DE L'ARCHEVÊQUE
Parmi la foule d'Anglais qui, cédant au besoin de I subsister, s'attachèrent aux riches Normands* comme écuyers et gens de service, se trouvait , au temps du roi Henry !«*■, un homme de Londres, que les historiens appeler! L Gilbert Beckel {!). Il paraît que son vrai nom était Beek, et que les Normands, parmi lesquels U vivait, y joignirent un diminutif qui leur était familier, et en fïrentBeckct (£), comme les Saxons en faisaient Beckie. Dans les premières années du douzième siècle, Gilbert Beckie ou Beckcï suivit à la croisade son seigneur de race étrangère, et alla courir la fortune au royaume de Jérusalem ; maïs il fut moins heureux en Palestine que les sergents de Normandie ne Pavaient été en Angleterre, et au lieu de devenir, comme eux , riche et puissant par conquête, il fut pris et réduit en esclavage.
Tout malheureux et méprisé qu'il était , l’esclave anglais sut inspirer de Pamour à la fille d’un chef sarrasin. Il s'évada par le secours de celte femme, et revint dans son pays; mais sa libératrice, ne pouvant vivre sans lui, abandonna bientôt la maison paternelle pour courir à sa recherche* Elle ne savait que deux seuls mots intelligibles pour les habitants de l'Occident ; c'étaient Londres et Gilbert (3), A Paide du premier, elle passa en Àngle-
[1) Anglicus et Londonarhim incola civitatis**. (Jt>. RrompLon. Chron, p, 1054,)— Vita B, Thomæquadriparliia,
(2) Yûun g Becfc ie Vf ai as brave a k n i ght, . . ïn London vras Young Eetclian boni,
(Jamt«»enV pupular spug?» t, K, p. 327.)
(5) Ch rem. J oh. BromploiK, p. 1054,
terre sur un vaisseau de marchands et de pèlerins ; et. par le moyen du second, courant de rue en rue et répétant Gilbert 1 Gilbert! à la foule qui s'amassait autour d’elle , elle retrouva Phomme qu'elle aimait (4). Gilbert Becket, après avoir pris sur cet incident merveilleux P opinion de plusieurs évêques, fit baptiser sa maîtresse . dont il changea le nom sarrasin en celui de Mathilde , et l'épousa. Ce mariage ht grand bruit par sa singularité, et devint le sujet de plusieurs romances populaires, dont deux, qui se sont conservées jusqu'à nos jours, renferment des détails fort touchants (5). Enfin, en l'année 1119, Gilbert et Mathilde eurent un fils, qui fut appelé Thomas Becket , suivant la mode des doubles noms , introduite en Angleterre par les Normands*
Telle fut, selon le récit d'un grand nombre d'anciens ailleurs , la naissance romanesque d'un homme destiné à troubler d'une manière aussi violente qu'imprévue Perrière -petit -fils de Guillaume le Conquérant dans la jouissance heureuse et paisible de son pouvoir (6), Cet homme , né pour le tourment de la race anglo-normande, reçut P éducation la plus propre à lui donner accès auprès des nobles et des grands , et à lui attirer leur" faveur. Jeune , on l'envoya en France pour étudier les lois , les sciences , et les langues du continent,
(4) Cumquibusdamperegrinis etmercaiorihus.,, Cilherlo, Gîlberle! quasi bestia erralka, derïsa ah omnibus, (Chron, Joli, Bromplon., ji, 1054,)
(5) Jamiestm's Popular songs, 1, II, p. 127,
(6) Parontum mediocrium proies iHtiilris. (Gmas, Cantuar,,p, 1067,)
iuü et perdre Faccent anglais, qui était alors en Ànglerla terre un signe de réprobation (1). Thomas Recket , au retour de ses voyages 3 se trouva capable de converser et de vivre avec les gens les plus raffinés de la nation dominatrice 7 sans choquer leurs oreilles ou leur bon goût par aucun mot ni aucun geste qui rappelât son origine saxonne. II mit de bonne heure ce talent en usage, et tout jeune, il s'insinua dans la familiarité d'un des riches barons, qui habitait près de Londres : il devint son convive de tous les jours et le compagnon de ses plaisirs (2). Il faisait des courses sur les chevaux de son patron , et chassait avec ses chiens et ses oiseaux , passant la journée dans ees divertissements interdits a tout Anglais qui n 'était ni le serviteur nî le commensal d'un homme d'origine étrangère (3).
