‹ ŒuvresChapitre 25 sur 94 · SI · texte numérisé non relu

SI

toi Normands et le* Breton* du cotHioenl; ks AnjjGvîns et ïe& poptiîaUcms Ue b Gaule méridionale.

3 J7 Vers la fin du règne 4c Henry II, et quelques mois

JU55 après la mort de son second fils, Geoffroy , comte nn duc de Bretagne, il arriva un événement de peu d’importance en lui-même, maïs qui devint ta cause ou du moins l'occasion de grandes révolutions politiques. La veuve du comte Geoffroy, Constance, femme de rare bretonne (1), accoucha d’un fils que son aïeul paternel, le roi d’Angleterre, voulut faire baptiser sous le nom de Henry. Mais le» Bretons, qui entouraient la mère, s’opposèrent tous à ce que Peu fiant, qui devait être un jour leur chef, reçût son nom d’un étranger (3); ils rappelèrent par acclama lion Arthur, et le baptisèrent sous ce nom presqueaussi populaire chez eux que chez tes Cambriens, Le roi tV Angleterre prît ombrage de cet acte de volonté nationale, et, n'osant enlever aux Bretons leur Arthur, il maria de force la mère à Pmi de ses officiers. Renouf, comte de Cbester, qu’il fit duc de Bretagne , au détriment do son propre petit-fils, devenu suspect a ses yeux parce que la nation bre~ tonne l'aimait. Mais celle nation, peu de temps après, chassa Aenouf de Chcster, et proclama chef du pays le fîîs de Constance, encore en bas *1ge.

1I5j Ce second acte de volonté nationale, plus sérieux que le premier, attira aux Bretons la guerre avec le roi Richard, successeur de Henry IL Mais, pendant qu’ils combattaient pour leur cause et celle du jeune Arthur, cet enfant, dirigé par sa mère, s’isola d’eux, et tantôt passa du côté du roi d’Angleterre, son parmi, tantôt se livra au roi de France, qui, sous des dehors d'amitié, nourrissait à l’égard de la Bretagne 1rs mômes projets que l'autre roi. Les vues ambitieuses du roi de France étaient secondées alors en

(1) Voyez lïv. VI IL

(S) Con iradi cl um est à BHtonitnis... (Ch ron . Waî teri U emengFord., p, 507.)

Bretagne, et môme aussi dans presque toutes les imb provinces occidentales de la Gaule, par une lassitude tin) générale de la domination anglo-normande. Nonseulement les Poitevins, qui éinienL depuis cinquante ans en révolte continuelle, mais les Manseuux s les Tourangeaux , et même les Angevins , à qui leurs propres comtes, depuis qu’ils étaient- rois d’Angleterre, étaient devenus presque étrangers, aspiraient à un grand changement. Sans désirer autre chose qu’une administration plus dévouée à leurs intérêts nationaux, ils allaient au-devant de la politique du roi de France, et se prêtaient imprudemment è le servir pour être soutenus par lui Contre le roi d1 Angle terre»

De toutes les provinces continentales soumises aux Normands, la Guyenne seule ne montrait point alors d aversion décidée pour eux, parce que ta fille de ses anciens chefs nationaux, Éléonore, veuve de Henry Uf vivait encore, et tempérait , par son influence, la dureté du gouvernement étranger. Lorsque le roi Richard eut été tué en Limousin d’un coup d'arbalète, la révolution qui se préparait depuis longtemps, et que la crainte de son activité militaire avait retardée, éclata presque aussitôt. Son frère Jean Fut reconnu sans aucun débat roi d'Angleterre, duc de Normandie et df Aquitaine; mais l'Anjou , le Maine et la Touraine , se séparant è la fois de in cause normande, prirent pouf seigneur le jeune duc de Bretagne. Les Poitevins partagèrent cette défection , et formèrent avec leurs voisins du nord et de Pouest une ligue offensive et défensive.

A la tôle de celle ligue figurait le peuple breton, malheureusement représenté par un enfant et une femme qui, tremblant de tomber entre les mains du roi d'Angleterre , livrèrent au roi de France, Philippe H, tout ce que le courage populaire avait reconquis sur les A ngïo -Normands dans les divers pays confédérés, cl reconnurent sa suzeraineté sur l’Anjou, lê Maine et h Bretagne. Philippe, que les Français sur nommaient Auguste, fit démanteler les villes et raser les forteresses que ses nouveaux vassaux lui avaient ouvertes. Quand le jeune Arthur,

TUIERUï.

