rendre en Angleterre, et s'y faire couronner roi.

Le 10 de septembre , au lever du soleil , le roi Guillaume fut éveillé par un bruit de cloches , et

(1) To bel« aulke robberye thaï he ihogüle lie hadde ydo. (Robert of Gloeesl. chron., p, 5G0J

(2) Cbroo. saxon. Gibsom, p, 102.

13) Voyez livre VI, p. 151 ei suiv.

(4) Dim eanflicia et muUâ rfftisioue bernard emoris. (Oi-dcric. Vital., p. 050,)

(5; Ibid,

(0] FL mHd. paler. quid inbuiii? (Ibul.)

(7) Si locum habltatioQïs non habuero, (Ibid,)

(8) Ibidem,

(0) Diligenter ne qtiid deesset ponde rare, mnnïtamqne gazopliylaciuiit ,sibi pfdcuiarc, (Ibid,)

(10) Domraffi meæ saocl&r Dei genUHcî Marîœ me commun tlç, (Ibid, p. 001 ,j

demanda ce que c’était ; on lui répondit que l'office ios? de prime sonnait à Féglise de Saiuîé-lïariû. 11 leva les mains en disant : h Je me recoin mande à madame Majïc , la sainte mère de Dieu ; » et presque aussitôt il expira (10), Scs médecins et les autres assistants, qui avaient passé la nuit auprès de lui, le voyant mort, montèrent en hiUe a cheval et coururent veiller sur leurs biens (11)* Les gens de service et les vassaux de moindre étage , après la fuite de leurs supérieurs, enlevèrent les armes, la vaisselle, les vêtements, le linge, tout le mobilier, et s’enfuirent de même, laissant le cadavre presque nu sur le plancher (12), Lé corps du roi demeura ainsi abandonné pendant plusieurs heures (13) ; car dans toute la ville de Rouen les hommes étaient devenus comme ivres , non pas de douleur, mais de crainte de l’avenir; ils étaient, dit un vieil hisio» iflso rien . aussi troublés que s'ils eussent vu une armée pi ennemie devant les portes de leur ville (14), Chacun sortait eL courait au hasard , demandant conseil à sa femme j à scs amis , au premier venir ; on transportait, on cachait tous scs meubles, ou Ton cherchait a les vendre a perle (15).

Xüifin des gens de religion , clercs et moines, ayant repris leurs sens et recueilli leurs Forces, arrangèrent une procession (10), Revêtus des habits de leur ordre , avec la croix, 1rs cierges et les encensoirs, ils vinrent auprès du cadavre et prièrent pour l’Ame du défunt (17). L’archevêque de Rouen, nommé Guillaume , ordonna que le corps du roi fût transporté a Caen, et enseveli dans la basilique de Saint-Étienne , premier martyr, qu’il avait bâtie de son vivant* Mais ses fils, scs frères, tous ses parents s’étalent éloignés ; aucun de ses officiers n 'était présent ; pas un seul ne s’offrît pour avoir soin de ses obsèques(lB) ; ce fut un simple gentilhomme de la campagne, nommé Jlcrluin, qui, par bon naturel et pour l’amour de Dieu, disent les historiens du temps, prit sur lui la peine et la dépense (19). il fit venir a ses frais des ensevelisse urs et un chariot, transporta le cadavre jus qu’au bord de la Seine, et

(11) Illicô ascensïs eqins ad sua mtSûda pioperavarunb t (Ordèrta. Vital,, p. 661.)

(12) Et relîcto rqps. cadavere pænè muio iu arcâ dombs, aufiigcniïit. (Ibid.)

(15) À pHroâ uïque ad lcrtîam. (Ibid.)

(14) P®Oè omtiefl velul ebrîi deupuenmt, ae si rmiîtltudinem hostmm immîneie uibi vldissenL ffliid )

(15) Quid a|jem à conjure, vel obvia sodati, vel aroico, ctmsilium qwsesivir (Ihid.j

[10) Coliffclis vîi-iltus ci înlinilfi sensibles, (Ibid,)

(17) Hüooslô induii, cum ctudbus et thuributli, (Ibid,) r

(■18) Ve ru ni fi'Oluet ejus et cogna U Jàm ab co rec essorant. ci omrtes miiiusln ejue - nec nnus imenUil est... (Ibid.)

(I9)llerliïiüii8 pa^enais equcs.tiaLmaU bonitate compunc- 1 1FS pro ainore Dtij, (Ibid.)

tas? de là sur une barque* par la rivière et par mer, jusqu'à la ville de Caen (1). Gilbert, abbé de Saint- Étienne, avec tous scs religieux, vint à la rencontre du corps; beaucoup de clercs eide laïques se joignirent à eux ; mais un incendie qui ëc la La subitement fit bientôt rompre le cortège, et courir autfeu cl ères et laïques (â). Les moines de Saint-Étienne restèrent seuls , et conduisirent le roi à l’église de leur couvent.

L* i ni j u m a Lï on d u gr a nd chef, du fa m e us ba rony comme disent les historiens de l'époque (3), ne s'acheva point sans de nouveaux incidents. Tous les évoques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés pour la cérémonie ; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église, entre le chœur et l'autel ; la messe était achevée ; on allait descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule dît à haute voix : « Clercs, évêques, ce terrain est à moi ; c'était « remplacement de La maison de mou père ; Fhom me « pour lequel vous prie* me J 'a pris de force pour « y bâtir son église (4), Je n'ai point vendu ma « terre , je ne Fai point engagée, je ne l'ai point « for fai Le , je m l'ai point donnée ; elle est de mon « droit, je la réclame (5). Au nom de Dieu, je déu fends que le corps du ravisseur y soit placé, et « qu’on Je couvre de ma glèbe (6). » L'homme qui parla ainsi se nommait Àsselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la vérité de ce qiTil avait dit. Les évêques le firent approcher 5 et , d?accord avec lui , payèrent soixante sous pour le lieu seul de la sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le resLe du terrain (7}* Le corps du roi était sans cercueil, revêtu de ses habits royaux ; lorsqu'on voulut te placer dans la fosse, qui avait été Mite en maçonnerie, elle se trouva trop étroite ; Il fallut forcer le cadavre, et il crevai (8), Un brûla de l'encens et des parfums en abondance ; mais ce fut it) utilement ; le peuple se dispersa avec dégoût, et les prêtres eux-mêmes, précipitant la cérémonie, désertèrent bientôt l’église (9).

Guillaume le Houx , en chemin pour l'Angleterre, avait appris la mort de son père au port de Wissant,

[1} Poil Inclure R ac vchiculum, mereedede propriis snmp- 13 bus. (Orderic. Vital*, p. 661.)

(2) Orones ad ignem conqidmendtira dterïci cum lâîets cucurrerunt. (tbid.)

(5) Faruosî baron ïs. (Ibid*)

(4) Uïcc terra ubï cansiatkis, area dormis palris meï fuit. (Ibid, p- GG2.)

[5) Vaee, Uoman de Hoir — Chrou. de Normandie, rue*

p des hlsb de la France, p. 243*

(0) Es parte Daî , prohîbeo ne corpus rap loris operîatur cespile raen. (Orderic. VUal.,p* 602,)

(7) Pro retïquà veto tellure fDquipollens mutuum» (Ibid.)

! fl) Pin g uissümis yen te r c rep uit . (I bi tl . )

près de Gala ts, Il se hâta d'arriver à Winchester, lieu de dépôt du trésor royal, et gagnant parties promesses Guillaume de Pont-de-l! Arehe , gardien du trésor, il en reçut les clefs (10). Il le fit inventorier et peser avec soi», el y trouva 150,000 liv. d'urgent fin avec beaucoup d'or et de pierres précieuses (11). Ensuite il fit assembler tous ceux des hauts barons normands qui se trouvaient en Angleterre, leur annonça la mort du conquérant, fut choisi roi par eux , et sacré par l'archevêque Lan franc dans la cathédrale de Winchester, pendant que les s ciguë urs restés en Normandie tenaient conseil sur J a succession (12). Beaucoup d'entre eux souhaitaient que les deux pays n'eussent qu’un seul et même gouvernement; ils voulaient donner la royauté au due Robert , qui était revenu d'exil ; mais l'activité de G uillau me les previ u t .

Son premier acte d’autorité royale fut d'emprisonner de nouveau les Saxons Lllïiolh, Murkar et Sîward ikorn, que son père avait rendus à ta liberté (13) ; puis il lira du trésor une grande quantité d'or et d’argent qu'il fit remettre à ÜLhon Forfévre, avec ordre d'en fabriquer des ornements pour la tombe de celui qu'il avait abandonné à son lit de mort (14). Le nom de l'orfèvre O thon mérite d'être placé dans cette histoire, parce que le registre territorial de la conquête le cite comme un des grands propriétaires nouvellement créés (lü).Peubètre avaitil été le banquier de l'invasion, et avait -il avancé une partie des frais sur hypothèque de terres anglaises ; on peut le croire, car ks orfèvres, au moyen âge, étaient en même temps banquiers ; peut-être avaitit fait simplement des spéculations commerciales sur les domaines acquis par la lance el lépée , el donné aux gens d'anues errants, espèce d'hommes commune dans ce siècle, de For en échange de leurs terres.

I ne sorte de concours littéraire s’ouvrit alors entre les versificateurs latins d'Angleterre et de Normandie pour l'épitaphe qui devait être gravée sur le tombeau du roi défunt; et ce fut Thomas, l'archevêque d'York, qui en remporta l'honneur (îti),

(9) Sa verdoies i Laque festin a haut excédas perfleerc, (On U Vital., p, 002.)

(10) Mocast. aogUc., t* IL, p* 800,— Davcs lUeâaun nietui est* (Ibid. p. 120.)

(11) Staiïro pondérons iheaaunun patria buï, reperdu,* (lnguif. Croyl, apud script, üxoru. p. 100.)

(12) Regem obiisse propaiaL,* düfU caüteri procures de re^ui succession,*; tractant in Nonmmnia* (MonasL anglic*, L LL p. 800.)

(13) AluredL lïeverlaccnds* p* 130. — Florent. Wïgorn.

(14/ Auri et argent* ceinTmmmrpuï copiant OLlioni èuri

Ftbro erogaviL (Orderic, Vital,, p. 003*)

(15) D oom esd ay-boo k , pas d m .

( .10) Solius Tliurme versus ? uro in serti stmt. (Ibid*)'

ms

f'Itisiciirs pii ces île vers el de prose à la louange du conquérant nous ont été conservées , cl parmi les éloges que lui donnèrent les clercs el les li itéra leurs du siècle, il y en a iFasscz bizarres : « Nation anu glaise , s'écrie l'un d'entre eux , pourquoi as-tu 11 troublé le repos de ce prince ami de la vertu (1)7 l[ — 0 Angleterre, dit un autre, lu l'aurais chéri ,

M tu l’aurais estimé au plus haut degré, sans ta folie w el ta malice (2), — Son règne fut pacifique, dit u un troisième, cl son âme bienfaisante (5), n U ne nous reste rien des épitaphes que lui fil tle vive voix le peuple vaincu , a moins qu'un ne regarde comme un exemple des exclamations populaires qu’excita sa mort, ces vers d’un poêle anglais du t fm ifiü® O siècle : « Les j o u rs d u roi G u i I J a urne f u r en t «. des jours de souffrance, et beaucoup d'hommes « trouvèrent sa vie trop longue (3), n Cependant les barons anglcNHormands , qui n’avaient point concouru à l’élection de Guillaume le Houx, repassèrent la mer, courroucés contre lui de ce qu'il était devenu roi sans leur aveu ; ils résolurent de le déposer, et démettre à sa place son frère aîné Hfdierl, duc de Normandie (o). A la tète de ce parti figuraient Eudes de Ray eux, frère du conquérant, nouvellement sorti de prison, et beaucoup de riches Normands ou Français de l' Angleterre, comme s’exprime la chronique saxonne (6)* Le roi Roux (car c’est ainsi que les histoires du temps (7) le nomment}, voyant que ses compatriotes conspiraient contre lui, appela à son aide les hommes tle race anglaise, les engageant à le soutenir par l'espoir d’impeu de soulagement (H). 11 convoqua auprès de lui plusieurs de ceux que le souvenir de leur puissance passée faisait encore regarder par la nation anglo-saxonne comme ses chefs naturels; il leur promit les meilleures lois qu’ils voulussent choisir, les meilleures qui eussent jamais été observées dans le pays (9); il leur rendit le droit de porta’ des armes, et la jouissances des forêts; î! arrêta

(1) Gens Anglornm, Inrbaftîa principem Qui vîrtulis atoabai Lramilem.

(Script. rur» Hiirmanu. p. SIS*}

f3) bilïgercs eum, tfnÿlidà terra, si absit ïmpùdentia atquc inîtjiiïias ma. (Guil. Pictav., p* 207.)

(3 ) C u j u s regn um pae I fieu m

Fuit atque frite tiferum.

(Citron. rtujnaldj aputl Script. rri\ frnnc. p* 4T&.)

(4} There wa«*m kyng William Vdays wnrrc and sonyc ynou. Suihai mu ch d*d of EoglamL ThoubUî bis lyf looîong.

(Rub* of G-Lnceflt. Clirunicle* p. $£>&,)

(K) Cfiron. saxon. Gibson, p. 193*

(fi) Tba ne este frcucifce men — eu lie fiencisee men* (Ibid.)

(T ! h rois Rus. (Cl ironique de Normandie.) — The red kyiig. (bob. of GlocciL)

Ift) Time aceersivU Angîos. (Chron* saxon,, p. 103.)

LA CONQUÊTE

la levée des tailles et de tous les tributs odieux : mais tout cela ne dura guère , disent les annales contemporaines (10).

Four ees concessions de quelques jours, et peutêtre aussi par un désir secret d’en venir aux mains avec des Normands (11), les chefs saxons consentirent à défendre la cause du roi, el firent publier en leur nom et au sien Fancienne proclama Lion tle guerre, celle qui faisait lever autrefois tout Anglais en étal de porter les armes : « Que celui qui n’est pas un «i homme de rien* soit dans les villes, soit hors des « villes, quitte sa maison et vienne (12). » Trente mille Saxons se rendirent au lieu assigné, reçurent des armes et s'enrôlèrent sous la bannière du roi (13). Ils éta icn t pr esq ne tous fa n tassïns ; G u r II ai i me les conduisit en grande hêLc avec sa cavalerie, composée de Normands, vers la ville maritime de Rochester, où s’étaient fortifiés l’évêque Eudes et les autres chefs des opposants, attendant l’arrivée du duc Robert pour marcher sur Caiiterbury et sur Londres (14).

11 paraît que les Saxons de l’armée royale montrèrent une grande ardeur au siège de J loch ester* Les assiégés, pressés virement, demandèrent bien- Lût à capituler , sous la condition de reconnaître Guillaume pour roi et de garder sous lui leurs terres et leurs honneurs (18), Guillaume refusa d’abord ; maïs les Normands de son armée ne portant pas le même zèle que les Saxons dans cette guerre qui était pour eux une guerre civile , et ne se souciant point de réduire aux dernières extrémités leurs i concitoyens et leurs parents , trouvèrent le roi trop acharné contre les défenseurs de Rochesler (16). Ils essayèrent de l’apaiser ; « Nous qui l’avons assisté « dans le danger, lui disaient-ils, nous te prions «t d’épargner nos compatriotes , nos parents , qui « sont aussi les tiens, et qui ont aidé ton père à « conquérir l'Angle terre (17). » Leroi se laissa fléchir, et accorda enfin aux assiégés lu libre sortie de

(D) MûlÉorcm Jegemqtipm vellent eligere, raëliomnquæ umpiàm in hâc terri fuit, (Annales Waverleienses, p. 130.)

(10) Sed hoc parùin dura vit* (Ibid.)

(11) A m mos cor u m con ira Norm a n nos mu I défia L (Jp.