Thomas, plein île gaieté et de souplesse, caressant, poli , obséquieux , acquit bientôt une grande réputation dans la haute société normande (i). L’archevêquede Cantcrbury , Thibaut, qui, grâce h la primo lie instituée par le Conquérant, était la première personne après le roi, entendit parler du jeune Anglais, voulut le voir, et, le trouvant à son gré, se Rattacha . Il lui fît prendre les ordres, le nomma archidiacre de son église métropolitaine, et Remploya dans plusieurs négociations délicates avec fa cour de Rome* Sous le règne d'Etienne, l'archidiacre Thomas conduisit, auprès du pape Eugène, une intrigue des évêques d’Angleterre, partisans de Mathilde , pour obtenir de ce pape iiS2 une défense formelle de sacrer le lîls du roi (ts). Lorsque, peu d'années après, le fils de Mathilde eut obtenu la couronne , on lui présenta Thomas Bcekct comme un zëlëservtLetir de sa cause pendant le temps de l'usurpation ; car c’est ainsi que le règne d'Étienne était appelé alors par la plupart de ceux qui l’avaient 1Jfa élu , sacré, défendu contre les prétentions de Mans? thilde (6). L'archidiacre de Cantcrbury plut si fort au nouveau roi , qu'en peu d’années la faveur royale Releva au grand office de chancelier d'Angleterre , c’est-à-dire gardien du sceau à trois lions , qui était le signe légal du pouvoir fondé par la conquête, Henry II confia en outre à l'archidiacre l'éducation de son fils aine , et attacha a ces deux emplois de
fl) Pariai u a verù per aliquod tempus siudens. (Vita 13, Thomas quadriparllta, lib. I, cap. 4. J (2) Ad Hrumtpicmdam généré inugnem et divïtera adha?aîL,, mre cam divrtn morabrtUir. [fa Bromplon, p. X0o5 } (ô) Vffnabatar ciimeo.,. arc ïpi 1res.., eqaoe. (Ibid.) f4) SnffragauUbïis obaeqniw.,. (Ibid., p. 1058.} — Ad Jussa prompium, m obsequio sednîunu (Ibid.)
(5) Snhtnissimâ prudeoiïâ et perqü&ÜIone cujusdaro Thotntc, deilci na liane Londoniensis, (Gèrvas. Borohcrnensb, apml stTipiores rerum franeicarum, Lomé XVL P* 275.)
(6) Voyez liv, VII? .
THIERRY
gros revenus, qui, par un hasard assez étrange , ns? furent assis sur des lieux de funeste mémoire pour uct un Anglais : c'étaient la prébende de Haslings , la garde du château de Berkhamsted , et le gouvernement de la Tour de Londres (7).
Thomas était le compagnon le plus assidu et le plus intime du roi Henry ; il partageait, sa table , ses jeux . cl jusqu'à ses débouches (S)* Élevé en dignité au-dessus de tous les Normands d’Angleterre, il affectait de les surpasser en luxe et en pompe seigneuriale ; il entretenait à sa solde sept cents cavaliers complètement armés* Sa table, ouverte à tous les grands, était magnifique : ses pourvoyeurs faisaient venir de loin, à grands frais , les choses les plus rares et les plus délicates (9)* Les comtes et les barons tenaient à honneur de lui rendre visite , et aucun étranger venant à son hôtel ne s'en retournait sans un présent, soit de chiens ou d’oiseaux de chasse, soit de chevaux ou de riches vêtements (10). Les seigneurs lui envoyaient leurs jeunes fils pour servir dans sa maison et être élèves près de lui 5 d les gardait quelque temps, puis les armait chevaliers , et à ses propres dépens leur fournissait tous le harnais des gens de guerre (11).
Dans sa conduite politique, Thomas se remportait en vrai et loyal chancelier dJ Angleterre, selon Te sens déjà attaché à ces mots; c’est-à-dire, qu'il travaillait de tous ses efforts à maintenir, à augmenter même le pouvoir personnel du roi envers et contre tous les hommes, sans distinction de race tri d’état. Normands ou Saxons, clercs ou laïques. Quoique membre de l’ordre ecclésiastique, il entra plus d'une fois en lutte avec cet ordre, dans l'intérêt du fisc ou de l'échiquier royaL Au temps où le roi Henry 11 enl reprît la guerre contre le comte de Toulouse, on leva en Angleterre, pour les frais de la campagne, la taxe que les Normands appelaient escuaçe , c’est-à-dire taxe des ëcus , parce qu’elle était due par tout possesseur d’une terre suffisante à l'entretien d'un homme d'armes, qui, dans Ig délai prescrit par les appels, ne se présentait point à la revue, tout armé et l'écu au bras (1 2). Les riches prélats et les riches abbés de race normande, dont l'esprit belliqueux s'était calmé depuis qu'il ne s’agis-
(7) FUîi $ui Henrici tutorem fecît et patrem. (SeripL rcr. franc, t. XLV, p. 452.)
(S) Jtih. Bromplon CUron., p. 1058.
(9) Ut o mues si cul niagntficciuiâ iiâ et jjratÊà præcclleret... (YUa B. T liera aï qua (triparti ta. — Script, rcr. franc., t - XVI, p. 452.)
(10) Su HA ferè die comedeliat nbsque comiühns et baron ihns... equos, aves, vestimenta.*. (Vtla IL Tiiontæ quadripartite, lib. I. cap. S J
CH) . U bet ns siios servi tu roi mîuebatit.. quosciûffulo
donatos miïitiæ... (ibid.)
(T2) Seutepïum.
Jrtf s ait plus cle piller les Savons et qu'il n'y avait plus mi de guerre civile entre ïcs Normands 3 s’excusèrent de se rendre à l’appel des gens de guerre, parce que, disaient-ils, la sainte Église leur défendait de verser le sang ; ils refusèrent, en outre, parle même motif, de payer la taxe d'absence ; ruais le chancelier voulut les y contraindre* Le haut clergé se répandit alors en invectives contre l'audace de Thomas : Gilbert Foïîol , évéque de Londres, Paccusa publiquement de plonger Pépëe dans le sein de l'Église sa mère, et raréhevèque Tbibaut, quoique son ancien patron, menaça de l'excommunier (I). Thomas ne s'émut point des censu res ecclesiastiques, et peu après il s'y exposa de nouveau, en combattant de sa propre main dans la guerre de Toulouse et en moulant des premiers, tout diacre qu'il était, à l’assaut des forteresses (2)* Un jour, dans une assemblée du clergé, quelques évêques affectèrent d'étaler des maximes d’indëpenda n ce exagérées à l'égard du pouvoir royal ; le chancelier, qui était présent, les contredit ouvertement, et leur rappela d'un ton sévère qu'ils étaient tenus envers ïe roi par le même serment que les gens d'épée, par le serment de lui conserver sa vie, ses membres, sa dignité et son honneur (5).
