‹ ŒuvresChapitre 40 sur 94 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Sur le besoin d’une Histoire de France, et le prlndpal défaut de celles qui existent

Dans ce temps cle passions politiques, où il est si difficile . lorsqu’on se sent quelque activité d’esprit, de se dérober a l'agitation générale . je crois avoir trouvé un moyen de repos dans Fétucïe sérieuse de l’histoire. Ce n’est pas que la vue dupasse et l'expérience des siècles me fassent renoncer à mes premiers désirs de liberté, comme à des illusions de jeunesse ; au contraire , je m’y attache de plus en plus: j’aime toujours la liberté, mais d’une affection moins impatiente. Je me dis qu’à toutes les époques et dans tous les pays il s’est rencontré beaucoup d’hommes qui, dans une situation et avec des opinions différentes des miennes, ont lussent! le même besoin que mol, mais que la plupart sont morts avant d’avoir vu se réaliser ce qu’ils anticipaient en idée. Le travail de ce monde s’accomplit lentement ; et chaque génération qui passe ne fait guère que laisser une pierre pour la construction de l’édifice que rêveui les esprits ardents* Cette conviction, plutôt grave que triste, n’affaiblit point pour les individus le devoir de marcher droit A travers tes séductions de l’intérêt et de la vanité, ni pour les peuples celui de maintenir leur dignité nationale; car s’il n’y a que du malheur à être opprimé par la force des circonstances , il y a de la honte à se montrer servile.

Je ne sais si je me trompe, mais je crois que no- ; Ire patriotisme gagnerait beaucoup en pureté et en fermeté , si la connaissance de l’histoire, et surtout de Thistoire de France, se répandait plus générale-

T HIER fi ï.

ment chez nous, et devenait en quelque sorte populaire* Eu promenant nos regards sur celte longue carrière ouverte depuis tant de siècles, où nous suivons nos p ères, où nous précédons nos enfants, nous nous détacherions des querelles du moment, des regrets d’ambition ou de parti, des petites craintes et des petites espérances* Nous aurions plus de sécurité, plus dê confiance dans l'avenir, si nous savions tous que , dans les temps les plus difficiles , jamais la justice, la liberté même, n’ont manqué dedëfensEurs dans ce pays* L’esprit d’indépendance est empreint dans notre histoire aussi fortement que dans celle d’aucun autre peuple ancien ou moderne. Nos aieuz Font comprise, ils Font voulue, non moins fermement que nous ; cl s’ils ne nous Fout pas léguée pleine et entière , ce fut la faute des choses humaines et non la leur, car ils ont surmonté plus d’obstacles que nous n’en rencontrerons jamais. Mais existe-t-il une Histoire de France qui reproduise avec fidélité les idées, les sentiments, les mœurs des hommes qui nous ont transmis le nom que nous portons , et dont la destinée a préparé la nôtre? Je ne le pense pas. L’étude de nos antiquités m’a prouvé tout le contraire , et ce défaut d’une histoire nationale a contribué peut-être il prolonger Fincertiliidt; des opinions et l'irritation des esprits* La vraie histoire nationale, celle qui mériterait de devenir populaire , est encore ensevelie dans la poussière des chroniques contemporaines; personne ne songea Feu Lirer ; et Ton réimprime encore les compilations inexactes, sans vérité et sans couleur, que, faute de mieux, nous décorons du litre d’JIÎstoïrede France. Dans ces récits , vaguement pompeux, où un petit nombre de personnages privilégiés occupent seuls la scène historique, et où la masse entière de la nation disparaît derrière les manteaux de cour, nous

LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

ne trouvons ni une instruction grave, ni des leçons qui s'adressent à nous , ni eel intérêt de sympathie qui attache en général les hommes au sort de qui leur ressemble. Nos provinces , nos villes, tout ce que chacun de nous comprend dans ses affections sous b nom de patrie, devrait nous être représenté à chaque siècle de son existence; cl. au lieu de cela, nous ne rencontrons que les annales domestiques de la famille régnante, des naissances, des mariages, des décès * des intrigues de palais , des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le detail toujours mal circonstancié est dépourvu de mouvcnîcnL et de e a rac lè r e pi U ores qu c .

.Te ne doute pas que beaucoup de personnes ne commencent â sentir les vices de la méthode suivie par nos historiens modernes, qui, s'imaginant que rhistoire était toute trouvée , s’en sont tenus , pour îe fond , à ce qu'avait dit leur prédécesseur immédial, cherchant seulement à le surpasser, commc^ écrivains, par l'éclat et la pureté du style* Je crois/ que les premiers qui oseront changer de route, et remonter, pour devenir historiens, aux sources mêmes de rhistoire, trouveront le public disposé à les encourager cl a les suivre* Mais le travail de rassembler en un seul corps de récit tous les détails épars ou inconnus de notre histoire originale sera long et difficile; il exigera de grandes forces, une sagacité rare; et je dois me hâter de dire que je n'ai point la présomption de T entreprendre. Entraîné vers les éludes historiques par un aurait irrésistible, je me garderai de prendre l'ardeur de mes goùls pour un signe de latent* Je sens en moi la conviction profonde que nous ne possédons pas encore une véritable Histoire de France , et j'aspire seulement à faire partager ma conviction au public, persuadé que de cette vaste réunion d'esprits justes et actifs il sortira bientôt quelqu’un digne de remplir la haute tâche d’historien de notre pays. Blais quiconque y voudra parvenir devra bien s'éprouver d'avance* Ce ne serait point assez d'ètre capable de cette admiration commune pour ce qu on appelle les héros; il faudrait une plus large manière de sentir et de juger ; l'amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale ; une sensibilité assez vive pour s'attacher à la destinée de tome une nation et la suivre à travers les siècles, comme on suit les pas d’un ami dans un voyage périlleux.

Ce sentiment, qui est Fàme de rhistoire, a manqué aux écrivains qui, jusqu’à ce jour, ont essayé de traiter la nôtre; ils n'ont rien eu de cette vive sympathie qui s'adresse aux masses d’hommes, qui embrasse en quelque sorte des populations tout entières. Leur prédilection marquée pour certains personnages historiques, pour certaines existences,

^certaines classes , ôte à leurs récits la vraie teinte nationale : nous n’y retrouvons point nos ancêtres, sans distinction de rang ou d'origine. Et à Dieu ne plaise que je demande à rhistoire de France de dresser ïa généalogie de chaque famille : ce que je lui demande, c’est de rechercher la racine des in lé- \ réls , des passions , des opinions qui nous agitent, nous rapprochent ou nous divisent, d'épier et de suivre dans le passé la trace de ces émotions irrésistibles, qui entraînent chacun de nous dans nos divers partis politiques, élèvent nos esprits ou les égarent. Dans tout ce que nous voyons depuis un demi-siècle, il n’y a rien d'entièrement nouveau; et de même que nous pouvons nous rattacher , par les noms et la descendance , aux Français qui ont vécu avant le dix-huitième siècle, nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nm désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient fidèlement reproduites.

Nous avons été précédés de loin, dans lu recherche des libertés publiques, par ces bourgeois du moyen âge, qui relevèrent, il y a six cents ans, les , m u rs et la civil i sa U o n des a n üq u es e île s m un i e i pa les . Croyons qu’ils ont valu quelque chose* et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans rhistoire. il ne faut pas s'imaginer que la classe moyenne ou les classes populaires soient nées d’hier pour le patriotisme et Fénergie. Si Ton n'ose avouer ce qu'il y eut de grand et de généreux dans les insurrections, qui, du onzième aa treizième siècle, couvrirent la France de communes , dans les émeutes bourgeoises et même dans les Jacqueries du quatorzième siècle, qu'on choisisse une époque, non plus de guerre intestine , niais d'invasion étrangère , et Ton verra qu'en fait de dévouement et d’enthousiasme, le dernier ordre de l'État n’est jamais reste en arrière. D’où vint le secours qui chassa les Anglais et releva le trône de Charles VII, lorsque tout paraissait perdu et que la bravoure et le talent militaire des Dunois et des Lahire ne servaient plus qu'à faire des retraites en bon ordre et sans trop de dommages? n’est-ce pas un élan de fanatisme patriotique dans les rangs des pauvres soudoyés et de la milice des villes et des villages? L’aspect religieux que revêtit celte glorieuse révolution n'eti est que la forme; c'était le signe le plus énergique de l'inspi ration populaire. 11 faut lire, non dans les histoires classiques, mais dans les mémoires du temps, tes traits naïfs, quoique bizarres, sous lesquels se présentait alors cette inspiration de la masse, toujours soudaine, rarement sage en apparence , mais â laquelle rien ue résiste (1).

Çl) X.VWsLdesducs de Bourgv par M. de tarante-

LETTRE I

Le même concours Oc toutes les volontés naliomiles cul lieu j sans qu'on Fait assez remarqué, sous le règne de Philippe- Auguste, lorsque la France se vit attaquée par la ligue formidable de l'empereur tlTÀllcmagne , du roi d'Angleterre, et du puissant comte de Flandre* Les chroniqueurs du treizième siècle n’oubiient pas de dire que la fameuse bataille de Bouvines fut engagée par cent cinquante sergents a cheval de la vallée de Soissons, tous roturiers (1), eide montrer les légions des communes, la bannière de Saint-Déni® en tète, allant se placer an premier rang ; « Cependant retourna l'oriflamme Saint- « Denis, et les légions des communes vinrent après, » et spécialement les communes de Corbie , (F A* « miens , d'Arras , de Beauvais , de Compïègne , et a accoururent a la bataille du roi. là où elles voyaient « renseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de « lis d'or* Les communes outre-passèrent toutes les « batailles des chevaliers, et se mirent devant cuit contre O thon et sa bataille; quand OLhouvit tels « gens, si n'en fut pas moult joyeux (3)..* »

Ces simples phrases, qui n'ont été transcrites ni par Mëzeray, ni par Yelly , ni par AnqueiiL en disent plus à la louange de la bourgeoisie du moyen Age que de longues pages où seraient pompeusement et stérilement répétés les mots de peuple et de nation. Des écrivains ont retrouvé la nation française et même la nation souveraine jusque sous les règnes île Clovis et de Charlemagne ; mais il manque à ces histoires, si bien intentionnées, la vie, la couleur, ia vérité locale* La noblesse, la royauté même, en dépit de la place d'honneur qu'elles occupent générale meut dans nos annales, n'ont pas été à cet égard plus heureuses que le tiers état* A la peinture individuelle des personnages, a la représentation variée des caractère» et des époques, on a substitué, pour les princes et les grands du temps passé, je ne sais quel type abstrait de dignité et d'héroïsme. Depuis Clovis jusqu'à Louis XVI, aucune figure de rois, dessinée dans nos histoires modernes, n'a ce qu'on peut appeler l'air de vie* Ce sont des ombres sans couleur, qu'on a peine a distinguer l'ime de FauLrc, Les grands princes et surtout les bons princes, à quelque dynastie qu'ils appartiennent, sont loués dans des termes semblables. Quatre ou cinq à peine, qu’on sa cri lie , et que le blême dont on les chargé sert du moins a caractériser , rompent seuls celte ennuyeuse monotonie* Qu dirait que c'est toujours le même homme, et que, par une sorte de métempsycose , la même àme , a chaque changement de règne, a passé d'un corps dans l'autre* Non-seulement on ne retrouve point celte diversité de naturels

( t) GuUJdœus Armorions , de geslis FhUtppi Àugusti , aputl aGi'iploi'es reniai fraude*, tom, XVII,. p. 96.

- - , . . Ciini Vit purior elümu? alto

qui, sous mille formes et mille nuances, distinguen t si nettement l'homme de l'homme; maïs les caractères politiques ne sont pas meme classés d'après la différence des temps et les mœurs de chaque époque. Le roi purement germanique et le roi galtofrank de la première race, le césar franko-üidesque 1 de la seconde, le roi de F Ile-de-France au temps de la grande féodalité, et tous les nombreux types qu'a revêtus l'autorité royale depuis la féodalité jusqu’à nos jours, sont confondus ensemble et altérés également par celte confusion.

11 n'est qu'une seule voie pour sortir de ce chaos, Je retour aux sources originales, dont les historiens en faveur depuis le dix-septième siècle se sont de plus en plus écartés : un changement total est indispensable dans la manière de présenter les moindres faits historiques* Il faut que la réforme descende des ouvrages scientifiques dans les écrits purement littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dons ces espèces de catéchismes, qui servent à la première instruction. En fait d’ouvrages de ce dernier genre, ce qui a maintenant cours dans le public réunit d’ordinaire a la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu'il soit possible d'imaginer* La se trouvent énoncées d’une manière brève et péremptoire, comme des axiomes mathématiques, toutes les erreurs contenues dans les gros livres; et pour que le faux puisse, en quelque sorte, pénétrer par tous les sens, souvent de nombreuses gravures travestissent pour les yeux, sous le cosLume le plus bizarre, les principales scènes de l'histoire. Feuilletez le plus en vogue de ces petits ouvrages , si chers aux mères de famille, vous y verrez les Francs et les Goulots se donnant la main en signe d’alliance pour l'expulsion des Romains, le sacre de Clovis a Reims, Charlemagne couvert de fleurs de lis, et Philippe- Auguste en armure d'acier , à la mode du seizième siècle, posant sa couronne sur un autel, le jour de la bataille de Bouvines.

Je ne puis m’empêcher d'insister sur ce dernier Irait, dont la popularité chez nous est une sorte de scandalehistorique. C'est sans doute une action trèsédifiante que celle d'un roi qui offre publiquement sa couronne et son sceptre au plus digue; mais il est ext ra vaga ti t de croire que de pareil les seèn es aient jamais été jouées ailleurs que sur le théâtre. Et comme le moment est bien choisi pour cetLe exhibition en plein air de tous les ornements royaux , c’est l'instant où l'armée française est attaquée à Fimprovisie ; ci que cela est bien d’accord avec le caractère du roi Philippe, si habile, si positif et si

Sanguine produel nm su per a ri à pleine nhimno.

fKJuad . PhUippi dos . llli* Xït v, 8L)

3 Script* remra fraude*, l. XVII, P* 400*

LETTRES SUR L'JUSTOIRE DE FRANCE

prompt en affaires! La première mention de cette bizarre anecdo Le se trouve dans une chronique contemporaine, il est vrai, mais écrite par un moine qui vivait hors du royaume de France, au fond des Vosges , sans communication directe ou indirecte avec les grands personnages de son temps* Celait un homme d'une imagination fantasque, ami du merveilleux, écoutant volontiers les récits extraordinaires et les transcrivant sans examen* Entre autres circonstances de Ja bataille de Bouvines, il raconte sérieusement que le porteur de l'oriflamme transperça le comte Fërand d'outre en outre, de manière que l'étendard ressortit tout sanglant par derrière. Le reste du récit est à l'avenant : il est impossible d'y trouver un seul Fait vrai ou probable; et ? pour en revenir à la Fameuse scène delà couronne, voici les paroles du chroniqueur i

« Le roi de France, Philippe, ayant assemblé les t( barons et les chevaliers de son armée, debout sur « une éminence, leur parla ainsi : « O vous, braves « chevaliers, fleur de la France, vous me voyez ports tant la couronne du royaume ; mais je suis un « homme comme vous; et si vous ne souteniez cette « couronne, je ne saurais la porter. Je suis foi* » w Et alors, tuant la couronne de sa tète, il la leur t( présenta, en disant : « Or, je veux que vous soyez « tous rois, et vraiment vous Tètes ; car roi vient de h régir, et sans voire concours, seul je ne pourrais « régir le royaume,** Soyez donc gens de coeur, et it combattez bien contre ces méchants* J'ordonne à « tous vassaux et sergents, et cela sous peine de la « corde (il avait Fait d'avance élever plusieurs gibets), ^ qu’aucun de vous ne se laisse tenter de prendre « quoi que ce soit aux ennemis avant la fin de la « bataille, si ce n'est des armes et des chevaux.** k El tous crièrent d’une seule voix et assurèrent quils obéiraient de bon coeur à l'exhortation et à ü l'ordonnance du roi (1).»

On a peine à s'expliquer comment de ce fond burlesque ont pu sortir, sous la plume de nos historiens, les paroles héroïques que nous avons lotis apprises par cœur et, qui pis est, retenues, sans concevoir la moindre défiance de leur authenticité* « Valeureux « soldats (c’est le récit d'Ânquetil}, qui êtes près « d'exposer votre ^ ie pour la défense de cette cou- « roime ? si vous jugez qu'il y ait quelqu'un parmi n vous qui en soit plus digne que moi, je la lui cède « volontiers , pourvu que vous vous disposiez à la « conserver entière , et a ne la pas laisser déraem- « brer.— Vive Philippe! vive le roi Auguste ! s'écrie K toute l’armée ; qu'il règne, et que la couronne lui

« reste à jamais (2) ?****» La version de l'abbé Velly est d'un style encore plus tragique : « On dit que « quelques heures avant l'action, il mit une cou- « ronne d'or sur Tau tel , où Ton célébrait la messe « pour Tannée, et que, Ja montrant à ses troupes, t< il leur dit : i< Généreux Français, s'il est quelqu'un « parmi vous que vous jugiez plus capable que moi h de porter ce premier diadème du monde , je suis n prêt à lui obéir, mais si vous ne m'en croyez pas u indigne, songez que vous avez a défendre au jour- « d'hui votre roi, vus familles, vos biens, votre hon- « neur. » « On ne lui répondit que par des accln- « mations et des cris de vive Philippe ! qu'il demeu re « no Ire roi ; n o u s m ou rro î t s pou r sa il ë Fe n se e l p ou r « celle de l’État (3) I »

Interrogez maintenant le récit d’un témoin oculaire, chapelain du roi Philippe, honmit? du treizième siècle , qui n'avait pas, comme nos historiens modernes, traversé trois siècles de science et un sic- V cle de philosophie, vous n’y trouverez rien de ce dés- ; intéressement de parade, ni de ces exclamations de loyauté niaise : tout est en action, comme dans une grande journée, où personne n'a de temps à perdre* Le roi et l'armée sont à leur devoir ; iis prient et se battent : ce sont des hommes du moyen fige , mais ce sont des figures vivantes , et non des masques de théâtre*

u On avança jusqu’à un pont , nommé le pont de ü Bovines, qui se trouve entre le lieu appelé banghiu « cl la ville de Cisoiug* Déjà la plus grande partie « des troupes avait passé le pont, et le roi s'était « désarmé ; mais il n'avait pas encore passé, comme « le croyait l'ennemi , dont l'intention était d'atta- « quer aussitôt et de détruire tout ce qui resterait « de l'autre côté dupont. Le roi, fatigué de la marie chc et du poids de ses armes, se reposait un peu ,

« à l'ombre d’un frêne, près d’uue église bâtie en n T honneur de saint Pierre, lorsque des gens, venus « des derrières de l'armce, arrivèrent à grande

u course, et , criant de toutes leurs forces , aimou- « cèrenl que l’ennemi venait, que les arbalétriers et « les sergents à pied et à cheval, qui étaient aux u derniers rangs , ne pourraient soutenir l’attaque « et se trouvaient en grand péril. Aussitôt le roi sc « leva, entra dans Tégli$e?et; après une courte prière, « il sortit, sc fiL armer * et monta à cheval d'un air u tout joyeux, comme s'il eût été convié à une noce ii ou à quelque fëie. On criait de toutes parts dans « la plaine, aux armes, barons , aux armes / Les « trompettes sonnaient , et les corps de bataille qui « avaient déjà passé le pont retournaient en arrière;

(I) *..« Ego sum ré*” , et Un ablalam coronûm de «pile au o ponexH cü dieens ; « Ecco volo vos omocs regel e$m , ii vert estis , cûm vc\ éicaUir à regendo ; niai per vos, / egnum lotus référé non valorem. , . n (Eï elj rente, seno-

Dîeasîs alihnliœ in Vüssgg , aiîelme ftfcherip , squid acrtplrei uüi fiandc., lom. XVIU, p. I>ü0.) ïliiluirc de France, L Ji, p. 130, f5; Uiid.* t* lit*

LETTRE IL

« on rappela For i flamme de Saint-Denis, qui devait « marcher en avant dè toutes les autres bannières; « mais comme elle ne revenait pas assez vite, on ne « raitendït point. Le roi retourna des premiers à « grande course de cheval , et se plaça au front de « bataille, de sorte qu’il uy avait personne entre it lui et les ennemis.

