LIVRE PREMIER
4$o diplomatiques (1); et, soit habitude, soit crainte, nul ne s’avisait de les contredire ; car leur pouvoir avait pour sanction pénale les sanglantes lois de police de l’empire à son déclin.
Enfants de Rome, et strictement tenus, en vertu des ordonnances impériales, de reconnaître comme leur patron et leur chef commun l’évêque de la ville éternelle (â) , de ne rien faire sans son aveu , de prendre ses décrets pour lois et sa politique pour règle, de modeler leur propre foi sur la sienne , et de contribuer ainsi par l’unité de religion à l’unilé d’empire ; les évêques des provinces gauloises, au moment où la puissance impériale cessa d’agir sur eux, tout libres qu’ils devinrent alors , ne se firent point de nouveaux errements. Par instinct ou par calcul, ils travaillèrent encore, selon les paroles mêmes de l’un d’entre eux , à retenir sous l’autorité de Rome, par le lien de la foi religieuse , les pays où s’était brisé le lien de la sujétion politique (3). Leur aversion ou leur bienveillance pour les peuples émigrés de la Germanie n’avait point pour mesure le degré de barbarie et de férocité de ces peuples , mais s’exercait en raison de leur aptitude présumée a recevoir la foi catholique, la seule que Rome eût jamais professée. Or, cette aptitude était jugée bien plus grande dans un peuple encore païen , que dans des chrétiens schismatiques, sciemment et volontairement séparés de la communion romaine, tels que les Gotha et les Ilurgondes , qui professaient la foi du Christ selon la doctrine d’Arius (4). Mais les Franks étaient étrangers à toute croyance chrétienne; et celte considération suffit pour que le cœur des évêques gaulois se tournât vers eux , et que tous , suivant l’expression d’un auteur presque contemporain, souhaitassent la domination des Franks avec un désir d’amour (3).
La portion du territoire des Gaules occupée par les tribus frankes s’étendait alors du Rhin à la
(1) Per vos (episcopos) mala fœderum currunt, per vos reçni utriusque pactn conditionesque portantur. (Sidonii Apollinaris epistola, apud scriplores rerum gallic. et franc., loin. I.)
(2) Deccrnimus ne quid làm episcopis gallicanis, quàra aliarum provinciarum, liceat sine viri venerabilia papæ urbls œternœ auctorilalc tenlarc, sed illis pro lege ait quidquid sanxil cl saiixcril. (Lex Theodosii et Valcntiniani , apud scriplores rerum pallie., lom. 1, sub anno 445.)
(3) Populos Calliarum , quos limes golhicœ sortis inclusel it, leneamus ex fidc , et si non tenemus ex fœdere. (Sidonii Apollinaris epistola, stih anno 474, apud script, rerum gallicar. et fraucic., tom.l.)
(4) Ckronic. Prosperi Tyronis . sub anno 404; apud script, rerum francic., tom. I.
(5) Cùm omnes eos amore desidcrabili cuperenl rcgnarc. (Gregor.Turouensis lib. Il, cap. 23.)
Somme ; et la tribu la plus avancée vers l’ouest et 4:0 vers le sud était celle des Mérowings ou enfants de ^ Mérowig(G), ainsi appelés du nom d’un de leurs anciens chefs , renommé par sa bravoure et respecté de toute la peuplade comme un aïeul commun (7). À la tète des enfants de Mérowig se trouvait un jeune homme appelé Chlodowig (8) , qui 48» joignait à l’ardeur belliqueuse de ses devanciers plus de réflexion et d’habileté. Les évêques de la partie des Gaules encore soumise à l’empire, par précaution pour l’avenir , et par suite de leur haine contre les puissances ariennes , entrèrent de leur 4SI propre chef en relation avec ce voisin redoutable; 493 ils lui adressèrent de fréquents messages remplis d’expressions flatteuses. Plusieurs d’entre eux Je visitèrent à son bivouac, que, selon la politesse romaine, ils qualifiaient du nom de royale cour( 9).
