‹ ŒuvresChapitre 21 sur 94 · DE HENRY II · texte numérisé non relu

DE HENRY II

Il faut que le lecteur quitte la Bretagne et la Gaule ; où jusqu’ici Ta retenu cette histoire* et que , pour quelques moments , il se transporte dans File occidentale, que ses habitants appelaient Érin, et les Anglais Irlande (ï). Le peuple de celle île , frère des montagnards d’Éeossc , formant , avec ceux-ci, le dernier reste d'une grande population qui, dans les temps antiques, avait couvert la Bretagne, la Gaule, et une partie de la péninsule espagnole, offrait plusieurs des caractères physiques et moraux qui distinguent les races originaires du midi, La majeure partie des Irlandais étaient des hommes à cheveux noirs, a passions vives , aimant et haïssant avec véhémence , prompts à s'irriter , et pourtant d’une humeur sociable. Enthousiastes en beaucoup de choses , et surtout en religion f ils mêlaient le christianisme à leur poésie et à leur littérature, !a plus cultivée peut-être de toute l'Europe occidentale. Leur lie comptait une foule de saints et de savants, vénérés en Angleterre et en Gaule ; car aucun pays n’a va il fourni plus de missionnaires chrétiens , sans autre mobile que le pur zèle de communiquer aux nations étrangères les opinions et la foi de leur patrie (2)* Les Irlandais étaient grands voyageurs, et se faisaient toujours aimer des hommes qu’ils visitaient, par l'extrême aisance avec laquelle ils

(1) Dans les langues grecque et latine Terne t Terna} Tuvernittj Ouernia f Ibemia* Les Saxons orthographiaient Jrafand.

(3) Voyez Ht* !.

Exemple palrum t commutes amorc legendi ,

Ivil ad Hihemos fiopbià mirabilc daros.

(CulIcCtuüca Je rcl^ui Uibcrulci^., I* I,|>> 1 1 1 ■}

se conformaient à leurs usages et à leur manière dé vivre (3)*

Cette facilité de mœurs s’alliait en eux à un amour extrême de leur indépendance nationale. Envahis à plusieurs reprises par différentes nations, soit du midi, soit du nord, ils n'avaient jamais admis de prescription pour la conquête , ni fait de paix volontaire avec les fils de l'étranger; leurs vieilles annales contenaient des récits de vengeances terribles, exercées , souvent après plus d'un siècle, par les indigènes sur leurs vainqueurs (4) * Les débris des anciennes races conquérantes, ou les petites bandes d'aventuriers qui étaient venues, dans un temps ou dans l'autre, chercher des terres en Irlande j évitèrent les effets de cette intolérance patriotique, en s’incorporant dans les tribus irlandaises, en se soumettant à F ancien ordre social établi par les indigènes , et en apprenant leur langue, C'est ce que firent assez promptement les pirates danois et norwégiens , qui , dans le cours du huitième et du neuvième siècle , fondèrent „ sur la côte de l'est , plusieurs colonies , où , renonçant à leurs anciens brigandages , ils bâtirent des villes et devinrent commerçants*

Dès que l'Église romaine eut établi sa domination ^ en Bretagne, par la conversion des Anglo-Saxons, ^

(3) Quiit Hibermam memorem , coulempto petagï discrimine , penè LoUm ctim giege philosophorum ad oosiia îiltora migrameni, quorum ut quisque periitor est ullrèaibi indicii exilium**. {Script, rcrum francic., t. Vil, p> 505*}

(4) Voyez dans le Catholique { ouvrage périodique ) , t. XIV , nHl \2 , une dissertation de M. le baron d'Elîksteia sur les origines de la nation irlandaise*

GM) elle fit des efforts continuels pour étendre sur les

j osa habitants de File d’Érin l'empire qu’elle prétendait exercer sur tous les adorateurs de Jésus-Christ (îj. Comme il n’y avait point , sur le sol irlandais, de conquérant païen à convertir, les papes se bornèrent à négocier T par lettres cl par messages , pour tâcher d’amener les Irlandais à établir dans leur lie une hiérarchie ecclésiastique semblable à celle du continent, et capable de servir, comme celle-ci , de marchepied au irùne pontifical* Les hommes d’Érin, île même que les Bretons de la Cambrie et ceux de la Gaule, ayant organisé spontanément le christianisme dans leur pays, sans se conformer en aucune manière à ^organisation officielle décrétée par les empereurs romains, ne connaissaient point de sièges épiscopaux fixes et déterminés. Leurs évêques n'étaient que de simples prêtres, auxquels On avait confié, par élection, la charge parement honorifique de surveillants ou de visiteurs des églises. Ils ne formaient point un corps supérieur au reste du clergé, et entre eux il n’y avait point différents degrés de hiérarchie; en un mot, l’église d’Irlande n’avait pas un seul archevêque, et pas un de ses membres n’avait besoin d’aller à Rome pour solliciter ou acheter le pallium pontifical, Jouissant ainsi d’une pleine indépendance à l’égard des églises étrangères, et administrée , comme toute société libre, par des dignitaires électifs et révocables, ectte église fut de bonne heure traitée de schismatique par le consistoire de Saint-Jean^de-Latran ; un long système d'attaque fut dirigé contre elle, avec cette persévérance innée dans les successeurs du vieux sénat , qui, à force de vouloir la même chose, avait subjugué l’uni vers.

La nouvelle Rome if avait point , comme Fantiennes, de légions sortant de ses murs pour aller à la conquête des peuples; toute sa force était dans l'adresse et dans son habileté à faire alliance avec les forts; alliance inégale, qui, sous le nom de fils et d’amis , les rendait vassaux et sujets. Les victoires des conquérants, et surtout celles des barbares encore païens, furent, comme on a pu T observer plus d’une fois dans cette histoire, ia cause la plus fréquente d’agrandissement politique pour la cour pontificale. Elle épiait soigneusement la première pensée d ambition des rois envahisseurs, pour entrer avec eux eu société; et à défaut de conquêtes étrangères , elle aimait et encourageait le despotisme national. La monarchie héréditaire était le régime qui lui plaisait le plus , parce qu’il

fl) Voyez lïv. i, p. 54.

(2? Chaque tribu , ou clan irlandais, avait un nom de famille commun à tous ses membres.

|ô) Kcx Hiberoke , maximua res. En irlandais avdrht'jh.

LA CONQUÊTE

suffisait de s’emparer de l’esprit d’une seule famille m pour acquérir sur tout un peuple une autorité 1(^ absolue.

Si un semblable régime eût existe en Irlande , il est probable que, de très-bonne heure, Fin dépendance religieuse de ce pays aurait été anéantie par accord mutuel entre les papes et les rois. Mais , quoique les Irlandais eussent des chefs auxquels le titre la lin de re$m pouvait, a la rigueur , s’appliquer et s’appliquait en effet dans les actes publics , ie grand nombre de ces rois , leur dépendance perpétuelle des diverses tribus irlandaises , dont le simple nom leur servait de titre (2), cette absence d’unité offrait peu de prise à la politique romaine.

11 y avait a la vérité, dans File d’Erin, un chef supérieur ù tous les autres , qu’on appelait le grand roi ou le roi du pays , et qui était choisi par une assemblée générale des chefs des differentes provinces (3); mais ce président électif de la confédération nationale prêtait à la nation entière le même serment que les chefs des tribus prêtaient a leurs tribus respectives , celui d’observer inviolable ni eut les anciennes lois et les coutumes héréditaires, D’aileurs, la parL du grand roi était plutôt l’expédb lion que la décision des affaires générales ; car tout se dëchlait dans des conseils,, grands ou petits, tenus en plein air sur des collines entourées d’un large fossé (î). Là se faisaient les lois du pays, et se débattaient, d’une manière souvent tumultueuse, les contestations de province à province, de ville à ville , et quelquefois d'homme à homme (b).

On conçoit qu’un pareil ordre social, dont la base était dans le peuple lui-même, et ou l'impulsion partait toujours de la masse mobile et passionnée, devait être peu favorable aux projets de la cour de Rome, Aussi, malgré tous leurs efforts auprès des rois d’Irlande, durant les quatre siècles et demi qui s’écoulèrent entre la conversion des Anglo-Saxons et la descente des Normands eu Angleterre, les papes n'obtinrent pas le moindre changement dans les pratiques religieuses et l’organisation du clergé de l’de d’JÈria, ni le plus petit impôt levé sur les habitants de cotte île ((i). Après la conquête de l’Angle- m terre, les intrigues du primat Lanfranc, homme 1(r7j dévoué a Agrandissement simultané de ta puissance papale et de 3a domination normande, se dirigeant d’une manière active sur l'Irlande , commencèrent à faire un peu fléchir l’esprit national des prêtres île celte de. Lanfrane joignait à son crédit, comme homme de science et d’ëïoquencc 5

(4j ManLaua coïte quia. (Voyez Harris** nibernica.)

fü) Ibid* — Speiwei^i State of [rclanih

(0) Il tCy avait pas mümo de dîmes; le clergé irlandais vivait dWranrtes cl de dam volontaires* ( Gordon , hblolre d'Irlande. )

DE L’ANGLETERBE,

d’au 1res moyens efficaces pour persuader et seiü74 duïre; car il avait accumulé de grandes richesses, en recueillant sa part du pillage fait sur les Anglo- Saxons, et, si Ton en croit d'anciens témoignages, en vendant aux évêques de race normande le pardon de leurs violences et de leurs excès (1).

En l’année 1074, un Irlandais, nommé Patrice, après avoir été élu évêque par le dergé et le peuple, et confirmé par le roi de sa province et par le roi de toute l'Irlande, alla se faire consacrer à Cartterbmy, au lieu de se contenter, suivant l’ancienne coutume, de la bénédiction de ses collègues (2). Ce fut un premier acte d’obéissance aux lois de FÉg lise romaine, qui voulaient que tout évêque reçût la consécration d’un archevêque décoré du pallium ; et ces nouvelles semences de servitude religieuse ne tardèrent pas à fructifier* En effet, depuis lors, plusieurs évêques irlandais acceptèrent succès* sivement le titre de légats pontificaux en H i ber nie ; et vers le temps où celle histoire est parvenue, 1574 Chrétien, évêque de Lismore, et vicaire du pape, 1143 conjointement avec Papjre, cardinal romain, entreprit de réorganiser l'Eglise d’Irlande suivant les vues et l’intérêt de la cour de Home, Après quatre ans d1 efforts, il réussit, et dans un synode où assistèrent les évêques, les abbés, les rois, les chefs et les autres magistrats de toute Fil i hernie, du consentement de tous les hommes présents, disent les vieux actes, et par l’autorité apostolique, furent institués quatre archevêques, à qui furent assignés, comme sièges fixes, les villes d’Armagh, de Dublin, de Cashel et de Tuam (5)* Mais, malgré l’apparence d’assentiment national donné à ces mesures, l’ancien esprit d’indépendance prévaiuL encore : le clergé d'Irlande montra peu de docilité dans sa soumission au nouvel ordre hiérarchique, et le peuple eut de la répugnance pour les pratiques étrangères, et surtout pour les tributs d’argent qu’on essaya de lever, sous différents noms, au profit de l’Église ultramontaine, Toujours mécontente des Irlandais, en dépit de leurs concessions, la cour de Home continua de les appeler mauvais chrétiens, chrétiens frotdS et rebelles à la discipline apostolique; elle épia aussi atteiHivemeut quejamais l'occasion d'obtenir plus de prise sur eux, en associant son arnbi-

(ï) .... Pmmlas glotneeaolta.,, nccipîebàt qoandùqtjc pec ornas quî> ma&ta parce rot délie Ü$ subdiLorum.., ( Willeïm, Malmejb. VI læ poniificum. — Th - Stuhbs.) — Voycjs îiv, V.

(S) CampUm , apud ancient Irish historiés , p. 77. —

Dr Ranmerta Chrontale, p. 101, îbkL

(3)' UanmEi's Chroniclo, p. 212. Cet ouvrage, dépourvu de critique dans la partie qui trafic des antiquités irlandaises , est parfaite ment exact pour ce qui regarde la conquête de l' Irlande par ïes Angle -No roi a ods. L’auteur puise aux meilleures sou rces , c t i ra du î t près que I i Uérale ment.

. — LÏYRE DIXIÈME. £47

lîon à quelque ambition temporelle (4) ; et ceüe oc- im caston ne tarda guère à s'offrir.

Lorsque Henry, fils de Geoffroi Plan té-gênés t, nss fut devenu roi d'Angleterre, il lui vint à l’esprit de signaler son avènement, comme premier roi de race angevine, par une conquête presque aussi importante que celle du Normand Guillaume, son bisaïeul maternel. Il résolut de s’emparer de l’Irlande, et, à l’exemple du conquérant dé ^Angleterre, son premier soin fut d'envoyer vers le pape, pour lui proposer de concourir à celle nouvelle entreprise, comme son prédécesseur, Alexandre II, avait pria part à la première (fi). Le pape alors régnant était Adrien IY, homme de naissance anglaise, dont le nom de famille était Brekespeare, et qui, en s’expatriant fort jeune, avaiL échappé aux misères de sa condition. Trop fier pour travailler aux champs ou pour mendier en Angleterre, dit un ancien historien, il prit une résolution hardie, inspirée par la nécessité (6); il alla en France, puis en Provence, puis en Italie, entra dans une riche abbaye en qualité de secrétaire, devint abbé, en suite évêque, et enfin pape (7); car l'Eglise romaine avait au moins cela de libéral, qu’elle faisait la fortune de tous ceux qui se dévouaient à la servir, sans distinction de race ni d’origine. Sur le Irène pontifical, Adrien parut avoir oublié tous les ressentiments d'un Anglais contre les oppresseurs de sa nation ; loin de montrer quelque chose de cet esprit qui, peu d’années après, anima P opposition de Thomas Bêche t, il affectait pour le roi Henry II la plus grande complaisance. 11 reçut gracieusement son message rclatîfau projet de subjuguer l'Irlande, et, d’après l’avis du sacré collège, il y répondit par la buîlesuivanle :

u Adrien évêque, serviteur des serviteurs de Dieu,

« a son très-cher fils en Jésus-Christ . l'illustre roi « d’Angleterre, salut et bénédiction apostolique (8),

a Tu nous as fait savoir , très-cher fils en Jcsus- « Christ , que tu voulais entrer dans File d'Hiber- « nie , pour soumettre ce pays au joug des lois , eu «i extirper les semences du vice , et aussi pour y » faire payer au bienheureux apôtre Pierre la pen- « s i on a nnu elle d ! un d en w r po 1 1 r ch aq u e ma is ou (9 ) .

« Accordant à ce louable cl pieux désir la faveur ; u qu’il mérite, nous Louons pour agréable, qu’afin

(4) CampioiPs Ch routai et p, 80.

(5j Voyez Uv. Il Y — Math. Parie*, p, 05.

(0) Ingenuù crnbescens tn AagUâ veî fodere vel mendicare... Porti nécessitais jiliquid autlcre conclus,.. ( Guîl. Keubrigr apud script, reruin fj-antfrte , 1. XIII, p. 102, )

(7) Tanqüàm do pu) rare dévalua ut sederet in medio prmeipum... (Ibid.)

(8) Math. Parta., p. 05,

(0) Significasli aohïft... ad flubdendom ilium popuUtm legibus et vUiorum plaotarfa tndfi cxlirpahdà**^ et de sin- Ridis domïlmv..* (Ibid.)

use K d’agrandir les iîmiLes de la sainte Église, de prott pager la religion chrétienne, de corriger les mœurs « et d- enraciner la vertu . tu fasses ton entrée dans ie cette de , et y exécutes, selon ta prudence, tout u ce que Lu jugeras à propos pour l’hftttDfittf de « Dieu et le salut des il mes (1), Que le peuple de « celle contrée le reçoive et t’honore comme son « seigneur et maître, sauf le droit des églises , qui u doit rester inLaet, et aussi la pension annuelle « d'un denier due au bienheureux Pierre par clia- « que maison (â) ; car il est hors de doute ( et ta i! noblesse elle-même Ta reconnu ) que toutes les it lies sur lesquelles a lui le Christ, soleil de justice, « et qui ont reçu les enseignements de la foi, aptt parLîennent de droit légitime â saint Pierre , eL i\ k la très-sain Le et sacrée Église de Borne (3)*

ie Si donc tu juges à propos de mettre à exécute tion ce que tu as conçu dans la pensée , emploie « les soins à former ce peuple aux bonnes mœurs , « et que, tant par tes efforts que par ceux d'hommes *E reconnus suffisants de foi, de paroles et de vie, ie l’Église soit, dans ce pay$,décorée d’un nouveau « lustre (4) ; que la vraie religion du Christ y soit « plantée et y croisse ; qu’en un mot toute chose it concernant lTbonneur de Dieu et le salut des âmes a soit, par ta prudence, ordonnée de telle manière 3» que tu deviennes digne d’obtenir aux deux la « récompense éternelle, et sur la terre un nom ilie lustre et glorieux dans tous les siècles (5), n

Ce flux d’éloquence mystique servait . comme on peut le voir, d’une sorte d'enveloppe décente pour un pacte politique absolument semblable à celui de Guillaume le Bâtard avec le pape Alexandre II* Henry II se serait probablement hâté d'accomplir, comme Guillaume , son étrange mission religieuse , st une autre conquête, celle de l'Anjou, sur son propre frère Geoffroy, n’eùt presque aussitôt détourné son aüenlkm (6). Ensuite il guerroya contre les Bretons et les Poitevins, qui, mal avisés pour leur salut, préféraient leur indépendance nalio- Il5G nale au joug d'un ami de l'Église. Enfin la rivalité n|fî du roi de France, qui ne cessait jamais de s'exercer, soit ouvertement, soit en secret, et surtout In longue et sérieuse querelle avec le primat de Canterbury, l'empêchèrent d’aller conquérir, en Irlande . la royauté temporelle pour lui -même , et pour le

El) Nos p\um et taudabife deiiderimn Uium favore congruo pmequentes acceplum liabemns ut.;. et.., quœ ad honorem Del et ad saluiem dilua terræ epectaverint , escquaria.** (Math. Paris., p.05<)

(2) Et sali'A beato Pelro annuâ pensiooe.i. (Ibid.)

(3) Ûmnes i mu tas quibus sol just ittæCbriHlua illuxit.. ad jus sanrU Pétri et sacrosancite Romana* Ecclesiæ pertinere*.(ljb.)

m SI quod menio coneepisii-** ut decorelur ibl ecdesîa.., (Ibid.)

LA CONQUETE

pape la royauté spirituelle * jointe à la rente d un im denier par maison* Lorsque Adrien IV mourut, sa bulle donnait encore, attendant de remploi, au fond du trésor des chartes royales d'Angleterre, et elle y j eût peut-être vieilli durant toute la vie du roi, si des événements imprévus n’avaient amené l'occasion de la faire paraître au grand jour.

On a vu plus haut comment des aventuriers normands et flamands de naissance avaient conquis Je territoire de Pernbrokc et une portion des côtes occidentales du pays de Galles (7)* En s'établissant sur les domaines nouvellement usurpés par eux , ces hommes n'avaient point quitté leurs anciennes mœurs d'oisiveté et de dissipation , pour des habitudes d’ordre et de repos ; ils consommaient au jeu ou en débauche tout le revenu de leurs terres, et les épuisaient au lieu de les améliorer , comptant sur de nouvelles expéditions, plutôt que sur l'économie domestique , pour réparer un jour leur fortune* En un mot, dans la condition de grands propriétaires, de riches seigneurs terriens, pour parler le langage de l’époque, ils avaient conservé le caractère de soldats d'aventure, toujours disposés a tenter les chances de là guerre au dehors , soit pour leur propre compte, soit aux gages d’autrui. C'est sous cet aspect qu'ils se firent remarquer des habitants de rîled’Ériii, qui souvent venaient visiter, pour des affaires de négoce , les côtes du pays de Galles*

Pour la première fois alors il se trouvait dans le voisinage de l'Irlande une colonie d'hommes exercés à porter l’armure complète, que, dans ce siècle, on appelait l’armure française (8); la vue des cottes de mailles et des grands chevaux flamands des compagnons de Richard Strongboghe, chose nouvelle pour les Irlandais, qui ne connaissaient que les armes légères, leur causa une grande surprise (9)* Les m voyageurs et les marchands, à leur retour, firent * des récits merveilleux de la force et de l’adresse guerrière des nouveaux habitants de l’ouest de la Grande-Bretagne* Dans ce même temps, le chef d’une des provinces orientales de l’Irlande se trouvai! en querelle et en guerre avec Pun des chefs ses voisins* Frappé de ce qu'il entendait raconter des *

conquérants du pays de Pembroke , il s’avisa d'a- f

dresser à quelques-uns d'en Ire eux la demande de s’enrôler à son service pour une forte paye , et de

(5) Ut et à Oeo sempiternsc mcrcedis cumula m s et in terris gloriosum oomeu m saoculis... (Math. Par U., p. 035.)

(6) Ibid. ,p, 301*

(7) Voyez liv. VÏTI,p. 193, y

(8) Armatura gai] ica. ( Gtrajdi Cambreras Hiberma expo pua ta, )

(0) luermcn corporc pujjnauL (Ibid, , p 738-743.) — J o* Brompton, p, 107.

nm Pailler A ruiner .son ennemi, dont il poursuivait la perte avec ^acharnement passionné que les Irlandais portaient malheureusement dans leurs guerres civiles (IJ .

Les Normands et les enfants du pays de Galles , quoique ornés, depuis leur conquête, des litres d’honneur qui désignaient l'homme riche et puissant dans la langue française du moyen Age, ne trouvèrent rien d'étrange dans la proposition de l'Irlandais Dermot, fils de Morrogb (2) , chef ou roi héæ du territoire de Lagbeuiagb, autrement nommé ijtd Leînster. Ils convinrent avec lui du taux de la solde {3)et de la durée du service, et s'embarquèrent au nombre de quatre cents chevaliers, écuyers et archers, sous la conduite de Robert, fils d'Étienne, Maurice, fils de Gérauld, Hervé de Mont-Marais, et David Barry (4). Ils naviguèrent en droite ligne, de la pointe la plus occidentale du pays de Galles a la pointe la plus orientale de l'Irlande, et abordèrent près de Wexford, ville fondée par les Danois durant leurs courses de piraterie et de commerce. Cette ville, qui faisait partie du territoire de Dermoi-mac- Morrogh, lui avait etc enlevée par les manoeuvres de son adversaire cl la défection des habitants (ïj). Ceux qui la gardaient sortirent A la rencontre de l'armée ennemie et de ses auxiliaires ; mais quand ils virent les chevaux hardes de fer, les ha mois de mailles et tout l'attirail, nouveau pour eux, des cavaliers venus du pays de Galles, une sorte de terreur panique les saisît* Quoique beaucoup plus nombreux, ils n'osèrent engager le combat eu rase campagne, et, brûlant, dans leur retraite , tons les villages voisins, arec les provisions qu’ils ne pouvaient emporter, ifs s'enfermèrent dans les murs de Wexford (6).