HISTOIRE DF, LA CONQUÊTE

iigit son homme -lige et son prisonnier volontaire , lui jî00 adressait , au nom des peuples qui s’étaient fiés à lui, quelques remontrances sur ccttc conduite ;

« Est-ce que je ne suis pas libre 7 répondait le roi 5 ■t de faire ce qui me plaît sur mes terres (1)? »

Arthur s’aperçut bientôt de la faute qu’il avait commise en se mettant à la merci de l’un des deux rois pour échapper à l’autre. Il s’enfuit de Paris; mais , ne sachant ou aller, S se livra au roi Jean # son onde, qui lui fit beaucoup de caresses et se préparait a l’emprisonner, lorsque le jeune duc en fut averti et revint au roi de France, Celui-ci désespérait déjà de conserver ses nouvelles provinces contre le gré des habitants et en dépit du roi d’Angleterre. Il voulait faire avec ce dernier une paix avantageuse , et , pour l'obtenir, il lui sacrifia sou jgjo hôte et son protégé, qu’il contraignit de prêter au roi Jean le serment d’hommage pour F Anjou , le Maine et la Bretagne, Philippe, eu retour de ce bon office , obtint la paix, trente mille mares d’argent, plusieurs villes, et la promesse que, si Jean mourait sans enfants , il hériterait de toutes ses possessions du continent, En vertu de ce traité, les garnisons françaises de l’Anjou et du Maine furent relevées par des troupes normandes et par des Brabançons à la solde du roi d’Angleterre.

Pendant que Philippe-Auguste dépouillait ainsi te jeune Arthur de son héritage , il le faisait élever à sa cour avec ses propres fils, et le ménageait pour le cas possible d’une nouvelle rupture avec le rai Jean. Cette rupture éclata bientôt à l'occasion d'un soulèvement général des Poitevins sous la conduite de Hugues te Brun, comte de la Marche , à qui le roi d’Angleterre avait enlevé sa fiancée. Tous les barons du Poitou et ceux d’une partie du Limousin se conjurèrent ; et , dès que le roi de France les vit compromis, espérant profiter de tout ce qu’ils oseraient faire . il rompit subitement la paix et se déclara pour eux , à condition qu’ils lui prêteraient le serment de foi et d'hommage. Aussitôt îi fit reparaître Arthur sur la scène politique, lui donna en mariage sa fille Marie, Agée de cinq ans , le fit proclamer comte des Bretons, des Angevins et des iï02 Poitevins , et l’envoya à la Lèle d’une armée conquérir les villes du Poitou qui tenaient encore pour le roi d’Angleterre.

Les Bretons firent alliance avec les insurgés poitevins, et promirent de leur envoyer cinq cents chevaliers et quatre mille fantassins. En attendant ce renfort, le nouveau comte de Poitou mit le siège devant la ville de Mirebeau, à quelques lieues de Poitiers, ou, par un hasard qui devint fatal aux assiégeants , la veuve de Henry 11 se trouvait alors

(ï) Hiat. de Bretagne, par dom bobineau, L ï,

13ist.de Normandie, par Dumoulin. p. 514,

renfermée. La ville fut prise sans beaucoup de ré- \m si s tance ; mais Eléonore d’Aquitaine se relira dans le château, qui était très-fort, pendant qu’Arthur ci les Poitevins occupaient la ville. Ils étaient dans la plus grande sécurité , lorsque le roi Jean, stimulé par le désir de délivrer sa mère, après une marche rapide , parut subitement aux portes de Mirebeau , et fil prisonnier Arthur avec la plupart des chefs de l'insurrection. Il les emmena en Normandie, et, bientôt après, Arthur disparut sans que personne pût savoir de quelle manière il avait péri. Parmi les Normands, qui n 'avaient point con- 1202 tre le roi d’Angleterre de haine ni de répugnance ^ nationale, les uns disaient qu’il était mort de main die au château de Rouen, d’antres qu’il s'élait tué en voulant s’échapper par-dessus les murs de la ville. Les Français, animes par l’esprit de rivalité politique, assuraient que le roi Jean avait poignardé son neveu de sa propre main, un jour qu'il passait la Seine avec lui dans nn bateau. Enfin les Bretons, qui avaient placé sur la tête du jeune Arthur toutes leurs espérances de liberté, adoptèrent une version à peu près semblable , mais en changeant le lieu de la scène, qu'ils plaçaient près de Cherbourg . sur le bord de la mer (â).