Les roi des Franks se montra d’abord peu sensible à leurs adulations; il n’en pilla pas moins les églises et les trésors du clergé : mais un vase précieux, enlevé par les Franks dans la basilique de Reims , mit ce chef barbare en relation d’intérêts, et bientôt d’amitié, avec un prélat plus habile ou plus heureux que les autres. Sous les auspices de Remigius ou Remi , évêque de Reims , les événements parurent concourir d’eux -mêmes au grand plan du haut clergé gaulois. D’abord, par un hasard trop beu- 49J reux pour qu’il n’ait pas été préparé , le roi , qu’on désirait convertira la foi romaine, épousa la seule femme orthodoxe qu'il y eût alors parmi les princes teuloniques ; et l’amour de cette femme fidèle, comme s’expriment les histoires du temps, adoucit par degrés le cœur du mari infidèle (10). Dans une w bataille livrée à des peuples germains qui voulaient suivre les Franks sur la terre des Gaules et en conquérir aussi leur part, Chlodowig, dont les soldais pliaient , invoqua le Dieu de Chlolhilde (c’était le nom de son épouse) , et promit de croire en lui , s’il était vainqueur : il le fut , et tint sa parole ( I I).
(0) Voyez, pour la signification de ce nom, les Lettres sur P Histoire de France , deuxième édition, p. 530.
(7) Merovicus àquo Franci.inlermissoSicambrorum vocahulo , Merovingi dicti suai, quasi communie paierai) omnibus coleretur. (Koriconis Hitloria, et Cbrouic. Centulaccnsc, apud script, rer.gall. et franc., I. III.) En Frank,/ Merouùngs; la terminaison ing indique filiation ou descendance.
(8) Voyez les Lettres sur F Histoire de France , p. 530.
(9) Aularegia. (Vita S. Vedasti, apud script, rer. francic., tom. II. pag. 572.)
(10) Fidelis infideli conjuncta viro. (Chronicon Aimoinii, lib. XIV; apud script, rer. francic. , tom. III.)
(11) Epistola Remigii episcopi ad Cblodovœum regem. — Dubos, llist. de rétablissement de la monarchie française, tom. I, p. G21. — Gregorius Turoncnsis, apud scriplores rerum francicarum, lom. Il, p. 398. — VMa Kemigii episcopi, Ibid., tom. III, p. 575.
20 histoire de
Exemple Ou chef, les présents de (Molhllde et des évêques , peut-être retirait de la nouveauté , amenèrent la conversion d’un nombre de soldats franks , que les historiens portent â trois mille , en avouant que ces soldats voulurent tous être baptisés pour complaire à leur roi, avant même de savoir ce que c'était que b baptême (1), La cérémonie eut lieu à Reims; et tout ce que les arts des Romains, qui bientôt devaient périr en Gaule après avoir été usés par les barbares, fournissaient encore de brillant , fut déployé avec profusion pour orner le triomphe des évêques. Les rues étaient décorées de tapisseries ; des voiles de diverses couleurs . tendus d’uu toit à Fautre , interceptaient , comme aux jeux du cirque , Péelat et la chaleur du jour ; le pavé était jonché de fleurs , et îles parfums brûlaient en abondance* L’évêque de Reims marchait, en babils pontificaux , à côté du roi Frank, qull appelait son fils spirituel : « Patron , » lui disait celui-ci , émerveillé de tant de pompe , « n’esl- A ce pas ïà ce royaume du ciel où tu as promis de « me conduire (2) ? u
Des courriers portèrent rapidement an pape de Rome la nouvelle du baptême du roi des Franks; des lettres de félicitation et d’amitié furent adressées de la ville éternelle a ce roi qui courbait la tête sous son joug; et lui-même envoya de riches présents, comme tributs de soumission liliale, au bienheureux apôtre Pierre , protecteur de la nouvelle Rome. Du moment que le roi Chlodowig se fût déclaré fils de Téglise romaine , sa conquête * s’agrandit en Gaule sans aucune effusion de sang* Toute» les villes du nord-ouest, jusqu’à la Loire et jusqu’au territoire des émigrés bretons, ouvrirent leurs portes à ses soldats. Les corps de troupes 4 stationnés dans ces villes passèrent au service du roi germain , et gardèrent , au milieu de ses guerriers vêtus de peaux (3), les armes et les enseignes m romaines. Bientôt les limites du territoire ou du tiu royaume des Franks furent reculées vers le sudest; et , à l'instigation de ceux qui l'avaient eonm verli, îe néophyte entra à main armée sur tes terres conquises par les Burgondcs (4).
