‹ ŒuvresChapitre 43 sur 94 · LETT · texte numérisé non relu

LETT

voyageurs , qui mou raient tic faim , dirent à leur liûLe: *< Dieu nous pardonne , et saut' le respect dil « à son saint jour , il faut que nous mangions quelic que chose ; car voici le quatrième jour que nous « n'avons touché ni pain ni viande* » Le prêtre» faisant cacher les deux jeunes gens , leur donna du pain et du vin , el sortit pour aller à matines. Le maître des fugitifs était arrivé avant eux à Reims : îl y cherchait des informations et donnait partout le signalement cl les noms doses deux esclaves. On lui dit que le prêtre Paul était un ancien ami de l'évêque de La ogres ; et T afin de voir s'il ne pouvait pas tirer de lui quelques renseignements, il se rendît de grand matin à son église* Mais il eut beau questionner* malgré la sévérité des lois portées contre les receleurs d'esclaves, le prêtre tut imper* turbabte (1). Léon et A Uale passèrent deux jours dans sa maison* Ensuite , en meilleur équipage qu’à leur arrivée , ils prirent Ja route de Laugres* L evèque , en les revoyant » éprouva une grande joie , et selon l'expression de l'historien auquel nous devons ce récit, pleura sur le cou de son neveu (2).

L'esclave , qui, à force dïâércsse, de persévérance et de courage, était parvenu a délivrer sou jeune maître, reçut en récompense la liberté dans les formes prescrites par la loi romaine, il fut conduit eu cérémonie à l'église ; et là, toutes les portes étant ouvertes en signe du droit que devait avoir l affranchi d aller partout où il voudrait, l'évêque Grégoire déclara devant l'archidiacre, gardien des rôles d'affranchissement, qu'eu égard aux bons services de son serviteur Léon, il lui plaisait de le rendre libie et de le faire citoyen romain* L archidiacre dressa l’acte de manumission, suivant le protocole usité , avec les danses suivantes : « Que ce qui a été fait k sdon la loi romaine soit à jamais irrévocable* Aux « termes de la constitution de l'empereur Constat iï tin, de bonne mémoire, cl de la loi dans laquelle ie il est dit que quiconque sera affranchi dans l'Église n sous les yeux des évêques, des prêtres ou des » diacres , appartiendra dès lors à la cité romaine « et sera protégé par l'Église, dès ce jour le nommé h Léon sera membre de la cité \ il ira partout où il u voudra et du côté qu il lui plaira daller, comme « s'il était né et procréé de parents libres* Dès ce u jour, U est exempt de toute sujétion de servitude* u de tout devoir d’alïïunelii, de tout lien de pal rote nage ) il est el demeurera libre, dune liberté « pleine et entière, et ne cessera en aucun temps « d'appartenir au corps des citoyens romains (5). »

! /évêque donna au nouveau citoyen des terres, sans

(1) SeeiihJî est fcu-hnrus, mqulreus pueros; «d îoîusu» ■i jii‘csbytefo regi'fîssus csl* [Gît! pur - Puron., p. l OïLj

y-2) Qivisus ctulem pontife* ax y\$\* pucHs , flevit super coitum Allait, nepotli sm. (JhitL)

B IX. m

la possession desquelles ce titre n'eût été qu un vain nom* L'affranchi , ainsi élevé au rang de ceux que les lois barbares désignaient par le nom d c Romains possesseurs f vécuL libre avec sa famille, de cette liberté dont une famille gauloise pouvait jouir sous le régime de la conquête et dans le voisinage des Franks (4)*

LETTRE IX

Sur la véritable époque de Fui abîî cément de U monarchie.

L'un des mots répétés le plus souvent et avec le plus d'emphase, dans les écrits et les discours politiques, c'est que la monarchie française avait , en 1 789, quatorze siècles d'existence. Voilà encore une de ces formules qui* avec un air de vérité, faussent de tout point notre histoire. Si l’on vent simplement dire que la série des rois de France, jointe à celle des rois des Franks, depuis rétablissement de ces derniers en Gaule, remonte à près de quatorze siècles en arrière de nous, rien de plus vrai ; mais si, confondant les époques de ees.dilférents règnes, on reporte de siècle en siècle jusqu au sixième tout ce que ridée de monarchie renfermait pour nous vers 1789, on se trompe grossièrement. Il faut se garantir du prestige qu'exerce, par la vue du présent, non-seulement le mot de France, mais encore celui de royauté. Il faut que l'imagination dépouille tes anciens rois des attributs de puissance dont se sont entourés leurs successeurs \ et quand on écrit, comme l'abbé Dubos, sur rétablissement de là monarchie française , ne pas laisser croire qu il s agit dTm gouvernement semblable à celui qui portait ce nom au dix-septième et au dix-buitièiiic siècles*

Nos historiens ont coutume de distinguer trois périodes principales dans la longue duree qu ils accordent à l'existence de la nation française. D'abord ils posent la monarchie , qui , étendue , selon eux , jusqu'aux limites de la France actuelle, est dissoute, vers le dixième siècle, par la révolte des gouverneurs de provinces , quTiU appellent grands feudalaires; ensuite ils montrent la féodalité produite par cette révolte que le temps a légitimée ; enfin ils présentent la monarchie renaissant, comme ils le disent, repre* liant tous scs anciens droits, el devenant aussi abso* lue qu'au premier jour de son établissement. Le

(3) Namitfi formula XVI , apud acrU'l* rmtm fi-aaoic., t. IV, |>. 521.

(4; Gregnriï Turonewi» » hisloria Francomiit , clc.»

\K WX y

LETTRES SUR J/HISTOIRE DE FRANGE

polit nombre de faits épars dans les Lettres précédentes suffît pour renverser l'absurde hypothèse q u î attribue à Cldodovvig, ou même à Karle-le-Giand, la royauté tic Louis XIV ; et quant a la féodalité, foin qu'elle soit venue morceler un empire em brassant régulièrement toute la Gaule, c'est le système féodal quia fourni le principe sur lequel s’est établie l'unité tie territoire, élément essentiel de la monarchie dans lr sens moderne de ce mot*

Il est certain que ni la conquête des Frank», ni même cette seconde conquête , opérée sous une couleur politique par les fondateurs de la dynastie Carolingienne fl), ne purent opérer, entre les différentes parties de la Gaule, surtout entré le nord et te midi, une véritable réunion* Elles n’eurent d'autre effet que celui de rapprocher, malgré elles, des populations étrangères Tune à l'autre, et qui bientôt se séparèrent violemment* Avant le douzième siècle , les rois établis au nord de la Loire ne^ parvinrent jamais a faire reconnaître* seulement pour cinquante années, leur autorité au sud de ce Heuve(2}* Ainsi, quand liicn même on supposerait que , dès la première invasion des Frank», nue monarchie à la façon moderne s'établit dans la partie de la Gaule où ils fixèrent leur habitation * ce serait encore une chose absurde que d’ étendre celte monarchie a tous les pays qu'elle embrassa dans les siècles postérieurs, cl à la suite d’une nouvelle conquête, plus lente et pins durable que les autres*