La mort d’Arthur , qu'elle qu’en ait été ta cause , fil grand bruit, surtout en Bretagne , où elle fut regardée comme une calamité nationale. La même ardeur d’imagination qui avait fait croire aux bretons que leur destinée future était liée a celle de cet enfant, les jeta dans une affection exagérée pour le roi de France , parce qu'il était Tennemî du meurtrier d’Arthur. C’est à lui qu’ils en appelaient pour demander vengeance , promettant de l'aider de tous leurs moyens dans ee qu’il entreprendrait contre le roi d’Angleterre. Jamais roi de France n’avait trouvé une aussi belle occasion de sc rendre maître de ces Bretons si attachés à leur indépendance (3). Philippe accueillît , comme suzerain , la plainte des seigneurs et des évêques de Bretagne sur le meurtre de leur jeune duc , et cita le roi d'Angleterre , son vassal pour la Normandie, à comparaître devant la cour des barons de France , qu’on commençait à nommer pairs , d’un nom emprunté aux romans sur 1a vie de Charlemagne* Le roi Jean, comme on s’y attendait , ne comparut pas devant les pairs , et fut condamné par eux. Toutes les terres qu’il tenait du royaume de France furent déclarées for faites , et les Bretons invités à prendre les armes pour assurer l’exécution de cette sentence, qui ne devait avoir d’effet qu’autant qu’elle serait suivie d’une conquête.

La conquête se fit non par les seules forces du

(3) Voyez plus liant, livres I, II, Ml et VU J,

DE L'ANGLETERRE. — CONCLUSION

mi roi de France , non par l'autorité des arrêts de sa cour des pairs , mats par la coopération , d’autant plus énergique quelle était volontaire , des popula* lions voisines eL ennemies des Normands. Philippe- Auguste n'eut besoin qne de paraître sur la frontière du Poitou pour qu’un soulèvement universel lui ouvrît presque toutes les places fortes; et quand il revint attaquer la Normandie > les Bretons en avaient déjà envahi et occupé une grande partie. Ils enlevèrent d'assaut le Mont Saint-Miebel , s'emparèrent cPAvranchcs , et brûlèrent toutes les bour* gades situées entre celte ville et Caen. Le bruit de leurs ravages et la terreur qu’ils inspiraient contribuèrent puissamment aux succès du roi de France, qui , avec les Man seaux et les Angevins, s'avançant du côté de Test, prit An de lys, Évreux , Dom front , Lisieux , et lit à Caen sa jonction avec Farinée bretonne.

C’était la première fois que la Normandie se voyait attaquée avec tant de concert par toutes les populations qui l'environnaient , au sud , à Lest et au nord; et c'était aussi la première fois qu'elle avait un chef d’une indolence et d'une inhabileté pareilles à celles du roi Jean. Il chassait ou se divertissait, in0i pendant que Philippe et ses alliés prenaient, les unes après les autres , tou Les les bonnes villes et toutes les forteresses du pays ; en moins d’une année , Il ne lui resta plus que Rouen , Verneuîl et Château -Gaillard. Le peuple de Normandie faisait, quoique inutilement, de grands efforts pour repousser les envahisseurs ; il ne leur céda que faute de secours, et parce que ses frères d’origine ? les Normands d’Angleterre , eu sûreté derrière l’Océan , s'inquiétaient peu de le tirer d’un péril qui n’était pas à craindre pour eux. D’ailleurs $e trouvant, par suite de leur conquête, au-dessus de la condition populaire , il s sympathisaient peu avec les bourgeois et les paysans de l’a Litre côté de la mer, quoique issus des mêmes ancêtres qu’eux.

Les bourgeois de Rouen souffrirent toutes les extrémités de la famine avant tic songer à capituler ; et quand les vivres km* manquèrent tout a fait , ils conclurent avec le roi de France une trêve de trente jours, à l’expira lion de laquelle ils devaient se rendre s’ils n’étaient pas secourus. Dans l’intervalle, ils envoyèrent quelques-uns des leurs en Angleterre auprès du roi Jean , lui apprendre à quelle nécessité ils étaient réduits. Ces envoyés trouvèrent le roi jouant aux échecs ; il ne quitta point son jeu et ne leur répondit pas une parole avant que la partie fût achevée ; et alors il leur diL : « Jü n’ai aucun « moyen de vous secourir dans le délai convenu ;

Cl) ÜîaL de Normandie-, \u 525.

« ainsi faites du mieux que vous pourrez (1). « La rm ville de Rouen se rendit ; les deux places qui résistalent encore suivirent le même exemple , et la conquête de tout le pays fui accomplie. Cette conquête . moins dure pour les Normands que de l'avait été pour les Saxons celle de l'Angleterre, ne fut pourtant pas sans humiliation et sans misère. Les Français firenL raser les murailles de beaucoup de villes, et contraignirent les citoyens de Rouen de démolir , à leurs propres frais , leurs anciennes fur- Liflcations , et de bâtir une nouvelle tour dans un lieu plus commode aux vainqueurs (2).