» Ceux-ci, voyant le roi revenu, ce a quoi ils ne il s’attendaient pas. parurent surpris et effrayés; « ils firent un mouvement, et, se portant à droite « du chemin où ils marchaient dans la direction de u Ifocciâent , ils s’étendirent sur la partie la plus « élevée de la plainë , au nord de Farinée du roi , « ayant ainsi devant les yeux le soleil, qui, ce jourlà * était chaud et ardent. Le roi forma ses lignes « de bataille directement au midi de celles de Fen- « nemL front à front, de manière que les Français fi avaien t le soleil a dos* Les deux a nuées détendaient « à droite et a gauche en égale dimension , et à peu « de distance Pline de Fautre, Au centre et au pre- '( mier front se tenait le roi Philippe, près duquel « étaient rangés côte a côte Guillaume des Barres, ft la fleur des chevaliers ; Barthcïemi de Roie, homme « d’âge et d’expérience; Gauthier le Jeune, sage, fi brave et de bon conseil ; Pierre Mau voisin ; Gérard fi Latruie; Étienne de Long-Champ; Gu ilia unie de « Mortemar; Jean de Rom rai; Guillaume de Gar- « lande ; Henri, comte de Bar, jeune d'âge et vieux y de courage, renomme pour sa prouesse et sa a beauté; enfin plusieurs autres qu’il serait trop « long d’énumërer, tous gens de cœur et exercés au y métier des armes : pour cette raison ils avaient y été spécialement commis à la garde du roi durant « le combat* U empereur O thon était de même placé y au centre de son armée, où tî avait élevé pour cnit soigne une liante perche dressée sur quatre roues fi et surmontée d'une aigle dorée au-dessus d’une u bande d’étoffe taillée en pointe. Au moment d^en y venir aux mains, le roi adressa à ses barons et à u toute Formée ce bref et simple discours :

y En Dieu est placé tout notre espoir et noire « confiance. Le roi Otbon et tous ses gens sont ex- ■ communies de la bouche de notre seigneur le pape; u ils son! les ennemis de la sainte Eglise et tes desu tracteurs doses biens ;des déniera dont sc paye i» leur solde sont le fruit des larmes des pauvres, du 11 pillage des clercs et des églises* Mats nous, nous y sommes chrétiens* nous sommes en paix avec !a y sainte Église* cl en jouissance de sa communion : n tout pécheurs que nous sommes, nous sommes ii unis à l’Église de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les libertés dit clergé- Ayons donccou- <! cage et confiance en la miséricorde de Dieu , qui ,

“ malgré nos péchés, nous donnera la victoire sur « nos ennemis et les siens* »

« Quand le roi eut fini de parler, les chevaliers lui y demandèrent sa bénédiction; et, élevant la main, « il pria Bien de les bénir tous. Aussitôt les trom- « pettes sonnèrent, et les Français commencèrent y l’attaque vivement cl hardiment. Alors sc trouy v aient derrière le roi, classez près de lui. Je y chapelain qui a écrit ees choses, et un autre « clerc. Au premier bruit des trompettes, ils en tony nèrenl ensemble le psaume : Béni soit le Seiu gneur mon Dieu, qui instruit mes mains au « combat > et continuèrent jusqu’à la fin ; puis iis y chantèrent : Que Bien se lève , jusqu’à la fin : u puis : Seigneur, en ta vertu te roi sc réjouira, « jusqu’à la fin, aussi bien qu’ils purent, car les u larmes leur coulaient des yeux , et leur chant « était coupé de sanglots.,. (î). »

LETTRE II

Sur lu finisse couleur donnée aux premiers temps de Piiistoire de France, et J a fausse lé de la mélliode a ni vie par les historiens modernes.

Une grande cause d'erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs do noLre histoire , est son titre même, le nom cFliisLoire de France* dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. If histoire de France du cinquième siècle au dix-ljuiLièine estelle l’histoire dTiu même peuple, ayant une origine commune. les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques? II n’en est rien ; et la simple dénomination de Français, reportée, je ne dis pas au delà du Rhin , mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme*

On peut pardonner au célèbre bénédictin Rom Bouquet d’écrire par négligence, dans ses Tables Chronologiques, des phrases telles que celles-ci : <* Les Français pillent tes Gaules ; ils sont repoussés par B empereur Julien.* Son livre ne s’adresse qu’à des savants, et le texte latin* placé en regard, corrige à l'instant l’erreur* Maïs celle erreur est d’une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de ['histoire nationale* Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : « Clodion le Chevelu, roi de France } conversion de Clovis et des Fratr

(1) Guillclinna Armoriais , de geslh Fhillppi Jugusll 3 afuid scripiores rmrni Franrie*, t. XML p. 04 eitfô*

422 LETTRES SLR L'HISTOIRE DE FRANCE

çatSf etc. » Le Germain Clilodio (1) n’a pas régné sur un seul département de la France actuelle, et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis , tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus , étaient chrétien b et bons chrétiens.

Si notre histoire se termine par Limité la plus complète de nation et de gouvernement , elle est loin de commencer de même, II ne s'agît pas de réduire nos ancêtres à une seule race, ni même à deux; les Frank* et les Gaulois ; il y a bien d'autres choses a distinguer. Le nom de Gaulois est vague ; il comprenait plusieurs populations différentes d'origine et de langage; et quant aux Franks, ils ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Àvantqu'ils eussent conquis le nord de îa Gaule, les Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et Lest, L'envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui sc partageaient le pays au einquième siècle; mars il ne détruisit par les races d’hommes , et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente ; elle fui l'œuvre des siècles ; elle commença, non à rétablissement, mais à la chute de la domination franke.

Ainsi , il est absurde de donner pour base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. (Test mettra en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste litre notKC vénération f Riale. Le premier mérite d'une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n'oublier per* sonne , de ne sacrifier personne , de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L'histoire de la contrée, de la province , de la ville natale , est la seule où i noire âme s'attache par un intérêt patriotique : les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives , dignes d'admiration ; mais elles ne touchent point de celte manière. Or , comment veut-on qu'un Languedocien ou qu’un Provençal aime Phistoire des F raidis et l'accepte comme histoire de son pays? Les Franks n' eurent d'établissements fixes qu’au nord de la Loire; et lorsqu’ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud , ce n'étaïL guère

(l) Ce n mn, qu'on pourrait écrire Chlodi 3 tfesl autre chose que le diminutif fami I fier d'un nom composé de deux syllabes, et commençant par le mol germanique ktod } qui signifiait illustre* Vu finale n\ippartieuL point au nom originaire, mais à la déclinaison faillie dont ellem arque les cas obliquer (ïî.* Au rapport d'un historien du neuvième siècle, les Normands , qui étaient alors païens , donnaient le même surnom ù Charlemagne, n Nam coropem Nordmanni qdèd puikm esset , ut îjrai eum mmeupare solebant , Manlius

que pour piller et rançonner les habitants , auxquels ils donnaient le nom de Romains* Est-ce de riiistoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui > dont les ancêtres , à l'époque de la première et de la seconde race , traitaient avec les Franks de peuple à peuple ? Du sixième au dixième siècle, et même dans des temps postérieur* , les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi.

Le Charles-Martel de uns histoires, Karle-lc-Marteau , comme l'appelaient les siens , d'un surnom emprunté au culte aboli du dieu T h or (2), fut le dé vas l a Leur, no n le sa u v eu r de F Aqu Haine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et circonslancieut les exploits de ce chef de la seconde race, contraste singulièrement avec l'enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poètes modernes. Voici quelques fragments de leur récit : (731) w Eudes , duc des Aquitains,

« s’étant écarté de la teneur des traités, le prince u des Franks , Karle , en fut informé. Il fil marcher « son armée, passa la Loire, mit en fuite le duc « Eudes, et, enlevant un grand butin de ce pays, n deux fois ravagé par scs troupes dans la même « année, il retourna dans son propre pays..,»

— (733) u Le duc Eudes mourut : le prince Karle,

« en ayant reçu la nouvelle , prit conseil de ses « chefs, et, passant encore une fois la Loire, il « arriva jusqu'à la Garonne et se rendit maître de « îa ville de Bordeaux et du fort de Blaye ; il prit et il subjugua tout ce pays, tant les villes que les « campagnes et les lieux fortifies... » — (736}

« L'habile duc Karle ayant fait marcher son armée, it la dirigea vers le pays de Bourgogne. 11 réduisit « sous l’empire des Franks Lyon , cité de la Gaule, it les principaux habitants et les magistrats de celte « province. Il y établit des juges à lui , et de même u jusqu’à Marseille et Arles. Emportant de grands n trésors et beaucoup de butin, il retourna dans le <4 royaume des Franks, siège de sou autorité... »

— (737) «Karle renversa de fond en comble murs « cl murailles, les fameuses villes de Nîmes,

« d'Agde et de Béziers; il y fit mettre le feu et les « incendia , ravagea les campagnes et tes châteaux « de ce pays... (3) » Je m'arrête à ce dernier trait, qu'aucune histoire de France n'a relevé, et dont

fîaràttit..v* (Monadiî Sa Egal lundis, tib. Il , de rébus bellîefc Carofi maiftiï , apud Bçrîpt, rcrum fraude. , L V , p. Î3Û-)

Ce nom , dans l'ancienne tangue germanique, équivalait à cel ui de foudre de guerre.

(3) Urbos Eamostssimas Neroausum , Agatem ac Ci terril, i fimdiiâs muros oi moonia Gamins destruciw, igoe aqjtpeiîio concremavit , aiiburhana et casira ïlliu* ruglonis vastavïï. (Fredegarfi chroote, continuai., pari, lï et III , apud script' rerutn francîc., t. lï. p, 4M, 453 et 457.)

LETTRE IL

l'admirable cirque de -Vîmes atteste la vérité. Sous les arcades de ses immenses corridors, on peut suivre de Fœil , le long des voûtes , les sillons noirs qu’a tracés la flamme en glissant sur les pieres de taillé qu'elle n'a pu ni ébranler ni dissoudre. .

Le grand précepte qu’il faut donner au* histo-/ "confirmée par Justinien et celle ou les galères îens, c’est de distinguer ou lieu de confondre ; de Marseille arborèrent pour la première fois le

pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de

riens

car, à moins d’ètre varié, Ton n’est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de Funiforraité; l’uuïforurité est si commode! Si elle fausse tout 3 du moins elle tranché tout, et avec elle aucun chemin n’est rude. De là vient que nos annalistes visent à l’unité historique; il leur en faut une à tout prix ; ils s’attachent à un seul nom de peuple; ils le suivent à travers les temps, et voilà pour eux le fil d’Ariane, Francia 7 ee mol , dans les cartes géographiques de l’Europe , au quatrième siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin (1); et l’on s’autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au delà du Ilhin. Cette France d’outre-JUiiu se remue, die avance; on marche avec elle. En ifiO, elle parvient au bord de la Somme ; en 403, elle touche à la Seiue ; en 307 , le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu’au pied des Pyrénées , non pour y fixer sa nation , mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après celte expédition, l’on a soin d’appliquer le nom de France à toute l’étendue de la Gaule , et ni nsi se trouvent construites d’un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite , par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu’ils portent des noms semblables.

Croiriez-vous qu’une si belle unité n’ait point paru assez complète? Les Franks étaient un peuple mixte; c’était une confédération d'hommes partant tous à peu près la même langue, mais ayant des moeurs, des lois, des chefs à part. Nos historiens s’épouvantent à la vue de celle faible variété \ ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu’elle est devant eux , ils n’osent entrer en matière; ils tournent autour des faits et ne se hasardent à les aborder franchement qu’à l'instant où un seul chef parvient à détruire ou à supplanter les autres. Maïs ce nTcst pas tout : l’uni Lé d’empire semble encore vague et douteuse ; il faut F unité absolue , la monarchie administrative ; cl quand on ne la rencontre

(1) Voyflas Paneton itinéraire désigné vulgairement par ïe nom de Table de Peulinÿer,

quêtes des rois franks au gouvernement des rois de France , dès qu’on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence natio- r n a le cl la même forme de régime. Et cependant . entre l’époque de la fameuse cession de la Provence,

galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers ! Combien de fois la conquête n’a-t-dle pas rétrogradé du sud au nord et de l’ouest à l’est ! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi , pour retomber ensuite dans le néant f

Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fût dans les simples variations du système social et de la politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d’avoir des notions justes sur les éléments consUtuüfe de la société civile et de l'administration des Étais. Dans la même enceinte territoriale, ou une seule société rit aujourd’hui, s’agitaient, durant les siècles du moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies Func de l’autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent l’étal de la Gaule, du sixième au quinzième siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète , il s’est agi pour le territoire, qu’a uj ou r d’hui nous appelons français , de ce dont il s’agit pour l’Europe entière, d’équilibre et de conquête, de guerre et de diplomatie. L’administration intérieure du royaume de France, proprement dit, n’est qu’un coin de ce vaste tableau.

Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement , qui , depuis le douzième siècle jusqu’au seizième, sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des prétextes diplomatiques, 11 ne faut pas que Fidéed’un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité; on ne doiL pas laisser croire que les habitants des provinces de l’ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au douzième siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs

pas (ce qui est forL commun), on la suppose ; car en gouvernements seigneuriaux la tâche de l’usurpaellc se trouve le dernier degré de la commodité bis- ^ Cüon. Ces gouvernements étaient nationaux pour torique. Ainsi , par une fausse assimilation des con-

eux; et tout étranger qui s’avauçail pour les renverser leur faisait violence à eux-mêmes ; quel que fût le succès de son entreprise , il se constituait leur ennemi.

LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

Le temps a d'abord adouci , puis effacé le traces de celte hostilité primitive; mais il faut la saisir au moment où elle existe , sous peine d'anéantir tout ce qu’il y a de vivant et de pittoresque dans l'histoire* Il faut que les bourgeois de Rouen , après la conquête, ou. si Ton veut, la confiscation delà Normandie par Philippe-Auguste , témoignent pour le roi de F rance cette haine implacable donisè plaignent les auteurs du temps (1), et que les Provençaux du treizième siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d'Anjou ; car c'est un Mt qu'à celle nouvelle, si accablante pour les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des Te Deum cl remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mol étranger à leur langue (2).

Si I on veut que les habitants de la France entière, cl non pas seulement ceux de TUe-de-Franee, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur imité factice et qu'elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays , réuni seulement depuis deux siècles en un tout compacte et homogène. Rien avant la conquête germanique, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules. Les Romains , quand ils l'envahi renL, y trouvèrent trois peuples et trois langues (3). Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation d'origine et de parenté se trouvaient- ils a l'égard des h a hit an ts des autres contrées de l'Europe? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races, émigrces d'ailleurs . étaient-elles vernies se presser conlre la première? Quel a été, dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des différences primitives de mœurs, de caractère et de langage? En retrouve-t-on quelques vesl ïges lia n s les h a lu tu d es locales qui dî sti ngu eu t n o s provinces, malgré la teinte d'uniformité répandue par la civilisation? Les dialectes et les patois provinciaux , par ics divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation, ne semblent-ils pas rév éle r une antique diversité d'idiomes? Enfin , celte inaptitude à prendre Taccent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer la limite commune de deux races

(t) Al Floiliomajjemis Communia, cnrdc superbe, Immorialfï gerens culium cum principe tosiro.». tGuillelrai BHlonis. Philippîdos , li b. VI IL vers 103. apud sçriplores rerum Franck., t. XVlî, p. 215,)

£2) Provinciales Franco» babent odio tnexorahjti [ Math; Paris. , Historïa Jngfiw , page 423. — Ut .s taire de Provence j par G au fri di. — Poésies des Troubadours, publiées par W. Rayuouard»)

(3) Voyez, dans le» Commentaire* de César, la disünc-

d'hommes anciennement distinctes ? Yoiïàdes questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire oses diverses périodes, en changeraient complètement l'aspect (4).

LETTRE 11L

Sur PHialoire de France de Yelly.

Vous avez prononcé le nom de l'abbé Velly, célèbre clans ie siècle dernier, comme le restaurateur de ï’hïstoîrc de France, et dont l'ouvrage est loin d'avoir perdu son ancienne popularité* -le vous avoue qu'à l'idée de celle popularité j'ai peine -à me défendre d'une sorte de colère, et pou rtantje devrais me calmer là-dessus; car, faute de bous livres, le public est bien obligé de se contenter des mauvais* Dans son temps, c’est-à-dire en l'année 17 ISS, l'abbé Yelly crut de bonne foi travailler à une histoire nationale, raconter non-seulement la vie des rois, mais celle de toutes les classes du peuple, et présenter sous leur véritable jour Fétnt politique et social, les mœurs et les idées de chaque siècle. I! est curieux de vérifier la manière dont ce louable projet se trouva réalisé, à la grande satisfaction de tous les gens de goût , tant en France qu'à l’étranger ; car l'ouvrage de Yelly fut traduit ou du moins abrégé en plusieurs langues, et il n’était bruit dans les journaux que cle sa nouvelle manière d'écrire ['histoire.

j'ouvre 1e premier volume , et je tombe sur un fait peu important en lui-mème , mais empreint . dans les écrits originaux, d'une forte couleur locale, la déposition de Childérie ou Hildcrik L u llilderik, « dit Grégoire de Tours, régnant sur la nation des u Franks et sc livrant a une extrême dissolution, sc « prit à abuser de leurs filles; et eux, indignés de it cela , le destituèrent de la royauté. Informé, en u outre , qu'ils voulaient le mettre à mort, il partit « et s'en alla en Turinge.,. (Lî) u Ce récit est d'un écrivain qui vivait un siècle après t'événement. Voici

lion qu'il établit entre le» Belge», le» Celtes et les A quitains.

£4) Je ne sais si Familié m'abuse . mais je crois que b plupart de ce» queailrms vlennenL <Pêtre résolue» par mon frère A méfiée Thierry, dans son Histoire des Gaulois.

(5) Cb il de ri eus, cum caset nimià ïn luxarlâ dissolu lus, et regnareL saper Franeorum genleui , crépit Alias corum slnprosÊ delrahere. (Gregorii Turauensifl Miatoria franeomn!, lib. Il, cap. Xll, çdlL r-finqufU p, 1(38,.)

LETTRE III

maintenant les paroleôde l’abbé Velly, qui se vante, dans sa préface, de puiser aux sources anciennes et de peindre exactement les mœurs, les usages et les coutumes : « Clnldérïe fut un prince à grandes « aventures,** c’était rhum me le mieux fait de son U royaume* Il avait de l'esprit, du eourage; mais, « né avec un cœur tendre, il s’abandonnait trop ù a l'amour : ce fut la cause de sa perte* Les seigneurs it français , aussi sensibles à l’outrage que leurs « femmes l’avaient été aux charmes de ce prince, « se liguèrent pour le détrôner* Contraint de céder « à leur fureur, il se retira en Allemagne..* (1) «

Je passe sur le séjour de huit ans, que, selon l'heureuse expression de notre auteur , Clnldérïe fit en Allemagne ; ctT suivant encore Grégoire de Tours, j’arrive à son rappel par les Franks et à son mariage avec Basïne, Femme du roi des Thuringiens ; « Re- « venu de Th un tige, il fut remis eu possession de ct la royauté ; et, pendant qu’il régnait, celte Bnsine, « dont nous avons parlé ci-dessus, ayanl quilLéson « mari, vînt trouver Milderik. Celui-ci, lui deman- « dant arec curiosité pourquoi elle était venue vers « lui d’un pays si éloigné, on rapporte qu’elle rc- « pond il : n .T’ai reconnu tes mérites et ton grand ic courage, et c’est pour cela que je suis venue, afin k d’habiter avec toi; car il faut que tu saches que ,

« si dans les pays d’outre-mer j’avais connu quelk qu’un plus capable et plus brave que toi, j’aurais « été de même le chercher et cohabiter avec « lui (3). i* Le roi, tout joyeux, shunt a elle en « mariage* »

Voyons maintenant comment rbistorieu moderne a conservé, ainsi qu’il le devait, ce! accent de naïveté grossière , indice de l’état de barbarie* « Le prince « légitime se remit en possession du trône, d’où ses « galanteries lavaient précipité* Cet événement « merveilleux est suivi d’un autre aussi remarqua- £i ble par sa singularité* La reine de Thuringe,

« comme une autre Hélène* quitte le roi son mari,

« pour suivre ce nouveau Piïris* « Si je connaissais,

« lui dit-elle, nu plus grand héros; ou un plus gait lant homme que toi, j’irais le chercher jusqu’aux u extrémités de la terre. ?» Basine était belle, elle t[ avait de l’esprit : ChUdëric , trop sensible à ce « double avantage de la nature, l’épousa, au grand

(1) Histoire de France, Loin, I, p* 41.

(2) Nam noverïs , si în Iransmarinis partihus alîijucm cognovlssem titiltorcm te , cspeliîssem inique ColiabiLilionem ejus. f Gregorîi Turonensis foistona Franco ru m , edît. Bouquet, p* IBS.)