La bonne harmonie qui avait régné, dans les premiers temps de la conquête, entre les barons elles prélats normands, ou, pour parler le langage du siècle, entre l'empire et le sacerdoce, n'avait pas été de longue durée* À peine installés dans les églises que Guillaume et ses chevaliers leur ouvrirent à coups de lance, les évêques et les abbés par droit de conquête devinrent ingrats envers ceux qui leur avaient procuré leurs titres et leurs possessions (4)* En même temps qu'il s'éleva des disputes entre les rois et les barons, il y eut mésintelligence entre les barons et le clergé, entre cet ordre et la royauté : ces trois puissances se divisèrent, quand la puissance ennemie de toutes les trois, c'est-à-dire In race anglo-saxonne, eut cessé de se faire craindre, Celait mal à propos que le premier Guillaume avait compté sur une plus longue union, quand il donna au corps ecclésiastique établi par la conquête un pouvoir jusqu'alors inconnu en Angleterre* ÏI croyait obtenir par ce moyen un accroissement de puissance personnelle ; et peut-être cul-il raison ; pour lui-même, mais il eut tort pour ses successeurs (B)*
Le lecteur conna ît le décret royal par lequel, détruisant l'ancienne responsabilité des prêtres devant les juges civils, et attribuant aux membres du haut
(1) Liillclon-s Life of Henry U, vol, lit, [>, 2L
(S) ipsenq'èl etiam ctericua ciim essef... MimUlotlél manu ForM acquïsieril.*, ÎScrïiiL rcrurn franc., t. XJ Y, p. 452,) —
Yi ta ü. Iliomæ qiwdrïparl,, lift* ï, cap. 0 et 10.
(3 Wilkiit's Concilia, I, ï, p. 431,
CONQUÊTE
clergé le privilège d'être juges, Guillaume avait in- nî sLiïuë des cours épiscopales , arbitrés de certains i j procès des laïques cl. de tous les procès intentés à des clercs. Les clercs normands, clercs de fortune, si Ton peut se servir de ce mot, ne tardèrent pas à étaler en Angleterre les mœurs les plus désordonnées : ils commirent des meurtres, des rapts, des brigandages; et, comme iïs n'étaient justiciables que de leur ordre, rarement ees crimes furent punis : circonstance qui les multiplia d'une manière effrayante. Dans les premières années du règne de Henry II, on comptait près de cent homicides commis par des prêtres encore vivants. Le seul moyen d'arrêter et de punir ces désordres était d'abolir le privilège ecclésiastique établi par le Conquérant, et dont la nécessité temporaire avait cessé , puis* que les rébellions des Anglais n' inspiraient plus beaucoup de crainte. C'était une réforme raisonnable; et en outre, par un motif moins pur, pour l'agrandissement de leurs propres juridictions territoriales, les gens d'épée la désiraient, ci blâmaient la loi votée par leurs aïeux dans le grand conseil du roi Guillaume Lr.
Dans l'intérêt île la puissance temporelle dont il était le souverain dépositaire , et aussi , on doit le croire, par des motifs de raison et de justice, Henry 11 songeait à exécuter celte réforme (6); mais pour qu'elle s'opérât facilement et sans troubles, il fallait que la prima Lie de Canterbury , celte espèce de royauté ecclésiastique, tombât entre tes mains d'un homme dévoué à la personne du roi, aux intérêts de la puissance royale et à la cause des barons contre les gens d'église. H fallaiL en outre que cet homme filt peu sensible nu plus ou au moins cle souffrance des Anglais indigènes ; car l'absurde loi de l'indépendance cléricale, autrefois dirigée spécialement contre la population vaincue , après lui □ voir beaucoup nui lorsqu'elle résistait encore, lui était devenue favorable. Tout serf saxon qui parvenait à se faire ordonner prêtre était dès lors à jamais exempt de servitude, parce qu'aucune action intentée contre lui comme esclave fugitif, soit par lesbaillîs royaux, soit par les ofTiciers des seigneurs, ne pouvait le forcer de comparaître devant la justice séculière: quant à l’autre justice, elle ne consentait point à laisser retourner à la charrue ceux qui étaient devenus les oints du Christ. Les maux de l'asservissement national avaient multiplié en Angleterre le nombre de ces clercs par nécessité qui n’avaient point d'église* qui vivaient d’mmiônes, mais qui, au moins,
(4) Voyez liv. V.
Cn) Voyez Hv* VJ.
(t>) Videos talhim clcvtcortim in)i> coronalorum dæmonam flapi lia non réprlml... (Vita B, TUomæ qaadrïparL, 11b- L cap. 22.)
H57 à la différence de leurs pères et de leurs campa* mt friotes, n’éUïent ni attaches à la glèbe, ni parqués dans l’eneemLe des villes royales (1). Le faible espoir de ce recours contre l’oppression étrangère était a lors j après les misérables succès de la servilité et de l'adulation , la plus brillante perspective pour un homme de race anglaise* Aussi le bas peuple se passionnai b il pour les privilèges cléricaux avec un zèle égal à celui que ses aïeux, dans d'autres temps, eussent déployé contre là résistance du clergé h fa loi commune du pays.