Dermot et les Normands en firent le siège et livrèrent trois assauts consécutifs, race peu de succès, parce que les grands chevaux , les lances de huit coudées , l'arbalète et les cuirasses de mailles ; n'avaîeut de grands avantages qu’en plaine. Mais les intrigues de l'évèque de Wexford, qui eut le crédit de réconcilier les habitants avec leur roi T firent ouvrir les portes à l'allié des étrangers , qui , entré dans la ville sans coup férir, marcha aussitôt, dans la direction du nord -ouest , à la poursuite de

(1) Glraldl Cambremis ïïtbcroia expuguata. — Chrome. Walt, HiïroingPord, p. 498,

f2) -Mac-iMoiTogl).

(Z) Spe lucri profusions. (Walt. Hcmiogforil , p. 498.)

(4j Ftoberliis filins Stephani... tlcrvæus de Moule rîsco. (Kaume^s Chroo* , p. 22a.) — Girald. Camhr* Uilicrnia expugnata*

(5) Ibid.

(G) Ibid*, p. 700 et seq.

(7) Ejusdem Topographla Hibernisfc et Hibernia esp,, p. 741.

ses adversaires et à la déli vaoce de son royaume (7) . 1 * * * 5 * 7 Dans celte expédition, la tactique militaire et l'ar- mo mure complète de scs alliés lui furent dTun grand secours* Les armes, les plus redoutables des habitants d’Ërin étaient une petite hache d'acier, de longs javelots et des flèches courtes mais très- aigues. Les Normands, que leur vêtement de fer préservait de l'atteinte de cette espèce d’armes, abordaient de près les indigènes, et pendant que le choc de leurs grands destriers culbuLait les petits chevaux des Irlandais, ils attaquaient, avec leurs fortes lances ou leurs larges épées, l’homme qui n'avait pour armure défensive qu'un bouclier de bois léger et de longues tresses de cheveux serrées en naLLes des deux côtés de la tête (8)* Tout le pays de Leinster fut reconquis par le fils de Morrogh, qui, ravi du secours prodigieux que lui avaient prêté les Normands , après leur avoir payé leur solde avec fidélité, les invita à demeurer près de lui, et leur offrit, pour les retenir, plus de terres qu’ils n'en possédaient ailleurs (0). Dans l'effusion de sa reconnaissance , il donna a Robert, fils d’Étienne, et à Maurice, fils de Gérauld, le gouvernement et tout le revenu de la ville de Wexford et de sa banlieue ; à Hervé de Mont-Marais deux districts sur la côte , entre Wexford et Walerford, et a tous les autres des possessions proportionnées a leur grade et è leur talent militaire (10)*

Cet appel des étrangers dans les querelles intérieures du pays, et surtout l'établissement de ces étrangers en colonies permanentes dans les villes et sur le territoire du roi de Ldnsler, alarma toutes les provinces voisines, et l'inimitié particulière contre Dermot se transforma en hostilité nationale (11),

U fut mis, comme ennemi public, au ban de la confédération irlandaise, et, au lieu d'un seul rot, presque tous lui déclarèrent la guerre. Les nouveaux colons, voyant leur cause intimement liée à la sienne, résolurent de faire tous leurs efforts pour le soutenir en se défendant eux-mêmes, et, au premier bruit de l'orage qui s'amassait , ils envoyèrent quelqu’un des leurs en Angleterre , recruter en tous lieux les aventuriers et les vagabonds, normands, français , et même anglais de race (12), On leur promettait une solde et des terres; il en vint

(8) Giraiiti Camhrtusiâ Topograpbla Hiherni0&. ~ Spenser'sSiatû of heiaud. «— Ces Lresses de cheveux se nommaient ÿiîùs en tangue irlandaise»

(9) Ncc sues adjutores abirepamis esL*. (W all UcmingF., p* 498.)

(Ï0) Eaoflaer'* Chren., p, 2$7.

(U) Totius Hiherniæ populi indignan el tmmiltuart cœporunt , eô quôd gentem anglicam Itiberiilæ immisisscu.,

(Watt. Hemihgf*, p* 498.)

(12) llfi fnelueutes paueitati suæ, accitla ex Angîiâ viril innpii laborantlbus ei lucri cupidD.,* ffbid J

TinF.RRY*

i t oo un grand nombre que te roi Dermot accueillit n*0 comme les premiers, et auxquels il fit, dès le débarquement, une fortune toute différente de leur fortune antérieure, dont le mauvais état sc trahissait par les surnoms mêmes de quelques-uns d’entre eux, comme Raymond le Pauvre, qui, sans changer de sobriquet, devint haut et puissant baron sur La côte orientale de VIrlande (I),

La colonie étrangère, graduellement accrue sous les auspices du chef -de Lemster, qui voyait désormais en elle son unique sauvegarde, avait, malgré ses engagements, une tendance à séparer sa cause de celle du roi irlandais, et à former par elle-même une société indépendante* Bientôt les aventuriers dédaignèrent de marcher au combat sous la conduite de celui dont ils recevaient la solde , d’un homme ignorant la tactique , ou . comme on s'exprimait alors , les faits d'armes de la chevalerie* Ils voulurent avoir un capitaine d’une grande réputation eu guerre , et invitèrent à venir les commander Richard * fils de Gilbert Slrongboghe -, et petit-fils du premier comte de Pembrofce (2)* Cet homme , fameux entre les descendants des conquérants du pays de Galles, comme celui qui possédait les plus vastes domaines, se trouvait alors tellement appauvri par ses dépenses excessives, et si fort inquiété par ses créanciers t que , pour fuir leurs poursuites et réparer sa fortune , il n’hésita pas a se rendre à Fappel des Normands d'Irlande (5).

mo Sa réputation et son rang lui firent trouver de nombreux compagnons- 11 aborda, avec plusieurs vaisseaux, des soldats et des munitions de guerre, au même lieu où les alliés de Dermot avaient débarqué deux ans auparavant , et fut reçu avec de grands honneurs par ses compatriotes et par le roi de Leinster , forcé d’accueillir avec joie ce nouvel ami qui pouvait devenir un jour redoutable pour lui-même (4)* Richard joignit son armée à la colonie normande , et prenant le commandement de toutes ces forces, îï attaqua Waterford, ville du royaume de Mumham ou de Munster, la plus voisine du territoire occupé par les Normands. Celle ville } fondée par les corsaires septentrionaux , comme l'atteste son nom teutonïque , fut alors prise (Tassant {&)* Les Normands y laissèrent une garni-

(1) Le 2*ourer selon la vieille orthographe française. Poer, oîi Pawer, est encore aujourd'hui le nom d'une famille noble d'Irlande*

(3) EL quia pontUmi habehant proprîum principem nec pro volo pasiorem..* (Cliron. Walt* tlemmftf-, p* 498,)

(3) Quicbmesaet in expensanim profusionc protïigiis , .iiîipUssimiaquc reiUIitibua exirnuaius et crédit ors bus obnosius.». (ijbidd

(4) Præstolnnlcs socles oplalo lætiflcaviL adventu- (ïbid. i — Tlanniei's Giron*. p. 248.

(?) Ibid.

IA CONQUÊTE

son ; et , se dirigeant vers le nord , ils allèrent at- ma laquer Dyvlin ou Dublin , autre ville fondée par les Danois, la plus grande et la plus riche de la côte orientale (fi). Soutenus par toutes les troupes du roi Donnât , ils prirent Dublin, et se mirent ensuite à faire des excursions en différents sens sur le plat pays , s’emparèrent de plusieurs cantons , s’en assurèrent d'autres par capitulation (7), et jetèrent les fondements de plusieurs châteaux forts , édifices plus rares encore en Irlande qu’ils ne Lavaient été en Angleterre avant la conquête (8).

Les Irlandais, vivement frappés de ce progrès \m rapide des étrangers, l’attribuèrent à la colère di- U7j vine ; et mêlant un sentiment dT]iumanité à leurs craintes superstitieuses , ils crurent conjurer le fléau qui leur venait d’Angleterre, en affranchissant tous les hommes de race anglaise qui se trouvaient esclaves en Irlande , après avoir été enlevés par des pirates ou achetés à prix d’argent (9)* Cette résolution généreuse , décrétée dans un grand conseil des chefs et des évêques du pays , ne fît point tomber l’épée des mains de Richard , fils de Gilbert. Maître du royaume de Leinster, sons le nom de l'Irlandais Dermot , dont il épousa la fille (10), et qui devint le protégé et le vassal de ses ancièiis soldats à gages , le Normand menaçait de conquérir LoviL le pays, à Laide de nouvelles recrues d’aventuriers qu’il appelait ô lui d’Angleterre.

Mais le bruit de l’accroissement prodigieux de cette nouvelle puissance parvenant au rot Henry U, lui inspira une grande jalousie (11). Jusqu’alors il avait vu sans peine, et même avec, satisfaction , rétablissement des hommes d’armes de Pembroke sur les côtes de l’Irlande , et leur liaison avec l’un des rois du pays, qui se trouvait, de cette manière, engagé contre ses compatriotes dans une hostilité favorable aux desseins du roi d’Angleterre , si jamais il réalisait son ancien plan de conquête. Mais la possession d’une grande partie de nie par un homme de race normande , qui chaque jour augmentait ses forces en ouvrant un asile aux aventuriers, et qui pouvait déjà , s’il le voulait , payer au pape la rente d'un denier par maison , alarma fortement l’ambition du roi (12). Il fit publier une proclamation menaçante , pour ordonner h tous

(0) Imiit super flyvelinura... ( Chron. Walt. Hemingf. , p. 41)8* )

(7) Pliirîmos roclu terri Los in FoeJus venirc coegU...

(Ibid J

(8) ELlocïs upllmis mumliones consLrtiorig.., (Ibid,)

(9) Hanmer’a Chron., [>. 2351*

(10) Fnederati régis fi îiam uxorem accepU* (Giron. Wall. HemiogF., p* 498*)

(U) Cuju* tàmfau«Li suremua cîirn régi in no Laissent Ançlife, moins est rex... (Ihid.)

il2)QuùdeomcoDsuIio rem UnlamfuissetaggresMïS, (IbJ

M7ü ceux de ses hommcs-Iiges qui séjournaient présentenient en IrMâ, d'ètrc de retour en Angleterre ti Iti prochaine fêle de Pâques , sous peine év forfaiture de iom leurs biens , et de bannissement perpétuel. II défendit en outre qù*aucun vaisseau , parti de ses domaines d’Angleterre ou du confilient , abordât eu Irlande sous quelque prétexte que ce fût (I), Celle prohibition arrêta les progrès , de Richard Strongboghe , qui se trouva subitement privé de tout nouveau renfort d'hommes, (le provisions et d’armes (2).

Faute de hardiesse personnelle, ou de moyens réels pour se maintenir par ses propres forces, Richard essaya de négocier un accommodement lut avec le roi, et députa vers lui, en Aquitaine, Raimond le Gros, l’un de ses lieutenants (3), Celui-ci fut mal reçu du roi , qui né voulut répondre à aucune de scs propositions, ou plutôt y répondit d’une manière assez expressive, en confisquant tous les domaines de Richard en Angleterre et dans le pays de Galles (4), Dans le même temps, la colonie normande du pays de Loin s ter essuya une attaque violente de la part des hommes de race danoise établis sur ïaeûle nord-est de l’ friande, réunis aux Irlandais de race indigène* Les confédérés étaient soutenus par Godred, roi de Life de Man, Scandinave de nom et d'origine, et chef d’un peuple mélangé de Gaiïs eL de Tenions, Ils tentèrent de reprendre 1171 Dublin; les Normands résistèrent; mais craignant les effeLs de cette nouvelle ligue formée contre eux, dans le démlmenl où ils se trouvaient de tout secours extérieur, par suite des ordonnances royales, ils crurent ne pouvoir mieux faire que de se réconcilier avec le roi, a quelque prix que ce fût (5). Henry H exigea des conditions fort dures f mais îe comte de Pembroke et scs compagnons s’y soumirent, Ils donnèrent au roi la cité de Dublin avec les meilleures des villes qu’ils avaient conquises (f>). Pour prix de eet abandon, le roi rendit à Richard, fils de Gilbert, ses domaines confisqués, et confirma aux Normands d’Irlande leurs possessions territoriales, pour les tenir de lui en fief, sous condition de foi et d'hommage (7), De chef souverain qu’il était, Richard Strongbûghe devint sénéchal du roi (V Angleterre en Irlande; et le rot lui -même se mil promptement en route pour aller visiter les uou-

(1) Comme* tus uavium penitùs intcrdislL (Giron. WaïL ItamingL, p. 4l!S.)

\% Ncquiii c* Ànglià sEthsiitiimi in^rrolur. (Uiîd.)

(3) GirildfCnnrtïrenâîa Htherma expugnata, p, 7fi6 etseq.

(4j FUco jüaait apptican*, . (Omni. \\ aï L. Hcmingf. .

(SJ la s u a di graiiatn redire ccimputil, ( flbhh)

(0) Gxtoérit eiviiatem DyvêïSmim et cetera quffi pollora vtdebantur. (Ibid.)

velles possessions qui! venait d’acquérir sans au- u-it eu ne peine,

Le lieu du rendez-vous assigné il l’armée royale fut la côte occidentale du comté de Pembroke.

Avant de monter sur son vaisseau , Henry 11 fit ses i|72 dévotions dans Téglise de Saint-David, et recommanda au ciel le voyage qu'il entreprenait, disait-il, pour racornissement de la sainte Église (S). Il prit terre A \Y a ter ford , où les chefs normands du royaume de LeÎQster, et Dcrmot, fils de Morrogh, encore roi de nom, mais dont la royauté titulaire expirait nécessairement a rentrée du roi étranger, fe reçurent comme, dans ce siècle, les vassaux recevaient un seigneur suzerain (9). Leurs troupes se joignirent A son armée, qui marcha vers l’ouest, et parvint sans résistance jusqu’à la ville de CashdL Les habitants de tout le pays voisin, désespérant de tenir tète a de si grandes forces, émigrèrent en foute et se réfugièrent dans la contrée montagneuse qui est au delà du grand fleuve de Sb annan (10). 3, es rois des provinces du sud, laissés par cette terreur panique à la merci de Têt ranger, furent contraints de se rendre à ses sommations, de lui jurer fidélité, et de s’avouer tributaires (Tl)* Les Normands partagèrent entre eux les terres des Irlandais fugitifs ; et quand ces derniers revinrent poussés par la détresse, les vainqueurs les reçurent à Litre de serfs sur la glèbe de leurs propres champs (là)* Des garnisons normandes furent placées dans les villes, des officiers normands remplacèrent les anciens chefs nationaux, et tout un royaume, celui de Cork, fut donné par le roi Henry à Robert, fils d'Étienne, l’un des capitaines d’aventuriers qui lui avaient ouvert * si aisément le chemin de l’Irlande (13).

Après avoir ainsi partagé et organisé les provinces du sud, le roi se transporta vers le nord, dans la grande ville de Dublin. Dès qu’il y fut arrivé, au nom de son droit de seigneurie, fondé, à ce qu’il disait, sur une donation de l’Église, El somma lotis les rois irlandais de venir à sa cour, afin de lui prêter le serment de foi e! d’hommage (14).

Les rois du midi s’y rendirent ; mais celui de la grande province occidentale de Connaught, auquel appartenait alors la suprématie sur tous les antres et le titre national de roi du pays, répondit qu'il ne se rendrait à la cour de personne, puisque lui seul

(7) Ciraidï Camhreusis Hibsrnia éJEpugûâia , pag. 770 et g dp

(g) Gordon, Uisl. d'Irlande, I. I, p* 15K.

(0) GirakJI Cambrent, Hihernia cxpügn., p. 775 et setp

(10) Canguoii’s tJinjti-, p. 88.

(11) Eî fidelilalem juraveruuî. (Malh. Paria., p, 87.)

(12 j Spenser's Siale of Ireland, p, 21.

(13) Uanmtn's GhrOû.. p. 260.

(14) Ibid.

était chef de toute l’Irlande (1). La hauteur des montagnes et l'étendue des marais de sa province lui permirent de donner impunément cet exemple de fierté patriotique (2)* Ce fut aussi vainement que les sommations du roi d'Angleterre parvinrent dans le nord de l’ile; pas un chef de la province de Thuaïl ou cPüister ne vint faire hommage à la cour normande de Dublin; et la souveraineté nominale de Henry II resta lmrnëe par une ligne tirée du nord-est au sud-ouest, depuis l'embouchure de la Bnf ne jusqu’à celle duâbannon (3)*

On éleva à Dublin un palais de bois poli et peint suivant k mode d'Irlande, et c'est là que passèrent les fêtes de Noël ceux des chefs qui avaient consenti à placer leurs mains , comme vassaux, entre h s mains du roi etranger (4). Là furent étalées, durant plusieurs jours, toutes les pompes de la royauté normande ; et le peuple irlandais 3 peuple doux et sociable, ami de la nouveauté et susceptible d’impres&tons vives , se plut , si l’on en croit les vieux auteurs , à considérer avec des regards curieux réclat dont s'entouraient ses maîtres , leurs chevaux, leurs armes, et la dorure de leurs habits (3). Les membres du clergé et surtout les archevêques, installés peu d'an nées auparavant par les légats pon* lifienux , jouèrent un grand rôle dans celte soumission au droit de la force (G). Il est vrai que les prélats des contrées de l'ouest et du nord ne vinrent pas à Dublin , non plus que les chefs politiques de rcs contrées; mais ceux du midi et de Test jurèrent au roi Henry fidélité envers et contre Lotis les hommes (7). Ils adressaient au porteur de la bulle d'Adrien IV ce verset souvent appliqué parle clergé aux conquérants : « Béni soit celui qui vient au « nom du Seigucur (8) i Mais Henry II ne se contenta point de ces témoignages précaires d'obéissance et de résignation, il en exigea de plus durables, et voulut que chacun des évêques irlandais lui remit des lettres signées et scellées en forme de charte authentique, par lesquelles Lous déclaraient avoir constitué, de leur propre mouvement, u roi cl seigneur de l'Irlande , le glorieux Henry, k fi U de VEmpej'eise , et ses héritiers, à tout « jamais (9}- »

Lé rot Henry sc proposait d'envoyer ces lettres

» Tj Dtceûs se rrgiîTü cl iJominum Hiherma; e^sc... { Jo» Bromplon., p. 1070.)

(2- Ouia régie quam babhabat inaçeaasibllU.-.* (Math* Paris., p. 87.)

(ôj G trahi i Cambrons. HUiernia exjiiignata,p. 770 et seq.

(4) Palaùum virais |c\ âijaiis ad niodiim p a I r loe illius court rue t oui,.. (Roger» de Hoveit. , p, a28.)

£5) Hamneps Chroü», p. 208.

(fi) Itlid.

l") Fldeütatibus ci contra ornons hommes jaralis».* t Jo, liromjvon, p. 1070.)

au pape régnant , Alexandre III , pour obtenir de lui une confirmation authentique de la Imite du pape Adrien, Afin de prouver d une manière éclatante qu'il songeait à exécuter les clauses stipulées dans cette bulle pour l’avantage de l’Église romaine, il assembla dans la ville de Ca Shell nu synode d’évêques irlandais et de prêtres normands, chapelains, aîdiés ou simples clercs, pour travailler à rétablissement définitif de k domination papale en Hibernie{10). Ce sy n ode pr e scr i Ht strict e m ent 1 *o bsérv alion des canons prohibitifs du mariage jusqu’au sixième degré de parenté , loi toute nouvelle pour l’Irlande , où se contractaient, de ht manière la plus innocente , mie foule d'unions réprouvées par l’Eglise dans les autres pays chrétiens (11 J. Ou prit encore, dans l’assemblée de Casbell , d'autres résolutions ayant pour objet de Faire prévaloir la discipline canonique , et l’on décréta que le service des églises d’Irlande serait désormais modelé sur celui des églises d'Angleterre, »? L’Hi hernie , disaient les k actes de ce concile, étant aujourd’hui, par k « grâce et la providence divine , soumise au roi « d’Angleterre, Ü est de toute justice qu’elle reçoive u de ce pays l’ordre et les règles capables de la « réformer et d’y introduire une meilleure façon if de vivre (là),»

Ces choses se passèrent près de deux années après le meurtre de Thomas Beeket, dans un temps où le roi Henry se trouvait ramené par k nécessité politique à de grandes dispositions d’humilité envers le pape ; tout son ancien orgueil vis-à-vis des cardinaux cl des légats , et sa volonté de maintenir, contre le pouvoir épiscopal , ce qu’il appelait nnguèrelesdroiU et la dignité de sa couronne, étaient alors évanouis (15), Le besoin d’obtenir Taide et Fappui du souverain pontife, pour assurer sa puissance en Irlande, n'étaiL pas la seule cause de ce changement , cl la mort du primat de Canterbury y avait aussi contribué. Quelque désir qu’eût le roi d'être délivré de son antagoniste, quelque vivement qu'il eût exprimé ce désir, dans ses accès d'irritation , les circonstances de l'assassinat, commis en plein jour, au pied de l'autel, lui déplurent el Finquié lêrcrit. ü II était fâché, » dit un contemporain, * de u la manière dont le martyre avait eu lieu, et

(8) BcncilicLus qui feuit lu nonrta* liomiuî.

(0 Ipsos eu ni cl hauedes sws in reges et dominos m

per \ • c m u m cdïl rt î t u h sc . . „ ( J o „ lue m (il ou. p 1070 ,)

(ÎO) Gîta ldi Cambreos* ULbernia expugn., p. 770 H soq. — Ail regnum JiiberniEC situ et ha&rediluis sues contirmandimu r Jo. Bromplün, p. 1070,)

(11) Camp km’* Chron.,p. 80.

CtSj Haumcr’s Chrome, , p. 272. Giralrîî Combrri». Hiherrtia expognaîa. p. 780 et scq.