Bromjiton., p. 084 ♦)

(12) Voyez livre II, p, 4L — Ut quictimque esset nomihing aive !» bur^o, sïve exlra burgum. (Aimâtes Waverl.,

(15) Orderic. Vital., p, CC7-

(14) Florent* Wfgom., n. G43*

(15) Orrlcric, Vital,, p.ÛG7.

(10} Vîdcnlcs aulemfiquï obsïdebant, adnccemparenUim el a rai corn ra qui obsessi crant * n mm uni furent*..

(Ibid.)

(Î7) Nos qui tecum maxtmit in pericuHa assisiimus, te pro compalrtoUs noslm obnixè suppl team us*v. ctim paire tuo Andins subjugAvlL {Ibid., p* 008.)

ïoss la ville avec leurs armes et leurs chevaux, L’évèque Eudes essaya d'obtenir, en outre, que la musique militaire du roi ne jouât pas en signe de victoire à la sortie de la garnison (!) - mais Guillaume refusa avec colère , el dit tout haut qü'il ne ferait pas celte concession pour mille mares d'or (2), Les N ormands du parti de Robert quittèrent la vîllequ’ils Savaient pu défendre, les enseignes basses, nu son des trompettes du roi. Dans ce moment, de grandes clameurs partirent du milieu des Anglais de Tannée royale (3) : « (Ju’on apporte des cordes , criaient- 11 ils, nous voulons pendre ce traître d’ëvèque avec n Ions ses complices. O roif pourquoi le laisses4u *( ainsi se retirer sain et sauf? H n’est pas digne de « vivre , le fourbe , le meurtrier de tant de milliers h d'hommes {!).»

joss tm bruit de ces imprécations que sortit

tm irAuGletm^ Pour nTy jamais rentrer, le prélat qui avait béni Tannée normande a la bataille de ïlastiugs. Jjîi guerre enLre les Normands dura quelque temps encore ; mais celte querelle de famille s’apaisa peu à peu , et finit par un traité entre les deux partis et les deux frères. Les domaines que les amis de Robert avaient perdus en Angleterre, pour avoir embrassé sa cause, leur furent restitués, et Robert lui-mème lit 1 abandon de ses prétentions à la royauté pour des propriétés territoriales (15), Il fut convenu entre Les deux partis, que le roi, s’il survivait au due, aurait le duché de Normandie, et que , dans le cas contraire , le duc aurait le royaume d'Angleterre ; douze hommes du côté du roi et douze du côté du duc confirmèrent ce traité par serment (G). Ainsi se terminèrent et la guerre civile des Normands et Failiance que cette guerre avait occasionnée entre les Anglais et le roi. Les concessions que ce dernier avait faiLes furent toutes révoquées , scs promesses démenties, cl les Saxons redescendirent a leur rang de sujets et d’opprimés (7).

Prés de là ville de Canlerbury était un ancien couvent , fondé en l’bènneur du missionnaire Augustin, qui convertit les Saxons cl les Angles. Là se conservaient , à un plus haut degré que dans les maisons religieuses de moindre importance , Tespril

(t) Ne üibicincs in cocu m egressu Ltibîs cnneieul.(Ord(ïr. YilaL, p. üüS.)

p2) Etiam propter mille auri ma rca s. (ïbid.)

(5) Multitude» Ang I oru m q u ce r e gi a d bsBreba l voci fera batm\ (Ibid.)

fi) Torques, torques a Série el Iradilorem episeopum... cur sospilem paieris attire ? uon débet vivere parjuras humirida... (Ibid.)

(5J Florent. Wigorn., p, 0 4L

(0) Ibid,

(7) Nihil postmodimi icuuit rmod pramîsil.fjo, Bromplon.,

(fil Ch rem . Wî I le Uni T h orn . , p. 1 701 .

national et le souvenir de l'ancienne liberté. Les ïoss Normands s’en aperçurent, et de bonne heure ils tentèrent de détruire cet esprit par des humiliations réitérées. Le primat Lan franc commença par abolir Tan tique privilège des moines de Saint -Augustin, qui consistai! à n'ètre justiciables que de leur propre abbé pour la discipline ecclesiastique (8). Quoique cet abbé fût alors un Normand, et , comme tel, peu suspect d’indulgence envers les hommes de Pautre race, Lanfranc lui enleva la surveillance de ses moines pour se l'attribuer à lui-mème (0) ; il défendit , en outre , de sonner les cloches du monastère avant que l’office eût été sonné à l’église épiscopale, sans respect, dît Thislorien, pour cette maxime des saintes Écritures : Où est l’esprit de Dieu , là est la liberté (10). Les moines saxons murmurèrent d’ètrc soumis à cette gène; et , pour montrer leur mécontentement, ils célébrèrent les offices tard, avec négligence, et en commettant à plaisir des irrégularités volontaires, comme de renverser les croix el de faire la procession nu-pieds contre le cours du soleil (4 î). «s On nous fait violence, disaient- ils, au i£ mépris des canons de l’Église ; ek Lien , nous viou 1er on s les canons dans le service de TÉglîse Ils prièrent le Normand, leur abbé, de transmettre de leur part une réclamation au pape; maïs Tabbé, pour toute réponse, les punit comme rebelles , et ferma le cloître pour qu’aucun d’eux ne pû l sortir ( 1 5).

Gel homme, qui sacrifiait de si bonne grâce, par haine des Saxons, son indépendance personnelle, mourut en Tannée 1088; et alors Tarchcvèque Lanfranc se transporta au monastère, menant avec lui un moine de Normandie, appelé Guy, très-aimé du roi (14). 11 somma les religieux de Saint-Augustin, au nom de l'autorité royale , de recevoir et S’installer sur-le-champ ce nouvel abbé; mais tous répondirent qulls n’en feraient rien (15). Lan franc, irrité de cette résistance, ordonna que ceux qui refusaient d’obéir sortissent à l'instant du couvent. Ils sortirent presque tous, et le Normand fut installé en leur absence, avec les cérémonies d’usage (IG). Ensuite le prieur du monastère, appelé Elfrvin, et plusieurs autres moines, tous Saxons de naissance,

(0) Monachosad suuni capiluluni veolre eompulH (Chrom Willctmi Tliorn,, p. 1791.)

(10) Ne eiffna sua puUarenl, nisi priùs... (Ibid. p. 1794.)

(H) Iodé ergo rîx®, murmuraiioiietf, setviliumDcifafîUuu tardé fit indecenler, (Ibid.)

(12) ÀngUa sacra, !. M, p. 298.

(15) Quos ïlle despiciens . monachos rli&lmqjere ut de clauslro ou II o modo ex E real... (Citron* WH Ici mi TUoru., p. 1704.)

(14) Willelmo roui amanllssiùiiHïï. (Ibid.)

(15) (fui unanimiler auiruati rcspondeninl... (Cbtonie. saxtm. GîÏisod. p. 179.)

(10) Ihid.

iqm furent saisis el emprisonnés (l). Ceux qui étaient lüîu sorL^ aiï commandement de l'archevêque sc tenaient assis a terre sous les murs du château de Canterbury. On vint leur dire qu'il leur était accordé un délai de quelques heures pour rentrer au couvent , mais que, passé ce terme, ils seraient regardés et traités comme vagabonds (2); ils restèrent quelque temps indécis; mats I1 * 3 4 * 6 7 heure du repas arriva , ils souffraient de la faim : plusieurs se repentirent alors , et envoyèrent à Farchevéquc Lan franc pour lut promettre obéissance. On leur fit jurer, sur les reliques de Saint- Augustin, de tenir fidèlement celte promesse ; ceux qui refusèrent de prêter serment furent emprisonnés jusqu'à ee que l’eimui de la eaplivcLé les eût rendus plus dociles (5), L’un deux, appelé Alfred , qui réussit à fuit*, et que Ion trouva errant par tes chemins, fut inîs aux fers dans la maison épiscopale (4). L'esprit de résistance s'apaisa durant quelques mois, et ensuite devint plus violent; if y eut un complot tramé contre la vie du nouvel abbé de race étrangère {»), L’un des conjurés, appelé Colomban, fut pris, conduit devant l'archevêque et interrogé sur sou dessein de tuer le Normand : it j'ai eu ce dessein, répondit le moine avec assu~ il rance, et je Fan rais exécuté (fi). » Lan franc ordonna qu'on rattachât nu devant les portes du monastère, et qu'on le baLtîl publiquement à coups de fouet (7)*

lQm Dans l’année 1089, mourut le primat Lanfrane; et aussitôt les moines, délivrés de la terreur qu’il leur avait inspirée , entreprirent une troisième révolte, mais d’un caractère plus grave que les deux autres; ils appelèrent à leur aide les habitants saxon s de Canterbury, qui, embrassant celte cause comme une cause nationale, vinrent armés à la maison de l'abbé de Saint- Augustin , el en firent l'attaque (8)* Les gens de l’abbé résistèrent, et il y eut de part et d’autre beaucoup d’hommes tués et blessés* Guy s’échappa à grande peine des mains de ses adversaires, el courut s’enfermer dans l’église métropolitaine (9). Au bruit de cette aventure, les Normands Gaucelme, évêque de AVin elles ter, et Condolfe, ëvè-

(1) Elfwinum elalios quoa voîuit, cepil. (Giron* saxon.

Gibbon, p, 170*}

(3) Ibidem.

(3) îbid., p, ISO.

(4) Aïurëdum umrni vaganlfliû fugiendû cepil, et Canluar im fêrro cGinpcifinni* mulLiy dielms tlaiisiu (Ibkl.)

{5} Pcrnietera abbaifo dàm tàachlnaU éünl. (Ibid.)

(6) Si polubsem, pro cerlo eum Ènterfecïisflem. (tbid.)

(7) Ibidem.

3} Cives Canluariæ contra mm cfMtaruiiL*. (ftid.)

0) Evasit et qu®&reiuïo anxilium fugU**. (iMdi)

v 10) Ibid*

que de Rochester, vinrent eu grande hâte à Canlerhury, où de nombreux détachements de troupes furent envoyés par ordre du roi (10)* Le couvent de Saint-Augustin fut occupé militairement; on instruisît le procès des moines, qui se vircnL condamnés eu masse à recevoir la discipline; deux religieux étrangers, appelés Guy et Le Normand, la leur infligèrent à lu discrétion des évêques (11); ensuite on les dispersa sur plusieurs points de l'Angleterre, et à leur place furent appelés d'outre -mer vingt- quatre moines et un prieur. Tous ceux des habitants de Canterbury que saisit la police normande furent condamnés à la perle des yeux ( 1 2),

Ces luttes , fruit de fa haine el du désespoir des vaincus, sc reproduisaient à la fois dans plusieurs églises tV Angleterre , et en général dans toAis ks lieux où des Saxons, réunis en corps, el uon réduits au dernier degré d’esdavage, se trouvaient en présence de chefs ou de gouverneurs de race étrangère. Ces chefs, soit ckrc^sdftMqnos dilfëraienlqu* par l'habit; sous la cotte de mailles ou sous la chape, détail toujours le vainqueur insolent, dur, avare, traitant les vaincus comme des èLres d’une espèce inférieure â la sienne. Jean de la YllleUe, évêque de Wells , cl ci-devant médecin à Tours , abattait les maisons des chanoines de sou église pour se construire un palais avec leurs débris ( 13) ; Tlenuuf Hais bar d , évêque de Lincoln, autrefois valet de pied chez les ducs de Normandie, commettait, dans son diocèse , de tels brigandages , que les habitants souhaitaient de mourir , dit un ancien historien , plutôt que de vivre sous sa puissance (14)* Les évêques normands marchaient à Faute! 3 comme les comtes à leurs revues de gens d’armes , entre deux haies de lances; iis passaient le jour à jouer aux dés , à galoper été boire (18). L’un d’entre eux* dans un accès de gaieté, fit préparer à des moines saxons, dans la grande salle de leur couvent, un repas où il les força de manger des mets défendus par leur ordre > et servis par des femmes échevelées el à demi nues (16)* Ceux des Anglais qui , à cette vue, voulurent se retirer, ou simplement détourner les yeux , furent maltraités çt appelés hy-

(11) AU cpiscoporum îipperîmn* (C.hroTi, saxon. GibüOü, [K 3S0*)

(12) Cives verè capLi oculos amiaerunt* (Ibid*)

(15} Johannes ileYillula* Turonensia aile metîicii!?* qui, destructif clauslm, aliisque i^odificUs eanonicomm.,, (A iigîîa sacra, t* 1, |)r 300.)

(14) Ut mallenï moi i. (Ibid., p. 2U5.)

( 1 15) Siipatus milKIImslncederct ad jnfoÿiiïn*.» venari, ait" cttparî, fesseras qualare, pol ibua indaîgere consuevuruoG (Uenric* KnyghLon, p* 2562-2307*)

(16 Monachb eiiam învUls tihos vetitospubbeè appoïitU, mu lier es veste et vuHd procaces, «parais po i icrgum errtiitma, minisirare cotMlItulf. (Ibid, p, 2572.)

DE L’ÀNSLETERRE.

ioso po cri Les par le prélat normand eL ses am is (1).

10£4 Contre de pareils adversaires , les débris du clergé anglo-saxon ne parent soutenir an long combat, Chaque jour Fêge et la pe§£éculioii mlpvalent quelqu'un des anciens religieux cm prêtres; la résistance. d'abord énergique, s'éteignait par degrés (3). Célaît d'ail leurs pour tout couvent d'Angleterre un litre à la haine et aux vexa! ions des grands, que dïdrc encore peuplé eu majorité d'hommes de race anglaise, G’est ce qu’éprouva, sous le régne de Guillaume le Roux, le monastère de Croyhmd , déjà si mallraitë à l’époque de la conquête. Après un incendie qui avait consumé une par lie de la maison, le comte normand de la province où elle ëLaît située, présumant que les chartes de. l’abbaye avaient péri dans les flammes somma les moines de comparait re dans sa cour de justice àSpaldjng, pour y représenter leurs titres (3). Au jour fixé , ils envoyèrent un des leurs, nommé Trig , qui vint apportant d'anciennes fdia r* Ces en langue saxonne, confirmées par le conquérait dont le sceau y était suspend lu Le moine déploya ces parchemins devant le comte et ses officiers , qui se mirent ù rire et à l'injurier , disant que ces écritures barbares et inintelligibles notaient d’aucune autorité (4), Cependant la vue du sceau royal produisit quelque effet ; le vicomte normand, qui n’osa ni le briser, ni enlever publiquement des chartes qui en étaient munies, laissa partir le moine; mais il envoya derrière lui ses valets armes de bêlons pour le surprendre daDs la route et lui dérober ce qu’il portait. Trig n‘ucbappa à leurs poursuites qu’en prenant un chemin détourné (5).

I00J La paix qui régnait entre les conquérants de l'Angleterre fut encore une fois troublée, en Fannée 1094, par la révolte de quelques chefs contre le roi. Une des causes de cette discorde était le droit exclusif sur les forêts de l'Angleterre, établi par Guillaume le Bâtard et maintenu rigoureusement par son fils (G), A la tète des mécontents se trouvait Robert , fils de Roger de Molbray , comte de Norlhumberland , qui possédait deux cent quatre-vingts manoirs en Angleterre (7). Robert

(1) Si oculos a ver 1ère L , hypocrite diceretur. (Henric. huyghtori, p, 23720

f 2) Kormaa ai inul l i p I ica l i lu va I n e ru d l , A n gî i jâ m aeuescenk's n iauniaulL., (Math- Paris. Vtuu abbat., pT 340 rô} Æsümans chartes noslras, ul Fama Fuit, omîtes meenriio petiisse. (iaplf. Croyl* aqurt script. Otomenses. p ^ 1 07 -)

(4) Dtceus barharam mi p Lu ram risu et demu fore dignam , et mdliits moment! et roboris esse ienemlain, (ibid., p. 107.)