Le chancelier, qui avait passé sa jeunesse au milieu des gens de haut parage, semblait dégagé de toute espèce d'intérêt de nation pour les opprimés de l'Angleterre. D'un autre côté, toutes ses liaisons d’amitié étaient avec des laïques ; il semblait ne connaître au monde d’autres droits que ceux de la puissance royale; il était le favori du roi et l'homme le plus habile en affaires : aussi les partisans de la réforme ecclésiastique le jugèrent-ils très- propre à ett devenir le principal instrument , et, bien longtemps avant la mort de l'archevêque Thibaut, c’était déjà lé bruit commun à la cour que Thomas Beeket obtiendrait la Prîroalie (2), Eu iiGi l’année 1161 , Thibaut mourut; et aussitôt le roi recommanda son chancelier aux évêques , qui rarement hésitaient a élire ^ au nom du Saint-Esprit, Je candidat ainsi patronné. Celte fois, ils opposèrent une résistance que le pouvoir royal irétail pas habitué h rencontrer de leur part. Ils déclarèrent qu’en leur conscience ifs ne croyaient pas pouvoir élever au siège du bienheureux Lanfrauc un chasseur et un guerrier de profession , un homme du monde et du bruit (5).
l)e leur cûLé, les seigneurs normands qui vivaient hors deriidimitéde la cour, et surtout ceux d’outremer, montrèrent une opposition violente à b nomination de Thomas ; la mère du roî îii de grands efforts pour le dissuader du projet de faire le chancelier archevêque (4). Peut-être ceux qui n’avaient point vu Beeket assez souvent ni d’assez près pour avoir en lui pleine confiance , éprouvaient- ils une sorte de pressentiment du danger de confier un aussi grand pouvoir a un homme d'origine anglaisé ; maïs la sécurité du roi était sans bornes. ïî s’ohs-
(1) Clerici accphali.
(2) Rumar în ettrlâ fretjueaii... (Vih B, T borate scripta â Willctnto fil U) S te phi ni, «ou Stepliaüute, p. 17.)
(3) Q 1 1 ùct Dirais foret ahsomim et omm divïnof jmS adverse ni hanaineoi mil i Un i iroliOi ciugula quam cleiicali ofiiiûo maacîpaLum, cammi sectatorem... (VUa quadiï parti la, lit». I, cap. 1 J *)
(4) It, Thomas Epiitoiæ, Jlb. ï.ep, 120,
(5) Meee volnnlaiis csi te Cantuaricnsem junmitain fore.*. (Script. rerom franc., l. XIVT p, 452.)
(0) Subrdendû offtirens et rpiasi oculia iDgciens ; Onàm
— LIVRE MUVIÈM. 51 U
tins contre toutes les remontrances , et jura par i Dieu que son ami serait primat d’Angleterre. Henry 1 1 , tenait alors sa cour en Normandie , et Thomas s?y trouvait avec lut. Dans une des conférences qu’ils avaient habituellement ensemble sur les affaires d'Etat, le roi lui dit qu’il devait se préparer à ref >asser la mer pour une commission importante. <i J’oit liëirai, répondit îe chancelier, aussitôt que j’aurai « reçu mes instructions. —Quoi ! reprit le roi d’un « ton expressif, tu ne devines pas ce dont fl s’agit , u et que je veux fermement que ce soit toi qui de- « viennes archevêque fit) » Thomas se mît a sourire , et levant un pan de son riche habit : « Voyez un « peu, dît-il, l'homme édifiant, le saint homme « que vous voudriez charger de si saintes Fouc- « lions (0), D’ailleurs , vous avez sur les alfa ires de u l’Eglise des vues auxquelles je ne pourrais nie u prêter ; et je crois que, si je devenais archevêque ,
« nous ne serions bientôt plus amis (7). i> Le roi reçut cette réponse comme un simple badinage; et sur-le-champ l'un de ses justiciers porta de sa part aux évêques d’Angleterre , qui depuis treize mois retardaient ['élection , l’ordre formel de nommer sans délai le candidat de la cour (8j. Les évêques-* fléchissant sous ce qu’on appelait alors la main royale, obéirent avec une bonne grâce apparente (9).
Thomas Beeket, cinquième primat depuis la conquête, et le premier qui ait été Anglais de race, fut ordonné prêtre le samedi de la Pentecôte de l’année 1 102, et le lendemain consacré archevêque par le prélat de Winchester, en présence des quatorze sulfragauts du siège de Canterbury. Peu de jours après sa consécration , ceux qui le virent ne le reconnaissaient plus. JJ avait dépouillé ses riches vêtemenLs, démeublé sa maison somptueuse, rompu avec ses nobles hôtes , et fait amitié avec les pauvres, les mendiants et les Saxons (10). Comme eux il portait un habit grossier, vivait de légumes et d'eau , avait Pair humble et triste, et c’était pour eux seulement que sa salle de festin était ouverte et son argent prodigué (1 1 J. Jamais changement de vie ne fut plus soudain et n’excita d’un côté autant de colère et de l’autre autant d’enthousiasme (12). Le roi. les comtes, les barons , tous ceux que Beeket
reUgiosum, tnquil, vrru% qti&üi saocUioa in làm sanclâ scrdc... eollocarj désolera*. (5cr. rerum fr., t. \1V. p. 452*)
[7) .....CïtlÿaimÈ à me au forai anraium; et gratis, qu& nibc inter nos tanta est, ïn alrndssimum odiumconverielur* fibid. p. 455.)