(13) Voyez ttvfetx. - ^alvâ dîgiîLlaie îevonfÊ uoslrœ.

un K craignait d'être appelé traître pour avoir, à la u vue de tout le monde , donné pleine et entière u paix au saint homme , et Lavoir presque aussitôt « envoyé périr en Angleterre {!)* n

Les ennemis politiques de Henry H avaient saisi avidement cette accusation de trahison et de parjure ; ils la répandaient avec zèle , et donnaient le nom de pré aux traîtres à la prairie où s'était faite la réconciliation du primai et du roi <FA ngleterre (SJ, Le roi de France s'épuisait en invectives et en messages, pour exciter de toutes parts la haine , contre son rivai, et surtout pour renouveler le soulèvement des "provinces d’Aquitaine et de Bretagne (5), À l'exemple de la population anglo-saxonne, mais par de tout autres motifs, le roi Louis n 'attendit pas un décret de l'Église romaine pour ériger en saint martyr celui qu'il avait tour à tour secouru, délaissé , et secouru de nouveau , au gré de son propre intérêt. Lïmpressîon d'horreur que le meurtre de l'archevêque avait produite sur le continent lui fournil un prétexte pour rompre la trêve avec le roi Henry, et II sc tlalia d’avoir le souverain pontife pour auxiliaire dans la guerre qu’il voulait recommencer. u Que le glaive de saint Pierre , lui « écrivait-il, soiUirédu fourreau pour la vengeance ■e du martyr de Cantcrbmy. Car son sang crie au « nom de l'Église universelle , cl demande satîsfac- 11 lion à FÊglisc (4), n Thibaut, comte de Blois, vassal du roi de France , et qui désirait arrondir, aux dépens de l’autre roi , ses terres voisines de la Touraine , fui encore plus violent dans les dépêches qu'il envoya au pape* « Le sang du juste, disait-il,

a été versé ; les chiens de cour, les familiers , les u domestiques du rot d'Angleterre se sont Faits les « ministres de son crime (y). Très-saint père, le u sang du juste crie vers vous ; que le Père tout- « puissant vous inspire la volonté etvouscommu- » nique la force de le venger (6)* n

Enfin l'archevêque de Sens , qui s’intitulait prï— ! mat des Gaules, lança un arrêt d'interdit sur toutes les provinces continentales du roi d'Angleterre (7)* C’était un moyen puissant de réveiller, dans ces P ro vioces , les m écoulent emen ts p o pu I a i res ; ea r IVxécution d'une sentence d'interdit était accompagnée d'un appareil lugubre qui frappait vivement

(1) Oolçbat emm rex de modo roartyi-ii , et famæ siisso jilursmhza melaebût, ou ptodUoris etosio tilûiiue terrer uni uotifrétur (iqiotè qui,.* ( Gervas. Dorohcrn, apud script* ixvrnn fraude,, t. XI J I, p. 135. )

(2) Pmtum prodiiorum. (VUaB, Thom© gaadriparL} — Script, rerum fraocic-, t, XtV, p* 404*

(3) Voyez Jim* Vllt, p* 21

:4) Donudctur gladïtit Pétri.** quia sanguis ejus pro imi- Verwlt clamai eedesiâ.*, t Script* remua fraanic. , t. XVi, p* 468. )

(5 C a nés mil ici 7 faaiiliam el domeslîci çegt» Anglia?,

, — LITRE DIXIÈME* Si>3

les esprits* Ou dépouillait les autels , on renversait n:a les crucifix , on lirait de leurs châsses les osse- n^3 ments des saints , et on les dispersait sur le pavé des églises ; on enlevait les portes, qu'on remplaçait par des amas de ronces et d'épines ; et aucune cérémonie religieuse if avait plus lieu , si ce n'est le baptême des enfants nouveau-nés et la confession des mourants (8)*

Les prélats de Normandie , qui n'avaient aucune haine politique contre Henry II , n'exécutèrent point cette sentence; et l'archevêque de Rouen , qui s'érigeait en primat des provinces continental es soumises au roi d’Angleterre, défendit, par des ïeLlres pastorales , aux évêques d'Anjou , de Bretafagne et d'Aquitaine d'obéir à Fin tard it jusqu’à ce qu'il eût été ratifié par le pape (0). Trois évêques et plusieurs clercs normands partirent en ambassade pour Rome , afin d’y justifier le roi Henry de l’accusation de meurtre et de parjure (10)* Aucun des membres du clergé aquitain ne fut mêlé dans celte affaire, soit que le roi se défiât d'eux, soit qu'ils eussent manifesté des dispositions peu favorables a sa cause* On peut juger de F esprit qui les animait par la lettre suivante, adressée au roi luimême par Guillaume de Traliioac, prieur de l’abbaye de Grandrnont , près de Limoges , abbaye que Henry II aimait beaucoup , et dont il faisait alors rebâtir l'église* Ah ! seigneur roi . qu'esl-cc que tc j’apprends de vous ? Je ne veux pas que vous u ignoriez que , depuis le jour où je sais que vous it êtes tombé de chute mortelle, j'ai renvoyé les « ouvriers qui bâtissaient è vos gages l'église de k notre maison de Grandmonl , afin qu'il n'y ait k plus rien de commun entre vous et nous (il), w Pendant que le roi de France et les autres ennemis de Henry II lui imputaient directement le meurtre de l’archevêque de Cauterbury , et s'efforcaient de présenter le crime des quatre chevaliers normands comme l'effet d'une mission expresse, les amis du roi essayaient d’accréditer une version toute contraire* Ils voulaient faire passer la mort violente de Thomas Rocket pour un simple accident , ou la haine du roi n'avait eu aucune espèce départ* Une prétendue narration des faits, rédigée et signée par un évêque , fut envoyée au pape

(i^crifvl ores reram fran ci centra , lame XVI* pape 488.)

jfi) Votât insimiel nndietiu Yoluinatirru el suggérai facuilaiütu* (Ibid.* p. 408,)

(7j Ibid. , p* 407-475.

(8) PrpUci* baptteraa parvulortîm et pcenilctiLtys moHcu- Üum. fthiti.)

(fl) Ibid*, p. 475-477*

;1 IjJkui domine mi rex* qsiid est rçuod audio de vobU?

Kohi vos ignora re qund... ne in ullo lecum participes écrans, (Ibid., p. 47L

mi HISTOIRE DE

ma Alexandre III, au nom de tout le clergé cle Nur- 3jlj luandie. Les prélats normands racontaient que, sc trou vaut un jour réunis auprès du roi pour traiter des affaires de l’Église et de FÉlat, ils avaient appris inopinément de îa bouche de certaines personnes revenant d'Angleterre, que certains ennemis de ^archevêque , poussés à bout par ses provocations , s’ étaient jetés sur lui et l'avaient tué (1); qu'on avait caché quelque temps au roi cette fâcheuse nouvelle , nuits qu'à la fin elle lui était parvenue , parce qu'on ne pouvait lui laisser ignorer un crime dont la punition lut appartenait par le droit de la puissance et du glaive (2) ; qu'aux premiers mots du triste récit , il s'était répandit eu gémissements, et abandonné à une douleur qui mettait à découvert Pâme de Fa mi plutôt que celle du prince , paraissant tantôt comme stupéfait , et tantôt jetant des cris et sanglotant (3) ; qu'il avait passé trois jours entiers renfermé dans sa chambre , refusant toute nourriture et toute consolation, et paraissant avoir le projet de mettre fin à sa vie (4) : « Tctle- « meut , ajoutent les narrateurs, que nous, qui « (Va bord nous lamentions sur le sort du primat , u nous commençâmes à désespérer du roi , et à « croire que la mort de l'un amènerait malheurcu- « sèment celle de l'autre (Jî). Enfin ses amis intimes « se hasardèrent à lui demander ce qui l'affligeait « a c e po i n L , et Te m p èc 1 iai i d e rc ven irai u i-mè me , — C’est que je crains , répond il-ü . que les auteurs « et les complices de cet abominable Forfait ne se « soient promis Fimpimilé , sc haut sur mon an- « cienne rancune , et que ma réputation ne souffre des mauvais propos de mes ennemis , qui ne “ manqueront pas de m'attribuer tout (6) ; mtis , « par le Dieu tout-puissant, je n 'y aï coopéré en « aucune façon, ni de volonté ni de conscience , à « moins que Ton ne regarde comme un défit de n ma part l'opinion , conservée encore par certains u hommes T que j'aimais peu F archevêque (7). >■

Ce récit, dans lequel Vexa gérât ion des sentiments, l'appareil dramatique, l'affecta lion de présenter le roi comme l'a mi le plus tendre du primat sont des signes évidents de Fausseté , obtint peu de crédit à

! JJ Q\M quidam inimici cjtii , cnbris , ut aiebanl , exacerba lïoDÎbüs piovocâtl, tcmerèjnecm irruptions facld, perstmatn cjiia crudelîter Liuddare peMkmmL (Script, rerutn Franck,, t. XV 1, p. -5130.)

(2) Jure potcsiaUs el glatlo,*, (Ibid,, p. 400.)

(33 Sliipena inlei dum , et poat sluporem ad gemiüi u aeutiores amarilLidiîies rcvolutus... (Ibid,)

(4) Voluniariam aibi paroi cîem indiccre..* (Ibid.)

(3) EL tu ahcriiia nece mUerabiliter ulrumque crcdehamu« interna se,., Ubid.)

(Ô) Ne sceleria auctores et complices , veteris rancom cüüfideûliù , impnmiaicra a ihi ciinfims promiaissent, . .

LA CONQUÊTE

la cour de Rome et dans le monde. Il n'empêcha j m poî n t les m a I ve tll a n t s d e pro p a ger la c ro y a n ce , éga - ^ lement fausse, que Thomas avait été tué par l'ordre formel de Henry IL Pour affaiblir ces impressions, le roi prit le parti d’adresser lui-même au pape une relation du meurtre et de ses propres regrets plus conforme à la vérité que celle des prélats de Normandie, sans cesser pourtant, d’être inexacte. Dans celte lettre, le roi d'Angleterre se gardait bien d'avouer que les quatre assassins étaient partis de sa cour après l'avoir entendu proférer une ex cia* mat ion de fureur qui pouvait passer pour un ordre, et il exagérait ses bons offices envers le primat, ainsi que les torts de ce dernier, « Je lui avais rendu,

« disait-il , mon amitié et la pleine possession de « ses Liens ; je lui avais permis de retourner en « Angleterre avec un cortège honorable (8) : mais,

« à son entrée, au lieu des joies de la paix, il a u apporté le glaive et l'incendie. Il a mis en ques- <: lion ma dignité royale, et excommunié sans rai- « son mes plus zélés serviteurs (9). Alors ceux qu’il <t avait excommuniés , et d’autres encore, ne pouis vant supporter plus longtemps T insolence de cet u homme, se sont jetés sur lui, et l'ont tué; ce que m je ne puis dire sans douleur (10), »

La cour de Rome lit d'abord grand bruit de l'attentat sacrilège commis contre Foi ut du Seigneur; et quand les clercs normands envoyés auprès d'elfe présentèrent leurs lettres de créance, cl prononcèrent le nom de Henry par la grâce de Dieu roi d’Angleterre, tous les cardinaux se levèrent en criant : « Arrêtez! en voilà assez (11), » Mais quand, sortis de la salle d'audience, et chacun en particulier. ils eurent vu brûler For du roi (12), ils devinrent beaucoup plus traitables , et consentirent à ne point le regarder comme directement complice du meurtre. Ainsi, malgré la dameur publique et les instances de ses ennemis , le roi d’Angleterre ne fut point excommunié, et deux légats parurent de Rome pour aller auprès de lui recevoir sa justification et (‘absoudre définitivement (13). Les choses en étaient à ce point lorsque Henry lî partit pour rirïandCj et, par cette facile conquête, fit diversion

(7) ... Nisî ferlé in hoc delictum sU qatkl minus diligere mMcbaimv. (Script, rerum francic., loni, XVI , p. 46ÏI.)

(8j ... El com lioneilo commua lu in Angtiam irâtufretave concessi* (Ibid,, p. 470.)

(0) ...Ipae veift in iuffreàiu suo, non pacis lætitiatn sed içneiil portavlt et gladiura, (Jbid.)

(10) Tahlam igilur protervilnteiïi homims non Ferenles, excommunîcati et alii de Anghâ irrueruni m etim... (Ibid.)

(11) AçcïamavU iota curia : Sustinete! aumnête l (Ibid., p. 477.)

(12j Intcrvenlu quorurndam cardïn ali uni et magnic pccttnlœ. (Ibid,, p. 479.)

(13) Uaduîphuï de Piceto, ap. :C* fer. Franc,, t, \HI. p.ï 89.

DE V ANGLETERRE. — LIVRE DIXIÈME

1173 à ses inquiétudes. Mais ce succès même le plaça ma dans une nouvelle relation de dépendance à l’égard du pouvoir papal. Au milieu de ses travaux militaires et politiques dans le pays qu’il venait de conquérir, il avait sans cesse les yeux fixés sur l'autre bord de la mer, attendant avec anxiété la venue des ambassadeurs de Home. Lorsque enfin, dans le carême qui termina Tannée H7â, il apprit que les cardinaux Albert et Tliëodin étaient arrivés en Normandie^ il quitta tout pour se rendre auprès d’eux, et partit, laissant ses conquêtes d’Irlande à la garde de Hugues de Lacy (1).

Le roi Henry avait déjà obtenu de la cour de Rome sa radiation de la liste des personnes excommuniées pour le meurtre de Thomas Eecket; mais celLe cour j alors souveraine dans de pareilles causes 5 laissa iL Loujours peser sur lui l'accusation de complicité indirecte (S). Un pardon absolu et défiins nitif ne devait être prononcé qu’a près de nouvelles négociations et de nouveaux sacrifices pécuniaires* Dans le cas où le roi ne souscrirait point aux conditions du traité, les légats ë lai eut chargés de metlre en interdit l’Angleterre cl les possessions du continent ; ce qui devait ouvrir au roi de France Tentrée de la Bretagne et du Poitou. Mais en revanche, si JTenry II se pliait à toutes leurs demandes , les légats devaient forcer le roi de France, par la menace d’une pareille sentence, a conclure aussitôt la paix avec Tautre roi (3).

La première entrevue du roi d’Angleterre avec les deux cardinaux cul lieu dans un couvent près (TAvranches. Les demandes des Romains, qui sentaient la position fâcheuse ou se trouvait le roi, furent tellement exorbitantes, que ce dernier, maigre sa résolution de faire beaucoup pour plaire à TLglise , refusa de se soumettre à ce qu’ils lui proposaient. Il leur dit en les quittant : « Je retourne « en Irlande, où j’ai beaucoup d 'affaires ; quant h à vous, allez eu paix sur mes terres, partout où 11 il vous plaira, et accomplissez votre mission {4). > Mais Henry H ne tarda pas a songer que le poids de ses affaires d’Irlande serait bientôt trop lourd pour lui sans la faveur pontificale ; et , de leur côté,

f l) Roger, tic Hored,, p. 529. — Cîrald. Camhr. IJiher-

Did expugnaia, spud script, rerum fraude, T l, xrn, p, 213,

(2) Jlmï.i t. XVI, p* 470,

1*) Ihïd.. t. \m% p. 740.

(i) ... Vos autem île per terram meam ubi vobis plaeneril. cl agile îegatioiiem sicut vobia jnjtmcUim est (Ibid U XVf, ji. 184.}

(S) Cnm taniâ ïmmïlilats obedienlem De®... ( Ibid,

(ni tfuùd pma slatnla de filurciidoriio et omnes malas tûnsiieniiiiîiespenUus dimiiteret... juxlà mandatum doojinJ pn |»æ... CShiL, p, 484.)

f7) la pubticà amlientïâ taciïs Evsngeliis... et,., plus

les cardinaux devinrent un peu moins exigeants. On se réunit de nouveau, et après des concessions mutuelles, la paix fut conclue entre la cour de Rome et le roi . qui , selon la relation officielle envoyée par les légats , se montra plein d’humilité , de crainte de Dieu et d'obéissance à FÉglise (8). Les conditions imposées à Henry II furent un tribut eu argent pour les frais de la guerre contre les Sarrasins, l'obligation de se rendre en personne à celte guerre , ou de prendre la croix , comme on disait alors, enfin TaboU don des statuts de Clarendon et de toutes les lois, soit anciennes , soit nouvelles 3 qui seraient condamnées par le pape (6).

En vertu d’un arrangement préalable , le roi se rendit en cérémonie dans la grande église d1 Arranges, et, posant la main sur l'Évangile, jura, devant tonL le peuple, qu’il n’ayaît ni ordonné ni voulu b mort de l’archevêque dcCantcrbury, cl que, Payant apprise, il en avait ressenti plus de chagrin que de joie (7). On lui récita les articles de la paix et les promesses qu’il avait faites, et il fit serment de les exécuter toutes de bonne foi et sans mal engin (8), Henry, son fils aîné et son collègue dans la royauté, le jura en même temps que lui; et, pour garantie de celte double promesse, on en dressa une charte, au bas de laquelle fut apposé le sceau royal (R). Ce roi, qu’on avait vu naguère si plein de fierté devant la puissance pontificale , engageait les cardinaux à ne l’épargner en rien, n Seigneurs légats, leur di- 11 sait-il, voici mon corps, il est en vos mains ; et « sachez pour sùr que quoi que vous ordonniez, « je suis prêt à obéir (10). » Les légats se contentèrent de le faire agenouiller devant eux pour Int donner l’absolution de sa complicité indirecte , l exemptant de l’obligation de recevoir sur son dos nu les coups de verges qu’on administrait aux pçnb tenls (là). Le même jour, il expédia en Angleterre des lettres scellées de son grand sceau, pour annoncer a tous les évêques qu’ils étaient dorénavant dispensés de leur promesse d’observer les statuts de Clarendon (4), et annoncer à tout Je peuple que la paix était rétablie, a l’honneur de Dieu et de FÉglisc, du roi et du royaume (13), Un décret pontifical

niï&dolmi quacaïæialua est... (Se. rcr. franc., t,XVIîp,4S4. . (8) Sine malo ingenio.,, (Ibid.)

(0) Fedt cttom jurarc Tlenrîctim Qîîum suum. T . apponi sigillnm sittuii... (Roger, de îloved., p. 53Q.)

(10) EetÙ, fîomini met legati, corpus meum in manu ves-

irâ est ; $c ilote procertn qnôd.quidqnîtl (Script,

rerum fraucic., t. XVJ, p, 405.)

(11) Flexts peni Ims. omissd virgarum disciplina.. . f 1 bid . .

(Î2) Relaxa vUepÎBcopos de proraissione quant eî fceeranl . (Ibîd.)

(13) Ad honortm Red et ccde^iæ et mémo et regni meî... (Ibid., p. 487.)

ma HISTOIRE DE

i ns qui déclarait l'archevêque Thomas saint et martyr, et dont les légats sciaient munis, comme d’une pièce diplomatique nécessaire à leur mission, fut aussi envoyé en Angleterre, avec ordre de le promulguer dans les églises et sur les places publiques, dans tous les lieux où jusqu’à ce moment avaient été fouettés et pilorlés ceux qui osaient appeler crime l’assassinat de V ennemi du roi (1 )*

A Fermée de ces nouvelles et du bref de canonisation, il y eut une grande rumeur parmi les hauts personnages d’Angleterre, laïques et prêtres; car il s'agissait pour eux de changer subitement de langage et d’opinion, cl d’adopter comme un objet de culte publie Fhomme qu’ils avaient persécuté avec tant d'acharnement- Les comtes, les vicomtes et les barons qui avaient attendu Thomas BeckeL sur le rivage pour le tuer, les évêques qui l’avaient insuite dans son exil, qui avaient envenimé de tous leurs efforts la haine du roi contre lui, et en dernier beu avaient porté en Normandie la dénonciation qui fut cause de sa mort, s’assemblèrent dans la grande salle de Westminster, pour entendre le lecture du bref papal, conçu en ces termes (2) :

it Nous vous avertissons tous tant que vous Êtes, ii et vous enjoignons par notre autorité aposloli- « que, de célébrer solennellement la mémoire de <t Thomas , le glorieux martyr de Canterbury, t' chaque année, au jour de sa passion (3), afin qu’en n lui adressant vos prières et vos vœux, ions oblch niez le pardon de vos fautes, et que celui qui « vivant a subi Fexil, et mourant a souffert le ma ra lyre pour la cause du Christ, étant invoqué par u les fidèles, intercède pour nous tous auprès île « Dieu (4). si

À peine la lecLure de celte lettre était-elle achevée que tous les Normands, clercs et laïques, saisis d’un enthousiasme hypocrite, élevèrent ensemble la voix, et s’écrièrent : Te Beum laudamus {S), Fendant que quelques-uns des évêques continuaient de chanter les versets du cantique de réjouissance, les autres fondaient en larmes, et disaient d’un ton passionné : « Hélas 1 malheureux que nous sommes , « nous n’avons point eu pour notre père le respect ii que nous lui devions, ni dans son exil3 ni quand

O J Voyez livre IX,— Script, rcr. Iran tic. , l. XVI, p* 4^7*

(2) ... \Vc£Lniüiiastctio récital sc simt domini Papæ litiers in audicnthl episroporura et barooum... (MatU, Paris*,

(5) Malalcm Thomas martytis gtnrïosl Cantuariensis^dlcm Vidciicèt passioms ejus.,, (Ibid*)

14] ül qui pro Chrîsto in vîtâ exilium, et in morte, vlrtp- Lis constant^, martyrium perLtdit.»* (Ibid.)

(5] Apicibus auiem vix pèrlectîs , clcvamunt voectn omne* in sublime dieenlea.*, (Ibid*)

(6) Débitant pat ri reverenliam , aut exulanti anl ab ex;fio revcrterUi. aut reverso- (Ibid.)

h il revint d’exil, ni même après son retour (G), it u Plutôt que de le secourir dans ses traverses, nous ii Pavons persécuté obstinément» Nous confessons « notre erreur et notre iniquité (7)»». i- Et comme s’il n’avait pas suffi de ces exclamations individuelles pour prouver au roi Henry ïï que ses fidèles évêques d'Angleterre savaient tourner, à point nommé, au vent de sa volonté royale, ils se concertèrent pour que F un d’entre eux, prenant publiquement la parole, prononçât, au nomade lotis les autres, leur confession solennelle (8). Gilbert Foliot, évêque de Londres, autrefois le plus ardent persécuteur du primat, Fhomme le plus fortement inculpé auprès de la cour pontificale, pour le rôle qu’il avait joué dans les persécutions du nouveau saint et dans la catastrophe qui les avait couronnées, jura publiquement qu’il n’avail participé à la mort de Farchevêque, ni en action, ni en écrit, ni en paroles (9). il était l’un de ceux qui, par leurs plaintes ci par de faux récits, avaient excité si violemment la colère du roi contre le primat» Maistin serment effaça tout; l’Église romaine fut satisfaite, et Foliot garda son archevêché (10)*

Les avantages politiques qui devaient résulter de ce grand changement ne tardèrent pas à être obtenus par le roi d’Angleterre- D’abord , par Fentremise des légats , il eut avec le roi de France une entrevue sur la frontière de Normandie , et y conclut la paix à des conditions aussi favorables qu’il pouvait Fespérer (1 1). Ensuite, pour prix de Fabandon qu’il venait de faire de ses anciens projets de reforme ecclésiastique , il reçut du pape Alexandre III la bulle suivante, relative aux affaires d’Irlande :

« Alexandre j évêque , serviteur des serviteurs « de Dieu , à son très-cher et illustre fils Henry, if roi d’Angleterre, salut, grâce et bénédiction v aposLolique (12).