(5) Ibidem,

(0) \V illeïm, I^lalmeab,, p< 124,

(7) Ordèrîc. Vital,, p. 705,

manqua de se rendre à la cour du roi, dans Fou ttm des jours fixés pour les conférences politiques des barons et chevaliers anglo-normands. Son absence donna des soupçons, cl le roi lit publier que tout Qraml possesseur de terres qui ne se rendrait point à sa cour , aux fêtes prochaines de la Pentecôte, serai! mis hors de la paix publique (8), Robert de Molhnty n’y vint pas , de crainte d'èire saisi et emprisonné , et alors Guillaume fit marcher Farinée royale vers la province de jSorLbumbcrlamL U assiégea et prit plusieurs châteaux ; il bloqua celui de Bamborough , où le comte Robert s’ëtaït retiré, im mais if ne piiU’en rendre maUi-e* Après des efforts inutiles, le roi lit construire vis-à-vis de Bamborough un fort de bois qu'il appela dans son langage normand Malveisin, ou mauvais voisin, y laissa une garnison ? et reprit sa route vers le sud (9).

Les gardiens de la nouvelle forteresse surprirent Robert dans une sortie, le blessèrent et le firent prisonnier, 11 fui condamné à une prison perpétuelle , et ses complices furent bannis d'Angleterre.

Les biens de ces bannis, dans les villes et hors im des villes , restèrent quelque temps sans maître ltjyS ci sans culture. Il paraît que les favoris du roi les laissèrent en friche, après en avoir enlevé tout ce qui avait quelque valeur, se souciant peu d'une possession que son origine ci l'incertitude des événements politiques rendaient trop précaire. De leur côté , les officiers royaux , pour que l'échiquier ne perdit rien de ses revenus , continuèrent de lever sur la ville ou le canton dont les biens vacants dépendaient, la totalité de l'impôt territorial, et celte surcharge lotaki spécialement sur les hommes de race anglaise (10). Le peuple de Cokhester, suivant un ancien récit, rendit de grandes actions de grâces à Eudes . fils d’Hubert, vicomte ou gouverneur de la ville, pour avoir pris sous son nom les terres des Normands déshérités (11), et consentit à satisfaire, pour ces terres, aux demandes du fisc. Si Fon en croit le même récit, le Normand Eudes se faisait aimer des habitants de Colchrster . par son administration équitable et modérée (12),

C’est le seul chef imposé aux Anglais par la puis-

(8) J u sait omnea qui à rege terras leu chant. mtulù pacc dignus haherj se vriEent, adesse euriæ sua?. (Ch ma saxon. Gibson, p, 203.)

(0) flUirique linguA su A MaJveUin nomfaavït. (Ibîd.)

(10) Terras rlamnaterura et pro culpis dimtnatorimi diim nemo coleret, exi^ehanlnr latneo pkniler fiscal in, et hâc de cnusA poputus vaîdè grarabatur, (Monasl. angl., l, M . p, 809.)

(tî) Bas crfio terras Eudo dbï vîndjcavlt, ut pro bis fiseft satisfaceret, et poptilum ealenus altev foret. (Ibid.)

(12) Suhkvare ^ravatos ,ct comprimere elatos, et in sitU primordiis ommbiu ccmplacere. (ifiid., p, 800.)

1095 sanee étrangère , dont l’histoire porte un semblable i4r témoijïiiajïe.

Cette exception à la loi de la conquête ne s’étendait guère an delà d'une seule ville ; partout ailleurs les choses suivaient leur cours . et les officiers royaux étaient pires que des voleurs , ce sont les paroles mêmes des chroniques ; ils. pillaient sans miséricorde les greniers des laboureurs et les magasins des marchands (1). À Oxford commandait Robert d’Ouilly, qui n'épargnait ni pauvres ni riches; dans le nord , Odineau d'Omfreville saisissait les biens des Anglais dans son voisinage , afin de les contraindre à venir tailler et voüurer des pierres hbs pour la construction de son château (2). Près de ijûo Londres, le roi levait aussi par force des troupes d'hommes pour construire une nouvelle enceinte à la tour du conquérant, un pont sur la Tamise, et, à Pou est de la cité , un palais ou une cour d'audiences pour les assemblées de ses barons (5)* « Les h provinces auxquelles ces travaux échurent, dit u une chronique saxonne, furent cruellement tourne mentées ; chaque année qui s’écoulait était pesante u et pleine de douleurs , à cause des vexations sans a nombre et des tributs multipliés (4). »

Des historiens moins laconiques nous ont transmis quelques détails sur ces douleurs et ces tourvrt^fcque’souffraitla nation subjuguée* Partout où te roi passait dans ses courses à travers l'Angleterre, scs gens et les soldats de sa suite avaient coutume de ravager le pays (b)* Lorsqu’ils ne pouvaient consommer en totalité les denrées de diverse nature qu'ils trouvaient dans les maisons des Anglais , ils les faisaient porter au marché voisin par le propriétaire lui-même et l'obligeaient de les vendre à leur profit. D’autres fois ils les brûlaient par passetemps, ou, si c’était quelque boisson , ils en lavaient les pieds de leurs chevaux (0). «Les mauvais Lraite- « munis qu'ils se permettaient contre les pères de te famille , leurs outrages envers les femmes et les « filles, ajoute le narrateur contemporain, feraient « honte à raconter : aussi , au premier bruit de k rapproche du roi , chacun s'enfuyait de sa doit meure, eL se relirait, avec tout ce qu'il pouvait

(1) Lalronibus pejom, agrïcolamm acervos et negodatorum congedes immisericorditcr dirïpiebant, (Qrdcrîc. Vital., [>♦ 775.)

[2) Ut cos competlerRt vèûîffi ad sedUieationem caatellL (bel and i Colleclanea, t. IV, p. 110.)

(S) Chron. saxon, Gihson. p. 20G.

(4) FucrunL vehcmenler IflÜclali,., (Ibid.)

(5) Ut quffiqae pessundarent. dirigèrent, et totam terrain per quam vex ibat dévasteront. (Ëadmeri Histor., p. 04.)

(0) Et aut ad forum per eosdem ipsos quorum erant . pro stio Uicro ferre ac venderc , aut cremare, aut si potus esacU lotis ex indè equûrum suorum pedîbus, (Ibîd.)

(7) Prtocogmlo régis adventu , sua habitecula fcgfebsnt,

LA CONQUÊTE

« sauver, au fond des forêts ou dans les lieux 10%

« déserts (7). w nJ,

Cinquante Saxons qui , par des hasards heureux, et peut-être par un peu de lâcheté politique, étaient j parvenus à conserver quelques débris de leur ancienne Fortune (8), furent accusés , soit faussement, soit avec raison, d’avoir chassé dans les forêts royales , et d’avoir pris , tué et mange des cerfs ; tels étaient les termes de l’accusation criminelle intentée contre eux (9). Us nièrent, et les juges normands leur infligèrent l’épreuve du fer rouge , que les anciennes lois anglaises «'ordonnaient que du consentement et à la demande de l'accusé. «Au « jour fixé , dit un témoin oculaire , tous subirent « cette sentence sans miséricorde. C'était chose « pitoyable à voir ; mais Dieu , en préservant leurs « mains de toute brûlure , montra clairement leur « innocence et la malice de leurs persécuteurs (10). > Quand on vint rapporter au roi Guillaume qu'après trois jours les mains des accusés avaient paru intactes : <e Qu’est-ce que cela fait? répondit-il *

« Dieu n'est pas bon juge de ces choses; c'est moi « que de telles affaires regardent, et qui dois juger « celle-ci (11). n L’historien garde le silence sur ce nouveau jugement et sur le sort des malheureux Anglais , qu'aucune, fraude pieuse ne devait plus sauver*

Les Saxons, poursuivis par Guillaume le Roux, pour les transgressions aux lois de chasse , encore plus vivement que par son père , n’avaient d'autre vengeance que de l'appeler, par dérision, gardien dû bois H berger de bêtes fauves , et de répandre des contes sinistres sur ces forêts , où nul homme de race anglaise ne pouvait entrer armé, sans péril de mort. O11 disait que le diable, sous des formes horribles, y apparaissait aux Normands, et leur parlait du sort épouvantable qn'it réservait au roi et à ses conseillers (12). Cette superstition populaire fut accréditée par le singulier hasard qui rendit fatale à la race du conquérant la chasse dans les forêts de l'Angleterre, et surtout dans la forêt Neuve. En Tannée 10$ î , Richard, fils aîné de Guillaume le Bâtard, s'y était blessé mortellement;

fan sylvis vet aliis lacis, in qnihus se hitari possc sperabant. (Eadmeri HfsloF. p, 04.)

(8) Quitus ex an tiqua Àiiglorum ingénu il ale , divitianim vestigia quædam anidere vklebaulur, (n>ïd..p, 48.)

(9) Qtiùd cervos regis ceperioL maclayeiint, manducavcri il l . (Ibid.)

(10) Præfixi pneoas judtch panier subactî sunl, remolà pieuue et nnserieQjfdiâ ; erat ergü misenam videra. (Ibid-)

(11) Quid est hoc? Dens Justes judex est. (Ilûd.)

(12) îpse cliam insyïvïs diabolua mb horrlbili spedejSûî' mannis se oslcndens pi lira eisde rege et aliis palàiu ïocultis est., (Simeon inmeimensis, p. 226.) — Alfred. Bievaï- 1 en sis .

rm (Lins le mois de mai de Fannée 1100, Richard, fils du due Robert et neveu du roi Guillaume le Iloux , y Fut lue d’un coup de flèche tiré par imprudence (1); et , chose bizarre, ce roi y périt aussi, de la même mort, dans le mois de juillet de la même année*

Le matin de son dernier jour, il fit un grand repas (2) avec ses omis dans le château de Winchester, et se prépara ensuite A la chasse projetée. Pendant qu’il nouait sa chaussure, badinant avec ses convives, un ouvrier lui présenta six flèches neuves ; il les examina , en loua le travail , en prit quatre pour lui, et donna les deux autres a Gaultier Tîrel, en disant : « lî faut de bonnes armes à qui tire de “ bons coups (.■>), » Gaultier Tire! était nu Français qui avait de riches possessions dans le pays de Poix et dans le Poulhïeu ; e -était l'ami le plus familier du roi et son compagnon assidu (4), Au moment du départ, entra un moine du couvent de Saint-Pierre, a Glocester, qui remit a Guillaume des dépêches de son abbé. Gel abbé , Normand de naissance, et appelé Serlon , mandait avec inquiétude qu'un de ses religieux (probablement de race anglaise} avait eu dans son sommeil une vision de mauvais augure ; qu'il avait vu Jésus-Christ assis sur un trOne, et à ses pieds une femme qui le suppliait, en disant :

« Sauveur du monde , regarde en pitié ton peuple,

« gémissant sous le joug de Guillaume (5) ! " En entendant ce message le roi rît aux éclats : « Est-ce 11 qu'ils me prennent pour un Anglais, dît-il, avec « leurs songes? nie croient -ils un de ces fous qui rt abandonnent leur chemin ou leurs affaires parce *l qu'une vieille rêve ou éternue? Allons, Gaultier « de Poix , a cheval (G) ! »

Henry, frère du roi , Guillaume de Br e terni, et plusieurs autres seigneurs, raccompagnèrent a la forêt ; les chasseurs se dispersèrent; mais Gaultier Tire! resta auprès de lut, et leurs chiens chassèrent ensemble |7). Tous deux se tenaient a leur poste, vis-à-vis l'un de l’antre , la flèche sur l’arbalète et le doigt sur la détente (8), lorsqu'un grand cerf, traqué par les batteurs, s'avança entre le roi et son ami» Guillaume tira; maïs, la corde de son arba-

(1 ) Ordei-ic Yilal >, p. 730*

(2) TOcx manê çum suis paraatLis comedit. (Ibnb, p, 782*} (â) J ni Lu na est \n dit acmfsaimffi dentur sagiLlta , qui le- Uiiferos exïndè ûovcril ictus infigerc, (Ibid, ) f-l) ftegi familiaris conviva. (Ibid.)

(5) Domine Jean Chris Le, Saf marge ne ris tnimanï, respîcc popntum hmra*f, (lbid. * p, 771.)

(fi) Niun proseqtiî me rïtum au Lu mal Auglorum, qui pro slertnitaüont; vel soranîo veiularum dimiüunl lier guurif seu ucgotiumî (Ibid.)

(7) Ibid.

(8) Ciim arm et sagstlâ in manu aspect actes. (Uenrici Knygtitpn, p. 2373.)

THIERRY

Icte se brisant, la flèeiie ne partît pas, et le cerf, noo étohné du bruit, s'arrêta, regardant de tous côtés (9),

Le roi fit signe à son compagnon de tirer; mais celui-ci n'eu fit rien, soit qu’il ne vit pas le cerf, soit qu'il ne comprit pas les signes. Alors Guillaume impatienté cria tout haut : u Tire, Gaultier, tire « donc, de parle diable (10) ! n Et au même instant une flèche, soit celle de Gaultier, soit une antre , vint le frapper dans la poitrine ; rï tomba sans pro- ' non cor un mot, et expira. Gaultier Tire! courut à lui: mais, le trouvant sans haleine, il remonta a cheval , galopa vers la côte, passa en Normandie , et de là sur les terres de France*

Au premier bruit de la mort du roi, tous ceux qui assistaient à la chasse quittèrent en hâte la forêt pour courir à leurs affaires. Son frère ïlenry se dirigea vers Winchester et vers le trésor royal (1 1) ; elle cadavre de Guillaume le Roux resta par terre, abandonné comme autrefois celui du Conquérant, Des Charbonniers, qui le trouvèrent traversé de la flèche, le mirent sur leur voilure, enveloppé de vieux linges, h travers lesquels Je sang dégoutta sur toute la route (12), C'est ainsi que les restes du second roi normand s'acheminèrent vers le château de Winchester, ou Henry était déjà arrivé, et demandait impérieusement les clefs du trésor royal. Pendant que les gardiens hésitaient, Guillaume de Breteuiï , venant de la forêt iSeuve, accouru L, hors d'haleine, pour s'opposer à cette demande ( I o> : ce Toi et moi,

« jîil-il a Henry, nous devons nous souvenir loyale- « ment de ta foi que nous avons promise au duc « Robert, ton frère ; il a reçu notre serment d’hom- « mage; absent comme présent, il y adroit (14).

Une querellé violente s'engagea ; Henry mit l'épée à la main ; et bientèt, avec Laide de la foule qui s'assemblait, il s'empara du trésor et des ornements royaux.

Il était vrai, en effet, qu'aux termes du traité de paix conclu entre Guillaume et le duc Robert, et juré partons les barons anglo-normand?, la royauté était dévolue au due; mais il se trouvait alors loin de l’Angleterre et de In Normandie. Les exhortations du pape Urbain 11 à tous les chrétiens, pour les

(0) Sed, fraeLâ cordi, cervus de souilu quanî aîtonilus rosiilii , circüm eircà respiciGns*.. ( liem iei KûyçbUoJt, p. 237^.)

(10) Traha, Ira lie amim, ex peine diabnlï. (JbitL)

(11) Henricus concile ciirsu ad areem Guentomœ, ulû thésaurus regalis conlrncbalur, feârtisaviL (ürdcric. Vital, p. 782.)

ft 2) Super hîpm ctifusdam carhûoalom. (Math. Paris., p. 54*)— Cruorc undalmi per toLam viam sütlantc. (YVlUdm. Malmesh.,p. 120.)

(13) GmlSelmus de nriEoîïo rtnhefn^ advcnii. (Shitl.J

(14) Legaliler, inquit, rcmmiïri fidei dehenius EjuaniU»heito duel ecrmaiio Ino promisimus. (Ibid.)