La vanité nationale des Bretons fut sans doute flattée quand ils virent leurs vieux ennemis , ceux qui avaient porté le premier coup à leur indépendance nationale , subjugués à leur lotir par un pouvoir étranger. Mais eette misérable satisfaction fut tout le fruit qu’ils retirèrent des victoires qu’ils avalent remportées pour le roi de France, Bien plus, en contribuant à mettre leurs voisins sous le joug , ils s'y étaient mis eux -mêmes ; et U leur devenait désormais impossible de rejeter la domination d'un roi qui les cernait de tontes paris et joignait à scs ancienne# forces toutes celles de la Normandie, La gêne tic la suprématie française s’aggrava pour eux de plus en plus; iis le sentirent , et voulurent plusieurs fois , mais en vain, renouer alliance avec le roi d'Angleterre, Pour s’étourdir en quelque façon sur la perle de leur liberté nationale, iis aidèrent , avec une sorte de fureur , les rois de France à détruire entièrement celle des populations voisines du cours de In Loire. Ils travaillèrent à Fa grandissement de la monarchie française , et en même temps surent maintenir avec assez de succès le reste de leurs anciens droits contre les envahissements administratifs de celte puissante monarchie. Parmi ks populations de la Gaule, les Bretons furent peutêtre, à toutes Jes époques, celle qui montra au plus haut degré le besoin d'action politique. Celle disposition native est loin d'être éteinte chez eux, comme l’atteste la part active qu’ils ont prise, dans un sens ou dans l'autre 3 à des révolutions récentes.

Après avoir concouru avec les Bretons à la min e de la Normandie , tes Angevins perdirent , par suite de cei événement , tout reste d’existence nationale ; les M anseaux ne regagnèrent jamais l'indépendance que les Normands leur avaient enlevée. Les comtes d’Anjou furent remplacés par des sénéchaux du roi de France , et la domination de ce roi s'étendit dès lors au delà delà Loire jusqu’en Poitou. Les riches Poitevins n’avaient plus la liberté de marier leurs

(5) Mm es qisa suos tnmeare coacia. ( Script, rerum fraude,, L. XVli, i>, 515.)

m\ filles qu'à des Français (I K Sous ce joug , nouveau 1*14 pour eux , ils se repentirent d'avoir répudié le patronage du roi d'Angleterre, et entamèrent avec lui des négociations, auxquelles prirent parties raéconlents de l'Anjou et du Maine. Hue insurrection générale se préparait dans ers trois provinces, lorsque le gain de la célèbre bataille de Bovines, en assurant la fortune du royaume de France , intimida les conjurés (2). Les Poitevins osèrent seuls tenir à leur première résolution et se soulever contre le roi Philippe sous les mêmes chefs qui avaient fait avec lui et pour lui la guerre contre le roi Jean. Mais Phi- * lippe les écrasa bientôt , à Laide de ceux, qui avaient craint de lui tenir tète, des Angevins, des Mauseaux, des Tourangeaux et des Bretons , et il porta ses conquêtes vers ie sud jusqu’à La Rochelle, Ainsi ces malheureuses populations , faute de s’entendre et de s’aimer , tombèrent sous le joug Lune après Vautre, et la chute de la puissance normande rompant l'espèce d'équilibre au moyen duquel les contrées méridionales étaient demeurées indépendantes, le mouvement fut donné pour que, tôt ou tard, mais infailliblement , la Gaule entière devint française.

Le retour de la Normandie sous le pouvoir des rois d'Angleterre pouvait seul arrêter cette impulsion des choses; mats l'impéritie du roi Jean et l'habileté de Phi lippe- Au gu s te firent que rien de pareil n’eut lieu, malgré le mécontentement du pays. «Quoique le joug du roi fût léger, dit un « poète du treizième siècle, la Neug trie s'indigna « longtemps tYy être soumise (ô) ; et cependant , u voulant être bon pour ceux qui lui souhaitaient « du mal, il n’abolît pas leurs anciennes luis, et ne « leur donna pas lieu de se plaindre d'ètre gênés « par les coutumes étrangères. « 11 ne se fit point en Normandie de grande rc voile contre les Français, Tout te mécontentement populaire s'exhalait en propos individuels, en regret du temps passé, et surtout du roi Richard au cœur de lion, qu’aucun Français n’avait jamais égalé , disaient les soldais normands dans le camp même du roi de France (4). La nullité politique où tomba tout d’un coup celle nation si renommée par sou courage et son orgueil peut être attribuée a cet orgueil même, qui V empêcha de solliciter du secours auprès de ses anciens ! sujets de Bretagne, ou de traiter avec eux pour j former une ligne offensive contre l'oppresseur commun. IV un autre côté , l'espoir que les Normands conservaient dans la population qui dominait en Angleterre, et l'ancienne sympathie de parenté entre

Math. Paris., p. 464.