Cette conquête, à laquelle on pourrait donner le nom d'administrative, s’effectua dans Tintervaîle du douzième siècle au dix-septième, époque où elle parut accomplie, on il n'y eut plus, dans toute retendue de la Gaule, qu'un roi et des magistrats révocables ii sa volonté. Au temps des rois frâoks de la race de Clovis on de celle de Charlemagne , lorsque ces rois envoyaient des gouverneurs de leur nation dans les provinces, surtout dans les provinces méridionales, il n'était pas rare de voir ces chefs étrangers aider , contre leur propre gouvernement. la rébellion des indigènes* La présence d'un intérêt national, toujours hostile envers Tau torité qu'ils avaient juré de servir, excitait leur ambition, et quelquefois exerçait sur eux un entrainement irrésistible* ils entraient dans le parti des serfs romains contre la noble race des Frank», Edü Francono iïudt , comme elle se qualifiait dans sa langue; et, devenant chefs de ce parti, ils lui prêtaient l'autorité de leur nom ci de leur expérience militaire. Ces révoltes, qui offraient le double caractère d'une insurrection nationale et d’une trahison

Çî) Le mot de CüNovingien , inventé pour plus de conformité avec celui rfe Mérovingien , est nn hnrbariame absurde qu'on doit faire tifgfi ara lire*

2] Dam le ondéate *3èc1è , Pabhé d’an nsotiastère fron¬

de vassaux, se terminèrent, après bien des fluctuations, par le complet affranchissement de la Gaulé méridionale. De là naquit cette foule d'Etats indépendants qu'on vit s'élever, dans l'intervalle du neuvième au onzième siècle, entre ïa Loire, les Pyrénées, les Alpes et les deux mers.

Mais, Lorsque ces petits États se formèrent du démembrement de la conquête franke, une opinion contraire à la plénitude et à h* durée de leur indépendance, celle du vassclage territorial, régnait d'on bout â l'autre de la Gaule. Pille des anciennes moeurs germaniques appliquées à un état nouveau , à la possession , par droit de conquête * d'une immense quantité do domaines, de villages, de villes entières, celte opinion avait, par une fiction bizarre, tra nsporté à la terre elle-même toutes les obligations du guerrier qui Lavait reçue en partage. Les terres étaient en quelque sorte, suivant la condition de leur possesseur primitif, vassales, cl sujettes les unes des autres. Ce système, étendu aux provinces régies souverainement, comme aux simples domaines privés, établissait, entre toutes les parLies du territoire* mi lien d'une nature indécise, il est vrai, mais capable d'acquérir une grande force, quand la prëp o n d éran c e pol itiq u « vient! ra i t s'aj o u le r po 1 1 r un suzerain à la suprématie féodale. Or, dans la hiérarchie des souveraineté», celle qui avait le litre de royaume, quelque faible qu'elle fût, devait prendre 1 rang a vaut toutes les autres, et se trouvait la mieux ! placée pour faire valoir, dans la suite, à leur dé triment, un droit effectif de supérior ité. Telle fut la source de la fortune des petits souverains de l’iledc-Francc, que nous appelons rois de la troisième race. L'opinion qui, au temps de leur plus grande faiblesse, les faisait regarder comme supérieurs â leurs puissants voisins, les ducs et les comtes de Bretagne, «'Aquitaine, du Provence, de bourgogne, conduisait également à l'idée d'une subordination universelle de tous les royaumes à l’empire d'Allemagne, comme décoré d'mt titre anciennement supérieur au liire de roi. Cette idée, il est vrai* ne fut point réalisée politiquement par les empereurs; mais les rois de France s'en prévalurent avec succès; pour eux, le» prétentions de suzeraineté préparèrent les voies à la conquête , favorisées qu'elles étaient d'ailleurs par tous les avantages d’une position centrale et par le caractère belliqueux des habïîaiRs du nord de la Gaule.

C'est ainsi que lé royaume de France, considéré comme supérieur aux autres États gaulois, comme seul régi en toute puissance et en pleine liberté,

çnis , voyageant dans le comté de Torlon$e , disait en ptais.i niant : u Maintenant je stua aussi puisant que mon o fléijfnetir le roi de France ; car personne ici ne fait plus de

p cas de «es ordres que des miens, n

LETTRE IX

devint le centre d'un système politique embrassant toutes les fractions de l’ancien ne Gaule, Les conquêtes réitérées de la nation franke n'avaient pu opérer, à l'égard dé ces fractions diverses, qu’on rapprochement passager ; elles furent ralliées alors d’une manière uniforme et stable. La terre romaine s’unit à la terre franke par les liens de l'obligation féodale : les ducs ou comtes, d'abord indépendants, s'avouèrent successivement vassaux et ho mines- liges des successeurs des rois franka. Aussitôt quib se recon n u reu t a s t re. i n U d’une m a n i è rc gé m ra le , quoiqu’en termes vagues et mal définis, aux devoirs de la fëautêy de ce moment naquit le germe encore informe de la France moderne et de la monarchie française.

Le lien d'obligation personnelle entre le vassal et le seigneur, entre le duc ou le comte et le roi, fut d'abord considéré comme réciproque. Les rois avaient envers leurs hommes- liges des devoirs stricts ci déterminés* Mais peu a peu ils s’en affranchirent et exigèrent gratuitement la fidelité et la sujétion féodale. C’était de leur part une véritable usurpation: ils y réussirent cependant, parce que l’habitude du vasselage, enracinée de plus en plus, effaça par degrés L’ancien esprit d’indépendance locale, ou, pour mieux dire, nationale, qui durant cinq siècles avait maintenu les deux Gers méridionaux de la Gaule isolés de la domination franke. De cette rupture du contrat féodal résulta, dans tout son complément, b monarchie absolue*