(8) Jnjunxit,.* (Vïla quadrijiart., lib* I. cap* IL)
(9j Mirais sincerÈ et convietè, per operarn et roamim regiam. (Gdil, Netibrig., liU* XI, cap. Î0.)
(10) Viia B. Tbomœ quadrtpaH., lit) J, cap. 14, 15, 10, 17*
(11) Ibid. — (Î2) Ut nmnes mîrarciuur... Vetorem homî~ nem rénova vit* (IbbL)
Hü2 avait servie autrefois, et qui avaient contribué \\ son élévation , se crurent indignement trahis. Les évêques et le clergé normand, ses anciens antagonistes, restèrent en suspens et l’observèrent ; mais il devint l’idole des gens de basse condition \ les simples moines ? le clergé Inférieur et les indigènes de tout état virent en lui un frère et uu protecteur.
1/c tonne ment et le dépit du roi passèrent toute mesure quand il reçut en Normandie un message du primat qui lui remettait le sceau royal , et déclarait que . sc croyant insuffisant pour son nouvel office, il ne pouvait en ctunu 1er deux (ï), Henry soupçonna d'hostilité cette abdication , par laquelle l'archevêque semblait vouloir s'affranchir de tout lieu de dépendance â son égard, et il en eut d'autant plus de ressentiment qu’il sy était moins al* tendu. Son amitié se tourna en aversion violente , et , à son retour en Angleterre, il accueillît dédaigneusement son ancien favori, et affecta de mépriser, quand il le vit paraître en froc de moine, celui qu’il avait tant fêté sous f habit de courtisan normand , avec le poignard au cdtë, la toque à plumes sur la tête et les chaussures à longues pointes recourbées en cornes de bélier (2).
Le roi commença dès lors contre 1 "archevêque un système régulier d'attaques et de vexations personnelles J1 lui enleva Farchidlaconaî de Cnnlerbury , qu'il cumulait encore avec le siège épiscopal ; puis il suscita un certain ÇlérsmbauU, moine de Normandie (5), homme audacieux et de mœurs déréglées , qui avait quitté le froc dans son pays, et que le roi fit abbé du monastère de Saint- Augustin a Canterbury. Clérambault, soutenu parla cour, refusa de prêter le serment d'obéissance canonique entre les mains du primai , malgré l'ordre établi autrefois par Lanfranc pour ruiner l'indépendance des moines de Saint- Augustin , lorsque lus religieux saxons résistaient encore aux Normands (4). Le nouvel abbé motiva ce refus sur ce ipf anciennement , c'est-adire, avant la conquête, son monastère avait joui d une pleine et entière liberté* Becket revendiqua la prérogative que les premiers rois normands avaient attribuée a son siège* La dispute s'échauffa de part et d’autre ; et Clérambault, conseillé parle roi et les courtisans, remit sa cause au jugement du pape.
Il y avait dans ce temps deux papes , parce que les cardinaux et les nobles romains n’avaient pu
(1} SigÜlum résignant tfiiod m cor rvjps aidas ascendiL*. (Math* Paris., p. 08;)— VîH qnadripau., U!>* l cap.
(2] Orderic. Vital* paa&lm*
fa) MoaacbUi fugttivnset a posta ta in Norman nié. Linon* WmeJ«. Thorn. p* 1810.)
(4) Voyez Ifv, VU.
ff*) Alexander ko ma nom m sc-hisma dé vital» (une in
LA CONQUÊTE
s'accorder pour un choix. Victor était reconnu r comme légitime par l’empereur d'Allemagne Frederik , mais désavoué par les rois de France et d’Angleterre , qui reconnaissaient son compétiteur Alexandre, troisième du nom, chassé de Rome par ses adversaires, et réfugié alors en France (il). C'est â ce dernier que le nouvel abbé de Saint- Augustin adressa une protestation contre le primat d’ Angleterre, au nom des antiques libertés de son couvent ; chose bizarre , ces mêmes libertés, autrefois anéanties par l’autorité du pape Grégoire Vil, dans l’intérêt de la complète normande, furent déclarées inviolables par le pape Alexandre 111 . à la requête d'un abbé normand contre un archevêque île race anglaise.
Thomas, irrité de sa défaite, rem ï il aux courtisans attaque pour attaque ; et comme ils venaient de se prévaloir contre lui de droits antérieurs à ta conquête, lui-même se mit à réclamer loul ce que sou église avait perdu depuis Fin vas ion des Normands.