(2) Script, rerum fraade., U XVÏ, p. 415.

(-5) Indignante diii portavil ver tke régis Mile jugUTTî...

( WilldtniBrilctiU PMÜppci^ftpdjcnpt. rerum fraJK.,i.XVIli,[i.2l3.)

LA CONQUÊTE

eux et cette population de gentilshommes , durent s'éteindre rapidement. Lorsque les deux pays eurent ^ cessé d'èLre réunis sous le même sceptre , les seuls habitauts de Y Angleterre avec lesquels Je peuple de Normandie eût des relations fréquentes, étaient des marchands , hommes de race anglaise, parlant une langue étrangère pour les Normands, qui d’ailleurs nourrissaient contre eux un sentiment hostile, celui de la rivalité commerciale. Les anciens liens ne pouvaient donc manquer de se rompre entre la Grande- Bretagne cl la N eu strie, tandis qu’il s'en formait chaque jour de nouveaux entre cette dernière contrée et la France, où la masse du peuple parlait le même langage que les Normands , et portait tous les signes d'une commune origine; car H u' existait plus depuis longtemps eu Normandie aucun vestige de la race danoise.

Toutes ces causes firent que, moins d’un siècle après la conquête de Philippe-Auguste, on vit les Normands épouser sans scrupule et avec ardeur linimitié des rois de France contre l'Angleterre.

Dès l’a nuée 1240, quelques-uns d'entre eux s'unirent ï2*q aux Bretons pour faire des courses sur mer contre les vaisseaux anglais. À chaque guerre qui s'éleva ensuite entre les d eux pays, une foule de corsaires, partis de Normandie, essayaient des descentes sur la cètc méridionale d’Angleterre , pour ravager et faire du butin. La ville de Dieppe était surtout fameuse pour ces sortes d’armements. Enfin, lorsque la grande querelle de succession, qui occupa tout le quatorzième siècle , eut éclaté entre les rois Philippe V et Edouard 111, les Normands conçurent un projet qui ne fendait à rien moins qu’à une nouvelle conquête de l’Angleterre , conquête aussi absolue , et plus méthodique peut-être que celle de Guillaume le Bâtard. La royauté cl L ou Les les propriétés publiques étaient adjugées d'avance au chef de l'expédition. Tous les domaines des barons et des nobles iV Angleterre devaient appartenir aux gens titrés, les biens des non nobles aux vides , et ceux des églises au clergé de Normandie (3).

Ce projet, qui devait rabaisser , après trois siècles rm de possession, les conquérants de T Angleterre à l’état où eux- mêmes avaient placé les Anglais de race, fut rédigé dans le plus grand détail, et présenté au roi Philippe de Valois, à son château de Vineennes, par des députés de la nation normande.

Ils lui demandèrent de mettre sou fils, qui était leur duc , à la tète de l'entreprise , et offrirent de tout exécuter â leurs propres dépens , n'exigeant du roi

(4) . . . Normanaîa rage Ricardo

internet, aUcrius quùd vix sic su b petit; regis.

(WilUlm. flrilpni# Plitlippcls, apuj* scr* r«rr. franc. !. XYJgp.322. )

(5 ) Robert, de Àvesbiuy . de Gestis Edward! 'post t-ocqueslum tertü.

DE L'ANGLETERRE. — CONCLUSION

ms que la simple assistance d’un allié en cas de revers. Cet accord ayant été conclu, l'acte en fut partie à Caen, mais des circonstances, que Thistoïre du temps ne détaillé pas, retardèrent ['execution, Rien n 'était im encore commencé , lorsqu en l'année 1546 le roi d'Angleterre débarqua au eap de la Dogue , pour s’emparer du pays qu'il appelait son domaine héréditaire (I). Les Normands., attaqués a Timprovîdte, ne résistèrent pas plus à Tannée anglaise que, les Anglo-Normands n’eussent peut-être fait si Tïnvasiou projetée avait eu lieu. Ou ferma les villes, on coupa les ponts, on détruisit les routes; mais rien ne put arrêter la marche de celte armée dont tous lesohefs supérieurs, jusqu’au roi inclusivement, ne parlaient d'autre langue que le français avec Tac cent de Normandie.

