V. les pièces justificatives, n
(7) Si vêtira fiées est vera. qoarè episcepi vcstt'i non impetfiunl regem Fraircimim, été... (Script, rerum gallic. et francic., tom* IV, p. 99,
(8) Pia et wæ rcligionis cultrîx F rançonna domioatio,
(Vita S, Dalmatii.)
(9) Non est fides uifi est appetenlta alîeni el siüs s augurais pôpu'oLum. (Script, rerum tïancic., tom* R, p. 100.) — Rorieûnis tiü , I V, ibid*, iom. III*
W7 riers en cercle dans un vaste champ, et leur dit :
« Il me déplaît que ces Golhs, qui sont ariens , h occupent la meilleure partie des Gaules ; allons il sur eux avec raide de Dieu , et ehassons-les ; h soumettons leur terre à notre pouvoir : nous fett rons Lien, car elle est très-bonne (1).» La proposition plut aux Franks , qui l'approuvèrent par de grands cris et se mirent joyeusement en marche vers la bonne terre du midi. La terreur de leur approche, disent les vieux historiens, retentissait au loin devant eux (2); Les prit des habitants delà Gaule méridionale fut tellement troublé , qu'en plusieurs lieux Ton crut voir des présages et des signes effrayants, annonçant les maux de l'invasion. À Toilousc , disait-on , une fontaine de sang avait jailli du milieu de la ville, et coulé durant un jour entier (5). Mais, au milieu de la consternation publique, une classe d'hommes calculait impatiemment les journées de marche de la troupe des barbares : IhiinLianus , évêque orthodoxe de Ilhodez, fut surpris intriguant pour l'ennemi, et il u'étailpas le seul membre du haut clergé qui se ÜvtjR à de pareilles manœuvres (4).
Les Frauks passèrent la Loire ; et , à la distance de dix milles de la cité de Poitiers, se livra une bataille sanglante où les anciens habitants de la Gaule méridionale , la population gallo-romaine de lTÀquilaine et de l’Arvernie (l>>, combattirent avec les Golhs pour la défense du pays* Mais leur cause ne prévalut point contre l'ardeur conquérante des Frauks, que servait si puissamment le fanatisme des Gaulois orthodoxes : Alarik (G), roi des Goths, fut tué en combattant; cl les Arverniens perdirent dans celle défaite les principaux personnages de leur nation , qu'ils appelaient sénateurs , ù la manière romaine* Peu de villes furent prises d'assaut ; la plupart étaient livrées par trahison : tous ceux dont la domination arienne avait alarmé la conscience se vengeaient en faisant tout le mai possible à leurs anciens dominateurs* Les Golhs , ne pouvant tenir la campagne , abandonnèrent T Aquitaine et passèrent en Espagne , ou se réfu-
(1) Eam nos Cri s diiionibus snhjîCLamus, quia valdè bona est. (Gesla regura fraaeofum, apuid script, rer. franc., tom. 11 , p* 5530
(2) TÊrror Frnncorum rcsonabal. (Gregmv Turonensb lib* U, cap. 23.J
(3) Sanguis cru pii in modio Tholosaî cïvitalis , Franco rum ad venir ntt; regno. (Idaüi CUronic. sub anao 111 Aiuhcmu.)
(4) Vita S. QnïdUaaï, apud script, rcr. francic-, loin 111, p. 408, — Gvcgor.Toron. de ApruneulO,Tkügdoro,li 2 3 4 5raculo, Dynaîsio, Volusumo et Voro, eprscopîs*
(5) Arvemia, Alvcrnia, Àlvernb, Auvergne.
(Û> Ail, eall, tout, entièrement ; rik, rie, ricb, rcieli, fort, brave ; et par exiensioù, puissant, riche.
{7} Captïvorum inuumerabilis mu IU Lutin*..* (Vita S. îïpla-
gièrent dans les places fortes voisines de la Médi- W7 (errance ; les bandes victorieuses, où se trouvaient réunis , sous les ordres du roi converti, des païens obstinés el des fanatiques d’orthodoxie, marchèrent jusqu'au pied des Pyrénées , pillant les villes, dévastant les campagnes , et emmenant ks habitants en esclavage à la suite de leurs chariots (7), Partout où campait le chef victorieux, les prélats orthodoxes assiégeaient sa lente* Germérius , évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès de lui, mangeant à sa table, reçut en présent des croix d'or , des calices et des patènes d’argent , des couronnes dorées et des voiles de pourpre, enlevés dans les églises ariennes (8)* Un autre évêque, qui no put venir lui-même , écrivît ecs mots au roi des Frauks : « Tu brilles par la puissance ci par la
sainteté; et quand tu combats, c'est à nous qu'est u la victoire (0). »
Telle était la dominaLion qui , s'étendant du Rhin aux Pyrénées , parvint à cerner de toutes su parts le coin de terre occidental où s'étaient réfugiés les Bretons. Des gouverneurs franks s'établirent dans les villes de Nantes, de Vannes et de Rennes* Ces villes payèrent le tribut au rui des Franks ; mais lés Bretons refusèrent de te payer , et seuls ils osèrent tenter de soustraire leur petite contrée au destin de la Gaule entière* Dans cette entreprise hardie E y avait pour eux d’autant plus de danger , que leur christianisme , comme celui des Goths et des Burgondes , différait en quelques points des doctrines de l'église romaine. Chrétiens depuis plusieurs siècles , et peut-être les plus fervents chrétiens du monde, ils étaient descendus en Gaule, accompagnés de prêtres et de moines plus instruits que ceux du canton isolé où ils fixèrent leur demeure (5È)* Ils épurèrent la foi, encore fort imparfaite , des anciens habitants de ce pays; ils portèrent même leurs prédications gratuites sur les territoires environnants : et , comme leurs missionnaires se présentaient sans intérêt , n'acceptant rien de personne , pas même le boire et le manger (U), ils furent partout bien
diî, apud script* rer* franc., tom. ML) — More caoiim bines cl Linos insimnl eopulalos. (Yüa S. EtttlclL tbid., tom. il fT
(8) Quîngcnta a ici os , et crucca aurcas, et calices argentons cum patents, et très coronas inauratas, cl loi idem pallia per aras ex byaso. (ViLa S. Gcrmcrii episcopi toIosanL Ibid*, p. 381 *)
(0) Cîittiqtic pugoatta, Yincîmua, (Fpislola Avili vicünensïs epiacopï , Lu appendice ad Greg* Toron., p. 1322*) — Vita Epladij episn-, apnd script. rcr. franc-, U\m. II!.— Ruricoaifr Jlistoria. ibld* — Vita S. Cawarii arelalensisepiscopi*
(10) Histoire de Bretagne, par dom Lobineau, bénédictin, tom. I, pag. 7-Î3*
- 1 1) Tiioedd ynp Prydain. Carabrian biography, p* 83.
accueillis* Les citoyens de Rennes choisirent pour su évêque un émigré breton* et tes Bretons iusliluirent des évêques dans plusieurs villes de leur nouvelle patrie où il n'y en avait jamais eu. Ils firent cet établissement religieux, comme ils avaient fait leur établissement civil, sans demânder permission ni conseil à aucun pouvoir étranger (1).
Les chefs de ï’ëgUse bretonne ne lièrent point société avec les prélats de la Gaule franke, et ne se rendirent point aux conciles des Gaules, convoqués par les rescrits des rois franks. Cette conduite attira bientôt sur eux des regards de haine. Le métropolitain de Tours, qui se prétendait chef spirituel de toute retendue de pays que les empereurs romains avaient appelée troisième province ïyonnaise (2), fit sommer le clergé de la Petite-Bretagne, comme habitant son ancien diocèse , de le reconnaître pour archevêque et de recevoir ses commandements, Les Bretons ne crurent point que la circonscription impériale des territoires gaulois créât pour eux la moindre obligation de soumettre à îTatitorité d’un étranger leur église nationale , par eux transplantée d'outre-mer ; d’ailleurs, ils n'avaient point pour habitude d'attacher la suprématie archiépiscopale A la possession d’un siège déterminé , maïs de la décerner au plus digne entre tous leurs évêques. Leur hiérarchie religieuse , vague et mobile au gré de la volonté populaire } n'était point enracinée au sol7 ni échelonnée par divisions territoriales, comme celle qu' instituèrent les empereurs quand ils firent du christianisme un moyen de gouvernement, Ainsi , la prétention ambitieuse du prélat de Tours étant sans nulle valeur pour les Bretons, ils n'en tinrent pas te moindre compte; le Gaulois les excommunia, et ils ne s’émurent point davantage , n'ayant aucun regret d'être privés de In communion des étrangers dont eux-mêmes se séparaient {3)* sfie Mais r église orthodoxe , irritée de celte résïstance, leur fit bientôt une guerre plus dangereuse. La peuplade de Saxons encore païens qui habitait près de leur territoire (4), devint l'objet d'une pieuse sollicitude pour les évêques des provinces voisines: mais malheureusement ils travaillaient moins à
(!) Histoire de Bretagne, tom. I, pag. 7 <?l S.
(3) Lugdmrcnsb ter I i a «
(3) Histoire de Jtretagne, par dam Lobîneau, p,
(4) Voyez plus haut, p. 18.
(5) Insîdia tores removes, vfflÜ arte , Britannos. {Forlimali eamma, apmt rem ru [jallicar. scripL. , lom. H.)
(6) Eu latin. CàifpcHcus; le ch indique PaBjij ration. Üilp, help, huïf, secours, seconrable ; rfk . fort, puissant. — Gregorii Toron, îlb. V, apod script, francic.. tom. Tl, paç. 250.
— Ibid. in notà ad calccm pagina?,
iT) Graf, grav. græf, feref, gerefa, préposé, préfet.
convertir ces barbares qu'à les empêcher d’être convertis par les Bretons, et de faire amitié avec des schismatiques* « Tu veilles soigneusement sur « tes Saxons (3) ,n écrivait un poete du temps à Félix, évêque de Hantes, « et ton adresse éloigne d'eux « le Breton qui leur tend ces pièges. » Grâce à la vigilance de Félix et de ses collègues, les Saxons de Bnycux restèrent purs de toute alliance avec leurs voisins rebelles au pouvoir sacerdotal; ils furent même enrôlés contre eux dans une expédition commandée par le roi Frank Hilperik , soutien peu éclairé de l'orthodoxie , et ami dévoué des prélats orthodoxes; mais leur armée fut taillée eu pièces par les Bretons sur les bords de la Vilaine (G).
Plus d'une fois ce petit peuple, en punition de sou indépendance religieuse , essuya de semblables attaques de la part des puissants chefs des conquérants dé la Gaule, Chaque année, quand les rois franks assemblaient autour d’eux, en grand conseil , les gouverneurs de leurs provinces , ceux que dans leur langage ils appelaient^m/v (7), et que les Gaulois nommaient comte (S), le comte des frontières bretonnes (0) était souvent interrogé sur la foi religieuse des Bretons : « ils ne croient point » aux vrais dogmes , répondait le capitaine frank ; " ils ne suivent point la ligne droiLe (10). » Alors la guerre était votée contre eux par acclamation unanime ; une armée rassemblée dans la Germanie et dans le nord de la Gaule descendait vers i'embouchurê de In Loire ; des prêtres et des mornes quittaient leurs livres et dépouillaient la longue robe , pour suivre , l'cpée au poing et le baudrier sur l'épaule, les soldats dont ils excitaient le rire (II). Après la première bataille gagnée , le vainqueur publiait de son camp, sur les rivières d’Ellé ou de Blavetj des manifestes sur la tonsure des clercs et fa vie des moines de la Bretagne (32), leur enjoignant , sous des peines corporelles, de suivre à l'avenir les règles décrétées par l'église romaine (13).
Toutes les dissidences d'opinion et de pratiques entre l'église orthodoxe et les Bretons de la Gaule leur étaient communes avec les hommes de même race qui continuaient d'habiter File de Bretagne. Le point le plus importent de ce schisme était le
(8) Garni Le?,
(9) Comas marchiæ britannicæ ; m Tangue fraoke. Briitene-moj'ke-graf.
(10) A via curva pciunt..,(Ermaldî Nigflli carmao de ÜJudovieoimp., U b. lil, ap. script, rer. franc., t, VI, p.oOeueq,
(I î) Cède armis. Fraler.„ tErmokli Xî^elli, etc., p. 55,)
(12) Ctun de conversa U eue moaacliorüm illarnmparlmm , sive de tonsione îaterrogassemus... (Üiploma lJltîdoviei pii imperatons,)
(13) Btploma IMudovici imperatom. Histoire de Bretagne de dom Lohineau, pièces ju si i beat ïves. t. H, p, 2S.
300 refus de croire à la dégradation originelle de notre soi) nature et à la damnation irrémissible des enfants morts sans baptême. Les Bretons pensaient que , pour devenir meilleur , Fhomme n’a pas besoin qu’une grâce surnaturelle vienne Fflluuimer gratuitement, mais que. de lui-même, par sa volonté et sa raison , il peut s’élever au bien moral. Cette doctrine avait été professée, de temps immémorial , dans les poèmes des bardes celtiques ; un prêtre chrétien , né en Bretagne , et connu sous le nom de Pelage , la porta dans les églises d’O rient , 39i et fit grand bruit par son opposition au dogme 4ja de la culpabilité de tons les hommes depuis la faute dfun premier père. Dénoncé à Kan tort té comme ennemi des croyances impériales , il fut banni du momie romain (1) par un décret d’Honorius et de Théodose , et des sentences de proscription furent lancées contre ses disciples. Les habitants de File de Bretagne, déjà séparés de F empire, échappèrent à ces persécutions , et purent croire en paix qu’aucun homme né naît coupable ; seulement ils furent quelquefois visités par des missionnaires orthodoxes qui essayèrent de les amener, par la simple persuasion , aux croyances de Féglise romaine,
m Dans les premiers temps de l'invasion saxonne, rjJ0 vinrent en Bretagne deux prédicateurs gaulois , Lupus, évêque de Troyes, et Germain, évoque d’Àinerre : ces hommes corn battaient les pélagiens, non par des arguments logiques , maïs par des citations et des textes, « Comment prétendre , di- « saient-ils , que l'homme, naît sans tache originelle, iî quand il est écrit : J’ai été conçu dans les iniquité tés, et ma mère m’a enfanté dans le péché? n Cette espèce de preuve ne fut pas sans pouvoir sur quelques esprits simples (2) ; et Germain d’Auxerre parvint à relever un peu en Bretagne ce que les orthodoxes nommaient FhQnncur de la grâce divine (3). il faut dire , a la louange de cet homme, que sa propre conviction et son zèle personnel, plutôt qu’un ordre de l’autorité pontificale , Favaïent engagé à prêcher les Bretons , et qtrîl portait un amour de frère à ceux qu’il essayait de convertir. 11 en donna la preuve en marchant lu imêrac à In tête de scs prosélytes contre les con-
(1) Ftomano practil orbe et ah aspeetu nrbitim
tlivmanim. (Ckron. Prosperi T y roms, apud script, rer. gaî-
(à) Bedæ preshyterîlüstoria. — Henri ci IJtmlingdonieneis nîsl., pag. 320.
£3) Bedæpresb. HiaL, 1. 111, p. 10.
(4) Victoria aileluiaiica. ( Horœ ïiritanDicæ , tom. ïl , p, t2G-î3L
(5) Ha chrltüaài sunt lait harbarî, ut muLLos prise» supcrsUUonis rüiiï observent, huraanas hosiïas alque impîa
qiiérants saxons , qu’il fit reculer au cri A' alléluia m répété trots fois par toute sa troupe (4) : malheureusement ce ne fut pas ainsi que les agents accrédités de l’Église romaine en usèrent avec la population bretonne établie dans le pays de Galles.
Au temps où les Anglo-Saxons venaient (Fâche- soo ver la conquête de la plus belle partie de File de 5§5 Bretagne , la dignité d’évêque ou de pape de Rome était possédée par un personnage habilement zélé pour la propagation de la foi catholique et l'agrandissement du nou vel empire romain , qui commençait â se fonder sur la primauté du siège de saint Pierre, Cet homme, appelé Grégoire, travaillait avec succès à resserrer de plus en plus autour de la métropole de F occident les liens de là hiérarchie épiscopale créée par la politique des empereurs. Les rois franks , chefs orthodoxes d’armées encore à demi païennes (1>J, étaient les fidèles alliés du pape Grégoire ; eL leur puissance redoutée au loin servait d’appui et de sanction à ses décrets pontificaux. Quand il jugeait â propos d’imposer aux évêques de la Gaule quelque nouvelle loi de subordination envers lui-même ou les vicaires de son choix , il adressait son ordonnance aux glorieux personnages ïïildehert et Theodehert (6), les chargeant de la faire exécuter par [tm force royale et de punir, les récalcitrants (7)* Des Batteries outrées , les é p i thè tes de tr cs-ill u s t r e , t rès-pî eux , l r èschrélien , et l’envoi de certaines reliques à porter au cou dans les batailles , étaient , de la part du pontife romain , la solde peu coûteuse des bons offices du roi barbare (8),
Une pareille alliance avec les conquérants de la Grande-Bretagne , pour le bien de la foi orthodoxe et au profit de la suprématie pontificale , fut de bonne heure Fobjet du zèle et de l’ambition du pape Grégoire ; de bonne heure U forma le dessein de convertir les Anglo-Saxons aux doctrines du catholicisme , et de faire servir leur domination T comme celle des Franks, â l'accroissement de son pouvoir spirituel , méconnu des chrétiens bretons.
Les pauvres chrétiens bretons , vaincus et dépossédés , ne troublèrent point le pontife romain dans scs plans, ils n’essayèrent sur leurs ennemis païens aucune de ces prédications que FÉglisc ca-
sacrificia adhîhentes. [Procopius, sub anno 540, apud script, rer. franc., tom. H, p. 38.) —Voyez les Lettres s ttr loîre de France, (ïeusiüme édition. Lettre VI.
(0) Voyez , pour la signification de ces noms , la seconde édiLion des Lettres sur l’Histoire de France.
{7} Epis Lo la Grcgorjï papæ ad ChÜdcbortum regem, apud script, rer. franc., t, IV, p. 10-
(8) Quæ colin suspens» fi ma lis omnibus vos tueantur. [EpistolaGregor, papæ ad Childebert., apud scriptores rerum franc ica rom, I, IV, p. 47.)
533 tholique appelait insidieuse» quand elles ne venaient point de sa part. Le ressentiment de l'usurpation étrangère, le soin de la défense nationale , occupaient trop leurs pensées, pour qu'ils trouyassent la volonté ou le loisir de former avec leurs vainqueurs aucune liaison d’amitié (1),
Le pape Grégoire trouva donc le champ libre ; et 3 pour préparer son entreprise, il fit chercher en plusieurs lieux , dans les marchés d’esclaves , des jeunes gens de race anglo-saxonne , de dixsepl ou dix huit ans (â). Ses agents les achetaient et en faisant des moines, leur imposant , comme travail forcé, la tâche de s'instruire dans les doctrines de la foi catholique , assez à Fond pour être capables de les enseigner dans la langue de leur pays natal. 11 parait que ces missionnaires par force répondirent mal aux soins et aux vues de leurs instituteurs ; car le pape Grégoire , renonçant bientôt à son bizarre expédient; résolut d'envoyer à la conversion des Anglo-Saxons des Horm mains d’une foi éprouvée et d’une instruction solide. Le chef de celle mission s’appelait Augustin : il fut consacré et intitulé d’avance évêque de l'Angleterre. Ses compagnons le suivirent , pleins de Hzèle , jusqu’à la ville d’Àix en Provence; mais arrivés à ce point , ils s’effrayèrent de l'entreprise et voulurent retourner sur leurs pas, Augustin repartit seul , pour aller demander , au nom de tous , à Grégoire la grâce d’être exemptés de ce voyage périlleux, dont Pissue , disait-il , o’était rien moins que certaine, chez un peuple d'une langue inconnue (3). Mais le pape n’y consentit pas : n 11 est trop lard pour reculer, répondit-il; vous devez accomplir votre entreprise sans écouter les propos des malveillants : moi-même je voudrais de tout mon coeur travailler avec vous à celte bonne œuvre (4). » Les missionnaires appartenaient à un couvent fondé par le pape Grégoire sur son propre domaine, et dans la maison même où il était në ; tous lui avaient juré obéissance comme à leur père spirituel : ils obéirent donc, et allèrent d’abord à Eludons , où habitait TheoderieL , fils de Bildebert , roi d’une moitié de la portion orientale du pays conquis par les Frank s (3). Ensuite ils se rendirent à Metz , où régnait s sur Fau-
(1) Epistoîee Grôforii papa;, passïm,
(2) Gregorii papæ epEalriæ ad Candidate! presbyierum, apuü script, rer. franc. , t. IV,
£5j Opéra Gregotii papæ, t. IV, p, 55,
(4) Ibid.