Si Limité monarchique en France dérive de la féodalité, de ce même système provient la succession héréditaire par droit de primogéniture* C'est b féodalité qui, transformant toutes les existences en des modes de possession territoriale , tous les offices en des Le?iures, Introduisit d’une manière fixe, dans l’ordre politique, l'hérédité, règle naturelie des successions privées, h la place de l'élection, règle naturelle de la transmission des offices publics. Le chef suprême des anciens Fronks , Koning (en latin /fer) était un magistrat ; comme magistrat il était élu , quoique toujours dans b même fa mille. Les chefs inférieurs, UeriZoghe , Gravm, B&khen-Bnrgh (!) ( en latin, Duces t l'umÜPSy Jmliccs) étaient aussi élus. Mais quand b féodalité fut complète, quanti ce ne furent plus les hommes qui régirent les hommes, mais les terres qui régirent les terres, et par celles-ci les hommes eux-mêmes , chaque terre exerçant toujours scs droits par son représentant légitime, c'esL- à-dire

(J) HeeKZogiæKs^m^ proprement conducteur oPttrw lèéj iln tooi lient, armée, v\ du verbe Ziefwn, conduire. Grave, Graf , Gheref , expriment , d,in§ tous les rlialeclDS tfernu niques, Pau lot lié d’un magistrat seconda ire. Rakhen- /J ui'ffhe sigoilte gens importants tri noUibfvs : la tom*

par le successeur légitime de son propriétaire ontérieur, il n9y eut plus rien d'électif. Un domaine fit le roi, comme un autre faisait le duc , le comte, ïe vicomte ; et ainsi, fris de comte fut comte, fils de duc fut duc, fils de roi fut roi.

Et ce titre de roi, dont ta signification actuelle est tellement fixe, tellement absolue, il est, dans le sens que nous lui donnons, entièrement étranger a b langue comme aux mœurs des Fnmks et des anciens peuples germaniques* Roi } dans le dialecte usité' par les conquérants du nord de la Gaule, se disait Konmgf mot qui subsiste encore intact dans l'idiome des Pays-Bas* Il n’est pas sans importance historique de savoir ce que signifie proprement ce mot, s’il a plusieurs sens, et quelle en est l’étendue, non pas selon les dictionnaires actuels de b langue hollandaise. mais selon la force de l'ancien langage.

Outre quelques fragments de poésie nationale, il nous reste, dans l'idiome franeo-ludesque, plusieurs versions et imitations des Écritures, où ce mot est souvent employé* En rapprochant dans ces traductions le mot Konîng du mol que Ere riva m germanique a voulu lui faire rendre , nous pourrons facilement démêler quelles idées les Ftaiiks euxmêmes attachaient nu titre dont ils décoraient leurs chefs* D’abord, â Lun des chapitrés de î’Evaugîle où il est question tTHérode, que le texte latin appelle Res Judæorum, les traducteurs le nomment ludeono Konmg; puis, dons d’autres endroits, au lieu du titre de Konfng, ils lui donnent celui de fferi-Zog, chef d’armée. Ces deux qu ali lien lions sont accordées indifféremment à lier ode, que le latin nomme toujours Rex. De là peut se conclure la synonymie primitive des deux mots franks Koning et fferi-Zog, synonymie précieuse, puisque le second de ces mots a un sens d’une clarté incontestable. De plus, quand le texte vient à parler de ce centurion célébré par la naïveté dé sa Foi, k version franke l’appelle de ce même titre de Koning qu’elle avait donné à Hérûdé (2). Koning renferme donc plus de sens que n’en renferme le mot Rtnv,

La pauvreté des débris de la littérature dcsFranks établis en Goule o -offre pas tic quoi multiplier beaueoup les exemples pris exactement dans le dialecte qui IcurVtail propre; mais le dialecte anglo-saxon, frère du leur, peut suppléer à ce défaut. Bans b langue saxonne, Kgning , le Koning des Frnnks, et Heretogh , le ïlenzog des Frank?, sont aussi des mots synonymes* Kgnîng , qui s'orthographie Cgning, est te titre que le roi Alfred, dans ses écrits,

mimanlé tes choUÎslaU pour faire Pofficeth juges et veiller â Perdre public,

(2) Vu ici |e passage : Elu Kôtihtg gieUcvt iz îu wm\ e’e&l- u-dire , ce latin, mot pour mot : Quidam cenhtrio rcsctvd hteerd. ;oifrul..lib. 11 )

LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

donne y la fois à César comme dictateur* à B ni tus comme général , à Antoine comme consul* C'est, chez lui, le Li tre commun de tout homme qui exerce, sous quelque Forme que ce sort, une autorité supérieure (1). Les mots latins iMpetator, l)u.v, Consul, P rwfectus , se rendent tous également par Ctjning t2), si, du saxon, nous passons maintenant au dialecte danois, nous retrouvons, avec une légère variation d'orthographe , le même mot employé dans les mêmes sens, En chef de pirates, en langue danoise, s'appelait, du mot Konong et d'un attire mot qui signifie la mer, Sie-Konong ; le conducteur d'une troupe de guerriers s’appelait llor-Konong; le chef d'une peuplade établie à demeure fixe s'appelait Fylkes-Kona&g (3), Si nous remontons plus haut vers le nord, sur les côtes de la Baltique et dans l'Islande, la langue de eeao outrées, plus brève que les autres dialectes teuLomqties, nous offri ra le mol de Kong?* ou kgngr, toujours employé dans le sens vague de Kom'ng et Kommg. Aujourd'hui même, en langue suédoise, un commandant de pêche est appelé Y ot-Kong* Un Français, traduisant ce mot littéralement, le rendrait par ceux tle roi des filets, et croirait qu'il y a là quelque peu d'emphase poétique ; cela se dit pourtant sans ligure et doit être pria à la lettre. L’expression n'est poétique que dans notre langue, à cause du sens magnifique et absolu du mot roi, qui ne peut plus re n d re ce ï u i de Kong .

Si Fou voulait porter dans le langage de Thistoirc la rigueur des nomenclatures scientifiques , on pourrait dire que le mot Iiot\ mot spécial et défini pour avoir appartenu , au moment où s’est fixée notre langue, à une autorité souveraine et absolue, est incapable de rendre le sens indéfiniment large de l'ancien titre germanique. En effet, ce titre était susceptible d'extension et de restriction ; on disait dans la langue des Saxons, et probablement aussi dans celle des Fr aides , Oùer Cynùuj , Under- Cyttmg, llalf-Cyningi ce qui voudrait dire liai en chef. Sous- Roi, Demi-Roi, si une pareille gradation pouvait s'accommoder a la force actuelle du mot français* Mais de meme qu'il n'y a qu'un soleil au monde, de même, selon notre langue, il n'y a qu'un roi dans l’État; et son existence, unique de sa nature, ne connaît point de degrés*

Cette idée moderne de la royauté, source de tous les pouvoirs sociaux, placée dans une sphère à part, n'étant jamais déléguée, et se perpétuant sans le

(1) Il se sert quelquefois* pour désigner plus précisément la dignité cous nia ire, du mot composé Gear-Cynhtg , qui , traduit liiiéraEemenl dans notre langue', voudrait dire, Roi pour Cannée.