»t Attendu que les dons octroyés , pour bonne « et valable cause , par nos prédécesseurs doivent « être par nous ratifiés et confirmés , après avoir ii mûrement pesé et considéré l’octroi et le priu viïége de possession de la terre d’Hi hernie à k nous appartenant, délivré par notre prédécesseur

(7) Simm confiterealur mai cm et imqmtalem. (Malh. Paris*, p- 126*)

(8) Ex cre u ni u a epiacopî omnium est ex pressa coofessio* (Ibid.)

(0) INcque facto, oeque scripto, neque verbo, proçuravit» (Script, rer* franc*, t* XIII, p» 100,— Math. Paris*, p* 127*)

<10/ Su o i laqué restitulus offitio,»* (Radulplms de Dicelo, apud script* rerum frantic*. L XIII, p. 190*)

(11) Ail MardiiamcumFraücorumFegeLudüvicocQHoquinm habUunis accessit, übid* . p, 212*) — Cum rep’ Fiaucorum réconciliants esL ( Jbid, » loro. XV L p. 3850

(12) Angtia sacra. t. Tl* p. 485. — Ilanrner’s Chrün..p,28î.

ii73 « Adrien , nous ratifions, confirmons et accordons I tE semblablement ledit octroi et privilège * â la ré- 11 serve de la pension annuel le d'un denier par « chaque maison due à saint Pierre et à l’Église « romaine , aussi bien en Hibeniîg qu’en Àngle- <* terre , pourvu toutefois que le peuple rdllibernic w soit réformé dans sa vie et dans scs mœurs abo*

« minables , qu’il devienne chrétien de fait comme « il l'est de nam , et que l’église de ce pays , aussi f! désordonnée et grossière que la nation elle-même,, ii soit ramenée sous de meilleures lais (1),., » Pour appuyer celte donation d’un peuple entier corps cl biens, une sentence d’excommunication el d’abandon au pouvoir du diable fut lancée contre tout homme qui oseraiL nier les droits du roi Henry et de ses héritiers sur l’Irlande (â),

Pont semblait donc s’arranger â souhait pour rarnère-pelil-fils du conquérant de l’Angleterre, L’homme qui l’avait importuné pendant neuf ans n’était plus ; et le pape* qui s’é tait servi de l’obstination de cet homme pour alarmer l’ambition du roi , le secondait amicalement dans ses projets de conquête. Pour que rien ne troublât son repos, il le dispensait , par l'absolution , de tout remords qui eût pu inquiéter sa conscience après un meurtre commis, sinon d’après son ordre , du moins pour lui complaire. Il le dispensait même, implicitement, de l’obligation de punir ceux qui avaient commis ce meurtre par excès de zèle pour son intérêt (o); et les quatre Normands Traty, Morville, iils d'Ours, et Je Breton , demeurèrent en sflretë et en paix dans un château royal du nord de V Angleterre. Nulle justice ne les poursuivit , excepté celle de l’opinion populaire, qui répandait sur eux mille contes sïnistrès ; par exemple , que les animaux mêmes avaient horreur de leur présence , et que les chiens refusaient de Loucher mx restes de leurs repas (4). En gagnant l'appui du pape contre riHande, Henry 11 se trouvait , par cet accroissement de puissance a l’extérieur, amplement dédommagé de la diminution de son influence sur les affaires ecclésiastiques ; et rien ne prouve qu’il ne s'y soit pas résigné de bon cœur. Le pur goût du bien n’était pas ce qui l avait conduit dans ses réformes légtslaiîves; et l’on doit se souvenir qu’une fois déjà il avait propose au pape de lui abandonner les statuts de Clarendon, et plus encore, si, de son côté 3 il voulait consentir

(D Àogtla sacra, t. 11, p. 483.- Jo. Brümpton., p, 107L

(2) Hanmei ’s Chran., p. 281.

(3) MàÜL Paris., p, 123,

(4) ...Soli njamhicaliant et soh foiïïébsût, et fraumenra eibarîorum siiorum cantons prqffdfcbantur , et ctim imiù Hustaaséol, nolebaut comedcréi •> {Jo, Brom^on , p, 1004.

(5) Voÿez liv. IX,

(fi) Voyez fbïd.

— LIVBR DIXIÈME. 2B7

à sacrifier Thomas Ilecket (if). Ainsi, après de Ion- jt;j gués agitations . Henry Î1 goûtait en paix la joie de l'ambition satisfaite : mais ce calme ne dura guère, et de nouveaux chagrins, oii , par une fatalité bizarre , le souvenir de l’archevêque se trouva encore mêlé, vinrent bientôt affliger le roi.

Le lecteur se rappelle que , durant la vie du primat , Henry ü ne pouvant déterminer le pape à lui enlever son titre , avait résolu d’abolir la primalie elle-même , et que , dans cette vue , il avait fait couronner roi son fils aîné par les mains de l’arche vèque d’\ork {0). Cette démarche , qui paraissait n’avoir d’importance qu’en ce qu’elle attaquait par sa hase la hiérarchie religieuse établie depuis la conquête, eu L des suites que personne n Vivait prévues. Comme il y avait deux rois d’ Angleterre , les courtisans et les flatteur s , trouvant en quelque sorte un double emploi , se partagèrent entre le père el le Lis, Les j dus jeunes et les plus actifs en intrigues se rangèrent du côté du dernier , dont k règne offrait une plus longue perspective de faveur (7).

Luc circonstance particulière lut attira surtout Faffeetion des Aquitains et des Poitevins, gens habiles, insinuants , persuasifs , avides de nouveautés par caractère, et prompts à saisir tous les moyens d’affaiblir la puissance anglo-normande, à laquelle ils n’obéissaient qu’à regret. Il y avait déjà longtemps que la bonne intelligence n’existait plus entre Éléonore de Guyenne el son mari. Celui-ci , une fois en possession des honneurs et des titres que la fille du comte Guillaume lui avait apportés en dot, et pour lesquels seulement , au dire des vieux historiens , it l’avait aimée et épousée (S) , s’éiait iüïs à entretenir des maîtresses de tout rang et de toute nation. La duchesse d’Aquitaine , passionnée et vindicative comme une femme du Midi , s’efforça d’inspirer à ses fils de l’éloignement pour leur père , cl les entoura de soins et de tendresse pour s’en faire un soutien contre lui (9). Du moment que l’aîné fut entré en partage de la dignité royale , elle lui donna des amis , des conseillers , des confidents intimes, qui, durant les absences nombreuses de Henry II, excitèrent, autant qu’ils purent, l’ambition et For guet! du jeune homme (10). Ils eurent peu de peine à lui persuader que son père , en le faisant couronner roi , avait pleinement abdiqué eu sa faveur, quelni seul était roi d’Angleterre , et que

(7) Credentcs mox afifore regnum v|t». (Math, NrU.)

(S) Manimê digntiatum^an eam conltageljanlciipjrfUatR ilkctus. (Gcrv. Dérobera. apud script, mutn francîc. t. XTiTn p* 125. )

(0) Ex eamiîîo mairîs sua*. (Script, rcrnm fraiticte., t* XIV p. 749.] — Uaih. Paris.-, p. 12G.

(t€) Rugis Henri ci Junîoris animmn Meperunt avcrlcre.A patri snn4 (Ibid.)

teiiertiv.

nul autre ne devait prendre ce titre , ni exercer te souverain pouvoir (1),

Le vieux roi , c’est te nom qu’on employait alors pour désigner Henry TI (â), ne tarda pns à s’apercevoir des mauvaises dispositions ou les confidents de sou fils s’étudiaient à l’entretenir; plusieurs fois il le força de changer d'amis et de congédier ceux 1 qu'il aimait le plus (5). Mais ces mesures , auxquelles lés occupations continuelles de Henry II sur le continent , et ensuite en Irlande, ne lui pernïeti aient pas de donner beaucoup de suite , aigrissaient ' le jeune homme sans le corriger, et lui donnaient une sorte de droit à se dire persécuté , et à se plaindre de son père (4), Les choses en étaient à ce point, lorsque la paix fut l'établie, par l'entremise du pape, entre les rois de France et d'Angleterre. Une des causes de leur dernière bromileric était que le roi Henry, en faisant couronner sou fils par f archevêque d’York , n’avait point fait alors sacrer de même son épouse Marguerite , fille du rôt de France (&)* Ce tort fut réparé à la paix ; et Marguerite , couronnée reine , souhaita de visiter son père à Paris. Henry H , n’ayant aucune raison pour s’opposer à cette demande , laissa le jeune roi accompagner sa femme à la cour de France ; mois, au retour, il trouva son filsplus mécontent que jamais (6) : il se plaignait d’être roi sans terre et sans trésor , eL de n'avoir pas une maison en propre ou il pùt demeurer avec sa femme (7); il alla jusqu’à demander à son père de lui abandonner en toute souveraineté ou le royaume d’Angleterre , ou Pun des deux duchés de Normandie et d’Anjou (B). Le vieux roi lui conseilla de se tranquilliser et d’avoir patience jusqu’au temps où la succession de tous ces Etats viendrait à lut échoir. Maïs celle simple réponse porta au dernier point h mécontentement du jeune homme ? et depuis ce jour, disent les historiens du temps , il n’adressa plus une parole de paix à son père (9).

Henry IL concevant des craintes sur sa conduite,

(lj Malh. Paris-, p 136. — Quasi co coronalo , regnum cxpîrasset pateroum. (Gtiïïl.Ncübrig.j p* 216.)

(S) |t ex senior ; sic cnim vafg^ diceliautr. (Script, feront francic.. t, XIV. p. 113,}

(ô) Uemoverat à consilki et fâmtfialit Fil i i sut Asculfurnda Sanclo-Bilario et alios équités, jomorcs. ( Script, rerum francic., t. XVI, p. 044.)

(4) Undè ille i rallia, (ihid.)

(5) Beiïedict. Péb-ohuiilods, aptid script, rerum fraude,,

t. Xlll, p. ir>o.

(û) Roger, de HovecL, p. 531.

(7; I1b\ ipse cura reginâ suû morari posset, (Bcaedicl. Petrobtirgeims. a pud script. rerum Francic., t* XIEI, p. 15ÏL)

(8) Ibid» — Roger, de Itoved., p. 531.

(0) Nihii cum co padficè loqoï potuU,.. ( Script, rerum francic., t. Xlll, p, 150."

et voulant l’observer de près, le fit voyager avec im lui dans la province d’Àqintnmc. Us tinrent leur cour à Limoges, où Raymond, comte de Toulouse, quittant l'alliance du roi de France, vint faire hommage au roi d’Angleterre, suivant la politique flottan le des méridionaux, sans cesse ballottés, et passant alternativement de l’un à l’aulre des rots leurs ennemis (10). Le comte Raymond donna fictivement à son nouvel allié le territoire qu’il gouvernait; puis il le reçut fictivement en fief, et prêta le même serment que le vassal à qui un seigneur concédait réellement quelque terre (11). Il jura de garder au roi Henry féautè et honneur , de lui donner aide et conseil, envers et contre tous, de ne jamais trahir son secret, et de lui révéler, dans l’occasion, le secret de ses ennemis (12). Lorsque le coin Le de Toulouse en vint à celle dernière partie du serinent d’hommage : « J’ai à vous avertir, dit-il au roi, de « mettre en sûreté vos châteaux de Poitou et de « Guyenne, et de vous défier de votre femme et de it votre fils (13). « Henry ne laissa rien entrevoir de cette confidence, qui semblait annoncer un complot auquel te comte de Toulouse avait été sollicité de se joindre ; seulement il prit prétexte de plusieurs grandes parties de chasse, qu’il fit avec des gens dévoués, pour visiter les forteresses du pays, les mettre en état de défense et s’assurer des hommes qui y commandaient (14).

Ati retour de leur voyage en Aquitaine, le roi et, son fils s’arrêtèrent à Ghinon pour y coucher, et dans la nuit même, le fils, sans avertir son père, le quitta, et marcha seul jusqu’à Alençon, Le père se mit à le poursuivre, mais sans pouvoir l'atteindre; le jeune homme vint à Argentan, et de la passa de nuit sur les terres de France (1ÎSL Dès que le vieux roi Peut appris, îl monta aussitôt â cheval, et parcourut, avec la plus grande vitesse possible, toute la frontière de Normandie, dont il inspecta les places fortes, pour les mettre à l’abri d’un coup de main (10). Il envoya ensuite des dépêches à tous les

(10) ... Pro urbe Thoiûsanà Iiothmium Fedt... (Gaufre® Vosiensia Citron, apud script, rerum Fraude, * t. XII , l>- 443.)

(11: Prædtetamque dvltatoro ex hcitàftato recep it. (Ibid.)

(12; Formula liflmaEü et liganllæ , apttd Ducancc Glossariuvh.

(JS) Rftÿmundus itme patcfecii régi qualitfr.., (Ganfrcdül Vosiimsis. apud scpîpt. rerum fraude., tom. Xïï, p. 443.)

U 4) Quasi gratià venandi egresaus, vetociter urbes munivitet caslra.,. (Ibid.) )

f t ÎS) A I j Argent Ou ÉO neeUi rcccdens.,. (Radulf. de Dicdo, apud script, rerum fronde,, U Xlll, p. 101.)

(IGï ...Eqimm subi tù aieéndit, et transi ttun liabcns per mardi ia m suant ci casteliorum custodes prœmunien», egui* saepê muta lis.., (RadtilP, de IHccto, ibid.)

im ehdjteWiijs d’Anjou , de Bretagne, d’AquUame et d'Angleterre, leur ordonnant de réparer au plus vite et de garder avec soin leurs forts et leurs ultcs (1). Des messagers se rendirent aussi près du roi de France, afin d'apprendre quels étaient ses desseins, et de réclamer le fugitif, au nom de Vm tenté paternelle (â). Le roi Louis reçut ces ambassadeurs dans sa cour plénière, ayant à sa droite le jeune Henry, revêtu d’ornements royaux. Lorsque les envoyés eurent présenté leurs dépêches, suivant le cérémonial du temps : « De la part de qui m’ap- 41 portez-vous ce message? leur demanda le roi de « Fiance (3) . — De la part de Henry, roi d’Angle- “ terre, duc de Normandie, duc df Aquitaine, comte « des Angevins et des Manceaux, — Cela n’est pas u vrai, répondit le roi \ car voici à mes côtés Henry,

« roi d'Angleterre, qui n’a rien à me faire dire par ie vous (4). Mais si c’est le père de celui-ci, le ci- « devant rot d'Angleterre, a qui vous donnez ces u titres, sachez qu'il est mort, depuis le jour où « son fils porte la couronne ; et s’il se prétend en- « epre roî, après avoir, à la face du monde, ré- <[ signé le royaume entre les mains de son fils,

« c'est a quoi Ton portera remède avant qu'il soit » peu (£). h

En effet, le jeune Henry fut reconnu comme seul roi d’Angleterre, dans une assemblée générale de tous les barons et évêques du royaume de France (6). Le roi Louis VU, et, après lui, tous les seigneurs jurèrent, la main sur l'Évangile, d'aider le fils, de [but leur pouvoir, è conquérir les Étals de son père (7). Le roi de France fit fabriquer un grand sceau aux armes d’Angleterre, pour que Henry le Jeune pût apposer ce signe de la légalité sur scs chartes et ses dépêches. Four premier acte de souveraineté, celui-ci fiL des donations de terres et d’honneurs, en Angleterre et sur le continent, aux principaux seigneurs de France et aux autres ennemis de son père (8). U confirma au roi d’Ecosse les conquêtes que son prédécesseur avait faites dans le Northumbprland {!)), et donna au comté de Flandre toute la province de Kent, et les châteaux de Douvres et de Rocbester. Il donna au coinle de Boulogne un grand domaine près de Lincoln > avec le

(ï) lïenedkrl. Pelrobmg. (Radclf. de DfcéLo apüd script. veruw francie, l. xm,p, 15a J

{Sj Paiera© jure,., rGuill. Keuhrig., ibid.,t, XVL p. 528.)

(5} Guis milil ta lia maniai? (Ibid., t. XÏÏI, pf 028.)

Eveè adiist , per vos nil mibi mandat, { Script. rerum fraude,, L XVI, p. 0280

(5; Sdlole quia ijle rex mortmia esL„. porrù t|ubd adfaùç pru regs sc geril,.. maliüê emendabjiHr... (Ibid.)

(0) Roger, de Boval. t p* 555.

i.v ) (piod aiuHiamitur ci niodis omnibus ad palrem suum de regno ejieiendiim.., (Md.)

— LIVRE DIXIÈME, ogg

comté de Mortain en Normandie; enfin au comte u de Blois, Am boise, Château -Régnault et cinq cents livres d’argent sur les revenus de l'Anjou (10). D’auires donations furent faîtes à plusieurs barons d’Angleterre ei de Normandie, qui avaient promis de se déclarer contre le vieux roi; et Henry le Jeune (II) envoya des dépêches* scellées de son nouveau sceau royal, à tous ses amis, à ceux de sa mère, et même au pape, qu'il essaya d’attirer dans ses intérêts par l'offre de plus grands avantages que la cour de Rome n’en retirait alors de son amitié avec Henry ÏL Celle dernière lettre devait être, en quelque sorte, le manifeste de l’insu rree Lion ; car c’était au souverain pontife que se faisaient alors les appels qui, de nos jours, s’adressent à l'opinion publique.

Hne particularité remarquable de ce manifeste, e’est que Henry le Jeune y prend tous les titres de son père, excepté celui de duc d* Aquitaine, sans doute pour se mieux concilier la faveur des gens de ce pays, qui ne voulaient reconnaître de droit sur eux que dans la fille de leur dernier chef nationaL Mais une chose plus remarquable encore, c’est l'origine que le jeune roi attribue a ses différends avec son père, et la manière dont il se justifie d’avoir violé le commandement de Dieu qui prescrit d’houorer père et mère, « Je passe sous silence, dit w te lettre authentique (H), les injures qui me sont « personnelles, pour en venir à ce qui a le plus « fortement agi sur moi. Les insignes scélérats qui u ont massacré, dans le temple même, mon père u nourricier, le glorieux martyr du Christ, saint k Thomas de Ganter bu ry, demeurent sains et saufs;

'* ils ont encore racine sur terre; aucun acle de la « justice royale ne les a poursuivis après un allen- « lat si affreux. (15). Je nTai pu souffrir ceüc rtégli- « gcnce, et telle a été ia première ci la plus forte <e cause de la discorde actuelle. Le sang du martyr « criait vers moi, je n’ai pu l'exaucer, je n'ai pu «ï lui rendre la vengeance et les honneurs qui lui « étaient dus ; mais je lui ai du moins rendu mes « respects en visitant sa sépulture, à la vue et au « grand étonnement de Lout le royaume (14). Mon « père en a conçu beaucoup de colère contre moi ;

(S) Cum sigHlo dovo qtiod rex Francis ei fieri Feclt . .. t Roger, de Boved., p, 533.)

CD) Ihid.

(10) Ibid., p. 53^534.

ill) ltenriciis junior. ( Script, rerutn francie. , i. xtV , jm&siâi. )

(12) IbîiL, t. XV i, ji. 043,

(13) Prp&ciimt adhüc n radicem mittnni in lerrd , et miîla, |Kïst tàm aire* et maudiiuiu maicûcium, regiæ ultraïiis se eut a est ma pus... ( Ibid., p. ü-î-L)

(14) ...Saocii rrytrlyris visitando sepulUiram, toio qtiidein répo v idéale H obstti pente... (Ibid.)

3 « mais, certes, je crains peu d'offenser un père,

.f quand il a-agit de la dévotion au Christ, pour « lequel on doit abandonner père et mère (1), Voilé <t r origine de nos dissensions ; écoule-moi donc , m très-saint père, et juge ma cause; car elle sera vraiment juste , si elle est justifiée par ton autott rite apostolique (2). »

Pour apprécier â leur juste valeur ces assertions, il suffit de se rappeler les ordonnances rendues par le jeune roi lui-même, lorsque Thomas Becket vint à Londres* Alors ce fut par son commandement exprès que le séjour de la capitale et de toutes les villes de l’Angleterre, hors celle de Canterbnry, fut interdit à l’archevêque , et que tout homme qui lui avait présenté la main en signe de bienvenue fut déclaré ennemi public (3). Le souvenir de ces faits notoires était encore tout récent dans l’esprit du peuple, et de là vint, sans doute, la surprise générale que causa la visite du persécuteur au tombeau du persécuté, si toutefois celte visite elle-même n’est pas une fable* A ce récit , orné de toutes les formules de déférence qui pouvaient flatter l’orgueil du pontife romain, le jeune roi joignit une espèce de plan du nouveau régime qu'il se proposait d'instituer dans les États de son père, si Dieu lui faisait la grâce de les conquérir (4)* Il voulait que les élections ecclésiastiques fussent rétablies dans toute leur liberté, et que la puissance royale ne s’y entremit d’aucune manière; que tes revenus des églises vacantes fussent réservés pour le titulaire futur, et non plus levés pour le fisc, « ne pouvant souffrir, « disait ■‘il , que les biens de la croix , acquis par le « sang du crucifié , devinssent l’ aliment du faste , « sans lequel les rois ne sauraient vivre (S); » que les évêques eussent plein pouvoir d’excommunier et d'inter dire , de lier et de délier par tout le royaume, ci que jamais aucun membre du clergé m fût cité devant les juges laïques , comme le Christ devant Mate (6). Henry le Jeune offrait encore de joindre à ces dispositions toutes celles qu’il plairait au pape d'y ajouter : et le priait enfin d’écrire officiellement â tout ïe clergé d’Angleterre, « que, par l’inspiration « de Dieu et Vrû ter cession du nouveau martyr, sou u roi venait de lui conférer des libertés qui devaient w exciter sa joie et sa reconnaissance (7). « Une

(I) ,1# Se*! panm> certù veremur offensa m pairis, ubï Christ! dcvûüonis causa esl,. (Sçript* mum francîc., t. XVI, P* 044*)

(â) Tune quippe vci-è ei-il jtisU, si apoMtiîaiûs vcstii auctoriiaUj jiistificaia fueriL-*» (ibid-, p. G43.)

(3) Voyez livre IX.

(4) Script* rerum fràncic*, t, XVI, p, G48,

(5) Res criicis , eructftxi élabora las sanguine, in regioî f;is(,ua seu luxua smilaies converti , sine quillU# reges esse non soient* (llrtd.t p. 640.)

LA CONÇjÉÊTE

pareille déclaration tût été en effet d'tm grand se- lin cours au jeune homme qui, regardant son père comme déjà mort, s’intitulait Henry , troisième du nom* Mais la cour de Rome, trop prudente pour abandonner légèrement le certain pour l incertain, ne s’empressa point de répondre à celle dépêche , et* jusqu’à ce que la fortune se fût prononcée d’une manière plus décisive, elle préféra Fall ionce du père à celle du fils (8).