(ô) Histoire de France, lorà. I, p* 42.

(4) Si qui! iogenims Francum aiit barbarum , aut liominem qui salieâ legs vivit , oeciderit, solidis CC , cul pailla jücHcetur. Si qui» Romanus homo poasessor* id est, qui res in pago ubl remanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui cum ocritiisso conyiudtur, solidis C , eulpabilîs judieetur, THIERRY.

« scandale des gens de bien, qui réclamèrent en 11 vain les droits sacrés de l’hyménée et les lois inu violables de l'ami Lié (3). *t Cette simple comparaison peut donner la mesure de l'intelligence historique du célèbre abbé Velly* Sou continuateur Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu’il a su rendre fort agréable le chaos de nos premières dynasties. Yillaret a raison ; l’abbé Velly est surtout agréable. On peut Rappeler historien plaisant, galant, de bon ton ; mais lui donner de nos jours le titre d’ historien national , cela est toute fait impossible* Son plus grand soin est d’effacer partout ta couleur populaire pour y substituer Pair de Cour , c’est d’étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps* S’agit-il d’exprimer la distinction que la conquête des Barbares établissait entre eux et les vaincus * distinction grave et triste par laquelle la vie d’un indigène n’était estimée* d’après le taux des amendes, qu’à la moitié du prix mis à celle de l’étranger (4), ce sont dépures préférences de cours: les faveurs de ?ws rois* s’adressent surtout aux vainqueurs* S’agit-il de présenter le tableau de ces grandes assemblées, où tous les hommes de race germanique se rendaient en armes, où chacun était consulté depuis le premier jusqu'au dernier, l’abbé Velly nous parle d’une espèce de parlement ambulatoire, et des cours plénières , qui étaient (après lâchasse) une partie des amusements de nos rois * « Nos h rois, ajoute l'aimable abbé, ne se trouvèrent bicn- 11 tôt plus en état de donner ces superbes fêles. On u peut dire que le règne des Carlovmgîens fut celui « des cours plénières**, il y eut cependant toujours « des fêtes à la cour ; mais, avec plus de galanterie,

« plus de politesse, plus de goût , on n’y retrouva « ni cette grandeur, ni cette richesse*** (tî) h De bonne foi, est-il possible d’entasser plus d’extra va gan ce s? Ne croirait-on pas lire une page du roman dé Cyrus ou quelqu’un de ees contes de rois cl de reines dont on amuse les petits enfants? El quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles? C’est celle des plus fougueux ennemis qu’ait eus la domination romaine, de ceux qui, dans leurs invasions multipliées, mêlaient à l’ardeur du pillage une sorte de haine fanatique ;

( Lex salica. Lit* XLIV. ) Le solidus (pièce d’orj équivalait à Î5 Fr* de notre monnaie actuelle.

A Loua les degrés de condition sociale , l'homme de race barbare était toujours estimé an double du Gaulois. Le meuriro d'un Frank , au service du roi , codlait GÛO sous d’or (0,000 Francs) d’amen de; celui d'un Gaulois, dans îa mémo position, 300 (4,uQ0 francs). Celui d’un Gaulois , tributaire ou fermier, se payait 45 sous [G75 francs) , amende égale à celle que la loi des Franks exigeait pour le vol d’un taureau*

(5) Histoire de France, !. T, p* 381 eL 3S2*

LETTRES SUR I/HÎSTÛIRE UE FRANCE

Aü<>

qui; jusque dans les préambules de leurs lois, plaçaient des chants de triomphe pour eux et des injures pour les vaincus 5 qui, lorsque leur roi hésitait à m mettre en marche pour une expédition qirils avaient résolue le menaçaient de le déposer, Injuriaient et le maltraitaient fl). Voilà le peuple que Velly nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale.

A ces gracieusetés qui sont le propre de l’abbé Velly viennent se joindre toutes les bévues d'ignorance qui se sont propagées dans notre histoire depuis du Hâïlïau jusqu’à Mézeray et depuis Mëzeray jusqu’à ce jour ; des discussions sérieuses sur les apanages des enfants de France, Tétât des princesses tilles, et la garde-noble des reines au sixième siècle, sur les de fs des Maliens et sur la manière dont Clovis remplissait les sièges épiscopaux qui venaient à vaquer en régale r morceau précieux en ce qu’il prouve que Historien connaissait à fond le style des arrêts et le vocabulaire de la Giand’Cbambre* Si j’avaîs pu connaître et rencontrer Tablé Velly , je lui aurais conseillé, aussi respectueusement que possible, d’échanger toutes ces belles connaissances contre l'intelligence d’une douzaine de mots germaniques, « Mais, m’aurait vivement répliqué quel* « que dame spirituelle du temps, est-ce que, pour « écrire notre histoire, il ne suffit pas de savoir « notre langue? »

Sans doute notre langue su Rit pleinement pour écrire notre hisLoire d’aujourd’hui , mais non pour écrire avec intelligence notre histoire d’autrefois. Si l’on remonte jusqu’au règne de saint Louis, il faut connaître la langue de saint Louis, qui n’était pas tout à fait la nôtre ; si Ton remonte jusqu'au temps de Charlemagne , il faut connaître la langue de Charlemagne et de ses fils. Or, quelle était cette langue ? Voici ce que répondent les auteurs contemporains : « Il donna des noms aux mois dans « son propre idiome ; car jusqu’à sou temps les

Franks les avaient désignés par des mots en parti lie latins, en partie barbares. Pareillement il u inventa pour chacun des douze vents une dénoua-' *< nation particulière, tandis qu Auparavant on n’en ic distinguait pas plus de quatre. Les mois eurent les U noms suivants : janvier mintùrmanôht, février it hornunk, mars tenzinmanoht 7 avril os ter ma-

(1) IrrucruüL super eum i scinder les ienlovmm éjus , jpsum que vi delra hm tes interfieere volnertuil , si euro ïtlîi ire dlfferrel, (GregqrH Türon, hisloria Franco™ ni ,iitK IV, cap. XIV, p. 210.)

(â) YlU Karoli magni ah Ëgrnljai cîû scripla , cap, XX EV ; apud script* rerum Franck. . tom, V, p. 100, Les «oms clés moi* , que , «don la remarque de M. Guizot . on trouve en usage chez différenu peuples germains avant te temps de Charte magne , sigmÊmi : mois d'hiver , mois de hou ,

« nohty mai whinemanoht , juin prahmamhty K juillet hewimanoht , août aranmanofit, sep- « Lembre wmtumanoht 7 octobre wmdummema- « no h U novembre /terùütmanoht, décembre het* *< manoht, Quant aux vents , il nomma celui d’est *t oqironhùint , celui du sud $undroni7 celui de « sud-est sundostroni (£), etc... j> — « L’emperçur il (Louis le Débonnaire ) sentant sa lin approcher, « demanda qu’on le bénît, et qu’on fiL sur lui louLes ii les cérémonies ordonnées pour le moment où tf Tdme sort du corps* Tandis que les évêques s’ac- « quittaient de ce devoir, ainsi que plusieurs me « Font rapporté, l’empereur ayant tourné la tète it du côté gauche comme par un mouvement de « colère, dît par deux fois avec autant de force « qu’il le put, huz ! fmzî ce qui signifie dehors! « dehors ! d’où il est clair qu’il avait aperçu l’esprit « matin**. (3) «

Louis le Débonnaire n’esL pas le dernier de nos rois qui ait parlé un langage entièrement étranger au nôtre. Dans la seconde moitié du neuvième siècle , la langue de la cour de France , sinon celle du pays, fiait purement iudesque, Enfin, une des singularités de ce temps, c’est qu’ai ors parler français signifia il parler la langue (tu Aujourd'hui Ton parle en Allemagne, et que, pour désigner l’idiome dont notre langue actuelle est née, il fallait dire parler rn* man* Mais vainement chercherait-on quelques traces de ces révolutions dans le récit de Tal>bé Velly. Four lui, depuis le cinquième siècle jusqu’au dix-huitième, ce sont toujours des Français 3 aimant la gloire et le plaisir, toujours des rois d’une piété éclairée et d’une bravoure chevaleresque. 11 fabrique pour les Franks une langue politique , tantôt avec ^les termes empruntés au droit romain , tantôt avec 4es formules féodales , et toujours sans s’aviser iÎei moindre doute. Il n’est pas vaincu par la difficulté; ïl ne la soupçonne point, et marche d’un pas toujours ferme , à l’aide des compilateurs du seizième Siècle (4), et delà constitution de la monarchie fruit’ çaise, extraite de F Almanach royal*

, Un esprit capable de sentir la dignité de Thistoirc de France ue l’eût pas défigurée de celte manière. Il eût peint nos aïeux tels qu’ils furent, et non tels que nous sommes ; il eût présenté, sur ce vaste W que nous Foulons, toutes les races d’hommes qui s’y

mois du printemps r mois de Pâques , mois d’amour, mois imitant} ?nois des foins } mois des moissons , mois des vents r mois des vendanges, mois d1 automne t moh d’enfer.

(3) Vita Luilovîcï Pli imp. , apitd script. reniai fraude. . lom. YL p. 195. Mi lieu de huz ou usz } comme oriho[^aphîalciil les Franks, les Allemands écrivent aujourd'hui eus.

(4) Les ouvrages de Pasquier , Fauche! , du Tille G Loysel , etc.

LETTRE IV

sont mêlées pour produire un jour la nôtre \ il eût lignalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idëéS; il l'eût suivie dans ses dégradations , et il en eût montré tics vestiges au sein de l'uniformité moderne* II eût empreint ses récits de la couleur particulière de chaque population et de chaque époque; il eût été Frank en parlant des Franks, Romain en parlant des Romains (1) ; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes minées et des campagnes livrées au pillage; il eût assisté au tirage des lots d'argent, de meubles , de vêtements, de terres , qui avait lieu partout où se portait le Rot do l'invasion ; if eût vu les premières amitiés entre les vainqueurs et les vaincus se former au milieu de la licence de la vie barbare et de la ruine de tout frein social, par une émulation de rapine et de désordre; il eût décri t la décadence graduelle de ranctennne civilisation, l'oubli croissant des traditions légales , la perte des lumières , l'oppression des pauvres et des faibles, sans distinction de races, par les riches ci les puissants. Ensuite, quand l'histoire aurait pris d'autres formes, il en aurait changé comme elle, dédaignant le parti commode d'arranger le passé comme le présent s'arrange , et de présenter les mêmes figures et les mêmes mœurs quatorze fois dans quatorze siècles.

LETTRE IV

Sur les histoires de France de Mézeray, Daniel et Auquetil.

J'ai passé un peu brusquement de la critique des bases même de notre histoire à des remarques particulières sur l'un de nos historiens modernes. Jetées comme en passant et sous une forme peutêtre trop polémique , ces observations ont besoin d'être confirmées par un Jugement plus calme. Je me propose en outre de les éclaircir par la comparaison de l'ouvrage qui en a fourni le sujet , avec cens: du même genre que le public a également bien

(I) C'est le nam par lequel les conquérants de l'empire romain désignaient les habitants de leur province respective, Les Frank s a*en servaient en Giiule , les Guths eu Espajjoe, les Vandales en Afrique. On lui donnait pour corrélatif le nom de Barbares 7 qui , employé à désigner tes vainqueurs et les maîtres du pays , perdait tonte acception défavorable. Les lois de Theodonk , roi des Oslrogotbs , portent quelles sont faites également pour les Barbare* et les Ro?nains, Dans l'histoire de Grégoire de Tours , liv. LV, des moines s'adressent ainsi à une troupe de Frank s .[qui voulaient piller un eouvetu ; « Centrez pas , n’entrez j

accueillis, et donL la ré pu lu lion dure encore. Vous voyez que je yeux parler des histoires de Mézeray, de Daniel et d’ÂnqiieüL

Quand Mézeray publia son histoire, c'est-à-dire entre les années 1643 et IGtfO, il y avait dans le public français peu de science , mais une certaine force morale , résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du seizième siècle et les premières années du dix-sep tïè me* Ce public, élevé dans des situations graves , ne pouvait plus se contenter de la lecture des grandes chroniques de France abrégées par maître Nicole Gilles, ou de pareilles compilations , demi -historiques , demiromanesquea (2) ; il lui fallait, non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques, mais des événements nationaux, et la peinture de celte antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voulut répondre à ce nouveau besoin ; il lit de l'histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique , toujours le meilleur et le plus malheureux. 11 entreprit, comme il le dit luimême, de faire souvenir aux hommes des droits anciens et naturels , contre lesquels U n'y a point de prescription . . . Il se piqua d'aimer les vérités qui déplaisent aux grands , et d'avoir la force de les dire ; il ne visa point a la profondeur ni même à F exactitude historique; son siècle n'cxigeail pas de lui ces qualités dout il était mauvais juge. Aussi notre historien confesse-t-il naïvement que l'étude des sources lui aurait donné trop de Fatigue pour peu de gloire (5), Le goût du public fut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutût moraliste qu’hisLonen , il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré les savants qui le dédaignaient, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui Ota sa pension, fit ù Mézeray une renommée qui n'a point encore péri.

Après tes travaux des Valois, des Du range, des Mabillon et des autres savants qui s'élevèrent eu foule dans la dernière moitié du dix-septième siècle , le crédit d'un historien, qui regardait comine

pas ici 7 Barbares , car c'est te monastère du bienheureux Martin Voyez La lellre suivante.

(3J ü n’a Fait sou veut que copier nos auteurs modem es ; et si Ton examine les sources ou il a puisé , op y reconnaîtra jusqu'aux fautes des auteurs qu'il a suivis; c’osl ce qui l’a mis hors d'état de citer en marge les garants de ce qu'il avance , et de suivre en cela l’exemple do Vignîer et de Dupleix. S’il se rencontre avec les anciens, ce n'est pas qu’il ks ait consultés; car il s'est vanté devant M. Ducange qu'il ne les avait jamais lus. (Vie de Mézeray, par le père Le long i Bibiioth. IiîsL, t. tll.j

un soin superflu la précaution de citer les textes (1 ), dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès, et avec elle te goût du vrai et du solide, La franchise des maximes de Mézeray ne fut plus une excuse pour la frivolité de ses narrations 5 on commençait à exiger d’un historien autre chose que de la probité et du courage, Mézeray conserva sa réputation d'honnête homme aux j eux de ceux qui avaient résisté aux séductions du grand règne ; maïs, auprès de quiconque s'était éclairé par les recherches nouvelles, il perdit sa réputation d'historien.

En Tannée 1713, le IL Gabriel Daniel, jésuite, fit paraître une nouvelle Histoire de France, précédée de deux dissertations sur les premiers temps de cette histoire (2), et dTme préface sur la manière de la traiter. Daniel prononça d’un seul mot la coudamnation de son prédécesseur : « Mézeray, dit-il,

« ignorait ou négligeait ks sources. » Pour lui, sa prétention fut d’écrire d’après elles, de suivre ks témoignages et de revêtir la couleur des historiens originaux. Le but principal de Daniel était Fexactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne a ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu , mais celte exactitude d’un ordre pins élevé, par laquelle l’aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier, en France, qui ait fait de ce talent de peindre la principale qualité de l’histoi'icn, et qui ait soupçonné ks erreurs sans nombre où entraîne l’usage irréfléchi de la phraséologie des temps modernes (3).

Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu’il dût rigoureusement observer. Aucune convenance sociale ne lui semblait digne de l’emporter sur elles. On peut voir la réponse dédaigneuse qu’il fit à une accusation de lèse-majesté, intentée contre lui dans un journal du temps, pour avoir, disait-on, retranché quatre rois à ta première race, et soixante-neuf ans d’antiquité è la monarchie française (4), Sans s’inquiéter s’il déplairait, et aussi sans affecter de déplaire, Daniel prouva que la royauté s’ëla il transmise par élection durant un long espace de temps; il attaqua les généalogies qu’on avait forgées , en faveur du chef de la troisième race (0). Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de

(1) Voyez la préface de la grande Histoire de France de Mézeray,

t2) Disse nations sur les rais de Franco avant Cîovîa , et sur le mode de succession des trois races.

(3) U se moque cie» auteurs qui, comme Vacillas, donnent à Louis IX Je litre de ilajestê , lequel ne Fu t de mode que sons Louis X 11 ; qui parlent de colonels avant François l<ir et de régiment» avant Charles IX; qui attribuent des ar-

notre histoire, n’en avait pas assez pour l’embrasser tout entière. Sa fermeté d’esprit ne se soutint pas; elle s’affaiblit de plus en plus à mesure qu’il s’éloignait des époques anciennes , les seules sur lesquelles il eût véritablement travaillé. En présence de ce qu’il savait nettement, il était in accessible aux influences de son siècle et de son étal ; mais quand il vint à traiter des temps modernes, qu’il n'avait point étudiés avec le même intérêt scientifique, il se laissa su prendre par Fc s prit de son ordre et les mœurs de son époque, JJ prit parti dans ses narrations, et s’y montra fanatique et servile. S011 premier succès avait révélé dans ses lecteurs la naissance de ce qu’on pourrait appeler le vrai sentiment de l’histoire ; sa chute , au bout d’un quart de siècle, prouva que la moralité du public remportait sur son goût pour la science.

Le P, Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de Fhïsloirc de France, bien qu’il ait manqué de force et de talent pour la mettre en pratique; c'est une gloire qui lui appartient, et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés, je ne dis pas seulement d’acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l'exemple et des leçons que présente son livre. L’abbé Velly , qui a transcrit au sérieux quelques traits ironiquement cavaliers de sa préface, les mots de nouveau Paris, nouvelle Hélène^ appliqués à Çhildéric et à Rasine. commet des feules qu’avait signalées expressément cette même préface. Par exemple, il conduit Clovis en Allemagne et en Bourgogne, et fait de Paris, au temps de Cïodïon 5 la capitale de V empire français. La première qualité de l’hisioricn , ce n'est pas la fidélité à tel ou tel principe moral, à telle ou telle opinion politique , c'est la fidélité à Fhistoire elle-même. Or, si Ton peut refuser au P. Daniel l'unie et la dignité d’un citoyen , il faut reconnaître en lui le goût et le sentiment du vrai en matière de récit. Il faut surtout exiger qu’à sou exemple on bannisse les anachronismes de mœurs , et celle couleur de convention dont chaque auteur revêt ses réci ts au gré des habitudes contemporaines.

L’on a peine à s’expliquer , au mi lieu de U France du dix-huitième siècle , le succès de Fmtvrage de Velly. 11 fallait qu’à cette époque la partie la plus frivole du public eût le pouvoir de donner

moines aux rois de la première et rie la seconde race.

(4) Voyez deux dissertations rie Fahbé de Camps , dans le Journal des savants. Septembre et octobre 1720.

(5) Suivant ces Fausses Généalogies 3 la seconde race descendrait do ta première par saint Arnulf , évêque rie MeU . prétendu arrlère-peU t-ft la rie Clotaire 1er, et la troisième serait issue de la seconde par Chitdebranri , frère de Charles Martel.

LETTRE Y

à scs jugements le caractère et l'autorité d’une opinion nationale; car tout se lut et fut obligé de se taire devant la renommée du nouvel historien. Les savants mêmes n'osaient le reprendre qu'avec respect de ses méprises géographiques . de ses erreurs de faits et delà manière don! il travestit les noms propres, \elly n’a ni la science qui manquait à Mézeray , ni cette haute moralité qui manquait au jésuite Daniel. JI se mit à composer son histoire ( Garnier , son continuateur , en fait Paveû ) sans préparation et sans éludes , sans autre talent qu’une déplorable facilité à faire des phrases vagues et sonores. Lui-même eut des scrupules de conscience sur le succès de ses premiers volumes ; il lut, pour s’aider à rédiger les suivants , les Mémoires de l’Academie des Inscriptions , et transcrivit au hasard , pour rendre son ouvrage plus substantiel, de longs passages de dissertations inexactes sur les usages et les mœurs antiques. Son plus grand soin fut de mettre en lumière, à chaque siècle , ce qu’il appelle les fêles galantes des cours. Ce ne sont que banquets, festins, dorures et pierres précieuses. Les magnificences de toutes les époques sont confondues et pour ainsi dire brouillées ensemble, afin d’éblouir le lecteur. Par exemple, on rencontre, sous la seconde race, dès le règne de Pépin, des hérauts d'armes criant : largesse. Le passage mérite d’être cité : » Chaque service était relevé au « son des flûtes et des hautbois. Lorsqu’on servait u l’entremets , vingt hérauts d’armes , tenant u chacun à la main une riche coupe, criaient trois « fois : largesse du plus puissant des f ois , et « semaient For et l’argent , que le peuple ramas- « sait avec de grandes acclamations. Mille fan- « fares annonçaient et célébraient cette dislribu- « lion (1)... » Les deux continuateurs de Velly, surtout Garnier, eurent plus de gravité et (l’instruction; mais leur travail, manquant de base, perdit sou prix ; car, sans une vue ferme des premiers temps de notre histoire , il est impossible de bien comprendre le sens des événements postérieurs.