(5) Os te t-F ra n k ono *ÏÏîk e, Oster-Klke, Oster-Lîudi, Oslerla nd.bn I a Uo , ^ u * tri francia, A us tria. Au strasia, Regn u m orientale. Voyez tes Lettres sur r Histoire de France } deuxième édition, Lettre X,
W ÊpiBola Gregorii papæ.apiui script, rer, franchit, IV\
tre moitié, Theodehert, aussi fils deHildcbert (G), m
Les Romems présentèrent à ces deux rois des lettres remplies d'expressions louangeuses , et capables d’ex citer leur bienveillance en flattant au plus haut degré leur vanité. Le pape Grégoire savait que les Franks étaient en guerre avec les Saxons de la Germanie , leurs vois bis du côté du nord ; et, partant de ce fait , il n'késîîaît pas à qualifier du nom de sujets des Franks les Anglo-Saxons d'outre-mer que ces moines allaient convertir,
« .fnî pensé, écrivait-il aux deux fils de Hihlebcrt,
« jTai pensé que vous deviez souhaiter avec ardeur « l1 2 * 4 5 heureuse conversion de vos sujets à la foi que « vous-même professez , vous , leurs seigneurs et « leurs rois; c’est ce qui m’a déterminé à faire « partir Augustin , le porteur des présentes , avec « d’autres serviteurs de Dieu, pour y travailler tt sous vos auspices (7). n
La mission remit aussi des lettres à i’aïcuïe des deux jeunes rois , veuve de Sighebert père de Hildebert, femme d’une grande ambition et d’une rare habileté en intrigues , qui , sous le nom de ses deux pelîts-fils , gouvernait la moitié de la Gaule. Elle était de la nation des Go t lis, alors refoulée par P invasion franke au delà des Pyrénées. Avant son mariage elle avait porté le nom de Brune, qui dans la langue germanique signifiait brillante ; mais le roi Frank, qui la prit pour épouse, voulut orner et augmenter son nom , disent les historiens du temps , et il Rappela Bnme-hüde, c’est-à-dire , fille brillante (8). D’arienne qu’elle était, elle devint catholique, reçut Fonction du saint-chrême, et témoigna dès lors un grand zèle pour sa nouvelle croyance ; les évêques louaient à Penvï la pureté de sa foi , et, en faveur de ses œuvres pieuses , négligeaient de jeter un regard sur ses moeurs déréglées , ses fourberies et ses crimes politiques, ü Vous dont le zèle est ardent, les œuvres prén rieuses, et Pâme affermie dans la crainte du « Dieu [oui-puissant, écrivait le pape Grégoire à « cette femme , nous vous prions de nous aider « dans un grand ouvrage. La nation des Anglais tt nous a manifesté l'envie de recevoir la foi du « Christ, et nous voudrions contenter son désir (9).»
Les rois franks et leur aïeule s’inquiétèrent peu de
(7) Subjéctos vestrûi,., re^es et domini. (Opéra Gregotïi papas, lom, IV, p. 834.)
£B) Par corruption Brunehaut; «n latin, BmniçhUdïs. Ad nomen ejus ornandum et aupeodnm. (Grojj. Toron. Hisl. cpiLoœata, apud script, ver. fraude. , t. II, p. 405. J
(0) Anglorum gcûtcm voile fieri ch dsl la nam, (Gregoriî papas openim t. lî, p. 855.) — Prôna in bonis ope ri bits,,, m omnjpokntia Doi timoré, exceller) tiæ vestrge mens fi r mata est, (Ibîd. et sctiplor, renmi Fraudcarum, lom, IV*
DE L^ANGLETERIB*
Me vérifier cet ardent désir du peuple anglo-saxon, ou de le concilier avec 3a répugnance et les terreurs des missionnaires ; Us accueillirent la mission, et la défrayèrent dans sa route vers la mer* Le chef des Franks occidentaux (1) , quoique en guerre avec ses parents de l’est , reçut les Romains non moins gracieusement qu’eux ; on leur permit d’emmener des hommes de nation franke comme interprètes auprès des Saxons, qui parlaient presque ia même langue (2),
Par un hasard favorable , il se trouva que le plus puissant des chefs auglcnsaxons , Ethelbert (5) , roi du pays de Kenl , venait d’épouser une femme d’origine franke et professant la religion c ailloli que. Celle nouvelle releva le courage des compagnons d’Augustin , et ils abordèrent avec confiance a cette même pointe de Thanet , déjà fameuse par le débarquement des anciens Romains, et des deux frères qui avaient ouvert aux Saxons le chemin de la Bretagne. Les interprètes franks se rendirent auprès d’Eihelberl : ils lui annoncèrent des hommes qui venaient de bien loin lui apporter une joyeuse nouvelle et l’offre d’un règne sans fin , s’il voulait croire à leurs paroles (4). Le roi saxon ne fit d’abord aucune réponse positive, et ordonna que les etrangers s’arrêtassent dans File de Thanet , jusqu’au moment où ïl aurait délibéré sur le parti â prendre à leur égard. Il est permis de croire que réponse chrétienne du roi païen (ri) ne resta pas inactive dans celte grande circonstance , et que toutes les effusions de la tendresse domestique furent employées à rendre Ethelbert favorable aux missionnaires. H consentit à entrer en conférence avec eux ; mais, par un reste de défiance , il ne put se résoudre à les recevoir dons sa maison ni dans sa cité royale , et vint les trouver dans leur île , où il voulut encore que l’entrevue eât lieu en plein air, pour prévenir l’effet de tout maléfice , dans le cas où ces etrangers en useraient contre lui (6). Les Romains marchèrent au rendez-vous avec un appareil étudié, rangés enfile, précédés d’une grande croix d’argent et d’un tableau du Christ; ils exposèrent l’objet de leur voyage et firent leurs propositions {7).
« Voila de belles paroles et de belles promesses , « leur répondit le roi païen ; mais, comme cela est
(1) Voyez les Lettrés sur PBi&t. de France , deuxième édiL lettre X.
(2) Na turaU a erp* lin^ua Francorum eomm unies t cum Angiis, (Wllldmi Malmeah, Hist., p, 25.) — ticcJæ preshyL tïist. Anelur. ecclesïasL, lib. I, cap. 25 et 24-
(3) AI, Æt b cl-by rh t, Ætb elb ri b l , Æl h el , e t b et, edel , n oble , (Tancîetmc race; berbl, byiht, bright, brillant.
(4) Nunduoi Ferre oplimma, æterna, m cœtis (jniJdîa. et regmim sine fine. ( Heu ri ci HunUngdümeüns lïialoiïa , p. 321.)
(5) Voyez plus liant, p, 1Q,
THIERRY
— LIVRE PREMIER. m
« pour moi tout nouveau, je ne puis sur-le-champ ^ u y ajouter foi, et abandonner ta croyance que je « professe avec toute ma nation. Cependant, puistt que vous êtes \Tenus de loin pour nous commu- « niquer ce que vous-mêmes, à ce qu’il me sem- » ble , jugez utile et vrai, je ne vous maltraiterai « point ; je vous fournirai des provisions et des loti gements , et vous laisserai libres de publier votre .« doctrine et de persuader qui vous pourrez (8), »
Les inoîues se rendirent à la ville capitale, qu’on appelait la cité des hommes de KenL , en saxon Keutwara-Byrig (3); ils y entrèrent en procession , portant leur croix et leur tableau , et chantant des tiianies. Ils eurent bien Lût quelques prosélytes ; une église bâtie autrefois par les Bretons , et abandonnée depuis la conquête saxonne, leur servit pour célébrer la messe ; ils frappèrent les imaginations par de grandes austérités ; ils firent même des miracles , et 3a vue de leurs prodiges gagna le cœur du roi Ethelbert , qui d’abord avait paru craindre de leur part quelque sortilège. Quand ^ le chef du pays de Kent eut reçu le baptême, la eîi nouvelle religion y devînt la route de la faveur, et beaucoup d’hommes se précipitèrent dans celle route, quoique le roi Ethelbert, à ce que disent les historiens (10), ne voulût contraindre personne.
H donna , pour gage de sa foi , à ses pères spirituels , des maisons el des fonds de terre : c’ëtaît dans tout pays le premier salaire que réclamaient les convertisseurs des barbares. « Je supplie ta « grandeur et la munificence , disait le prêtre au « rot néophyte , de me donner une terre avec tous it ses revenus, non pas pour moi , mais pour te « Christ, et de m’en faire acte de cession soleil - « nette , afin qu’en retour il V advienne un grand « nombre de possessions dans ce monde et encore « un plus grand dans l’autre. » Le roi répondait : k Je te confirme la propriété , sans réserve, de « tout ce domaine qui dépend de mon fisc, afin « que celte terre te soit une patrie, et qu’à Fave- « nir tu cesses d’ètre étranger parmi nous (1 1). »
Augustin prîL le titre d’ëvèque du pays de Kent.
La mission étendit ses travaux hors de ce territoire (1£) , et par Finfiucncedc l’exemple elle obtint quelque succès chez les Saxons orientaux, dont
(6; Ne, si qui J malefiçæ ariis foaïumscm. eum soperando deciperent. [Uemid Huniingdoa. HisL, p. 321.)
(7) Ibid.
(8) Bcdæpre&byt. lib. I, cap. 25. — Henrici Hunling. p,521 et s eq.
(9) AL Caot-ware-byrig; par corruption Cmierbury*
(ÏOjBedæiiieabyL Hist.jlîb. Lf cap. 2CÎ, — Heorlci HunLipg-
dan,, p, 521 et J*eq.
(11) YUa 5/MamiIÜ abhaüà, apudïcrîplores rer, francic., t. 11 1, |h 42*L — D ploma m appcml. ad Grcgor. Tnro:i*
(13. KenLware, al, Conl-Avara ; en latin, Canltmrih
âG HISTOIRE DE
le chef, appelé Sighebert (1), était parent d'ELliclgjj bert. Le pape Grégoire apprit avec une joie extrême l’issue de la prédication , qui venait de rendre chrétiens et catholiques une partie des conquérants de ta Grande-Bretagne : à vrai dire , le dernier point était (oui, pour lui; car son attachement au symbole de Nicée et aux doctrines de saint Augustin le rendait ennemi mortel de tout ce qui sentait le schisme ou l’hérésie; dans son purisme d’orthodoxie, il allait jusqu’à refuser la grâce du salut aux hérétiques morts pour la foi de âésus- Cbrist, « La moisson est grande, lui mandait Aua gustîn . et les travailleurs n’y suffisent plus (â). » A cette nouvelle , une seconde députation de missionnaires partit de llome avec des lettres adressées aux évêques de la Gaule T et une espece de note diplomatique pour Augustin , le grand plénipotentiaire de l'Église romaine en Bretagne* La note adressée à Mellüus et à Laurent , chefs de la nouvelle mission , était conçue en ces termes :
« Vous lui direz ( à Augustin ) qu’a près de a mûres et graves réflexions sur l'affaire du peuple « anglais , j’aî nrjKé dans mon esprit plusieurs « points importants : en premier lieu , il Faut se h garder de détruire ks temples des idoles ; U ne u faut détruire que les idoles * puis faire de l'eau « bénite , en arroser les temples , y construire des « autels et y placer des reliques* Si ces temples « sont bien bâtis, c’est une chose bonne et utile h qu’ils passent du culte des démons au service du « vrai Dieu ; car* tant que la nation verra subsister « ses anciens lieux de dévotion , elle sera plus dis- « posée à s’y rendre , par un penchant d’habitude > n pour adorer le vrai Dieu (3).
u Secondement , on dit que les hommes de cette u nation ont coutume d’immoler des bœufs en sait erificc; il faut que cei usage soit tourné pour n eux en solennité chrétienne , et que , le jour de « la dédicace des temples changés en églises , ainsi « qu’aux fêtes des saints dont les reliques y seront « placées , on leur laisse construire , comme par « le passé , des cabanes de feuillage autour de ces « mêmes églises , qu’ils s’y rassemblent , qu'ils y il amènent leurs animaux , qui alors seront tués k par eux ] non plus comme offrandes au diable , h mais pour des banquets chrétiens , au nom et h en riionneur de Dieu , à qui ils rendront grâce ti après s’être rassasiés* C’est en réservant aux ■t hommes quelque chose pour la joie extérieure,
fl) Voyez plus haut, p* 53 et 24 , Je nom d’un roi frank.
(2) Eedæ presbyt* HUL, fiïU,C0p. 27,
(3) Hettrjcl lluniiugdon* Hîsl, p, 323*
(4) Id. Ibid.
(5) Al , Eefor-wic ; par contraction York.
LA CONQUÊTE
« que vous les conduirez plus aisément à goûter coi « les joies intérieures (4)* w
âlellilus et Laurent remirent à Augustin , avec ces Instructions, l’ornement du pallium, qui, selon le cérémonial que l’Église romaine avait emprunté de rem pire romain , était 1e signe visible et officiel du droit de commander à des évêques* lis apportaient en même temps un plan de constitution ecclésiastique dressé d’avance à Rome, pour être appliqué au pays des Anglais 3 à mesuré que s’y agrandirait le domaine de la conquête spirituelle* Selon ce projet, Augustin devait ordonner douze évêques, et fixer dans la ville de Londres, quand celte ville deviendrait dire lie une, le siège métropolitain duquel relève raient les douze autres sièges. Pareillement , dès que la grande cité septentrionale, appelée en latin Eboraeum et en saxon Everivic (3), aurait reçu le christianisme , Augustin devait y instituer un évêque qui, recevant à son Unir le pallium , deviendrait le métropolitain de douze autres. Le métropolitain futur * quoique dépendant d’Augustin durant la vie de ce dernier, sous les successeurs d’Augustin ne devait relever que de Rome seule (0),
A ne considérer ces arrangements que sous leur m aspect matériel , on croit voir se renouveler , avec soi d’autres formes , les partages de provinces conquises ou à conquérir , qui , dans les siècles antérieurs , avaient si souvent occupé le sénat romain.
Le siège du premier archevêque des Saxons ne fut point établi à Londres , comme l’ordonnaient les instructions papales; et, soit pour plaire davantage au roi nouveau chrétien du pays de Kent * soit pour l’observer de plus près et se trouver mieux à portée de combattre eu lui les retours de l'habitude’ , Augustin fixa sa demeure dans îa cité de Canterbury et dans le palais même iFEthelbert.
Un autre missionnaire romain s’établit comme qjh simple évêque à Londres , capitale des Saxons orientaux ; et Rofes-kesler, aujourd’hui Roche sUt, entre Londres et Canterbury , fut le siège d un second évêché* Le métropolitain et ses deux suffragants avaient la réputation de faire des miracles, et bientôt le bruit de leurs œuvres merveilleuses sc répondît jusque dans la Gaule* Le pape Grégoire se servait habilement de ces nouvelles pour ranimer dans le cœur des rois franks rameur cl la crainte de Home (7) ; mais, tout en se prévalant lui-même de la renommée d’Augustin , il
(0) BedaJ preshyt. Oiat*, lib, 1, cap. 25*— G reparu papæ ephtolæ, p, 1105* — Horæ britannica), t, 11,'p* 2:50.
(7) Epistolte GregorÜ paptfi ad Bruni childem, ad Theuifericum, ad Çhloiarlttm , apud script, rerum francie., t. IV, pag. 30-33.
ne voyait pas sans ombrage celle renommée sV grandir, et son agent subalterne érigé en émule des apôtres (1)* 11 existe une lettre ambiguë où le pape , n’osant exprimer toute sa pensée à cet égard, semble avertir l’apôtre des Saxons de ne point oublier son rang et son devoir , et de ralentir modestement l'exercice de ses pouvoirs surnaturels (-1).
u En apprenant, dit Grégoire, les grandes mer- « veilles que notre Dieu a voulu opérer par vos « mains aux yeux de la nation qu'il a élue, je « m’en suis réjoui , parce que les prodiges exté- « rieurs serve ut efficacement a donner aux âmes « du penchant vers ïa grâce intérieure ; mais , vousk même , prenez bien garde qu’au milieu de ces <t prodiges votre esprit rie s’enfle et ne devienne te présomptueux ; prenez garde que ce qui vous « élève ou dehors en considération et en honneur, n ne vous soit au dedans une cause de chute par it l’amorce de la vaine gloire (3), h Ces conseils notaient pas sans motif , et le caractère ambitieux d’Augustin s’était déjà révélé d’une manière assez évidente : peu satisfait de sa dignité de métropolitain chez les Anglais, il avait convoité une suprématie plus flatteuse et mieux assurée sur des peuples anciennement chrétiens. Dans l’une de ses dépêches à Rome , se trouvait, entre autres choses, cette question brève et péremptoire : « Comment m dois-je traiter les évêques de la Gaule et les
évêques des Bretons (i)? — Pour les évêques de la tt Gaule, répondit Grégoire un peu alarmé de la h demande , je ne t’ai donné et ne te donne au- « cune autorité sur eux : te prélat d’Arles a reçu n de moi le pallium , je ne puis lut ôter son poui£ voir ; c’est lui qui est le chef et le juge des Gau- ■t lois, et il t’est interdit, â toi, de mettre la faux v du jugement dans le champ d’autrui (3). Huant ié aux évêques de race bretonne , je le les confie v tous; enseigne les ignorants, raffermis les faibles, h et châtie à ton gré les mauvais (B), »
L’énorme différence que le pontife romain jugeait à propos d’établir entre les Gaulois qu’il défendait contre les prétentions d’Augustin, et les Cambriens qu’il lui abandonnait , sera comprise ,
fî) Ul aposiolortim virlutes, in sigmsqnæexhibet, imitai i rideala r (Epiai. Grcg. pap. inter eju$ opéra, p, 928.)
(2) Greg. papa? cpisloltD, p. 920.
(3; Ne anirmis in auâ prîBSUtnplioiïeseel ovet, et imde foris per bonorem lollitur, iode per inanem gloiiam inlüs cadal. (Eedæ ptesbyi. IhH,a 11b. t, cap. 51.)
(4} Qualiter debemus cum Galliarum atque Britannnrum episcopi agereï (Gregm\ papæ opéra, p. 1158.)
{5) Falcem judicii miUere non potes in alicnatn segetem. (Ibid.)
(C) IïrtUnn. autem oornes episcopos luæ EYaicniilaikoinmiUimoa.miniiocü doccautur, tudrmi persuasiüncroboren-
si l’on se rappelle que les Cambriens étaient schis* maliques* Ces malheureux restes d’une grande nation , resserrés dans un coin de leur ancienne patrie, avaient tout perdu , dit un de leurs vieux poètes , hormis leur nom , leur langage et leur Dieu {7). Ils avaient sur la nature divine la même opinion que les Romains; ils croyaient en un seul Dieu en trois personnes, rémunérateur et vengeur, mais ne punissant point , comme le soutenait l’Église catholique , les fautes du père sur sa postérité , accordant le don de la grâce à quiconque pratiquait la justice , et ne damnant point les enfants morts avant d’avoir pu commettre un seul péché. Le dissentiment occasionné par celle différence de dogme entre l’Église romaine et l'Église bretonne était encore accru par l’observance de certaines formalités religieuses particulières aux Bretons. Ils ne plaçaient point la fête de Pâques précisément à l’époque fixée par les décrets des papes. Leurs moines n’étaient point vêtus, ni leurs prêtres tonsurés comme ceux du rit romain ; en outre leurs moines étaient plus laborieux que ne l’ordonnaient les règLes catholiques; car nul n’était reçu dans les couvents bretons s’il ne savait un art ou un métier (S), et les religieux de chaque couvent étaient partagés en deux bandes qui , alternativement , priaient à la maison et sortaient pour aller au travail (9), Les Cambriens avaient des évêques; mais ces évêques étaient, la plupart du temps, sans siège fixe : ils habitaient tantôt une ville, tantôt l’autre, comme de véritables surveillants, et leur archevêque siégeait de même mdïfféremmen L soit à K criée n (10) sur Elise, soit à Menevv (11), aujourd’hui Saint-David. Cet archevêque, indépendant de toute autorité étrangère, ne recevait point le pallium cl ne le sollicitait point ; mais c’étaient là des crimes irrémissibles aux yeux du clergé romain , si intolérant pour tout ce qui intéressait la suprématie de son Église (12). C’en était assez pour que le pape Grégoire ne reconnût comme autorité religieuse aucun des évêques de la Cambrie , et se crût en droit de les livrer tous en luLelle et en correction à l’un de ses missionnaires.
Augustin , par un message exprès , signifia au
Lur,pcrv(ïrslauelorUaleçorrïgaûtur,(Beé50 Hist.,1. II,p. 27.)
(7) T ali esta, Arrhæology of AYaïeS, vol. 1, p. 9$;
(Si Ars unicuique dab&iirr, ut, ex opère mirnuum quoLU diano, se posset m vie lu neeessario oemtinere. (VU a S. Wirtwaluei. Preuves de l 'histoire de Bretagne, L II, pag. 25.)
(0) Horæ brHanmcæ, tom. U, pag. 232.
(10) Al. CaEr-Lleon,
(11) AI. Myrtyw; eu latin, Meneuia.
(12) Inter alla i n mimera bil mm seeîerum facta... (B eds» presbyl. ItisL, pag. 21.— Trioedd ynys Prydaîn, Cambio- Brîton., i, U, p. 170,— Uorte britannica), t. Il, p, 223 à 232- — Ibid. a T8 àï4)
m clergé des vaincus de In Grande-Bretagne l’ordre ^ de le reconnaître comme archevêque de Yïk entière , sous peine d’encourir La colère de FEglise romaine et celle des rois anglo-saxons» Pour démontrer aux prêtres et aux religieux cambriens J a légitimité de ses prétentions , il leur assigna une conférence sur les bords de la Saverne » limite de leur territoire el de celui des conquérants» L’assemblée se tint en plein air sous un grand chêne (1), Augustin y somma les Bretons de réformer leurs pratiques religieuses selon les usages de Rome, de se rallier à limité catholique, de lui prêter à luimême obéissance, et de S'employer sons sa conduite a la conversion des Anglo-Saxons* À l’appui de sa harangue , il fît paraître un prétendu aveugle. Saxon de naissance , et lui rendit la vue (â) ; mais ni uos Fcloquence du Romain ni son miracle n’eurent le *jit7 pouvoir d'effrayer les Cambriens , et de leur faire abjurer leur vieil esprit d’indépendance. Augustin ne se rebuta point, il indiqua une seconde entrevue ou se rendirent, avec une complaisance qui prouvait leur bonne foi, sept évêques de race brel o une et l >ea u co ü p d e re ï ig leu x , la pl upa r L sor I is d’un grand monastère appelé Ranger (Sf), et situé au nord du pays de Galles , sur les bords de la rivière de Dée.