HISTOIRE DE T.A CONQUÊTE

i m engager à reconquérir la Terre-Sainte s avaient agi vivement sur son esprit aventureux. Il était parti des premiers, dans celle grande levée en masse, faite aux cris de Dieüiæ veut, en Tannée 1096; et, irais ans après, il avait atteint le but de son pèlerinage par la prise de Jérusalem. Lorsque arriva la mort de son frère Guillaume, Robert était en route pour la Normandie; mais, ne se doutant point de ce que le retard devaiL lui faire perdre , il s’arrêta longtemps, par amour pour une femme, a la cour d’un des seigneurs normands établis en Italie, Pris ainsi au dépourvu et manquant de chef, ses partisans ne purent tenir contre ceux de Henry. Ce dernier, maître du trésor, vint à Londres, où les principaux d’entre les Normands se réunirent; et, trois jours après la mort de son frère, il fut élu roi par eux, et couronné solennellement (1). Les prélats le favorisèrent, parce qu’il les aimait beaucoup, eux et la littérature du temps, ce qui lui faisait donner, en langue normande, le surnom de Clerc ou de Beau-Clerc (2)* On diL même que les Saxons le préféraient à son compétiteur, parce qu’il était né et avait été élevé en Angleterre (3). Il promit, à sou couronnement, d’observer les bonnes lois du roi Edward ; mais îl déclara qu’il voulait conserver, comme son père, la jouissance exclusive des forêts (4).

nuo Le roi Henry, premier du nom, n’avait dans le uni caractère ni les mêmes défauts ni les mêmes qualités que son frère aîné Robert* Autant celui-ci était léger, fantasque , et en même temps généreux et loyal, autant Poutre avait d’aptitude aux affaires cl de penchants In dissimulation. Malgré la facilité de son avènement au trône, il jugea prudent de ne point s’endormir sur la foi de ceux qui l’avaient élu. La fidélité des Anglo-Normands lui était suspecte ; ü résolut de se créer en Angleterre une force indépendante de la leur, et d’exciter à son profit le patriotisme des Saxons, Il teuditlamami ces pauvres vaincus, qu’on flattait nu jour du péril, et que le lendemain on écrasait ; il convoqua les principaux d’entre eux, et leur tint, par interprète, le discours suivant:

« Mes amis et féaux, natifs de ce pays, où jesuis « në , vous savez que mon frère en veut à mon « royaume. C’est un homme orgueilleux , et qui ne

fl) Optimales qui propÈ füertml, ejus fratrem üeanrigura regem dépendit. (Giron* saxon* Gibson, p. 208*)

(2) inclus clericus* (Jo. BrnmpUm, \k 297*)

(5) Flurimî lætati stml qu&d regem nation et milrtlum in An£Üâ ha ber e menassent. (Gai IL Pteobrigensis, p. 297.)

(4) J* Brompton, p. 998*

(5) Amici cl firieics mei indigensï ae naluralet,*. vosque scienter quasi contemplihiies, quos desides vocal et glulûnes, ronculcarc desklerat... (Malh* Paris., p. 42,}

f0) Ego verô rex humilia et pacificus.*. cl vcsirîa inclian do consiliis, con su Ilots et mi lins gu berna te. (Ibid.)

c peut vivre en repos; il vous méprise manifeste- m ff ment, vous traite de lèches et de gloutons, et ne u désire que vous Fouler aux pieds (3) . Mais moi,

« comme un roi doux et pacifique, je me propose > « de vous maintenir dans vos anciennes libertés, u et de vous gouverner d’après vos propres con~

« seils , avec modération et sagesse (6) * J ’eu ferai, k si vous le demandez, un écrit signé de ma maie , ii et je le confirmerai par serment. Tenez donc u ferme pour moi ; car si la bravoure des Anglais « me seconde, je ne crains plus les folles menaces « des Normands (7)- n

L’écrit promis parle roi aux Anglais, ou. pour parler le langage du siècle, sa charte royale, fut en effet dressé* Ou en fit autant de coptes qu’il y avait de comtés normands en Angleterre, et, pour qu’elle parût plus solennelle, on y appliqua un sceau neuf, fabriqué pour cet usage (6)* Les exemplaires furent déposés dans la principale église de chaque province : mais ils n’y restèrent pas longtemps; tous furent enlevés quand le roi se rétracta, et, selon l’expression d’un ancien historien, faussa impudemment sa parole (9). Il n’en resta que trois copies qui par hasard échappèrent; une à Ganter bu ry , une à York, et l’nuLrc a Saïnl-Àlban.

La même politique qui fit faire à Henry lrt celte démarche auprès des Anglais t lui en inspira une u.: autre plus décisive ; c’était de prendre pour épouse une femme de race anglo-saxonne* lï y avait alors en Angleterre une fille orpheline de Malcolm, roi d’ Écosse, et de Marguerite, sœur du roi Edgar, Elle se nommait Edithe, et elle avait été élevée à l’abbaye de Rurasey, dans la province de nants, sous la tutelle d’une autre sœur d’Edgar, appelée Christine, qui s après s'être réfugiée en Écosse avec son frère, avait pris le voile de religieuse en Tannée T 086 (Î0), Comme fille de roi, plusieurs des hauts barons normands avaient recherché en mariage la nièce d’Edgar : elle fut demandée au roi Guillaume le Rou* par Alain le Breton, seigneur du château de Bichemont, dans la province d’York ; mais Alain mourut avant que le roi lui eût octroyé la jeune fille (11). Guillaume de Garenne , comte de Surrey, la désira f ensuite ; mais le mariage n’eut pas lieu, on ne sait par quel empêchement (12). Ce fut elle que les plus lia-

(7) El super Iieoc (si providerelis) scripla sirfoarâta roborare et jurameutis eu n fi nu are. Si eoim for Libidine Auglonim roborer, inancs IVormannorum minas nequaqttlm ceuseo formidandas» (Mai h* rails,, p, 42,)

(8) Et expedlenler fabricâtb sigillo cnnsîgnahe sunt- (Àuglla sacra, I. II. p* 274.)

(9) PromÎBM iropudeuler vîoîavU* (Math. Paris, p. 42*)

{ 1 0) Wi 1 1 *Mû Imesb* , p . 1 04 . — À un ale b W ave rie i en ses , p J 33,

(11) Marcus emm Rufus, Rrilaimorum cornes, eam m cm* jugerai sibî à rege Rufo requtslvil. (Orderic. Vital., p. 702-)

(12) Ibidem.

de

biles conseillers duroifleory lui proposèrent comme épouse, aüu de gagner, par moyen, l’appui de toute la race anglo-saxonne con tre Robert et ses partisans.

De leur côté, beaucoup d' Anglais concevaient l'espoir frivole de voir revenir les anciens temps saxons, lorsque la petite-fille des rois saxons porterait la couronne. Ceux qui avaient quelques relations avec la famille d’Edilbe se rendirent auprès d'elle, et la prièrent avec instance de ne point se refuser à ce mariage (1)* Elle montra beaucoup de répugnance, on ne sait précisément par quel motif; mais les solliciteurs ne se rebutèrent point, et l'obsédèrent tellement, dit un ancien auteur, qu’elle céda par la lassitude et à contre- cœur (2). « Noble et gracieuse « femme, lui disaient-ils, si tu voulais, Lu retirerais du « néant l’antique honneur de F Angleterre ; tu serais « un signe d^aUiance, uu gage de réconciliation , v mais si lu t'obstines dans ton refus, la haine sera « étemelle entre les deux races, et le sang ne ces* h sera point de couler (3)* n

Dès que la nièce d'Edgar eut accordé sou consentement, ou la fit changer de nom, et au lieu d’Edîthe on l'appela Mathilde, ce qui sonnait mieux à l'oreille des Normands (4), Cette précaution d'ailleurs n'était pas la seule nécessaire ; car H s'éleva un grand parti contre le mariage ; il se composait principalement des amis secrets du duc Robert, auxquels se joignirent beaucoup de gens qui , par orgueil national , trouvaient indigne qu'une femme saxonne devînt la reine des conquérants de l'Angleterre. Leur malveillance suscita des obstacles imprévus ; ds prétendirent que Mathilde, élevée depuis son enfance dans un monastère, avait été vouée à Dieu par ses parents ; le bruit courut qu’au l’avait vue publiquement porter le voile; et ce bruit fitsuspendre la célébration du mariage, à la grande joie de ceux qui y étaient contraires (B).

H y avait alors à la place de Laufranc, dans Farelievèchë dèCanlcrbury , un moine du lïec, nommé Anselme, homme de science et de vertu, dont les écrivains du temps rendent cet honorable témoignage, que les Anglais indigènes l'aimaient connue s'il eût été l'un d'entre eux (tS). Anselme était venu

fl) Pareotum fiL amiéomm ctqteilïîs, (Malh. Paris., p, 40.)

(2; Ie>&i verd invita mip&itei, et laadcm uedio aifecia adqiiicvit- (tbid.)

(3) ItntüaLes enim Importuüù diecbard : O mulierum gémiras bai ma et graiiosissiuiü... quod si ïipu foeeris , c aüsa urï s pc renais mmncftiæ gentuim, et aaoguiüis ïiumam effusionis HTÊSuuiiabilis. (Jbid.)

(4) Matildîs qua? priés dicta est Ediîh. (Orderie. Vital., p. 702.)

(5) Eadnjeri UîsLüria novorum, p. 57.

fü) Pro inansuetudiüü sua a H rndigenis lemc, quasi uaus

par hasard en Angleterre, sous le règne du premier Guillaume , dans le temps où Lanfranc , voulant détruire la réputation des saints de race anglaise, attaquait avec acharnement la sainteLé de Farchevèque Elfeg, assassiné jadis par les Danois (7). Tout préoccupé de son projet, le primat entretint le moine normand de Fhïstoire du Saxon Elfeg, et de ce qu’il appelait son prétendu martyre* u Pour moi, « lui répondit Anselme, je crois cet homme martyr « et vraiment martyr; car il aima mieux mourir « que de faire tort à son pays. Il est mort pour la ^ justice, comme Jean pour la vérité, et tons deux it pareillement pour le Christ, qui est la vérité et la « justice (8) « .

Devenu à son tour primat , sous Guillaume le Roux, Anselme persista dans l’esprit d’équité qui lui avait inspiré cette réponse , et dans sa bienveillance pour les Anglais, Il fut l’un des plus zélés partisans du mariage que souhaitaient ceux-ci ; mais quand il vint à apprendre les bruits qui se répandaient sur le compte de la nièce d’Edgar, il déclara que rien ne saurait le déterminer à enlever à Dieu celle qui était son épouse, pour funir à un époux charnel (9). Désirant pourtant s’assurer de la vérité, il interrogea Mathilde, eL elle nia qu’elle eût jamais été vouée à Dieu ; elle nia même qu'elle eût jamais porté le voile de son plein gré, et offrit d5en donner la preuve devant tous les prélats d'Angleterre, u Je dois confesser, dit-elle, que quelquefois j'ai « paru voilée ; mais en voici la raison : dans ma « première jeunesse, quand j’étais sous la tutelle de n Christine, matante, pour me garantir, a ce qu'elle « disait, contre le liber Linage des Normands, qui en « routaient à l’honneur de toutes les femmes, elle n avait coutume de placer sur ma tète uu morceau « d'étoffe noire , et quand je refusais de m'en coûts vrir, elle me traitait fort durement. En sa présence, « je portais ce morceau d'étoffe ; mais, dès qu’elle n s'était éloignée , je le jetais à terre, et marchais u dessus avec une colère d’enfant (10). »

Anselme ne voulut point prononcer seul sur cette grande difficulté , et convoqua une assemblée d 'évêques, d'abbés, de religieux et de se igneurs laïques dans la Ville de Roeïtesier. Des témoins cités

cornai, diligebatur. ( Eadmcrî Ilistoria novorum. p. ÎI3,}

(7} Voyez livre V, p. 133,

(S) Martyr rnihi vïdetur egregius qui moii tmhiîL,, Sic er^ù Joliamica pro verilate, sic et Elphegua pfûJUflUtîâ.** (Anglia sacra, L. H, p. 102.)

[9) Eadmeri Hist, novorum, p, 57,

(10) Ciim adotesceriLula eascm et stib amitié tnese ChrislianiE virg pavercm, ilia servandicorporiâ moi causé, contra furculem cl cEijusqnc pudori iusidiamera Noniïaiimîruin libidincm, nlgnmi pamiicuium capïti meu superponere eoîçbat, [Ibid.)

ISO HISTOIRE DE

devant ce concile , confirmèrent la vérité tics paroles de la jeune fille* Deux archidiacres normands. Guillaume et Humbauft, furent envoyés au monastère où Mathilde avait ê Lé élevée , et déposèrent que la voix publique , ainsi que le témoignage des soeurs 3 était d’accord avec sa déclaration (1). Au moment où rassemblée allait délibérer, Pareil evèque Anselme se relira pour n'èlre point suspect d'exercer la moindre influence ; et , quand il revint, celui qui portait la parole , au nom de tous, énonça en ces termes la décision commune ; h Nous punit sons que la jeune fille est libre , et peut disposer m de son corps , ri ou s autorisant du jugement *£ rendu, dans une semblable cause, par le véné- < e ra ble L an f ra ac , a u tem p$ o ù les femmes saxon n es , « réfugiées dans les monastères par crainte des « soldais du grand Guillaume, réclamèrent leur « liberté (â)* »

L'archevêque Anselme répondit qu'il adhérait pleinement à celte décision , et peu de jours après il célébra le mariage du roi normand et de la nièce du dernier roi de race anglaise ; mais avant de prononcer la bénédiction nuptiale, voulant dissiper tous les soupçons et désarmer la malveillance, il inonLa sur une estrade devant la porte de l’église, et exposa au peuple assemblé tout le débat et la décision des évêques. Ces faits sont racontés par u n témoin oculaire , par Edmer , Saxon de naissance, et moine de Gahterbury.

noz TouLes ces précautions ne purent vaincre ce que i } ÿj ['historien Edmer appelle la malice de cœur de certains hommes (5) , c'est-à-dire, la répugnance de beaucoup de Normands contre la mésalliance de leur roi. ils s'égayèrent sur le compte des nouveaux époux , les appelant Godrik et Godive , et employant ces noms de la langue saxonne comme des sobriquets de dérision (4) : ■« Henry le savait it et l'entendait , dit un ancien chroniqueur ; mais <t il affectait d'en rire aux éclats, cachant adroite- . ment son dépit (3). » Lorsque le duc Robert eut débarqué e*n Normandie , l'irritation des mécontents prît un caractère [dus grave ; beaucoup de seigneurs anglo-normands passèrent la mer pour aller soutenir les droits du frère dépossédé , ou lui envoyèrent des messages* lis l’invitaient à presser son débarquement en Angleterre, et rassuraient

fl) Eadmeri Hist. îiovorum, p. 57. et acq,

(2) Voyez liv. Y, p( 144.

(3) Eiidrneri HtsL novonim, p. 57 et $eq,

(4) O m n es feré îNonu^niii paîàm contumeS iis dominum hunore, Gudrictim eirni et Godivam comparera appéflantes. (Willelui- Matoesb., p, 15G*) — Vocan les emuGednch Gôiïufarlyr, (Heüridv Kay u h ton., p. 2375,)

{5] AudiehaL lugcille, et frj mil ch h] tes cndiimios , ii*ara dfferens, ejîciehaL (WHL MaLinesb.f p. 15C.)

(ft) Keçmim lui promit lentes. (FtortftL Winonu, p.650d

LA CONQCÈTE

de leur fidélité , selon le pacte conclu autrefois avec 1l(13 Guillaume le Roux (G)* En effet, à l'arrivée de * I Robert, son année se grossit rapidement d'un grand nombre de barons et de chevaliers ; mais les évêques, les simples hommes d'armes et les Anglais de naissance demeurèrent dans Je parti du roi (7), Les derniers surtout, suivant leur vieil instinct de haine nationale , désiraient ardemment que les deux factions en vinssent aux mains. II nTy eut point de combat au débarquement , parce que Robert aborda sur la côte de Hauts, pendant que son frère FaLtendait sur celle de Sussex. 11 fallait quelques jours aux deux armées pour arriver à la rencontre Tune de Faut rc ,ct les moins fougueux parmi les Normands des deux partis, profitant de l'intervalle, s'entremirent et apaisèrent cetLe querelle île parents et de compatriotes (S). Il fut décidé que Robert renoncerait encore une fois à ses prétentions sur le royaume d'Angleterre , pour une pension annuelle de deux mille livres d'argent , et que les confiscations faîtes par le roi sur les amis du due , et par le duc sur les amis du roi , seraient gratuitement restituées (9).