Outre ce fils, qu’on appelait communément le Roi Jeune, en langue normande U reys Josnes, et to reis Joves dans le dialecte des provinces méridionales (9), le roi d’Angleterre en avait encore trois autres : Richard, que son père, malgré sa jeunesse, avait fait comte de Poitiers, et qu on nommait Richard de Poitiers ; Geoffroy , comte de Bretagne ; et enfin Jean, qu’on surnommait sans terre (10), parce que, seul entre tous* il n’avait ni gouvernement , ni province* Ce dernier était en trop bas âge pour prendre parti dans la querelle qui s’élevait entre son père et rainé de ses frères ; mais les deux autres embrassèrent la cause de leur aine , excités par leur mère et sourdement poussés par leurs vassaux de Poitou et de Bretagne (11)*

11 en était de la vaste portion de la Gaule réunie alors sous le pouvoir de Henry II , comme il eu avait été de la Gaule entière au temps de Fempereur frank Lodewîg, appelé vulgairement Louis le Fieux ou le Débonnaire* Les populations qui habitaient au sud de la Loire ne voulaient pas plus être associées à celles qui vivaient au nord de ce fleuve et aux habitants de l’Angleterre, que les Gaulois et les Italiens de l’empire de Karle le Grand tfavaïent voulu demeurer unis aux Germains sous le sceptre d’un roi germain (12)* La rébellion des fils de Henry II coïncidant avec ces répugnances nationales , et s’y associant , comme autrefois celle des enfants de Louis le Débonnaire , ne pouvait manquer de reproduire , quoique sur un théâtre moins vaste, les scènes graves qui signalèrent tes discordes de la famille des Césars franks (13). Une fois l’épée tirée entre le père et le fils , il ne devait plus être permis à aucun d’eux de la remettre à volonté dans le fourreau ; car , entre les deux partis rivaux dans cette guerre domestique , il y avait des nations , des in-

(g) *tXhrùlu$ aotè Pi latum jüdj|ftUts,, * ( SeripL lemtu fjrancic*, t* XV i , p, 657.)

(7) *..ül el Ipsa læielur de muacrc.*. tlbidL)

(Ü) IbitL, p. Ü50*

(U) Ftcx jiivenis , jumur tes. i Ibid. , L Xlll, p, 474.}

(10) Ricardus Ptetavieiïsia... Johannes qui sine terré nomi nains est, (Ibid,, p. 503,)

(11) Ibid*, t.XVI, p. 644*

(1^) Voyez livre IJ,

(13) Voyez ibkï.

1173 tërèts populaires , incapables de fléchir au gré des retours de l'indulgence paternelle ou du repentir filial*

i J74 Richard de Poitiers et Geoffroy de Bretagne partirent df Aquitaine» où ils étaient avec leur mère Eléonore , pour aller rejoindre leur aîné à la cour de France* Tous les deux y arrivèrent sains et saufs; mais leur mère » qui se disposait à les suivre , fui surprise voyageant en habit d'homme , et jetée dans une prison par Tordre du roi d’Angleterre (î). A l’arrivée des deux jeunes frères auprès du roi de France * ce roi leur fit jurer solennellement , comme à Palpé , de ne jamais conclure ni paix ni trêve avec leur père f sans Ten [remise des barons de France ; puis la guerre commença sur la frontière de Normandie (2). Dès que le bruit de ces événements se fut répandu en Angleterre , tout le pays fui en grande rumeur* Beaucoup d'hommes de race normande , et surtout les jeunes gens , se déclarèrent pour le parti des fils(Ô); la population saxonne resta en masse indifférente à celle dispute » et individuellement les serfs et les vassaux anglais s'attachèrent au parti que suivait leur seigneur. Les bourgeois furent enrôlés de gré ou de force dans la cause des comtes ou vicomtes qui gouvernaient les villes j et armés» soit pour le père, soit pour les fils,

Henry TI était alors en Normandie, et presque chaque jour, s'enfuyait d'auprès de lui quelqu'un de ses courtisans les plus intimes, de ceux qu'il avait nourris à sa table , è qui il avait donné de ses propres mains le baudrier de chevalerie (4). « C’était pour u lui , dît un contemporain , le comble de la doui! leur et du désespoir , de voir passer Tua après « Taulre a ses ennemis les gardes de sa chambre , « ceux à qui il avait confié sa personne et sa vie; « car presque chaque nuit il en partait quelqu'un te dont on découvrait l'absence à l’appel du mah Lin (3). » Dans cet abandon , et au milieu des dangers qu'il présageait , le roi montrait une sorte de tranquillité apparente. H se livrait à la chasse plus vivement que de coutume (fl) ; il était gai et affable en-

vers les compagnons qui lui restaient , et répondait n avec douceur aux demandes de ceux qui , profitant de sa position critique , exigeaient pour leur fidélité des salaires exorbitants (7), Son plus grand espoir était dans l'appui des étrangers. ïl envoya au loin solliciter le secours des rois qui avaient des fils (8). U écrivît à Rome pour demander au pape I1 ex communication de scs ennemis, et afin d’obtenir dans celte cour un crédit supérieur a celui de ses adversaires , il fit au siège apostolique cet aveu de yasselage que Guillaume le Conquérant avait jadis refusé avec tant de hauteur (9). Sa lettre au pape Alexandre III renfermait les phrases suivantes :

«Tous que Dieu a élevé à la sublimité des fonc- 4s lions pastorales, pour donner a son peuple la u science du salut; quoique absent de corps, prëit sent d'esprit, je me jette è yos genoux (10) . A votre « juridiction appartient te royaume d'Angleterre, u et moi je suis tenu et lié envers vous par toutes ii tes obligations que la loi impose aux fendait taires(U) ; que l'Angleterre éprouve donc ce que « peut le pontife romain, et si vous n’employez les « armes matérielles, défendez au moins avec le « glaive spirituel le patrimoine du bienheureux u Pierre (12), i»

Le pape fit droit à celte demande en ratifiant les sentences d’excommunication que tes évêques fidèles au roi avaient lancées conLrc les partisans de ses fils (tï). Il envoya de plus un légat spécial chargé de rétablir la paix domestique, et d’avoir soin que cette paix, quelles qu’en fussent les conditions, produisît quelque nouvel avantage aux princes de l'Église romaine.

Cependant, 4'un côté le roi de France et Henry le Jeune, de Taulre les comtes de Flandre et de Bretagne passèrent en armes la frontière de Normandie. Le second fils du roi d'Angleterre, Richard, s'était rendu en Poitou ; la plupart des barons de ce pays se soulevèrent pour sa cause, plutôt par haine du père que par amour des fils (14). Ceux qui. en Bretagne, quelques années auparavant, avaient formé une ligue nationale» renouèrent leur confiées) Ne ipsi exaltent fi 11 o a suo$ suprà modnm., . (Roger . de iioved. apud script, reium fraude-, l. X1U, p, 151, >

(9) Voyez livre VL

(10) ^LieôL ahsenscwpore , præsens tamen aifimu . me vestris adroîVG gambufr... (Script, rerum francic., t. XV ï *

; ! 1) VeaLræ jurtodicUooD est refniun ÀôgMœ, et quantum ad fcud&toritjurïs obligBlïonem vubis duat-nlt teneur, ijb.)

(12) Experiâlur A agita quicï pufsit Rama nu s pontife* , et quia m alertai i bus amis non u LU tir, puLrlmoiirntii B. Feiri hpiriluatl gïadto Uieatur. (Ibid.)

(13) Ibid., p. 930.

(14) Poli lis odïo palris qaâm ambre lHii... (Ibid., i. XII, p. 084. )

(1) Itegiaaverd Aliéner, eùm* muLaià veste mdiebrb roceisiseet , apprehensa est , et sub arctâ custodiâ réserva ta,

( Gerv. Dorobern. apird script* rerum franric, , i. Xîil , p. 137. )

(9) Ibid.

(3) ’ïkm de AngUa quàm NormanmA viri po tente» et nubiles,.. (IbîiL, i. XVI, |î* 749,)

(4) ♦*, Ili quos donaverat cingulu militari,.. Adeù ut vix aliquem baberet ex omnibus caris suis*,. (Ibid,, p, 1 38.)

(o) ... In omnibus quorum vilain slmul et modem mmserat.,, Manè recpitoUÎ non curoparcbant* ( Ibid., t, Xtll» p. 2It!. j

(G) Mai h. Péris., p, 128. — Ibid.^p. 192.

(7) Et non sine magoi mereede.*. (Ho^cr, de lïoved. )

HISTOIRE J)E LA CONQUÊTE

4 duration, et s'armèrent en apparence pour le comte Geoffroy. mats en réalité pour leur propre indépendance (1). Attaqué ainsi sur plusieurs points, le roi <f Angleterre ri avait de troupes dans lesquelles il eût pleine confiance qu un grand corps de ces mercenaires qu'on appelait alors Brabançons f Cote tûüux ou Routiers ban d i Ls en temps de paix, sol- <Iats en temps de guerre, servant au hasard toutes les causes, aussi braves et mieux disciplinés que les autres milices du temps (2)» Avec une parité de celte année. Henry II arrêta les progrès du roi de 1 rance, et il envoya Fautre partie contre les Dretons révoltés. Ceux-ci furent vaincus en bataille rangée par l'expérience militaire des Brabançons, cl forcés de se renfermer dans leurs châteaux et dans la ville de Doi, que le roi d'Angleterre assiégea et prit en quelques jours (5).*

La défaite des Bretons diminua l’ardeur, non des fils du roi Henry ei de leurs partisans normands, angevins ou aquitains, mais du roi de France, qui désirait par-dessus lotit conduire celte guerre au moins de frais possible. Craignant d'être obligé a de trop grandes dépenses d’hommes et d’argent , ou voulant essayer d'autres combinat sous politiques, il dit un jour aux bis révoltés qu?â serait bien fait à eux de se réconcilier avec leur père. Les jeunes princes , contraints par la volonté de leur allié â un soudain retour d’affection liliale , le suivirent ou lieu assigné pour les conférences de paix ( i). (. était non loin de Gisors , dans une vaste plaine où se trouvait une grand orme dont les branches jc tombaient jusqu’à terre, et près duquel avaient lieu, de temps immémorial, les congrès diplomaliques entre les ducs de Normandie ot les rois de France (h). Les deux rois y vinrent accompagnés des archevêques, évêques, comtes et barons de leurs terres. Les bis de Henry II firent leurs demandes , eL le père se munira disposé à leur accorder beaucoup, jj offrit à Faine la moitié des revenus royaux de l'Angleterre , et quatre boas châteaux forts dans ce pays, s’il y voulait demeurer, ou , s’il f aimait mieux, trois , châteaux eo Normandie, un dans le Jïaine, un dans l’Anjou , un dans la Touraine , avec tous les revenus de scs aïeux les comtes

0) Sc. ror.fr a ne. ,1 .XII, p ,054.— Roge r , 4 c Hoved.^ï^^

(2) 20,000 Brahancenorum in qiiîWs plus ceoterïa conÛdobat,., (ftcH j>L rentm b ancic,, t. XIII. p, J 550 — Céierelîl J ularii ; route, en vieux français, BÎgnUÏe bande.

(3) Script, mum francic., p. 115.

(4) ...Franci siajujitibus tædiosjs aJfeeti,,. fitio^ régis An- ITkirum ad gt-aitain paîrîs reduecre summA operû stndueriuïi,., (Uadulf, de Oiceio , apuü «cripl, rerum fraude» , l XIII, p> 107. }

(dj Limita oral visu gralîssîma, ramis ad terra m redeim- Ulm^ uhi cnlioqtîia tiahèri sGlebant- (Script, reruin Franctc., L‘KVU,-‘p.âflq!

d’Anjou , et la moitié des rentes de Normandie (6), H offrit pareillement des terres cl des revenus à Richard et à Geoffroy. Maïs cette facilité de sa part , et sou vif désir de Litre cesser à jamais tout motif de querelle entre ses enfants et lui. alarma de nouveau le rot de France (7). Ce roi cessa de vouloir la paix , et permît aux partisans des fils de Henry 11 , qui la redoutaient beaucoup , de susciter des obstacles et d’intriguer ÿour rompre les négociations entamées (8). L'un de ces hommes , Robert de Beaumont , comte de Leicesler, alla jusqu'à (lire en face des injures au roi d'Angleterre, et porta la ntaiu à son épée (9). It fut retenu par les assistants 5 mais le tumulte qui suivit cette scène arrêta tout accommodement, et bientôt les hostilités recommencèrent entre le père et les fils. Henry le Jeune et Geoffroy demeurèrent avec le roi de France; Richard se rendit en Poitou ; et Robert de Beaumont , qui avait mis la main à l’épée contre le roi, alla en Angleterre se joindre à Hugues Bigot, Fun des plus riches barons du pays, et xélë partisan de la rébellion (10).

Avant que le comte Robert eût pu arriver dans sa ville de Leicesler , die fut attaquée par Richard de Luey , grand justicier du roi. Les hommes d'armes du comte se défendirent vigoureusement et obligèrent les bourgeois saxons de combattre avec eux; mais une partie du rempart ayant été ruinée, les soldats normands firent leur retraite dans Je château île Leîeester, abandonnant la ville à elleméine (11). Les bourgeois continuèrent de résister, ne voulant point se rendre à discrétion à ceux pour lesquels ce n était que péché véniel de tuer un Anglais en révolte. Obligés enfin de capituler, ils achetèrent pour trois cents livres d'argent la pertnïsstuu de quitter leurs maisons cL de sc disperser ou ils voudraient (12), Ils cherchèrent un refuge sur les terres des églises ; quelques-uns sc rendirent au bourg de Saiiit-Alban , et un plus grand nombre à celui de Sami-Rdmuud , martyr de race anglaise, toujours prêt, selon l’opimon populaire, à protéger les hommes de sa nation contre la tyrannie des étrangers (13). A leur départ, ïa ville fut démantelée par les troupes royales, qui enlevèrent les portes

iOj ...Quatuor tdonea castellii. ( Script, rerum fraudi:. *

L MIL ji. 140. )

(7) Ibid.

(H) Sed non Fait do consi llo régis Francîæ qn5<| lit j i régis liane pa'cem cum paire sno Facoient, (IbiiL, p. I3G.)

J. ... l'A appo&iut rtuiiiuiu gliidio ut pereiiicrct regem [Roger* de Uoved.. p. S30J

(Hb Ibid.— CWkn, Job. Bfomptoo., p. 1093,

(11 J Math. Paris,, p, 128,

12) Ut haberenl què v client lïcentiarn afieuodL,. (1144.) (13) Quasi 1 4 si nu ni prolcctlonU, (IbWJ

4 et abattirent les murailles (1). Pendant que les Anglais de Lcieester étaient ainsi châtiés de ce que leur gouverneur normand avait pris pari à In révolte , Fun des lieutenants de ce gouverneur, appelé Anquelil Malory , ayant réuni un assez grand nombre de vassaux eide partisans du comlc Robert, attaqua la ville de Northamplon , dont le vicomte tenait pour le roï (2), Ce vicomte força les bourgeois de prendre les armes polir son parti , comme ceux de Leicester avaient été armés de force pour Fan Ire cause. Un grand nombre furent tués el blessés, et deux cents emmenés prisonniers (3), Tel est le triste rôle que jouait la population de race anglaise dans la guerre civile des fils de ses vainqueurs.

Les fi! s naturels du roi Henry étaient restés fidèles a leur père, et Fini d'entre eux , Geoffroy , évêque de Lincoln , poussait vivement la guerre , assiégeant les châteaux et les forteresses des barons de l’autre parti (4). Pendant ce temps, Richard fortifiait pour sa cause les villes et les chûteatix du Poitou et de FAngoumoîs, et ce fut eonlre lui que le roi marcha d’abord avec scs fidèles Brabançons, laissant la Normandie , ou il avait le plus d’amis , se débattre contre le roi de France, H mit le siège devant la ville de Saintes, défendue alors par deux châteaux, dont Fun portait le nom de Capitole, reste des souvenirs de Fanciçnnc Rome , conservés dans plusieurs cités de la Gaulé méridionale (S). Après la prise des forts de Saintes , Henry II attaqua avec ses machines de guerre les deux grosses tours de Féglise épiscopale, ou les partisans de Richard s’étaient cantonnés (6). J1 s’en empara , ainsi que du fort de Taillebourg et de plusieurs autres châteaux , et , dans son retour vers FAnjou, il dévasta toute la frontière du pays des Poitevins, brûlant les maisons et déracinant les vignes et les arbres à fruit (7), A peine arrivé en Normandie , il apprit que sou fils aîné et le comte de Flandre, ayant rassemblé une grande armée navale , se préparaient â descendre en Angleterre (8). Cette nouvelle le décida à s’embarquer lui-même pour ce pays ; il emmena prisonnières sa femme Eléonore et sa bru Marguerite, fille du roi de France (9).

(1) Malh. Paiîs-, p. 128,

O) Jo. hiom|Uoa+1 p. 1003,

(3) Captï& 200 InirEjensibus piloter ilîoa qui vulneratî intériepTint.,. (tbtiL)

14} IhkL — Script. rerum fraude, . t. XÏT,p. 481,

(5) Capilolium pifesidinm malus,., (tbid., t.\UL p. 194.

[0) ... Accessit ad majorera ecelesiam militibus mulLis cl armada refertam. (Ibid.)

{7) ... Et vineas et arbores fmcLlbus exlirpare FeciL,. (îhîil., p. 158.)

(R) ïbid,, l. XII, -p. 484,

(9) El diixlt secum uLramqne reginam, et Hi dbanectioa,». (Ihld., L XI 11 a ï>. 150.)

De Soulhampton , lieu île son débarquement, le n roi sc dirigea vers Caoterbury, et du plus loin qu’il aperçut l’église métropolitaine, c’est-à-dire, à trois milles de distance, il descendit de cheval, quitta scs habits de soie, dénoua sa chaussure , et se mit à marcher nu-pieds sur le pavé rocailleux et couvert de boue (10), Arrivé lions Féglise qui renfermait le tombeau de Thomas lïeeket , il s’y prosterna ïn face contre terre , pleurant el sanglotant en pré* sence de tout le peuple de la ville, attiré par le son des cloches (1 1). L’évêque de Londres , ce même Gilbert Eoliot , qui avait été le plus grand ennemi de Thomas durant sa vie, et qui, après sa mort, avait voulu le faire jeter dans un bourbier, moula en chaire, et s’adressant à l’assistance : « Vous tous ^ ici présents, dit- il, sachez que Henry, roi d’Aniî gleterre , invoqua ni, pour le salut de soit âme ,

« Dieu et le saint martyr, proteste devant vous n’a- «r voir ni ordonné, ni voulu, ni causé sciemment . iî ni souhaité dan s son cœur la mort du martyr (13), tE Mais, comme il serait possible que les meurtriers « se fussent prévalus de quelques paroles pronon- « cées par lui imprudemment , il déclare implorer « sa pénitence des évêques ici rassemblés, et conte sentir â soumettre sa chair nue à la discipline des « verges (15). n

En effet, le roi, accompagné d’un grand nombre d’ëvèques et d’abbés normands, et de tous les clercs normands et saxons du chapitre de Canlerbury, se rendît à Féglise souterraine, où , deux ans auparavant, on avait été obligé d’enfermer, comme dans un fort, le cadavre de l’archevêque, pour le soustraire aux insultes des officiers royaux (14). Là , *V genouillant sur la pierre de la tombe, et se dépouillant de ses vêtements, il se plaça , le dos nu . dans la posture où naguère ses justiciers avaient fait placer les Anglais publiquement flagellés pour avoir accueilli Thomas à son retour de Fexil , ou Fa voir honoré comme un saint (15). Chacun des évêques , dont le rdle était arrangé d’avance, prit un de ces fouets à plusieurs courroies, qui servaient dans les monastères à infliger les corrections ecclésiastiques, et que pour cela on nommait disciplines. Ils en défié) ...ElpervkosetpMeâi clviiaLîs luleas, pedîbua midis iüccssiL., (Vlta qu ad fi part,, lib. 14, cap. 7,)— Malh, Paris., p, 130.

(11) Script, rerum Frnncic , t. XUI, p. 318.

(12; Per ns episcopi London terni* sermonem ad populum Imbnnlis, res... publktâ protesta tas est, quôrt mortem raarlyris neo manda vit, nee voliitt, uee perquîalviL.. (Malh. Paris., p. 150.)

( J 3 1 Ti,CàrnenK|ue suain nadam virgarum disciplina? suppouen». (Ibid.)

(14) Adtnmbâm martyria in crypté... (Script, rerum francic., t. XI1L |>* 183.)

UK) Uùil., L XVI.

i264 HISTOIRE DE 1

tm chargèrent chacun trois ou quatre coups sur les épaules du roi , eu disant ; « De même que Je Bé- « dompteur a été flagellé pour les péchés des » hommes , de même sois-le pour ton propre pé- *i clié (1), >i De la main des évêques la discipline passa dans celle des simples clercs , qui étaient en grand nombre , et la plupart Anglais de race (S}* Ces fils des serfs de la conquête imprimèrent les marques du fouet sur la chair du pclit-fils du conquérant, non sans éprouver une secrète joie, que semblent trahir quelques plaisanteries amères consignées dans les récits du temps (ÔJ ,

Maïs ni cette joie ni ce triomphe d’un moment ne pouvaient être d'aucun Fruit pour la population j anglaise 5 au contraire , cette population était prise pour dupe dans la scène d’hypocrisie que jouait devant eUe le roi de race angevine, Henry II , voyant se tourner contre lui la plus grande partie de ses sujets du continent, avait reconnu la nécessité de se rendre populaire auprès des Saxons, afin de gagner leur appui. Il pensa que quelques coups de discipline seraient peu de chose, s’il pouvait obtenir à ce prix les loyaux services que le bas peuple dT Angleterre avait autrefois rendus il son aïeul Henry Ier(4). En effet, depuis îe meurtre de Thomas Bedcet, Famour de ce nouveau martyr était devenu la passion, ou, pour mieux dire, la folie du peuple anglais* Le culte religieux dont on entourait la mémoire de l'archevêque avait affaibli et remplacé presque tous les souvenirs patriotiques* Aucune tradition d’indépendance nationale ne remportait sur la vive impression produite par ces neuf années pendant lesquelles un primat de race saxonne avait été l’objet des espérances, des vœnx et des entretiens de tout Saxon. Un témoignage éclatant de sympathie avec ce sentiment populaire éLait donc le meilleur appât que le roi pùt offrir alors aux Anglais d’origine pour les attirer à lui , et les rendre, selon les paroles d’un vieil historien, maniables sous le frein et îe h a mots (S) : voilà la véritable cause du pèlerinage de Henry II à la tombe de celui qu'il avait aimé d’abord comme son compagnon île plaisir, et qu’ensuite il avait haï mortellement comme son ennemi politique.

K Après avoir été ainsi fustigé de son plein gré,

(1) lctm ternos vel ipilnoa. fMaih. Paris. , p« Î3Û.) **.JI!e profiler peçcaia noslia , Utc propice propria... { Script, rerum francîc., L XIII, p* 318 J

(S) A ringulis virïs re%ïorii? quorum multitude magna convenerat... [maih. Paris., p. 130.)