Les Burgondes étaient ariens, c’est-à-dire qu’il* ne croyaient pas que la seconde personne de la
(F) Rürïconis lïb. Il, ikîd., tom. TH.
(2] Pauouc, est hoc regnum D01?,** ( Vita Remigü, apud script, m uni frartcfc.,L III, p. 377.) — Gesla regum franc.
(S) PelUtæ norme. (Sidonius AyalHoaHs.) — Procopius de Francis, apud scriptores rerum fraude a rem, Loin, H.
(4; SrpherÜ cbronicoa; aped script, rmitn franeîc,, tom. 1H, p. 33ü, — Vila S. Rçipifii., ibid. p, 370,
(SJ En latin, Cundobatdus. Gond, gued. &LUh, guerre, guerrier; hal<3, buld, hardi.
(0) Ex cûllàtioae eplseoporum coràm Gümlcbaldo rege;
NA CONQUÊTE
Trinité RU un Dieu comme la première ; mais , m malgré cette différent de doctrine, ils ne persécutaient nullement les prêtres et les évêques qui , dans leur* villes, professaient le symbole adopté par l’église de Rome. Les évêques, peu reconnaissants de celle tolérance , correspondaient avec les Franks pour les exciter à Titivasion, ou bien se prévalaient de la terreur de cette invasion pour persuader au roi des Ru r go mies d’embrasser la fol romaine , qu’ils qualifiaient de seule véritable , évangélique et orthodoxe* Ce roi, nommé G onde bald (il), quoique barbare et maître, leur résistait avec une grande douceur ; tandis qu’eux lui parlatent avec un ton de menace et d'arrogance , Rappelant insensé, apostat, et rebelle a îaloi de Dieu (G),
« Cela n’esl pas , répondait-il patiemment ; j’obéis u à la loi de Dieu ; mais je ne veux pas , comme h vous , croire à trois dieux. D’ailleurs, si votre « foi est la meilleure, pourquoi vos frères de reii«
« gîon ne le prouvent-ils pas en empêchant le roi u des Franks de marcher contre nous pour nous « détruire (7) ?,.***»
L’entrée des Franks fut la seule réponse à cette rm question embarrassante ; ils signalèrent leur passage par le meurtre et Hncendie; ils arrachèrent les vignes et les arbres à fruits, pillèrent les couvents , enlevèrent les vases sacrés et les brisèrent m sans aucun scrupule. Le roi des Burgondes, réduit m à l’extrémité, se soumit aux vainqueurs, qui lui imposèrent le tribut, à lui et à tontes ses villes, lui firent jurer d’être à l’a venir leur allié et leur soldat, et retournèrent au nord de la Loire avec un immense butin. Le clergé orthodoxe qualifiait celte expédition sanglante du nom de pieuse, d’illustre, de sainte entreprise pour la vraie foi (8). — «Mai*,
« disait le vieux roi vaincu, la foi peut-elle résider «f où se trouvent la convoilise du bien d’autrui et « la soif du sang des hommes (9) ? n
La victoire des Franks sur les Burgomles remit toutes les cités des bords du Rhône et de la Saône sous le pouvoir de l’église romaine et du palais de Samt-Jcan-de-Latran , où se recueillit ainsi pièce à pièce l’héritage du vieux Capitole* Six an» après , sous les mêmes auspices , commença la guerre Contre le» Wisigoths. Chlodowig assembla sesguer-
n puit scrïpL renim fraude., tom. IV, p. 99, 100 et 101. —