J’arrive a l’Histoire de France d’Ànquetil, publiée pour la génération contemporaine des premières années du dix-neuvième siècle, et accueillie par cette génération , sinon avec enthousiasme , du moins avec estime et reconnaissance. Cet ouvrage, froid et sans couleur , n’a ni l’Acrcté politique de Mézeray, ni l’exactitude de Daniel , ni la légèreté de bon ton qu’affecte Velly. Tout ce qu’on y remarque pour la forme, c’est de la simplicité et de la clarté , et quant au fond , il est pris au hasard de l’histoire de .Mézeray et de celle de Velly, que le nouvel historien extrait et cite, pour ainsi dire, à tour de rôles:

pourtant c’était un homme d’un grand sens et capable de s’élever plus haut. On dit qu’il avait eu le projet de composer une histoire générale de la monarchie française , non d’après les histoires déjà faites, mais d’après les monumentsel les historiens originaux. Peut-être doit-on regretter qu’ A nquetil n’ait point exécuté ce dessein ; car, en présence des sources, son esprit juste avait la faculté de comprendre et d’exprimer avec franchise les mœurs et les passions d’autrefois. II en avait donné la preuve dans son Histoire de la ville de Reims , histoire peu lue, comme toutes celles du même genre, mais où la destinée orageuse d’une commune du moyen âge est peinte avec intelligence et souvent même avec énergie.

lrn autre ouvrage d’Anquetil, V Esprit de la Ligue , offre des qualités analogues ; on y trouve 1 empreinte du temps . sa couleur et son langage. Contre l’habitude de ses contemporains du dixhuitième siècle, l’auteur a aimé son sujet; il n’a point méprisé une époque de fanatisme cl de désordre; et de là vient l’intérêt de son livre. C’est le premier ouvrage, écrit dans notre langue, où l’on ait reproduit le seizième siècle sans le dénaturer par une couleur étrangère. Mais, je le répète, l’histoire de France n’offre rien de celte exactitude et de ce mérite pittoresque. On y retrouve l’abbé Velly, moins son emphase decollégcet le ton relâché qui plaisait à la société de son temps; car il faut avouer que l’écrivain de 1804 n’entend pas raillerie sur les tendres faiblesses et les galanteries des princes. Voici en quels termes il commence le récit du règne de Hilderik I : « La première année de Childérie « sur le trône fut celle d’un libertin audacieux qui,

« se jouant avec une égale imprudence et de l’hou- « neur du sexe et du mécontentement des grauds ,

« souleva contre lui l’indignation générale et se fit « chasser du trône (1)... » En rapprochant cette manière de raconter de celle qui était en vogue vers l’année 1781$ , Fon voit clairement qu'entre ces deux époques il s’est fait une révolution dans les mœurs publiques; mais l’histoire a-t-elle Fait un pas?

LETTRE V

Sur les différentes manières d’écrire l'histoire , en u$3ge depuis le quinzième siècle.

Ce fut en l’année 1476 que parut, sous le litre de (Grandes Chroniques, la première histoire de

(8) Anqucti) , Histoire de France, tome I , p. 208.

(1; Histoire de France, tome I, p. ô80.

LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

France publiée par la voie de l'impression. Charles \r U, prédécesseur du roi alors régnant, avait Ml compiler cet ouvrage sur des manuscrits conservés, depuis plusieurs siècles, an trésor de l'abbaye de Saint-Denis, Ce corps d’annales, réuni pour la première fois au douzième siècle et continué avec soin a chaque nouveau règne, surpassait en réputation et en c ml il tous ceux du même genre recueillis dans les autres abbayes célèbres, Sa publication fonda partout le royaume, qui Venait d'atteindre ses dernières limités, une opinion commune sur les premiers temps de Fhistoire de France , opinion malheureusement absurde et qui ne put être déracinée cpf après beaucoup de temps et d'e [forts. Selon les Grandes Chroniques de France^ les Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie, les uns par Brutus, prétendu filsd’Ascanins, filsd’Enée, les autres par Francu s ou Francion, fils d’Hector, Voici de quelle manière la narration commençait :

u Quatre cent et quatre ans avant que Home fût « fondée, régnait P riam en Troie la grande. H cnit voya Fâris, Taine de ses dis, en Grèce pour ravir il la reine Hélène , la femme au roi Ménéïas , pour « se venger d’une honte que les Grecs lui avaient « faite. Les Gréjois, qui moult furent courroucés i; de cette chose, s'émurent pour aller et tinrent « assiéger Troie. A ce siège, qui dix ans dura, furent U occis tous les fils du roi Priam , lui et la reine « Héctibe, sa femme; la cité ftiL arse et détruite, le « peuple cl les barons occis. Mais aucuns ëchappè- ■i renl et plusieurs des princes de la cité s’espandiu rentés diverses parties dn inonde pour quérir « nouvelles habitations, comme Hélcnus, Elyas et « Anthénor, et maints autres... Énéas, qui était un « des plus grands princes de Troie, se mil eu mer « avec trois mille et quatre cents Trojrens,,*Turçus « et Francion , qui étaient cousins germains (car » Francion était fils d’Hector, et ce Turcus, fils de « Troylus , qui était frère et fils du roi Priam) , sc « départirent ,de leur contrée , et allèrent habiter i! tout auprès une terre qui est appelée Tbrace.*» ([ Quand ensemble eurent habité un grand temps , « Turciis se départit de Francion, son cousin, lut » et une partie du peuple qu’il emmena avec lui, « en une contrée s1 * * 4 eu alla, qui est nommée la petite

(1) Chroniques de Saiot-Denis , livre 1, chap. t; àpud script. rerum fraude., t. !II; p. 155.

(2J Ibid., p. I5G, 169 et IGG.

(5) Yita Kproîl ma gui per Eginhardinn scripta ; apud script, rerum f ranci carum , t. V, p. 89* — Les a ou al €8 du mùmc Éginhard , ainsi que d’autres écrits, qu'il serait trop long d’énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de Saiul-Dcnis.

(4) TSam dira agmine Itmgo, ut Iûcj et angnslîarum situa permiltcbaL porrectua h et exercitus , Wascones , in summi monlis veriice posilis in$kfii5,,,extretnam impedimenlomm

« S cythic... Franco s demeura, après que son cousin h se fut de lui départi, et fonda une cité qu'il appela h $ ica mime , et longtemps ses gens furent appelés » Sicambriens pour le nom de cette cité. Ils étaient « tributaires aux Romains, comme les autres naît lions; mille cinq cent sept ans demeurèrent en « cette cité, depuis qu’ils l'eurent fondée (1). u Après ce début singulier viennent les chapitres suivants : De diverses opinions pourquoi tes Troyens de Sîcambrie furen t appelés Français.

— Comment U s conquirent A lie magne et Germanie , et comment lis déconfirent tes Romains. — Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France. — Du second roi qui eut nom Ctodio * — Du tiers roi qui eut nom Mérovez.—Du quart roi qui eut nom Chiidëris...

— Comment le fort roi Klodovées fut couronné après ta mort de son père (2). Jusqu'au règne de Charlemagne la narration suit en général un seul auteur, Aimotn , religieux de Fleury ou de Saint- Benoïl-sur- Loire, au dixième siècle; puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Charlemagne, par son .secrétaire Éghmhard (5); puis un fragment de la fausse chronique de Farchevèqtte Tiïpin ou Turpin, morceau qui n’est pas Je plus historique du livre , mais sans contredît le plus capable de saisir F imagination par ceLîe verve de récit, dont brillent è un si haut degré les romans du moyen ègc. Cesl la que le roi Marsile cl le géant Ferrages , qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de FArîostc, jouent un rôle sérieux cl authentique. Là, enfin, ce llolunt ou Rolland, comte des Marches de Bretagne , que Fhistoire nomme une seule fois , et qui péri! dans une embuscade dressée par les Basques (4), au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. L’obscure escarmouche des gorges de Honcevaux est transformée en bataille générale, où combattent d’un côté les Franks , de l'autre les Maures et les Espagnols ; cl Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par ses blessures, meurt, après avoir ML entendre à plus de sept milles du champ de bataille, le bruit de son cor d’ivoire :

te Lors demeura , tout seul, Roland , parmi h .< champ de bataille , las et travaille des grands

parlera, et eoi, qui novisaîmi agmhiia ïocedeaLes subddîa ■ pmeedeutes tucbaulur, riesuper ïûcm-rtutes, in subjectom vallem .à ij Ici uni ; couse? toque cum cis pncHo , usqut: ad unura omiies întferltciimt : ac di replis împedtSéïllIa, iîüeU<s henefldo. ciuce jam LusUbaLprotecU, summù cum celer lia Ni in diversa disperguntur, . . In qqo praslio Egmliardiia refil® ru eus te praepositus T A ns cl mus cornes palatit, et lui Lan ni cl limitïs præfecfos , eum alite complurUms inlt:i iici un for. (Yiia Karolï raacui per Eginhardtim, cap. t* [ 3PuJ script, rerum francic., t. V, p. 92.)

LETTRE Y

« coups qu’il avait donnés et reçus, et dolent de la u mort de tant de nobles barons qu’il voyait devant v lui occis et détranchés. Menant grande douleurs ü il s’en vint parmi le bois jusqu'au pied de la munit tagne de Cîsaire, et descendit de son cheval desu sous un arbre, auprès d’un grand perron de « marbre, qui était là dressé en un moult beau pré, « au-dessus de la vallée de Ronce vaux. H tenait u encore Durand al, son épée ; celte épée était ëprou- »! vée sur toutes autres, claire et resplendissante cl n de belle façon, tranchante et affilée si fort quelle »i ne pouvait ni casser, ni briser* Quand rî l'eut « longtemps tenue et regardée, il la commença à »! regretter quasi pleurant, et dit en telle manière : ii O épée très-belle, claire et resplendissante , qu'il a n’est pas besoin de fourbir comme toute autre, « de belle grandeur et large a l’avenant, forte cl « ferme, blanche comme une ivoire, entresignée de »i croix d’or, sacrée et bénie par les lettres du saint « nom de notre seigneur Jésus-Christ, et environ- « née de sa force , qui usera désormais de ta bonté, « qui l’aura, qui te portera?..,* J’ai grand deuil si et mauvais chevalier ou paresseux t’a après moi* n\Tm trop grande douleur si Sarrasin ou autre <t mécréant Le tient et te manie après nia mort, » il Quand il eut ainsi regretté son épée, il la leva h tout haut et en frappa trois merveilleux coups au « perron de marbre qui était devant lui; car il la « pensait briser, parce qu'il avait peur qu’elle ne *i vint aux mains des Sarrasins. Que vous conlerait- « ou de plus? Le perron fut coupé du haut jus- « qu’en terre, et l’épée demeura saine et sans au- * cune brisure; et quand il vit qu’il ne la pourrait u dépecer en nulle manière, si fut trop dolent* 11 « mît à sa bouche son cor d’ivoire, et commença à ii corner de toute sa force, afin que, si aucuns des u chrétiens s’étaient cachés au bois pour la peur il des Sarrasins, ils vinssent à lui, ou que ceux qui »! jà avaient passé les ports retournassent et fussent u à son trépassement T et prissent son épée et son it cheval. Lors il sonna l’olifant par si grande vertu « qu’il le fendît par le milieu et se rompît les veines « et les nerfs du cou. Le son et En voix du cor allé* ^ rent jusqu’aux oreilles de Charlemagne, qui jà ■; s’étaït logé en une vallée qui aujourd’hui êstappe-

Ice Vai-Karlemagne ; ainsi ü était loin de Roland »! environ huit milles vers Gascogne (î), »

Au portrait de Karie-le-Grand, tracé par Éghinhard, les Grandes Chroniques ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition populaire :

31 étendait, disent-elles , trois fers de chevaux tous

(1) Chroniques de Saint-Denis , sur les Restes de Charte, mafine. lîv. Y, chap, Ujapudscriplorcs remm francicarum, L V. p* 305,

« ensemble légèrement, et levait un chevalier armé « sur la paume de sa main, de terre jusque tout eu « haut* Avec Joyeuse, son épée* il coupait un cheit valier tout armé (â).,. » Mais cette partie de l’ouvrage est la seule où se trouvent entremêles des détails empruntés aux romans. Le reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sons trop de liaison , jusqu’au règne de Louis VI, dont la vie, écrite par l’abbé Suger , ouvre une série de biographies des rois de France, jusqu’à Charles Vil, composées par des contemporains*

Les Grandes Chroniques de France, sous leur forme native , n’éiaient point un ouvrage capable de se faiye lire par beaucoup de monde.* ni de circuler rapidement : aussi , moins de vingt ans après leur publication, pour répondre au désir du publie, furent-elles abrégées par un homme qui était à la fois un savant et un bel esprit* Maître Nicole ou Nicolas Gilles, secrétaire du roi Louis XII, compila en un seul volume et publia, en 1-1D2, les Annales et Chroniques de France, de F origine des Français et de leur venue ès Gaules, avec la suîle des rois et princes des Gaules T jusqu’au ?'oi Charles Vil F Cet ouvrage, qui dès sort apparition, eut un succès immense, respectait le fond des Chroniques de Saint- Denis, mais eu changeait le style pour raccommoder aux idées et au goût du temps. Le peu de couleur originale conservée à l'histoire des deux premières races par les compilateurs du douzième siècle et les traducteurs du treizième, disparut sous une phraséologie toute moderne. Ou y trouve un grand luxe de remarques sur le peu de durée de la faveur des cours et le dévouement des rois de France au saint-siège. L’auteur va jusqu’à falsifier la prière de Clovis à la bataille de Tolbiac. Il lui Ml dire : « Seigneur Jésus-Christ, je croirai « en votre nom, et tous ceux de mou royaume qui K n’y voudront croire seront exilés ou occis (3). » M ces mots, ni rien d’approchant, ne se trouvent dans les Chroniques de Saint- Denis,

En parlant des exactions des rois des Franks, Nicole Gülescmpbie toujours les mots de tailles, emprunts et maltâtes , si célèbres de son temps. H ajoute aux Grandes Chroniques beaucoup de fables etde miracles, qui, au douzième siècle, d 'étaient pas encore de l’histoire, comme les Acurs de lis apportées par un ange , la dédicace de l’église de Saint- Denis par Jésus-Christ en personne, réfection du royaume d’Yvetot,en expiation d’n n meurtre commis dans F église , le vendredi-saint, par le roi Clotaire b,r* Un des passages les plus originaux du livre

(3) Chronique* de Saint-Denis * sur les gestes tfe Charlemague, lîv. 1 II, ch .111; apud script, rrnim francic.1. Y.p.266*

(3) Annales et Chroniques de France, par ftico!c Gilles,

432 LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

est le portrait de Charlemagne, présenté comme une espèce de Gargantua , liant de huit pieds , et mangeant à lui seul le repas de plusieurs personnes* k Il h était de belle et grande stature , bien formé de « corps, et avait huit pieds de haut , la face d'un « espan et demi de long, et le front d'un pied de « large , le chef gros , le nez petit et plat , les yeux n gros , verts et étincelants comme é$ear boucles*., u 11 mangeait peu de pain cl usait volontiers de la « chair de vcnaison.lt mangeait bien à son dîner un u quartier de mouton, ou un paon, ou mie grue, ou <t deux poulailler , ou une oye , ou un lièvre , sans « les autres services d'entrée et issue de table (lj.w Ces détails bizarres provenaient sans doute de traditions populaires d'un ordre inférieur a celles qui avaient donné lieu aux romans du douzième siècle et à la fausse chronique de Ttirpin *

Ou peut dire aujourd’hui, sans trop de hardiesse, que T ouvrage du secrétaire de Louis XII est également dépourvu d’érudition et de talent ’ et pourtant aucune histoire de France n'a joui d’une aussi longue popularité. U en a paru successivement seize éditions, dont la dernière est de 1617, cent quatorze ans après la mort de l'auteur. Mais , pendant (p i e 3 a ré putnLio ri de X ic oie G il les se proion gea it ai nsi fort au delà du terme de sa vie* un grand mouvement littéraire, dirigé spécialement contre les écrits et les idées du moyen âge, s'accomplissait dans toute l'Europe. La renaissance des lettres, qui, pour l’ Italie , date du quinzième siècle, avait élevé dans ce pays une école de nouveaux historiens, dont les ouvrages, calqués sur ceux de l'antiquité, étaient tus avec enthousiasme par les savants et changeaient peu a peu le godL du public* Cette école, celle de Machiavel et de Guieciardin, avait pour caractère essentiel le soin de présenter les faits non plus isolés ou juxtaposés, comme ils le sont dans les chroniques, mais par groupes, d'après leur degré d'affinité dans la série des causes et des effets. On appelait ce nouveau genre d'histoire LMstoire politique, l'hisioïre a la manière des anciens; et comme , en fait de littérature, l'imitai ion sait rare ment s'arrêter, on empruntait aux écrivains grecs et romains, nonseulement leur méthode, mais leur style, et jusqu’à leurs harangues , qu’on intercalait à plaisir partout où se présentait le moindre prétexte , une ombre de délibération, soit dans les cours, soit aux armées. Personne n’était choqué du contraste de ces formes factices avec les institutions, les mœurs, ta politique des temps modernes , ni de l'étrange figure que Faisaient les rois, les ducs, les princes du seizième siècle sous le cosLume classique de consuls , de tribuns, d’orateurs de Rouie ou d'Athènes* Dans cha¬

que pays de L'Europe, les hommes éclairés , les esprits ardents aspiraient a revêtir ['histoire nationale de ces nouvelles formes , et à la débarrasser entièrement de sa vieille enveloppe du moyeu âge* Le premier écrivain français qui entrepriL cle ré* diger une histoire de France d'après la mélliodc cl les principes de l'école italienne, fut Bernard Girard, seigneur du Haillon, né à Bordeaux en 1337. Avant de se livrer à ee travail , dont il était extrêmement fier, rauteur, âgé de vingt-quatre ans, en avait publié le projet et une sorte d'esquisse, sous le titre de Promesse et Dessein de VI fis taire de France. En l'année 1376, 11 présenta au roi Henri 111 son premier volume in-folio, et lui récompensé par une pension et le litre d'historiographe, litre nouveau* qui remplaça dès lors celui de chroniqueur du foi. Le sentiment et l'orgueil d'une grande innovation celaient, d’une manière assez naïve, dans les passages suivants de la préface où du T I al 1 la n parle de lui-mème* «Je puis bien dire sans vmUerie que je iî suis le premier qui ait encore mis en lumière l'his- « taire entière de France en discours et fil continu « d’histoire ; car ce que nous avons ci-devant, tant n des histoires martini en nés et diony siennes , que if des Chroniques de Nicole Gilles , sont seulement u chroniques qui ne s'amusent pas a dire les causes u et les conseils des entreprises , ni les succès des « affaires, ains seulement l'événement et fin d’icenx « par les années, sans narration du discours, qui « est nécessaire et requis à l'iiistoire (2)*

Le premier historiographe de France, chef d'une sorte d'insurrection contre les chroniqueurs ses devanciers, témoigne pour eux un mépris qui ne fait grâce ni à Grégoire de Tours, qu’il confond avec Fredegher, Aimoin et le faux Himibald, ni à Villelîardouin, ni à Joinville, ni à Froissart lui-mème. Cette couleur locale et pittoresque qui nous les Ml aimer aujourd'hui, celte richesse de détails, ces dialogues si vrais et si naïfs dont ils entrecoupent leurs récits, tout cela ne parait au classique du Haillan qu'une friperie indigne de l’histoire. « Ils s'amusent, a dit-il, à décrire les dialogîsmes d’eux -mêmes avec « quelques autres , les dialogues d'un gentilhomme « a un autre gentilhomme, d'un capitaine a un sd- « dal, de celui-ci, de celui-là, les apparats des fes- « tins* leur ordre, leurs cérémonies , leurs confitu- « res, leurs sauces, les habillements des princes et « des seigneurs , le rang comme ils étaient assis . « leurs embrassements cl autres telles menues <4 choses et particularités, plaisantes à raconter en « commun devis, mais qui n’appartiennent en rien « à l’histoire, laquelle ne doit traiter qu'alfaircs « d'ÉLat, comme les conseils et les entreprises des

(1} Annales ci Chroniques de France, par Nicole Gilles.