Ce traité priva les Anglais de l'occasion de salis- uw ► faire impunément leur aversion nationale contre leurs vainqueurs , cl de tuer des Normands à l'abri d'une bannière normande. Mais , peu de temps après, celte occasion s'offrit de nouveau et fut avidement saisie. Robert de Belesme , l'un des comtes les plus puissants eu Normandie et en Angleterre , fut cité à L’assemblée générale , tenue dans Je palais du roi , pour répondre sur quarante-cinq chefs d'accusation (10). Robert comparut , et demanda , suivant Fiisagc , J a faculté d'aller librement prendre conseil avec ses amis sur ses moyens de défense (11) 5 mais une fois hors de rassemblée, il monta vite à cheval et gagna i'un de ses châteaux forts. Le roi et les seigneurs , qui aU.cntlireut vainement sa réponse , te déclarèrent ennemi publie, a moins quTil ne revint sc présenter à la prochaine cour Maïs Robert de lieiesme, se préparant à la guerre, garnit de munitions cl d'armes ses châteaux d'Arundel et de Tickehill , ainsi que la ^ citadelle de Sbrewsbury qu'il avait en garde. Il fortifia de même Bridgenorth , sur la frontière du pays de Galles (13) ; et c'est vers ce dentier point

(7) Epfccopi, milites gregarli, et Acijlï. (t'Iorccl.Wigona.ÿ p. 050.)

{8} Ver ù En flapicnUores uuiüsguc partis, habita salubriUîr inter se ctmsïlUh .* (Ibid.)

(G) Ibid.

(10) XLV realusbi dictis scie Faclît. (ÛrderïC,VUaL,p.8O0.) *

(U LiceoLiam, ul morïs esi, euncti ad cnnfiHum c um sais.

(Ibid.)

(12) ftjsï adjudicium recUludîneüi facturus Fcmearel.(1bJ

nos* que Vanttée royale se mît en marche pour l'atteindre.

Il y avait trois semaines que le roi Henry assiégeait Bridgctiorth , quand les comtes et les barons normands entreprirent de Faire cesser la guerre, et de réconcilier Robert de Belesmeavec ce roi. « Car « ils pensaient , dit un vieil Mélo rien , rjüe la vie- »r Loire du roi sur le comte Robert lui donnerait le « moyen de les contraindre tous à plier sous sa « volonté (1). * Ils vinrent en grand nombre trouver Henry * cL lui demandèrent une conférence, ou, comme on s'exprimait alors en langue française , un parlement pour traiter de la paix* L’assemblée se tînt dans une plaine auprès du camp royal (2), It y avait sur le coteau voisin un corps de trois mille Anglais , qui , sachant ce dont il était question dans la conférence clés chefs normands, s’agitaient beaucoup, et criaient (5) : « O roi Henry, ne les crois pas, h ils veu lent le tendre un piège ; nous sommes là * <2 nous t’assisterons , et livrerons l’assaut pour toi ; « ne Fais point de paix avec le traître , que Lu ne le « tiennes viF ou mort (4)* »■ Pour celte Fois les Normands ne réussirent point dans leur tentative de conciliation ; k siège de Rridgenorth fut poussé vivement, et la forteresse prise; celle de Sbrewsbury le Fut ensuite, et Robert de Belesme, réduit à capituler, fut déshérité et banni (3).

La van Été des Anglais de race enrôlés sous la bannière royale pouvait être flattée de leurs succès militaires contre les Normands insurgés, mais la nation entière n’en relirait aucun soulagement; et, si elle se vengeait de quelques-uns de ses ennemis, c’était au profit d*un autre ennemi* Quoique le roi eût épousé une Femme saxonne , cl malgré le sobrb quel saxon que lui donnaient les chefs normands . il était Normand dans le cœur* Son ministre favori , le comte de Heulànl, se faisait remarquer , entre tous les autres dignitaires étrangers , par sa haine contre les indigènes (6), It est vrai que la voix populaire surnommait Mathilde tu bonne reine (7) ; elle conseil lait, disait-on , au roi d’aimer le peuple ; mais les faits ne révèlent aucune trace de ses conseils ni de son influence (R), Voici comment la chronique saxonne du monastère de Peterborough prélude au récit des événements qui suivirent le ma-

f 1} Si rex magmficum eomUcm suhcgerït , omnee nos ut iiuUdlc;» aociiJas modè conculcabil* (Qrder* Vital., p. SCO,)

t-) tu niediü campo Cülloquium (te pnee feceruoL (Ibid, p* 867.)

(3) Ad r eg tm vociferarulo dama haut- (Ibid.)

(4) Domine ml rex, nolï prodiloribus iatis credere**. (Ibid.)

(5) Ibid.

(0} Præfatns cornes net Atiglos dilîgüüfe.,. (Eadmeïi Hitl. nüvonim, p. 04.)

(7) ïMold llic god qaeen* (Robert, of GJoeest., p. 433*)

(8) Mpld ibe god ijneen gat' hïm in conseiJe tolufhïs foie*** (Robert* of Bnmne's chnrn., p. 98*)

riage si désiré de Henry et de la nièce d’Edgar : ît05 « Ce n’est pas chose facile que de raconter toutes « tes misères dont le pays fut affligé , cette année ,

« par les tributs injustes et sans cesse renouvelés.

» Partout où voyagea le roi, les gens de sa suite «t vexèrent le pauvre peuple, et commirent en plu- « sieurs lieux des meurtres et des incendies**. (9). » Chaque année qui succètle à l’autre dans la série chronologique est marquée par la répétition des mêmes plaintes, énoncées à peu près dans les mêmes termes, et cette monotonie donne nue couleur plus sombre au récit... u L’année J 1 CHS Fut grandement 22 malheureuse , à cause de la perte des récoltes, et (s des tributs dont la levée ne cessa point (10). L’an- » née 1110 fut pleine de misères, â cause de la « mauvaise saison , et des impôts que le roi exigea « pour la dot de sa tille (11)... » CetLe tille , nommée Mathilde , comme sa mère , et qui avait alors cinq ans, fut mariée à Henri, cinquième du nom , empereur d’Allemagne* « Tout cela, dit la chronique « saxonne, coûta cher à la nation anglaise (12), «

Ce qui lui coûta cher encore , ce Fut une Invasion que le roi Henry entreprit contre son frère, le due ntiG de Normandie* Personnellement , Henry n’avail aucun motif pour rompre le premier la paix qui existait entre Robert et lui, depuis que ce dernier avait renoncé à toute prétention sur le royaume d’ Angleterre. N y avaiL peu de temps que le duc était venu visiter son frère comme un ami de cœur; et même , en retour de l’hospitalité qu'il reçut alors , il avait fait don à sa belle-soeur Mathilde des mille livres de pension que le roi devait lui payer , aux termes de leur traité de paix (13). Cet acte de courtoisie n’étaît pas le seul bon office que Henry eûL éprouvé de la part de son frère ainé t T homme le plus gênéroux et le moins politique de cette famille. Anciennement, lorsque Henry était encore sans terres et mécontent de sa condition, il avait essayé de s'emparer du morn Saint-Michel eu Normandie (14) ; Robert et Guillaume le Roux l’y assiégèrent, et, k serrant de près, le réduisirent a manquer d’eau. L’assîégë fil prier ses frères de ne pas lui dénier la libre jouissance de ce qui appartient à tous les hommes, et Robert, sensible à cette plainte,

(9) IJauil facîlè etplicari passent hiijua terræ miserhn?..* ijuàciimque rex tvil, fnmiliq cjm populum mFtdicem oppressii; subindè incendia ci homlcîdm exerce bout. (Ghruu. saxon* Gtbsoni.. p. 312.)

(10) Hic annus fait yaldè calamltosna* (Ibid* p, 213.)

(fli Proptcr tributs qtné rex erG£avil,in filiœ duiem*(tlnd.,

(tâ) Tolum li oc earè cotiaiRii Apgiorum genlÉ, (Ibid*

(13) Régies? induisît, (Orderic. Vital., p. 803. }

(14) I n Frondons qu bd nH sibî de terris imper Licbalur,(Aïi- , t:lla sacra, t, T* p* 3G3.)

noü ordonna à scs soldats de laisser ceux de Henry se pourvoir d'eau* Maïs alors Guillaume le Roux s'emporta contre Robert : «Vous faites preuve d'habileté u en fait de guerre, Un dit-il, vous qui fournissez à u boire à l'ennemi; il ne manque plusquc de lui don- « ner aussi des vivres (1)* — Quoi ! répliqua vivement « le duc , devais-je laisser un frère périr de soif?

■t et quel autre frère aurions-nous, si nous le per- « dions (2) ? n

Le souvenir de ce service et de celte affection fraternelle s’évanouit du coeur de Henry aussitôt qu'il fut roi* It chercha de toute façon à nuire à Robert , et à profi ter même contre lui de son caractère insouciant et facile jusqu’à l'imprudence. Cette disposition d’esprit rendait le duc de Normandie mal habile à gouverner ses affaires* Beaucoup d'abus et de désordres s'introduisaient dans son duché; il ' y avait une foule de mécontents , et la légèreté naturc Ile à Robert l’empêchait de les apercevoir, ou sa douceur de les punir* Le roi Henry se prévalut avec art de ces circonstances pour s’entremettre dans les querelles des Normands avec leur duc, d’abord sous le personnage de conciliateur; puis, quand les discordes recommencèrent , il leva le masque, et se déclara protecteur de la Normandie contre le mauvais gouvernement de son frère (5)*

Il somma Robert de lui céder la province en échange d'une somme d’argent. « Tu as le titre de seigneur, i « lui mandait-il dans son message, mais tu ne Tes « plus réellement; car ceux qui doi ven t L’obéir se mo- « quenl de toi (4). » Le duc, indigné de cette proposition , refusa d’y accéder ; et alors Henry Içr se mit à poursuivre à main armée la ruine de son frère (lî).

Près de partir pour la Normandie , il ordonna en Angleterre une grande levée d’argent, pour les frais de cette expédition ; et ses collecteurs de taxes usèrent de la plus cruelle violence envers les bourgeois et les paysans saxons (G). Ils chassaient de leurs pauvres masures ceux qui n’avaient rien à donner ; ils en enlevaient les portes et les fenêtres , et prenaient jusqu'aux derniers meubles (7). Contre ceux qui paraissaient posséder quelque chose , ou intentait des accusations imaginaires ; iis n'osaient

(1) ümè scîs acUïare guenranq qui hoaliUus praïbés aquæ eopiam. (Wiiiçtm. Malrnèsh., p. 121.)

{2} El q liera alUim Iiabebiimis, si eum amiserïmui? (Ibid*)

(5) O rdc rie. Vital., [>. 820*

(4) Dux ijimiem nomlne lenùs vœaris, sed à dienlilms tins palàm subsannnrU* [Ibid.)

($} Ibid*

(0) Nullus in ccllecianhiis pielalis aut jnisiîrkordïaî respecius fuit, sud crudelîs OîacLio super otnncs desœviït. (Eadmmi 1 1 j s L no y oruüi, p . 85.)

7) Aut à suit domtmculis pelli, aut ayulais exporialiarjue osliis domuru m * . , (Ibid *}

:8i (Nova et excogUaLa forbfada objîdô&aiilur*., alita

LA CONQUÊTE

sc présenter en justice, et l’on confisquait leurs n,r: biens (8). u Beaucoup de personnes, dit un eontein- « poraim ne trouveraient rien de nouveau dans ces u griefs, sachant qu’ils existèrent durant tout le u règne de Guillaume , frère du roi actuel, pour « ne pas parler de ce qui se passa du temps de u leur père. Mais , de nos jours, il y avait nu motif k pour que ces vexations , déjà anciennes , fussent ic encore plus dures et plus insupportables; c’est {t qu'elles s’adressaient à un peuple dépouillé de « tout , entièrement ruiné, et contre lequel on s’ir- « ritail de ce qu'il u’avait plus rien à perdre (9). »

Un autre écrivain de l'époque raconte que des troupes de laboureurs venaient au palais du roi ou sur son passage, et jetaient devant lui leurs socs de charrue , en signe de détresse, et comme pour déclarer qu’ils renonçaient à cultiver leur terre natale (10).

Le roi partit pour la Normandie , vainquit le duc Robert, et le fit prisonnier, avec ses amis les plus fidèles, dans une baLaiUe livrée près du château de Tincbebray , à trois lieues de Morlaiu* Un incident remarquable de celle victoire , c’est que le roi saxon Edgar se trouva parmi les prisonniers (11). Après avoir renoncé a ses anciennes espérances pour son pays et pour lui-même , U était allé s’établir en Normandie * auprès du duc Robert, avec lequel il sc lia d’affection, et qu’il accompagna même à la Terre-Sainte (12). H fut ramené en Angleterre, et le roi, qui avait épousé sa nièce, lui accorda une pension modique , de laquelle il vécut , jusqu’à ses derniers jours, au fond d'une campagne, dans risoiement et l’obscurité (1 3). Le duc Robert m éprouva, de la part de sou frère, un traitement ^ plus rigoureux ; il fut envoyé , sous bonne garde , au château de Cardiff, bâti sur la côte méridionale du pays de Galles, vis-à-vis de celle de Glocester, dans un lieu récemment conquis sur les Gallois. Robert , séparé de l’Angleterre par le cours de la Sa verne , jouit d’abord d’une sorte de liberté ; il pouvait se promener dans la campagne çt les forêts voisines; mais, un jour, il tenta de s’évader, et saisit un cheval ; on le poursuivit, ou le ramena en prison, et depuis tors il n’en sortit plus. Quelques

atque alita nataerabilRms modta afïligi et eructari. (Badmeri lîtat. novorum, p*85*}

(0) Ibid.

(10) Qiijerula nutUitudo cotononim præieretmü régi fréquenter ocmr&sbai, otitulîa vomenbua, m ttgnvim défie kn lis a(;nculuu'î£, (Dialug* de Suaeeario, m uotli ad Eadmeruua*

ji. 210.)

(1 1) Chron. saxon* Gibson, p* 214.

(12) fîucem quasi colleclaneum ftotceDi diligebaU(Qrdum* Yital., p* 778.)

(tèJPiïdeientha pro Igrumd cmitemplui lia lu ri eœpiUmtK: remot et tadiiis eanos suos in auro consaiait. (Willcltu. Aïalmesb*, p. 105.)

DE L’ANGLETERRE. — LIVRE SEPTIÈME

no? historiens, mais du siècle suivant, assurent qu’il eut les yeux crevés par l’ordre de son frère (1).

Au moment de sa défaite, Robert avait un fils encore en bas âge, nommé Guillaume, dont le roi Henry tâcha de s'emparer* mais qui fut sauvé et conduit en France, par le zèle d’un ami de son père (2), Louis, roi des Français, adopta le jeune Guillaume* et le fit élever dans son hôtel; il lui donna chevaux et ha mois , suivant Ea coutume du siècle , et , Feignant de s’intéresser A ses malheurs , se servît de lui pour causer de l'inquiétude au ducroi son voisin, dont la puissance lut faisait ombrage. Au nom du fils de Robert , le roi de France forma une figue dans laquelle entrèrent les Flamands et les Angevins, Le roi Henry fut attaqué sur tous les points de sa frontière de Normandie} il perdit des villes et des châteaux ; et , en même temps, les omis du duc Robert conspirèrent contre sa vie (3), Durant plusieurs années, il ne dormit jamais sans avoir au chcvct de son lit une épée et un bouclier (4), Mais , quelque formidable que fût la confédération de ses ennemis extérieurs et intérieurs . clic ne prévalut point contre la puissance qu’il tirait de la Normandie, unie à l’Angleterre.