Malgré cette conformité de langage, aucune sympathie nationale ne se réveilla en leur faveur, et les villes qui ouvrirent leurs portes ne le firent que par nécessité. Ils prirent en peu de temps Barflcur, Carenlan et Saint-Lè. Dans les rapports officiels, rédigés en langue française, qu’ils envoyaient en Angleterre, ils comparaient ces villes, pour la grandeur et la richesse, à celles de Sandwich, de Lcieester et de Lincoln, donL ils travestissaient encore le nom en celui de Nicole (2). À Caen, où iis visitèrent, en grande cérémonie, le tombeau de Guillaume Je Conquérant, auteur de la fortune de leurs aïeux, ils trouvèrent , parmi les chartes de la ville , l’original du traité conclu entre les Normands et le roi de France pour une nouvelle conquête, et en furent tellement irrités qu’ils ordonnèrent le pillage et le massacre des habitants. Ensuite , pillant toujours , ils se dirigèrent vers Tan ricane frontière de France, du côté de Roissy, où ils entrèrent; puis ils allèrent cri Picardie, où sc livra entre eux et les Français la fameuse bataille de Crécy.

Le plan d'invasion trouvé à Caen fut envoyé aussitôt en Angleterre, et lu publiquement dans toutes les villes, afin d'exaspérer l'esprit du peuple contre le roi de France et contre les Français, dont les Normands n 'étaient déjà plus distingués* A Londres, l'archevêque de Canterbury fil lecture de cette pièce au sortir de T office. devant la croix du cimetière de Saint-Paul. Comme elle était rédigée en langue française, tous les nobles présents purent la comprendre; mais ensuite on la traduisît en anglais pour les gens de basse condition (5). Cette lecture et d'autres moyens qu'on employa pour exciter les Anglais à soutenir la querelle de leur roi, ne furent point sans effet sur eux. Les passions ambitieuses du maître se

( I ) T cv rn m h c&red halte suas (Robert, de Aveabury. de Gratis Edwardi poat ccmquaiilmn terlii.)

(2) Et est la ville [dus grouse que n’est Nicole. ( Bob. de ÀvcsÏK, p. 125, y— Voyez I ivre IV.

changèrent s dans FcspriE des sujets , en aversion mo irréfléchie contre tout le peuple de France, qui leur rendit ha rue pour haine* 11 n'y cul qu'une seule classe d'hommes dam les deux pays que n'aUetgnit point celle frénésie ; c'était celle des pauvres pêcheurs de marée des bords de l'Occan. Anglais ou Français, durant la plus grandechaleurdes guerres, ils ne se firent jamais aucun mal, une se guerroyant <i jamais , dit un historien du quatorzième siècle ,

« mais plutôt s’enlr'aidant les uns et les autres,

« vendant et achetant sur mer, l'un à l'autre, quand « les uns avaient Lut meilleure pêche (4). »

Par une destinée bizarre, pendant que la ïïor- l^° mandie , l'ancienne patrie des rnis et des grands i2ifi d'Angleterre , devenait pour eux un pays ennemi , ^Aquitaine, depuis la mer de La Rochelle jusqu'aux Pyrénées, demeurait soumise à leur autorité sans répugnance apparente. On a vu plus haut comment ce pays avait été retenu sous la domination anglonormande par Tînfiuence de la duchesse Eléonore, veuve de Henry IL Après la mort de celle princesse, les Aquitains gardèrent leur Foi à son petit-fils, par crainte de tomber sous la seigneurie du roi de France, qui, maître du Poitou . était devenu leur voisin immédiat. Suivant uiierèglede politique souvent pratiquée au moyen âge, ils préféraient, indépendamment de toute autre eonsitléraion , avoir pour seigneur un roi qui fût loin d’eux. D'ordinaire, en effet , le seigneur éloigné laissait le pays se gouverner lui-même , selon ses coutumes locales , cl par des hommes nés dans son seîn , ce que ne permettait guère le suzerain dont fîï terre était voisine.