(â) EM* générale des rois de France, préface aux lecléuu.

LETTRE V

4~iZ

« princes, el les causes, les effets et les évènements « d’icelles, et parmi cela mêler quelques belles $ett- *t tenees qui montre ut au lecteur le profit qti'il peut n tirer tic ce qu'il lit (1). h

Cette énergie de critique semblait promettre quelque chose ; mais du Haillan , comme presque tous ceux qui, apres îui, ont écrit notre histoire, avait plus fie volonté que de talent. Oès les premières pages, sa passion d'imiter les Italiens et de faire des harangues lui fait violer , de la manière la plus bizarre, la vérité historique, A propos de l'élection de Faramond, roi dont l'existence est à peine authentique, il suppose une assemblée d’État, où deux orateurs imaginaires , Charamond et Quadrek. dissertent Tuu après Falitre sur les avantages de la monarchie et sur ceux de l'aristocratie. C'est lorsqu'il s'agit de grandes affaires politiques et de négociations, que du Haillan se pique surtout de bien raconter et de bien juger. Il traite avec négligence les parties de l'histoire qui n’offrent point de grandes intrigues. En général, pour les premiers temps, il est d’une faiblesse extrême, cl fort au-dessous de l'érudition de beaucoup de ses contemporains. H attribue au roi Cio dion une prétendue loi des chevelures, par laquelle, dit notre historien, il fut ordonné' que <£ de la en avant nul ne pourrait porter « longue chevelure, qui ne fût du sang des rois (2)*s> Dans le portrait âè Charlemagne, probablement par complaisance pour les préjugés en crédit, du Haillan reproduit en partie les extravagances de Nicole Gilles, et les joint aussi bien qu'il peut aux détails fournis par Éginhard. Malgré son mépris pour les chroniqueurs, iï emprunte â celui de 1402 des phrases fort peu historiques , comme celle-ci : u 11 s'habillait à la française, et toujours portait une « épée ou poignard à ta garde d'or ou d'argent (5}.n Comme lui, dans l’énuméra lion des langues que parlait Karîe-ïe-Grand , il compte le français , m langue naturelle, le flamand et ('allemand. À ces absurdités j'en pourrais joindre beaucoup d'au Lres, qui prouvent qu’au fond notre histoire avait peu gagné à cesser d’être chronique.

Après du ïïaïïlnu vint Scipion Dupleix, qui, malgré des études estimables, fut peu goûLé à cause de son fanatisme catholique; puis Mézeray , dont le règne, au dût- septième et au dix-huitième siècles, Fut aussi long que l'avait été celui de Kieole Gilles au seizième. Mézeray, élève de du ïïaflhm, entreprît de le surpasser en intelligence des affaires. Comme lui, il inséra dans son récit des harangues délibératives, et se permit, pour leur faire une place, de supposer des assemblées ou des négociations imngî-

£1) UifiLgéüérale des rois de France, préface aux lot leurs,

(2) ïbid. p, 13.

naîres. La déposition de Ililderik înr, dont du Haillan n’avait tiré aucun parti, est saisie par Thisloricn du dix-septième siècle comme mi excellent texte pour un discours politique a la manière des anciens, Chjldéric, selon Mézeray , est un jeune prince oisif et voluptueux, qui écrase son peuple d'impôts et vit entouré de ministres de ses galanteries. Les $eî~ gneurs français, indignes contre lui, s'assemblent, et Pua d’eux prend la parole en ces termes :

« Seigneurs, le seul ressentiment que vous avez « des outrages queChïïdéric vous a faits, vous dit « assez le sujet de celle assemblée, devant laquelle « je n'aurais pas osé faire mes plaintes, si je n'aïoîs « oirf celles que vous et toute la France en avez faîa les au Ciel ; car à qui saurions-nous les adresser, u si celui qui les doit recevoir est celui même qui « les cause?,.. Puisque c'est de nous qu'il tient le « sceptre, il est bien raisonnable que, sans nous u violenter en notre personne , m en celle de nos « femmes , il nous considère comme ses sujets et « non comme ses esclaves. Nous ne sommes pas « tels, seigneurs français. Il y a trois cents ans et « plus que nos ancêtres combattent pour leur lice herté ; s'ils ont fait des rois, ç’a été pour la maîn- « tenir et non pas pour l'opprimer. A titre me ni, si « nous voulions des maîtres, les Romains nous * étaient bien plus doux que ce dernier; et nous « n'eussions jamais souffert d un etranger ce que « nous endurons d'un des nôtres. Voyez , tandis « que nous ne sommes pas du tout dans les fers, « si vous voulez renoncer au titre de Francs ; vous « avez de quoi démettre Cbîldëric, comme vous u avez eu de quoi l'établir. Ne permettez pas qu'il « se serre plus longtemps de noire bienfait à nous if- faire du mal... Que, s'il est question de réparer « la faute que j'ai faite quand je lui ai donné ma <e voix en son élection , me voilà prêt à révoquer « ma parole, je la révoque en effet , m'en dül-jl « coûter la vie, et me dégage du serment que je lui « ai prêté. Gomme il a changé de vie. je veux chaitk ger de résolution, et ne plus le reconnaître pour <t roi, puisque lui-même ne se reconnaît plus pour « tri, et qu'il dédaigne d'en faire les actions (S), h

Ce curieux morceau disparut avec plusieurs au très du même genre dans l'abrégé chronologique publié par i 'auteur , en Tannée 1668. Extrêmement faible d’érudition, niais écrit avec bon sens, d'uu style populaire et sans aucune affectation classique , cet abrégé fit en peu de temps oublier le grand ouvrage. C'est la véritable histoire de Mézeray connue et aimée du publie ; car l’autre u'eut pas plus de deux éditions. L'abrégé en eut jusqu'à seize, dont la dernière

(3) Histoire généra te des roi a de France, p. SCO.

(d) Mézcraq Histoire de France, 1. 1, p. 21 et 22.

TTTIErtEtï.

LETTRES SUR V HISTOIRE DE FRANCE

parut en 1755, année de la publication de ITïïâtoîre de France de Velly,

La popularité de Mézeray s^était maintenue en face de l'ouvrage exact, mais terne et peu Franc du père Daniel, L'abbé Velly porta ks premières atteintes à ce crédit si bien établi. Chose peu croyable pour quiconque n'a pas lu la préface de son Histoire, YHfy se croyait novateur. Il croyait appartenir, comme historien 7 a une école toute nouvelle, Fée oie philosophique; voici scs propres paroles; « JJ semble* en lisant quelques-uns de nos ïdsto- « riens, qu'ils aient moins envisagé l'ordre clirono- « logique des rois comme leur guide, que comme « F objet principal de leur travail. .Bornés a nous h apprendre les victoires ou les défaites du sauve- « rain , iis ne nous disent rien ou presque rien des « peuples qu'il a rendus heureux ou malheureux, u On ne trouve dans leurs écrits que de longues if descriptions de sièges eide batailles. Nulle men- « Lion des mœurs et de l'esprit de la nation. Elle y il est presque toujours sacrifiée à un seul homme... « C'est le défaut qu'on a tâché d'éviter dans celte « nouvelle Histoire de France, L'idée qu'on s'y proti pose est de donner, avec les annales des princes « qui. ont régné, celles de la nation qu'ils ont bien ou a mal gouvernée, de joindre aux noms des héros « qui ont reculé nos frontières, ceux des génies qui <i ont étendu nos lumières, en un mot d'entremêler « le récit de nos victoires et de nos conquêtes de « recherches curieuses sur nos mœurs, nos lois et « nos coutumes (1), h

Vous savez de quelle manière l'abbé Velly a tèmt cette grande promesse. Mais quelle que fût sa nullité comme historien, c'est une chose réelle qu'en insérant dans son récit, par une sorte de placage, des lambeaux de dissertations sur les mœurs et l'esprit des Français, il avait rencontré le goût du siècle, En effet, les narrations épiques, les portraits et les harangues avaient passé de mode ; cl ce qu’on demandait, en fait d'histoire, c'était du raisonnement, des conclusions, des résultats généraux, J, es écrivains ne lardèrent pas à faire abus de cetLe méthode, comme ils avaient abusé du style antique. Alors parurent, dans l'histoire, les longues réflexions insérées dans le texte, et les commentaires sous forme de notes , les appendices elles digressions sur ie gouvernement , les lois , les arts , les habillements, tes armes, etc. Au lieu d'une narration suivie, continue, se développant avec largeur et d'une manière progressive, on eut des récits courts, morcelés, tronqués, entrecoupés de remarques sérieuses ou satiriques; et l'histoire fut tlivi-

(1} Velly , Histoire de France 3 pages 10 et 11 de la préface.

sec, subdivisée, étiquetée par petits chapitres, comme un ouvrage didactique. C'est l'exemple que donna Voltaire, avec son originalité et sa verve de style accoutumée, exemple qui fut suivi d'une manière plus méthodique par les historiens anglais de la fin du dix-huitième siècle.

Ainsi, depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à nos jours, trois écoles historiques ont fleuri successivement : l'école populaire du moyen âge, Fécole classique ou italienne, et l'école philosophique, dont les chefs jouissent aujourd'hui d'une réputation européenne. De même qu'il y a deux cents ans l'on désirait pour la France des Guicciardin et des Davîta, on lui souhaite en ce moment des Robertson et des Hume. Esidï donc vrai que les livres de ces ailleurs présentent le type réel et définitif de l'histoire? Estil vrai que le modèle ou ils l'ont réduite soit aussi complètement satisfaisant pour nous que l'était pour ks anciens, par exemple, le plan des historiens de l'antiquité? Je ne le pense pas ; je crois, au contraire , que celte forme toute philosophique a les mêmes défauts pour l'histoire que la forme toute littéraire de l'avant-dernier siècle. Je crois que l'histoire ne doit I pas plus sc servir de dissertations hors d'œuvre , s pour peindre les différentes époques, que de portraits hors d'œuvre, pour représenter fidèlement les différents personnages. Les hommes et même les siècles passés doivent entrer eu scène dans le récit : ils doivent s'y montrer, en quelque sorte, tout vivants; et il ne faut pas que le lecteur ait besoin de tourner cent pages, pour apprendre après coup quel était leur véritable caractère. C'est une fausse méthode que celle qui tend à isoler les faits de ce qui constitue leur couleur et leur physionomie individuelles; et il n'est pas possible qu'un historien puisse d’abord bien raconter sans peindre, et ensuite bien peindre sans raconter. Ceux qui ont adopté cette manière d'écrire ont presque toujours i négligé le récit, qui est la partie essentielle de EMél Loire, pour les commentaires ultérieurs qui doivent donner la clef du récit. Le commentaire arrive et n’éclaircit rien, parce que le lecteur ne le rattache point à la narration dont l’écrivain l'a séparé. Dans cet état.. la composition manque entièrement d’unité; c'est la réunion incohérente de deux ouvrages, l'un d'histoire, l'autre de philosophie. Le premier n'est ordinairement qu'une simple réimpression de la moins mauvaise des histoires précédemment publiées ; c'est pour l'ouvrage philosophique que l'on réserve toute la vigueur de son talent, I /Histoire , d'Angleterre de Hume n’est au fond que celle de Rapin-Thoyras, à laquelle se trouvent joints, pour la première fois, plusieurs traités complets de politique , d’économie publique , de législation, d'archéologie , et une assez nombreuse collection de

LETTRE YL

maximes, soit théoriques, soit usuelles. Toutes ces pièces de rapport seraient de la plus grande nouveauté, que r histoire elle-même n'en serait pas pl us neuve.

Maïs y a-t-il lieu de faire encore du neuf en ce genre? le fond de l'histoire n'est-ilpas trouvé depuis longtemps? Non, sans doute. On sait bien assigner a chaque événement sa date précise ; Fart de vérifier les dates est à peu près découvert ; mats cette découverte n'a pas été capable de bannir entièrement le faux de l'histoire. Il y a , eu fait d’histoire* plus d'un genre d'inexactitude ; et si le travail des ebronologistes nous garantit désormais de la fausseté matérielle, il faut un nouveau travail, un nouvel art, pour écarter également la fausseté de couleur et de caractère* Ne croyons pas qu'il ne reste plus qu'a porter des jugements moraux sur les personnages et les événements historiques : il s'agit de savoir si les hommes et les choses ont été réellement tels qu'on nous les représente ; si la physionomie qu'on leur prête leur appartient véritablement, et n'esl point transportée mal A propos du présent au passé, ou d'un degré récent du passé à un autre degré plus ancien. C'est là qu'est la difficulté et le travail; là sont les abîmes de lr histoire, abîmes inaperçus des écrivains superficiels, et comblés quelquefois, sans profit pour eux, par les travaux obscurs d’une érudition qu'ils dédaignent.

LETTRE YL

Sur le caractère des Fraakg, des Burgondes et des Visrgolhs.

Je croîs le moment venu où le public va prendre plus de goût a l'histoire qu'à toute autre lecture sérieuse. Peut-être est-il dans l'ordre de la civilisa- Lion, cpTaprès un siècle qui a remué fortement les idées, il eu vienne un qui remue les Faits i peut-être sommes-nous las d'entendre médire du passé, comme d’une personne inconnue ; peut-être, enfin, n'est-ce qu'un goût littéraire* La lecture des romans de Walter Scott a tourné beaucoup d’imaginations vers ce moyen âge dont naguère on s'éloignait avec dédain; cl s'il s'opère de uns jours une révolution dans la manière de lire el d'écrire lliisloire, ces compositions, en apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C'est au sentiment de curiosité qu'elles ont inspiré à toutes les classes de lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares, que des publications plus graves doivent un succès inespéré.

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Sans doute il esl impossible d'attribuer aux écrits de Walter Scott l’autorité d’ouvrages historiques; maïs o Ti ne peut refuser à leur auteur le mérite d'avoir mis, le premier, en scène les différentes races d'hommes dont la fusion graduelle a formé les grandes nations de l'Europe* Quel historien de l'Angleterre avait parlé de Saxons et de Normands, en racontant l'époque de Richard Cœur-de-Lion? Quel est celui qui, dans les rébellions de ÈÉcossc , eu 17lo et 17435, avait entrevu la moindre trace de l'inimitié nationale des montagnards enfants des Gaels, contre les Anglais fils des Saxons? Ces farts, et beaucoup d'autres d'une égale importance, étaient demeurés inaperçus ; tout ce qu'avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau des historiens modernes* L'un des événements les plus importants du moyen Age, un événement qui a changé de fond en comble l’état social de l'Angleterre, je veux dire la conquête de ce pays par les Normands , ne joue pas, dans l’histoire de Hume, un plus grand rûle que ne Je ferait une conquête achevée par uu prince de nos jours. Au lieu de s'empreindre delà forte couleur des anciennes invasions germaniques , la lutte du dernier roi anglo-saxon contre le duc de Normandie ne prend, dans son récit, d'autre caractère que celui d'une querelle ordinaire entre deux prétendants au trûne. Les conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue, à un simple changement de gouvernement ; et pourtant il ne s'agissait de rien moins que de l'asservissement el de la dépossession de tout un peuple par des étrangers* Le territoire, les richesses , les personnes mêmes des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.

Ce défaut d'une histoire étrangère se retrouve complètement dans la nûtre , où l'invasion , la conquête , l'asservissement , la lutte prolongée des nations et des races, prennent, comme chez David Hume, une sorte de couleur administrative* Les véritables questions historiques y disparaissent sous un amas de questions frivoles ou absurdes, comme celle de savoir si Clovis était un mauvais roi, ou si sa jm* lilique était d'accord avec les intérêts de la France- Sous les noms de France et de Français, nous étouffons la vieille nation Ludesque, dont ces noms rappellent seuls l'existence , mais qui a jadis imprimé bien d'autres traces de son passage sur le soi que nous habitons*

Quand je dis nation , ne prenez pas ce mot à la lettre; car les Frank» n'étaient point un peuple , mais une confédération de peuplades anciennement distinctes, différant même d'origine, bien que toutes appartinssent à b race tudesqueou germanique. En effet, 1e8 unes se rattachaient à la branche occiden tale et sept en trio mile de cette grande race, à celle dont

LETTRES SUR LUI ST 03 RE DE FRANCE

l’idiome originel a produit les dialectes et les pâlots du bas-allemand ; les autres étaient issues de la branche centrale , dont ridiome primitif , adouci et mi peu mélangé, est aujourd'hui langue littéraire. Formée, commet les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes et de tribus vassales on sujettes, ïa ligue des Frauks, au moment où elle outra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les eûtes de la mer du Nord , depuis rernbouehure de TEIbe jusqu’à celle du Rhin , et sur la rive droite de ce dernier fleuve à peu près jusqu’à l’endroit uu le Mein s’y jette. À l’est et au sud. Fa sso ci a lion franke confinait avec 1 es a sso c ia Lions ri v u les des Sa x ons e t d es A I a m a n s ( 1 } . Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D'ailleurs, ces limites variaient souvent au gré des chances de Ja guerre ou de Fincdnstanee naturelle au Barbare 5 et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient alternativement d’une confédération élans l’autre.

Les écrivains modernes s’accordent à donner au nom des Franke la signification à’ hommes libres; maïs aucun témoignage ancien, aucune preuve Urée desracinesde ridiome germanique ne les y autorisent, Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité nationale , tombe dès qu’on examine historiquement les différentes significations du nom dont le nôtre est dérivé , et qui , dans notre langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C’est depuis la conquête de la Gaule, et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme ïa liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au treizième siècle, le mot franc ex primait tout ensemble la richesse , le pouvoir et l’importance politique; on l’opposai L à chétif c’est-à-dire pauvre et de basse condition (2). Mais cette idée de supériorité , non plus que celle d? in dépendance , transportée de la langue française dans les autres langues de L’Europe, ira rien de commun avec la signification primitive du mot tuiles que.

Soit qu’on récrivit avec ou sans le n euphonique , frak ou frütikf comme le mot latin fcrox7 voulait dire fm\ intrépide , féroce (3), Von sait que la férocité ir était point regardée comme une tache dans le caractère îles guerriers germains ; et cette reniai1-

(J) Le nom tic Saxons . Safiscn , dérivé da leur arme nationale, .vgtiîfie long contenu, Ata-mnns veut dire entièrement hommes* Voyez dans le Catholique 7 numéro de janvier 1S28, une savante dissertation de XL le baron d’Ecluitein, sur les confédérations gcrmâfiittuea*

(2) be franc ne de chétif n’ot mercy ne pitié,

( Ancien vers sur Thibaut le Tricheur , comte de Chartres. )

que peut s’appliquer aux Franka d’une manière spéciale ; car il paraît que, dès la formation de leur ligue, affiliés au culte d’Odîn * ils partageaient b frénésie belliqueuse des sectateurs de celle religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de TaffTanehissement d’un grand nombre de tribus, maïs de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelques-unes. Il n’y avait donc pas lieu pour la communauté de se proclamer indépendante ; mais elle pouvait annoncer, et c’est ce qu’à mon avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu’elle était une société de braves résolus à se montrer devant l’ennemi sans peur et sans miséricorde*

Les guerres des Franks contre les Romains, depuisle milieu du troisième siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du terrain aux dépens de l’empire, et celui de s’enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande île du Rhin qu’on nommaitniedesBataves. Il est évident qu’elle nourrissait le projet de s’emparer de la rive gauche du fleuve, et de conquérir le uord de la Gaule. Animés, par de petits succès elpar les relations de leurs espions et de leurs coureurs, à ta poursuite de ce dessein gigantesque, les Franks suppléaient à ta faiblesse de leurs moyens d’attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lançaient de l’autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l’imagination s’était enflammée au récit des exploits <TÛdiu cl des plaisirs qui attendaient tes braves dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve, Souvent leurs incursions, qu’elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies , et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin t mais , dès que le fleuve était gelé , les passages et l’agression recommençaient. S’il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d'une frontière de l’empire à l'autre, toute la confédération , chefs , hommes faits, jeunes gens, se levaient eu armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rire romaine (4). C’est à l'aide de pareilles tentatives, bien des fois réitérées , que s’accomplit enfin , dans la dernière moitié du cinquième siècle , la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks.

(3) Oïi trouve dans de très-aaelem glossaires f ranci d ferîtaie dicti, Frech , en allemand moderne, signifia /tardif téméraire ; vrang , en hollandais, veut dire âpre . rude,

iD „ Jflienumque, fera* AI aman c, Inhebas bornants ripis*..