Le jeune fils de Robert continua de vivre aux gages du roi de France, comme son vassal , et à suivre ce roi dans ses guerres. Ils allèrent ensemble en Flandre , après une sédition où avait péri le duc des Flamands, Karîe ou Charles, fils de Emit , roi des Danois , tué aussi dans une sédition (5)t Le roi de France entra en Flandre avec l’aveu des gens les plus considérables du pays, pour punir les meurtriers du dernier duc; mais, sans cet aveu, en vertu de son droit de suzeraineté féodale ( droit fort sujet a litige ) , il mit a la place du duc mort le jeune Guillaume . qu’il avait à cœur de rendre puissant pour l’opposer au roi Henry (G), 11 y eut peu de résistance contre cet acte impopulaire , tant que le roi de France et ses soldats demeurèrent en Flandre; mais, après leur départ, une révolte universelle éclata contre le nouveau seigneur imposé par les étrangers (7). La guerre commença

(1) Math, Pari?., p. 50,

(2) Ordçrïc, Vi tal,, p. 858»

(3) Ibid», p* 858 ütseq. — Su^rii vila Lu dot ici Grossi, apud script, rerom fianeïe., t, XI L p, 4L

(4) Ante se dormietuem seul mil al Radium omui pacte CODStitui imper abat. (Orderic» Vital», p» 838 et seq.)

(5) Johan» Iperi i chron* apori scrjpL rerura fraude» t» Xlll, p, 02» — Voyez liv, VI, p. 104.

(fl)Johan, ïpemehrou. apad script, rerum francie., l.XÏTL p, 440.

(7} Fuit terra et regno gratis quarè plu res de Ftaodrlà, iædio„.(ïbi<L,p.4«7.)

(8) Theodericum de Hoisale, (Ibid.)

(9) Quetn verum Flondriœ hændem rex déclarais* euro

avec des chances diverses entre les barons de Flan- um dre et le fils de Robert. Les insurgés mirent a leur tète le comte d’Alsace, Thiedrik , de la même race qu’eux , et patent de leurs anciens ducs (8). Ce candidat populaire attaqua Relu du roi de France, qui, blessé au siège d’une ville, mourut peu de 1 2 3 4 5 * * 8 9 temps après. Thiedrik d’Alsace lui succéda , et le roi Louis se vit obligé, malgré ses prétentions hautaines , de reconnaître comme légitime duc des Flamands celui qu’ils avaient eux-mêmes choisi (9).

Au moment d’aller sur le continent soutenir la longue guerre que son neveu et le roi de France lui suscitèrent , Henry avait fait en Angleterre , du conseil de ses évêques et de ses barons, une grande promotion d’abbés et de prélats. Selon ta chronique saxonne, il n’y eut jamais autant d’abbayes données en une seule fois , que dans la quarante et unième année du règne des Français en Angleterre (10). Dans ce siècle où les communications journalières avec les gens d’église tenaient une si grande place dans la vie, un pareil événement , quoique à nos yeux peu mémorable , n’était point indifférent à la destinée de la population anglaise, hors des e loi très , comme dans les cloîtres. « Parmi <t tous ees nouveaux pasteurs, dit le Contemporain « Edmer, la plupart furent plutôt loups que pasn teurs (11)» Que telle n’ait pas été l’ intention du « roi , il faut le croire ; et pourtant cela serait plus « croyable , s'il en eût pris au moins quelques-uns e parmi les indigènes du pays (12). Mais si vous u étiez Anglais, aucun degré de vertu ou de mérite « ne pouvait vous mener au moindre emploi ; tan- « dis que Fet ranger de naissance était jugé digne « de touL: nous vivons dans de mauvais jours (13), «

Parmi les nouveaux abbés qu’institua le roi Henri, en Tannée 1107, on remarqua particulièrement un certain Henry de Poitou, qui passa en Angleterre parce que c’ëtaü un pays où les clercs faisaient fortune plus promptement qu’ai [leurs, et vivaient avec moins de gêne. Ce Poitevin obtint du roi F abbaye de Pelerboroogh, et u il s’y comporta , dit la chronique » contemporaine , comme le frelon dans la ruche ,

ad Flaodrbo ürommaghini rerepit et approbavit. fJoban. ïpeni ebron, apud acripuncs rerum frandcarum t . XIII,

(10) Primo et XL anno ex quo Frand (Lhe Francan) banc ter ram gnbernamat. (Chron saxon. Gibson, p* 216»)

(11) Lupi ma{ps quàm paîlore* efFecLr smit.(Ladmer.Hist.*

(12) Quod tamen crcdlbilius vidertliir, si aliqims saltem ex ïndiuema , lerræ non iiaqucquatpe Anglos perosus., .

(Ibid.)

(13) Unum cos, natloscUicet. dirimehaL Si Aoglus erat, milia virtws eum paierai adjuvarc; si alienigena»». honore proecipuo illico dîfftnis videbalur. Dies enim malt simt* (Earim. Hist.» p» 1 1 0.1

« en levant tout ce qu'il trouvait à prendre dans le « couvent cl hors du couvent, et faisant tout passer « dans son pays (1). » Il était moine de Cluny, et avait promis au supérieur de cet ordre, par serment sur la vraie croix , de lui procurer la propriété entière de l'abbaye de Pelcrhorough , avec tous ses biens enterres et en meubles (2). Au moment où le chroniqueur saxon écrivait ce récit, l’abbé avait fait au roi sa demande , et Ton n'attendait plus que la décision royale. it One Dieu ait pitié, s'écrie le « Saxon , des moines de PeterborougH et de celte « malheureuse maison ! C’est bien aujourd'hui qu'ils u ont besoin de l'assistance du Christ et de tout le « peuple chrétien (3),.. »

Ces souffrances, auxquelles îl faut compatir, puisqu'elles furent éprouvées par des hommes, et que le gouvernement de l'etranger les rendait communes aux clercs et aux laïques , en fatiguant chaque jour l’esprit des Anglais, paraissent avoir augmenté en eux les dispositions superstitieuses de leur nation et de leur siècle, fl semble qu’ils aient trouvé quelque consolation à s'imaginer que Dieu révélait par des signes effrayants sa colère contre leurs oppresseurs* La chronique saxonne affirme que, dans le temps où l'abbé Henry te Poitevin lit son entrée à Pcterborough , il apparut , la nuit , dans les forêts situées entre le couvent et la ville deStamford, des chasseurs noirs , grands et difformes , menant des chiens noirs aux yeux hagards, montés sur des coursiers noirs , et poursuivant des biches noires :

« Des gens dignes de foi les ont vus , dit le narrait leur, et durant quarante nuits consécutives on en- « tendit le sonde leurs cors (4)* » A Lincoln, sur le tombeau de l'évêque normand Robert Blu et, homme fameux par ses débauches , des Fan Lûmes se montrèrent aussi durant plusieurs nuits (5)* On raconlail des visions horribles qui , selon le bruit public , apparaissaient au roi Henry dans son sommeil, et le troublaient tellement * que trois fois de suite dans la même nuit il sciait élancé hors du lit et avait saisi son épée (G), C'est vers le même temps que se renouvelèrent les prétendus miracles du tombeau de WalLheof (7); ceux du roi Edward, dont la sainielé n'était point couteslëe par les Normands, à

(I) Tanquàm fucus in al v g aria- (Cbrotn saxon. Gibson,

(3) Ibid.

(5) Ibid. , p, 25G.

(4) Ibid., p. 252.

(5) Robcriua Flluét vir libidiaofas^. loti custodes nocluruîs ttmbris cxaghaUïS. (Henric. Kny&hLnn, p, 25040

(G; Essiliit rtî\ rte airain sno, gladium drripieGi. (Hcnric. KnyfiUlon, p* 2584.]

[7) Eïsdmi diabus mi r. incia valdè magna lia ad Lurmilain sanCÜ Waldevi martyrig. (Jugulf. CroyL, p. 110.)

(8 Cujtis rngnaiiooc eL eonsongumilate, res noster Wib

CONQEÈTE

cause de sa parenté avec Guillaume le Conquérant . un occupaient aussi 1* imagination des Anglais (8). Mais ces vains récits du foyer , ces regrets superstitieux des hommes et des jours d’auLrefois , ne donnaient au peuple ni soulagement pour le présent , ni espérance pour l'avenir.

Le fils du roi Henry et de Mathilde ne tenait rien im de sa mère dans ses dispositions envers les Anglais, ms On l'entendait dire publiquement que , si jamais il venait à régner sur ces misérables Saxons , il leur ferait tirer la charrue comme à des bœufs (0), À lAgc où ce fils , nommé Guillaume 5 reçut en cérémonie ses premières armes, tous les barons normands l'agréèrent pour successeur du roi, et lui jurèrent d’avance fidélité. Quelque temps après il fut marié à la fille de Foulques, comte d’Anjou. Celte union détacha les Angevins de la confédération formée par le roi de France, qui lui-même renonça bientôt à la guerre, à condition que Guillaume, fils de Henry , se reconnaîtrait son vassal pour la Normandie, èt lui en ferait hommage (10)*

La paix sc trouvant ainsi complètement rétablie , dans Tannée 1120, an commencement de l’hiver, m le roi Henry, son fils légitime Guillaume, plusieurs de ses enfants naturels et les seigneurs normands d'Angleterre se disposèrent ô repasser le détroit (11)*

La Hotte fut rassemblée au mois de décembre dans le port de Bailleur, Au moment du départ , un certain Thomas , fils d’É tienne, vint trouver. le roi, et lui offrant un marc d'or, lui parla ainsi; u Etienne, filscFÊrard, mon père, a servi ton te sa « vie le Lien sur mer , et c'est lui qui conduisait le « vaisseau sur lequel ton père monta pour aller â « la conquête ; seigneur roi, je te supplie de me « bailler en fief le mémo office : j'ai un navire ap- « pelé la Sfanchë nef, et disposé comme il con- (( vient (12). » Le roi répondit qu'il avait choisi le navire sur lequel il voulait passer , mais que , pour faire droit a la requête du fils d’Étienne, il confierait à sa conduite ses deux fils, sa fille et tout leur cortège. Le vaisseau qui devait porter le roi mît le premier à la voile par un vent du sud , au moment où le jour baissait, et le lendemain matin ü aborda

IHmus fondât conacienliam re^num [AngUaû iuvadeadi. (IngnlF. Croyl. , p. 911.)

(0) Païâm coin mi nains fueral Anglïs qmid si quandftacdpcicL dominahim super eos^roa quasi hoves ad arairiira Érahtrre face rot. (Henric. Kcyglilon, p.3582.) — Jo, BrumptoRp, 10 15. — Ypodïtftiïa PseusiriOî, p* 444.

(îfl) Sicut Hulîo primus, Normaoniæ dus. Jure perpétua promiscrat. (Script, rer. fracoeic,* t. XïV, p, fü.)

(11) Qrderlc. Vital., p. 807.

(13) Eiquè marcam aun offeiens aH.. . hoc feudwn, domine rex, à te requiro , et vos qutnl Candida Navte appelïAltir. (Ibid.)

1120 heureusement en Angleterre (1); un peu plus tard, sur le soir, partit l’autre navire; les matelots qui le conduisaient avaient demandé du vin au départ, et les jeunes passagers leur en avaient fait distribuer avec profusion (2). Le vaisseau était manœuvré par cinquante rameurs, habiles .-Thomas, fils d’Étienne, tenait le gouvernail , et ils naviguaient rapidement, par un beau clair de lune, longeant la côte voisine de Bar fleur (3). Les matelots, animés par le vin, faisaient force de rames pour atteindre le vaisseau du roi. Trop occupés de ce désir, ils s’engagèrent imprudemment parmi des rochers à fleur d'eau dans un lieu alors appelé le Ras de Catle , aujourd’hui Ras de Catteville (4). La Blanche nef donna contre un écueil, de toute la vitesse de sa course, et s’entr’ouvrit par le flanc gauche : l’équipage poussa un cri de détresse qui fut entendu sur les vaisseaux du roi déjà en pleine mer; mais personne n’en soupçonna la cause (3). L’eau entrait en abondance, le navire fut bientôt englouti, avec tous les passagers, au nombre de trois cents personnes, parmi lesquelles il y avait dix-huit femmes (G). Deux hommes seulement se retinrent à la grande vergue qui resta flottante sur l’eau ; c’était un boucher de Rouen, nommé Bérauld, et un jeune homme de naissance plus relevée, appelé Godefroi, fils deGilbert de l’Aigle (7).

Thomas, le patron de/fl Manchette/', après avoir plongé une fois, revint à la surface de l’eau ; apercevant les tètes des deux hommes qui tenaient la vergue : « Et le fils du roi, leur dit-il, qu’est-il ar- « rivé de lui (8)? — Il n’a point reparu, ni lui, ni « son frère, ni sa sœur, ni personne de leur com- « pagnie. — Malheur à moi ! » s’écria le fils d’Étienne; et il replongea volontairement (9). Celte nuit de décembre fut extrêmement froide, et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le bois qui le soutenait et descendit au fond de la mer, en recommandant à Dieu son compagnon (10). Bérauld, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de

(1) Ordcric. Vital., p. 868.

(2) Ad hibendiim postula venin t. (Ibid.)

(3) Periti cnim rémiges quinquaginla ilô erant. (Ibid.)

(4) In quodam loco maris pcriculosissimo, qui ab incolis Cala Ras dicitur (al. catle raz.) (Guill. Gcmetic. Uist. normann., p. 257.)

(5) Omnes in tanlo discrimine simul cxclamavcrunl. (Orderic. Vital., p. 808.)

(6) Ibid; — Willclm. Malmesb., p. 1C5.

(7) Duosoli virgæquà vélum pendebatmanus injeccrunl... (Ibid.)

(8) Filins regis quid devenil ? (Orderic. Vital., p. 808.)

(9) Miserum, inquit, est amodôracum vivere... (Ibid.)

(10) Vires amisil, sociumque sumn Dco commcndans, in pontura lapsus obiit. (Ibid.)

(11) Itcraldus autem, pauperior omnibus, rcnoneamictus exarietinis pcllibus.de tanlo soins consorlio diem vidit. (Ib.)

tiiirkry.

peau de mouton , se soutint à la surface de l’eau ; 1120 il fut le seul qui vit revenir le jour; des pécheurs le recueillirent dans leurs barques ; il survécut, et c’est de lui qu’on apprit les détails de Tévénemenl (11).

La plupart des chroniqueurs anglais, en rapportant celte catastrophe douloureuse pour leurs maîtres, paraissent compatir extrêmement peu aux malheurs des familles normandes. Ils nomment ce malheur une vengeance divine, un jugement de Dieu, et se plaisent à trouver quelque chose de surnaturel dans ce naufrage arrivé par un temps serein sur une mer tranquille (12). Ils rappellent le mol du jeune Guillaume et ses desseins sur la nation saxonne. «L’orgueilleux, s’écrie « un contemporain, il pensait à son règne futur;

«< mais Dieu a dit : II n’en sera pas ainsi, impie, il « n’en sera pas ainsi; et il est arrivé que son front,

« au lieu d’être ceint de la couronne d’or, s’est « brisécontre les rochers (13). C’est Dieu lui-même « qui n’a pas voulu que le fils du Normand revît « l’Angleterre (14). » Enfin ils accusent ce jeune homme et ceux qui partagèrent sa destinée, de vices honteux et infâmes, inconnus, à ce qu’ils prétendent, en Angleterre, avant l’arrivée des Normands (115).

Leurs invectives et leurs accusations passent souvent toute mesure ; et souvent aussi ils se montrent flatteurs et obséquieux A l’excès, comme des gens qui haïssent et qui tremblent. » Tu as vu , écrit l’un « d’eux dans une lettre qui devait rester secrète,

« tu as vu Robert de Belesme , cet homme qui fai- « sait du meurtre sa plus douce récréation , tu as « vu Henry, comte de Warwic , et son fils Roger,

« l’âme ignoble; tu as vu le roi Henry, meurtrier « de tant d’hommes , violateur de ses serments ,

« geôlier de son frère... (16). J»eut-être vas- tu me « demander pourquoi, dans mon Histoire, j’ai tant « loué ce même Henry. J’ai dit qu’il était remar- « qualde entre les rois par sa prudence, sa hrn- « voure et ses richesses : mais ces rois, auxquels

(IS)Manifeslum Dei judicinm... mari tranquiilo perierunf. (Gervas. Cantuariens., p. 1339.) — F.normiler in mari trnnquillissimo. (Jo. Rromplon, p. 240.)