['2- llickqll thésaurus irnguarum stpienlnonaliimi.

"i Ihre glas-fan nm Swo-Oothicnm*

concours même indirect de ia volonté publique, est une création lente du temps et des circonstances, Il a fallu que le moyen âge passât tout entier, pour qu’elle naquît de la fusion des moeurs hétérogènes, de la réunion de souverainetés distinctes, de la for ma Lion d’un grand peuple ayant des souvenirs communs, un même nom, nue même patrie. Si l'on veut assigner une époque fixe à rétablissement de la monarchie française, ce qui est fort difficile et peu nécessaire , car ïes classifications factices faussent 1 h i$L o i r e plutôt q if elles n e l 'éetà 1 re u t, il fa u t repor* ter cette époque, non en avanl . mais en arrière de la grande féodalité. La royauté regardée comme un droit personnel et non comme une fonction publb’ que. le roi propriétaire par-dessus tous les proprié-: fa ires, le roi tenant de Dieu seul, ces maximes foadamêütales de noire ancienne monarchie, dérivent toutes de l'ordre de choses qui modela il la condition de chique homme sur celle île son domaine, d sanctionnait Pas servi s sera eut de tous les domaines hors un seul. Une preuve que la royauté française, au quatorzième siècle, se croyait fille de ce système de hiérarchie territoriale, c’est que Paifliele (le h succession aux biens ruraux, dans 1a vieille loi iln Ffanks saliens, fut invoqué alors comme une outarde capable de vider les querelles de succession, De là vint le préjugé vulgaire que la loi saltqne avait exclu à perpétuité les femmes de P exercice du pou* voir royal. La loi des Franks excluait, il est vrai, les femmes rie la succession au d o ma in e paternel (4) ; mais cette loi n'assïmîhiiL aucune magistrature à b propriété d'une terre; die ne traitait, en aucuu article de la succession aux magistratures.

Ainsi , au moyen de la féodal i Lé qu'ils trouvèrent établie d’un bout à l'autre de là Gaule, les rois delà troisième race, enveloppant, comme dans un mtü réseau, leurs acquisitions territoriales, se garantirent de ces démembrements qui avaient ruiné, autrefois, l’œuvre de la force b ru la le dans les conquêtes du Chlodowig, et l’œuvre de la puissance éclairée dans celles de Karle le Grand. Ce prince, qui ne gagne rien à échanger son vrai nom germanique contre nom bizarre que nous lui donnons , d après les romans du moyen âge, croyait avoir assuré la durée de son empire à force de soins et d'habileté administrative ; mais cei empire, tout régulier qu'il paraissait, n’était que la domination militaire d’une race d'hommes sur d’autres races, étrangères d’origine , de mœurs et de langage. La ruine de l’édifice suivit

(4j De lenii saücâ , là trmlïercm tmlla porlio bæmiîEati* transi li aed lioc vîriEïs sems aeqtiirôt , hocesl , filii In îpri hærrdUale a»acedun.U ( Les salira, lit* L\!ï. ) J.a loi des Fraoks Kipewarc? ( Rqmarii ) , en beaucoup tîo points c&n- Tormo à colle des Frank s sa lie ns, remplace le* mots de M Mltca par ceux de hwredUm avktÜçti.

LETTRE JX,

de près la mort du fondateur, Alors tous les pays réunis de force a l'empire des Frauks , et sur lesquels , par suite de cette réunion , s’était étendu le nom de France > firent des efforts inouïs pour reconquérir l'indépendance politique et jusqu'à leurs anciens noms- De toutes les provinces gauloises, il n'y eut que celtes du midi qui réussirent dans cette grande entreprise; et, après les guerres d Insurrections qui- sous les fils de Charlemagne, succédèrent aux guerres de conquêtes , on vit l'Aquitaine et la Provence devenir des filais distincts; on vit même reparaître, dans les provinces du sud-est , Je vieux nom de Gaule , qui avait péri pour jamais au nord tîe la Loire, Les chefs du nouveau royaume d'Arles, qui s’étendait jusqu'au Jura et aux Alpes, prirent le litre de rois de la Gaule, par opposition aux rois de la France.

Le territoire dont ta population conserva le nom de française, avouant ainsi ou sa descendance des conquérants du cinquième siècle, ou sa sujétion à l’égard de leurs fils, ne s'étendait, au commencement du treizième siècle, que jusqu'à la Vienne et à l'Isère, La, se trouvaient les dernières limites de la suzeraineté des rois de France, ainsi que celles du dialecte roman qu'on parlait à leur cour depuis l'extinction entière de l'idiome iou tonique. Au sud de ces rivières. le pays s'appelait Aquitaine et Provence, et l’on y parlait le dialecte, plus sonore et plus accentué, où l'on disait oc et not au lieu de ouyei ne fini/. Les habitants de ce vasLc et riche territoire se glorifiaient de leur indépendance politique, et nourrissaient contre les Français , bien moins civilisés qu'eux, une antipathie qui rappelait celle des Ho mains cl des Fnmks, sons la première et la seconde races, ils les accusaient de mauvaise foi et d’ivrognerie, et trouvaient que leur langage , que cette belle langue française , comme nous disons aujourd'hui, ressemblait h l'aboiement des chiens (1), De leur côté, les descendants des Franks regardaient toujours avec un oeil de convoitise les grandes villes et lequel les campagnes du Midi. Leurs rois ne renonçaient point à la prétention de devenir maîtres de toute la Gaule comme l'avait été Knrle le Grand , et de planter la bannière aux fieu r s de lis sur le sommet des Pyrénées (2). La croisade , prèehëe par l'Église contre les hérétiques albigeois, fournît à ces rois l'occasion de s'immiscer dans les affaires du Midi : ils la saisirent avidement et surent la mettre à profit* Celle guerre, dont les suites politiques furent immenses, rattacha pour jamais au royaume de France les rivages de la Méditerranée* où Phi lippe- Auguste , s'embarquant pour la terre-

(1) Voyez le Choix de$ Poésies des Troubadours ( publié par M. Raynouard.

sainte, n'avait pu trouver un seul port qut le reçût en ami.