A leur approche , le Romain négligea de se lever de son siège, et ccttc marque d’orgueil les blessa d’abord : « A’ ou s n’avouerons jamais , dît celui « d’entre eux qui portait la parole , nous (FàVoue- « rons jamais les prétendus droits de Fambition « romaine , non plus que ceux de la tyrannie « saxonne» Nous devons , il est vrai , au pape de n Rome là soumission de charité fraternelle, de i- même qu’a tous les chrétiens ; mais, pour la it soumission d’obéissance , nous ne la devons qu’a « Dieu , et , après Dieu , a notre vénérable surveiliî laut Févèque de Kcrlëon sur FUsc, D’ailleurs « nous demandons pourquoi ceux qui se glorifient « d’avoir converti les Saxons ne les ont jamais ré- « prîmandés de leurs violences contre nous et de « leurs usurpations sur nous 4 )?»
Pour toute réponse , Augustin fit aux prêtres gallois la sommation définitive de le reconnaître comme archevêque , et de l’aider à convertir les Germains de File de Bretagne. Les Gallois répliquèrent unanimement qu’ils ne lieraient point ami-
(J) Cet arbre fut longlemps appelé le chêne d'Augustin; en saxon , Angusünes-ac. V. Bedæ Hïal,, ïïb, IL cnp* 2.
(2)ÛÎ>lauis est tjuîdsm de généré Anglqrum luce pi ivatus, (Ibid,, pag, 4'S 4G.
(S) Al* ban chor; le grand cliœur, la grande église,
(4j MaûnféfdU lirelo-n^, clLés dans le tome H d t% ifovw ïîrUanmc(L\ pa g, 267, 208*
(S) SI modè notés asiurgore nolüît, gnantb magis, si eï
lié avec les envahisseurs de leur pays , tant que goü ceux-ci ne restitueraient pas ce qu’ils avaient in- ^ justement ravi: «Et quant à Fhonime, ajoutèrent- « ils, qui ne se lève pas devant nous, quand il « n’est que notre égal, jamais nous ne le preir- « drons pour supérieur (3). — Eh bien donc ! s’écria u le missionnaires avec uti ton de menace, puisque « vous ne voulez point ta pals avec des frères ,
« vous aurez la guerre avec des ennemis ; puisn que vous refusez d’enseigner avec moi le die- « min de la vie aux Saxons , avant peu de temps, it par un juste jugement de Dieu , ils seront pour « vous des ministres de mort (G). h
En effet , peu de temps s’écoula , et le roi d’une peuplade anglo-saxonne , encore païenne , descendit de la contrée du nord vers le lieu même où sTclait tenue la conférence» Les religieux de Ranger sur la Dëe , se souvenant de la menace d’Augustin , quittèrent leur couvenL en grande terreur , et s’enfuirent vers l’année que rassemblait le chef de la province galloise dePowis. Cette armée fut vaincue, et, dans la déroute, le roi Vainqueur aperçut une troupe d’hommes singulièrement vêtus, sans armes, el tous agenouillés. On lui dit que c’étaient les gens du grand monastère , cl qu’ils priaient pour le salut des leurs* « S'ils crient à leur dieu pour « mes ennemis , répliqua le Saxon , ils combattent u contre moi , quoique sans armes (7)5 » et il les filions massacrer, au nombre de deux cents. Le monastère de Baügôr , dont le chef avait porté la parole dans la fatale entrevue avec Augustin , fut détruit de fond en comble; « et c’est ainsi , h disent les auteurs ecclésiastiques , que s’accoinii plit la prédiction du saint pontife, et que furent « punis par la mort dans ce inonde les perfides u qui avaient méprisé ses avis pour le salut éternel (8). Ce fut chez les Gallois une tradition nationale que le chef de la nouvelle Église anglosaxonne avait provoqué cette invasion, et désigné le monastère de Bangor aux païens du Northum- Borland. Il est impossible de rien affirmer de positif à cct égard ; toutefois la concordance des temps rendait Fimpu talion assez grave pour donner aux amis de l’Église romaine l’envie d’en détruire la irace. Dans presque tous les manuscrits du seul historien de ces événements , ils ajoutèrent , par interpolation , qu’Augustin était mort quand eut
snbclï cœperimus, nos pro nibilo contcmnet. (Bedtc presbyL il, cap. 2.)
(6) Si tialiom Ançiar. DOluîssent vîam vUæprædîcare.**(lb-)
Ç 7 ) Si ad vers û in nos ad detim auum clamant , profcclê et ïpai, quamvis arma non fera ni, contra nos pugnant. (Iledæ prc&byL Ui$L, lib. Il, cap. 2,
(8) UHcmporabs inter HO a nliîoncm sentirent peridi, quûd oblata sïbl perpetuæ salutis concilia sprcveranL (Ibid*)
DE L’ANCLETERRE, — LIVRE PREMIER
Yim le combat contre les Bretons et le massacre des moines de Bangor (!)■ Augustin était vieux à celle époque ; mais il vécut encore au moins un an après Inexécution militaire qirii avait si exactement prédite (2),
A sa mort, Laurent, comme lui Romain de nation prit le titre d;arckevêque ; Meïïitus et Justus étaient encore évêques , l’un a Londres et l'autre à Rochester* Le premier avait su gagner au christianisme Sighebert, parent d’Ethelberi qui , malgré la nouveauté de sa conversion , montrait un grandzèle , et entourait gpl clergé naissant d’honneurs et d'autorité. Mais cela ne fut pas de longue durée : à ce roi fervent succédèrent des princes lièdes et malveillants pour le nouveau culte; et quand les deux fils de Sighebert , qu’011 nommait familièrement Sibcrl ou Sib (3) , eurent mis leur père dans la tombe , ils retournèrent au paganisme, et abolirent toutes les lois dirigées contre la vie î lie religion nationale. Mais , comme ils étaient d’un caractère doux, ils ne persécutèrent d’abord ni Icvêque MdJitus , ni le petit nombre de vr# croyante qui persistaient â l'écouter : Us se rendirent même à l'église chrétienne par passe- temps, et peut-être par une sorte d'incertitude secrète.
Un jour que le Romain donnait à ses fidèles la communion de l 'eucharistie : « Pourquoi, bu dirent « les deux jeunes chefs, ne nous offres-tu pas, « comme aux autres , de ce pain si blanc que tu u donnais à noire père Sib {4) ? — Si vous vouu liez 7 répondît Révêque , vous laver dans la fon- « [aine du salut où votre père a été lavé, vous auriez, « comme lui , votre part de ce pain salutaire,
“ Nous ne voulons pas entrer dans la fontaine; <t nous n'en avons nul besoin ; et cependant nous « avons envie de nous restaurer avec ce pain (ü). » Hs renouvelèrent plusieurs fois cette bizarre demande ; toujours le Romain leur répéta qu’il ne pouvait y accéder ; et eux , imputant ses refus à une obstination de mauvaise gril ce , s’en irritèrent, u Puisque lu ne veux pas , dirent-ils , nous eom- « plaire dans une chose si aisée, lu sortiras de « notre pays (G), »
(1) Qnnmvu îpso7jam mnlloanlè tempare,ad cœleslia régna. sublaio, (îïcike ïlist., Ilb- 11, cap. 2,) Ces mots sont interpolés selon l'opinion des célèbres Unkrioipens Goodwin et Hammond, Voyez Horae briUnnké$ L. IL p. 371 .
(2) Complclum Àugustioi presagium, (Beri© HRL, Ilb* II, cap, 20
(3) Lesage rie ces sortes de diminutifs pour les noms propres subsiste encore en Angleterre.
(4) Quare non et nobis panent nilidum porrifiis? (Bedæ presbyt. lüsL, ilb. li, cap, 5.)
(5) Solumns Fonltm Htum hilrare, qtiîa nee Ulo opos nos habere novîmus; wd iamea pane îllo reflet volumus, (Ibid*)
(61 Si non vis aapentire nobis in tara facili cau&â quant pc-
Ils le chassèrent en effet de Londres, lut et sis tous ses compagnons. Les bannis vinrent dans le pays de Kent, auprès de Laurent et de Justus , qu’ils trouvèrent aussi découragés par la tiédeur et le peu d’amour pour eux dix successeur d'Élhelbert.
Tous prirent la résolution de passer en Gaule : MeHilug et Justus partirent ensemble; mais Laurent , sur le point de les suivre , voulut tenter un dernier effort pour changer l’esprit du roi de Kent, encore flottant v à ce qu’il croyait , et mal assuré dans son retour à la religion de scs ancêtres,
La dernière nuit qu’il devait passer chez les Saxons, il fil dresser son lit dans l’église de Saint-Pierre , hâüe k Canterbury par l’ancien roi (7) ; et au matin il en sortit, meurtri de coups , blessé et tout couvert de sang. Dans cet état , il se rendît auprès d’Edbald{8), fils d’Élhelbert : «Vois, lui dit-il , ce tt que m’a fait l’apôtre Pierre , pour me punir dV « voir songé à quitter son troupeau (9), n Le roi saxon fut frappé de ce spectacle , et trembla d’encourir lui-même la vengeance du saint apôtre qui châtiait si durement ses amis. Il invita Laurent à demeurer , rappela J us tu s , et promit d’employer sa puissance à convertir de nouveau ceux qui , suivant son exemple T étaient lombes dans l’apostasie. Grâce au secours du bras temporel , la foi se ranima, pour ne plus s’éteindre, sur les deux rives de la Tamise, Méllitus fui le successeur de Laurent dans le siège archiépiscopal ; Justus succéda â Me h litus ; et le roi de Kent , Edbald , qui avait voulu ûlAû les chasser tous , fut complimenté par te souverain eaD pontife sur ta pureté de sa croyance et la perfection de ses oeuvres chrétiennes (10).
Peu d’années après ces événements, une sœur d’Edbald, nommée Elheïbergbe(ll), fut mariée au chef païen de la conLrée au nord de rilumber. La nouvelle épouse partit du pays de Kent , accompagnée d’un prêtre, Romain de naissance, appelé Paulin , qui fut d’avance consacré archevêque d’York, selon le plan du pape Grégoire, et dans, l’espérance que h femme fidèle convertirait le mari infidèle. Le roi du Nort hum b cri and (12) , Appelé Edwin (13) , laissa sou épouse Ethelbcrghéprofesser
tira us. non poleris jam m nostrâ proymciâ demorari. (üedæ presh, Hist., üb.lL cap. 3.)
(7) J usait in eteksiâ straium sîbî pararî. (Ibid.)
(S) Al. Æd-ba!d. Ead-bakl. Eri, ead, heureux ; baîd> bold, hardi.
(D) Propierea quùd Dei gregeui esset relictnrue. ÇCïirnn. saxon,, eri. Gibson.)
(10) Redæ L 11, p. 51. — Henri ci HunLingdon, p, 326.
(1 1) Al. ÆiheL-byrg* Ethel, noble; burg, bnrgb, burh, byrhT liera, sécurité , protecteur, protectrice.
(12) Norlhujnbria; en saxon, Norihan-hymbra-land ; al. North-humberdand, le pays au nord rie PHumber.
( Jô A LEad-win. Eri, heureux; win. chéri, et aussi vainqueur.
la religion chrétienne , sons les auspices de l'homme qu’elle avait amené, et dont les cheveux noirs elle visage brun et maigre étaient un objet de surprise pour la race à chevelure blonde des habitants du pays (1). Quand la femme d’Edwin devint mère, Paulin annonça gravement au roi anglo-saxon qu’il avait obtenu pour elle la grâce d’enfanter sans douleur, à condition que l'enfant serait baptisé au nom du Christ (2)* Dans L'effusion de sa joie paternelle , le païen permit tout ce que souhaitait sa femme ; mats, pour sa part, ÎI ne voulut écouler aucune proposition de baptême : seulement il laissait parler librement ceux qui désiraienL le convertir , raisonnait avec eux , et quelquefois les embarrassait (3).
Afin de l’attirer , s’il était possible, vers tes choses célestes par Tappàt des biens de la terre, il vînt «,1e Rome une lettre du pape Boni face , adressé au glorieux Edwin, « .ïe vous transmets, écrivait le « pontife, la bénédiction de votre protecteur, le u bienheureux Pierre, prince des apôtres , c'esln à-dire, une chemise de lin, ornée de broderies u d’or et un manteau de lame bue d'Ancône (4), » Elhdberghe reçut de même , pour gage de la bénédiction de l’apôtre Pierre, un peigne d’ivoire doré (3) et un miroir d’argent. Ces dons lurent agréés; mais ils ne décidèrent point le roi Edwin , dont l’esprit réfléchi ne pouvait être vaincu que par une forte impression morale (6)*
Il y avait dans la vie du Saxon nue aventure extraordinaire dont il croyait avoir gardé le secret à tous les hommes ; mais ce secret lui avait probablement échappé parmi les confidences dn lit nu pliât. Dans sa jeunesse , et avant qu’il fôt roi , il avait couru un grand péril : surpris par des ennemis qui voulaient sa mort, il était tombé entre leurs mains. Dans la prison où il languissait , sans espoir de salut , son imagination échauffée lui fU voir en songe un personnage inconnu, qui, s’approchant don air grave, lui dît: «Que promettrais-tu à ■* qui voudrait et pourrait te sauver ? — Tout ce « qui sera jamais en mon pouvoir , répondit le « Saxon, — Eh bien , reprit l’inconnu, si celui qui « peut te sauver n’exigeait de toi que de vivre selon il scs conseils , les suivrais-tu ? >* Edwin le jura;
(1) Vïr longsB staluræ, paultObra incurvas, t%ro capiîla, fac[u ma ci leu Ut, naso adunco pertenui , vmicrabiUs sicnuJ cl tmibiiïs aspmu. [Bcdaï Hïsh, Mb. Il, cap. U.)
[2; Quod preribui suis obtmuerü , ut regfoa parcrcl absque d alors, (iïeiiricî Hunlmgd. UtsL, p, 327.)
(3; Qiùd agciet discutïebat, vir iiaUirâ saj-racissinuts (Ibid.)
m hUsi, camisiarn uuam... Henrîd Huhtingdoa* Hisl , p. 327.)
(&) Id est, pcclincifi eburneom aurai uni. (Ibid.)
(ô) liçdæ Ui8L, iom. ÏT. p. D8.
LA CONQUÊTE
et l’apparition étendant unemain et In lui posant sur la tète , dit : « Quand un pardi signe se représen- « leva à toi, rappelle-toi ce moment et ce disw cours (7) Edwin se tira de danger par des hasards heureux; mais le souvenir de son lève lui resta gravé dans la pensée.
Un jour qu'il était seul dans son appartement, la porte s’ouvrit tout à coup , et 11 vit venir à lui un personnage marchant gravement comme celui du songe, qui s’approcha, et , sans prononcer un seul mot , lui posa k main sur la tête. Celait Paulin , à qui le Saint-Esprit, selon les historiens ecclésiastiques (8) , avait révélé le moyen infaillible de vaincre son obstination. La victoire fut complète ; le Saxon frappé de stupeur . tomba la face contre terre , et le Romain , devenu son maître , le releva avec bonté. Edwin promit d’être chrétien ; mais i imperturbable dans son bon sens, il promit pour lui seul, disant que les hommes du pays verraient eux-mêmes ce qu’ils devaient faire (9). Paulin lui demanda de convoquer le grand conseil national qu’on appelait en langue saxonne Witteoa-Ghemote, V assemblée des sages , qui se réunissait autour des rob germains , dans toutes les occasions importantes, et auquel assistaient les magistrats, les riches possesseurs de terres, les guerriers de haut grade eL les prêtres des dieux (10). Le roi Edwin exposa devant cette assemblée les motifs de son changement de croyance, et s'adressant à chacun des assistants , l’un après l'autre , il demanda ce qu’il leur semblait à tous de celte doctrine nouvelle pour eux*
Le chef des prêt res parla le premier : « Mon « avis, dit-ii , est que nos dieux sont sans pouvoir; « et voieî sur quoi je me fonde. Pas un homme , « dans tout le peuple, ne les a servis avec plus de h zèle que moi ; et pourtant je suis loin d’être le « plus riche et le plus honoré parmi le peuple ; « mon avis est donc que nos dieux sont sans pouü voir (11), n Un chef des guerriers s’éleva ensuite et parla en ces termes :
« Tu Le souviens peut-être , ù roi , d’une chose h qui arrive parfois dans les jours d’hiver, lorsque it tu es assis à table avec tes capitaines et tes hommes <i d’armes (12), qu’un bon feu est allumé, que ta
(7) Cum ergo hoc tibi signum ad veneril , mémento bujt» temporis et serin oms, [BedSQ Hist., lib. il, cap. 12.— licurici lIUQtmtjd., pag. 327.)
(3) Vpm HJk, lib. IJ, cap. 12.
(9; Qnid ois videreLur, (Ibid., cap. la.)
(10) Eïder-menn, al, Ealdor-tucnn, setüorcs.
(11) Unrîe u 11 volera deos probavj. (bedœ llist., lib. Il, cap. 13.)
(12) Mid ihînum galdonnannum and Thegnum. (Traduction saxonne de TliUtoirc de Rôde.) Voyez les pièces justificatives.
DE L’ANGLETERRE. — LITRE PREMIER
û2$ t£ salle est bien chaude , mais qu'il pleut /neige et « vente au dehors. Vient un petit oiseau qui trait verse la salle à tire d’aile , entrant par une porte, « sortant par l’autre : l'instant de ce trajet est pour d lui plein de douceur, il ne sent plus ni k pluie « ni Forage ; mais cet instant est rapide ; l'oiseau tf a fui en un clin d'œil , et de Fhiver ü repasse « dans l’hiver fl). Telle me semble la vie des hom- « mes sur cette terre, et son cours d'un moment, ii comparé à la longueur du temps qui la précède it et qui la suit. Ce temps esL ténébreux et ineomii mode pour nous ; il nous tourmente par Fimu possibilité de le connaître : si donc la nouvelle u doctrine peut nous en apprendre quelque chose « iFtrn peu certain, elle mérite que nous la su in viens (â), »
Après que les autres chefs curent parlé et que le Romain eut exposé ses dogmes , Fassemblée votant comme pour la sanction des lois nationales , renonça solennellement au culte des anciens dieux. Maïs, quand le missionnaire proposa de détruire les images de ce s dieux, nul parmi les nouveaux chrétiens ne se sentit assez fermement convaincu pour braver les dangers de cetLe profanation ; nul excepté le grand prêtre. Il demanda au roi des armes et un cheval étalon pour violer la loi de son ordre, qui interdisait aux prêtres l’habit de guerre et toute autre monture qu’une jument (3). Ceint d'une épée et brandissant une pique, il galopa vers le temple „ et, à la vue de tout le peuple, qui le croyait hors de sens, il frappa de sa tance les murs et les images. On éleva une maison de bois où le roi Edwin ci un grand nombre d'hommes se firent baptiser (4), Paulin ayant ainsi conquis en réalité l'épiscopat dont il portait le litre, parcourut les contrées de Deire pi) cl de Bernicie et baptisa dans les eaux de la Swale et de la Glen ceux qui s'empressaient tl’obéir an décret de rassemblée des sages (6).
gîs L’influence politique du grand royaume de Nor- G55 thumberland entraîna vers le christianisme la population des est-Angles ou Anglais orientaux habî- Lant au midi de l’Humber ci au nord des Saxons de l’est. Ce peuple avait déjà reçu quelques prédications des évêques romains du sud ; mais les deux reli-
(1) Of winira in winter comelh. (Tratl. sax, do l’Jli&t. de ïtàde.)
(2) ïienrici Huntingdon, Hist. , p. 328.
(3) Accepta c<$no admisaario, ciim pontifie* idolorutn non licoret nîsi super cquam eqnitare. (Ibid.)
(4) Baptisai us in du mû ligue A. (Stirip tores col le Cl i à Seldco, tom. 11. p. 1634.)
(3) Par corruption, an lieu du cambrien Dey wr ou Deïfr* Voyez plus lia ut, pag. 10.
(0) Witlena-gemole. llcorici Eunlingdon. p. 528.
gions y balançaient encore avec une telle égalité, m que le chef dit pays . nommé Redwald *(7) „ avait dressé deux autels dans le même temple , F un pour le Christ et l’autre pour les dieux des Teutons, q u'i l pr ia i t ai ter n a t i vente u t (8) . T ren te a n s après la es 3 conversion des habitants des rives de l’Humber, une femme de ce pays convertit Je chef du royaume de Mcrcie, qui s’étendait alors de FHumber à ïa Tamise. Les derniers Anglo-Saxons qui gardèrent leur ancien culte furent ceux du sud; ils n’y renon- ^ cèrent qu’à la fin du septième siècle (9).
Huit moines romains furent successivement archevêque de Canlerbury, avant que cette dignité, instituée pour les Saxons, parvînt a un homme de race saxonnef 10). Les successeurs d'Augustin ne renoncèrent point à l’espoir de contraindre le ^ clergé de la Cambrie à plier sous leur autorité. Ils ^ accablèrent les prêtres gallois de sommations et de messages; ils étendirent même leurs prétentions ambitieuses sur les prêtres de File d’Erin , aussi indépendants que les Bretons de toute suprématie étrangère, et tellement zélés pour la foi chrétienne, que leur patrie était surnommée File des Saints.
Mais ce mérite de sainteté, sans une complète soumission au pouvoir de F Église romaine , était nul pour les membres de cette Église qui venaient d’établir leur domination spirituelle sur la partie de la Grande-Bretagne conquise parles Anglo-Saxons.
Ils envoyèrent aux habitants de File d’Erin des messages pleins d’orgueil et d’aigreur : ^Nous , a députés du siège apostolique dans les régions tt occidentales, nous avons naguère follement cm « à la réputation de sainteté de votre ile ; mais nous « le savons aujourd’hui à n’en plus douter, vous ne « valez pas mieux que les Bretons (1 1). Le voyage « de Coluraban dans la Gaule et celui d’un certain » Dagamman en Bretagne nous en ont pleinement « convaincus ; car, entre au très choses, ce Dagarn- « rnan a passé parles lieux où nous habitons, et il « a refusé non -seulement de venir manger à notre « table, mais encore de prendre son repas dans la te même maison que nous (12), »
Ge voyage en Gaule , allégué en preuve des raauvaïses doctrines et de la perversion des chrétiens gio de niibcrnie, offrait des circonstances qui méritent
(7) Al. RpeJ-wakl. Ra&d, red, parois, conseil, conseiller ; waïd, wcakï, ivatl, puissant, gouvernant,
(S) Horæ britannica, t. It, pag. 587.