(3) En relias annonas* * . En înandiias consuetudin^s elïam posl illa^qnai inter ilium et mariyrem f aérant (liste Dllonis malctia.(Vita li.Thoniœ quadriparL*,11b JV*cap,7.)

(4) Voyez livre VU*

tS En populo phaleras ! ( Henric* ïïunlingdon. EpisÉ. de contemplu mundi. )

LA CONQUÊTE

u dit la narration contemporaine, il persévéra dans U7i » ses oraisons auprès du saint martyr tout le jour « et toute la nuit, ne prit point de nourriture , ne « sortit pour aucun besoin ; maïs teî H était venu ,

« tel il resta, et ne laissa mettre sous ses genoux « aucun tapis ni rien de semblable (6), Après mati- « nés, il til le tour de l’église supérieure , pria de- « vaut tous les autels et toutes les reliques , puis « revint au caveau du saint* Le samedi, quand le h soleil fut levé, il demanda et entendit la messe;

■< puis , ayant hu de l’eau bénite du martyr el en « ayant rempli un flacon , il s’éloigna, joyeux, de « Cantcrbury (7)* »

Gel appareil de contrition eut un plein succès ; et ce fut avec enthousiasme que les bourgeois des villes et les serfs des campagnes entendirent prêcher dans les églises que le roi s’était réconcilié avec le bienheureux martyr par la pénitence et par les larmes (8). Il arriva, par hasard, dans le même temps, que Guillaume, roi d’Écosse, qui avait fait une incursion hostile sur le territoire anglais, fut vaincu et Fait prisonnier auprès d’Alnwick, dans le Northumberland (9). La population saxonne, passionnée pour l'honneur de saint Thomas, crut voir dans celle victoire un signe évident de la bienveillance et de la protection du martyr, et dès ce jour elle inclina vers le parti du vieux roi, que le saint paraissait favoriser* Par suite de cette impulsion superstitieuse, les Anglais indigènes s’enrôlèrent en foule sous la bannière royale, cl combattirent avec ardeur contre les complices de la révolte* Tout pauvres et méprisés qu’ils étaient, ils formaient la grande masse des habitants, et rien ne résiste à une pareille force lorsqu’elle se trouve organisée. Les opposants furent défaits dans toutes les provinces, leurs châteaux pris d’assaut, et un grand nombre de comtes cl de barons emmenés prisonniers* u On « en prit tarit, diL un contemporain, qu’on avait « peine à trouver assez de cordes pour tes lier, et if assez de prisons pour les enfermer (10), » Cette suite rapide de victoires arrêta le projet de descente en Angleterre formé par Henry le Jeune et par le comte de Flandre (11).

Mais sur le continent, où les populations sou- im mises au roi d’Angleterre n’a valent point pour l’An-

(ft) Sed ut veuiL, ita permanslt, non lapclem, non aliipild hujusmodl.*, ( Gm v. Dor obère, apud script, rmun francic., L XIII, p. 138.)

(7) ...Sanclâ martyris aquâ polalus , et ampullâ iasiomlus*., (Ibid.)

(8) Nobïîi martyre Thomfljam pïaealo.**(Girald. Cambr, apiul script, rerum francic., 1, Xi II, p. 212.)

(fl) liiid. Iücû ci lato, et p. 130.

(10) Capti sunt toi proceres , til vix vînclît fincLila, vis capti* carccrcs invcmmUtjr... (IbiiL, p. 5ï3.)

fin Ibid., p- 4S4.

DE L’ANGLETERRE. — LIVRE DIXIÈME

u 74 glnis Beckel d’affection nationale, les affaires de Henry II ne prospérèrent pas davantage après sa visite et sa flagellation au tombeau du martyr. Au contraire, les Poitevins et les Bretons se relevèrent alors de leur première défaite, et renouèrent plus étroitement leurs associations patriotiques, Eudes de Porrhoet, dont le roi tF Angleterre avait autrefois déshonoré la fille, et qu’ensuite il avait banni, revînt d'exil, et rallia de nouveau en Bretagne ceux que fatiguait là domination normande (T), Les mécontents firent plusieurs coups de main audacieux qui rendirent célèbre dans ce temps la témérité bretonne (2). En Aquitaine, le parti de Richard reprenait aussi courage, et de nouvelles troupes tFirisurgés se rassemblaient dans la partie moniueusc du Poitou et du Périgord, sous les mêmes chefs qui, peu d’années auparavant, s’étaient soulevés À rinstigation du roi de France (3). La haine du pouvoir étranger réunissait autour des seigneurs des châteaux les habitants des villes et des bourgs, hommes libres de corps et de biens ; car la servitude n’existait point au midi de la Loire comme au nord de ce fleuve (4), Des barons, des châtelains, des fils de châtelains sans patrimoine, suivirent aussi le même parti, par un motif moins pur, dans l’espoir de faire fortune à la guerre (35) . Ils commencèrent la campagne en s’attaquant aux riches abbés et aux évêques du pays, doul la plupart, suivant l’esprit de leur ordre, soutenaient la cause du pouvoir établi. Ils pillaient leurs domaines, ou, les arrêtant sur les routes, ils les enfermaient dans quelques châteaux pour les forcer à payer rançon (6). Parmi ces prisonniers se trouva l'archevêque de Bordeaux, qui, d’après les instructions papales, avait excommunié les ennemis de Henry le père en Aquitaine, comme L’archevêque de Rouen les excommuniait dans la Normandie, l’Anjou et la Bretagne (7).

A la tête des révoltés de la Guyenne figurait, moins par sa fortune et son rang que par son ardeur infatigable, Bertrand de Iîorn , seigneur de Haute- Fort, près de Përigueux, homme qui réunissait au plus haut degré toutes les qualités nécessaires pour jouer un grand rôle au moyen âge (8). Il était guerrier iat poète, avait un besoin excessif de mouvement et d’émotions ; et tout ce quil sentait en lui

(1) Tune repedavit Eu do de eiifio et crépit reçu perare lorrain suam... (Script, rerum francic., t. XIï, p. 565.) — Voyez livre VIII,

(3) Fiiifüiium temerilale,.. (Ach. SpÉcileg., L HI, p. 505.) 15) Script, forum fraude., L. XII, p*. 484.

{4j Ibid., L xvriï. p. 310.

(fy îniiirreïermit muIU vîri inopos... (|1>„ u XII, p. 4l8.i

(6) Arctiiepiscopl, episcopr, monachR eterlci, ubi [menu simt capîiintur,.. (Ibid.)

(7) Ibid.

(8) Chois dos Por&îcs originales des Troubadours, pu*

THIERRY'

d’activité, de talent et d’esprit, ri remployait aux affaires politiques. Mais celte agitation, en apparence vaine et turbulente, n’élait pas sans objet réd, sans liaison avec le bien du pays ou Bertrand de Boni était né. Cet homme extraordinaire semble avoir eu la conviction profonde que sa patrie, voisine des États des rois de France et d’Angleterre, ne pouvait échapper aux dangers qui la menaçaient toujours d’un côté ou de l’autre, que par la guerre entre ses deux ennemis» Telle en effet paraît avoir été la pensée qui présida, durant toute la vie de Bertrand, â ses actions et à sa conduite. « En tout « temps, dit son biographe provençal, il roulait u que le roi de France çt le roi d’Angleterre eussent « guerre ensemble, et si les rois avaient paix ou k trêve, alors il se peinait et se travaillait pour dca faire cette paix (9). « Par le même motif, Bertrand mit en usage Lotit ce qu’il avait d'adresse pour faire éclore et envenimer la querelle entre le roi d’Angleterre et ses fils; il fut Fun de ceux qui, s’emparant de F esprit du jeune Henry, éveillèrent son ambition et le poussèrent à la révolte ( 10). 11 prit ensuite un égal ascendant sur les auLres fils et mémo sur le père, toujours à leur détriment et au profit de F Aquitaine. C'est le témoignage que rend de lui son vieux biographe, avec Porgueil d’un homme du Midi, étalant la supériorité morale d’un de ses compatriotes sur les rois et les priuces du Nord ; Ü u était maître, toutes fois qu’il voulait, du roi Henry h d’Angleterre et de ses fils, et toujours voulait-il « qu’ils eussent la guerre ensemble, le père, et les « fils, et les frères, l’un avec l’autre (11). »

Ses efforts, couronnés d’un plein succès, lui acquirent une célébrité funeste auprès de ceux qui ne voyaient en lui qu’un conseiller de discordes domestiques, qu'un homme cherchant malicieusement, pour parler le langage mystique du siècle, à soulever Le sang contre la chair, à diviser le chef et les membres (12). C’est pour cette raison que le pacte italien, Dante Aligbieri, lui fait subir, dans son Enfer, un châtiment analogue à l’expression figu* rée par laquelle on désignait sa faute. « Je vis, et il « me semble encore le voir, un tronc sans tète « marcher vers nous, et sa tèLc coupée il la icnnii m d’une main par les cheveux, en guise de Jan-

hbé par M. Raynonard. Biographie, tome Yf p age, 76.

(9) .. . ....F s’il avian patz ,

treva, ades se peoava e spercassavadedesFar palz,., (Ibid.)

(10) Ibid.

(U) Setogner era tolas ves (pian se voila, del rei En rie tTEiïelaicira et de! fils de lui , mas toiz temps volia que ÎU agtif*«son guéri a epseme to paire e Ig fils e*l f faire rua a b r antre.

(12) Çaro desœvit in saitGuluem. (Script' rerum francic., r. XÏ1Î, p. 151.)

2GÛ HISTOIRE DE U

iiu « terne,,* Sache que je suis Bertrand de Born, 1(J3 tE celui qui donna au jeune roi de si mauvais c unit seiïs (1), » Mais Bertrand fit plus encore : il ne se contenta pas de donner au jeune Henry contre son père ces conseils que le pocte appelle mauvais; il lui en donna de semblables contre son frère Richard; et quand le jeune roi fnt mort, à Richard contre le vieux roi; puis enfin, quand ce dernier fut mort, a Richard contre te roi de France, et au roi de France contre Richard, Il ne sou (Trait pas qu’il y eût entre eux un instant de bon accord, et les animait Fun contre l'autre par des si r ventés , ou chants satiriques fort à la mode dans ec temps (2).

La poésie jouait alors un grand rùle dans les événements politiques des contrées situées au sud de la Loire, il tff avait pas une paix, une guerre, une révolte, une transaction diplomatique qui ne Fût annoncée, proclamée, louée ou blâmée en vers. Ces pièces de vers, souvent composées par les hommes mêmes qui avalent pris une part active aux affaires, étaient d’une énergie qu’on a peine à concevoir dans l’état de mollesse où est tombé l'ancien idiome de la Gaule méridionale, depuis que le dialecte français Ta remplacé comme langue littéraire (S), Les chants des trobadore^ ou poètes provençaux (4), toulousains, dauphinois, aquitains, poitevins et limousins, circulant rapidement de château en château et de ville en ville, faisaient à peu près, au douzième siècle, l’office de papiers publics dans le pays compris entre la tienne, l'Isère, les montagnes d’Auvergne et les deux mers, 11 n’y avait point encore dans ce pays d’inquisition religieuse; on y jugea U librement et ouvertement ce que, dans le reste de la Gaule, on osait a peiné examiner, L’influence de l’opinion publique et des passions populaires se Faisait sentir partout, dans les cloîtres des moines comme dans tes châteaux des barons ; et, pour en revenir au sujet de celle histoire, la dispute de Henry 11 et de ses fils remua d’une manière si vive les hommes de FAqui laine, qu'on retrouve l'empreinte de ces émotions dans

(î) Snppi cUM’ son Bcrtram dal Borüio, quelli Che diedi al re Giovanni i ma1 confort L

(InfWuoj «tUo XXVIII,)

(2) Toute pièce de poésie provençale qui traita U tin su]l t étranger à l'amour, s’appelait ùvventès, en vieux français servûJitols r comme étant d'un genre inférieur à la poésie amoureuse ou chevàle resq i/C.

(S) p oé* i es des Trouba d ou rs , pu blié es pa r M. Ra y non a fd , pasrinu

[4) Trobalre, dans les Cas obliques Irobador, trouvent', inventeur. La population d’autre Loire , suivant son système de grammaire et de prononciation , disait trouvère h tous les cas,

(u) Chron. Kicardi Piclavienata, aptid script, rentra frau de,. t. XLL p. 420.

CONQUÊTE

les écrits, ordinairement peu animés, des diront- im queurs en langue latine. L’un d’eux , habitant 1175 ignoré d’un monastère obscur, ne peut s’empêcher d’interrompre son réciL pour entonner, en prose poétique, le chant de guerre des partisans de Richard (35) :

« Réjouis- toi, pays lF Aquitaine, réjouis-loi, terre *t de Poitou ; car le sceptre du roi du nord s’éloiu gnc. Grâce à l'orgueil de ce roi, la trêve est enfin « rompue entre les royaumes de France eL d’An- « gleterre ; l’Angleterre est désolée, ci la Norman- « die est en deuil (6). Nous verrons venir à nous « le rot du sud avec sa grande armée, avec ses arcs „ et ses flèches. Malheur nu roi du nord, qui a osé u lever la lance contre le roi du sud, son seigneur; u car sa ruine approche, et les étrangers vont déu vorer sa terre (7), »

Après cette effusion de joie et de haine patriolique, railleur s’adresse à iléon orc, la seule personne de la famille dellenry II qui FiM vraiment clierc aux Aquitains, parce qu’elle était née parmi eux,

K Tu as été enlevée de ton pays et emmenée iï dans la terre étrangère (8), Élevée dans Fabonu dance et la délicaLesse, tu jouissais d’une liberté iï royale, tu vivais au sein des richesses, tu te ü plaisais aux jeux de tes femmes , â leurs chants , u au son de la guitare et du tambour ; et mainte- « nant lu le lamentes , lu pleures et te consumes « de chagrin (9), Reviens a tes villes, pauvre pri- « sonnière (10),..

it Ouest La cour? où sont tes jeunes compagnes?

« où sont tes conseillers? Les uns, traînés loin de k leur patrie, out subi une mort ignominieuse; u d’autres ont été privés delà vue ; d’autres , banii nis, errent eu différents lieux (11), Toi, tueries, u cl personne ne t’écoute ; car le roi du nord le i{ tient resserrée comme une ville qu’on assiège :

<t cric donc * ne te lasse point de crier; élève ta « voix comme la trompeLte , pour que tes fils t’en*

,t tendent ; car le jour approche où ils Le délivrait ront, où Lu reverras ton pays natal (13). «

[0) Exulta, Aquitanîa, jubila, PictaVîa, quia sceptrum pcgls aqntlouis recedel à te. (Chron. tlicardî Pklavlcnsis, apad seript, rifrura fronde,, L. XIL p. 42Q.)

(7,i Rcx verè aualri cum muilRudine gravi , cura areu et sajptii ingredietur, Yïe régi aquilouïs... [Ibid.)

(8 1 Translata es de lerrâ Lui et deducta ïn terrain guam ignoras ü. (Ibid.)

(gj Tu auLem çïollis et lenera regiâ liboHale fruebaffe.,- (Ibid.)

(Î0) lleveilere, captiva, revertere ad mitâtes tuas.,. (Ibid.)

fît) Ub) simt familiæ Luæ ? nh\ sont adolesccntul® luæ t u LA sont eonsiliani Lui 7 Àlïi de Lertâ suâ,„ (Ibid.)

(12) ...Obsldlùra posuit super Le rex aquiloms... clama , ne celles, quasi tuba exalla vocem tuara... (tbîd.)

DE L'ANGLETERRE. — LIVRE DIXIEME

À ces expressions d'amour pour lu fille des anciens chefs nationaux succèdent un cri de malédiction contre les villes qui , soit par choit , soit par nécessité , tenaient encore pour le roi de race étrangère, et des exhortations d'encouragement à celles de l'autre parti , qui ëtaienL menacées d'une attaque des troupes royales.

« Malheur aux traîtres qui sont en Aquitaine; ti car le jour du châtiment est proche (1). La Roit clielte redoute ce jour ; elle comble scs fossés; t( elle se fait ceindre de tous côtés par la mer ; et n le R ru il de ce grand travail va jusqu'au delà des a monts (£), Fuyez devant Richard , duc d’Àqui- (i taine, vous qui habitez ce rivage; car il renveru sera les glorieux , il brisera les chars ei ceux qui « les montent , H anéantira , depuis ïc plus grand k jusqu'au plus petit, tous ceux qui lui refuseront ü Fenlréô de la Saïulonge (3)* Malheur à ceux qui *1 vont au roi du nord pour lui demander du se- « cours! malheur à vous, riches de La Rochelle , « qui vous confiez dans vos richesses! le jour u viendra où il n'y aura pas de fuite pour vous , où *i la fui le ne vous sauvera pas , où la ronce , au lieu it d'or , meublera vos maisons , où l’ortie croîtra te sur vos murailles (4).

«t Et toi , citadelle maritime , dont les bastions u sont élevés et solides , les fils de l'étranger vien- « dront jusqu'à toi; mais bientôt ils s'enfuiront « tous vers leurs pays, en désordre et couverts de « boute (S). Ne fépouvante point de leurs menaces, « élève hardiment ton front contre le nord , tiens- « loi sur tes gardes , appuie le pied sur les reiranh chements , appelle tes voisins pour qu'ils viennent « en foreeà ton secours (6); range en cercle autour " de tes flancs tous ceux qui habitent dans ton

sein et qui labourent ton territoire , depuis la n frontière du sud jusqu’au golfe où retentit TO- « céan (7). »

Les succès de la cause royale en Angleterre permirent bientôt à Henry 11 de repasser le détroit avec ses fidèles brabançons et un corps de Gallois mercenaires, moins disciplinés que les Brabançons ,

(1) Væ perjurte genti qnæ terrain Àqui lamie inliahilal , festins t namque theg... ( Script, renini Fraoric. , l. XU , jj* 430 O

(2) Tirocbit ergn Rupelta... (Ibid.)

(3) 0 i fugite à faeîè Richard! Àquitanorum duris... ipse enîm èuhvertet glorïosoe tenve , delebit currus et ascensores eortitû,,, (Ibid-)

(4) VtD vobis qui opulent i eslts in Uupcliâ, qui confidiiis iu cl ivit iis veslris... [thkL. p. 421.)

(5} ...Fitii alieni ventant usque ad te ,sed pu (loris ignoniiniA coopcrlt üinguli ad lorrain sttam ftjgtant. (tbkl.)

(0) ...Erige faeiem luant , contra Faclem aqtiilüms , sla super cuftiodfam luaai , et pane gradtam super munilioncm tuam... (Ibid.)

mais plus impétueux , et disposés , par la haine même qu'ils portaient au roi , à faire une guerre furieuse à ses fils (S). Ces hommes , habiles dans l'art des embuscades militaires et de la guerre de parti dans les bois et dans les marais * furent employés en Normandie à intercepter les convois et les vivres de l'armée française, qui alors assiégeait Rouen (9), Ils y réussirent si bien, à force d’activité et d'adresse , que cette grande armée , craignant la famine, leva subitement le siège et se retira (10). Sa retraite donna au roi Henry l'avant âge de Y offensive. IL reprit pied à pied tout te territoire que ses ennemis avaient occupé durant son absence; et les Français, fatigués encore une fois des dépenses énormes qu'ils avaient faites inutilement , déclarèrent de nouveau à Henry le Jeune cl à son frère Geoffroy qu'on ne pouvait plus les aider , et que , s'ils désespéraient de soutenir seuls la guerre contre leur père, ils eussent à se réconcilier avec lui (11). Henry le Jeune et Geoffroy , dont la puissance était peu de chose sans un secours étranger, furent contraints d'obéir. Ils se laissèrent mener à une entrevue des deux rois, où on leur fit faire diplomatiquement des protestations de repentir et de tendresse filiale.

L’on convint d'une trêve qui devait donner au roi d’Angleterre le temps d'aller en Poitou obliger, par la force, son fils Richard à se soumettre comme les deux autres (12). Le roi de France jura de ne pins fournir à Rie lui rd aucune espèce de secours, el imposa le même serment au deux autres frères, Henry et Geoffroy (13). Richard fut indigné en apprenant que ses frères et son allié venaient de faire une trêve et l'en avaient exclu. Mais, incapable de résister seul à toutes les forces du roi d'Angleterre , il retourna vers lui, implora son pardon , rendît les villes qu’il avait fortifiées , et , quiLLanl le Poitou , suivit son père sur la frontière de l' Anjou et de la France, où se tint un congrès général ou un parlement pour la paix (14). Là fut rédigé, sous forme de traité politique, l'acte de réconciliation entre le roi d'Angleterre et ses trois fils. Plaçant leurs mains

(7 J Pone in gyrum circà la tus luum cm nés domesticos luosqtU terra m luam mcolunt, (Script, mum fraude., t. Xlï , p. 42L)

(S) Roger, de Hoved., p.540.

(9) Misil Waitenses suos ultrà Sequanara ad nemora cxploraada... (Script* rcr ma fraude-, t. Xllt, p. 1 GO.)

(10) Ibid, et p. 48 î.

(11) Ibid., p. IGD.— Ludmieus rex Francorum sumpUbns lEEiliosis affectas quos pro trge Anglomm jtivcne impeuderat... (Mal h, Paris-, p. 1 3 1 . >

(12) Script, rerum Franck-. i. XIII, p. tGfb

(13) Et ipsi Mfavemût qtidd nemo et parte eorum auxilinm facerent prædielo Richardo,.. (Ibid., p. 1GL)

(14; Thid.

2e>8 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE

im dans celles de leur père, ils lui prêtèrent le serment d'h o minage-lige, forme ordinaire de tout pacte d’alliance entre deux hommes de puissance inégale , et tellement solennelle dans ce siècle quelle établissait entre les contractants des liens réputés pins inviolables que ceux du sang (1)* Les historiens de l’époque ont soin de faire observer que , si les fils de Henry il s'avouèrent alors ses hommes et lui promirent allégeance, ce fut pour dler de son esprit tout soupçon défavorable sur la sincérité de leur retour (2).

Cette réconciliation des princes angevins fut un événement funeste pour les diverses populations qui avaient pris part a leurs querelles. Les trois fils, au nom de qui elles s'étaient insurgées* tinrent leur serment d’hommage en livrant ces populations à la vengeance de leur père , et eux-mêmes se chargèrent de f accomplir (3). Richard, surtout, plus impérieux et plus dur que ses frères , fit tout le mal qu’il put à ses anciens ailles du Poitou : ceux-ci , réduits au désespoir, maintinrent contre lui la ligue nationale à la tête de laquelle ils Pavaient autrefois placé, elle pressèrent tellement, que le roi fut obligé de lui envoyer de grandes forces, et d’aller en personne ù son secours. L'effervescence des habitants de P Aquitaine s'accrut avec le danger. D’un bout è Patltrê de ce vaste pays éclata une guerre bien plus véritablement patriotique que in f première , parce qu’elle se [faisait contre la famille tout entière des princes étrangers ; mais, par cette raison même, le succès devait en être plus douteux et les difficultés htg plus grandes (4). Durant près de deux années , les ,ns princes angevins et les barons d'Aquitaine se livrèrent bataille sur bataille, depuis Limoges jusqu’au pied des Pyrénées , à Taiflebourg , à Angoulènie, à Agen, à Dax, à Bayonne. Toutes les villes qui avaient suivi le parti des fils du roi furent occupées militairement par les troupes de Richard , et accablées iPimpùts en punition de leur révolte (a).