Mais, sans l'opinion delà suzeraineté royale et du vassclag© seigneurial, opinion qui donnait à la conquête un caractère moins âpre et une couleur moins tranchée , peut-être les acquisitions de Louis VIII et de ses successeurs dans le Midi eussent-ellfs été perdues, après un peu de temps, Peut-être aussi la civilisation de ces contrées , dernier reflet de la civilisation romaine, se fût-elle mieux conservée, au milieu de guerres inévitables, que sous une paix et des lois imposées d'une manière violente par des voisins moins éclairés- À l'époque des invasions germaniques, ht Gaule méridionale était le modèle de la prospérité et des lumières; rien, dans tout le monde romain , ne surpassait alors ses villes , ses monuments - son industrie* Cinq siècles après la conquête, celte patrie de la civilisation gauloise n'avait point encore entièrement perdu sa richesse et son goût pour les ails ; ses flottes croisaient dans tous les sens sur la Méditerranée et trafiquaient avec tes Orientaux, chez qui les Français d'outre-Loire ne savaient porter que le pillage. Les Gaulois méridionaux avaient créé un seconde langue romaine aussi polie et peut-être plus poétique que la première. Enfin , des opinions religieuses, plus hardies que celles des réforma leurs du seizième siècle, circulaient, avant le douzième, des Alpes à l'Océan. Mais le veut du Nord se leva sur ce pays, du moment que la Gaule entière fut réunie sous un même pouvoir et sous un régime commun. Les ténèbres qui enveloppaient la Gaule franke descendirent sur la Gaule romaine ; et ce Midi, qui , durant le moyen %e, était le pays de l'industrie cl de la raison , est maintenant en arrière de ceux ou régnait alors l'ignorance.

LETTRE X-

Sur les prétendus partages de la monarchie.

Nos historiens, en général assez louangeurs envers les rois des Franks, s'accordent cependant à leur faire un reproche, selon eux , extrêmement grave : c'est celui d’avoir manqué aux règles de la politique , en instituant plusieurs héritiers du royaume , eu partageant , comme on dit , une couronne , de sa nature indivisible. Quelques écrivains

(3} I n Pyrenæo figes lenlom monte.

fGtibteùnl ftrttonls. PhilippiéfoO

.m LETTRES SUR L'HISTOIRE UE FRANCE*

ont essayé je décharger de ce blâme la mémoire de Clovis et de Charlemagne : pour y parvenir, ils établissent que, malgré les apparences > la dignité royale demeurait sans partage ; que Faine des frères jouissait toujours de la prééminence sur les autres ; qu’en un mot, alors, comme depuis, il n’y avait qu'un seul roi de France* Une supposition aussi peu fondée n’était point nécessaire pour excuser les Clilodowig et les Karle de un voir point agi comme Louis XV. On pouvait, sans aucun danger pour fhonneur de ces rois d’un temps tout différent du mUre, avouer qu’ils avaient méconnu les maximes île notre politique.

Et d’abord, qu’y a-t-il de moins conforme à l’idée d’un roi selon nos mœurs, que ces enfants de Merowig , à la longue chevelure bien graissée, non point avec du beurre rance, comme celle des simples soldais germains, mais avec de l'huile parfumée (!)? Véritables chefs de nomades dans un pays civilisé , ils campaient ou se promenaient a travers les villes de la Gaule, pillant partout, sans autre idée que celle d’amasser beaucoup de richesses en monnaie, en joyaux et en meubles; d'avoir île beaux habits, de beaux chevaux, de belles femmes; et, enfin, ce qui procurait tout cela , des compagnons d'armes bien déterminés , gens de cœur et de ressource, comme s’expriment les anciennes chroniques (2). Par droit île conquête, et comme les premiers de la nation conquérante, ils s’étaient approprié, dans toutes les parties de la Gaule, un très -grand nombre de maisons et de terres qui formaient leur domaine patrimonial , leur al-od, comme on disait en langue franke (5). Les villes mêmes étaient regardées par eux comme des portions de cet al-ùd , comme matière de possession et d’héritage. Acquérir de nouvelles richesses, accroître le nombre de ces braves qui garantissaient à leur chef la possession de ses trésors, et lui en gagnaient de nouveaux , tel était Punique but de leur poïiLique. Toujours occupés d’intérêts matériels, ils n’exerçaient leur habileté qu’à reprendre ce qu’ils avaient aliéné , et à dépouiller leurs compagnons

(1) înfundens àcido comam fnityi m

(SiilouH ApoUtttari* camilna.)

(2) Virt far les , vtri villes , F ranci tttîliores. . , ( Grog. Turon, Hiît. passai, ) NbVï ulHUatcm imm quôd m valdé streauuB. (Ibid. , apud script, rerum fraude,, t. H, p. 1G8-)

Les mots utilü et itlïti/as paraissent èlrc ici des germanismes, el la traduction des mois nlt ou nul ci nutze t que les Frank* prenaient dans le sens rie brave et do propre à tout „ Le nom d'homme . Tsitkard , signifie utile et brave*

(3) Od fut ot , dans les anciennes langues leu ioniques, signifie richesse propriété i td-od veut dire littéralement foule propriété*

(4) l'ek ou Fe.ü? en langue franke, signifiait tonie espèce de propriété mobilière, comme les troupeaux et l'argon l, el

des Feh-oda (U , on soldes en terres , dont ils avaient payé d’anciens services, 11 n’y avait trêve pour eux à cette passion d’amasser et de jouir, que dans lea jours de maladie et aux approches de la mort. Alors les terreurs de la religion chrétienne se présenta km h leur esprit , redoublées par un souvenir confus des anciennes superstitions de leurs pères. Afin d’apaiser Dieu , ils le traitaient comme ils avaient voulu être traités eux-mêmes, eL donnaient a m églises leur vaisselle d’or, leurs tuniques de pourpre, leurs chevaux, les terres de leur fisc. Enfin , avant d’expirer, ils divisaient paternellement entre tous leurs fils Vaf-od qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres, et tout ce qu’ils y avaient ajouté (♦>), Ces fils vivaient et mouraient comme eux ; et à chèque génération se renouvelait une semblable distribution de meubles, de champs et de villes, sans qui y eut là- desson s antre chose que le soin du père (te famille occupé à concilier d’avance les intérêts cl les prétentions de ses fils.

Soit qu’on désapprouve ou non les partages que les rois frnoks, avant de mourir , faisaient mire leurs enfants, c’est doue a loit qu’on les regard* comme de véritables démembrements du corps social et de la puissance publique. Il est imposs'iMr de saisir en Gaule, aux sixième, septième et huitième siècles, rien de ce qui nous entendons par ces mots d’une langue loule moderne. Les partages de ce qu’on appelle la monarchie n’avaient point, dans le principe , le caractère d’actes politiques; eu caractère ne s’y est introduit qu’à la longue et ifldireclcmtmL t tomme les terres du domaine royal, distribuées sur toute la surface du pays conquis, se trouvaient en plus grand nombre dans les lieux ou les tribus frankes s’étaient établies de préférence, les fils des rois, quand ils avaient reçu leur part d’héritage, étaient, par le fiait , investis d’une prééminence naturelle sur les petits propriélairf* et les guerriers cantonnés au loin de leurs ilo* ma in es (6).