(13) Ille de regno future cogilabal; Deus autem dicebal :

IS’on sic, impie, non sic. Contigit autem et quod pro coronâ auri, rnpibus marinis capitc scinderelur. (Hcnric. fluntingdon. Kpist. de contemplu raundi, Anglia sacra, lom. II. p. G96 )

(14) . Obslitit ipse Deus. (Versus apud Rromplon ,

(15) Superbia tumidi, luxuriæ et libidinis omnis labe ma-

culati. (Gervas, Cantuar., p. 1339.)— Scclus Sodomæ noviter in hâc terrâ divulgatum. (Eadmeri Hist.,p. 24.)— Nefandum illud et enorme IN’ormaunorum crimen. (Anglia sacra t II p. 40.) ’ ' ’

(16) Hernie. Huntingdon. Epistola de contemplu mundi,

Anglia sacra. I. U, p. 606.

HISTOIRE UE LA CONQUÊTE

de la manière suivante une chronique en vers (fi) :

tt nous prêtons tous serment, devant qui les étoiles n du eîcl semblent s'abaisser, et que les femmes , u les enfants et les hommes frivoles vont contcin- « pler au passage, rarement dans leur royaume,

« i 1 se trouve un seul homme aussi enu pable qu'eux, u et c'est ce qui fait dire : la royauté est un crime (l)*n

Selon les vieux historiens, on ne vit plus sou* rire te roi Henry depuis le naufrage de ses enfants, Mathilde, sa femme, était marte, et reposait à Winchester, sous une tombe dont L'épitaphe contenait quelques mots anglais : ce qui de longtemps ne devait reparaître sur la sépulture des riches et des grands d’Angleterre (S$, Henry prit une seconde épouse, hors de la race anglo-saxonne, maintenant retombée dans le mépris parce que le fils du conquérant n'avait plus besoin cFdle* Ce nouveau mariage du roi fut stérile, et toute sa tendresse sc réunit dès lors sur un fils naturel nommé Robert, le seul qui lui restât (5). Vers le temps où ce fils parvint à l'àge nubile, il arriva qu’un certain Robert, füsd’Ày* mon, riche Normand, possesseur de grands domaines dans La province de Cio ces ter, mourut, laissant pour héritière de ses biens une hile unique appelée Aimable, et familièrement Mabfe ou Nabila* Leroi Henry négocia avec les parents de cette jeune fille un mariage entre elle et Robert , son bâtard : les parents consentirent ; mais Aimable refusa. Elle refusa longtemps sans expliquer les motifs de sa répugnance , jusqu’à ce qu'en fin , poussée à bout , elle déclara qu'elle ne serait jamais la femme d'un homme qui ne portait pas deux noms.

Les deux noms , on le double nom , composé du nom propre et cVun surnom , soit purement généalogique, soit indiquant la possession d’une terre ou l'exercice d'un emploi, étaient un des signes par lesquels la race normande en Angleterre se distinguait île l'autre race (4). En ne portant que son nom propre, dans les siècles qui suivirent la conquête , on risquait de passer pour Saxon ; et la vanité prévoyante de l'héritière de Robert fils d' A y mon s’alarma d'avance de l'idée que son époux futur pourrait être confondu avec ta masse des indigènes, Elle avoua nettement ce scrupule dans une conversation qu'elle eut avec le roi, et que rapporte

(1) ïtemn ïn regooeoium par cittceteribus; undè diciUu- ; Kegia res scclus cal, (llenric. Uirntinyitoa. Iqdstola, apu ! Angtiam sacram, L II, p* 090-690.)

(2) Hk jacet Matildis regina... a b A ne iis vota la Mold tkc f/ode çûene* (Anglia sacra, t, ï, p. 277.)

(3) GuJklm. Gcmetiç.* p. 307.

(4) lîkkeaïi Thésaurus liçguorum a optent do nn 1mm, t. IJ,

CS] Robert of Glocesteds Ghron., p,

fi) ..... U Nvere lo me a great &hame

Tu hâve a lorcl wlÜtouL bis Iwo Dame.

tsf Glorifier1 2 3 4* C&ràfitcîri p. 432.)

K gïre , dit fa jeune Normande , je sms que vos « yeux se sont arrêtés sur moi , beaucoup moins h pour moi-même que pour mon héritage ; mais il ayant un si bel héritage , ne serait- ce pas grande if honte que de prendre un mari qui a'eût passes « deux noms (0)? De son vivant , mon père s'appeii lait sire Robert fils d’Ay ni on ; je ne veux être qu’à « un homme dont le nom montre aussi d’où il u vient. — Rien parlé, demoiselle, répondit le roi <t Henry ; sire Robert fils d'Aymon était le nom de u tou père, sire Robert fils de roi sera le nom de u ton mari (7). — Voilà, j’en conviens, un beau k nom pour lui faire honneur toute sa vie; mais « comment appellera-t-on ses fils, et les Ris de ses tt fils ? » Le roi c o ni pr it cet te demande , etrep re û$ n t aussitôt la parole : « Demoiselle, dît-il, ton mari aura <i un nom sans reproche , pour lui-même et pour « ses héritiers \ il se nommera Robert de Glocester, u car je veux qu’il soit comte de Glocester , lui, cl u tous ceux qui viendront de lui (8)# »

À côté de cette historiette sur la vie et les moeurs des conquérants de Y Angleterre , peuvent se placer quelques traits moins gais de la destinée des indigènes* En l’année 1124, Raoul Basset , grand justicier, et plusieurs autres barons anglo-normands tinrent une grande assemblée dans la province de Leicester : ils y firent comparaître un grand nombre de Saxons , accusés d'avoir fait le brigandage , c'est-à-dire, la guerre de parti, qui avait succédé à la défense régulière contre le pouvoir étranger. Quarante-quatre, qu'on accusait de vol à main armée, furent condamnes à la peine de mort , cl six autres à la perte des yeux par le juge Basset cl ses assesseurs (9)* « Des personnes dignes de foi , a dit la chronique contemporaine, attestent que la « plupart moururent injustement ; inaïs Dieu , qui h voit tout , sait que son malheureux peuple est « opprimé contre toute justice ; d’abord on le » dépouiRe de scs biens, et ensuite on lui ôte | u vie (10). Celle année fui dure à passer; quiconque « possédait quelque peu de chose en fut privé par a les taillages et par les arrêts des puissants ; u quiconque n’avait rien pérît de faim (11). n

(7) Damoyaelle quélh Uie kthg*..,

Sire Robert le Rz halme...

Sîru Robert le fiz rey„.

(Rob. ofti lue este r'a CUrotikliî, p. 4^0

(S) Ibid*

(9) Ch ion, saxon. Gîbson, p. 228.

(10) MuïU Me çLignibommes... sed cos ter domious D6à**.> viiict oppression es te mise ru m poputum ejus , contra Jus omne. Primô spoîiaatur possession t bus, deiudù trucidantur.

(H) Mîd a frange geolâes f and mid s frange notes..* qnï ni! hahuil. jierlïl famé. (Chron. saxon. Gibson, p. 193 )

DE L’ANGLETEftp:. —

ii2i Lu fait arme quelque temps auparavant peut éclaircir en partie ce que la chronique entend par ces arrêts qui dépouillaient de tout les malheureux Saxons, Dans la seizième année du règne de Henry I*% un homme appelé Brihtstan, habiiant de !a province de Huntingdoïi , voulut se donner, avec ce qu’il possédait , au monastère de Saint- Eilicïride. Robert Malarlcîs, prévôt normand du canton, s’imagina que l’Anglais ne songeait à se taire moine que pour échapper au châtiment de quelque délit secret contre pulOrité étrangère, et il l’acousa, apparemment a tout hasard , d’avoir trouvé un trésor et de se l’ètre approprié (1). C’était un attentat aux droits du roi ; car les rois normands sc prétendaient possesseurs- ii és de toute somme d'argent trouvée sous terre (£)* MalarLeU défendit , de par le roi, aux moines de Saint -Éthelride de recevoir lïrihlstan dans leur maison ; puis il 1H saisir le Saxon et sa femme , et les envoya devant le justicier Raoul Basset, à lluntingdon (3). L’accusé nia le délit qu'on lui imputait; niais les Normands le traitèrent de menteur, le raillèrent sur sa petite taille et sa corpulence excessive , et , après beaucoup d'insultes, rendirent une sentence qui l'adjugeait au roi, lui cL Loul ce qu’il possédait (4), Aussitôt après le jugement , ils exigèrent de T Anglais nue déclaration de ses biens meubles et immeubles * ainsi que du nom de ses débiteurs, Brihlslan la fit : mais les juges , peu satisfaits du compte , lui répétèrent plusieurs fois qu’il mentait | Impudemment. Le Saxon répondit dans sa langue : il Mes seigneurs. Dieu sait que je dis vrai ; » il répétait patiemment ces mots , dit i+hislorien 5 sans ajouter autre chose 05). ün contraignit sa femme a livrer quinze sous cl deux anneaux qu’elle portait sur elle, et à jurer qu’elle ne retenait rien. Ensuite le condamné fut conduit , pieds cl poings liés , à Londres, jeté dans une prison obscure, et chargé de chaînes de fer, dont le poids surpassait ses fort es (6), inB Le jugement du Saxou Brihlstan fui rendu , selon

le témoignage de l'ancien historien, dans Lassern- Liée de justice, ou, comme pariaient les Normands, dans la cour du comte de Jiunlingdon (7), A ces

(1) Tliesaurnm occuUum invenit. (Orderïe. Vital , , P-G2D*}

(2) TlicsîLuri de icnA regis auiH. (Leges Cuillem, ISolhi, apud Wilkins, p. 512,)

(3) Interdit o ne itlum in vestro CdUegiO audeatia $usd- [ierû, [Orcteric. Vital-* p. G29.)

(J) Piajjiidieavmmt ipsum cum omnl possessions tîil'tom resis LradeDdum* (Ibid.)

(5) }/ ai} mine fouerd, (Jodatmihlig that te SWffG sol h . Hue vcrbO stOpUïs repoUlü ml âllttd ilîçobût* (Ibidem.)

(g) Loodôai© diietos, in carcerem obseumui retrmlllur, tbujue ferreis vînculis,.* (Ibid., p, 050*)

l7\ rungregatis |mmnriabl)UB apuri Runlüdatiiam. (Ibid ■

(H) JusHUarii U mers ü les.

El VILE SEPTIÈME. W

cours * où sc jugeaient toutes les causes , a 1 ex- 1 1 ic ce p Lion de celles des limite barons , réservées pour , ^ le palais du roi, présidait le vicomte de la province, que les Anglais appelaient shérif, ou un juge de tournée , uu jùMit'îer errant, comme on s’exprimait en langue normande (8). A la cour du comté siégeaient, comme juges, les possesseurs de terres libres, ceux que tes N ormauds appelaient francs tenants , et que les indigènes appelaient franklingsj joignant à l'adjectif français une terminaison saxonne (0), La cour du comté , comme celle du roi, avait [des sessions périodiques, et ceux qui manquaient de s’y rendre payaient une certaine amende pour avoir, comme disent les actes du temps, laissé la justice sans jugement (10). Nul n’avait le droit d’y venir siéger, s'il ne portail Lépée et le baudrier, signes de la liberté normande, cl si, de plus, IL ne parlait français (1 1). On s’y rendait ceint de l’épée, et cet appareil obligé servait à en écarter les Saxons , ou, suivant le langage des anciens actes , les vilains , les habitants des hameaux, et toutes gens d'ignoble et basse espèce (lâ).

La langue française étaiL, pour ainsi dire , te critérium auquel on distinguait tes personnes ayant capacité pour être juges; et même U y avait des cas de procédure où le témoignage d’un homme ignorant l'idiome des vainqueurs , et trahissant par là sa descendance anglaise, n’était point regardé comme valable. C’est ce que prouve un fait , postérieur de plus de soixante années au temps où nous sommes parvenus. En 1191 5 dans une cou les talion où l'abbé de Croyland était intéressé, quatre personnes témoignèrent contre lui ; c’étaient Godefroy de Thurleby , Gaultier Leroux de Hamneby , Guillaume, fils d’Alfred, et Gilbert de Benniugton.

■; On inscrivit j dit l’ancien historien le faux lé- « moîgnoge qu’ils portèrent, et bonne voulut point u j use rire la vérité que l’abbé disait ; mais tons les it assistants croyaient encore que le jugement lui h serait favorable, parce que les quatre témoins

niaient point de fief de chevalier, n’étaient it point ceints de l'épée, et que même l’un d’entre «eux ne parlait pas français (13)* »

(9) Franc i lencntcs... La teriûioaUon iing dans le» langue» Cemmukiuci luiligue reojèqtàlajiee ou filiaüon. Lorsque le* Anglais se sont ^habituels tPaspher fortement leur langue, le mol f t'ankiing est devenu franktîn* — Voyez CJumeer’s Gaule l'hury Laïcs.

(10) Qüèd jüstitiam sine judido ilimistîriuL(Lefce& Ueorict primi.)

(U) Duodecira milites neeïneti giadli#* (Gloss, ad Maih* Paris., p. 17 G.)

(I2j Villam vel Cohetl,vd qui finit istius modl viles iuo- |tesi|ue persan æ non suut inter letfiun jndkus uumeraiuli, (Loges Heur ici primiO

(lô Kù quùtl nou craut de ml H ta ri online, nue açciucli

nia Des àem seuls enfants légitimés du roi Henry , il lui restait encore Mathilde, épouse de Henry V, empereur d'Allemagne, Elle devînt veuve en l'année 1126, et retourna auprès de son père ; malgré son veuvage, les Normands continu aie ni de la suril om m e r p a r h o n n eu r Vemperes&e , c'es t-à -d i re , Tïmpéralrice (1), Aux Fêles de Nod, Henry tînt sa cour, en grande pompe , dans les salles du château de AVmdsor, et tous les seigneurs normands des deux pays , rassemblés à son invitation , promirent fidélité à Mathilde , tant pour le duché de Normandie que pour le royaume d'Angleterre , jurant de lut obéir comme à son père 3 après la mort de son père (2). Le premier qui prêta ce serment fut Etienne , fils du comte de Blois et d'Adèle , fille de Guillaume le Conquérant, Fun des amis les plus intimes et presque le favori du roi (3)* Dans la même année Foulques, comte d'Anjou , su Mut le nouvel enthousiasme du siècle, se fit' ce qu’on appelait soldat du Christ, marqua d'une croix sa coite d'armes , et partit pour Jérusalem, Dans l'incertitude de son retour, il remit le comté à son fils Geoffroy , surnommé Plmite-€meal r à cause île l'habitude qu'il avait de mettre, en guise de plume, une branche de genêt fleuri a son chaperon (4),

Le roi Henry se prit de grande amitié pour son jeune voisin , le comte Geoffroy d'Anjou , à cause de sa bonne mine, de l'élégance de ses manières et de sa réputation de courage; il voulut même devenir son parrain en chevalerie, et faire h scs frais , à Rouen , la cérémonie de la réception de Geoffroy dans celte haute classe militaire {£)* Après le bain , où , suivant Pu sage , ou plongea le nouveau chevalier, Henry lui donna , comme à son fils d'armes, un cheval d'Espagne, une cotte et des chausses de mailles a l'épreuve de la lance et du trait , des éperons d'or, un écu orné de figures de lion en or, un heaume enrichi de pierreries, une lance de frêne avec un fer de Poitiers, et une épée dont la lame était d'une trempe si parfaite qu’elle passait pour un ouvrage de Waland, Far lia te fabuleux des vieilles traditions du Nord (6). L'amUië du roi d'Angleterre ne se borna pas à ces témoignages , et il résolut de marier, en secondes noces, au comte

gladio, et imitis eoruttf galficê loqiiî non noverat. {Füisî, Groyl* commuai*, p* 4:18*)

(i) Qnoàd vixtUibi nomen r^Lfnens Impèraifïcis, (Script, iv r. franéic., t. XI f, p, 557.)