SoiL par politique, soit par conscience, Henry le Jeune ne prit aucune part à cette guerre odieuse et déloyale ; il conserva même quelques liaisons d’amitié avec plusieurs des hommes qui autrefois

(I) >6và coritri ingraios cl suspecte») filins cauteld prtidenter esactâ , et salemniter præUfto hominio... (GuitL Ncubrig, apud script. rerunï Francic., t; XIII, p. HS, )

(9) Ad omnem sînifitràm suspicioaem peuîiüg amovendam , homagium atquc liaaniiam pair! suo faccrc modia omnibus matituerunt,.. (Ibîd.,p, 198.)

$)' Et mtdla grava mina eis intulit. ( Ibid. , p. Î7f3, ) — Ci Stella ver 6 multorum pasBirn e versa suot... (Math* Paris,, p* 91.) — Ricard ut casteïla Pïclavh» snbvcrsit, et Gnntrjdtis easEetla Diilauni® , et milita mnla intutil bominshus patries IIHÎÉ'Î , qui contra paUem atmm lenucrunL lemporc guéri ®. (SeripL rerum Francic., I. XI 11, p* 103.)

(4) Ibid., p, 104.

avaient suivi son parti et celui de ses frères. Ainsi ï ives il ne perdit point sa popularité dans les provinces insJ du midi 5 et celte circonstance fut pour la famille de Henry II nu nouveau germe de discorde , que l'habile et infatigable Bertrand de Boni travailla de ions scs soins a faire éclore. Il s’attacha plus que jamais au jeune roi, sur lequel il reprit tout I ascendant d'un homme à volonté ferme. De celte liaison résulta bientôt une seconde ligue foncée contre Richard par les vicomtes de Vcnladour, de Limoges, deTurenne, le comte de Périgord* les seigneurs de MontforL et de Gordon et les bourgeois du pays, sous les auspices de Henry le Jeune et du roi de France (G). Suivant sa politique ordinaire, ce roi ne prit que des engagements vagues envers les confédérés m7 mais Henry le Jeune leur fit des promesses positives ; et Bertrand de Born, 1 Ame de cette confédération, ta proclama par une pièce de vers destinée, dit son biographe, â affermir ses amis dans leur commune résolution (7).

Ainsi la guerre recommença en Poitou entre le roi Henry II et le comte Richard* Mais, dès les premières hostilités , Henry le Jeune, manquant à sa parole, ouvrît l'oreille à des propositions d’accommodement avec sou frère, et pour une somme d argent et une pension annuelle , consentît à s’éloigner ino du pays et a délaisser les insurgés (8). Sans plus s’inquiéter d'eux ni de leur sort. U alla daus les cours étrangères , en France, en Provence et en Lombardie, dépenser te prix de sa trahison , et se faire, partout où il séjournait, un grand renom de magnificence et de chevalerie, brillant dans les joutes guerrières, dont la mode commençait à se répandre, tournoyant? se sou las saut H dormant? comme dit un ancien historien (B).

U passa ainsi pins de deux années, pendant lesquelles les barons du Poitou, de rAngpumois cl nus du Périgord, qui s'étaient conjurés sous ses auspices, eurent à soutenir une rude guerre de la part du comte de Poitiers. Leurs bourgs et leurs châteaux furent assiégés ci leurs terres dévastées par Pin rend te (10)* Parmi les villes attaquées. Taillebourg se rendît la dernière, cq lorsque tous tes bats) Roger, de HôVetL, p. 500-582, — Script, rcrum franchi., t. XIIT,p. 105-107.

(0) ET veseont de Yen ta dora , eT vettont, de Comborn... se jurerai) ab le comte de Péfregori et ah lo$ berges dTiqucl- Iss enconlradas. (Poésies des Troubadours, t. V. p. 53.)

[7) Par assegurar intas las gens dTiquella encoatrada per losaeramen fl,,e ht avian Faïcii contra En. ftfôUart. (Ibid.)

(8) IbïtL— Math, Paris. p,05,

{9} Si sojornava, torotava, e doraiia, e soSasaava... t Poésies des Trouha Jours, l. V, p. SÜ.)

110) lhui.,p. 87,— Maib. Paris. 5 p, 95, — Script, renun fraocic. , t . XI II , p, 200 ei suiv.

H7B rons se furent soumis â Richard, Bertrand de Boni iJ8, résista encore seul, dans son château de Haute- Fort (1)* Au milieu de la fatigue et des peines que lui donnait cette résistance désespérée, il conservait assez de liberté d’esprit pour composer des vers sur sa propre situation , cl des satires sur îa lâcheté du prince qui passait en amusements les jours que scs anciens amis passaient en guerre et en souffrances :

« Puisque le seigneur Henry n'a plus de terre,

« puisqu'il n'en veut plus avoir, qu'il soit makilcit nant le roi des lâches,

ii Car lâche est celui qui vit aux gages et sous la h livrée d'un autre. Roi couronné, qui prend solde it d'autrui , ressemble mal aux preux du temps « passé; puisqu’il a trompé les Poitevins, et leur h a menti, qu’il ne compte pins être aimé d’eux (&).3i nas Henry le Jeune fut sensible a ces réprimandes, lorsque, rassasié du plaisir d’être cité comme prodique et chevalercuæ , il tourna de nouveau ses regards vers des avantages plus solides de pouvoir et de richesse territoriale. Il revint alors auprès de son père , et se mil à plaider la cause des habitants du Poitou, que Richard accablait, disait-il, de vexations injustes et d’une domina lion tyrannique (3), Il alla jusqu’à reprocher au roi de ne point les protéger, comme il le devait, lui qui était leur défenseur naturel (4). Il accompagna ces plaintes de réclamations personnelles, demandant de nouveau la Normandie, ou quelque autre terre où il pût séjourner , d'une manière digne de lui , avec sa femme, et qui lui servit à payer les gages de ses chevaliers et de ses sergents (3), Henry 11 refusa d’abord cette demande avec fermeté, et contraignit meme le jeune homme à jurer que dorénavant il ne réclamerait rien de plus que cent livres angevines par jour pour sa dépense, et clî\ livres de la même monnaie pour la dépense de son épouse (G). Mate les choses ne restèrent pas longtemps à ce point ; Henry le Jeune renouvela ses doléances , et le roi, y cédant cette fois, ordonna à scs deux autres fils de prêter à leur aîné le scnneul d’hommage pour les comtés de Poitou et de Bretagne (7). Geoffroy y

(t) Malh. Pari»., p. 05 et script» rcrum francic», t. XIII, p. SOI.)

(2) Pus en En rîc» terra non tenni manda Sia rèy dois Malvatz.

Que Mal valu l’ai qtian ai s si viu à randa...

pus en Poil an j \ or ment et (Or truanda îXtïii y er niais lant smaiz.

iPoàfW ^fÎL-rTrouhiîdoiif*, U V, ju (oj Pîclavïensîbas von Sens iu aux ilium qiios Ricard us twdéhilis Vesslionibu» et violenta dominai ione premeh:it... (Script; reçu tu lïancic., t, XÎJ, p. 558.)

(-t) Ait que m Loltioücin ÀquUaaiss regionîs spécial e nt>-

consentit ; mais Richard le refusa nettement , et , us 2 pour signe de sa volonté ferme de résister à un pareil ordre, il mit en état de défense toutes ses villes et scs châteaux (S).

Henry le Jeune et Geoffroy, son vassal, marché- im vmi alors contre loi , de Paveu de leur père ; et à leur entrée en Aquitaine , le pays s'insurgea de nouveau contre Richard» Des confédérations des villes et des barons se renouèrent, cl le roi de France se déclara Va Nié du jeune roi et des Aquitains (9). Henry il, alarmé de la tournure grave que prenait subitement celle querelle de famille, voulut rappeler scs deux fils, mais ils lui désobéirent, et persistèrent à guerroyer contre le troisième. Obligé alors de prendre un parti décisif , sous peine de voir triompher l'indépendance du Poitou et les prétentions ambitieuses du roi de France, il joignît scs forces â celles de Richard , et alla en personne mettre le siège devant Limoges , qui avait ouvert ses portes au jeune Henry et à Geoffroy (10). Ainsi la guerre domestique recommença sous un nouvel aspect. Ce u étaient plus les trois fils ligués ensemble contre le père , mais Fai né et le plus jeune combattant contre F autre fils uni au père.

Ces historiens du midi, témoins oculaires de ces . événements, paraissent avoir compris la part active qu’y prenaient les populations dont le pays en fut le t liât ré , et quels intérêts nationaux étaient en jeu . dans ces rivalités toutes personnelles en apparence, Les historiens du nord, au contraire, n’y voient que la guerre contre nature du père avec les fils, et des frères entre eux, sous îlnftuence d’une mauvaise destinée qui pesait sur la race des Vlanleg en est, en expiation de quelque grand crime. Plusieurs contes sinistres, sur l’origine de cette famille* passaient de bouche en bouche. On disait qu'Éléonorc ti’Aqui laine avait eu à la cotir de France des liaisons d’amour avec Geoffroy d’Anjou, le père de son mari actuel , et que ce même Geoffroy avait épousé la fille de Henry 1er, du vi vant de Fempereur, son mari ; ce qui , dans 1rs idées de l’époque, était unesorLe de sacrilège ( H). Enfin, on racontait d’une ancienne comtesse d'Anjou , aïeule du père de

verat. (Scrîptores rerum francicarum. tome XIJ. p. 58S.)

0) Et nndè ipse iniHlilms eL scrviciHibus sais servira sua solvere passer. . (Rogefc «Je Hoved.. p. G 16.) iG Ibid.

(7} Ibid., p. 618. — Math. Paris., p. 141.

(S) Ibidem.

pü) Comité» el baronesPîetavi© âdbærenlct ei . niutia dauuia feceruot comili Rithardo... (Roger, de Hov. , p.618.)

(10) Ven il et ohsedlt caslolîum de Limoge», quod pan lo atUè tmliUim fuerat régi ii lia auo... (Ihidq (H) Gaifritfp» Elianoram cognoverat dion régis Fraodæ sfinesealus esset... (.loh, Brompton. , apud script, rc ru m fraude., t» XilL p. 215»)

im Henry If, que son mari, ayant remarqué avec effroi qu’elle allait rarement à l'église, et qu’elle en sortait toujours à la secrète de la messe, s’avisa de l’y faire retenir de force par quatre écuyers $ mats qu’a l'instant de la consécration , la comtesse, jetant le manteau par lequel on la tenait, s’était envolée par une fenêtre, et n’avait jamais reparu (1), Richard de l'oiliers, selon un contemporain, avait coutume de rapporter celte aventure, et de dire à ce propos :

« Est-il étonnant que, sortis d’une telle souche ,

« nous vivions mal les uns avec les autres? Ce qui f provient du diable doit retourner au diable [2). » Un mois apres le renouvellement des hostilités, Henry le Jeune, soit par appréhension des suites de Ja lutte inégale où il venait de s’engager contre son père et le plus puissant de scs frères, soit par un nouveau retour de tendresse filiale, abandonna encore une Fois les Poitevins, U se rendit au camp de Henry 11,1m révéla tous les secrets de la confédération formée contre Richard, et le pria de s’interposer comme médiateur entre son frère et lut (3), La main posée sur L'Évangile, Ü jura solennellement que, durant toute sa vie, il ne se séparerait point de Henry, roi d’Angleterre, et lui garderait fëauté , comme à son père ci a son seigneur (4)* Ce soudain changement de conduite et de parti ne fut pas imité par Geoffroy, qui , plus opiniâtre , ou plus loyal envers les Aquitains révoilés , demeura avec eux , et continua la guerre (15). Des messagers vinrent alors le trouver de la part du vieux roi, et le pressèrent de tneLLre fin à un débat qui n’était avantageux qu’aux ennemis communs de sa famille. Entre autres envoyés, vint un clerc normand qui, tenant ime croix ù la main, supplia le comte Geoffroy d’épargner le sang des chrétiens, et de ne point imiter le crime d’Àbsalon. — u Quoi ï tu voudrais, lui répondît le « jeune homme, que je me dessaisisse de mou droit « de naissance (0)? — A 0k n ne plaise, monsel- ■i gneur, répliqua h prêtre, je ne veux fieu à votre « détriment, — Tu ne comprends pas mes paro- « les, dit alors le comte de Bretagne; il est dans ü la destinée de notre famille que nous ne nous “ aimions pas l’un Tau Ire. C'est là notre héritage,

( J ) Per feu es l ra m eede s î æ evota Y i t neç iteq uà m a pp ani il..*

{ J o- Brumpton. , apud script. rtrui» Franck, , l. XIU ,

(2) Islud Ricardus re ferre sotabat 5 asserens non esse mtrandum st de tait généré procédantes, aese imiLuo infestent, ianquàm de diabolo ventantes et ad diabolum Iranseuntes.,,

(J bOJ.)

fô) Roger, de liuvcd,, p. Ô10,

■îj ...Henrico régi Auçliæ aient paui suo et domino fldeliiaîem se ry a Lu mm.., (Ibid.)

$ Mdw

FO} Nunquid venîsti . exhœredare me de tneojure native?

'J u. Bromptou*, apmJ script» rerum franc», t, Xltl, p, 215,)

LA CONQUÊTE

n et aucun de nous n’y renoncera jamais (7). » n&a Malgré ses trahisons réitérées envers les barons d’Aquitaine, le jeune Henry, homme d’un esprit flottant et incapable d’une décision ferme, conservait encore des liaisons personnelles avec plusieurs des conjurés , et surtout avec Bertrand de Boni, 11 entreprît de jouer le rôle de médiateur entre eux et son frère Richard , se flattant de l’espoir chimérique d’arranger la querelle nationale, en même temps que la querelle de famille {8). Dans cette vue, il lit plusieurs démarches auprès des chefs de ïa ligue du Poitou, maïs ne reçut d’eux que des réponses Aères et nullement pacifiques (fl). Pour dernière tentative, il leur proposa une conférence à Limoges * offrant de s’y rendre de son cêlé, avec son père , accompagné de peu de monde , pour écarter toute défiance (10)* La ville de Limoges était alors assiégée par le roi d’Angleterre ; on ne sait si les confédérés consentirent formellement à laisser entrer leur ennemi, ou si le jeune homme, empressé de se faire valoir, promit en leur nom plus qu'il ne devait. Quoi qu’il en soit, lorsque Henry 11 arriva devant les portes de la ville , il les trouva fermées , et reçut du haut des remparts une volée de flèches, dont l’une perça son pourpoint et l’autre blessa un de ses chevaliers à cûté de lui (II), Celte aventure passa pour une méprise, et, à la suite d’une nouvelle explication avec les chefs des insurgés, il fut convenu que le roi entrerait librement dans Limoges, pour y parlementer avec son fils Geoffroy. Ms se réunirent en effet sur la grande place du marché \ mais, pendant l’entrevue, les Aquitains qui formaient la garnison du château, ne pouvant voir de sangfroid s’entamer des négociations qui devaient ruiner tous leurs projets d’indépendance, tirèrent de loin sur le vieux roi, qu’ils reconnurent à ses vêtements et à la bannière qu’on portait près de lui (12), Vu des carreaux d’arbalète lancés du haut de la citadelle traversa F oreille de son cheval (15). Les larmes lui vinrent aux yeux ; il fil ramasser la flèche, et îa présentant à Geoffroy : « Parle, mon fils, lui dit-il,

« que L’a fait ton malheureux père, pour mériter « que tu fasses de lui un hui pour tes archers {14}? »

(7) IN on if noria hoc notas naturaîîtcr fore proprinm cl ab a lavis Ittfériiim ni oemo noBtrûm allerum dilîgat.

(Joh. Bïomplon., apud script. rerum fmcie., i, XJ II , p. 215»)

(8) Uuçcr, dü Hovcd,, p. 019,

(0} Script, rerum Franck. , 1,,XT1L

(10) Cura paucis.». {Roger, do Hoved,, p. (310.)

(tl)iu cum miseruoL sagitta*, et tunicaïe ojtis perfôravorutH, et quenùlaùi miiitem suumcoràtn oculïs ejus vulnerârunt..- (IbftL)

(ï2j Castelli satellites sagitta» direxcnmU ( Ibid. )

(15) Jliid. — Script, rerum Franck., I, XYUL p, 704.

(I4j ...Ferrum sagîUfB offerens cum si n gui Lu * pieu us la-

DE L'ANGLETERRE. - LIVRE DIXIÈME

lias Quels que fussent les torts de Geoffroy envers son père, il n’était point coupable dans celle circonstance ; car les archers qui avaient pris le roi d'Angleterre pour but n'étaient point soldats à gages mais alliés volontaires de son fils* Les écrivains du nord lui reprochent de ne les avoir point recherchés et punis (!}; mais il n'avait pas sur eux un pareil droit ; et, puisqu'il avait lié sa cause à leur inimitié nationale, il fallait que , bon gré mal gré, il en subit toutes les conséquences* Henry le Jeune, piqué de voir ses efforts échouer contre l'opiniâtreté des Aquitains, déclara qu'ils étaient tous d’obstinés rebelles , et que de sa vie il n'aurait plus ni paix ni trêve avec eux, et serait fidèle à son père, en' tout temps et en tout lieu {2)* Pour signe de cette soumission, il remit à la garde du roi son cheval et ses armes , et demeura plusieurs jours auprès de lui, dans F apparence de l'amitié la plus intime (5)*

Mats par une sorte de fatalité dans la vie du fils aîné de Henry il, e'éLaït toujours au moment même où il faisait à un parti les plus grandes protestations de dévouement , qu’il était le plus près de s'en séparer et de s’engager dans te parti contraire. Après avoir, selon les paroles d’un historien du temps, mangé a la même table que son père et mis sa main au même plat (4), il le quitta subitement, se lia de nouveau à ses adversaires , et partit pour le Dorât, ville dos marches de Poitou, ou était Je grand quartier des insurgés (3). Il y mangea avec eux à la même table , comme il avait fait avec le roi , leur jura pareillement loyauté envers et contre tous, et, peu de jours après, il les abandonna pour retourner à l'autre camp (lî). Il y eut alors de nouvelles scènes de tendresse entre le père et le fils ; celui-ci crut acquitter sa conscience en priant le vieux roi d’ètre miséricordieux envers les révoltés (7). 11 promit témérairement , en leur nom , In reddition du château de Limoges , et annonça qu'il suffirait d’envoyer des parlementaires à la garnison, pour recevoir ses serments et des otages (8). Mais il n’en fut pas ainsi, et ceux qui vinrent de la part du roi

crymts ait : * 0 fiii, si înMîx ego pater unquSm à te filio rncE'ui sa^iUjri edïctlD,*.* (Sc. rer. franc., L ~S.\ Ml, p. 704,)

(1 j Qucmï fil ii cj us Gaufridus et Henricus non vindicârimt, . (Rouer, cle IJoved ,, p. 019.)

(2) Eos proraù» Enobcdientce assernit et rebelles , quare eis prorsùa reliciis , ad pairis scrvhtum revertebatur.*. (Ihid.)

(3) Kl patri arma sua et equum traduit L conservanda , et sic cum patte oliqitol dielms.., (Ibid.)

(4) Verûro cûm in eftdem nieusâ cum paire comedUset ; in codent catlnû manum înllnxîÿseb*. (Ibid*)

(5) So ïterüm cum pairia soi ini miels aacramenlo obligevit, ci profectus est Doratum.*. (Ibid,)

(.0) Ibidem*

(7) S u pp I icav i t ci u L m is e rïOOfdl te r âge ret,., (1 bî d , )

(S) Ad accïpîendos obsides... (IhicL)

d'Angleterre furent presque tous tués par les Aqui- no tains (9). D’autres qu'on envoya en même temps aux quartiers de Geoffroy, pour négocier avec lui, furent attaqués à coups d'épée, eu sa présence et sous ses yeux ; deux furent tués, le troisième blessé grièvement, et le quatrième jeté dans l'eau, du haut d'un pont (10), C'est ainsi que l’esprit national, sévèrement ci cruellement inflexible, se jouait des espérances des princes et de leurs projets de réconciliation .

Très-peu de temps après ces événements, Henry H reçut un message qui lui annonçait que son fils aîné, tombé dangereusement malade à Château - Martel, près de Limoges , demandait à le voir (11)*

Le roi, ayant l’esprit encore frappé de ce qui venait d'arriver a ses gens . et de ce qui lui était arrivé a lui-même dans les deux conférences de Limoges, soupçonna quelque embûche de la part des insurgés : il craignit, dit un auteur du temps, la scélératesse de ces conspirateurs (12), et, malgré les assurances du messager, n’alla point à Château-Martel,

Mais bientôt nn second envoyé vint lui apprendre que son fils Henry étaiL mort, le onzième jour du mors de juin, dans sa vingt-septième année (13). Le jeune homme, a ses derniers moments , avait donné de grandes marques de contrition et de repentir; il avait voulu être traîné avec une corde hors de son lit, et placé sur des sacs remplis de cendre (14). Cette perte imprévue causa au roi une vive affliction et augmenta sa colère contre les Aquitains, sur la perfidie desquels il rejetait le sentiment de timidité qui l'avait retenu loin de son fils mourant (13). Geoffroy lui-même , touché du deuil de son père , revint alors auprès de lui, et abandonna ses alliés, qui dès lors se trouvèrent seuls en face de la famille dont les divisions avaient fait leur force (16)* Le lendemain des funérailles de Henry le Jeune, le roi d'Angleterre attaqua vivement d’assaut la ville et la forteresse de Limoges; ii s’en empara , ainsi que des châteaux de plusieurs des confédérés, qu'il détruisit de fond en comble (17). 11 poursuivit Bertrand

(0) Oui ferè omnes a b eis qui Lradcrc dehebant infeeti s unt.., (Roger. 4e HoVCCL, p. Cl 9.)

(ÎOjDe punie ïn aquam projectus ipao Gaub ido pvæseiUe.

I bitb, p. G20.)

(11) Ibid.

(12) Non me sîfoi Lutwn nequtasimis conqjiratorJbus sfi credere.., ( Gmil. Neubrfg. apud acrijib rerum francic. , t. XV ML p.31 0

(13) Roger, de Hoved*, p. C2I-G2S*

(14) Trahi le nje à leolG per hune funem, et impomle me leclo il h cinereo.,. (Ibid*)

(15) Prævalenle forraidine... ( Scrîpl* rerum francie. ,

L, XVI M* p, S.)