(Sîdonil ApolNnnris cat mina. ;

LETTRE VL

Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que Jcs autres pour 11 nva si on du territoire gaulois* Ce taie ni les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de Fëinbouchurc du Rhin* De ce cédé , la frontière romaine notait garantie par aucun obstacle naturel ; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers ic cours du Haut- R h in ; etlepays, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu'il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques* C’est en effet près de l’embouchure du lUiïn que sa rive gauche fut pour ta première I fois envahie d’u ne manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe*celuî d’un j ■ établissement territorial , qui s'agrandit ensuite de proche en proche* Le nouveau rôle que jouèrent dès lors * comme conquérants territoriaux , les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération* Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante; et leur principale tribu* celle qui habitait * vers [es bouches de Fisse! , le territoire appelé Salilandf ou pays de Sale, devint ïa tète de | toutes les autres* Les Sali sites, ou Saliens, Furent regardés comme les plus nobles d'entre les Franks ; et ce fut dans une famille salîenne, celle des Mcroîüin&Sj ou enfants de Merowig, que la confédération pial ses rois, lorsqu’elle eut besoin d’en créer (i)* I ,e pre m i er de ces ro is * dont FJ i i stoir e cons ta te tobieoce par des faits positifs, est Cblodio ; car Faramoud , fils de Markomîr f quoique son nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les histoires les plus dignes de foi* CVst au nom de Chîodio que se rattachèrent, dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de la conquête. On lui attribuait a la fois l'honneur dTèire entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d'avoir porté jusqu au bord de la Somme la domina (ion des Franks* Ainsi Fan personnifiait en quelque sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l'oubli, et Ton concentrait sur quelques années des progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de traverses- Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un historien rempli de fables, mais qui parait être l'écho fidèle des traditions populaires :

(1) Il est probable que le nom de Md'owings o a Mérovingiens est d’une daie a nié rie me à l'existence de Meroivig ou Mérorée , successeur de Clodion. Ce nom para il avoir apparient! à une ancienne Famille extrêmement nombreuse, n dont les membres étaient répandus sur tout le 1er n Loire des Franks salions. On ïreuve même dans les documents du

« Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que tL la Gaule était la plus noble des régions, remplie u de toute espèce de biens , plantée de forêts d’arbres u fruitiers; que c'était une terre fertile, propre à ■; tout ce qui peut subvenir aux besoins des hommes. fT Animes par un tel récit , les Franks prennent les « armes et s'encouragent, et, pour se venger des te injures qu'ils avaient eu à souffrir des Romains, « ils aiguisent leurs épées et leurs coeurs; ilss'exu citent les uns les autres par des défis et des mo- « querîes à ne plus fuir devant les Romains, mais u a les exterminer* En ces jours-la les Romains h habitaient depuis le fleuve du Rhin jusqu'au fleuve <c de la Loire; et depuis le fleuve de la Loire jusque « vers F Espagne dominaient les Golbs; les flurgonl! des , qui étaient ariens comme eux , babitaieetde <f l'autre coté du Rhône* Le roi Chlodio ayant donc «. envoyé ses coureurs jusqu’à la ville de Cambray,

« lui-même passa bientôt après le Rhin avec une « grande armée* Entré dans la forêt Charbonnière,

« îï prit la cité de Tournay et delà s'avança jus-

qu’à Cambray* 11 y résida quelque temps et donna ü ordre que tous les Romains qui y furent trouvés « fussent misé mort par l'épée.- Gardant celte ville, a il s’avança plus loin et s'empara du pays jusqu'à « la rivière de Somme (â)*,* w

Ce qu'il y a de plus curieux dans ceüe narration, c’est qu’elle retrace d’une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette guerre, où les envahisseurs joignaient à l’ardeur du pillage la haine nationale et une sorte de haine religieuse* Tout ne se passa pas d'une manière si régulière ; et le terrain de la seconde province belgîquc fut plus d’une fois pris et repris avant de rester au pouvoir des Franks. Clodion lui-mème fut battu par les légions romaines et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rhin ou au delà du Rhin* Le souvenir de ce combat nous a été conservé par un pocte latin du cinquième siècle (3), Les Franks étaient arrivés jusqu'à un bourg appelé lleleua , qu'on croit être la ville de Lens. ils avaient placé leur camp, fermé par des chariots, sur des collines près d'une petite rivière, et se gardaient négligemment à La manière des Barbares, lorsqu'ils furent surpris par les Romains sous les ordres d'Àéttus. Au moment de l'attaque ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d’un de leurs chefs* Ou entendait au loin le bruit de leurs chants, et Ton voyait la fumée du feu où cuisaient les viandes du

sixième siècle des passages uù il parait désigner la masse «filière des tribus saliemies*

(2) Gesla Francorum per Ror icône m; apud script* mum franc ic», u Hï, p* 4.

(5) Sidonii Àpoginaris carmin a j apurî script, rerum frrmeie-, i. h p, ses.

LETTRES SUE L'HISTOIRE DE FRANCE

banquet* Tout à coup les légions débouchèrent, en Ries serrées et au pas île course, par une e haussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière* Les Barbares curent à peine le temps Ue prendre leurs armes et de former leurs lignes* Enfoncés et obligés à la retraite, ils entassèrent pèle-mèle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets de toute espèce, de grandes marmites parées de guirlandes* Mais les voitures, avec ce qu’elles contenaient, dit le poète, et l'épousée elle-même, b fonde comme sa n ma ri , t ombèr eut entre les mains des vainqueurs (1).

La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks à cette époque, et jusque dans le sixième Siècle , a quelque chose de singulièrement sauvage* Ils relevaient et ra Hachaient sur le sommet du front leurs cheveux d’un blond roux , qui formaient une espèce d’aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à ^exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche* Iis portaient des habits de toile serrés au corps cl sur les membres, avec un large ceinturon , auquel pendait l’épée (2). Leur arme favorite était une hache à nu ou a deux tranchants , dont le fer était épais et acéré et le manche trèscourt* Us commençaient le combat en lançant de loin cette hache , soit au visage, soit contre le bouclier de renne mi* Rarement ils manquaient d'atteindre l’endroit précis où ils voulaient frapper.

Outre la hache, qui, de leur nom, Rappelait frankiake , ils avaient une arme de trait qui leur était particulière, et que* dans leur langue, ils nommaient hang y c’est-à-dire hameçon. C’était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin* La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets Irandtanls et recourbés comme tics hameçons. Le bois était recouvert de lames de fer dans presque toute sa longueur* de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d’épée. Lorsque le bang s’ était lie lié au travers d’un bouclier, les crocs dont

(1) * * * Fors rlpré code prüpmt|tïo,

Ba rbari t ns v es o n a li a t b y meii * scy l b i ci s que ebareïs Kubebût llavo similis nov a nupta marito.

Hosiïs terga dediu Ptaustris rulilàrè tiderës Barbavici va|ja Testa tori, convie laque passim Fercula, ea pli vasque dapea, cir roque ma dente,

Ferre coron, nos re dote n lia séria le betes*

( Ex Sidonii ApciJ maris carminé Y, apud script* rerum francia*, 1. 1, p. &02. J (2) Hic quoqne monsLradomaqrulîli i|uibusarcecerebn Ad front cm coma tracta jacel, n uda laque ce rvix Setanun per damna Gilet* «,*.*,

***** Ac vu I 11 bus utidique rasis ,

il était garni en rendant l’cx traction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité : alors le Frank qui l’avait jeté s’élancait, et, posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l’adversaire à baisser : le bras «là se dégarnir ainsi la tète et la poitrine (3), , Quelquefois le bang attaché au bout d’une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu’il atteignait* Pendant qu’un des Franks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l’attirer lui-même par sou vèLemeut ou son armure (4).

Les soldats franks conservaient encore celle physionomie et cette manière de combattre un demisiècle après la conquête, lorsque le roi Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie, La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain : le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n’a valent ni cuirasses, ni bottines garnies de fer ; un pelit nombre portait des casques; les autres combattaient nu-tête. Pour être moins incommodé de la chaleur , ils avaient quitté leur justaucorps de toile grossière et gardaient seulement des culottes d’étoffes ou de cuir, qui leur descendaient jusqu’au bas des jambes. Us n’avaient ni arc, ni , fronde, ni autres armes de traits, si ce n’est le hang et la frankîske. C’est dans cet étal qu’ils sc mesu- 1 rèrent avec peu de succès contre les troupes de T empereur Justinien (g),

Quant au caractère moral qui distinguait les Franks, à leur entrée eu Gaule , c’ëLait, comme je ! l'ai dit plus haut, celui de tous les croyants à la divinité d’OUin et aux joies sensuelles du Walhalla* Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l’autre, convives des dieux* Les plus jeunes et les plus violents d’entre eux éprouvaient quelquefois dans k combat des accès d’extase frénétique* pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d’une puissance de vie tout à fait exLraonii-

Pro barbâ tenues perarautnr pectine cristte.

( Ex Sidori* Àpollinar. carat* V, apud script, flfrrum f ranci c., t. 1. p, 803. }

(3] Ex Agalbiæ hitkniA de Francis , lîl>. Il; apud script. Ferma fraude*, OU et GG.

{A) înserlum triplici ^estabal fune trideotem,

Quem pûsL Letga quîdem slanles sociî lenuerum. Concitiumqué fuît, dùm cuapis mtssa sederal In dypco, cWSCLi pari ter traxiss^ studcreiit*

[De priniâ expeditione A U ilic, régis Himnorum, in Galbas, ac de rébus (jeslis Wallharii , Aquitaxtorum princlpis, vers 980*)

(5) Ex Apalbîa1 historié de Francis, lih, IJ ; apud script mum fraude*, 1*11, P* Go*

LETTRE VI

uaire. Ils restaient debout et comba Liaient encore, atteints de plusieurs blessures, dont la moindre eût suffi pour terrasser d’autres hommes (J), Une con- I pite* exécutée par de pareilles gens dut être sanglante et accompagnée de miaules gratuites : malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstance® eL les progrès. Celte pauvreté de documents est dur en partie à la convention des Franks au catholicisme : conversion populaire dans toute la Gaule, et qui elfaca la trace du sang versé par les nouveaux orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de Dieu ; cl tes martyrs qu’ÈU avaient faits dans leur invasion, furent attribués à d'autres peuplés, comme les Huns ou les Vandales : mais quelques traits épars. rapprochés par fa critique et complétés par l'imagination, peuvent mettre en évidence ce qu'ont voilé soit la flatterie, soit la sympathie religieuse.

La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule, par les Visigôths et les Rurgondes, fut loin d'être aussi violente que celle du nord par les Franks, Étrangers h la religion que les Scandinaves propageaient autour d’eux, ces peuples a vaient émigré par nécessité, avec femmes et enfants, sur le territoire romain. C'était par des négociations réitérées, plutôt que par la force des armes, qu'ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures, A leur entrée en Gaule , ils étaient chrétiens comme les Gaulois, quoique de la secte arienne, et se montraient en général tolérants, surtouilesBurgondes. ïî paraît que cette bonhomie, qui est l'un des caractères actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à l'ouest du Jura, presque tous les Burgondes étaient gens de métiers, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de paix , et étaient ainsi étrangers a ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif, qui nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares (â).

Impatronisés sur les domaines des propriétaires

(IJ ÏQVictî per» tant, saimoque superstint

Jaro propè pûst animara . .

(Ex Aiiolimam Sklomï carminé V, ver». 353; apurt script, rerum fraude,, t. J, pag. 805.)

La langue des Scandinaves avail un mot particulier pour daigner {es guerriers sujets à «eue extase : ou tes appelait Berserkars ( Voyez PHÎSlûire des expéditions maritimes des Normands, par M. Depping. tom. T. p. 40.)

{9} Quippè omnes ferè supl fubri lignai ii , et ex liâcaHe mereedem capienles, aemeüpsosal uni. [Ils Sucra Us lih. VII, tJp.30; apud script, rerum Francic. , 1. 1, p. COL)

[5] Liée y fele , laie , laize f dans lef anciennes langues lîti toniques , signifiait petit et dernier. Les Germa lus don*

I naknt ce nom aux gens de la classe inférieure , qui , chez

gaulois, ayant reçu ou pris à titre d'hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, ce qui probablement équivalait a la moitié du tout , ils se faisaient scrupule tic rien usurper au delà, ïls ne regardaient point le Romain comme leur colon , comme leur lite, selon l'expression germanique (5). niais comme leur égal eu droits dans l'enceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs , leurs copropriétaires . une sorte d'embarras de parvenus. Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de maîtres , ils faisaient ce qu'ils voyaient Faire aux clients romains dé leur noble hôte, et se réunissaient de grand malin pour aller le saluer par les noms de père ou d ' oncle ^ titre de respect fort usité alors dans F idiome des Germains, Ensuite, en nettoyant leurs armes ou en graissant leur longue chevelure , ils chantaient a tue-tête leurs chansons nationales, et, avec une bonne humeur naïve, demandaient aux Romains comment lis trouvaient cela (4).

La loi des Burgondes , impartiale entre les vainqueurs et les vaincus, interdisait aux premiers î'abus de la force. Elle offrait même à cet égard des précautions qu'on pourrait appeler délicates. Par exemple, elle défendait aux Barbares de s'immiscer, sous aucun prétexte, dans les procès entre Romains. L'un de ses articles mérite d'être cité textuellement :

« Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un « étranger en voyage, sera puni d'une amende de * trois sous... Si le voyageur vient à là maison d'un « Riirgonde et y demande l'hospitalité, et que celui- « ci indique la maison d'un Romain , et que cela à puisse être prouvé, il payera trois sous d'amende, « et trois sous pour dédommagement â celui dont « il aura montré la maison (S), n

A pari quelque peu de fanatisme arien , les Vîsïgoths, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône, la Loire et les deux mers, joignaient à un égal esprit de justice plus d'intelligence et dégoût pour 3a civilisation. De longues promenades militaires à travers la Grèce et Htalie avaient inspiré a leurs chefs l'ambition de surpasser, ou tout au moins de conli-

oux, étaient colons ou fermier» attachée à la glèbe. C’était, selon toute probabilité, \t$ reste» d'anciens peuples vaincu».

(4) Laudanlem tetrlco suhiiuïù vu Itu

Qu ml BurguncUo cantal ©seule ut us;

Inlfundeus atitin comam butyro*

On cm non ut vetulnî» paLrïa purent cm , Nuirîctsque virmn, die net orto.

Toi Lantique petit nt sinuil gigantes.

(Ex Àpoltinatis Sidonl! carmins XII ; épùd script, rerum Fraude., t. [, p. 8ÎL)

(5) Lçx Burgtmdtomim , lit . XXII , XXXYIU et LVj apud script, rerum francic,, I. IV, p, 306.

LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

nuer , dans leurs établissements , l'administration romaine. Le successeur du fameux A la ri k, ÀtaUlf , qui transporta sa nation d’I taire dans la province narbonn&ise, exprimait d'une manière naïve et forte ses sentiments à reL égard. « Je me souviens, dit un « écrivain du cinquième siècle, d’avoir entendu à « Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qnll m avait vu un certain habitant de Narbonne , élevé « a de liantes fonctions sous l'empereur Théodose,

« et d ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui a dans sa ville natale de la familiarité d’ÀLatdf. il « répétait souvent que le roi des Goths, homme de a grand cœur et de grand esprit, avait coutume de k dire que son ambition la plus ardente avait d’a- « bord été d’anéantir le nom romain , èt de faire,

« de toute retendue des terres romaines, un nouvel n empire appelé Gothique ; de sorte que, pour par- « 1er vulgairement , tout ce qui était rmnanie deti vînt gothie , et qu’AtaiïIF jouât te même rôle it qu’au trefois César-Àugusle j maïs, qu’après s'être « assure par ^expérience que ïes Goths étaient inu capables d’obéissance aux lois, à cause de leur « barbarie indiscipîmable , jugeant qu'il ne fallait « point toucher aux lois sans lesquelles la républi- « que cesserait d'être république, il avait pris le « parti de chercher la gloire en consacrant les Forces « des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenh ter même la puissance du nom romain, afin qu'au » moins la postérité le regardât comme le restauif' rateur de l'empire , qu’il ne pouvait transporter. « Dans cette vue, il s’abstenait de la guerre et « cherchait soigneusement la paix (])... n

Ces idées élevées de gouvernement par les lois, cet amour de la civilisation , dont l'empire romain était alors l'unique modèle, furent conservés, mais avec plus d’indépendance, par les successeurs d'Àtaülf. Leur cour de Toulouse, centre de la politique de louL l'Occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Constantinople. C’étaient les Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Vi&igoths , quand il ne marchait pas en guerre ; car alors les Germains reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire l'un des rhéteurs les plus estimés dans ce temps, et se plaisait à voir les dépêches, écrites sous son nom, admirées jusqu Vu Italie pour la pureté et les grâces du style (2). Ce roi, l'avant-dernier de ceux de la même race qui

(1) Ex îib. VU Pàüïi OroaLi, cap. 45 j apud script, rmrni fraude,, 1. 1, p. SOS.

(2) Sepone jvanxlîMùm conclamaUssîmas dcclamalto- Tics, quas orï$ regii vice confie i a ? quibus ipse res inclylus... por promoiæ ItmïLem sortis , ni populos au b armis, sic frænai arma sub leglbu*. ( Ex ApolUnaris Sidonii , îih. VIH ,

régnèrent en Gaule, inspirait aux esprits les pins éclairés et les plus délicats une vénération véritable, non celle crainte servile qu’extilaicn t les rois franks, j ou cette admiration fanatique dont ils furent l’objet après leur conversion à la foi orthodoxe. Voici des vers confidentiels écrits par le plus grand poète du cinquième siècle, Sidomus Apollinarïs r exîié de T Auvergne, son pays, par le roi des Visi goths, comme suspect de regretter l’empire, et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de son exil* Ce petit morceau, malgré sa tournure classique, rend d’ütïc manière assc^ vive l’impression qu’avait faîte sur l'exilé la vue des gens de toute race que l’intérêt de leur pairie respective rassemblait auprès du roi des Goths*

vc J'ai presque vu deux fois la lune achever son « cours, et irai obtenu qu'une seule audience :• le u maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour moi; et car l’uni vers entier demande aussi réponse et l’afc*

« tend avec soumission. Ici, nous voyons le Saxon « aux yeux bleus, intrépide sur les flots, mal à Taise « sur la terre. Ici, le vieux Stcamhrc, tondu après n une défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux.

« Ici, se promène niérule aux joues verdâtres,

« presque de la teinte de l'Océan, dont il habite les <t derniers golfes. Ici , le Rurgonde , hauL de sept « pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici. k l'Ostrogoth réclame le patronage qui fait sa force u et à l’aide duquel il fait trembler les Huns, humble « d'un côté, fier de l'autre. Ici, toi-même, à Romain, u tu viens .prier pour ta vie ; et quand le Nord me*

« nace de quelques troubles, tu sollicites ïe bras ; « d'Eurtk contre les hordes de la Scythie; tu det< mandes à la puissante Garonne de protéger le « Tibre affaibli (3). »

Si , de ce tableau ou de celui de la cour du roi gotli Theodorik il , tracé en prose par le mèise écrivain (4), on passe aux récits originaux du règne de Clovis , il semblé que l’on s'enfonce dans les forêts de la Germanie : et cependant, parmi Ica roiî franks de la première race, Clovis est l’homme pois tique. C’est lui qui , dans la vue de fonder un empire, mit sous ses pieds le culte des dieux du boni, et s'assoe» aux évêques orthodoxes pour la destruction des deux royaumes ariens. Maïs, instrument plutôt que moteur de celte ligue, malgré soq amitié pour les prélats, malgré l’emploi qu’il fib ; dans ccs diverses négociations, de Romains, sut- ! quels la tradition attribuait une finesse à tont^

Epîslôla ad Leone m Eurici conciliamim; apud script, renia francie., l, T, p* 800.)

(o) Est Apollinarïs Sidomî Iib. YiU, ûpist. lX;apud seripl rerum francîc,, i. 1, p. 800.

(4) Ex Apollinarià Sidoail, Iib* Vllï, opist. IX, p. 78».

LETTRE VE 4 H

(■preuve (î), il resta sous Finfitïence des mœurs el des idées de sou peuple. L'impulsion donnée à ces moeurs par l'habitude de la vie barbare et une religion sanguinaire, ne fui point arrêtée par In conversion des Franks nu christianisme. 1 /évêque de Reims eut beau dire à ses néophytes : « Sicambre t« adouci, courbe la tête, adore ce que tu as brûlé,» Finccndïe et le pîllagre n'épaulèrent pas les élises, dans les expéditions entreprises vers la Saône et m midi de ta Loire*

It ne faut pas d’ailleurs s’imaginer que cette fameuse conversion ail été soudaine et complète. D’abord il y eut scission politique entre les partisans du nouveau culte et ceux de Fancien ■ îa plupart de ces derniers quittèrent le royaume de Chlodowig pour se retirer au delà de la Somme dans celui de Raghen aller, dont la ville principale était Cambrai (2). De plus, il resta auprès du roi beaucoup de gens qui gardèrent leur croyance, sans renoncer à leurrasselage. Les légendes attestent que non-seulement le premier roi chrétien, niais encore scs successeurs, furent souvent obligés de s’asseoir a table avec des païens obstinés, et qu’il y eu avait un grand nombre parmi les Franks de la plus hante classe. Voici, à ce propos : deux anecdotes qui n’ont été racontées par aucun historien moderne, et qui cependant méritaient de l’être : car il ne faut pas que la crainte de paraître dupe des miracles du moyen Age fasse négliger des détails de mœurs, sans lesquels l'histoire est vague et presque inintelligible .