(Bj Mal U, Paris., p, 48.

(ô) Ft p ri mus omnium cornes RI esc nsi s. (Ibid,)

(I) Ricins PJaategeateL ex co qu6d gêneur ramum pïteolo ine-Kum geitatei. (Script* reniai franc., t, XII, p, 584.)— de [Normandie, p. 247.

(5) Script* rmmi fraocic,, L. \ü, p, 5âl.

(0) Loriea tnaculis ciuplicî&us intexta*.. basla Fia xi ri oa ferrum pi cia terne proa ternie □* , cl eu d s de thesauro regîfr*

LA CONQUÊTE

d'Anjou, sa fille Mathildé, Vemperesse. Cette union jj%3 fut conclue, mais sans l'aveu préalable des seigneurs ^ de Normandie et d'Angleterre , circonstance qui eut des suites fâcheuses pour la fortune des deux époux (7)* Leurs noces se firent aux octaves de la Pentecôte , dans Tannée 11 27, et les fêtes se prolongèrent durant trois' semaines (8)* Le premier jour, des hérauts, en grand costume, parcoururent les places et les rues de Rouen, criant à chaque carrefour, cette bizarre proclamation : a De it par le roi Henry , que nul homme ici présent ,

« habitant ou etranger, riche ou pauvre, noble ou «t vilain , ne soit si hardi que de se dérober aux tc réjouissances royales; car quiconque ne prendra « p oi n t sa p a H d es d i ver l j sse m en ts et des jeux, sn ra •t coupable d'offense envers son seigneur le rot (ü), si

Du mariage de Matlnlde, fille de Henry Ier, avec j m Geoffroy Plantc-Genest , naquit, en Tannée 1155, un fils qui fut appelé Henry comme son aïeul, et que les Normands surnommèrent Filz-EmpcressCy e est-à-dire fils de i* impératrice, pour le distinguer de Faïeul , qu’ils surnommaient Fi Iz-Gu ilia u m e- Co fi quêrenr . À la naissance de son petit-fils, Je rot normand convoqua encore une fois ses barons d’Angleterre et de Normandie, et les requit de reconnaître pour ses successeurs les enfants de sa fille, après lut et après elle (10); ils y consentirent en apparence et le jurèrent. Le roi mourut deux ans après , en Normandie , croyant laisser sans contestation J a couronne à sa fille et à son petit-fils ; mais il en arriva tout autrement* Au premier bruit de sa mort, Etienne de Blois, sim neveu, fit voile en grande hâte pour l'Angleterre, où il fut élu roi par les prélats, les comtes et les barons qui avaient juré de donner la royauté à Mathilde (i l). I/ëvèque de Salishury déclara que ce serment était nul , parce que le roi avait marié sa fille sans le consentement des seigneurs ; d'autres dirent qu'il serait honteux pour tant de nobles chevaliers d'être sous les ordres d'une femme (12). L'ëleeLion d*Ê tienne fut solennisée par la bénédiction du primat de Canicrbury , et , ce qui était important dans ce siècle, approuvée par une lettre du pape Innocent II* « Nous avons appris, ft disait le pontife au nouveau roi, que tu as été

ira quo fabricant fabrorum siipeHativus Gdamis muiri operâ desudavIL (Script, rerum franeïe*, t. Xll , p. 521*) —

C’eat le Fotundur do PEdda Scandinave et le treyland- Smïih des contes populaires de PAujlelerrt et daJTÉcüm.

(7) WilIdEQ.Mülrn.apudscrjpLier* FranêiC*, L\Ul,p. îG.

;S) io Itromploa,, p. 1 0 1 G,

(0) ConcEamiiiutn voce praicoiils, ne qui$*., nb hüc régal I feïUià 9e su b Ira b cm. (Script, rur. Irane,, t* Xll, |i* 52 L)

(10) filât h. Parla*, p* 50,

fît) Ibid*, p. lit.

(12; Fore noms UirpcM un nubiles füediince sobilorc-ntur.

(Ibid.)

DE L*ÀN GLETERjtE*

im * él u par le vœu commun et le consentement una- « Bime, tant tics seigneurs que du peuple, et que <[ tu as été sacré par les prélats du royaume (1).

» Considérant que les suffrages d'un si grand nombre ([ d'hommes n’ont pu se réunir sur ta personne sans « une coopération spéciale de ta grâce divine, et « que, d'ailleurs, lu es parent du dernier roi au H plus proche degré , nous tenons pour agréable h tout ce qui a éLé fait à ton égard , et t'adoptons « spécialement , d'affection paternelle, pour fils du « bienheureux apôtre Pierre et de la sainte Église u romaine (2)» »

nas Étienne de Blois était très-populaire auprès des in7 ^uglO^Normands , à cause de sa bravoure éprouvée et de son humeur affable ci libérale. II promit, en recevant la couronne, de rendre a chacun de ses barons la jouissance libre des forêts que s'élait appropriées le roi Henry, à l'exemple des deux Guib tourne (3); Les premiers temps du nouveau règne furent paisibles et heureux , du moins pour la race normande. Le roi était prodigue et magnifique, il donna beaucoup â ceux qui l'entouraient (4) ; il puisa largement dans le trésor que Je conquérant avait amassé , et que ses deux successeurs avaient encore accru. Il aliéna ou distribua en fiefs les terres que Guillaume avait réservées pour sa part de conquête , et qu’on appelait le domaine royal ; il créa des comtes et des gouverneurs indépendants, dans des lieux administrés jusque-là, pour le profit du roi seul , par les préposés royaux. Geoffroy d'Anjou, mari de Malbible ; s’engagea à rester en paix avec lui moyennant une pension de cinq mille marcs, et Robert de G lo rester , fils naturel du dernier rot , qui d'abord avait manifesté l'intention de faire valoir les droits de sa sœur, prêta entré les mains d’Étienne le serment de foi et d’hommage (a), in? Mais ce calme ne dura guère ; et. vers l'année 1137, plusieurs jeunes barons et chevaliers, qui avaient inutilement demandé au nouveau roi nue part de ses domaines et de ses châteaux . commencèrent à s’en emparer à main armée. Hugues bigot saisit le fort de Norwièh ; un certain Robert prît celui de BadingLon : le roi se lesfiL rendre; mais l'esprit

• ■0 Côïnrnctüi vçto chruammi aateasu tàm proccrum qiiàm aü;im popuîi te in regem elîfffire. (Script, rwom Franc., l x vu p, aoâ.)

OJ fe Six spécial cm g, Pétri cl sanuUc io maure Eccîesïfie Qfbiïi... (Ibid.)

foi Vont quoi! miïlïus vél derici vei laïd sylva s m ztiànu sui reüneret. (Mail), Paris., p, 51.)

i ii Uim cssüL in damlo diffusas* (Scrîpï. remm traité.,

I, XIJ.p.^ô.)

t® Wlllwm, Malmesb. fust. boveïlæ, p. 170,

(0j f.trpil erjjiv tloîncepsHcrmsnaorum iirotUUà millulah* UliIÎi. Püm.T |i. 51.)

- LIVRE SEPTIÈME. m

d’opposition s’accrut sans relâche, du moment ,I37 qu’il eut éclaté (6)* Le fils bâtard dn roi Henry rompit subitement la paix qu'il avait jurée à Étienne; il lui envoya de Normandie un message pour le défier et lui dire qu’il renonçait a son hommage. « Ce qui « excita Robert à prendre ce parti, dit un auteur “ contemporain, ce furent les réponses de plusieurs « hommes de religion qu’il consulta , et surtout un « décret du pape, qui lui enjoignait d’obéir au ser- « ment qu'il avait prêté à Mathilde, sa sœur , en « présence de leur père (7). » Ainsi se trouvait an* nulé le bref du même pape en faveur du roi Étienne; et la guerre seule pouvait décider entre les deux compétiteurs. Les mécontents , encouragés par la défection du fils du dernier roi, furent en éveil par toute l’Angleterre, et se préparèrent au combat.

« Ils m’ont fait roi, disait Etienne , et à présent ils « m'abandonnent; maïs, par la naissance de Dieu ,

« jamais on ne m’appellera roi déposé (8). « Pour avoir une armée dont il fût sûr , il assembla des auxiliaires de toutes les par Lies de la Gaule ; Comme « il promettait une forte paye, les soldats venaient « a I envi se faire inscrire sur ses rôles , gens de u cheval et gens d’armure légère, sur tout Flamands « et Bretons (9), »

La population conquérante de B Angleterre était encore une fois divisée en deux factions ennemies.

L’état des choses devenait le même que sous les deux règnes précédents , quand les fils des vaincus s'étaient mêlés aux querelles de leurs maîtres , et avaient fait pencher la balance de B un desdeux côtés, dans le vain espoir d’obtenir une condition un peu meilleure, yuarnl de semblables conjonctures se présentèrent sous le règne d’Étienne, les Anglais de race se tinrent à l’écart, désabusés par l'expérience du passé* Dans la querelle d’Étienne et des partisans de Mathilde, ils ne furent ni pour !ej roi établi, qui prétendait que sa cause était celle de l’ordre et de la paix publique (10), m pour In fil le du Normand cl dé la Saxonne ; ils tentèrent d’être pour eux-mèmes ; et Bon vil se former en Angleterre , ce que Bon n’y avait point vu depuis la dispersion du camp d’Ely, une conspiration nationale, en vue

(7) HammïigÉa nbilrcato... addè elïam qurnî apottotïcî decreii pnese teuorçm furch.iL prampteülïs ut sacrameoto, tpiûd præsenle [mire fecerat. oüeaicüs csseL (Wiliclm. Mâtmesb., p, ISO.)

(8) Scd per nasccnüam Dut, mmrjuàm rex tiojectus appellabor* (Ibid.)

(D) Currebaïur ad cum ab omnium generum milUïïuis cl ù tevis armaUirie hommibtis mixïinü<ittt! ex Fiandriâ et Tîn* lanniâi ( Apud ftrriplorca rei um franchi arum , tom. XII P- 230

(10) Contra perturbe Lorca paeis. ( OrdcHcug Vital b „

de [‘affranchissement du pays, « A un jour fixé,

« dit un auteur contemporain , ou devait partout « ma ssa crer 1 es N o rma nd s ( 1 ) , »

L’historien ne détaille pas comment ce complot avait été préparé, quels en furent les chefs, quelles classes d’hommes y entrèrent , ni dans quels lieux et à quels signes il devait éclater* Seulement il rapporte que les conjurés de 1157 avaient renouvelé l’an cienue alliance des patriotes saxons avec les habitants du pays de Galles et de i’É cosse ($}, et que même ils avaient dessein de mettre à la tète de leur royaume affranchi un Écossais, peut-être David, le roi actuel , fils de Marguerite , sœur d’Edgar (3). L’entreprise échoua , parce que des révélations ou de simples indices parvinrent au Normand Richard Lenoir, évêque d’Ely, sous le secret de la confession (4)* Dans ce siècle, les esprits les plus fermes ne s’exposaient guère à un danger vie mort évident sans avoir mis ordre à leur conscience ; et quand rafituence des pénitents était plus grande que de coutume , c’était un signe presque certain de mouvement politique; en épiant sur ce point la conduite des Saxons , le haut clergé , de race normande , remplissait l’objet principal de son intrusion eu Angleterre: car, au moyen de questions insidieuses, faites dans les épanchements de là dévotion, il était aisé de découvrir la moindre pensée de révolte ; et rarement celui que le prêtre interrogeait ainsi savait se garder d’un homme à qui il croyait le pouvoir de lier et de délier sur la terre comme dans le cieL L’évêque tVEly fit part de sa découverte aux autres évêques et aux agents supérieurs de l'autorité (5) ; mais, malgré la promptitude de leurs mesures, beaucoup de conjurés, et les plus considérables, dit Je narrateur contemporain, curent le temps de prendre la fuite (G). Ils se retirèrent chez les Gallois, afin d’exciter ce peuple à la guerre contre les Normands (7), Ceux qui furent saisis périrent, en grand nombre , par le gibet ou d’autres genres de supplices (8),

Cet événement eut lieu soixante-six ans après la dernière défaite des insurgés d’Ely, et soixante-

(1) €onspiraUoneiïï fècerapt et clàttdeslinïs madïtuatiûiiibus sese invicem anîmavmoi , ut , coiislitulo die, fiormaunos üiuiies oceklereut* ( Ordericus Vitatis, p. 012.)

(3j Fœduÿ cum Scotis et G naît s, (Ibid.)

(3j El regpi prlncïpatmo Seoiis iradereuî. (Ibid,)

(4) Tan li perverti ta s ÏVicardo Nlgcllo , Elietisi cphcopo, pr 1 m. i 1 h s n ota , pci1 eonj u ra lus n orj u ï tlœ s 0 c i os , Parla es l .

ilbidO

(5J Et per eum rdiqâît praïttiliUtw J^m et (ipllmatibus

LA CONQUÊTE

douze après k bataille de Haslings. Soit que les iijt chroniqueurs ne nous aient pas tout dit , soit q uf après ce temps le fil qui rattachait encore les Saxons aux Saxons , et en faisait un peuple, n’ait pu se renouer, ou ne trouve plus dans les époques suivantes aucun projet de délivrance conçu , de commun accord, entre toutes les classes de la population anglo-saxonne. Le vieux cri anglais , Point de Normands ! 11e retentit plus dans Phisloire, et les insurrections postérieures ont pour mot de ralliement des formules de guerre civile: ainsi, au quatorzième siècle, les paysans d’Angleterre, soulevés, criaient: Point de gentilshommes (9)! et au dix-septième , les habitants des villes et des campagnes disaient : Plus de lords orgueilleux f ni d’tèvéquës au cœur corrompu (10)! Il sera cependant possible de saisir encore dans les faits qui vont suivre des traces vivantes de Tancienne hostilité des deux races,

C’esi une chose aujourd’hui fort incertaine que la durée du temps pendant lequel les mots de noble et de riche furent , dans k conscience populaire des Anglais, synonymes de ceux d’usurpateur et d’étranger; car k valeur exacte du langage des vieux historiens est trop souvent un problème pour l1 historien moderne. Comme ils écrivaient pour des gens qui savaient , sur leur propre état social , h im des secrets que la postérité n’a pas reçus , ils pouvaient impunément être vagues et faire des ré Lie en- ï ces; on les comprenait à demi-mot. Mais noua, 1 comment nous est- il possible de comprendre la manière de s’énoncer des chroniqueurs, si nous ne connaissons pas déjà la physionomie de leur temps ? Et ou pouvons-nous étudier le temps , sinon dans les chroniques elles-mêmes? Voilà un cercle vicieux dans lequel tournent nécessairement tous les modernes qui entreprennent de décrira! avec fidélité les vieilles scènes du monde et le sari heureux ou malheureux des générations qui m sont plus. Leur travail, plein de difficultés, ne saurai! (Ure complètement fructueux ; qu’on leur sache grc du peu de vrai qu’ils font revivre à si grande peine,

ai Epie irihunis regiistpie satcUitihiis pcrvuleaLa est, {Ürdenc* Vital-, p. 911)

(g) Porru non mil îi matUim cotisai fuççruDt , CL rdicUi dont! bu», tüviUif et hnuoribu» sim, es su laveront. (Ibidem.}

[7} Pûtenltèfes si tpildeôi ad rosis tendu ni temeiè auimiUi su ut* (IfrUL)

{&) PalibuHs aliistjuc gencribus mortis inleiiêruuU (IbkU lü) Wlieu Adam ildvcd aïkl Eva apau Whci c vvas tlien ihc gentleman /

(10) Proud lords and roUcn tiearied fetsbops*

m L’ANGLETERRE. — LIVRE HUITIÈME.

dehîîs i.a iîaïailu: i>e lVitemuro jusqu à i.Txstmimçvitiif pes poitevins et des bretons

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