(10) Ibidem*

(17) Non rehoquena îapidem super Lapidern--* (Roger, de Hoved, , p. R21-02B..1

£72 HISTOIRE DK LA CONQUÊTE

1 ^ fie Boni avec plus d'acharnement encore que tous iiM les autres; u car il croyait, dit un ancien récit, que « toute la guerre que le jeune roi n son fils, J ni « avait faiLc, Bertrand la lui avait fait faire; et pour n cela il vint devant Haute-fort pour le prendre et « le ruiner (4-). »

Le château de Haute-Fort ne tint pas longtemps contre toutes les forces du roi, unies à celles de ses deux fils, Richard et Geoffroy de Bretagne, Forcé de se rendre à merci, Bertrand de Born fut mené à la tente de son ennemi, qui, avant de prononcer Barré t du vainqueur contre le vaincu, voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en traitant avec dérision l’homme qui s’était fait craindre de Jüi et s'était vanté de ne pas le craindre, u Bertrand , lui dit-il, vous qui prétendiez n’avoir « en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, « sachez que voici une occasion où le tout ne vous « ferait pas faute (2), — Seigneur, répondit l'homme « du midi avec l’assurance habituelle que lui donk naît le scnLîment de sa supériorité d'esprit, il est tf vrai que j’ai dit cela, et j’ai dit la vérité,— Et moi,

« je crois, dit le roi, que votre sens vous a failli (5). « — Qui , seigneur , répliqua Bertrand d’un ton « grave, il m’a failli le jour où le vaillant roi, votre “ fils, est mort ; ce jour-lù j’ai perdu ïc sens et la « raison (4), » Au nom de son fils, qu’il ne s’attendait nullement à entendre prononcer , le roi d’Angleterre fondit en larmes, et s’évanouit. Quand il revint à lui , $! était tout changé ; ses projets de vengeance avaient disparu , et il ne voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir, que l’ancien ami du fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers et de l’arrêt de mort ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s’attendre: uSire Bertrand,

« sire Bertrand, lui dît-il, c’est à bon droit que vous avez perdu le sens pour mon fils ; car il vous « voulait du bien plus qu'à homme qui fût au « monde ; et moi, pour l’anipur de lui, je vous « donne la vie, votre avoir, et votre château (1>). Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et *« vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les « dommages que vous avez reçus, »

Le malheur qui venait de frapper la famille de

(!) ,„Car cl crezîa qüe tôla la g i terra quel rcîa joves , 503 fil ht, l’a via Faieha, qu'en Dertrans la agues fai ta far,,, (Poésies des Troubadours, colle cl km de M. Raynonard , l. V,

(3; ...Mus sapcfcatz qu’ara vos besogna lien lolz. (Ibid, i

ii,sr.)

(5) «-Ko cie bon qiî’eï vos sia aras faillît*»,, (Ibid.)

(4) ...En pardi lu sen , cT saber et la connoissensà. , . (Ibid,)

(5) En BerLraos , en Bcrtrans , vos avetz ben drcoh cl es ben razos , si vos avelz perdu I lo seu per mon fil I qu’el vos | volia me ils que ad hom dcl mou... ( Ibid,)

Henry II réconcilia non -seulement les fils et le père, um mais encore le père et la mère , ce qui était plus difficile d’après le genre d’inimitié qui existait entre eux (fi), La tradition vulgaire accuse Êléonore d'avoir fait périr par le poison une des maîtresses de sou mari , fille d’un baron anglo-normand, et nommée Rosamonde ou llosemonde. Il y euL entre les deux époux un retour de bonne intelligence, et la reine d'Angleterre, après un emprisonnement de dix années, fut rendue à liber Lé, En sa présence, la paix de la famille fut solennellement jurée et confirmée par écrit et par serment, comme dit un historien du siècle, entre le roi Henry et ses fils Richard, Geoffroy et Jean, dont le dernier, jusqu'alors, s’élail trouvé trop jeune pour jouer un rôle dans les intrigues de ses frères (T), Les chagrins continuels que les révoltes tles autres avaient causés au roi l’avaient conduit à reporter sur Jean sa plus grande affection; et celte préférence même avait contribué à aigrir les trois aines, et à rendre courts les instants de concorde (8). Après quelques m mois de bonne intelligence, la paix fut de nouveau troublée par l'ambition de Geoffroy, il demanda le comté d'Anjou, pour le joindre à son duché de Bretagne, et, ayant essuyé un refus, il passa en France, où, eu attendant peut-être l’occasion de recommencer la guerre, il se livra aux amusements de la cour <8), Renversé de cheval dans un tournoi, il fut foulé sous les pieds des chevaux des autres combattanta, et mourut de ses blessures (10). Après sa mort , ce fut le tour du comte Richard de renouer amitié avec le roi de France, contre la volonté de son père (11)*

La couronne de France venait d’échoir à PLi- m lippe, deuxième du nom, jeune homme qui affectait pour Richard encore plus d’amitié que son père Louis Y II n'en avait témoigné à Henry le Jeune, u Chaque jour, dit un historien du temps, ils man- <t geaient à la même table et au même plat, et, la « nuit, ils couchaient dans le même lit (12). » Celle uss grande amitié déplaisait au roi d’ Angleterre, et l'iu- ^ quittait pour l'avenir. Il envoya en France de nombreux messages pour rappeler son fils auprès de ; lui : Richard répondait toujours qu’il allait venir,

(6) Script, rcrnm fraude-, L Xi II, p, 740.

(7) îles firmavh pacera cl finaJera concot diam scrïplo et sacramcnio ïnicr Blcardum cl GàuFridum el Joannem films aima coriàna Aliéner maire eorum.., ( Roger, de lïovcd. , n . 023. )

(8) ScripL reru tu francic., t, Xüï3 p. 130,

(9) Ibid., LXVIILp, 3.

(10) Ibid, — Roger, de Hoved., p,65L

(11) Ricanliii cornes Fîctaviæ remamît cum rego France centra vol untàtem patris soi.... [Ihid., p. 035.)

(!2)Sîngü] js dïebus in unà inenssi ad uriuiti ralimim maa* ducabant , cl in nocitbns non sépara bat eos ledu*,., ( Ibi(L)

usa ne sc pressait point (1). Enfin il se mit en route, us? C0|uuic pour se rendre à la cour de son père; mais passant par Chinon, où élaiLFun des trésors royaux, il eo enleva la plus grande partie * malgré la résistance des gardiens (2)* Avec ceL argent il alla en Poitou, et su mit à fortifier et à garnir de munitions et d'hommes plu sieurs châteaux du pays (5). Les derniers événements avaient fait succéder une grande apathie a l'ancienne effervescence des Ae|iiïlains, et les haines que Richard avait soulevées par son manque de foi ut sa dureté étaient encore trop vives pour que les hommes mécontents du gouvernement angevin eussent confiance eu lui* Il resta donc seul, et ne pouvant rien entreprendre sans le concours des barons du pays, il prit le parti de revenir à son père, eL de lui demander grâce, plutôt par nécessité que de bon coeur (4). Le vieux rot, qui avait épuisé en vain touLes les formes solennelles de réconciliation entre lui et ses fils, essaya cette fois de lier Richard par un serment sur F Évangile, qu’il lui fil prêter en présence d'une grande assemblée de clercs et de laïques (fi)*

H87 Ea nouvelle tentative ambitieuse du comte de Poitiers, demeurant sans effet, n’entraîna point la rupture de la paix entre les rois de France et d'Angleterre. Ces deux rois étaient convenus depuis longtemps d’avoir une entrevue, où ils régleraient d’une manière définitive les points d'intérêt qui pouvaient renouveler et entretenir leurs mésintelligences. lisse rendirent, dans le mois de janvier 1 187, entre 'Frie et Gisors, près du grand orme, lieu ordinaire des conférences politiques* Les conquérants chrétiens de la Syrie et de la Palestine c prouvaient alors de grands revers, Jérusalem et le bois du la vraie croix venaient de retomber au pouvoir des mahoiuétans, commandés par Solah-Eddin, vulgairement nommé Sa lad in (6). La perte de cette grande relique excita de nouveau l'enthousiasme pour la croisade, un peu refroidi depuis un demisiècle. Le pape accablait de messages les princes de la chrétienté, pour les engager à faire la paix entre eux, et la guerre aux infidèles* Les cardinaux pro-

(1) Frequcnlfir misil stios nuncîos in Francîam.,. (Roger, de HoveiL, |i. 635,)

(2) Max imam parlera tliesauro rirai paüis sui , invita c initie seeum aspofla vil* (Ibid.)

(5) Castel la sua Plctaviæ mdè mimmt... (tbid.)

(4) IbiiJ.

{5} Ctiràm roulas làm clerict* qnàm laids, super sanela Evangeüa jura vit ei fideülaùm coutr» onmcs hommes**, (Ibid.)

(6) Ibid**, p. 635-040*

(7) Fleury, Utat. ecûl&iasl,, t. XV, p. 498.

(8) El qui pri iis hoalei erant , 111-p prædit-üLile , factï suui amicî* (Roger, de tlüïed., p. 041.}

(0) Ras Francité et gens sua susoeperuuî cm ce s rubea?.

Tinraav.

mettaient de renoncer aux richesses et aux plaisirs, nst de ne plus recevoir aucun présent et de ne plus monter à cheval, tant que la terre sainte ne serait pas reconquise, de se croiser les premiers, et d’aller, demandant l'aumône, a la tôle des nouveaux pèlerins (7). Des prédicateurs et des missionnaires se rendaient à toutes les cours T à toutes les assemblées des grands ut des riches; et il en vint plusieurs à l'entrevue des rois de France et d'Angleterre, entre autres, Guillaume, archevêque deTyr, Fun des hommes les plus célèbres du temps par son savoir et son éloqu: nce„

Cet homme eut le talent de déterminer les deux rois, qui ne pouvaient s'entendre sur aucune de leurs affaires, a s'accorder pour faire la guerre aux Sarrasins, en ajournant leurs propres différends (8)* Tous deux se conjurèrent, comme frères d'armes, pour ce qu'on appelait la cause de Dieu, et, en signe de leur engagement, reçurent des mains de l'archevêque une croix d'étoffe, qu'ils appliquèrent sur leurs babils ; celle du roi de France était rouge, et celle du roi d'Angleterre était blanche (9). En lus prenant, ils sc signèrent au front, à la bouche et à la poitrine, et firent serment de ne point quitter la croix du Seigneur* ni sur terre ni sur mer, ni en champs ni en villes, jusqu'à leur retour du grand passage (10), Beaucoup de seigneurs des deux royaumes firent le même vœu, entraînés par l'exemple des rois, par le désir d'obtenir la rémission de tous leurs pêchés, par les discours populaires qui roulaient tous sur ce sujet, et même par des chansons en langue vulgaire ou en langue latine, qui circulaient alors (11). Une de ces dernières, composée par un clerc d'Orléans, et répandue jusqu'en Angleterre, y excita, dit un contemporain, un grand nombre d’hommes à prendre la croix (12) ; bien qu’écrite dans la langue savante, cette pièce de poésie porte une assez forte empreinte des idées et du style de l'époque, pour mériter d'être traduite*

« Le bois de la croix est la bannière de notre « chef, celle que suit notre armée (13).

« Nous allons à Tyr , c'est le rendez-vous des

et rex Aogliae et gcussLiasuaçepertint crûtes albas* (Roger, de Hoved,, p* 641.)

(10) Signantes sein frome, îo ore. m peclore et în corde,., noconiccm Domini dereüçluros oestre in (erra ncque in mari, orque 3n tu be, rfonec reversi fucrint in domos suas, û Deus dfeL., (Script, rerum francîc-, t. XI J* p, 550.)

(11) Pluies catervaUm ruebaut ad susceptioncm crucis... (Ibid.)

(I2j Ad crucem sccipiendam mulumim animos excita vil, (Roger, de Uûved. , p.030*)

(13) Lignura crucis

Signuni ducis Seqoitur uxircims.

(Ibid,)

îis7 u braves : c'est là que doiveat aller ceux qui fout h tant (TefForls pour acquérir, sans nul fruit, le « renom de chevalerie (1)*

n Le bois de la croix, etc*

a Mais, pour cette guerre, il faut des combat u tants robustes, cl non des hommes amollis ; ceux a qui soignent leur corps à grands frais n 'achètent t< point Dieu par des prières (2).

tt Le bois de la croix, etc*

■i Qui n’a point d'argent, s'il est fidèle, la foi sin- « cère lui suffira; c'est assez du corps du Seigneur n pour toute provision de voyagé au soldat qui dé- « fend la croix (5).

« Le bois de îa croix, etc*

u Le Christ, en sc livrant au supplice, a fait un « prêt au pécheur ; pécheur, si tu ne veux pas mou* n rîr pour celui qui est mort pour toi, tu ne rends n pas ee que Dieu l'a prèle (4),

« Le Dois de la croix, etc*

«Écoute donc mon conseil; prends la croix, et « dis, en Faisant ton vœu : Je me recommande à « celui qui est mort pour moi, qui a donné pour « moi son corps et sa vie (Ü).

« Le bois de ta croix est ïa bannière de notre chef,

« celle que suit notre armée* »

Le rot d'Angleterre, portant la croix blanche sur l'épaule, se rendit au Mans, où il assembla son conseil pour délibérer sur les moyens de pourvoir aux frais de la guerre sainte à laquelle iï venait de s'engager (G). II fut décidé que, dans tous les pays soumis à la domination angevine, tout homme serait forcé de livrer la dixième partie de son revenu et de ses biens meubles , mais que de celle décimation universelle seraient exceptés, les armes, les chevaux et les vêtements des chevaliers, les chevaux,

Qui certantquotirtiè

Laiulibus miliiiro

Gratis Insigniri*

(tinter. *l<s Hon'C'À , p. 0330

ÎSon enlm qui pluribua

Ce terri eu i au! snmptibu s

Km tint Deum precdms.

(Ibid.)

Salis est dominicain

Corpus art viatlcum

Gfucem défendent h

(Ibid.)

Cbristas iradenssc lortori, MuïimR peccatori,

{Tblil.J

LA COSQWÈTE

les livres, les vôtemrnts et Lous les ornements des nsj prêtres, ainsi que les joyaux et les pierres précieuses, tant des laïques que des clercs (7)> Il fut établi, en outre, que les clercs, les chevaliers eL les sergents d'armes qui prendraient la croix, ne payeraient rien, mais que les bourgeois et les paysans qui se joindraient à l'armée, sans l’exprès consentement de leurs seigneurs, n'en payeraient pas moins leur dixième (8)*

Le subside décrété au Mans pour la nouvelle croisade fut levé sans beaucoup de violence dans l'Anjou, ïa Normandie et l1 Aquitaine* La seule mesure comminatoire, employée dans ces divers pays, où la puissance de Henry II était modérée par des traditions d'administration nationale, fut un arrêt d'excommunication lancé par les archevêques ci les évêques contre quiconque ne remettrait pas fidèlement sa quote-part aux hommes chargés de recueillir l’impÀt (9)* La collecte se lit dans chaque paroisse par une commission composée du prêtre desservant, d'un templier, d'un hospitalier, d'un officier royal, d'un clerc de la chapelle du roi, d'un officier et d’un chapelain du seigneur du lieu (10),

La composition de ce conseil, où des hommes de la localité avaient place, offrait aux habitants quelque garantie d'impartialité et de justice* De plus, si une contestation venait à s'élever sur la quotité de la somme exigée, on devait convoquer quatre ou six personnes noLaldes de la paroisse, pour déclarer, sous le serment j la valeur des biens meubles du contribuable, que leur témoignage devait condamner ou absoudre (MJ* Ces précautions usitées, même au moyen âge, dans les contrées où l'administration publique n’ëiaît pas proprement un gouvernement de conquête, furent probablement aussi pratiquées en Angleterre, à l'égard des comtes, des barons, des chevaliers, des évêques, en un mot, de lous les hommes de race normande ; mais elles furent complètement omises à l'égard des bourgeois saxons ; on les remplaça par une manière de procé-

1,5) Crucem toi fa s, et vovco.lo

Üiças il !â :MecouimemJo,

Qui.*.*.

fllogcr. Je JTàttd., p* 033-}

vû i Ibidem., p. G41. — Script, rurum fraude* , t. XVJ, p. tte,

(7) Excepiharmis et cquïs cl veslibtis miIUum,el equîset tlbris et vcîtimenUa et omni capellâ eîéricorùra,el îapidibos pn liosb làm fmcoruin quâm dericorum.*, ( Roger rte IioveiL, p*G4L)

(8) [iurgensea véïè et rusltei , qui sine fïeeétiâ rtomï noru m quorum cracem accepertnl , mbiîotninùs décimai sim <ÉbenL** (îbirt.. p, G42.)

(0} Ibidem.

(10) Ibidem.

M ; EUgantur de prachià quatuor vd sex virt legilïmi ,

de j/axgleteme.

ns7 (Jer plus expéditive, toute différente, et qui mérite d’ètrc remarquée (!)*

Le rot Henry passa ta mer; et pendant que ses officiers a clercs et laïques , recueillaient, aux termes de ses ordonnances , l'argent des possesseurs de terres, it fit dresser une liste des plus riches bourgeois de toutes les villes , et les fit sommer personnellement d'avoir à se présenter devant lui à un jour et dans un lieu qu’il fixait (2). L’honneur d’être admis en la présence du petit-fils du conquérant fut de cette manière octroyé à deux cents , bourgeois de Londres, à cent d'York, et à un nombre proportionné d’habitants des autres villes et bourgs (5), Les lettres de convocation n’admeLtnîciU ni excuse ni retard. Ces bourgeois ne vinrent pas tous le même jour ; car le roi Henry n’aimait pas plus que ses aïeux les grands rassemblements d’Anglais (4)* On les reçut par bandes, à différents jours et dans différents lieux {&)* A mesure qu’ils comparaissaient, on leur signifiait, par interprète, la somme qu’on cxigcaiL d’eux ; « et ainsi, dit un « contemporain, le roi leur prît a tous la dîme de t! leurs propriétés, d’après Les lima lion de gens de bien qui connaissaient leurs revenus et leurs « meubles (G), Ceux qu’il trouva rebelles, it les fit *E aussitôt incarcérer , et les retint dans ses prisons it jusqu’à ce qu’ils eussent payé le dernier sou (7).

<t Semblablement fit-il pour les Juifs d’Angleterre ;

« ce qui lui procura des sommes incalculables (8), >■ Cette assimilation des hommes de race anglaise aux Juifs peut donner la mesure de leur état politique, au commencement du second siècle après la conquête* L’on doit observer en outre que la convocation des habitants des villes par le roi, loin d’être un signe de liberté civile, Fui, au contraire, dans cette circonstance et dans beaucoup d’autres semblables, une marque de servitude , et un moyen de vexation applique spécialement aux hommes de condition inférieure*

Malgré le traité et le serment des deux rois, ce fut à toute autre chose qu’à reconquérir Jérusalem qu’on employa le taillage des Saxons et des Jnifis

tpfi jnrali illeant quanîïlatem illam quant il le debukset

clîxfsse (tluft. de Hoved.* ]i+ 04 L)

(lj Domiiuis rex misil scrdrtUos silos per sin^uloa coinïtaïuü Aogïîæ ad décima* colligeadus , sed de âtagulk utbîbiîi.,# (Ibid,, p, 042. J

(2) ...E )e sîngulJ* urhllms totïtù Anglitc fedt eiigi omnet dilioics* et fecU ortmeî «ibi pnemiiari*.* (Ibid,)

(3) Ibid *

(4j Ibid,

(5j JJsebu^ et lock statu Lit* (Ibid.)

(0) Qnihu» ccpiu.. s^citndiim æ&màlfajiéfzi vivorum fi k- ] juni qui uoviMaiit... (Ibid.)

(7] Si qwoJi autem învenisset rebelles, stailm fveit eos iüc.ircçrari,.. donec ulLimmn quadramem pmqlverlut (lb

(V Angleterre, les non tribu lions îles nobles de ce lIf,7 pays et celles des provinces du continent. L’antique ennemi ne dormait pas, disent les historiens du siècle, et sa malice ralluma promptement la guerre entre ceux qui venaient de jurer de ne plus porter les armes contre des chrétiens jusqu’à leur retour de Ja terre sainte (9), L’occasion de cette rupture fut une querelle d’intérêt entre Richard de Poitiers et le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles*

Les Aquitains et les Poitevins, qui avaient repris des forces et de lenergie depuis leur dernière défaite, profitèrent du L rouble causé par celle querelle pour faire de nouveaux complots et de nouvelles ligues contre la puissance anglo-normande* De son côté, le roi de France, suivant la politique de ses aïeux, ne put se défendre d'entrer dans le parti des adversaires des Normands, et d’attaquer dans le Berry 1rs châteaux forts qui relevaient du roi d’Angleterre (10). Bientôt la guerre s’étendît sur toute la frontière des pays gouvernés par les deux rois* IL y eut de part et d’autre beaucoup de villes prises et reprises, de fermes incendiées, de vignobles dévastés; enfin les deux puissances rivales, fatiguées de sc nuire inutilement, résolurent de traiter pour la paix (11)* Les rois Henry et Philippe se donnèrent nss un rendez-vous sous le grand orme, entre Trie et Gisors ; mais ils se quittèrent sans avoir pu s’accorder sur aucun point (12)* Le plus jeune des deux rois, irrité du peu de succèsde l’entrevue, s’en prit à l’arbre sous lequel elle avait eu lieu, et le fil abattre, en jurant, par les saints de France, que jamais plus il ne se tiendrait de parlement à cette place (13)*

Durant le cours de la guerre , Richard , contre lequel, du moins en apparence, le roi Philippe l’avait commencée , manifesta subitement quelque tendance à se rapprocher de ce roi , ce qui alarma beaucoup son père* U alla jusqu’à proposer de soumettre au jugement des barons de France le différend qui existait entre lui et le comte Raymond de Saint Gilles, Henry H n’y consentit point, et, se défiant de son fils, il ne voulut traiter pour la paix que dans une entrevue personnel le avec Phîlîppefl 4),

(8} SîmifiUr fccH de Jtidæia tente sum , undè iiiesîïmabikm siliï acqnfciVll pecimiam*.. (Rouer* de flimd., p. 642.)

g)j Aoliqnf fa os t i a mnlilia non qukvU. ( Sttjpt* rerum fraude., 1* XV III, p. 14*)

(tu. Rapr.de H«tve<l..,p. 64 1*

(11) Ibid*., p*644-Q4ï>.

(12) Ciim in 1er iîlos depaee non |ro1uîïset convenire*,,

(Uéd., p. 045,)

(13) Rei Fnmræ ta irath rommoUis succidii iilimim... juron* quùd de ftHuro nunqcâm ibi çotloqnia biburcnlur**. (ibidem.) — Fer Hncius Francité. ( ScHpiores rcrum françk carura.)

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