11 somma Gilbert de Clare de restituer au siège de Canlerbury la terre de ïunbridge, que son aïeul avaiL reçue en tôef (6), et il éleva des prétentions du même genre contre plusieurs autres barons et contre les officiers du domaine royal (7)* Ces réclama- u Lions tendaient , quoique indirectement, à ébranler, dans son principe, le droit de propriété de toutes les familles anglo-normandes s et pour cette raison elles causèrent une alarme générale. On invoqua la prescription ; et fîcekel répondit nettement qu'il ne connaissait point de prescription pour l'injustice , et que ce qui avait été pris sans bon titre devait être rendu (8) ; les fds des compagnons de Guillaume le Bâtard cru rent voir l'êmc du roi Harold descend ue da ns le corps de celui qu’eux-mèmes avaient fait primat*
L'archevêque ne leur donna pas le temps de se remettre du premier trouble ; et , violant encore un des usages les plus respectés depuis la conquête, il plaça un prêtre de son choix dans l'église vacante d'Aynesford, sur la terre du Normand Guillaume* chevalier et tenant en chef du roi (9), Ce Guillaume* comme tous les Normands, prétendait disposer, et disposait en effet, sur son fiuf, des églises aussi bien que des métairies, 11 nommait è son gré les prêtres comme les fermiers, administrant, par des hommes de son choix, les secours et renseignement religieux a ses Saxons libres ou serfs , privilège qu'on appelait alors droit de patronage (10). En vertu de
Fraimà* ( Gérraui Gadhiarieiuis Chronic.. page 1670,
(0) Ibid., p* 138-1.
(T.) Ibid.
(8J Ibid,
(0) RarJulplt* de DreelO In noba ad Kadmer. iliat*, p, G0.
(10) W iEîeîmus Vittse domhms silij vindkaiia j-un |iatroa<ntés ta câdem ccclesüâ, fibirl.j
im ce droit , Guillaume d'Àynesford chassa le prêtre envoyé chez lui par Farchevèque ; mais ïiecket excommunia Guillaume pour avoir faiL violence à un clerc* Le roi inîen rnt contre le primat ; il se plaignît de ce qu'on avait excommunié , sans J’en prévenir, Vim de ses tenanciers en chef, un homme capable d'être appelé à son conseil et à sa cour, et ayant qualité pour se présenter devant lui en tout temps et en tout lieu ; ce qui avait exposé sa royale personne au péril de communiquer par mégarde avec un excommunié (1). n Puisque je n*ai point été « averti, disait Henry U, et puisque ma dignité a u été lésée en ce point essentiel, l'excommunication « de mon vassal est nulle ; j’exige donc que Farvt cbevêqne la rétracte (S), » L’archevêque céda de mauvaise grâce , et la haine du roi s’en aigrit* k Dès ■* ce jour j dit-il publiquement, tout csl fini entre tr cet homme et moi (*>)4 ?»
HG4 Dans l'année 1164, les justiciers royaux , révoquant de fait ^ancienne loi du Conquérant, citèrent devant leurs assises un prêtre accusé de viol et de meurtre ; maïs Parehevèque Canterbury, comme supérieur ecclésiastique de Lomé F Angleterre , déclara la citation nulle, en vertu des privilèges du clergé , aussi anciens dans le pays que ceux de la royauté normande* lï fit saisir par ses propres agents le coupable , qui fut amené devant un tribunal ccd esta s tique , privé de sa prébende, battu publiquement de verges, et suspendu de tout office pour plusieurs années (î)* Cette affaire, où la justice fut jusqu’à un certain point respectée , mais ou les juges royaux eurent complètement le dessous, fit grand scandale* Les hommes de descendance normande se divisèrent en deux partis, dont Fuu approuvait et Fautae blâmait fortement le primat* Les évêques étaient pour lui , et contre lui les gens d’épée, la cour et le roi* Le roi* opiniâtre par caractère , changea tout à coup le différend particulier en question législative ; et , convoquant en assemblée solennelle tous les seigneurs et tous les prélats d’Angleterre, iï leur exposa les délite nombreux commis chaque jour par des prêtres, il ajouta qu’il avait découvert des moyens de réprimer ces délits dans les anciennes coutumes de ses prédécesseurs , et surtout dans celles de Henry 1er, son
aïeul. Il demanda , suivant l’usage, à ions les membres de Rassemblée , sïls ne trouvaient pas bon qui! fit revivre les coutumes de son aïeul (35)* Les laïques dirent qu'ils le souhaitaient; mais tous les clercs , et Thomas à leur tète , répondirent : « Sauf « l'honneur de Dieu el de la sainte Église (c), — il va du venin dansées paroles , » répliqua le roi en colère; il quitta aussitôt les évêques sans les saluer, et Faffairc demeura indécise (7).
Feu de jours après, Henry 11 fit appeler séparément auprès de lui Farchevèque d’York, Roger, Robert de Melun , évêque de Hereford , et plusieurs autres prélats d’Angleterre , dont les noms, purement français , indiquent assez l’origine, l'ai* des promesses, de longues explications, et peut-être des insinuations sur les desseins présumés de FAnglaïs Becket contre tous les grands d’Angleterre . enfin , par plusieurs raisons que tes historiens ne détaillent pas, les évêques anglo-normands furent presque tous gagnés au parti du roi (8): ils promirent de favoriser le rétablissement des prétendues coutumes de Henry qui, pour dire la vérité, n’en avait jamais pratiqué d’autres que celles de Guillaume le Conquérant, fondateur du privilège ecclésiastique. En outre , et pour la seconde fois depuis scs différends avec le primat , le roi s’adressa au pape Alexandre; et Je pape, complaisant à Fexccs . lui donna pleinement raison , sans examiner le fond de Faffaire* Il députa même un messager spécial avec des lettres apostoliques pour enjoindre à tous les prélats, et nommément k celui de Cailler bu ry , d’accepter et d’observer toutes les lois du roi d’Angleterre , quelles qu’elles fussent (9). Demeure seul dans sou opposition, et privé de tout espoir d’appui , liecket fut contraint de céder* Il alla trouver le roi a sa résidence de Woodstock, et promit , comme les autres évêques, d’observer de bonne foi et sans aucune restriction toutes les lois qui seraient faîtes (10), Pour que cette promesse fût renouvelée authentiquement au sein d’une assemblée solennelle , le roi Henry convoqua, dans le bourg de Clarendon, à peu de distance de Winchester, le grand conseil des Anglo-Normands , archevêques, évêques, abbés^ prieurs, comtes , barons, et chevaliers (11)*
(!) Minime cerliorato rege.*< eapitaneum suum..* ne ignoraiHiâ lapsus cotmminkeL excommunicaio, (Noiie ad Madmer, Hist.T p. 09.)