« En retournant vers Paris, où il avait résolu de 1: fixer sa résidence, le roi Chlodowig passa par Or* « léans. oiï il s’arrêta quelques jours avec une par- « tie de son armée. Pendant son séjour dans celte « ville, l’évêque de Poitiers ÂdelphÎNs lui amena un « abbé nommé F ri do lin , qu’on regardait comme « saînl , et que le roi souhaitait beaucoup de eon- « naître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier » des Franks, le solitaire a pied et l'évèque à choit val, comme it convenait. Le roi vint lui- me me au « devant d’eux , entouré de beaucoup de inonde,

« leur fit un accueil respectueux et amical ; et, après « s’être entretenu familièrement quelques heures « avec eux, it ordonna qu’on servit un grand repas.

« Pendant le dîner, le roi se fit apporter un vase de » jaspe , transparent comme du verre , décoré d or « et de pierres précieuses ; l’ayant rempli et vidé ,

« il le passa à l’abbé, qui le prit, quoiqu’il s’en fût

(1) Voyez . dans les Gestes des rois franks , ouvra (je du septième siècle, composé en partie sur des traditions popuia ires . le détail des ambassades ü’Aurélien auprès du roi Gondebald , et de Paie mu a auprès du roi Alarik. ( Script, remua franeic,, L II, p. 548 et 4G3. }

(2) IttulU de Fraücorum çxerûilu necdiidi ad fidem conversï, cnm re^is parente, Kaganario, ultra Suronam fluvium

« excusé , disant qu’il ne buvait pas de vin; mais « au moment où Fridolm prenait ta coupe , il « la laissa échapper par accident . et le vase tomba « sur la table, puis de la table à terre, où if se « brisa en quatre. Un des ëehansons ramassa les « morceaux, et les plaça devant le roi, qui parais- « sait chagrin , moins a cause de la perle du vase , « que pour le mauvais effet que cet accident pourü Fait avoir sur les assistants , parmi lesquels bcau- « coup étaient encore païens. Toutefois il reprit sou « air gai, cl dit à l’abbé: « Seigneur, c’est pour u Famour de toi que j’ai perdu ce vase; car s’il AU « tombé de mes mains, il ne se serait pas brise, it Vois donc ce que Dieu voudra faire pour toi en « faveur de son saint nom , afin que ceux d’entre « nous qui sont encore adonnés à l'idolâtrie ne dtf- « ferent plus de croire au Dieu tout-puissant. »

« Alors Fridoîin prit les quatre morceaux du vase, h les réunit, et les tenant serrés dans scs mains, la « tète inclinée vers la table, il se miL à prier Dieu en « pleurant et en poussant de profonds soupirs.

*f Quand sa prière fu t achevée, i I rendit le vase au roi .

11 qui le trouva parfaitement restauré, n’y pouvant h reconnaître aucune trace de brisure. Ce miracle (t ravît les chrétiens, mais plus encore les infidèles,

« qui se trouvaient là en grand nombre. Au même « moment le roi et lotit 3e monde se levant de table « et rendant grâces à Dieu , tous ceux des assistants tt qui partageaient encore les erreurs du paganisme,

« confessèrent leur foi en la Sainte Trinité, et re- « curent de la main de Févèque les eaux du bap- « Lême(3),»

«Apres la mort du roi Chlodowig, sou fils, Chlo- « 1er s’étant établi dans la ville de Soissons, il arriva k qu’un certain Frank, nommé florin, l’in vit a à un « banquet, conviant aussi parmi les courtisans de u sa suite le vénérable Yédaste (saint Vaast) , évêque «i d'Arras. Le saint homme accepta cette invitation « dans Je seul but de donner quelque enseignement « salutaire à la foule des conviés , et de profiter de « l’autorité du roi pour les attirer au saint baptême.

« Étant donc entré dans la maison, il aperçut un « grand nombre de tonneaux rangés par ordre, tous « remplis de bière. Ayant demandé ce que c’élah « que ces tonneaux, il lui fut répondu que les uns « étaient destinés aux chrétiens, tandis que les « autres avaient été consacrés suivant les rites des « gentils, à l’usage de ceux des conviés qui profes-

ahquaodiii degeruni, ( Fa vilâS. Retuiipi , apud tcfïpt. rerom fomcic., t. lit, p, 577.)

(3) (jualîs laus â candis hoc YÎdenühus, non soliim à chrtaüanis, sed eüam ab ipsis payants (quorum magna cohoi's snîhï a a eral) Ueo persil veretur, non est neeesse i» ■ qUÉïidum. { Ex vitâSancli rriilolim T apud script, rçrum francic., L TU, |>. 0S8J

rï6

THIERRY

LETTRES SUR L’HISTOIRE RE FRANCE

« saient le culte des idoles. Ayant reçu celte expliu cation, le vénérable Védaste se mit à bénir chacun ce des vases indistinctement au nom du Christ et par it le signe de la croix. Au moment où il fit sa béné- « diction sur les tonneaux consacrés à la manière u des païens, tout à coup les cercles et les liens se k brisèrent, donnant passage a la liqueur dont le <i pavé fut inondé. Cet événement ne Fut pas inutile « au salut de ceux qui étaient présents ; car un grand u no m bre Fu r en t a m enés pa r 1 à à de n t a nd e r la g r âçe u du saint baptême, et à se soumettre au joug de « la religion (1). n

Si vous parcourez les documents relatifs à Flnsloire du sixième et du sepLième siècle T vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que le paganisme durait toujours parmi tes Franks , quoiqu’il s'é teignit par degrés, L’historien byzantin Procope raconte avec horreur qu’en l'année <559 les soldats de Theodebert , roi des Franks orientaux, à leur entrée en Halle, où ils marchaient contre les Golhs, tuèrent des femmes et des enfants de eette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô, connue prémices de la guerre qui s'ouvrait (2). Un siècle après, sur les bords de la Somme et même sur ceux de l’Aisne , le paganisme régnait encore dans les campagnes, séjour favori de la population frauke. Ce idétait pas sans de grands dangers que les évêques des villes du Nord Faisaient leurs visites pastorales ; et il fallait tout le zèle d'un martyr pour oser prêcher la foi du Christ à Tournai, à Cour irai , à Garni et le long des rives de la Meuse ou de 1 Escaut (a). Eu l’année G36, un prêtre irlandais perdit la vie dans celle mission périlleuse ; et vers la même époque, d’autres personnages que l’église vénère les Romains Lupus et Amandus {saint Loup et saint Arnaud), les Franks Odomer cl Rertcwinj saint Orner et saint Berlin} y gagnèrent leur renom de sainteté (4).

Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien

(i) Qufié causa mollis qui aderant profuit ad saluicm. Nam mulli ex hoc ad gratis m baptismi confugerimL , ac s anche religtoiii colla submiserunL (Ex vîtàS. Vedasü, apud script, rerum francic., L tïl, p, 572 et 373.)

(9) Ex Procopu liislonis , Mb. H, de Beîto Golhleo , cap. XXV; apud script, rerum Franck, , t, 11 ♦ p- 57, — Jl ajoute la réflexion suivante ; Nàm Hà ctmsUam surU isii barba ri , ut multos priscæ guperatilioms h tus observe tu , tnimarm hosthis ali a que imjüa sacrificia divine tionibus adhlbcnles. (Ibtd.)

(3J Ex vilâ S. Eligii , apud script, rerum francic., t. lit , p. 557. — Ibid. , p. 533. — Âudivit payum esse quemdam præLer ILuenta Scaldi fluvh, cui voçahuium est Landavum , cojus locî habita to res intquilas diaboli lia irrelivit, ut rolicio Dco , faua vd idola adoraient, Propier FerociUlpm enim gentis Ml lus t omnes sacerdoles à prædjcatione 6c suhtraxerant, et nemo audebat verbum aunün tiare Domlnî. (Ex

H& S. Amaurîl, ibid,, p.53ô.)

(4) Fleury, Hîst. Ecclésiastique, L VU I, p. 900,202 et 425.

eurent déni ciné les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante , il resta dans les mœurs de cette race d’hommes un fond de rudesse sauvage qui se montrait, en paix comme en guerre, soit dans les actions, soit dans les paroles. Cet accent de barbarie, si frappant dans les récits de Grégoire de Tours, parait d’une manière aussi naïve dans les doenmen ts officiels du temps des dentiers Mérovingiens* Je prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Franks sa liens ou loi satique > dont la rédaction en langue I latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue I 1 * * 4 dont elle est précédée , ouvrage de quelque clerc d’origine franke, montre à nu tout ce qu’il y avait , de violent, de rude, d’in forme, si Ion peut s’exprF I mer ainsi, dans l’esprit des hommes de cette nal ion \ qui s’étaient adonnés aux lettres. Les première? [ lignes de ce prologue semblent être la traduction j littérale d'une ancienne chanson germanique ;

La nation des Franks. illustre, ayant Dieu pour « fondateur (5), forte sous les armes, ferme dans ( « les traités de paix, profonde en conseil ; noble et it saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté « singulière, hardie, agile et radeau combat, iku puis peu convertie à la foi catholique, libre il'hë- j u reste ; lorsqu’elle était encore sous une croyance Et barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant u la clef de la science ; selon la nature de ses quau blés, désirant la justice, gardant ta piété ; la loi «t saliffue fut dictée par les chefs de cette nation, , ■I qui en ce temps commanda ieut chez elle.

iî On choisit, entre plusieurs . quatre hommes, k savoir : le Gast de Wïse, le Gast de Rode, le Gast « de Sale, et le Gast de Winde, dans les lieux a^

« pelés canton de Wïse, canton de Sale, canton de u Rode et canton de Wiude (6). Ces hommes se u réunir en l dans trois Mâls (7) , discutèrent avec « soin toutes les causes de procès, traitèrent dé

(3) Auctorc Deo condlta. Celle idée paraît étrangère à ta reUGÎoo chrétienne, qui Raccorde à aucune nation, sitf n'est au peuple juif, l'honneur d'avoir eu des relations spéciales avec la divinité. Peul-être , pour être exact et malflc* la contradiction apparente , devra IG on traduire ayant m Dieu pour fondateur*

(0) Gast , dans les dialectes actuels do la langue germanique, signifie hâte, il parait que, Mans l'ancienne laupfl, il servait à exprimer la dignité patriarcale des chef* W tribu ou de canton. On trouve encore dans la provint* d'Over-Tssel „ antique demeure des Saüeus , un canton nommé Salland f et un autre appelé Twente 7 peut-être | plus correctement VWente , ce qui répond au Tf 'indâdt la loi saltquc. Le canton de IVhe lirait probablemenl sp nom de sa sKuation occidentale . et celui de Bade rapp^|c l'aucieii nom ite Plie des Balaves.

(7) Ui per très mallos convenientes.,, Mâf } dans faa- | ci en ne langue te u tonique , voulait dire signe , parole , «G par extension, conseil, assemblée.

LETTRE VIL

n chacune en particulier, et décrétèrent leur juge* u meut en la manière qui suit. Puis lorsque, avec H laide de Dieu , Chlodowig le chevelu , le beau , k l'illustre roi des Frauks, eut reçu , le premier, le u baptême catholique, tout cc qui dans ce pacte était « jugé peu convenable fut amendé avec clarté par k les illustres rois Chlûddwig, Ilîldeberl et Chloter; « et ainsi fui dressé le décret suivant.

« Vive le Christ, qui aime les Franks ; qu’il garde n leur royaume, et remplisse leurs chefs de la hi- « mière de sa grâce; qu'il protège t’armée; qu’il h leur accorde des signes qui attestent leur foi, les « joies de la paix et la MtciLc ; que le Seigneur ic Christ Jésus dirige dans les voies de la piété les ic règnes de ceux qui gouvernent; car celle nation « est celle qui, petite en nombre* mais brave et forte, u secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, « après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna u somptueusement d’or eL de pierres précieuses les « corps des saints martyrs, que les Romains avaient ii brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer , « ou fait déchirer par les bûtes (1). »

LETTRE YIL

Sur réiyl des Gaulois après la conquête.

u Si quelque homme libre a tué un Frank, ou un Barbare, ou un homme vivant sous la loi salique, « il sera jugé coupable au taux de deux cents sous, u — Si un Romain possesseur , c’est-à-dire ayant « des lnens en propre dans te canton ou ii habite, a u clé lue, celui qui sera convaincu de 1 -avoir tué « sera jugé coupable à cent sous (2). »

it Celui qui aura lue uu Frank ou un Barbare, h dans la trusts (service de confiance) du roi, sera u jugé coupable à six cents sous. — SI un Romain, si convive du roi , a éLé tué, la composition sera de u trois cents sous (3). »

« Si quelqu’un, ayant rassemblé une troupe, » attaque dans sa maison un homme libre (Frank u ou Barbare), el l’y Lue, il sera juge coupable à six « cenls sous.— Mais si un LiLe ou un Romain a été « Lué par un semblable attroupement, il ne sera u payé que lu moitié de cette composition (4). » u Si quelque Romain charge de liens un Frank,

(1) Legss salicaî prologus , apud script, reruto Iran etc- , l. IV, p. 122.

(2) Ux sMïea , Ut. XUV , S 1 et 15 ; aputl script, rerum Francis., t.IV,p. 147, D'après la valeur du soi d'or {sotidufo le taux de ces iliffêrenles compositions s’élevait , pour la première, à 3,000 fr., et pour Tau ire a 1,500 Fr.

» sans motif légitime ,il sera jugé coupable à trente u sous. — Mais si un Frank lie un Romain pareil- « îement sans motif, il sera jugé coupable a quinze e< sous (5) «

« Si un Romain dépouille un Frank , il sera jugé u coupai de à soixante-deux sous. — Si un Frank <t dépouille un Romain, il sera jugé coupable à « trente sous (6). »

Voilà comment la loi salique répond à la question tant débattue , de la différence originelle de condition entre les F railles et les Gaulois. Tout ce que fournissent à cet égard les documents législatifs, c’est que le werghetd, ou prix de Pho?n7tte^ était , dans tous les cas, pour le Barbare, double de ce qu'il était pour le Romain. Le Romain libre el propriétaire était assimilé au lite, Germain de la dernière condition, cultivateur forcé des domaines de la classe guerrière, et probablement issu d’une race anciennement subjuguée par la race teuton ique. Je doute que ce Lie solution , bien qu’elle soit inattaquable , vous satisfasse pleinement, et vous paraisse contenir tout le secret de l’ordre social établi en Gaule par la conquête des Franks. Le texte des lois est une lettre morte ; et c’esL la vie de l’époque dans sa variété, avec ses nuances toujours rebelles aux classifications légales , qu’il est curieux et utile d’observer. Or, rien ne facilite mieux, sous ce rapport „ F intelligence du passé , que la recherche el la comparaison de ce que l’état actuel du monde peut offrir d’analogue ou d’approchant.

Rappelez-vous la Grèce sous l’empire des Turks , rassemblez dans votre esprit ce que vous avez lu ou entendu raconter des ILcttus ctdes Phun ci ri oies, de la masse du peuple grec et de celte minorité que les Turks anoblissaient en lui conférant des emplois: ou je me trompe fort 5 ou , après avoir contemplé ce tableau d’oppression brutale > de terreur universelle, d’efforts constants pour sortir, à tout prix el par toutes les voies, de ta classe commune des vaincus , quelque chose de vivant et de réel vous apparaîtra sous les simples mots de Romain possesseur, Romain tributaire, Romain convive du roi. Vous comprendrez combien de formes diverses pouvait revêtir la servitude galloromaine sous la domination des Barbares, il y a plus , malgré la distance des temps et les différences de race et déposition, non-seulement la destinée physique des vaincus dans Fan rien ne Gaule et dans la Grèce moderne, maïs leur attitude morale,

(3) Lex salica, lit. XLIV, § 4 el 0. (9,000 fr. el 4,500 fr J

(A) Ibid. , lit. XLV , $ 1 et 3- (9.000 fr. et 4,500 Fr. )

[5} Ibid., lit. XXXV. S 5 el 4. (459 Fr. el 225 fr.

(0) Les salica ex MS. codtce regiu , à Joanne Schittcru , lit. XV; a^u d script, rer uin Francic.,t. IV , p. 188, (030 fr. et 430 fr.)

LETTRES SIÎR L'HISTOIRE DE FRANCE

présentent de frappantes analogies. Ou retrouve dans les récits de Grégoire de Tours non-seulement les souffrances journalières des pauvres Ratas , vexés, pillés, déportes à plaisir , mais FüSlueicux esprit d’intrigue du noble voué au service des conquérants , cette immoralité du Phauarïote ,si effrénée qu'on la prendrait pour une sorte de désespoir.

« Aux approches du mois de septembre (1584) , il « arriva au roi Hilperik une grande ambassade des « Golhs (chargée d'emmener sa fille II igonthe, pro- « mise au roi Rekkared ). De retour à Paris , le roi « ordonna qu'au prit un grand nombre de familles

dans les maisons qui appartenaient au fisc , et ■< quTon les mit dans des chariots. Beaucoup pleu- « raient et ne voulaient point s’en aller ; il les fit « retenir en prison afin de les contraindre plus « facilement à partir avec sa fille. On rapporte que, U dans l'amertume de cette douleur et de crainte « d'être arrachés à leurs parents, plusieurs s’ùtèrent « la vie au moyen d’un lacet. Le fils était séparé de « son père , et la mère de sa fille; ils partaient eu <e sanglotant et en prononçant de grandes matédic- ^ lions : tant de personnes étaient en larmes dans « Paris * que cela pouvait se comparer à la désolaet lion de l'Égypte* Beaucoup de gens des meilleures »t familles, contraints à partir de force , firent leur « testament, donnèrent leurs biens aux églises , et « demandèrent qu’au moment où la fiancée entre- « rait en Espagne , on ouvrît ccs testaments , « comme si déjà eux-mêmes eussent été mis en » terrent)... »

« Le roi Gonthrainn ayant obtenu , comme ses «.Jrères, une partie du royaume, destitua Agricola « de la dignité de palriee, et la donna à Celsus, « homme d’une grande taille, fort des épaules, « robuste des bras, haut en paroles, prompt a * répondre, habile dans la pratique des lois. Cet « homme fut dès lors saisi d’une si grande avidité h de s’enrichir , que souvent il enlevait les biens il des églises pour les réunir à son domaine. On « raconte qu’un jour , entendant lire, dans l%Iis£, « cette leçon du prophète Isa7e , dans laquelle il dit : il Malheur à ceux qui joignent maison à maison, et ajoutent champ a champ jusqu’à ce que la terre ii leur manque! il cria: C'est bien insolent de n chanter ici, malheur à moi et à mes fils {£).,. »

« Ëonius, qui avait le surnom de Muni moins,

(1) Grqjorïî TuioneniU ïltslûr. Fraucorum , lib. Vf s cap. XLV ; apud script, rerum frsncic,, t. II, p. 200.

(S) Ibul., lih. IV,cap. XX IV; apud script, rerum francic., L U, p, 314, tâb anuo 564.

(3) A4 renovantJam adionem,.. Des modèles dit protocole usité pour les brevets du due , de comte et de patrite, sous les rois do la première racé, $e trouvent parmi les formules connues sou s îe Dom de Formules de Markulf. Yoycx le Recueil île* historien! delà France et des l»juiC3,L.lV,p.47h

« reçut le patricial élu rot Gonlhramn : je crois « qu’il sera hou de dire ici quelque chose sur « F origine de sa fortune». Il naquit dans la ville ■t d'Auxerre , et son père était Pé&ntus. Ce Péonius u gouvernait la ville en qualité de comte. Voulant h faire renouveler le brevet de son office , il envoya it au roi son fils avec des présents (3). Celui-ci donna « Forgent en son propre nom , brigua le comté , et « supplanta son père qu’il avait mission de servir, is C’est de là que , s'élevant par degrés, il pan inlàla « plus haute des dignités (4)... i»

*s La dixième année du règne de Theodcrik , à i! l'instigation de Brunchilde, et par l'ordre de « Theoderik, ï’roladhis fut créé Majeur ( maire ) de ii la maison royale. Il était d'une extrême finesse ci « dTune grande habileté ; mais il exerça contre beauu coup de gens de cruelles iniquités; accordant ü trop aux droits du fisc , et s'efforçant, par toutes « sortes d'artifices, de le remplir et de s’enrichir n lui-même du bien d'autrui. Tout ce qu’il voyait t< d’hommes de naissance noble, il travaillait à les n abaisser, afin qu’il ne se trouvât personne capable « de s'emparer de la place qu’il occupait (a)... .»