Ainsi, l'exercice du commandement était h conséquence, mais non l’objet du partage, qui nTavûU

par extension , le revenu - la solde militaire ; feh od dire li liera te ment propriété-solde* De J à viennent ]&s moS* latins feodttm cl feu du m , ainsi que notre mot de fief a donné malière à tant de dissertation* inutiles.

(B) Tam de a Iode parent nm quâm de compara lo* t Formulée voterez apud «cript. reniai franc ic., passera. )

(6) On a compté jusqu'à cent vingt -trois grandes lerr^ possédées par les rots do la seconde race, en Belgique frl ,îsr les bords du Rhin. M. Guizot , dans ses Essais sur l’flKioirc de France, donne des détails curieux sur la nature, là sourct cl Pétenrlüc dos domaines royaux [p. 123-157). Je cite avw plaisir cet ouvrage remarquable , qu'on regrette de vor joint comme un simple cwrimeniaîre à eritd de l’al'li1 2 3 4 ^ Mahîy.

LETTRE X

réellement lieu qu’à l'égard des propriétés personnelles, soit mobilières, soit immobilières . Rien ne le prouve mieux que le tirage ou sort qui avait souvent lieu entre les enfants des rois* Aujourd'hui encore, dans certains cas, on tire au sort les différentes portions d'un héritage ; jamais il n'est tombé dans l'esprit des hommes de diviser en lots l'administration sociale eL les dignités politiques* La conduite des Ris des rois franks vient à l’appui dû cette manière de voir* Ils semblaient attacher moins d'importance aux domaines territoriaux qu'à l’argent et aux meubles précieux . dont ils s'emparaient premièrement, et qu’ils se disputaient avec fureur, lis jugeaient qu’une ample distribution d'or et de bijoux aux capitaines et aux braves était, pour eux, le plus sûr moyen de devenir rois comme leur père, c'està-dire d'être reconnus par un nombre suffisant de soldats bien déterminés à soutenir le chef qu'ils auraient proclamé. Quelquefois, au moment même où le père venait de fermer les yeux, les fils, sans se conformer à scs dernières volontés, pillaient ses trésors, enlevaient la plus grosse part qu'ils pouvaient, et remportaient sur les domaines qui leur étaient échus , pour acquérir de nouveaux compagnons et s’assurer de la fidélité des anciens. Ce qui eut lieu après les funérailles de Çhlother, 1er du nom, en U61 , et à la mort de Dagobert , en G3*S , mérite dTêtre cité comme exemple* Voici les faits tels qu’ils sonL rapportés par deux historiens contemporains :

« Le roi Cblother étant à chasser dans la forêt de « Cuise, fut pris de la fièvre et transporté à Complète gfif. Là, cruellement tourmenté de la maladie , ü w disait souvent dans son langage ; n Wahl que h pensez- vous que soit ce roi du ciel qui fait mourir « ainsi de puissants rois (I )?» H rendit l'âme, plein " de tristesse* Ses quatre fila, Ilarîbert, Gonlhramii, " Hiiperik et SigheheH , le portèrent à Soissons « avec de grands honneurs, et l'ensevelirent dans « la basilique de Saint-Médard* Après les obsèques u de son père, Hiiperik s’empara des trésors gardés h au domaine de Brame ; et, s’adressant à ceux des u Franks qui pouvaient le plus, il les amena, à force « de présents , à sc ranger sous son cummandc- « ment (2). Aussitôt il se rendit à Paris, et s’empara ■t de cette ville : maïs il ne put la posséder Jong- « temps; car ses frères se réunirent pour i>n « chasser. Ensuite Us partagèrent régulièrement et « au sort les terres et les villes* Haribert obtint te

(t) Wall! quîd [ni Laits, quahsest il In rex cœlcitis qui sic tàm niagnos reges intorfïcU ? ( Greg* Turon* * apucl script* rmvm francic., t. U , p. âïï*} Wahl ou Whcjt dans tous tes dialecies germaniques, est une tnidamation dft douleur.

fS) Et ad Franco* utiliores peiiiL ipsosque munertbna mollîtes &ïbi fuMidit, (Grcg. Turtm*, ut suprà.)

« royaume de son onde Hildebûrt, et Paris pour « résidence ; Goulh ram n* le royaume de son oncle « Gblodomir, dont le siège était Orléans; Hiiperik « eut le royaume de son père, et Boissons fut sa « ville principale ; enfin Sighebert reçut pour sou « lot le royaume de son oncle Theoderik, cl Reims « devint sa résidence. Peu de temps après, Sighe- « berl étant allé en guerre contre les Huns qui faî- « salent des invasions dans la Gaule 3 llilperik profita « de son absence pour s'emparer de Reims et des « autres villes qui lui appartenaient; il s'ensuivît a entre eux une guerre civile. Revenu vainqueur « des ïluns, Sighebert s’empara de la ville de Bois- « sons, et ayant trouvé Tiieodebert, fils du roi Hïl- « perik , il le fit prisonnier ; puis il marcha contre « Hiiperik, lui livra bataille, fut victorieux, et rentra « en possession de ses villes*,, «

« Après la mort de Dagobert, Peppîn, majeur de n la maison royale, et les autres chefs des Fraùks « orientaux voulurent et prirent pour roi Sighebert, « l’aîné de scs fils . Le plus jeune, appelé Cldodiuvig, « devint roi des Fronks occidentaux, sous ta tutelle « de sa mère Nanthîlde, Sighebert ne tarda pas à <r envoyer des messagers demander à la reine Nanti fhildeet au roi Chlodowig la part qui lui revenait n des trésors de son père* Kumbert, évêque de a Cologne* Peppîn et quelques autres dûs principaux « chefs de VOs£erf se rendirent à Compïègne , où , ti par l'ordre de Chlodowig et d'après Ravis d'Ega , « majeur de sa maison , on apporta le trésor de tt Dagobert qui fut partagé également (3), On fit « transporter à Metz la part de Sighebert ; ou la lui ti présenta, et oti en dressa l'inventaire*** ji

Quelquefois ïï arrivait que , de leur vivant , les rois franks envoyaient leurs fi J s résider dans les parties du territoire où ils possédaient de grands domaines, soit pour en diriger l'exploitation, cl en percevoir les revenus, soit pour surveiller la conduite des propriétaires voisins, soit enfin pour consolider et étendre leurs établissements dans les pays où ils avaient fait des expéditions* Celte mission , plus domestique que politique , mais donnée quelquefois avec grand appareil, d'après îû consentement des chefs du territoire où le fils du roi devait s'établir, est toujours présentée par nos historiens comme une véritable association à la royauté* et un partage formel de l'État. C'est encore une illusion causée peut-être par l’abus que font les anciens chroniqueurs des formules politiques de la langue latine,

(S) Cunibertuft, * * cum altquibiis prîmai ilïus Alisier*,* (FrftdegarU chron*, a pu ri script* rer, francic,, L, 11, p. 445.1 Juste*' nu Os ter t en langue franke* signifie orient* Go mol est quelquefois latinisé par cmi* dVmfiVÆet Il est difficile de deviner quelle espèce de corruption de langage a donné naissance an dernier.