(t) Absent uamque rca juxtà diçaUaLem regüi..* (îbid*)
(3 J SleplianiiL. p* 2$,
(4) Publicè viïgarum disciplinas adjudîcaLum , et per annoB aliquol ah omni officie suspensum. (Vita quadripar- Lila* Xj b. J. cap. 22. j
(75) Ahslanlcs. sciscîtafratiir, an cousue intimas suas rrgias oh serval nH* (IlittL, cap* 24.)
(6) Saho in omnibus ardtue $uo el honoré Dei et sanclie tkdcsiæ. (Roger. de lïoved., p. 492.)
(7) Slqihantd., p* 29-3 L
(8) Sépara vil h conforUo et concilia archiopteeopt. (Roger, de Hoved*, p. 403-— Vita quadripart.Jib. I,cap. 25.)
(0) Ut Ipso paefim fcum domino suo rege Aagïîœ facerel et leges suas sine ali tpi à exeepimue custodicndas fijfomi lierai. (Roger* de Hovcd. . p* 405*)
10) Se bonà Ma ïeges suas sefvaUirum, (ïhul.)
(11) Malh* Paris- , p. 70,
ne* L'assemblée Je Clarendon se tint au mois Je mars Je l'année \ 164 , sous la présidence Je Jean, évêque d’Gxford, Les gps du roi y exposèrent les reformes et les dispositions toutes nouvelles , qu’il lui plaisait d’intituler anciennes coutumes et libertés de Henry Ie% son aïeul (1). Les évêques donnerait solennellement leur approbation a tout ce qu'ils venaient d'entendre ; mais Beckel refusa la sienne , et s’accusa , au contraire , de folie et de faiblesse jmur avoir promis d’observer sans réserve les lois du roi , quelles qu’elles fussent (2), Tout le conseil normand fut eu rumeur. Les évêques supplièrent Thomas , et les barons le menacèrent (5), Deux chevaliers du Temple lui demandèrent avec larmes de ne point faire déshonneur au roi ; et pendant que celte scène avait lieu dans la grande salle , ou aperçut à travers les portes, dans l’appartement voisin, des hommes qui bouclaient leurs cottes de mailles et ceignaient leurs épées (4). L’archevêque eut peur, et donna sa parole d’observer sans restriction les coutumes de l'aïeul du roi , ne demandant que la faculté d’examiner plus à loisir et de vérifier ces coutumes (5). L’assemblée nomma des commissaires c barges de les rédiger par articles , et s’ajourna au lendemain (fi).
Vers le soir, l'archevêque se mit en roule pour Winchester, où était son logement. 11 allait à cheval avec une nombreuse suite de clercs qui , chemin Faisant , causaient ensemble des événements de celte journée: la convention* d’abord paisible, ^chauffa par degrés, et devint une dispute où chacun prit parti selon sou opinion. Les uns louaient lu conduite du primat, on l’excusaient d'avoir cédé a la force des circonstances. D'autres exprimaient leur blâme avec vivacité, disant que ïa liberté ecclésiastique allait périr en Angleterre parla faute d'un seul homme. Le plus animé de tous était un Saxon appelé Edward Gritu , qui portait la croix de l'archevêque ; emporté par la chaleur du débat , il parlait très-haut et gesticulait beaucoup. < Je le vois « bien , disait-il , aujourd’hui l'on n’es truie plus que “ ceux qui ont pour les princes une complaisance il sans bornes; mais que deviendra la justice, qui « combattra pour elle, lorsque le chef s'est laissé « vaincre? et quelles vertus trouverons-nous doit sonnais chez celui qui a perdu le courage ? » Ces derniers mots furent entendus de Thomas , que
U) Facta es L recoguitio $ive mmilatio cGii-iui:üHJLmim cl Jiljcriatum antecciflorum suutm» , regï| viddîcd Ucnrrci j avisuj... (Ruger. de ïïoved., |). 4£KL)
{% Po^itnii aivlUepj|cojiiini quM concessionifm iïlam féeeçaL (JbiiLj (3) Ibid.