(0) Scriptoics edili à Seîdcn, t. Il, p. Î634. — Henrici Uuolinpd. Hist., p. 528 et seq.
(10) Berth-wald on Brilit-weald,
(11) ffllitl cîiscruparo à BHlonibtis. (Bedæ presh.Hlsi^t. Il,
(12) Kon soliim dbum nobîsctirn, oed in codent hospilîo quo veacebamur sumere noluit. (Ibid.)
m d'être rapportées en détail. Cohimbaa* ou plus eîû exactement Colum, avait commencé sa carrière tic prédicateur chrétien en traversant les détroits et les lacs de la Bretagne septentrionale dans un bateau d'osier recouvert de peaux , afin de visiter , au nom du Christ, la race sauvage des montagnards du nord- ouest. H n’y avait point là de femme chrétienne pour séduire un mari païen , et Coluin n’avaît ni tuniques bordées de pourpre, ni ntan- J tenux de laine fine A offrir en présent au nom île saint Pierre ; il était pauvre , il fut souvent rebuté, et souvent courut le danger de la vie (ÎJ. 11 ne fonda point d’évèchés, et ne s’intitula jamais évêque : seulement il établît , sur mi rocher des Hébrides (90, une école et un couvent d’hommes pauvres et fervents comme lui. Après avoir converti seul beaucoup de gens chez les Seots ci chez les Piétés, il se rendit en Gaule avec dix compagnons, afin d’aller prêcher dans les Vosges, pour les bûcherons cl les chevrievs, Les hommes d’Erin s’arrêtèrent au pied des montagnes > près d’une source d’eaux thermales , dans1 2 3 * 5 un ancien bourg en ruines qui sc nommait Luxovium en latin, et Luxeu dans la langue romane (5).
oüo Ce lieu faisait partie du territoire de Theoclerik, 6îo roî des Frank s orientaux , qui, attiré par le bruit public, vint visUer les étrangers et leur demander des prières, Colum, peu habitué à ménager les puissants du siècle , fit au visiteur des remontrances sévères sur ses mœurs et sur la mauvaise vie qu’il cio menait avec des femmes débauchées (4). Ces reproches déplurent moins au roi qu’a Païen le du roi, à cette même Brunehilde dont te pape Grégoire avait loué si complaisamment la piété (3), et qui, pour gouverner plus sûrement son petit-fils , l’ëloigûait et le dégoûtait du mariage, lui procurant elle-même des mal tresses eL de belles esclaves, A l'instigation de cette reine, une accusation d’hérésie fut portée devant un concile d’évèques contre l'homme qui avait osé se montrer plus sévère que l'Église romaine sur la moralité des princes, H fut condamné par sentence unanime, et banni de la Gaule avec ses compagnons. C’est probablement sur cet arrêt queles évêques de la Bretagne saxonne jugèrent que le christianisme des habiLants de nii hernie était d’une nature suspecte , et qu’il
(1) Horœ britannicæ, L Tl, pag. 3Û2,
(2) L’Ue rPUy ou tHona.
(3) Hcnrici Huntiog. HtaL,p. 38<L— Muller, Histoire delà ronfédé ration suisse, t. 1, p. 159. — Horæ britannica?, p. 302*508.
f4ï ül rcgïa proks ex ïupanaribtis vidcrclur cmergerc, {F redégarii schoî asl i ri Ch ro n a pitd sc r i p t , re r, Fra n c, , t . IL
(5) EpMola Gregorii papæ ad BrumchUdem, ap. script, rer. franc., L 1Y, pag. 20-51
avait besoin d’être épuré et réformé par eux {6).
La même Eglise qui expulsait de la Gaule les censeurs des rois franks , donnait aux rois anglosaxons des croix bénites pour étendards, quand ils allaient exterminer les vieux chrétiens de la Bretagne {7)* Ceux-ci , dans leurs poésies nationales , accusent en partie de leurs désastres une conspiration étrangère , et des moines qu’ils nomment injustes (S)* Dans la conviction où ils étaient de cette malveillance de T Église romaine envers eux , ils s’affermissaient de plus en plus dans la volonté de repousser ses dogmes et son empire ; ils aimaient mieux s’adresser et s’adressèrent en effet plusieurs fois à l’Église de Constantinople , pour prendre conseil sur des difficultés thêologiques. Le plus renommé de leurs anciens sages , à la fois barde et prêtre chrétien , maudit dans ses sentences poétiques le pasteur négligent qui ne garde pas le troupeau de Dieu conïre les loups de Rome {Î)J.
Mais les ministres et les envoyés de la cour pontificale , grâce â la dépendance religieuse sous laquelle ils tenaient les puissants rois anglo-saxons, firent peu à peu fléchir par la terreur l’esprit de liberté des églises bretonnes. Au huitième sïèçle, un évêque de la Cambrie septentrionale se mit à célébrer la fête de Pâques au jour prescrit par les conciles catholiques ; les autres évêques s’élevèrent contre ce changement; et, au bruit de cette dispute, les Anglo-Saxons firent une irruption dans les cantons du sud où l’opposUionse manifestait (10), Pour conjurer la guerre étrangère et te ravage de son pays, un chef gallois essaya de sanctionner, par son autorité civile , l'altération des anciennes coutumes religieuses , et l’esprit public s’en irrita au point que le chef fut tué dans une révolte. Cependant cette fierté nationale déclina bientôt , et la fatigue d’une lutte toujours renaissante rallia au centre du catholicisme une grande partie du clergé gallois. La soumission religieuse du pays s’acheva ainsi par degrés ; et pourtant clic ne fut jamais aussi complète que celle de l’Angleterrefl I).
Les rois des Saxons et des Angles avaient pour la ville de Rome et pour le sîége de saint Pierre une vénération qu’ils témoignèrent souvent par de riches offrandes , et même par des tributs annuels sous les noms de cens €le Rome^ ou cens de
(fi) Frcdegarii scholast. Cfaroo., aptid script, rer. franc., lom. IL pag, 427. — îlist. de Bretagne par dotn Lobineau, t. 1, p, 32.
(7) Bedæ presb, ïïîst, L. il, p. 75,
(8) HorEE brîtann,, t, IL pag. 290,
(fl) Caltawg, lloiîc brit., ihitî., p. 277.
(10) iÜMraîiâ de Car^doc de Llancarvan, historien gallois. Ilora? britannica;, L IL p, 5G7.
(tl) Ho ras lui Lin ni cæ. t. il, p. 337-320.
DE Lr ANGLETERRE.
m V Eglise* Les successeurs des anciens chefs d’aven* 6i& tuners Henghist , iïorsa , Kerdie , /Ella et Ida , instruits par le clergé romain à revêtir les insignes pacifiques de la dignité royale, et à porter, au lien de la hache de leurs ancêtres , des bâtons à fleurons dorés, cessèrent de mettre au premier rang les exercices de la guerre (1). Leur ambition fut devoir autour d’eux, non de grandes troupes de braves, comme leurs pères* mois de nombreux couvents selon la règle de saint Benoît , la plus en fa* veur auprès des papes* Souvent eux-mêmes coupaient leur longue chevelure pour se vouer à la réclusion, et, si le besoin (Lune vie active les retenait au milieu des affaires , ils comptaient comme un des grands jours de leur règne la consécration d’un monastère. Cet événement était célébré avec tout l'appareil des solennités nationales (2); les chefs , les évêques , les guerriers, les sages du peuple se rassemblaient , et le roi s’asseyait au milieu d’eux, entouré de sa famille. Quand les murs nouvellement bâtis avaient été arrosés d’eau bénite et consacrés sous les noms des bienheureux apôtres Pierre et Paul, le roi saxon se levait et disait à haute voix (If), asc « Grâces soient rendues au Dieu très-haut, de ce « que j’aî pu faire quelque chose en l’honneur du *' Christ et des saints apôtres* Tous tant que vous u êtes ici , soyez témoins et garants de la donation « faite par moi aux moines de ce lieu, des terres, marais* étangs, cours d’eau ci-après désignés. Je veux qu’ils les tiennent et possèdent enlière- « ment et d’une manière royale (4) , de sorte qu’au*
« cun impôt n’y soit levé , ci que le monastère ne soit sujet d’aucune puissance sur terre , excepté « le saint-siège de Rome ; car c’est là qu’iront chérît cher et visiter saint Pierre ceux crentre nous qui « ne peuvent aller à Rome. Que ceux qui me sucu céderont, soit mon fils , soit mes frères , soit «< tout autre , maintiennent cette donation inf* vîolahîement, en tant qu’ils veulent participer « à la vie éternelle , en tant qu’ils veulent être sau- « vés du feu éternel ; quiconque en retranchera « quelque chose , que le portier du ciel retranche u de sa part dans le ciel ; quiconque y ajoutera ■' quelque chose, que le portier du ciel ajoute à sa « part dans le ciel (3)* » Le roi prenait ensuite la feuille de parchemin qui contenait l’acte de dona-
(1) Exercïtïitm armomm in s mm déponentes*. . ( Willelmi Malmestiuriensis , p. 101. )
(3) Jussit indîci per Lotam nationem omnibus \)m\te , qnàcnpïs, comitibus, omniînisque qui Deum «Migrant, et ronsliitiii tliom quo monastemtm cousemreLur* [Chron. saxon*, ed, Gïhson, p* 55* )
(?) Ibid*
A) Acïeo fegalitor, adeoque libéré,.- (Citron. saxon*, ed. , Gibson , p. 55. )
lion , et il y traçait une croix ; après lui sa femme , m ses Aïs, ses frères, ses sœurs, les évêques, les officiers pu Lires, et tous les personnages de haut rang, inscrivaient successivement le même signe , en répétant cette formule : « Je confirme par ma « bouche et par la croix du Christ (6). n
Cette bonne intelligence des Anglo-Saxons avec e« la cour de Rome , ou plutôt leur soumission abso- m lue aux volontés de cette cour , qui transformait par degrés sa primauté religieuse en suzeraineté politique , ne fut pas de très-longue durée. Le prestige d’imagination s’affaiblît , et la dépendance se fit sentir* Pendant que certains rois courbaient le front devant le représentant de l’apôtre qui ouvrait et fermait le ciel (7), il y en eut qui répudièrent ouvertement la loi de l’étranger déguisée sous le nom de foi catholique (S). Dans cette lutte lesmem- m bres du clergé saxon , fils spirituels de l’Eglise ro- ^ ma inc, se rangèrent d’abord de son côté, et défendirent sa puissance (9) ; mais ensuite , entraînés eux-mêmes dans le torrent de l’opinion nationale , ils tendirent à n’ètre plus soumis envers la papauté qu’à ces devoirs de respect que les chrétiens bretons avaient offert de lui rendre, et qu’elle avait si durement dédaignés (10). Alors le peuple anglais devint, 950 pour la cour de Rome, ce qu’avaient été les Cambriens , au temps de leur schisme : par une conduite I06ü moins religieuse que politique, elle s’trnït à leurs ennemis nationaux; clic encouragea contre eux l’ambition étrangère, comme elle avait encouragé leur propre ambition contre les indigènes de la Bretagne. Elle promit , au nom de saint Pierre , leur pays , leurs biens, et l’absolu lion de tout péché à qui marcherait contre eux; et pour reconquérir quelques tributs , d’abord payés volontairement, ensuite refusés par tiédeur de zèle, ou par économie patriotique , elle s’engagea dans une entreprise dont le but était l'asservissement de la nation*
Le détail de ces événements postérieurs et de ^ leurs conséquences occupera la plus grande partie sw de cette Histoire, consacrée, comme l’indique son litre, au récit de la ruine du peuple anglo-saxon.
Mais il n’est pas temps d’y arriver; il faut que le regard du lecteur s’arrête encore sur la race germanique victorieuse et sur la race celtique vaincue ; qu’il voie l’étendard blanc des Saxons et des
(5) Quicumque iioslrum mu nus diminuent , diminuât ejns parlem crekslis janitor in regno cteîornm. ( Ibid,, p* 55-38.
(5) Cbron. saxon,, ed* Gibson. p. 55-38.
(7) Sanelus Peirus cmn clave aperiat ei re*num cœlorum *
(Ibid., p. 38, )
(S) Edclii vîia Wtlfridi epîtcopLp. 0Î*
(9) Uorœ bi itaQûicæ, UH. p. 529-547.
(10) Voyèx plus liant , p. 38*
TÏÏTEFUtV*
u HISTOIRE DE ]
tm Angles repoussant de pins en plus vers l'ouest Féten dard ro uge desKymrys (1). Les frontières angkr saxonnes continuellement agrandies à l'occident , après s'être étendues au nord jusqu'au Fortli et à la Clycïe, furent pourtant resserrées de ce côté, à la fin du septième siècle. Les Pietés et les Scots , attaqués par EgfriLh (2), rot du Norlhumberland, l'attirèrent habilement dans les gorges de leurs montagnes, le défirent , et après leur victoire s'avancèrent au sud du Forlh jusqu'à la rivière de Tweed, aux bords de laquelle ils fixèrent alors la m limite de leur territoire. Cette limite, que les habi- 7*0 lants du sud ne déplacèrent plus dans la suite, marqua depuis ce jour Je nouveau point de séparation des deux parties de la Grande-Bretagne (5). Les peuplades de la race des Angles qui habitaient la pbine entre le Forih et la Tweed furent agrégées, par ce changement, à la population des Pietés et des Scots ou des Écossais, nom que celte population mêlée prit bientôt seul, et dont s'est formé le nom moderne du pays.
A Faulre extrémité de Pile, les hommes de la pointe de Cornouailles, tout isolés qu'ils étaient, lu Lièrent longtemps pour leur indépendance, grâce aux secours qu'ils reçurent quelquefois des Bretons 750 de F Armorique (4), A la fin, ils devinrent tributaires des Saxons occidentaux ; mais les habitants du pays de Galles ne le devinrent pas : « Jamais, h disent leurs vieux poètes , non , jamais les Kyvnrys « ne payeront le tribut; Us soutiendront le combat u jusqu'à la mort pour la possession des terres que « baigne la Wye (5). « C'est en effet aux rives de ce fleuve que s'arrêta la domination saxonne ; le der- ?r,o nier chef qui l'agrandit fut un roi de Merde appelé ^ Offa (6). Il franchit la Saverne et la chaîne de montagnes qui, Formant comme les Apennins de la Bretagne méridionale, avaient jusque-là protégé Je dernier asile des vaincus. A près de cinquante milles de distance au delà des monLs vers l'ouest, üffa construisît, pour remplacer ces limites naturelles, un long rempart et une tranchée qui s'étendit du sud au nord, depuis le cours de la Wyc jusqu'aux vallons où coule la Dée (7). Là fut établie pour toujours la frontière des deux races d'hommes qui, avec des partages inégaux , habitaient conjoia-
(1) Les poésies nationales des Cambriens désignent fantastiquement res deux drapeaux ennemis par les noms de2>eûgon rouge et de Dragon blanc*
(3) Eg, ecp, aigu, aiguisé , et, par extension, subtil \ frïüufrid , Fred, frïed , paix, pacifique.
(5} Voyez à la page 11* — Picti lerram auam, cujus partem lenebant Angïi . récupéra veru ut. ( lïedaï HisL, 1 ib. IV , cap. 20. — Il curie! tinnlingd. HisL, p. 3SG. )
(4) Caradoc de Mancarvan , ap. doras brïlan., t. n, p, 35G.
*À CONQUÊTE
tentent tout le sud de hi vieille Ile de Prydaïn f soo depuis la Tweed jusqu'au cap de Cornouailles (S)* ^
Au nord du golfe où se jette la Dée, le pays renfermé entre les montagnes et la mer était déjà , depuis un demi-siècle , subjugué par les Anglais et dépeuplé d'anciens Bretons. Les fugitifs de ces contrées avaient gagné le grand asile du pays de Galles, ou bien l’angle de terre hérissé de montagnes que baigne la mer au golfe de Solway. Dans celte dernière contrée, ils conservèrent encore longtemps une sorte de liberté sauvage , distingués de la race anglaise , dans la langue même de celte race , par le nom de Cambriens ; et ce nom est resté attaché au pays qui fut leur asile (9). Au delà des plaines du Galloway , dans les vallées profondes où roule la Clyde £ 10} , de peLiles peuplades bretonnes qui , â là faveur des lieux'-, s'étaient conservées libres au milieu du peuple des Angles, se maintinrent de même parmi les Seots et les Pietés , quand ces derniers eurent conquis toutes les basses terres d'JÊ cosse jusqu'au Val d' Annan et à la Tweed. Ce dernier reste de Bretons de race pure avait pour capitale et pour forteresse la ville bâtie sur un rocher, qu'on appelle aujourd'hui Dumbartou (11).
On trouve jusque dans le dixième siècle des traces de leur existence indépendante ; mais , depuis ce temps, ils cessent d'être désignés par leur ancien nom national , soit qu'ils aient été anéantis tout d'un coup par la guerre , soit qu'ils se soient fondus insensiblement dans la masse de population qui les environnait de toutes parts.
Ainsi disparut de l'Üe de Bretagne , à l'exception de la petite et stérile contrée de Galles, la race celtique des Cambriens, Logriens et BreLous proprement dits , en partie émigrés directement de l'extrémité orientale de l'Europe, et en partie venus en Bretagne après un séjour plus ou moins long sur la côte occidentale des Gautes£l2). Ces faibles débris d'un grand peuple eurent la gloire de défendre la possession de leur dernier coin de terre contre les efforts d'un ennemi immensément supérieur en nombre et en richesses, souvent vaincus, jamais subjugués, et portant en eux-mêmes, à travers les siècles , la conviction imperturbable d'une éternité mystérieuse réservée à leur nom cl à leur langue.
(5) Arymea Pryriain, Cambrian remisier F or 1790, p. 554.
(6) Offa, offo, obîw .doux, été meut. (Gloss. Wachterï.)
(7) En langue cambrienne, Claudh Offa; en anglais, Offa1 s dgke*
(S) Henri ci llimtingtkpti. HUI,, p. 407.
£0) On rappelle aujourd'hui Cumberland ï en vieux saxon, Cumbraland .
(19) Ystrad-Clwyd.
(H) AI. Du fin ton , la ville des Bretons*
£12) Voyez plus haut, p. H et tâ.
DE L'ANGLETERRE, — LIVRE PREMIER
soo Cette éternité fut prédite par les bardes gallois, dès le premier jour des défaites nationales (1) ; et toutes les fois que, dans la suite des temps, un nouvel envahisseur étranger traversa les montagnes de la Cambrie, après les victoires les plus complètes , il entendait les vaincus lui dire : « Tu as beau Faire , tu m ne détruiras pas noLre nom ni noLre langue (2)* » Le hasard, la bravoure, et surtout la naLure du pays , formé de rochers, de lacs et de sables, ont justifié ces prédictions téméraires; mais toujours sont-elles un signe remarquable d'énergie et d'imagination dans le petit peuple qui osa en faire son acte de foi patriotique.
Les anciens Bretons vivaient de poésie : l'expression n'est pas trop forte ; car , dans leurs axiomes politiques, conservés jusqu’à nos jours , ils placent le poèter musicien à côté de l'agriculteur et de Partisan 9 comme l'un des trois piliers de l'existence sociale (3). Leurs poètes n'avaient guère» qu'un thème; c'était la destinée dit pays , ses malheurs et ses espérances. La nation , poète à son tour ÿ enchérissait sur leurs fictions , en prêtant des sens Fantastiques à leurs paroles les plus simples ; les souhaits des bardes passaient pour des promesses ; leur attente était prophétie; leur silence même affirmait. S'ils ne chantaient pas la mort d'Arthur, c’était preuve qu' Arthur vivait encore ; et, quand le joueur de harpe, sans intention précise, faisait entendre un air mélancolique, F auditoire attachait spontanément a cette mélodie vague le nom d'un des lieux devenus funestes pat1 * 3 4 quelque bataille perdue contre les conquérants étrangers (4). Celte vie de souvenirs et d'espérances embellit, pour les derniers
(l) Taliesiü, Archicology of Wales, t. 1.
(â) Voyez la suite de celle histoire, livre XJ,
(3) Trioedd bcïrdti ynys Prydain, aec, XXI, n. 1.
(4) Voyez la suite de celte histoire , livre IV, an 3070.
Cambriens, leur pays de rocs et de marécages. Ils m étaient gats et sociables, quoique pauvres <îl) ; ils ^ Supportaient Légèrement la détresse comme une sou fixa ne e passagère , attendant, sans se lasser jamais, une grande révolution politique, qui devait leur faire recouvrer la possession de tout ce qu’ils avaient perdu , et leur rendre, selon l'expression d’un Barde, la couronne de la Bretagne [Gj.
Bien des siècles s'écoulèrent; et, malgré tes prédictions des poètes, l'ancienne pairie des Bretons ne retourna point aux mains de leurs descendants.
Si l’oppresseur étranger fut vaincu, ce ne fut pas par la nation qui avait droit à celte victoire ; ni ses défaites ni son asservissement ne profitèrent aux réfugiés du pays de Galles* Le récit des infortunes des Anglo-Saxons, envahis et subjugués à leur tour par des peuples venus d’outre-mer , va commencer dans les pages qui suivent. Alors celle race d'hommes , jusqu'ici victorieuse de toutes celles qui l'avaient précédée sur le sol de la Bretagne, appellera sur elle un genre d'intérêt qu’elle n’a pu encore exciter; car sa cause deviendra la bonne cause; elle sera la race souffrante et opprimée* Si l'éloignement des temps affaiblit !a vive impression que produisent les misères contemporaines , c'est quand Foubli cache en partie et décolore, pour ainsi dire, les souffrances de ceux qui ne sont plus. Mais en présence des vieux documents où elles sont retracées avec détail, avec cet accent de naïveté qui fait revivre les hommes d'autrefois, un sentiment de pitié s’éveille et se mêle à l'impartialité de l'historien , pour la rendre plus humaine sans altérer son caractère de justice et de bonne foi*
(5) G [raidi cambrent Uinerarium Wàllii , pasdm.