Ce foyer de puissance royale , conservé au sudouest de la Gaule, auraiL peut-être servi longtemps de point d'appui contre le roi de France aux populations méridionales encore indépendantes , si un événement imprévu n'eût ruiné tout a coup les forces du pays situé entre la Méditerranée, le Rhône et la Garonne. Le comté de Toulouse , et les grandes seigneuries qui eu dépendaient au treizième siècle, par alliance ou par vasseïage, surpassaient de beaucoup en civilisation toutes les autres parties de l'ancien territoire gaulois. Ou y faisait un grand commerce avec les ports de l'Orient ; les villes de ce pays jouissaient de la constitution municipale, et même avaient l'apparence extérieure des républiques italiennes. Chaque riche bourgeois se faisait biRir une maison flanquée de tours, et tout fils de bourgeois devenait, s'il le voulait, chevalier, et joutait aux tournois comme un noble $/*

Ce penchant a l'égalité, qui était un objet de scan-

(3) Robert de AvÊBhupy.p. 130.—

(5) TrecciUas domus turrales qnœ in vil [à erant. ( Script, rerum fraude. , t. XYUI, p. 310, ) — Histoire géniale du LiUiËüeduc, par les Bénédictins,

l~^° date pour la noblesse de France , de Bourgogne et iSifl d'Allemagne , ouvrant une communication libre entre toutes les classes d'habitants , donnait à Fesprifc tles riverains de la Méditerranée une activité qu'ils exerçaient dans tous les genres de culture morale* Us possédaient ïa littérature la plus raffinée de’ toute F Europe* et leur idiome littéraire était classique en Italie et en Espagne. Chez eux le christianisme ardent, et même exalté, parce qu'ils étaient d’une nature passionnée, ne consistait pas dans une foi implicite aux dogmes , et dans F observance en quelque sorte machinale des pratiques de FEglise romaine. Sans entrer ouvertement en révolte eontre cette Église, ils avaient, à cette époque reculée, anticipé et peut-être même dépassé la réforme religieuse que le seizième siècle vit éclore dans d’autres pays. Tout cela s1 était fatL insensiblement, sans guerre de religion , sans clan de fanatisme 5 sans qu’eux -mêmes eussent bien mesuré le degré de leur dissidence avec l'Église catholique.

Celte Église , alarmée de l'hérésie toujours croissante des Gaulois méridionaux, employa d’abord les ressources de son immense organisation diplomatique pour eu arrêter les progrès* Mais c’était en vain que les courriers pontificaux apportaient à Aîby, à Toulouse et à Narbonne , des bulles d’excommunication et d'anathème contre les ennemis de la foi romaine. L'hérésie avait gagné jusqu’aux desservants des églises où ces bulles devaient être fulminées, et les évêques eux-mêmes , quoique plus étroitement liés au système catholique, avaient peine à ne pas se laisser gagner par l'exemple de tout un peuple* Pour arrêter cette contagion intellectuelle, il ne fallait rien moins que frapper le peuple en masse , et anéantir Tordre social d’ou provenaient son indépendance d'esprit et sa civilisation. C/est ce que le pape Innocent III entreprit dans les premières années du treizième siècle* Abusant de l’exemple des croisades contre les Sarrasins, U en fit prêcher un ce on tre les habitants du comté de Toulouse et du diocèse d'Alby, cl publia par toute l’Europe que quiconque s’armerait pour leur faire la guerre obtiendrait la rémission de scs péchés et une part des biens des hérétiques (1),

Malheureusement l’époque était favorable pour celle croisade de chrétiens contre chrétiens. Les conquêtes du roi de France en Normandie, en Anjou et en Aquitaine, avaient causé dans ces différents pays la ruine ou le bannissement de beaucoup d’hommes, et augmenté ainsi le nombre des elle-

(1Ï jjtat. générale du Languedoc, L HL — Hist, des Français, par M . de Sismondi, t* VL (2) Ai Tolosa e Proeusa

E la terra *r Agença liez ers et Carcasaey

valiers sans avoir, et des coureurs d'aventures. Le jmq | pèlerinage contre les Albigeois (ce fut le nom de j2e& celte guerre) promettait moins de risques et un profit plus certain que la croisade contre les Arabes*

Aussi Farinée des nouveaux pèlerins s’éleva-t-elle en peu de temps au nombre de cinquante mille hommes, de tout rang et de toute nation, mais surtout Français et Flamands. Le roi de France envoya quinze mille soldats, et celui d’Angleterre laissa enrôler en Guyenne un corps de troupes sous la conduite de l’archevêque de Bordeaux.

Iî serait trop long de raconter en détail toutes les barbaries des croisés au sac de Béziers , de Carcassonne, de Narbonne, et des autres villes mises au ban de l’Église, de dire comment les habitants furent massacres sans distinction d’âge ou de sexe, de catholiques ou d'hérétiques. « Pauvres « villes , s’écrie un poêle témoin de ces désastres ,

U en quel étal je vous ai vues autrefois, et mainte- « liant qu’est-ce de vous (2) ? » De la Garonne a la Méditerranée tout le pays fut ravagé et soumis 5 et ie chef de l’armée conquérante , Simon deMouLlort, n’osant garder pour lui seul de si vastes domaines, en fit hommage au roi de France.