( t) Gcrvalfi Cai%ar, Clu ou. . i> 13S0. m Ibid,
LA CONQUÊTE
l'agnation et les éclats de voix avaient attiré : « A u <r qui en vouiez-vous, mon fils? » dit-il au portecroix, — « A vous-même, répondit celui-ci dans ■: une sorte d’enthousiasme^ à vous, qui avez (i renoncé à voire conscience, en levant la main « pour promettre l’observation de ces détestables « cou Lu mes. =» À ce violent reproche, où le sentiment national avait peut-être autant de part que la conviction religieuse , l'archevêque ne s’irrita point , et parut un moment pensif; puis s’adressant du tou le plus doux à son compatriote: «Mon fils, lui dit-il , vous avez raison ; j'ai commis une grande « faute, et je m’eit repens (7). »
Le lendemain . les prétendues coutumes ou comlituUom de Henry Ier furent produites par écrit, divisées en seize articles, qui contenaient un système entier de dispositions contraires aux ordonnances de Guillaume le Conquérant. Il s’y trouvait, en outre, plusieurs règlements spéciaux, dont l’un portait défense d’ordonner prêtres , sans le consentement de leur seigneur, ceux qu’en langue normande on appelait natifs ou ?iaifs7 c’est-à-dire les serfs j qui étaient tous de race indigène (8). Les évêques furent requis d’apposer leurs sceaux en cire au bas du rôle de parchemin qui contenait les seize articles : ils le firent tous, à l'exception île Thomas , qui , sans rétracter ouvertement sa première adhésion , demanda encore des délais (9)* Mais rassemblée passa outre, et ce refus de l’arehevêque n’cmpècha point les nouvelles lois d’être aussitôt promulguées. Il partit de la chancellerie royale des lettres adressées à tous les juges ou, justiciers normands d'Angleterre et du continent.
Ces lettres leur ordonnaient, au nom de Henry, pur la grâce de Dieu, roi d’Angleterre , duc de Normandie , doc d’Aquitaine et comte d'Anjou , de faire exécuter et observer par les archevêques * évêques, abbés , prêtres , comtes , barons, citoyens, bourgeois et paysans, les ordonnances décrétées au grand conseil de Clarendon (10).
Une lettre de 1 -évêque de Poitiers, qui reçut alors de semblables dépêches, apportées dans son diocèse par Simon de Tournebu et Richard de Lucy, juslîr ciers, fait connaître en détail tes instructions qu'elles contenaient . Ces -instructions sont curieuses à rapprocher des lois publiées, quatre- viugLs ans auparavant , mi nom de Guillaume 1er et de scs barons ; car des
(0) Ççftcr. lit HoveiL, p. 405.
(7) Fleury, Histoire ecelésiat. tique, L, XVr, p. 150.
(S; iïeif ou en aillais moderne, signifie paysan,
paysanne.
(0j Roger, de Hovrd., p, 493.
(10) Usée facidnL archiepi8Cüpi,cpiacppi,abbatRâ etclencL eomiies, baron e*, vavasoîes, milites, rives, liurge-usc», mistld. (Gervat, Canluar., p. 139ÏK)
t tin deux côtés on trouve tes marnes menaces et les mêmes pénalités sanctionnant des ordres contraires (î),
« Ils m’ont défendu, dît l'évéque de Poitiers, a d’appeler en cause qui quarte soit de mes dioeé- *t sains, à la requête d’aucune veuve, d'aucun « orphelin, ni d’aucun prêtre, a moins que les of- « ficicrs du roi ou le seigneur au fief duquel « ressortît la cause en litige, n’aient fait déni de « justice ($); ils ont déclaré que, si quelqu’un se
rendait à ma sommation, tous ses biens seraient » aussitôt confisqués et lui-même emprisonné (S) ; « enfin ils m’ont signifié que, si j 'excommuniais « ceux qui refuseraient de comparaître devant ma « justice épiscopale, les excommuniés pourraient, « sans nullement déplaire au roi, s’attaquer à ma « personne ou à celle de mes clercs* eL a mes propres « biens ou à ceux de mon église (4)* »
Du moment que ces lois, faîtes par des Normands, dans un bourg d’Angleterre, furent décrétées comme obligatoires pour les habitants de presque tout l’ouest de là Gaule, Angevins, Hanse aux, Bretons* Poitevins et Aquitains, et que ces diverses populations furent en rumeur pour la querelle de Henry II et de l'archevêque Thomas Ikcket, la cour de Rome se mit à regarder avec plus tTa tient ion une affaire qui, en sî peu de temps, avait pris une telle importance. Cette cour, profondément politique, songea dés lors a tirer le plus grand avantage possible soit de la guerre, soit de la paix. L’archevêque de Rouen, Ilolrou, homme moins intéressé que les Normands d’Angleterre dans le conflit de la royauté et de la primatie anglaise, vînt, avec une mission du pape, pour observer les choses de plus près, et proposer, à touL hasard, un accommodement, sous la médiation pontificale (5); mais Je roi-Henry, fier de son triomphe, répondit qu’il n’aecepteraït cette médiation que dans ïe cas où le pape confirmerait préalablement par une bulle apostolique les articles de Clarendon (fi), et le pape, qui pouvait plutôt gagner que perdre au retard, refusa de donner sa sanction jusqu’à ce qu'il LU mieux informé (7).
Alors Henry IT, sollicitant , pour la troisième fois, l’appui de la cour pontificale contre son auLa-
( 1 } V oyez I i vre V 1 1 , p . 1 Û7 .
(2) SeripL rerum frandc*. t. XVI, p* £tG.
(5) Omnia illius bons conRicarcniur, ïpsopublicû eareeri depulantio. (lbtd,J
(4) Sciretil eicommunïéaü régi non dîsplicUüroa ai vel in personam [non ni ma ni 1111 exteiuforiulf ïel in lioria grassarcuUir, veï in personas, veî hi boua cîeticorum rneoruin. (Ihîd.j
&} Ail pacem faclendam inter regem cl arclmpiacoptim. (Roger. de Hovetl., p. 493*3
(fi) Kisi dominas papa legei filai buHâ suà coofirmasscL. (Ibîd.)