Je pourrais multiplier les citations de détail; j’aime mieux prendre un long morceau d’histoire , qui se présente à peu près tout fait , et dans lequel figureront successivement un noble Gaulois mtriguaut pour le service des Barbares , des fils de grande famille vendus comme esclaves, et tout un pays dévasté par des exécutions militaires.

Caïus Sollms Apollmaris Sidonins 3 sénateur arvernien, gendre de l’empereur Àvitus et le plus grand écrivain de son temps , fut , en Gaule , le dernier représentant du patriotisme romain, Lorsqu'il l’année 475 l’Auvergne cul été cédée aux Golhs par l'empereur Julius Nepos, Sidonius fut- exilé du pays; et tant qu’il vécut , il conserva un profond dégoïH pour le gouvernement des Barbares. Son fils, du même nom que lui, s’accommoda mieux aux circonstances : il s'attacha aux Visigoths , et en 1507 combattit pour eux contre les Franks, à la fameuse journée de Vouglé (b). Les Franks, vainqueurs, occupèrent bientOL l'Auvergne , et alors Areadius, pelit-fils de Sulonius Apoïlînam , mettant dans un égal oubli la patrie gothique et la patrie romaine, ue songea qu’à profiter de son nom, de son habileté, cl des biens qui lui restaient, pour faire une grande

(4) Gregorii Turonem , Hiator, Franeorum , fil). IV t cap. XLII i apud script, rerum franc! c. ,t. 11, psg. 224. atib anuo 571.

(ïï) Frcdegarlj cbronicon, cap. XXVII ; apiui script» rer. fraude., t. Il , p. 422, aub anno ÜOo.

(G) Maximum ibl mue Atmnûnim populus , qui ciuu Apotliuare vénérai , cl pïimi qui eratH ex scuaiuribun cun* titorunt. (Grcgorii Turoo. Hisior. Franconim , lib* II , rap» XXXVII; a pu J jçripL rerum Iraudc», t. 11. p. 103.)

LETTRE Y JL

fortune sous le patronage îles nouveaux maîtres. Chlodowig lflr venait de mourir, et , dans le partage de ses complûtes enffté ses quatre fils, FAuvergne était échue à Theoderik, roi des Franks orientaux, qui Favait conquise en personne J I paraît qucl’hëritier du nom des Apollinaire# réussit mal auprès de ce roi et fut mieux accueilli de son frère ilildebert, qui, maître de tout le Berry, ambitionnait la possession de FAu vergue*

Arcadius rFeuipas de peine à flatter les espérances du roi Barbare, à lu i persuader que les habitants de FArvermele désiraient vivement pour seigneur, au lieu de son frère Theoderik. Peut-être y avait -il au fond de cela quelque chose de vrai ; au milieu des souffrances dont le gouvernement de la conquête accablait les indigènes, Pïdce de changer de maître pouvait s’otfrir à leur esprit comme une perspective de soulagement. Quoi qu’il en soit, eu Fan née tî3Ü, lorsque le roi Theoderik était occupé au delà du Rhin, dans une guerre contre les Thuringieus, le bruit de sa mort , répandu en Auvergne, y fut reçu avec une grande joie. Arcadius sc hâta d’envoyer à Paris, résidence du roi Ilildebert, des messagers qui Finv itèrent à venir prendre possession du pays* llib debert assembla son armée et partit aussitôt. Il arriva au pied de la hauteur sur laquelle était bâtie la cité des Arvernes, aujourd'hui Clermont, par un temps débrouillard très-épais; en montant la colline, le roi disait d'un tou de contentement : « Je voudrais «t bien reconnaître par mes yeux cette Limagoe « d’Auvergne que Fon dit si agréable*»» Mais il avait beau regarder, il ne pouvait rien découvrir an delà de quelques centaines de pas (1).

Parvenu au pied des murs de la ville, liildebcrt, contre son attente et malgré les promesses d1 2 Area dkis, trouva les portes fermées; U paraît que les habitants avaient craint de se compromettre, si la mort de Theoderik était un faux bruit , ou qu’ils cherchaient dans tous les 4cas à se délivrer de 3a présence des Franks. Le roi fut obligé d’arrêter ses troupes, et de camper jusqu’à la nuit, ne sachant s’il devait forcer le passage ou retourner sur ses pas. Son ami le lira d’incertitude en brisant, avec l’aide de ses clients , la serrure d'une des portes de la ville par laquelle les Frauks entrèrent (2). La capitale prise, le reste du pays ne tarda pas à se soumettre nu roi Hildebcrt, mais de celte soumission vague dont se contentaient les rois de la première race et qui consistait à promettre fidélité et à livrer quelques otages*

(1) Grcgorii Tnron. Kist, Frsnctirum , Ub. lit, cap. IX apuil script. reniai tranric., I. Il, p. 10 L

(2) ïnrisA Arcadius scrà unitis porto? , eum civitati mliomïsiù (Ibid,}

Pendant que ces arrangements se frisaient, Fon apprit que Theoderik était revenu vainqueur de la guerre contre les Thuringiens. A cette nouvelle, llîïdebert, commes’il eût craint d’ètre pris sur le fait ou de voir scs possessions attaquées , partit eu grande hâte et se rendit à Paris, laissant une faible garnison dans la capitale de l'Auvergne . Deux ans se passèrent, durant lesquels le roi des Frauks orientaux ne fil aucune tentative pour reprendre les villes qui avaient cessé de le reconnaître pour seigneur* Le pays était nominalement soumis au roi Hildebcrt, mais gouverné sous son nom par des indigènes, par la faction iFAreadius. qui jouit probablement alors des honneurs dont l'acquisition était le but de ses intrigues* Mais Forage qu’il avait imprudemment amassé sur son pays ne tarda pas à éclater ; et cet orage fut terrible*

Le royaume des B«r gond es, rendu tributaire par Chlodowig, avait continué, après sa mort, d’exciter l'ambition des rois frauks. Lue première expédition, entreprise eu üi25 , par les rois Ilildebert , Chlodomil* et Cbloler, fuL d’abord heureuse : mais bientôt les Burgondes reprirent l'avantage ; Cblodomir fut tué dans un combat, et les Frauks évacuèrent le pays. Neuf ans après celte défaite, en l'année , l'ambition des rois se réveilla , excitée , à ce qu’il parait, par la haine nationale des Franks contre les conquérants des bords du Rhône. Une seconde invasion fut résolue entre Cbloler et Ilildebert : ils firent inviter leur frère Theoderik à se joindre à eux, lui promettant de tout partager en commun. Dans son message, Le roi Ilildebert ne disait rien de FoecupaÜon de FAuvergne ; Theoderik n’m parla pas non pïus , et s’excusa simplement île prendre part à la guerre entreprise par scs deux frères, ne laissant rien voir de son mécontentement, ni de ses projets. Les deux rois partirent ; et , dès que la nouvelle de leur entrée sur le territoire des Rurg ondes fut connue des Franks orientaux , ils commencèrent à murmurer eonLre leur roi , de ce qu’il les privait des immenses profiLs que promettait cette guerre. Ils se rassemblèrent en tumulte autour de la demeure royale, et dirent à Theoderik : « Si lu « ne veux pas aller en Burgondie avec les frères , k nous te quittons et les suivons au lieu de Loi (3),n

Le roi sachant que la cause de la révolta était le regret de n’avoir point part an butin qui allait se faire, ne s’en émut pas, eL dit aux Franks ; « Suivez- « moi vers la elle des Âr ventes , et je vous ferai » entrer dans un pays où vous prendrez de For et

(3j a Si cttm rétribua luis inüurguodîam ire dus pus cri s, et lu rclinquimus, tt illos salins | e e j pncoplamus. 3> (Greg. T mon, Hsst. Franc. # lib. lit , cap, \ï j apml script, rerum Franck., t. IL p, 191 ♦)

it de Tardent autant que vous en pourrez désirer* t< où vous enlèverez des troupeaux , des esclaves , h des vêtements en abondance : seule tuent ne suivez « pas ceux-là (1), i» Celle proposition eut un plein succès , et les Franks promirent de Faire en tout point la volonté du roi Thëoderik. Pour mieux s'assurer de leur Foi * il leur répéta encore qu'il serait permis à chacun d'emporter avec lui tout ce qu'il pourrait* et de faire esclave qui il voudrait parmi les gens du pays. L'armée* tonte joyeuse , courut aux armes; et, pendant que les Franks occidentaux passaient ta Satine , les Franks orientaux partirent de^ Metz, résidence de leur roi, pour Je long voyage qui devait les conduire en Auvergne.

Des que les soldats du roiThcoderik eurent mis le pied sur les riches plaines de la Basse- Au vergue, ils commencèrent à ravager et à détruire * sans épargner ni les églises, nî les autres lieux saints (2). Les arbres à fruits étaient coupes et les maisons dépouillées de Fond en comble. Ceux des habitants que leur âge et leur force rendaient propres à titre vendus comme esclaves* attachés deux à deux par le cou 3 suivaient à pied les charioLs de bagages* où leurs meubles étaient amoncelés. Les Franks mirent le siège devant Clermont * dont la population, voyant du haut de ses murs le pillage et l'incendie des campagnes, résista aussi longtemps qu’elle pût. J/évêque de la ville* Quintîanus. partageait les Fatigues eL soutenait le courage des citoyens* « Fendant « toute la durée du siège, dit un ancien auteur, ou h le vit de nuit faire le tour des murailles, chantant * îles psaumes et implorant par le jeûne et les « veilles raide et la protection du Seigneur (S), »

Malgré leurs prières et leurs efforts, les habitants de Clermont ne purent tenir longtemps contre une armée nombreuse et animée par la soif du pillage : la ville fut prise et saccagée. Le roi dans sa colère voulait en raser les murailles ; maïs les hommes qu'il chargea de l'exécution de cet ordre furent arrêtés par des terreurs religieuses, seule garantie qu'eussent les indigènes de la Gaule contre la furie des Barbares, Sur les remparts de Clermont s'élevaient de distance en distance un grand nombre d 'églises et de chapelles qu'il était impossible d’épargner en

(i) %t Ail Arvci noB , inqirti, me «qui mini , et ego vos init iluc-am in lialriam . ulfl aurum et argentum aceipïaüa ,

» quantum vestra potost deslderare cupidïtafi , de qui u pecora, de quà mancipia , de qui vcatlmenta in abundantidam absumalisj lanliim hos ne sequamini, » (Greg. Tu* rou,,p* 101.)

(B) Arvernia i ogresses , monasteria et ccdesias solo tenus, ut jam praatïbavimua, coæquans..,(Ex vitâ S. Aualremoult 3 Arvernomm epheopi , apud script, icrum francic, , t, NI* p. 407.)

(S} En vit! S. Ouintiant s episcopi arvt-r menait, anctore Gregorio Turoneott , în Vilis Pairum , cap. IV ;

démolïssaut les murs, La vue de ces édifices effraya les chefs des Franks, qui reculèrent devant un sacrilège commis de sang-froid et sans profit. Vm d'eux, nommé Hilpiug* vint dire à Theoderik :

« Écoute, glorieux roi, les conseils de ma petitesse: ' « les murailles de celle ville sont très-fortes , elles « sont flanquées de redoutables défenses; je veux u parler des basiliques des saints qui en garnissent « le pourtour ; et en outre l'évêque de ce lieu passe ■ t pour grand devant le Seigneur. N'exécute pas « cc que lu médites : ne détruis pas la ville et ne h maltraite pas l'évêque (4). La nuit suivante, le j roi eut dans son sommeil une attaque de somnambulisme, îi se leva de son lit, et, courant sans savoir où, fut arrêté par ses gardes, qui l'exhortèrent à se munir du signe de la croix. 11 ne fallut pas moins que cet accident pour le disposer à la clémence : il I épargna la ville et interdit même le pillage dans un rayon de huit mille pas ; mais lorsque celte défense fut prononcée, il ne restait plus rien à piller.

Maître de la capitale de l' Ar vernie , Theoderik attaqua Tun après l'autre tous les lieux fortifiés , où les gens du pays s'étaient renfermés avec ce qu’ils avaient de plus précieux, IL brûla le château de T i- ! gernum, aujourd'hui Ttern, où se trouvait une église construite en buis, qui fut consumée par l'incendie (ii).À Lo vola utr u m (V olorr e), où les Franks entrèrent par la trahison d'un esclave, ils mirent en pièces au pied de Faute! un prêtre nommé IVo- | cutus (6). La ville de Brivate (Brtoudc) fut saccagée, i et la basilique de Saint- Julien dévastée, malgré phi- i sieurs miracles, dont le bruit détermina Theoderik à faire rendre une partie du butin et à punir quelques-uns des soldats qui avaient violé le sanctuaire, t À Iciodorum (Issoire) , un monastère célèbre fut j réduit en solitude, selon l'expression des contemporains (7). Le château de MëroÜacum (Merltac) résista longtemps : c'était un lieu naturellement fort, | entouré de rochers à pic, et renfermant dans ses j murs plusieurs sources dont Beau s’échappait co i ruisseau par l'une des portes* Les Franks désespé' raient de prendre cette place, lorsque le hasardât tomber entre leurs mains cinquante hommes de la garnison, qui étaient sortis pour fourrager. Us les

apud acriptorcs reram fraaticaràm , tome tu , page 408.

(4) Es vilâ S. Quiüliaai, ut «upià.

(5) Ex Gregom TmoncosU Gloria martyrum , libJ; apud script, rerum fraude,, L JJ, p, 4G5.

(0; IToeulus presfoyter, irruptb tovoïautreosts castrima* iis, ali mgmlhpLilmâ liostibus anlc ipsum ecdcstæ aHai^ gladiomm icUbus in frtisU discerpLua est. ( Ex vil J S. Qulntiaoi , ut suprà. — Gregorfi Turou, ÜbL, traire..

Lib. Jtl, cap, LL)

(7) leiodureuse ailiil cœnobium , et oum pmfiuâ gloifJ spoliavu , et ad solitudiuein mkgit. {Ex ActU S, AufiUcnw iiii, ut suprà,)

LETTRE VIII

amenèrent aux pieds des remparts , les mains liées derrière le dos. et tirent signe qtftm les mettra il à mort sur l’heure si te château n’était rendu. La pitié pour des compatriotes et des parents détermina les défenseurs de Merliac à ouvrir leurs portes et à payer rançon (1).

C’est avec des paroles touchantes que les historiens de l’époque décrivent la désolation de l'Auvergne : * Tout ce qu’il y avait d’hommes illustres « par leur rang ou leurs richesses se trouvaient a réduits ou pain de i’aumdnc, obligés d’aller hors « du pays mendier ou vivre de salaire. Rien ne fut « laisse aux habitants , si ce n’est la terre que tes « Barbares ne pouvaient emporter (2). » Apres la réduction de toutes les places for Les* et la distribution du butin, de longues files de chariots eî de prisonniers escortées par les soldats frauks , prirent ta route du Nord* Des gens de tout état , clercs et laïques, étaient ainsi emmenés à la suite des bagages ; et Ton remarqua î L surtoutun grand nombre d’enfants et de jeunes gens des deux sexes, que les Frauks mettaient à l’enchère dans tous les lieux ou ils passaient (3).

La plupart de ces captifs suivirent l'armée jusqu’aux bords de la Moselle et du Rhin. Beaucoup de prêtres et de clercs, emmenés comme les autres, furent repartis entre les églises de ce pays; car le roi , qui venait d’incendier les basiliques et les monastères de Y Auvergne, voulait que chez lui le service divin se fit de la manière la plus convenable. Parmi ces clercs déportés, se trouvait un nommé Gallus, d’une famille sénatoriale. 11 fut attaché de force à la chapelle royale, et convertit beaucoup de païens parmi les Frauks des bords du Rhin (4). Un autre fils de sénateur, nommé Fidolus , n’alla pas plus loin que la ville de Troyes ç£). Là, un saint abbé, nommé Àvenltn, averti, disent les légendaires, par une révélation d’en haut, et probablement touché de la figure et de la résignation du jeune esclave, paya aux Barbares tout ce qu’ils demandaient pour sa rançon et le prit dans son couvent. Ayant ainsi embrassé la vie monastique, Eidolus s’y distingua tellement qu’il fut mis au nombre des

[T) Grcgorii Turoncnsî» llist. Franc, , li b. Itl , cap. XUI ; apud script, rerum Fraocic,, t. Il, p, 102.

(2) Ex vltâ S, F] doit , apud script. rerum francîc. , t. Ht , p. 407. — Ut nèque minoribus natu , neqtte majorlbns, quidqùjhn proprii rclïrtimi ait , prœler terrain sol a ni qnnm barbon seenm ferre non poLerant. (Ex Chromco Yjroduncnsi ïïugonis, abhat. Flaviuiac ; apud «ript. rerum fraude, , lom. Ut. p. 557,

(Sj Pueros quoique atque ad oie scoutes venuaLiorls formas, sciliaquc vtiUïbtts puellaa exercilus adventitius. vînctîa ptat lerga manibns, sccum ducens per di versa loca pretio accepte dietrahcbaL (Ex vità 5. Fidoïi, ut snprà.)

(4j LVgi^j le vénère sous le nom de S. Gai. (YTiLa. S-GaUl,

sainLs (G). Ce sont des Vies de Saints qui ont fourni la plupart des détails qui pré cède ni. Les bornâtes qui tes composèrent, il y a treize siècles , dans le seul but d’exalter les vertus religieuses, ne se doutaient pas qu’un jour leurs pieuses légendes seraient les seuls documents capables de constater, aux yeux de fa science. Mal du momie romain, tourmenté et désolé par ses conquérants.

LETTRE VIO.

suit f. ue la raicBiumTE*

Mission d* Arcadius. — Aventure» d'Àttale. (533-554.!

Le petît-fils de Sidtpius Apollinaris n’avait pas attendu à Clermont l'arrivée du roi Theotlerik, Au bruit de la marche des Frauks, il avait quitté la ville en grande hâte et «fêlait réfugié à Bourges, sur les terres de son patron Hiidebert. Obligé, par crainte des habitants, à tenir sa fuite secrète, Arcadius partit seul, abandonnant à la merci des événements Pla- Cîdiua sa mère, et Alcyma, sœur de son père : toutes deux, après FüccupaÜon du pays, furent dépouillées de leurs biens et condamnées à l’exil (7). Depuis lors Arcadius devint l’agent de confiance de Hiidebert. Instrument passif des Volontés du roi barbare, il les exécutait sans discussion et sans scrupule, l/une de ses ambassades eut pour résultat un crime fameux clans notre histoire, mais dont le récit, vague et mal détaillé chez les écrivains modernes, a besoin, si Ton peut parler ainsi, d’être restitué d’après les textes; c’est le meurtre des enfants de Cldodomtr,

Depuis la mort de ce roi, qui avait péri dans une guerre contre les Burgondes, son héritage était demeuré vacant et paraissait réservé à ses trois fils. Théorie wald, Gonther et Chlodoald. La reine Chloihilde, leur aïeule, tes Faisait élever auprès d’elle, et attendait que l’tm d’entre eux parvint âTége d’homme pour le présenter aux Frank s du royaume de Chlodomir, cl le faire élever sur un boucher, suivant fa

cpiscopi , au clore Gregorio Tu ronéos] , lu Vins patiutn* cap. VI, apud script, rerum bande., t. 111, P* 40Ü.J

(5} Le titre de sénateur, d'abord rÉservê exclusivement â ceux des Gaulois qui avaient entrée au sénat de Rome , était devenu dans l'usage un litre commun de noblesse » Les premiers de chaque ville , les chefs des grandes familles 5 surtout depuis la chute de l'empire, prenaient et recevaient le nom de sénateur. Le mot archonte a su ht on Grèce des Vicissitudes analogues: ras, en grec moderne, signifie

un noble j un grand propriétaire,

(6) Ex Vitâ S. Fidoii. uUuprà,

(7) Placidina ver h mater ejrs , et Alchima soror patri» ejus t comprchçosæ . apud Cndurcum urbem rebus ablalis

LETTRES SUR L’HISTOmE DE FRANCE,

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