THIERRY

LETTRES SUR LUI fi'

D ans le fort J. il ne s’agi&sait, pour les fils, que d'être associes avant l’âge a la jouissance des biens palernds; mais cette transaction toute privée entraînait ordinairement des conséquences d’une autre nature. Le fils ? établi sur les domaines royaux dans telle ou telle grande province, se faisait connaître des propriétaires voisins , gagnait facilement leurs bonnes grâces, et devenait leur chef de préférence a tout autre, au moment ou la royauté était vacante : tous, selon Impression des eb i oniques, le désiraient d’un commun accord (1), Cela se faisait Manuellement, par Je simple cours des choses, et sans qu'il $e passât rien de ce qui aurait eu lieu, par exemple, après un partage politique de la monarchie de Louis XIV.

Quand les faits sont ainsi éclaircis, la question de savoir ai les partages étaient réglés par les rois franks, de leur propre autorité, ou si le consenlenient de rassemblée nationale était nécessaire, devient claire à son tour. Eu tant qu'il distribuait entre ses enfants ses trésors ou ses terres , le roi triivnil hesoin du consentement de personne : H ne faisait qu'un acte de propriétaire ou de père de famille. Hlais, pour faire accepter comme chef , par les guerriers, le fils auquel il avait donné scs biens, dans telle ou telle portion du territoire, il lui devenait indispensable d’obtenir le consentement de ceux-ci; et l'usage était de le demander. De là le mélange apparent de pouvoir absolu et de délibéralion libre qui se présente dans les chroniques.

On se trompe beaucoup, lorsque, attribuant au titre de roi une signification ou trop ancienne ou trop moderne , on s'imagine que la conquête des I- ranks créa pour toute la Gaule un centre d'adiniil ist ration uniforme. Même dans le temps ou les fils de Chïodowig assistaient a des jeux publics dans Fa m p b i théâtre d’Arles, et faisaient battre à Marseille de la monnaie d’or (S), leur gouvernement, à proprement parler, n’existait qu’au nord delà Loire, où habitaient les tribus frankes. Hors de ces limites, toute l'administration consistait dans une occupation militaire. Des bandes de soldats parcouraient le

'H Cùdh .omne§ ému unammi conspiraiionc appelassent.

( FrûUeg» chrome, , apud script, rerum fraude. , tom, LJ ,

(-) Cermanormn reges Massiliam acmarhima loca omtiia üblmuerunî. Jamque Ardatc tudîs drceiisibus présidée l et nmnmos cuit lui t ex aurt> gnlfico , non impera loris , m fieri solet, sect sua imprmos effigie. (Ex Procopii hisfcrïis, a pmi script, rer. fraude., t. II, p. 41.)

fX) Les fois des derniers empereurs accordaient aux évêques un pouvoir absolu sur les municipalités. Gcpouvoir. aeem de plus eu plus après la ruine de l'empire, dégénéra p res q u e pa r l ou L en se ï g ne u rie féoeîa ! e .

(4) Paris, Orléans, Soignons et Reims.

(5) Quoique , depuis le règne des ftïa de CiovD, Ta Gaule eut ï ère ail été appelée France, Francia . par les étrangers

rOlH K DE MANCE*

pays comme des espèces de colonnes mobiles, afin d’entretenir la terreur, ou se cantomment dans les châteaux des villes ? rançonnant les citoyens, mais ne les gouvernant point, et les abandonnant soit à leur régime municipal, soit à une sorte de despotisme exercé paiera die meut par les évêques (3). Aussi, lorsqu’il y avait plusieurs rois ensemble, les voyaiton, au lieu de choisir des provinces distinctes, résider è quelques lieues l’un de l'autre. A l'exception du territoire colonisé par la race conquérante , ils ne voyaient, dans toute l’éLenduede la Gaule, qu'un objet de propriété et non de gouvernement. De là viennent ces quatre capitales dans un espaça rie soixante lieues (4), ces partages dans lesquels on trouva réunis eu un même lot le Yermandots et ï Albigeois, et qui s'étendent en longues bandes de terre, depuis le cours de la Meuse jusqu’aux Alpes et à la Méditerranée* De là enfin la division d’une meme ville en plusieurs parts* eL d'autres bizarreries, qui, si on les examine de prés, montrent que* dans ces arrangements politiques, l'intérêt de propriété prévalait sur toute idée d’administration ,

Les villes du midi étaient alors bien plus grandes que celles Un nord , bien plus propres à devenir des capitales , selon le sens actuel de ce mot; et pourtau! , les rois à qui elles appartenaient n’allaïeut point s’y établir. Ils les estimaient comme de riches possessions, mais comme des possessions étrangères, où ils eussent été dépaysés* Un seul roi de la première race, Haribert, frère de Dagobert s’établit au midi de la Loire; mais ce fut après avoir tenté vainement d’obtenir la royauté au nord; et les termes mêmes du traité qu'il conclut avec son frère prou* vent qu'a lors , selon l'opinion des Frauks, la possession du plus vaste territoire hors des frontière! de leurs colonies ne donnait à celui qui en jouissait aucun caractère public (S). Voici le récit des historiens ï « Chloiher {U° du nom) étant mort, Dagot£ bert, son fils aîné, ordonna à tous les tendu de ft YOstQ?'7 dont il avait le commandement , de s'as- » sembler en armée (G), Il envoya des députés dans

méridionaux , t ah que Ica Grecs et les Italiens , et Frattkïand ? au terre ries Franks , par les A agio Saxons et t<r* Scandinaves , ce dernier nom . dans la langue frauke . ne s'appliquait spécialement qu’à la portion du terril aire divisé en Austrie et en iNeusUic.