(6} Taliesin, Archæology, vol, ï, pagè#5.— Arytuei iYyiUhl.
data, Ibid. , page 150 à 159. — Myrddhin^ Afallçnau.
depuis ix PREifiER débarquement des danois en Angleterre, jusqu'à la ïtn de leur domination.
Il y avait plus d’un siècle et demi que la Bretagne méridionale presque entière portait le nom de terre des Anglais, et que, clans le langage de ses possesseurs de rare germanique , le nom de Breton ou celui de Gallois signifiait serviteur et tributaire ([), lorsque des hommes inconnus vinrent, avec trois vaisseaux, aborder a Tuu des ports de la côte orientale. Afin d'apprendre d'où ils venaient et ce qu’ils voulaient , le magistrat saxon du lieu (â) se rendît au rivage; les inconnus le laissèrent approcher et l'entourèrent; puis, Fondant tout à coup sur lui et sur sou escorte, ils le tuèrent, pillèrent les habitations voisines, et remirent promptement à la voile (5)*
Telle fut la première apparition, en Angleterre, des pirates du nord appelés Danois (4) ou Normands {&), selon qu'ils venaient des lies de la mer Baltique ou de la côte de Norwëge. ils descendaient de la même race primitive que les Anglo-Saxons et les Franks ; ils parlaient même un langage intelligible pour ces deux peuples : mais ce signe d'une antique fraternité ne préservait de leurs incursions hostiles ni la Bretagne saxonne, ni la Gaule franke, ni même le territoire d’outre-iUiin, exclusivement
(t) Weai, un esclave, un domesfiqtte; horse-wealh, un palefrenier. (Gloss, apud scrlptorc* ed. à Gale.) — Si «émis waliscos angllcum homînent üctôdat... (Loges ïiiæ, Chrtm. Johan. Erompton., psg. 707.)
(2) GereFa, graF, gravo, dans le dialecte desFrancks, V. h I , p. 73.
(3) Jlenrlcï Uunling, Hist, , p. 343.
(4) En latin , DtmL Dætien , Dama, Damiskc.
(5) En latïn , Normanni. Norlh-mcnn, non h -ma tire,
habité par des nations germaniques, La conversion des Teutons méridionaux à la foi chrétienne avait rompu tout lien de fraternité entre eux elles leuions du nord. Au neuvième siècle, l'homme du nord se glorifiait encore du titre de fils d'Ûdin, et traitait de bâtards et d’apostats les Germains enfants de réglise; il ne les distinguait point des populations vaincues dont ils avaient adopté le culte. Franks ou Gaulois, Lougobards ou Latins, tous étaient également odieux pour {‘homme demeuré fidèle aux anciennes divinités de ta Germanie.
Une sorte de fanatisme religieux et patriotique 7S7 Radiait ainsi dans Pâme des Scandinaves à la fougue déréglée de leur caractère et â une soif de gain insatiable. Ils versaient avec plaisir le sang des prêtres, aimaient surtout à piller les églises, et faisaient coucher leurs chevaux dans les chapelles des palais (6). Quand ils venaient de dévaster et d’incendier quelque canton du territoire chrétien : « Nous n leur avons chanté la messe des lances, disaient-ils <: par dérision ; elle a commencé de grand malin ,
« et elle a duré jusqu’à la nuit (7). n
Eli trois jours de traversée par le vent d'est, les Bottes de barques à deux voiles des Danois et des
hommes* du nord. CTest Ruicfen imm national des Nanvéfiieiîs.
(6) Cïcriei et monadii crudeliiis damnabanliir. (Script, rer, norman., p* 10.) — Aqinsgranï in capcIEâ régis cqiïos suos «tabulant. ( Chronicon Hermanûï coûLraeti, inter scriptorcs rer, Franc. 3 loin. IV, pag. 34G<)
(7) AtLom odda messo... ( Lodbrng1® quida. ) Vereiii , p. 450. — Sc dp tore s reruda dàîiicarum, t. L p, 574, — Ibid , t, IV, p. 30.
Norvégiens arrivaient au sud de la Bretagne (l), les soldats de chaque ÜoLtc obéissaient en générai à un chef unique, dont le vaisseau se distinguait des autres par quelque ornement particulier. C'était le même chef qui commandait encore lorsque les pirates débarqués marchaient en bataillons, soit à pied, soit à cheval. On le saluait du titre germanique que les langues du midi rendent par le mot roi (â); mais d n'étaït roi que sur mer et dans le combat ; car, à l'heure du festin, toute la troupe s'asseyait en cercle, et les cornes remplies de bière passaient de main en main sans qu’il y eût ni premier ni dernier. Le roi de me r (5) était partout suivi avec fidélité et toujours obéi avec zèle, parce que toujours U était renommé comme le plus brave entre les braves , comme celui qui n'avait jamais dormi sous un loit de planches, qui jamais n 'avait vidé la coupe auprès dTun foyer abrité {4),
Il savait gouverner le vaisseau comme un bon cavalier manie son cheval; il courait, pendant la manœuvre, sur les rames en mouvement , lançait en jouant trois piques au sommet du grand mit, et alternativement les recevait dans sa main, les lançait de nouveau et les recevait encore, sans les manquer une seule fois (&}. Égaux sous un pareil chef, supportant légèrement leur soumission volontaire et le poids de leur armure de mailles, qu'ils se promettaient d’échanger bientôt contre un égal poids d’or, les pirates danois cheminaient gaiement sur ht route des cygnes, comme disent leurs vieilles poésies nationales (6). Tantôt ils côtoyaient la terre, et guettaient leur ennemi dans les détroits, les baies et tes petits mouillages : ce qui leur fit donner le nom de Vikîngs ou Enfants des anses. Tantôt ils se lançaient à sa poursuite, à travers l’Océan. Les violents orages des mers du nord dispersaient ët brisaient leurs frêles navires; tons ne rejoignaient point le vaisseau du chef, au signal du ralliement ; mais ceux qui survivaient au naufrage n'en avaient ni moins de confiance ni plus de souci; ils se riaient des vents et des Mots qui n’avaient pu leur nuire : « la Force de la tempête, chantaient-ils, « aide le bras de nos rameurs; l’ouragan est à notre « service, il nous jette où nous voulions aller (7).u
La première grande armée de corsaires danois
(1) Triduo flaolitniS Etuis, vêla pamluiiLiir, (ScripL rer. dan., ion». I , pag.25fi. J
(2) Kong, fcüiumtf, khiag. konîrca-. king; en laiîn , rea;? rector? dim} ductov, prœfectus 7 consul, ciuturio } di-jf en général : le premier i l’eu Uu les capitaines portail q 1 1 el 1 1 u e fo j s. le litre de kntagflfenBg, chef des chefs , roi des rds. ( Ihre , Gloss, surio-oollijç.)
(5) Sae-kcmjî , üer-kong. Sœ^ooitng 3 ker-ktmimg. Seeking, hmr-kiijg.
Qui suh liftao fuligiiKrço minrpiam doriinehat ? is regis
et normands qui se dirigea vers l'Angleterre aborda sur la côte de Cornouailles ; et les indigènes de ce pays, réduits par les Anglais à la condition de tributaires , se joignirent aux ennemis de leurs conquérants, soit dans l'espoir de regagner quelque peu de liberté, soit pour satisfaire simplement leur passion de vengeance nationale . Les hommes du nord furent repoussés, et les Bretons de Cornouailles restèrent sous le joug des Saxons ; mais , peu de temps après, d'autres flottes abordant du côté de l’est, amenèrent les Danois en si grand nombre, que nulle force ne put les empêcher de pénétrer ou cœur de l'Angleterre. Ils remontaient le cours des grands fleuves, jusqu’à ce qu’ils eussent trouve un lieu de station commode ; là ils descendaient de leurs barques, les amarraient ou les liraient à sec , se répandaient sur le pays, enlevaient de toutes paris les bêtes de somme , et de marins se faisaient cavaliers, comme s’expriment les chroniques du temps (8). D'abord, ils sc bornèrent a piller et à se retirer ensuite, laissant derrière eux, sur les côtes, quelques postes militaires et de petits camps retranchés, pour protéger leur prochain retour ; mais bientôt, changeant de tactique, \h s'établirent à demeure fi xe, comme maîtres du sol et des habitants, et refoulèrent la race anglaise du nord-est vers le sudouest, comme eelle-ci avait refoulé l'ancienne population bretonne de la mer de Gaule vers Fa litre mer (9).
Les rois de mer qui attachèrent leur nom aux événements de cette grande invasion, sont : Ilagnar- Lodbrog et scs trois fils Ilubbo, Iugvar et Alfden. Le surnom du père, qui signifie pantalon à poil, lui vient de ce qu’il portait habituellement, connue les simples matelots Scandinaves , de larges hauts* de-cliausses de peau de chèvre ayant le poil en dehors. Fils d'un Norwégien et de la fille du roi de l’une des îles danoises , il avait obtenu, soit de gré, soit de force, la royauté de toutes ces îles; mais la fortune lui devint contraire; il perdit ses possessions territoriales ; et alors, armant des vaisseaux et rassemblant une troupe de pirates , il se fH roi de mer . Ses premières courses eurent heu dans la Baltique et sur les côLea de la Frise et de la Saxe; puis il fit de nombreuses descentes en Bretagne et en Gaule, toujours heureux dans ses en ire-
maritimi Ulula roeritù dînrms videbatm\ Çlriplinga )
(5) Lodhrog’s quidâ.— Kong OlaPs saga. iSnorre Slui lcicm’s lidmikringln.
(0] O fer svv.iri rade.
(7J Marin© Lcmpesîatis procel la nosiris servit rcmigiis. (Ahlio Floriacensis, apud script , rer. norman. )
(g) Wtmkrn gehorsode. f Clnon. saxon., od. Gifcùui , pag. 145 et pas si m.)
(0) Cliron.sax., cd. Gibson, p. 72. -Cbron.Wallingfôrd, apud script, rer* auçlic,r ed. Gale.
sss prises, qui tut valurent de grandes richesses et un 4s renom. Après trente ans de succès obtenus
avec une simple flotte de barques , Ragnar , dont les vues s'étaient agrandies, voulut essayer son habileté dans une navigation plus savante , et fit construire deux vaisseaux qui surpassaient en dimension tout ce quTon avait jamais vu dans le nord. Vainement sa femme Àslauga, avec ce bon sens précautionneux qui, chez les femmes Scandinaves, passait pour le don de prophétie, lui remontra les périls où celte innovation l’exposait; il ne l'écouta m point, et s'embarqua , suivi de plusieurs centaines d'hommes. L'Angleterre était le but de celte expédition d'un nouveau genre; les pirates coupèrent gaiement les câbles qui retenaient les deux navires, et, comme ils disaient eux-mèmes dans leur langage poétique , lâchèrent la bride a leurs grands chevaux marins (1).
Tout alla bien pour le roi de mer et ses compagnons, tant qu'ils voguèrent au large; mais ce fut aux approches des eûtes que les difficultés commencèrent. Leurs gros vaisseaux mal dirigés échouèrent et se brisèrent sur des bas- fonds, d’où les bateaux de construction danoise auraient pu sortir aisément; les équipages furent contraints de se jeter à terré * privés de tout moyen de retraite. Le rivage où ils débarquèrent ainsi maigre eux était celui du Norlbumberïand; ils s’y avancèrent en bon ordre , ravageant et pillant , selon leur usage, comme s’ils ne se fussent pas trouvés dans une position désespérée. A la nouvelle de leurs dévastations, Ællâ, roi du pays, se mit en marche elles attaqua avec des forces supérieures; le combat fut acharné, quoique très-inégal; et Uagnar, enveloppé dans un manteau que sa femme lui avait donné en partant, pénétra quatre fois dans les rangs ennemis. Mais, presque tous ses compagnons ayant succombé, lui-mème fut pris vivant par les Saxons. Le roi ÆUa se montra cruel envers son prisonnier ; non coulent de le faire mourir, il voulut lui infliger des tortures inusitées. Lodbrog fut enfermé dans un cachot rempli, disent les chroniques, de vipères et de serpents venimeux* Le chant de mort de cc fameux roi de mer devint célèbre, comme l’un des chefs-d'œuvre de la poésie Scandinave. On l'attribuait, avec peu de fondement, au héros lui-mème ; mais quel qu'en soit Fauteur, cc morceau porte la vive empreinte du fanatisme de guerre et de religion qui rendait si terribles, au neuvième siècle, les Vikings danois et normands (2).
» Nous avons frappé de nos épées, dans le temps
fl’. Turner’s Hlstoiy of llie Anglo-Saxons, Vol, I , p. 481. — Mallet, Hisl. du Danemarck, t. Il , p. 303.
£3) Lodbrog’s quida.— Mallet, H i a L . du flâneur. , t Jl , p.2Q3.
3) Turner** History of lhe Anglo-Saxons, vol. ï . p, 401.
a où , jeune encore, j’allais vers l’Orient apprêter ^ « aux loups un repas sanglant, et dans ce grand u combat où j'envoyai au palais d’Odin lout le « peuple de Helsinghie. De là nos vaisseaux nous « portèrent a l’embouchure de la Yistule, où nos a lances entamèrent les cuirasses, et où nos épées « rompirent tes boucliers.
k Nous avons frappé de nos épées, le jour où j'ai n vu des centaines d’hommes couchés sur le sable, tt près d'un promontoire d’Angleterre ; une rosée « de sang dégouttait des épées ; les flèches si ffl aient tt en alhmL chercher les. casques : c'était pour moih un plaisir égal a celui de tenir une belle fille à « mes côtés*
« Nous avons frappé de nos épées , le jour où « j 'abattis ce jeune homme , si fier de sa chevelure,
1 1 qui dès le malin poursuivait les jeunes filles et « recherchait I’enlretien des veuves, Quel est le sort « d'un homme brave, si ce n’est de tomber des k premiers ? Celui qui n’est jamais blessé mène une « vie ennuyeuse , et il faut que l’homme attaque « F homme, ou lui résiste au jeu des combats.
« Nous avons frappé de nos épées; maintenant « j’éprouve que les hommes sont esclaves du destin u et obéissent aux décrets des fées qui président à « leur naissance. Jamais je n’aurais cru que la mort « dût me venir de cet Ælïa , quand je poussais mes u planches si loin à travers les flots, et donnais de tels h festins aux bêtes carnassières. Mais je ris de plaisir « en songeant qu’une place m’est réservée dans les « salles d’Odin , et que là bientôt, assis au banquet,
« nous boirons la bîerrc dans de larges crânes.
« Nous avons frappé de nos épées. Si les fils n d’Asïauga savaient les angoisses que j’éprouve , h s'ils savaient que les serpents venimeux in’enlau cent et me couvrent de morsures, ils Iressaïlleu raient tous , et voudraient courir au combat ; car
la mère que je leur laisse leur a donné des cœurs « vaillants. Une vipère m’ouvre la poitrine et pé- « n être jusqu'à mon cœur ; je suis vaincu : mais <i bientôt , j'espère , la lance d’un de mes fils Irait versera les lianes d’Ælla.
u Nous avons frappé de nos épées dans cîn- « quanle et un combats ; je doute qu’il y ail parmi « les hommes un roi plus fameux que moi. Dès ma u jeunesse, j’ai Yersé le sang et désire une pareille « fin. Envoyées vers tnoi par Gdin , les déesses niap- « pellent et m’invitent ; je vais, assis aux premières n places, boire la bière avec les dieux. Les heures «de ma vie s’écoulent ; c’csl eu riant que je « mourrai (3). u
— Mallet, Hist, du Daneuiarck, l. II, p. 393. — Olai Wormh Li liera tu ra ru o ira , p. 183. — Ce morceau , dans l'oib g mat , n’a pas moins de vingt- neuf strophes ; j*aî été força d'en omettre la première moitié et d'abréger îc reste.
m Ce fier appel à la vengeance et aux passions guerrières , chanté premièrement dans une cérémonie funèbre , courut ensuite de bouche en bouche, partout où Ragnar-Lodhrog avait eu des admirateurs* Non-seulement ses fils , ses parents , ses amis * mais une foule d'aventuriers et de jeunes gens cîe tous les royaumes du nord y répondirent. m Eu moins d’un au , et sans qu’aucune nouvelle hostile parvînt en Angleterre , huit rois de nier et vingt taris ou chefs du second ordre, se eon Fédérant ensemble , réunirent leurs vaisseaux et leurs soldats. C’était la plus grande flotte qui fût jamais partie de Danemarck pour une expédition lointaine. Elle devait aborder au Northumberland ; mats une méprise des pilotes la porta plus au sud ? vers la cèle d’Est-Àngüe (1).
Incapables de repousser un si grand armement , les gens du pays firent aux Danois un accueil pacis*}7 fique ; et ceux-ci en profitèrent pour amasser des vivres, réunir des chevaux et attendre des renforts d’outre-iner; puis, quand ils se crurent assurés du succès, ils marchèrent sur York, capitale de la Norlhmnbrie, dévastant et brûlant tout sur leur passage. Les deux chefs de ce royaume, Osbert et /Ella , concentrèrent leurs forces sous les murs de la ville, pour livrer une bataille décisive. D’abord les Saxons curenL l'avantage; mais ils se lancèrent avec trop d’imprudence a la poursuite de ^ennemi, qui, s’apercevant de leur désordre, revint sur eux et les défit complètement. Osbert fuL tue en combattant, et, par une singulière destinée, Ælla, tombé vivant entre les mains des fils de Lodbrog, expia dans des tortures inouïes le supplice infligé è leur père (â).
m La vengeance était consommée , maïs alors une 8îy antre passion, celle du pouvoir, se fit sentir aux chefs confédérés. Mai 1res d’une partie du pays an nord de rilumber , et assurés par des messages de la soumission du reste, les fils de tlagnar-Lodbrog résolurent de garder celle conquête. Ils mirent garnison à York ci dans les principales villes, distribuèrent des terres à leurs compagnons , et ouvrirent un asile aux gens de tout état qui viendraient des contrées Scandinaves pour accroître b nouvelle colonie. Ainsi le Northmnberland cessa d’être un royaume saxon; il devint le point de ralliement des Danois , pour 1a conquête du sud de l'Angleterre. Après trois ans de préparatifs, la grande invasion commença. L’année ^ conduite par
(!) Est-Angtïa : traduction îa line du mol saxon East-enghi-tand . —T u rne r's Hist.of LUe A ns i o-Saxon », vol . J 1 , p. 1 5.
O) Ibid., p. 19.
(4) Snmnio diliculo , and i lis divinis oflïcib, et sumplo
ses huit rois, descendit rilumber jusqu’à la hau- s:o leur de Lindesey , el, ayant pris terre, marcha directement du nord au sud , pillant les villes, massacrant les habitants, el brûlant surtout, avec une rage fanatique , les églises ci les monastères (3).
L*a va nt-garde danoise approchait de Groyland abbaye célèbre , dont le nom figurera plus d’une fois dans celte histoire , lorsqu’elle rencontra une petite armée saxonne , qui , à force de courage et de bon ordre, l’arrêta durant un jour entier, (Tétai t une levée en masse de tous les gens du voisinage, commandés par leurs seigneurs et par un moine appelé frère Toli , qui, avant de se vouer à la retraite, avait porté les armes fi), Trois rois danois furent tués dans le combat; mais , à l’arrivée des autres , les Saxons , écrasés par le nombre, moururent presque tous en défendant leur poste. Quelquesuns des fuyards coururent au monastère annoncer que tout était perdu , et que les païens approchaient. C’était l’heure de matines, tous les moines se trouvaient réunis dans le chœur. L’abbé , homme d’un grand Age, leur parla ainsi ; « Que tous ceux d’entre « vous qui sont jeunes et robustes se retirent en « lieu de sûreté, emportant avec eux les reliques « des saints , nos livres , nos chartes et ce que « nous avons de précieux. Moi je resterai ici avec ic les vieillards et les enfants, et peut-être qu’avec « l’aide de Dieu l’ennemi aura pitié de notre faï- « blesse (îî), »
Tous les hommes valides de la communauté partirent au nombre de trenLe, et s ayant chargé sur un bateau les reliques et les vases sacrés, se réfugièrent dans les marais voisins. Il ne resta au chœur que l’abbé, des vieillards infirmes, dont deux étaient centenaires, el quelques enfants que leurs familles, suivant la dévotion du siècle, faisaient élever sous l’habit monastique, ils continuèrent le chant des psaumes â toutes les heures prescrites; puis, quand vint celle de la messe, l’abbé se mit à l’autel en habits sacerdotaux. Tous les assistants reçurent la communion, et presque au moment même, les Danois entrèrent dans l’église.
Le chef, qui marchait en tête, tua de sa main Pabbë an pied de l’autel, et les soldais saisirent les moines, vieux et jeunes, que la frayeur avait dispersés, Ils les torturaient un à un pour leur faire dire où était caché le trésor, et, sur leur refus de répondre, ils leur coupaient la tête. Au moment où le prieur tomba mort, l’un des enfants, âgé de dix
aacro via lice, omnes ad monendum pro Chrislî fide pairkcqoe dcfümione contra barliaro» processer unL Quitus præfuit frnter Tolius monachü» conrerm.,, pbftrifi Croyland.
Hist., p. 805.