A. mesure que les croisés T dont le nombre s au g- ùig mentait toujours, faisaient de nouvelles conquêtes , t-JT la suzeraineté de ce roi s'étendait davantage au midi de la Gaule. Le comte de Toulouse et les territoires i . d’Agen , de Carcassonne cL de Béziers, après trois [ siècles d’indépendance , furent ainsi rattachés au royaume qui jadis les avait possédés. Un traité conclu, dans un moment de détresse, entre l'héritier de Simon de Montfort et le successeur de Philippe- Auguste , changea bientôt en souveraineté directe j celle suprématie féodale. Pour s’assurer pleinement ] celte immense acquisition , Louis VIII leva une armée , prit la croix , et se dirigea vers ie midi* Ü passa , non sans résistance , le Rhône au pont d A* vîguon , prit Bcaucairc et N Unes, qu’il réunit sous l'autorité d’un sénéchal, plaça de même un sénéchal à Carcassonne, et marcha sur Toulouse, dont les habitants étaient alors en pleine révolte contre les croisés et contre lui, .

La haine du nom français était la passion nationale des nouveaux sujets du roi de France ; jamais ce nom ne sortait de leur bouche sans quelque épithète injurieuse (5). Les troubadours , dans leurs sirvenlcs , souhaitaient que le fils du comte de loulouse, à Laide du roi d'Aragon, vint reprendre son héritage et se faire un pont de cadavres frau-

Qnp vos vi, e quo us vey ’

(Rnymumil, Patfsit» de* TïuuWotira, t, lVfp, 102.)

Franccs foevedor, fah Ffaoces.

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DE L'ANGLETERRE. — CONCLUSION

ma çais (0* Durant la minorité qui snîvit la mort du roi j^7 Louis VIÏI , il se forma une grande confédération depuis Je cours de la Vienne jusqu’au pied des Pyrénées , pour repousser les Français dans leurs anciennes limites. Les chefs des vallées où coule l’Ar iege et où l’Àdour prend sa source, les comtes de Foix et de Com juges, firent alliance avec te comte de la Marche cl les châtelains du Poitou, Le roi d’Angleterre osa prendre un parti décisif, parce qu'il ne s’agissait plus de s’opposer à un pèlerinage contre P hérésie, mais au pouvoir politique des rois de France. Néanmoins cette tentative cuL peu de succès; le clergé catholique , zélé pour la domination française, effraya ks confédérés , en les menaçant Lune nouvelle croisade , et réprima les mouvements des Toulousains, au moyen de la redoutable police instituée alors sous le nom d’inquisition. Fatigué d’une lutte désespérée , l'héritier des anciens comtes de Toulouse fit une paix définitive avec le roi Louis IX , et lui céda tous ses droits par un traité qui fut loin d’ètrc volontaire. Le roi donna le comté de Toulouse à son frère Alphonse , déjà comte de Poitou , au mémo titre et contre le gré du pays.

Malgré ces accroissements , le royaume de France n’atteignit point encore , du côté du sud, les limites où tendait Pambîtion de ses rois, nourrie par les souvenirs populaires du régne de Charlemagne, La bannière aux fleurs de Iis d’or ne fut point plantée sur les Pyrénées, et les chefs des populations qui habitaient le pied ou la pente de ces montagnes restèrent libres de porter leur hommage à qui ils voulaient* Les uns , il est vrai , l'offrirent au roi de France ; mais d’autres , en plus grand nombre, gardèrent fidélité aux rois d’Aragon ou de Castille, ou bien à celui d'Angleterre, et d’autres encore demeurèrent sans suzerain , ne voulant tenir que de Dieu seul.

Pendant que Lun des frères de Louis IX gouvernait les comtés de Toulouse et de Poitou, l’autre, nommé Charles, était comte de l’Anjou et du Maine» Jamais famille de roi français n’avait réuni une semblable puissance; car il ne faut pas prendre les rois des Franks pour des rois de France. Les limites de ce royaume, autrefois borné par la Loire , s'étendaient déjà , au milieu du treizième siècle , jusqu’à la Méditerranée ; elles touchaient , du côté du sud-ouest , aux possessions du roi d’Angleterre en Guyenne , et par le sud-est au territoire indépendant qui portait le vieux nom de Provence {$}. Vers

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