(5j Fleury, ttisl. ecclésiastique . t- XT, p,
87o ans , qui Fairaait beaucoup , se mit à l'embrasser , pleurant, cl demandant à mourir avec lui. Sa veux et sa figure frappèrent un des chefs danois; ému de pilîé, il tira l’enfant hors de la foule; puis lui ôtant son froc elle couvrant d’une casaque danoise ; « Suis-moi , dit fl, et ne me quitte plus. » Il le sauva ainsi du massacre; mais aucun autre ne fut épargné. Après avoir inutilement cherché le trésor de l'abbaye, les Danois brisèrent les tombeaux de in arbre qui étaient dans F église , et, furieux de n’y point trouver de richesses , ils dispersèrent les ossements, et mirent le feu a l'église. Ensuite ils se dirigèrent vers Test sur le monastère de Peterborough (1).
Ce monastère, F un des chefs d’œuvre de l’architecture du temps , avait, suivant le style saxon , des murailles massives, percées de petites fenêtres à pleins cintres, ce qui le rendait Facile à défendre. Les Danois trouvèrent les portes fermées , et furent reçus à coups de flèches et de pierres par les moines et les gens du pays, qui s’étaient renfermés avec eux ; au premier assaut, l'un des fils de Lodbrog, dont les chroniques ne disent pas le nom, fut blessé mortellement; mais, après deux attaques, les Danois entrèrent de force , et Ihibbo , pour venger son frère , tua de sa propre main tous les religieux, an nombre de quatre-vingt-quatre. Les meubles furent pillés , les sépulcres ouverts, et la bibliothèque employée a attiser le feu qui fut mis aux bâtiments t Fincendiedura quinze jours entiers (â).
Pendant une marche de uuiL que Farinée fil du côté de Huntingdon , F enfant qu'un chef danois avait sauvé à Croybnd s'échappa, et regagna seul les ruines de son ancienne demeure. 11 trouva les trente moines de retour, et occupés à éteindre le feu qui brûlait encore au milieu des décombres. 11 leur raconta le massacre avec toutes scs circonstances ; et tous , pleins de tristesse, se mirent à la recherche des cadavres de leurs frères. Après plusieurs jours de travail, ils trouvèrent celui dcFabbé, sans tète et écrasé par une poutre; tous les autres furent déterres ensuite , et placés près de l'église dans une même fosse (5).
Ces désastres eurent lieu en par Lie sur le territoire de Merde, en partie sur celui d'Est-Ànglie ou des Anglais orientaux. Le roi de ce dernier pays, nommé Edmïmd , ne ta nia pas è porter la peine de l'indifférence avec laquelle, trois ans auparavant, d avait vu l'invasion de la Norlhumbrie : surpris par les Danois dans sa résidence royale* il fut con-
(t) iQgolfl Croyîamh Ei#L, p. SG7. — Fleury, Hisl. ccdé- «astique . l, XI , p. 284.
(2) Fleury, Hîat. e0ètimhjuç, i. XL p. 2S4,
(3) IbM. , p; 2S5.
LA COSOÜÊTE
duit prisonnier deTant les fils de Lodbrog, qui le s» sommèrent avec bailleur de s'avouer leur vassal. Edmund refusa obstinément ; et alors les Danois , Fayard lié a un arbre, sc mirent é exercer sur lui leur adresse à tirer de l'arc. Ils visaient aux bras et aux jambes sans loue lier le corps, ei terminèrent ce jeu barbare en abattant d'un coup de hache la tête du roi saxon. C'était un homme de peu de mérite et de peu de réputation; mais sa mort lui fit obtenir la plus grande renommée qu’il y eût alors , celle de la sainteté et du martyre. Elle fit éclater, pour la première fois, un des traits les plus singuliers du caractère anglo-saxon , le penchant à colorer d'une teinte religieuse l'enthousiasme patriotique, a regarder comme des martyrs ceux qui , dans les malheurs publies’, avaient excité la sympathie nationale par de grandes souffrances ou de nobles dévouements (4).
L'EsL-Angüe , entièrement soumise, devint, comme le Northuroberland , un royaume danois, et un but d'émigration pour les aventuriers du nord.
Le roi saxon fut remplacé par un roi de mer appelé Godrun, et la population indigène, réduite à une demi-servitude , perdît la propriété de son territoire , et travailla dès-lors pour les étrangers. Cette conquête mit dans un grand péril le royaume de Mercie . qui, entamé déjà dans sa partie orientale, avait les Danois sur deux de ses Frontières.
Les anciens royaumes d'Esl-Sex, Kent et Sulh-Sex , n -avaient plus d'existence indépendante; depuis près d'un siècle, ils étaient réunis tous les trois à celui de Wcst-Sex ou des Saxons occidentaux (tf). Ainsi la lutte se trouvait engagée entre deux royaumes danois et deux royaumes saxons. Les rois de Mercie et de West-Sex, longtemps rivaux et ennemis, se liguèrent ensemble pour défendre ce qui restait de pays libre; mais, malgré leurs efforts, tout le territoire situé au nord de la Tamise fut envahi; la Mercie devint danoise; et des huit royaumes fondés primitivement par les Saxons et par les Angles, il n’en resta plus qu'un seul, celui de West-Sex , qui s'étendait alors de l'embouchure de la Tamise au golfe où se jette la Snverne.
En l’année 871, Etlielred , fils d'Elhelvviilf , roi ^*1 de Wesf-Sex, mourut à b suite d'un combat livré aux Danois, qui venaient de passer la Tamise. 11 bissait plusieurs enfants ; mais le choix du pays se porta sur son frère Alfred, jeune homme de vingtdeux ans, dont le courage et l'habileté militaire donnaient de grandes espérances (G). Alfred réussit
(4) Tnrncr's lltat. of \hû Anglo-Saxons, voi, ÏT, p.
(5) Wesi-aeaxna-lamL WeaL-seaxna-rice. — dogülfi Çroyïïist-, paff. 107 à 100.
(6) Tiirncr'alliMoryofthe Anglo-Saxons, vol. 11, p. 40-44.
871 deux fois, soit en Combattent, soit en négociant, à
57s sortir les Danois de son royaume; i! repoussa les invasions par mer tentées contre ses provinces du sud, et défendit pendant sept ans la ligne de lu Tamise. Peut-être qu’au cane armée danoise iTciH jamais franchi de nouveau celte frontière, si le roi et le peuple de West-Sex eussent été bien unis; mais il existait entre eux des germes de discorde d'une nature assez bizarre.
Le roi Alfred avait plus étudié qu'aucun de scs compatriotes ; il avait parcouru t jeune, les contrées méridionales de l'Europe, et en avait observé les mœurs; il connaissait les langues savantes et la plupart des livres de l'antiquité. La supériorité de connaissances que ce roi saxon avait acquise lui inspirait une sorte de dédain pour la nation qu'il gouvernait. Tl faisait peu de cas des lumières et de la prudence du grand conseil national, qu'on appelait rassemblée des sages. Rempli des idées de pouvoir absolu qui se présentent si souvent chez les écrivains romains, il avait un désir violent de réformes politiques, et concevait des plans meilleurs peut-être que les anciennes coutumes anglo-saxonnes, mais manquant de sanction aux yeux d'un peuple qui ne les avait pas souhaités et ne les comprenait pas. La tradition a vaguement conservé quelques traits sévères du gouvernement d'Alfred, et longtemps après sa mort on parlait de la rigueur excessive qu’il avait mise à punir les prévaricateurs et les mauvais jugea (1) ; quoique cette rigueur eût pour objet l’intérêt de la nation anglo-saxonne, elle ne pouvait être agréable à cette nation, qui alors Rusait plus de cas de la vie d'un homme libre que de la régularité dans Ica affaires publiques.
D’ailleurs, cette sévérité du roi Alfred envers les grands n'était point accompagnée d’affabilité envers les petits ; il les défendait sans paraître les armer : leurs suppliques l'importunaient , et sa maison leur était fermée. « Si l'on avait besoin de son aide, dit u un contemporain , soit pour des nécessités pertf sonnelles, soit contre l'Oppression des puissants, il il dédaignait d'accueillir et d'écouter la plainte;
« il ne prêtait aucun appui aux faibles, et les estimait « comme néant (g). 31
Aussi quand, sept aimées après son élection, ce (I) Home. Miroir des justices.
[9) llle veré [ïoEni E, eos audïre, nec aUquod auxilîam \mpen débat, aed omniuù vos nîhüi peu débat . ( Asserius Meneveu sis , p. 5] , 32. ) — Eihetwordi Historié , p. 847.
(5) The wærc un-niUimg of porte and ûf uppo-land.
( Chroir. saxon, ed. Gàbson, p. 10B. } fiiLhing, nidtngr, nieh%, melig, en anglais moderne, naughty ; nequam, nstiîlum. — Angli nihil miserais æstimant quàm Imjusmodï dcdecore vocabali notari. ( Maihrous Parisiens, Variant, sappl-, p. 10, )
— LIVRE DEUXIÈME. /n
roi lettré - devenu odieux sans le savoir et sans le m vouloir, eut à repousser une invasion formidable des Danois, et qu'il appela sou peuple a la défense du pays, il fui effrayé de trouver des hommes mal disposés à lui obéir, et même peu soucieux du péril commun. Ce fut en vain qu'il envoya par les villes et les hameaux son messager de guerre, portant une flèche et une épée nue, et qu'il publia cette vieille proclamation nationale, à laquelle nul Saxon en état de porter les armes n'avait jamais rësisLë ,
« Que quiconque n'est pas un homme de rien, soit w dans les bourgs, soit hors des bourgs, sorte de « sa maison ci vienne (5). h Peu d'hommes vinrent ; et Alfred se trouva presque seul, entouré du petit nombre d’amis qui admiraient son savoir, et qu'il touchait quelquefois jusqu'aux larmes par la lecture de ses écrits (4),
A la faveur de cette indifférence de la nation pour le chef qu’dlc-mèmc avait choisi, Fennemï s'avançait rapidement. Alfred , délaissé par les siens (S), à son tour les délaissa , et prit la fuite, dit un vieil historien , abandonnant scs guerriers , ses capitaines, ses vaisseaux s ses trésors, tout son peuple pour sauver sa vie (6). Il alla se cachant par les bois et les déserts , jusqu'aux limites du territoïre anglais et de la terre des Bretons de Cornouailles, au confluent des deux rivières de Tone et de Parce t. Là se trouvait une presqu'île entourée de marais : le roi saxon s'y réfugia , et habita , sous un faux nom la cabane d'un pécheur , obligé de cuire lui-même le pain dont la pauvre Famille de ses hôtes voulait bien lui donner sa pari. Peu de gens, dans son royaume , savaient ce qui était arrivé de lui (7); et l'armée danoise y entra sans résistance. Beaucoup d'habitants s'embarquèrent sur les côtes de Eouest pour chercher un refuge, soit en Gaule, soit dans Lite d'Erin , que les Saxons nommaient l’Irlande (S); le reste se soumît à payer le tribut et à labourer pour les Danois. Ils ne tardèrent pas à trouver les maux de te conquête mille fois pires que ceux du règne d'Alfred . qui, dans le moment de la souffrance, leur avaient paru insupportables; ils regrettèrent leur premier état et le despotisme d'un roi né part» i eux (9).
De son côté, le roi Alfred réfléchissait dans Le malheur , et méditait sur tes moyens de sauver le
(4) Ut audicutibus lacrymosus quodammodu mscUaretur moins. ( Etbelwerdi Mai,, p. 847. )
(£) Despeclu suorum, ( Asser. Menevedsîs, p. 5t.) — Certo suorum dïssidîo, ( Wallingfoid. )
(G) Ilis hempau calle forlet, ami lm ïjeretogen, ami cal le bis üjcdiJc. ( Mis. in Uic Britrsb mu^um, Vë$p. , D. 14. )
(7) Ubî es set , Vd quô devenisset. ( Àsscr. Menov. )
(5) Ira-ïaad , Ir-iaud, Irorum terra,
(OJ Giron, saxon, ms. — Assenas Menevensis , page 30 à 52.
THJERÏtï.
m HISTOIRE DE
ï*7$ peuple* tf; il était possible, et de rentrer en grâce avec lui. Fortifié dans son Ile contre une surprise de l'ennemi par des retranchements de terre et de bois , il y menait la fie dure et sauvage , réservée , dans tout pays conquis, an vaincu trop fier pour être esclave , la vie de brigand dans les bois, les marais et tes gorges des montagnes. A la tète de scs amis formes en bandes, il piilait le Danois enrichi de dépouilles, et à défaut de Danois, le Saxon qui obéissait aux étrangers et les reconnaissait pour maîtres (1). Ceux que le joug étranger fatiguait, ceux qui s'étaient rendus coupables de lèse-majesté envers le plus fort , en défendant contre lui leurs biens, leurs femmes ou leurs filles, vinrent se ranger sous les ordres du chef inconnu qui refusait de partager la servitude générale. Après six mois d'une guerre de stratagèmes . de surpris es et de combats nocturnes, le chef de partisans résolut île se nommer, de faire un appel à tout le pays de l'ouest, et d'attaquer ouvertement, sous l'étendard anglo-saxon , le principal camp des Danois. Ce camp élaiL situé à Et ha ml un, sur la frontière des provinces de Wilts et de Sommmet, près d'une fùrèt appelée Sel-wood ou le Grand-Bois (2)- Avant de donner le signal décisif, Alfred voulut observer lui-mème la position des étrangers 5 il entra dans leur camp sous l'habit d'un joueur de harpe , et divertit par des chansons saxonnes l'armée danoise, dont le langage différait peu du sien (5) ; il se promena au milieu des lentes, et à son retour, changeant d'emploi et de caractère * il envoya des messagers dans toute la contrée d'alentour * assignant pour rendez-vous aux Saxons qui voudraient s'armer et combattre, un lieu nommé la pierre d'JEgbcrt (4) , sur la lisière orientale du Grand-Rois, et à quelques milles de distance du camp ennemi (!S).
Durant trois jours consécutifs (les hommes ormes, partis de toutes les directions, arrivèrent au lieu assigné , un à un , ou par petites bandes* Chaque nouveau verni était salué du nom de frère et accueilli avec une joie vive et tumultueuse. Quelques bruits de cette agitation parvinrent au camp des Danois ; ïh démêlèrent autour d'eux l'apparence
(!) uibil emm babebat quo uterelur , niai qubd à paganis au! eliam à cbrïaUanls, qui sa paganorum snbdiderani do* tn i ni 0, clèiu aul palàm SUÜtraherct. (Asser* Menev», p, 30» j
(3) Près tie la ville de Fromo; les environs s'appellent encore Woodlaud*
(5) llnçua Daoomm anglican^ loqucbe vkina est, { Script, rer.danic-, tom, IV. pag, 26, )
(4) Egheibies-siane*
(5) ingulf, CrpylamL — WiHei* Malmesh., p, 45,
(6) Loco funerii domina tus est, — TP'œl-stead* ( Cbron, saxon, Glbson. )
(7) Onlkirn halpan beage. ( Cbron, saxon. Gibsou, p, 83.)
(8; ÆlfredkyntnE aud Guib-run kjTiing and calice Angel-
LA CONQUÊTE
d'un grand mon venu1 ni ; mais, comme il n'y avait 878 point de traître, leurs informations furent incertaines , et , ne sachant précisément où l'insurrection devait commencer 5 ils ne firent aucune manœuvre, et doublèrent seulement leurs postes extérieurs.
Ils ne Lardèrent pas à voir flotter la bannière de WesL-sex , qui portait la figure d'un cheval blanc* Alfred attaqua leurs redoutes d'Ethandun , par le côté le plus faible , les en chassa , et, comme s'exprime une chronique saxonne, resta maître du champ de carnage (6).
Due fois dispersés, les Danois ne se rallièrent plus, et Godrun ,Ieur roi , fit ce que faisaient souvent dans le péril les gens de sa nation , il promit , si les vainqueurs voulaient renoncer a le poursuivre de se faire baptiser , lui et les siens , et de se retirer sur ses terres d'Est-Ànglîe , pour y habiter paisiblement* Le roi saxon , qui n’élnit point assez fort pour faire la guerre à outrance , accepta ces offres de paix, Godrun et les autres capitaines païens juré- sts relit j sur un bracelet consacré â leurs dieux (7) , de recevoir fidèlement le baptême. Le roi Alfred servit de père spirituel au chef danois, qui endossa, sur sa cotte de mailles , la robe blanche des néophytes , et repartit , avec les débris de ses troupes , pour le pays d’où il était venu , et d'où il s'engageait à ne plus sortir. Les limites des deux populations furent fixées par un traité définitif, juré, comme porte son préambule , par Alfred roi , Godrun roi, tous les sages anglo-saxons et tout le peuple danois (S), Ces limites étaient, au sud, le m cours de la Tamise jusqu'à la petite rivière de FÉa , gjï s'y jette en avant de Londres ; au nord et à l'est , la rivière d'Ouse et la grande voie construite par les Bretons , et reconstruite de nouveau parles Romains que les Saxons nommaient WelHnga-street , le chemin des fils de Wetla (9),
Les Danois canlonncs dans les villes de la Mcrcïe et sur le pays au nord de PHumhcr, ne se crurent point liés par le pacte d'Alfred et de Godrun . Ainsi la guerre ne cessa point sur la frontière septentrionale du territoire de West-sex. Les anciens royaumes de Suth sex (10) et de Kent, délivres de la
kyoncs witao, and eal sco Lbcod Lbe on easte-englum beolb» (Wilkins, ïeges anglo-saxon, , p. 47. ) Dans quelques actes latins, Alfred IraduiLsou litre de kyninfï parle mol de do :
Ego Elfrod dus, (CliartasubannoSSS. Gloss. 8avonic.,ed*Lyc,)
(9) Strata quam RI U régis Wethie slraverunt. [ itogerii de Uovcden Annales, p, 432. ) Le mol avait on apparence celte signification j maïs il est plus probable que weUinghe-strcct D’élait quo ta corruption saxonnodu bre t mGwÿddelinsàrn, qui signifie le chemin des Ga£is ( des Irlandais ) ; nom fort convenable à une route qui conduisait de Douvres à la côte de Cheslcr,
(10) Al. Soih-smnadand 2 Sutb-seax j par corruption
Susses*
m L'ANGLETERRE,
m servitude étrangère , proclamèrent également Alfred comme libérateur et comme roi. Nulle voix ne s'éleva contre lui* ni dans son propre pays , où son ancienne impopularité était effacée par ses nouveaux services* ni dans ceux que ses prédécesseurs avaient soumis par conquête à leur domination (I), La partie de l'Angleterre que les Danois D 'occupaient point forma dès lors un seul Etat; et ainsi disparut pour jamais l'ancienne division du peuple anglais en plusieurs peuples* en autant de peuples qu’il y avait eu de bans d’émigrés partis des îles et des rivages de la Germanie (2). Le flot des invasions danoises avait renversé pour jamais les lignes de forteresses qui s'élevaient auparavant entre chaque royaume et tes royaumes voisins ; à un isolement quelquefois hostile succéda l 'union que produisent des malheurs communs et des espérances communes. m Du moment que fut abolie la grande séparation ^ du pays anglo-saxon en royaumes , les autres divisions territoriales prirent une importance qu’elles n’avaient point eue jusque-là 5 et c'est en effet depuis ce temps que les historiens commencent à faire mention des s lires y serres , s litres , ou fractions de royaumes (3), des centaines 7 et des dizaines de familles (4), circonscriptions locales aussi vieilles en Angleterre que rétablissement des Saxons et des Angles , mais qui durent être peu remarquées, tant qu'il se trouva au-dessus d’elles une plus large circonscription politique. L'usage de compter tes familles comme de simples unités, rf de les agréger ensemble par collection de dix ou de cent , pour former des districts et des cantons , se retrouve chez tous les peuples d’origine teutoni* que. Si cetLe institution joue un grand rble dans les lois qui portent le nom d’Alfred, ce n’est poiut qu’il l'ail inventée , c'est , au contraire, que, la trouvant enracinée au sol de l’Aogleterre, et presque uniformément répandue sur tous les pays qu’il réuniL sans violence au royaume de AVest-sex, il y eut pour lui nécessité d'en faire la principale base de ses dispositions d'ordre public. Il n'établît, à proprement parler , ni les dizaines et les centaines de familles , ni les chefs municipaux, appelés dizain iers et centeniers (3), ni même cette forme de procédure qui , modifiée par faction du temps , a donné naissance au jury* TouL cela existait chez les Saxons et les Angles antérieurement à leur émigration,
(1) llunc ni redemplorem suscepêrû raulli* ( Elhdwcriti Hlsloria, paj;, B40. )
Eald-seaxj vêtus Saxoma, Anglortim aolîqua p a tria. { Chron. saxon, et laiin. passim. )
(3) Skemn^ schœrenf sekeren; en anglais moderne, to skarc * couper, diviser.
(4) Uundred, lytlûng.
Le roi de WesLsex acquit, depuis son second bsi avènement, tant de célébrité comme brave, et surtout comme sage, qu’il est difficile de retrouver dans F histoire les traces de la défaveur nationale dont il avait d’abord été frappé. Sans cesser de veiller au maintien de l’indépendance reconquise , Alfred trouva des heures pour ses études qu’il aimait toujours, mais sans les préférer aux hommes à qui il en destinait le fruit. Il nous reste de lui plusieurs morceaux de vers et de prose, remarquables par une certaine richesse d’imagination et ce luxe défigurés qui est le caractère distinctif de l'ancienne littérature germanique <6).
Alfred passa le reste de sa vie entre ces travaux et la guerre* Le serment que lui avait prêté les Danois de l’Est- Anglie, d’abord sur le bracelet d’Odto, et ensuite sur la croix du Christ , fut violé par sss eux, à la première apparition d'une flotte de pirates sur leur côte. Ils saluèrent les nouveaux venus comme des frères ; Feutrai ne meut des souvenirs et de la sympathie nationale leur fit quitter les champs qu’ils labouraient , et détacher du poteau enfumé as-* leur grande hache de bataille, ou la massue hérissée de pointes de 1er, qu’ils nommaient Y étoile du Malin (7)* Peu de temps après, sans violer aucun traité, les Danois des rives de FHumber descendirent vers le sud pour se joindre, avec les hommes de FEst-Anglie , a Farinée du fameux roi de mer Masiiiig, qui prenant, comme disaient les polîtes du nord, l’Océan pour demeure (8), passait sa vie à naviguer du Danemarek aux lies ûrcodes, des Orcades en Gaule , de Gaule en Irlande , et d’Irlande en Angleterre.
ilasting trouva les Anglais sous la conduite du roi Alfred» bien préparés à le recevoir eu ennemi et non en maître* Il fut défait dans plusieurs batailles ; une partie de son année en déroute se retira chez les Danois du Northumhcrhnd, une autre partie s'incorpora aux Danois de l’est* Ceux qui avaient fait quelque gain dans leurs courses de terre et de mer devinrent bourgeois dans les villes, et Colons dans les campagnes; les plus pauvres radoubèrent leurs navires, et suivirent le chef infatigable à de nouvelles expéditions* Ils passèrent le détroit de la Gaule, et remontèrent le cours de la Seine (9). llasling , du haut de son vaisseau, ralliait sa troupe au son d’un cor d’ivoire qu’ii portait au cou, et que les habitants de la Gaule surnommaient
(3) Tylbing-mcrm, himdredarli.
(6) Voyez riiiatoirede* Angïo-5axons de Sharon Turner, vJï,
(7) Murghen-siern.
(S) Jncolitâtque mare* { Ermoldi PilgeLLi carmett* Script, rer. dan i car*, loin. I , p. 400. J
{[)) Marc U aimviL et apjilicmi in ostium sequame Huminh. ( Asser- Meucvetwiif, p. 72* )
44 11ÏST0IBE DE
tas tonnerre (1). Du moment que ces sons redoutés obî se faisaient entendre au loin , le serf gaulois quittait la glèbe du champ où il était attaché, pour s’enfuir avec son mince bagage au fond de la forêt voisine, et le noble frank, saisi de la même terreur, levait les ponts de son château fort, courait au donjon faire la revue des armes, et ordonnait d'enfouir le tribut eu argent qu’il avait levé sur la banlieue (2).
A la mort du bon roi Alfred, son fils Edward (5), qui s’était distingué dans la guerre contre iiasling, 901 fut élu par les chefs et les sages anglo-saxons (4) . Un des fils du frère aîné prédécesseur d’Alfred eut la har diessc de protester contre le choix national , au nom de ses droits héréditaires- Celte prétention fut non-seulement repoussée, mais de plus regardée comme un outrage à la loi du pays, et le grand conseil prononça le bannissement d’Ethdwald (y), fils aol d’Elhelrcd, Celui-ci, au lieu d’obéir à la sentence oos légalement portée contre lui, se jeta avec quelquesuns de ses partisans, dans la ville de Vimborn, sur la cête du sud-ouest, jurant de là garder du de périr (6), Mais il ne tint pas son serment ; à rapproche de l'année anglaise, il s’enfuit sans combat, et courut chez les Danois du Northuniberland se faire païen et pirate avec eus . Ils le prirent pour chef contre ses compatriotes* Etbeîwald envahît le territoire anglo-saxon ; mais il fut vaincu et tué dans üdj les rangs des étrangers- Alors le roi Edward prit 024 l'offensive contre les Danois; il reconquit sur eux les eûtes de l'est, depuis l’embouchure de la Tamise jusqu’au golfe de Boston , et les enferma dans leurs provinces du nord , par une ligne de Forteresses bâties en avanL du cours de iTIumber (7). 024 Son successeur Ethelstan (8) passa l’Humber, prit 027 la ville d’York, et força les colons de race Scandinave à jurer, selon la formule consacrée, de vouloir tout ce qu’il voudrait (Ô). L’un des chefs des Danois vaincus fut conduit avec honneur dans le palais du roi saxon et admis à sa table ; mais quatre jours de vie paisible suffirent pour le dégoûter ; il s’enfuit, gagna la mer, et remonta sur un vaisseau de pirate, aussi incapable, dit Faneien, historien, de vivre hors de l’eau qu’un poisson (10).
L'année anglaise s’avança jusqu’aux bords de la û34 Tweed, et le Northumberlànd fut ajouté aux terres
(1) Tuba ïllï eral eburnea , tonîtrimm nuneupata. Dtido, de Saucto-Ouini ino; a pu ci script, rer. norman- ]
fSÏ) W î ïlelin . Maîbesli. |i,44. — Elhdvverdi Hls | o rîa , p , 8 4 G . — CroylamL, p, 871.
(5) Al- Ead-weàrd. Ed, heureux; w a j <l, gardien -
(4) To kyoge gacuron, ( Chroo, saxon- ) — Asser, Mencv ensl&, p- 72-
(ÎS) AL Æihel-wcald, Elbe! , noble; weald , wàld, wall, puissant, gouvemaaî.
(6) Chron. saxon, Gîbaoti, p. 1 (KL— Hcnrici Htmliüç >p. 552.
(7) Citron . saxon. Gibson. p. 1 00- 100-
LA CONQUÊTE
de la domination d’Ethdstan, qui, le premier, régna sur toute l’Angleterre* Dans l’ardeur de cette conquête, les Ânglo-Sixoïis. franchirent leur ancienne limite du nord (11), et troublèrent par une invasion les enfants des Picles et des Seuls, et la peuplade de vieux Bretons qui habitaient le val de la Cîyrie(lâ). Il se forma une ligue offensive entre ces diverses nations et les Danois, qui vinrent d’oetre-mer pour délivrer leurs compatriotes de la domination des hommes du sud. Glaf, fils de Sîthrîk dernier roî danois de la Novthumbrie, devînt le généralissime de cette confédération, ou Don voyait réunis aux hommes venus de la Baltique les Danois des Orcades, les Galîs des Hébrides armés du long sabre a deux mains qu’ils appelaient Glay-more ou le grand glaive, les Galls du pied des monts Grampiens, et les Cambriens de Dumbai ton et du Galloway (13) portant des piques longues et minces. La rencontre des deux armées se fit au nord Je ITlumben dans un lieu nommé en saxon Brnnan-burgh ou le bourg des Fontaines, la victoire se décida pour les Angla is, qui forcèrent les confédérés à regagner péniblement leurs vaisseaux, leurs îles et leurs montagnes. Ils nommèrent cette journée le jour du grand combat (11), et la chantèrent dans des poèmes nationaux, dont quelques fragments subsistent encore.
« Le roi Ethelstan, le chef des chefs, celui qui « donne des colliers aux braves, et son frère, le « noble Edmond, ont combattu à Bnman-burgh « avec le tranchant de l’épée. Ils ont fendu le mur « des boucliers ; ils ont abattu les guerriers de « renom, la race des Seots et les hommes des naît vires.
« Olaf s’est enfui avec peu de gens, et il a pleuré « sur les flots. L’étranger ne racontera point cette « bataille, assis ù son foyer, entoure de sa famille; « car ses parents y succombèrent, et ses amis n’en K revinrent pas. Les rois du nord, dans leurs con- « se ils , se lamenteront de ce que leurs guerriers u ont voulu jouer au jeu du carnage avec les en- « fan U d’Edward.
« Le roi Ethelstan et son frère Edniuml rea tournent sur les terres de West-sex. Ils laisit sent derrière eux le corbeau se repaissant de « cadavres , le corbeau noir au bec pointu , et le
(8) AL Àthehtàb. Superlatif saxon de Eüwl, noble.
(0) Chron, saxon- Gibbon , p. 10b,
(10) in aquà sicut piscîs vivere assnelus. ( Wîllelm , VJalmesb*, p, 50- ) — Elbdwmli HiaL,, p. 847- — SeripL revu tn danicarum. — Ingulf, Groylamt., pag. S7L
(U) Voyez liv- 1, pag- 53,
(12) Ibid, png. 34-
(Î3) Ivti latin, Gatwïdia.
(14) Undè, impie arî præâens, beltum prænominaUtr magnum- (ELbelwerdi HistoHa, p. 648- ) — Wttleîm. Mal** mesb., p, 48-50 — Ingttlf, Croyïaad-, p. 37.
DK L'ANGLETERRE*
,m ii crapeau à la voix rauque, et l'aigle affamé de K chair, et le milan vorace , et le loup fauve des « bois*
« Jamais plus grand carnage n'eut lieu dans h cette lie, jamais plus d’hommes n’y périrent par v le tranchant de l'épée * depuis le jour où les « Saxons et les Angles vinrent de Test à travers a l'Océan, où ils entrèrent en Bretagne, ces nobles fl attisa ns de guerre, qu i vainquirent les W déliés (1 )
« et prirent le pays (S). 1*
m EthelsLan fit payer cher aux Cambriens du sud le secours que leurs frères du nord avaient donné à ses ennemis ; il ravagea le territoire des Gallois, et leur imposa des redevances; et le roi d'Âberfraw, comme s'expriment de vieux actes, paya au roi de Londres le tribut en argent, en bœufs, en faucons et en chiens de chasse (3)* Les Bretons de la Cornouaille furent chassés de la ville d’Exeter qu'ils habitaient alors en commun avec les Anglais (4)* Celte population fut refoulée vers le midi jusqu'au delà du cours de la rivière de Tamer . qui devint alors, et qui est encore aujourd'hui la limite du pays de Cornouaille, ELlielstan se vantait, dans ses chartes, d'avoir subjugué tous 1rs peuples étrangers à la race saxonc qui habitaient nie de Bretagne (S). Il donna un Norwégien pour gouverneur aux Anglo-Danois de la NorthumBrie; c’était Erik, fils de Ha raid, vieux pirate qui se fit chrétien pour obtenir un commandement,
037 Le jour de son baptême , il jura de garder cl de défendre le Nortbumberland contre les païens et les pirates (G); de roi de mer qu'il était, il devint roi de province, comme s'exprimaient les Scandinaves (7), Mais cette dignité trop pacifique cessa promptement de lui plaire , et il remonta sur scs vaisseaux. Après quelques années d’absence , il re-
m vint visiter les Rorlhumbriens , qui le reçurent avec joie, et le prirent de nouveau pour chef, sans l’aveu du roi Edred (8) , successeur du liLs d’Ethclstan. Ce roi marcha contre eux, et les força d'abandonner Erik , qui , à son tour, pour se venger de leur désertion , vint les altaqrer avec cinq chefs de corsaires du Danemarek, des Orcadcs et des Hébrides- il péril dans le premier combat avec les cinq rois de nier scs alliés. Celte fin glorieuse pour un Scandinave fut célébrée par les Skaldes ou poètes du nord, qui, sans tenir compte du baptême qu'Erik avait reçu chez les Anglais , le
f'I) Wéâl, weallise, wdsch , est le nom générique donné par les Teutons aux hommes do race celtique ou romaine,
(2) Cbron. saxon., ed. Gibsrni, p, Il 2-1 14.
{3) Lois d’Hmvell Dda, hv. III, cbap. 2., p. 199,
(4) Quam id teruporis œtjuo cum A n g I jure hahilaJjanl, [ Willelm. Ma 1 me shimon sb, p. 50. )
placèrent , en idée , dans un tout autre paradis que aie celui des chrétiens,
a H m'est venu un songe , dit le panégyriste du a pirate; je me suis vu , au point du jour , dans la U salle du Valhalla (9) , préparant tout pour la ré- « cep t ion des hommes tués dans les batailles.
» J 'ai réveillé les héros de leur sommeil ; je les ai « engagés à sc lever , à ranger les bancs , à dîsit poser les coupes à boire , comme pour l'arrivée « d'un roi.
« D'où vient tout ce bruit? s'écrie Bragg; d'où « vient que tant d'hommes s'agitent et que l'on a remue tous les bancs? C’est qu’Enk doit venir, a répond Odîn ; je Fat tends. Qu'en se lève, qu'on « aille à sa rencontre*
k Pourquoi donc sa venue te plaît-elle davantage « que celle d’un autre roi? C’est qu’en beaucoup u de lieux il a rougi son épée de sang; c'est que a son épée sanglante a traversé beaucoup de lieux.
<t Je te salue, Erik, brave guerrier; entre: sots a le bienvenu dans cette demeure. Dis-nous quels a rois l’accompagnent ; combien viennent avec toi a du combat ?
u Cinq rois viennent ? répond Erik , et moi je suis « le sixième (10). »
Le territoire des Norlliumbriens , qui avait jus- 940 que-là conserve son ancien titre de royaume, le yperdit alors , et fut divisé en plusieurs provinces.
Le pays situé entre l'Humber et la Tees fût nommé province d’York ; en saxon , Everwic-scïre, Le reste du pays, jusqu’à la Tweed, garda le nom général d e IN ortlï 1 1 m brï e , North a n-/tu mbrada n d , quoiqu Am y distinguât plusieurs circonscriptions diverses , telles que la terre des Cambriens T Cumbraland, près du golfe de Solway ; la terre des montagnes de l’ouest , M'est~mürmga-land; enfin , la Northumbrie proprement dite, sur les bords delà mer orientale* entre les fleuves de Tyne et de Tweed.
Les chefs nortbumbriens , sous l’autorité supérieure des rois anglo-saxons , conservèrent le titre danois qu’ils avaient porté depuis t 'invasion; on continua de les appeler la ris . ou Ecris selon l'orthographe saxonne. C'est un mot dont on ignore la signification primitive, et que les Scandinaves appliquaient à toute espèce de commandant , soit militaire, soit civil, qui agissait comme lieutenant du chef suprême, appelé Ring ou kinïng* Par degrés, les Anglo-Saxons introduisirent ce litre nouveau dans leurs territoires
t5) Du gîta le MoüattÉCfon an^lic., L I, p. 140,
(0) ContiM II a n os alioaque piratas lui tu rua, f Saône IJffini^krincTa, lom. T, pag, 127. )
(7) Tlieod-kynuing, fyikcs-kyniûjj, ïolkes-ksnjj.
(S) Bd*red , heureux conseiller.
(9J / (tfhtitiii signifie palais des morts.
1 (10) Torfiæi Hî*t, Korweg., ïih, IV, cap. 10,
IHSTOiBE DE
w® du sud el de l'ouest ÿ et et* firent te qualification Jti
m magistrat à qui fut délégué te gouvcrncmen: il des grandes provinces^ appelées autrefois royaumes, avec la suprématie sur tous les magistrats locaux, sur les préfets des sbires , shîre-rjherefas ou xhrrereves ; sur les préfets des Tilles , porl-reves ; sur les anciens du peuple , eldermcnn* Ce dernier titre avait été, avant celui d *ûûrl7 le nom générique des garnies magistratures anglo-saxonnes ; il fui dès lors abaissé d’un degré , et ne s'étendit plus qu’aux juridictions inférieures et aux dignités municipales.
La plupart des Danois , nouveaux citoyens de l'Angleterre , se firent chrétiens pour cesser de paraître étrangers. Plusieurs prirent , moyennant quelques concessions de terre, le titre et remploi de défenseurs perpétuels des églises , qu'ils avaient autrefois brûlées. U y en eut même qui entrèrent dans les ordres ecclésiastiques , et firent profession d’un rigorisme dur et sombre, qui rappelait, sous d’autres formes , la rudesse de leur premier état (I),
Dans lu révolution qui réunit T Angleterre tout
973 entière, de la Tweed au cap de Cornouaille , en un seul et meme corps politique , le pouvoir dés rois, devenus monarques, s’accrut en force à mesure qu’il s’étendit, et devint, pour chacune des populations nouvellement réunies, plus pesant que n’avait été jadis l’ancien pouvoir de ses rote particuliers* L’association des provinces anglo-danoises aux provinces anglo-saxonnes attira nécessairement sur ces dernières quelque chose du régime sévère et ombrageux qui devait peser sur les autres , parce qu’dles étaient peuplées d’étrangers soumis malgré eux. Les mêmes rois , exerçant à la fois au nord le droit de conquête, et au midi celui de souveraineté légale, se laissèrent bientôt entraîner a confondre ces deux caractères de leur puissance , et à distinguer faiblement FAnglo- Danois de F Anglo-Saxon , l’étranger de l'indigène , Je sujet de Fhomine pleinement libre* Ces rois conçurent d’eux-mèmes et de leur puissance une opinion exagérée; ils s’en lotir èrenl d’une pompe jusqu’alors inconnue : ils cessèrent d’èlre populaires , comme Fêtaient leurs prédécesseurs , qui , prenant le peuple pour conseiller en toutes choses {2), le trouvaient toujours prêt a faire ce que lui-même avait délibéré. De là naquirent pour l'Angleterre de nouvelles causes de faiblesse. Toute graude qu’elle parût désormais ,
(1) Summus pontife* Odo, vîr granêævHatîa mate ri taie fnlüis et omuium iniquiiaium inllexibilta adversariua. ( Vita Uun&lanj, in collecU Baroini. ) — Giron. saxon. Gibson. pag* 114, 115 et setp
(3) Hyjde, rsQdcgtfjn, [jersEkinesse. Voyez les préambules des lois anglo-saxonnes, m tlickesii Thosauro imguarum scplentriûnaümn,
(5) Dugdale, MonasUcou anglican, loin. I, pag, 140.
LA CONQUÊTE
sous des chefs dont les litres d’honneur remplis* saient plusieurs ligues (5), elle était réellement moins capable de résister a un ennemi extérieur , qu’au temps où , réduite à peu de provinces , mais gouvernée sans faste et sans despotisme , elle voyait eu tète de ses lois nationales ces simples mots : Moi, Alfred, roi des Saxons de l’ouest (4},„,
Les habitants danois de l’Angleterre , soumis non sans regret à des rois étrangers pour eux , tournaient constamment leurs regards vers la mer , espérant que chaque brise leur amènerait des libérateurs et des chefs de leur ancienne patrie- Cette attente ne fut pas longue, et, sous le règne d’Ethelred , fils d'Edgard , les descentes des hommes du nord en Bretagne, qui n'avaient jamais complètement cessé, reprirent tout à coup un caractère menaçant* Sept vaisseaux de guerre abordèrent sur le rivage de Kent, et pillèrent File de Thanct; trois autres vaisseaux * se dirigeant vers le sud , ravagèrent les lieux voisins de Southamplon , et des troupes de débarquement parcoururent el occupèrent sur plusieurs points la côte orientale* L’alarme se répandit jusqu’à Londres : Elhdred convoqua aussitôt le grand conseil national ; mais , sous ce roi nonchalant et fastueux , Fasscmbïée ne se composait guère que d’évêques et de courtisans, plus disposés à daller leur prince qu’à lui donner de sages avis (£)* Se conformant à l’aversion du roi pour toute mesure prompte et énergique, ils crurent éloigner les Danois en leur offrant une somme équivalente au profit que ees pirates s’étaient promis de leur invasion en Angleterre,
II existait, sous le nom d’argent danois, datte ffhêld , un impôt levé de temps en temps pour l'entretien des troupes qui gardaient les côtes contre tes corsaires Scandinaves (6)* Ce fut cet argent même qu'on proposa , sous forme de tribut, aux nouveaux envahisseurs : ceux-ci n’eurent garde de refuser; et le premier payement fui de dix mille livres qu’its reçurent sous la condition de quitter l’Angleterre, Ils partirent en effet, mais revinrent bientôt plus nombreux, afin d’obtenir une pins forte somme* Leur flotte remonta le fleuve de l’Humber, et en dévasta les deux rives. Les habitants saxons des provinces voisines accoururent en armes à leur rencontre; mais sur le point d’en venir aux mains, trois de leurs chefs , Danois d’origine , les trahirent
(4) Ego Ælfreckis, oecldenUlium Saxovum rex.
(5] gtïx imlclirè ad doi mien du m fa cl us* ( Willem. Maltuesb* p. CS* ) Rex imbcllis, imbceîllis , iiionacbutu puUùS quàm mil item aclione præiemicas* { Vita Elfegi, Anglja sacra, tom* II, p. 13 L }
Damc-geld, dæne-geotd, en latin Danegeldum. G* uitfquàqnc ijvdâ 22 tîcnarïos ad comlucendos eoa qui pjra~ lamm irruption! obviaient. { Legea anglo-saxon. Wilkins» )
m et passèrent A FennemL Tout ce qu'il y avait en NorthumberJand de Danois nouvellement convertis fit amitié et alliance avec les païens venus des bords de la Baltique (1),
Bientôt les vents du printemps amenèrent dans me la Tamise une flotte de quatre-vingts vaisseaux conduits par deux rois . Olaf de Norwége et Sven (â) de Danemarck , dont le second , après avoir reçu Je baptême, était retourné au culte d’Üdin. Ces deux rois , en signe de prise de possession , firent planter une lance sur la rive, et en jetèrent une autre dans le courant du premier fleuve qu’ils traversèrent (3). Ils marchaient, dit un vieil historien, escortés par le fer et le feu, leurs compagnons ordinaires (4), Etbeîred , à qui la conscience de son impopularité faisait craindre de rassembler une armée (S), proposa encore une fois de l’argent aux ennemis , s'ils voulaient se retirer en paix ; ils demandèrent vingtquatre mil le livres, q ne le roi leur paya sur-le-champ, l&02 satisfait de leurs promesses et de la conversion d'un chef danois, qui reçut en grande cérémonie, clans l’église de Winchester, le baptême, auquel un de ses pareils prétendait avec dérision s’ètre présenté au moins vingL fuis (6),
La trêve des envahisseurs fut loin d’ètre paisible, dans les lieux de leurs cantonnements, ils outragèrent les femmes et tuèrent les hommes (7). Leur im insolence et leurs excès, irritant au dernier point le ressentiment des indigènes, amenèrent bientôt un de ces actes de vengeance nationale, qu’il est éga* lement difficile de condamner et de justifier, parce qu’un instinct noble, la haine de F oppression, s’y mêle à des passions atroces. Par suite d'une grande conspiration, formée sous les yeux et avec la connivence des magistrats et des officiers royaux, les Danois de la dernière invasion, hommes. Femmes et enfants, furent tous, le même jour et A la même heure, assaillis et tués dans leurs logements, par leurs bd Les et leurs voisins (S) . Ce massacre, qui fit grand bruit, et dont les circonstances odieuses servirent dans la suite de préLcxte aux ennemis de la nation anglaise, eut lieu en l’année 1003, le jour de Saint -Brice, il ne s’étendit point sur les
(1) ChrOïi, aaxorï.Gib&oa, pag, 12G. — Ingutf. Croylaud., p* 890. — Julian. Brompton, p. 877-889. ■— Eatlmcri Novorum hïsloria, p. 4. — WinCim* Mal mes b., pag. GS-69*
(2) Sven , sweinn, sweyn, swayn, un jeune homme.
(5) Copjccla io urnlas lancea, monumenti gratià. (Scrîpl. rcr. tb nie. )
(4) Cum du ci lui s soULis marte cL vulcano. ( Ja, Brompton, pag. 883. )
(5) For mi dîne meritorum milium sïbi fideVem met u eus.
{ Willelra. Malmesbunensis, p. GO. )
(0) Munadius Sa no U Galli, apud script ores rerum franc., P3R. 134. •— lohan. BrompLon, png. 879. — Ouon. saxon. Gibbon, pag, 1^6 et seq.
provinces du nord et de l’est, où les Danois, an- ma dénuement établis , et devenus cultivateurs ou bourgeois, formaient la majorité de la poptdatïon ; mais tous les nouveaux conquérants, à l’exception d’un très-petit nombre, périrent , et avec eux une des sœurs du roi de Danemarck. Afin de tirer vengeance de ce meurtre, et de punir ce qu’il nommait la trahison du peuple anglais, le roi Sven assembla une armée beaucoup plus nombreuse que la première, et dans laquelle, si l’on eu croit d’aneiens récits, il ne se trouvait pas un seul esclave, pas un affranchi, pas un vieillard, mais dont chaque combattant était libre, fils d’homme libre et dans la vigueur de FAgc (9).
Celle armée s’embarqua sur des vaissseaux de wot haut bord, dont chacun portait une marque distinctive qui en désignait le commandant. Les uns avaient à la proue des figures de bons, de taureaux, de dauphins, d’hommes, en cuivre doré; les autres portaient au haut des mâts des oiseaux déployant leurs ailes et tournant avec le veut; les flancs des navires étaient peints de diverses couleurs, et des boucliers de fer poli y étaient suspendu en file (10).
Le vaisseau du roi avait la forme allongée d’un serpent, dont la tète avançait a ta proue, et dont la queue se recourbait à la poupe ; on Fappeiait, A cause de cela, le Grand-Dragon (11). A leur débarquement sur la côte d’Angleterre, les Danois, for- 1W4 més en bataillons, déployèrent un étendard mysté- ioôu rieux qu’ils appelaient le Corbeau. C’était un drapeau de soie blanche, au milieu duquel on voyait en noir la figure d’un corbeau, le bec ouvert et les ailes étendues ; trois soeurs du roi Sven Pavaient brodé durant une nuit en accompagnant leur ouvrage de chants et de gestes magiques (12). Cette bannière , qui , selon les idées superstitieuses des Scandinaves, était un gage de victoire, augmentait l’ardeur et la confiance des nouveaux envahisseurs. Dans tous les lieux où ils passaient, dit un vieil hisLorien, ils mangeaient gaiement le repas préparé a regret pour eux; et, à leur départ, ils tuaient T hôte et brûlaient le logis (13).
Ils enlevaient partout les chevaux , et, se faisant
(7) Jam po*L paeem faclam uxores et filias vi opprimere prîesumpscruîît. ( MalliaH Westmoeast. flores hisior* , p.SOL)
(8) Mu lie res cum liberia. ( Ibid. )
(9) Nullus servm, nullus est serva ItberLus. [Emmæ régi- UW Aogîoriim Eucomlum, pag. IGG.} — CbrOü, saxon, diïisoü, pag. 127. cl seq.
(10) fiegîoæ Emmæ Eucomlum , pag. IGG.
(11) Stïorrc’sIIeîmskriegîa , tom. N. pag, 294.
(12) Corvus biansore eitMiliGBsquc alas. { Régirai! Emmæ Eneomium, pag. 170. )
(13) Ucddebanï liuüpîlî cæjem, hosptlïo flamam* (ilenrici llLmtîug. HîsU, psg. 2G0.)
1004 cavaliers, suivant la tac tique de leurs prédécesseurs, iuqo ils marchaient rapidement à travers le pays , se présentaient tout à coup, lorsqu'on tes croyait lui» , surprenaient les châteaux et tes villes. En peu de temps ils eurent conquis Imites tes provinces du sud-est, depuis l’embduchurc de l’Ouse jusqu’à la baie de Southampton, Le roi Etbelrcd , qui n’étaït Jamais prêt à combattre, iv imaginait d’autre ressource que celle d’acheter à prix d’argent des trêves de quelques jours , et cette politique de temporisation l’obligeait rl charger Je peuple d’impôts toujours croissants ( I). Ceux des Anglais qui avaient le bonheur d’être préservés du pillage des Danois n’écbappaient point aux exactions royales , et sous celte forme, ou sous l'autre, ils étaient certains de sc voir tout enlever.
ioqb Pendant que ceux qui gouvernaient l’Angleterre 10Î2 faisaient ainsi leur pacte avec l'étranger aux dépens du peuple, il y eut un homme qui, bien que puissant dans le pays , aima mieux mourir que d’autoriser cette conduite par son exemple. C'était l’arclicvèqne deCanterbury , nommé Elfeg. Prisonnier des Danois, après le siège de sa ville métropolitaine, cl traîné de campements en campements à la suïLe de leurs bagages, il resta longtemps dans les chaînes sans prononcer le moL de rançon. Les Danois se lassèrent les premiers * et proposèrent à leur captif de lui rendre la liberté an prix de trois mille pièces <Tort s’il voulait prendre rengagement de conseiller au roi Etbelrcd de leur donner une somme quadruple. «Je ne possède point tant d’ar- « gent , répondit l’archevêque , et je ne veux rien « coûtera qui que ce soit, ni rien conseiller à mon « roi contre l’honneur du pays (2). » Il déclara hautement qu’il n’accepte rail de personne aucun présent pour sa rançon , et défendit û scs arnis de rien solliciter, disant que ce serait trahison de sa part que de payer les ennemis de fAngîe terre. Les Danois, plus avides d’argent que du sang de l'archevêque , renouvelaient souvent leurs demandes.
“ Vous me pressez en vain T leur répétait Elfeg, je « ne suis pas homme a fournir aux dents des païens « de la chair de chrétien à dévorer , cl ce serait le « faire que de vous livrer ce que les pauvres ont « amassé pour vivre (3). »
Les Danois perdirent ênfin patience , et un jour qu’il leur était venu du midi des tonneaux devin
(!) IngulF. Croylanü., p. 800-S9J, — Willclm. Malmesbur^ensis , psg. 08.
fS) Mc nil contra natria? decus regï auasuruio, (Vïta El* fegi, in Àngliajacra, lom. Il, p. 132.)
(3) Christianorum carnes payants denidms contera ndaa... quéil paupertas ad vilain paravërat* (Vil a Elfr|p, etc., p. 238,) — EadmeH nov. Uistoria , pag* 4.— 4fagulF. Croytand.. pajfi 891. — Jehan. Iirompton, pag;, 800.
LA CONQUÊTE
dont ils burent largement, ne sachant que faire mi pour s'amuser après le repas, ils voulurent se donner le plaisir de mettre en jugement l’archevêque.
On le leur amena garrotté sur un mauvais cheval, au lieu ou se tenait ordinairement le conseil de guerre et le tribunal de l’armée ; les chefs et les guerriers de distinction étaient assis sur de grosses pierres qui formaient un large cercle , et non loin de h) se trouvait un tas énorme d’ossements , de mâchoires et de cornes de bœufs , débris de la cuisine du camp (4), Aussitôt que le prélat saxon cul été introduit au milieu du cercle, un grand cri srëleva de toutes parts : « De l’or , évêque , de l’or , ou « nous allons te faire jouer un rôle qui te rendra « fameux dans le monde (S), » Elfeg répondit avec calme ; « Je vous offre l'Or de la sagesse , qui est « de renoncer à vos superstitions , et de vous con- « venir au vrai Dieu ; que si vous méprisez mon « conseil , sachez que vous périrez comme Sodorne, u et tic prendrez point racine en ce pays, w A ces mots , qui leur parurent une menace et une insulte pour leur religion , les prétendus juges quittèrent leurs sièges , et se jetant sur l'archevêque , le renversèrent par terre en le frappant du dos de leurs haches; plusieurs coururent à Damas d’os et de cornes, dont ils s'armèrent et qu’ils firenL pleuvoir sur le Saxon en écartant la foule qui l'entourait. L'archevêque essaya en vain de se mettre à genoux pour prier , et tomba bientôt à demi mort; il fut achevé par un soldat qufil avait converti et baptisé la veille, et qui, par une compassion barbare, lui fendit la tête d’un coup de hache , afin de terminer ses souffrances. Les meurtriers voulurent d’abord jeter le cadavre dans un bourbier voisin ; mais 1rs Anglo-Saxons , qui honoraient Elfeg comme un martyr du Christel de la patrie, achetèrent son corps au prix d’une grosse somme d’argent, et 1 "ensevelirent à Londres (0).
Cependant le roi Etbelrcd pratiquait sans scrupule ce que l’archevêque de Ganter bury, au péril de sa propre vie, avait refusé de lui conseiller. Un jour ses collecteurs de taxes (7) levaient des tributs pour les Danois ; le lendemain les Danois se j>ré" sentaient eux-mêmes et taxaient pour leur propre compte (8). A leur départ, les agents royaux revenaient encore, et traitaient les malheureux linbi* tantsplus durement que la première fois, les appe-
(4) Oublia et honm comibus. (Clir on. saxon. Gibson , p. H%)
(5) Aiiriim , epiacope, aurum. (Yita Elfcgî, p* 140,)
(6) Cliron, saxon. Gibson. pag, 142, — Jehan. Brompton , p, 890-891.
(7) Ex a ctore s rogiï. [ingulf. CroyL, p. 890.)
(8) Misit Tàrkillüf danictis cornes cxactomsuoa. {ïngnlf. CroyL, p. 891.)
ion hni traîtres et pourvoyeurs de J’ennemï (1)* le vrai pourvoyeur des Danois , Ethelred, lassa enfin la patience du peuple qui' l’avait fait roi pour la défense commune* Quelque dure que fût ta domination étrangère, on trouva plus facile de s'y résigner tout d*ttu coup, que d'attendre, au milieu des souffrances, sous un roi sans courage et sans ver Lu, ioi3 le moment d'un esclavage inévitable. Plusieurs des provinces du centre se soumirent volontairement aux Danois ; Oxford et Winchester ouvrirent bientôt leurs portes ; et Svcn, s’avançant dans la contrée de l’ouest jusqu’au golfe de la Save r ne, prit le titre de roi de toute l’Angleterre, sans aucune opposition (3). Effrayé de l’abandon général, Ethelred s’enfuit dans la pctiLe tle de Wight, et de là passa le détroit pour aller en Gaule demander asile au frère de sa femme, chef d’une des provinces occidentales voisines de l’embouchure de la Seine (5).
En se mariant à une Femme étrangère , Ethelred avait conçu l’espoir d’obtenir des parents puissants de son épouse quelque secours contre les Danois; mais il fut trompé dans son attente. Ce mariage, qui devait procurer des défenseurs à l’Angleterre (4), n’amena d’outre-mer que des solliciteurs d’emplois et des ambitieux avides d’argent et de dignités. Toutes les villes dont la garde avait été remise à ces étrangers furent les premières rendues aux Danois (B). Par un hasard assez singulier, le prince résidant en Gaule, dont le roi d’Angleterre avait recherché L’alliance comme un appui dans sa lutte contre les forces de la Scandinavie, était hii-mème d’origine Scandinave, et fils d’un ancien chef de pirates, conquérant de la province gauloise que sa postérité gouverna par droit d’héritage ; le chef de cetLe nouvelle dynastie, après avoir longtemps ravagé le pays, y avait fixe ses compagnons de piraterie, et fondé avec eux un État , qui de leur nom de nation s’appelait Normandie, ou terre des Normands (6).
La Normandie était contiguë, du côté du sud, à la petite Bretagne , État fondé comme on l’a vu plus liant par d’anciens réfugiés bretons, et du côté de l’est elle touchait au vaste pays donL elle avait été démembrée, à la Gaule septentrionale, qui avait pris un nouveau nom, celui de France, depuis rétablissement des Fr a nies. Les descendants de ces émigrés de ta Germanie y habitaient encore /après cinq siè*
(!) Tanquam patriæ prodttorem et Danorum provîsorem* ( îûfruïf- CroyU, p. 800.)
(2) Rcx plenarius ; fullne kyrung. (Chron, saxon, Gih- £011. )
(o) Ibid., pag. 144. — Wiltelm, Malmesb,,p. ICO. — Ucnricî Himting., pag. 3G2.
(4) Ail majore m securi latent regni sut. ( Jo, BronqHün , p. m. )
clés, séparés des indigènes gaulais, moins par les mœurs et l'idiome que par la condition sociale. L’empreinte de la distinction des races se retrouvait dans la différence profondément marquée des conditions sociales, et dans les qualifications qui servaient à l’exprimer. Pour désigner la liberté civile, au dixième siècle, il n’y avait, dans la langue parlée en France, d’autre mot que celui de Frankise ou 1002 Franchise (7), selon les dialectes, et Franc signi- 10% fiait à la fois libre, puissant eL riche.
Pour Fonder à ce point la prédominance de la 4&s population conquérante, il n’eût peut-être pas suffi soi de la seule invasion des enfanLs de Mérowig et de la conversion de leurs rois au catholicisme. Moins de trois siècles après leur établissement en Gaule, ces terribles envahisseurs étaient presque devenus Gaulois ; les rois issus de Chlodowig, aussi peu offensifs que leurs aïeux s’étalent montrés farouches, bornaient leur ambition à faire bonne chère, et à se promener doucement en char (S)* Maïs alors il existait entre le Rhin et la forêt des Ardennes, sur le territoire que les Frank» nommaient Oster-nke, ou royaume d’Orient, une population chez qui le caractère teu tonique avait mieux résisté à l’influence des mœurs méridionales. Venue la dernière à la conquête de la Gaule, exclue de la possession des riches provinces et des grandes cités du midi, elle aspirait à en usurper sa part, et même à supplanter dans leur domination les Franks du NeùSter-rihe ou du royaume occidental (9). Ce hardi projet longtemps poursuivi avec des chances diverses, s’accomplit enfin au huitième siècle; et, sous la forme extérieure d’une révolution de palais, il y eut une véritable invasion des Franks australiens sur les Franks ne us t riens. Un second partage de terre eut lieu dans presque toute la Gaule; il s’éleva une seconde race de rois , étrangers à la première, et la conquête, en se renouvelant, prît un caractère plus durable.
Ce nefutpas tout ; l’activité guerrière des Franks, éveillée par cette grande impulsion, les poussa dans Lotis les sens hors de leurs anciennes limites; ils firent des conquêtes vers le Danube et l’Elbe, au delà des Pyrénées et des Alpes. Maître de la Gaule et des deux rives du Rhin, de Fancien territoire de la confédération saxonne , et d’une partie des pays slaves, de l’Italie presque entière et du nord de
(o)ïteiîr. Htmling.,?. 500.— Rogerîi de Ftoved. Ann . ,p. 420.
(G) Quam Nori bmanmam vocavçruut, eo quùd de Nonvegîa egressi esseni. (Script, rcr. norlbraannlcar., p. 7.)
(7) En latin t frankisiai franchhia.
(6 Plauslro bolmstralieoiilms veclus. (Annales Fukten- SC5 , apud script, rerum francic., lom. Il , p. 076.)
(0) Voyez les Lettres sur V Histoire de France^ deuxième édition, Leltre X.
THIERRY
ISO HISTOIRE DE
êch TÊspagne, le second pince tic la nouvelle dynastie, Karlc , surnommé le Grand, que nous appelons Charlemagne, échangea son litre de roi contre celui d'empereur ou de César, aboli en Occident depuis plus de trois siècles. C'était un homme (Time activité infatigable; et doué de ce génie administra- ItFquî va de l'ensemble aux plus petits détails , et que, par une singularité remarquable, on voit re- ^ paraître presque identiquement le même aux époques les plus différentes. Mats ce génie, malgré toutes ses ressources, ne pouvait, sans Faction des siècles, fondre en un seul corps tant de nations, diverses d'origine, de mœurs et de langage, sous une apparence d'union ; l'isolement naturel subsista, sm et pour empêcher Fempire de se dissoudre dès sa s^4 création, il fallut que le grand empereur y portât sans cesse fa main. Tant qu'il vécut, les peuples du continent occidental restèrent agrégés sous sa vaste domination, étrangère pour tous, hors un seul; mais ils commencèrent à rompre cette union factice, aussitôt que ïc César frank fut descendu, en babils impériaux, dans le caveau sépulcral d'Aix-la-Chapelle,
Un mouvement spontané de révolte agita presque la fois les nations associées malgré elles. La Gaule lendit a se séparer de la Germanie, et Fllalie pi i a s'isoler de toutes les deux. Chacune de ccs grandes 841 masses d’hommes, en s'ébranlant , entraîna dans sa cause la-portion du peuple conquérant qui habitait au milieu (Telle, comme dominatrice du soi, et avec des litres de puissance ci d'honneur, soit latins, soit germaniques (1). Les Frauks tirèrent Tépée contre les Franks, les frères contre tes frères, les pères contre les fils, Trois des petits-fils de Karîc le Grand se livrèrent bataille entré eux, au centre de la Gaule, l'un à la tète d'une armée de Gaulois cl de Gallo-Franks, l'autre suivi des Ita- 84i liens, le troisième des Tenions et des Slaves (2). La querelle domestique des rois issus du César frank n était qu’uu reflet de la querelle des peuples, et c’est pour celte raison même qu’elle fui si longue et si opiniâtre . Les rois firent et défirent dix partagé^ de cet empire, que les peuple» voûtaient dissoudre ; ils se prêtèrent lTun à Fautre des serments en langue tmlesquc et en langue romane vulgaire (3); puis ils les rompirent aussitôt, ramenés, presque malgré eux, à la discorde, par fa turbulence des masses que ne pouvait satisfaire aucun traité.
C’est au milieu de ce désordre, lorsque la guerre
(IJ Duce», cooiilcs, indices , mjasl, præfccli , præpasiü; Erafen, mark-Giafeo , lacd-grafcn , lun-grafen, hcHzoaeo, skepen, sens-fkalkeo , maer-skalkcit, eic,
(S) A Fouïetiaï , Fontanetum, près iTÀuxerro.
LA CONQUÊTE
civile régnait d’un bout à Fautre de l'immense em- su pire des Franks, que les Vikings danois ou nor- ' s*0 mands ( ce dernier nom prévalut en Gaule ) vinrent, affliger ce pays d'invasions réitérées. Ils faisaient un genre de guerre Loin nouveau , et qui aurait déconcerté les mesures les mieux prisés contre une agression ordinaire. Leurs flottes de bateaux à voiles et a rames entraient par F embouchure des fleuves, et les remontaient souvent jusqu’à leur source, jetant alternativement sur les deux rives des lxmîes de pillards intrépides et disciplinés. Lorsqu'un pont ou quelque autre obstacle arrêtait ceLte navigation. les équipages liraient leurs navires I sec, les démontaient , et les charriaient jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé l'obstacle. Des fleuves ils passaient dans les rivières, et puis d’une rivière dans Fautre, s’empara ni de toutes les grandes îles, qu’ils fortifiaient pour en faire leurs quartiers d’hiver, et y déposer, sons des cabanes rangées en files, leur bu lin et leurs captifs.
Attaquant ainsi ù Fiiuproviste, et, lorsqu’ils étaient prévenus, faisant retraite avec une extrême facilité , ifs parvinrent à dévaster des contrées entières, au point que, selon l'expression des contemporains, ou n’y entendait plus un chien aboyer. Les châteaux et les lieux farta étaient le seul refuge contre eux ; mais à celle première époque de leurs irruptions , il y en avait peu, et les murs mêmes des anciennes villes romaines tombaient en ruines. Pendant que les riches seigneurs de terres flanquaient leur manoir de tours crénelées, et Feu tournent de fossés profonds, les habitants du pial pays émigraient en masse de leurs villages, et allaient à la forêt voisine camper sous des butte» défendues par des ahatis el des palissades. Mal protégés par les 'rois, les ducs et les comte» du pays, qui souvent traitaient avec l'ennemi pour eux seuls et au x dépens des pauvres, les paysans s’animaient quelquefois d’une bravoure désespérée, et, avec de simples bâtons, ils affrontaient les haches des Normands (4). D’autres fois, voyant toute résistance inutile, abattus et démoralisés , ils renonçaient à leur baptême pour détourner la fureur des païens, et, en signe de leur initiation au culte des dieux du ftord, ils mangeaient de la chair d'un cheval immolé en sacrifice. Celle apostasie ne fut point rare dans les lieux les plus exposes au débarquemen t des pirates ; leurs bandes mêmes se recrutèrent de gens qui avaient tout perdu par leurs ravages; et d’anciens historiens assurent que le fameux roi de mer llas-
(o) ftiibaidi Ui* Loris , apud «crjjiL rer. francic., U VI,
(4j Aclvenùs tjuos nullus rex , oullus rîux,'hullu5 defen- $or suiTexit qui cos «tpugoareL (Histoire de il e dague de ilom Lebineau , pièces justificatives, tom. ü , pag, 45. J