(G; U inversas Laudes quos regebat în Ailier jubet îfl exerciluro promovere. (Fredcg. chron. vapud script, .rérutu francic. , L JJ T p. 435. } Leude , t traie } ilade } dans Ipî anciennes langues Uni ioniques , signifia Jeu t proprement pûuple7gem. Quelquefois ce mat s'appliquait d'une manière spéciale aux compagnons des roîs, Il paraJl pris ici dans un sens plus étendu. tëûs historiens en out fait mal à propos un titre de digmtü \ et iis écrive m an singulier tut ieud€ * ce qui est aussi absurde que si Pou donnait un singulier an mot gens j en supprimant fV,

LETTRE X

« le Neosler ci dans le pays des RurgoïKÎes . pour i s'y faire élire comme roi (1). Etant venu à Reims, t et s’étant approché do Boissons, tous les évoques i et tous les lettdes du royaume des Burgondes se u soumirent à lui. Le plus grand nombre des évéu ques cl des chefs du lYcosler manifestèrent aussi < leur désir de le voir régner. Dans le même temps , u Haribert son frère faisait tous ses efforts pour u parvenir a la royauté; mais il obtint peu de « succès a cause de sou manque d'habileté, Dagobert u prit possession de tout le royaume de Chlother,

*i tant le Deoster-rike que te pays des Burgondes T » et s'empara de tous ses trésors (2). Â là tin , tou- « die de compassion pour son frère Harîbert , et j: suivant Fa vis des sages, H transigea avec lui, et t lui céda , pour y vivre dans une condition privée,

*i le pays situé au delà de la Loire jusqu'aux monts Pyrénées, comprenant les cantons de Toulouse,

« de Cahors, d'Agen , de Saintes et de Péiigueux. u il confirma cette cession par un IraiLé, sous la u condition que jamais Ilaribert ne lui redemandent rail l ien du royaume tic leur père, Héribert doue, u choisissant Toulouse pour résidence, régna dans n la province d* Aquitaine... si Parmi les nombreux partages du territoire gaulois, opérés dans tous les sens sous la dynastie des Mëmmngs (3), il ffy en a pas un qui dure ou se reproduise d'une manière fixe, excepte celui du pays au nord de la Loire en üsLcr et Neosler , ou Ûsler-rike et Neoster-rike. Cette division est aussi la seule qui , pendant cette période , offre le caractère d’une séparation politique, cl paraisse véritablement créer deux États distincts. Hais ce fait ne provient point de ce que , à tort ou à raison , les premiers rois des Franks auraient eu la fantaisie de couper le royaume en deux ; il lient à des causes bien supérieures. Les simples déno mina lions de pays oriental et occidental, qui semblent ne marquer que des différences de positions géographiques, répondaient, pour les hommes de race franke. à des distinctions plus profondes. Le pays à FesL de la forêt des Ardennes cl du cours île F Escaut , for-

(l) Mîssoj iu Burgundiàcl Nenstûr dire lit. (Frctîcg, chrome, apürî script, reniai fr.vneie. , L. U , p* 45 j.) A eu&tcr, qui, selon le pronpneiaiîon romaloe , avait le sou de flfeouster} parait éire uu mot compose de la négation franke ni ou ne f et iCox/cr, orient. Ainsi les Franks du temps de J a conquête, pour est et ouest, disaient ett et non-est, taj Clolarîi regaum ïârn fiepirico quàru Burgundit».

Nt ptrico parait être ici une faute ile copie pour Xeustricû. Le moi ainsi rétabli donne le mot [rauk Nftoslev vihc , qui signifie royaume <t* Occident* San corrélatif 0st$r~vi$& se trouve dans plusieurs passages écrits sur la seconde race,

(5) Enfants de Mérowtg. Selon la rigueur du langage, il aurait fallu prononcer MéfôWÏff-fttfff * mais Ton contracta il ce mot par ru phonie.

muni la région orientale, était , sinon habité entièrement , du moins dominé par une tribu distincte de celle qui dominait à Foucst et au sud, depuis la forêt des Ardennes jusqu'aux frontières des Bretons. Quoique membres de la même confédération , les Frank s établis entre le llhin et la Meuse, cl qui s'intitulaient Kipewarës, c'est-à-dire hommes île la rive , nom composé , selon toute apparence , d'un mol latin et d’un mot germanique (i), ne se confondaient point avec les Franks safieus , fixés entre la Meuse et la Loire. Ces derniers, ayant formé Farant-gardedansla grande invasion , étaient de vernis, dès le commencement, la tribu prépondérante, celle qui imposait aux autres ses chefs et sa politique.

Après avoir porté ses conquêtes jusqu'au sud de la Gaule, Cblodowîg, réagissant contre ses propres compagnons d'armes , détruisit l'un après l'autre les rois des Franks orientaux Q5), Sous ce chef redoutable et sous ses fils, toute la confédération frauke parut ne former qu’un même peuple ; mais, malgré les apparences d'union , un vieil esprit de nationalité, et même de rivalité, divisait les deux principales tribus des conquérants de la Gaule, séparées d'ailleurs par quelques différences de lois, de mœurs et peuL-êïre de langage; carie haut allemand (si Fou peut employer celte locution moderne) devait dominer dans le dialecte des Franks orientaux, et le bas allemand dans celui des Xeusirens, Les premiers, placés à Texlrème limite de l'empire gallo-fraok, servant de barrière à cet empire, contre les agressions réitérées des peuples païens de la Germanie , nourrissaient , au milieu d’occupations guerrières, ïe désir de F indépendance, et même de la domination politique à l'égard de leurs frères du sud. Ils tendaient non-seulement à s'affranchir, mais â former, à leur tour, la tête de la confédération. Pour parvenir à ce luit, le premier moyen était d'avoir des rois à part ; et de là vint l'empressement avec lequel les tendes de l’Osler, comme parlaient les Franks, se groupaient autour des fils des rois envoyés parmi eux, et leur décernaient une royauté effective, soit du consen-

(4) Rrpa semble avoir été le mm propre meol affecté , durant le quatrième et le cinquième siècles . à la rive romaine du Rhin. Quant à la liaison de celte dcnomiüatioQ géographique au mol üulesque tvttre , qui s ifj ni fiéfufffiMej cite n’a Heu qui doive surprendre ici ; car iîé*üu trouve d'autres exemples. Les Suèvcs, qui occupèrent Fancicn pays des lïoïes, près dés sources du Danube, prirent dès lors lu nom de Itotowares , hommes de Botes, aujourd'hui ÉàvapoisM Les Saxons , établis dans le pays de Kent , en AuglctaiTC, abandonnèrent leur nom national pour celui de Caniwares,

(5) Sighebcrl, rot à Pologne, cl Rashenaher on Raghonher, roi h Cnmkray.

LETTRES SUR L'HISTOIRE RE FRANCE

ICO

tcmcnt, soit contre le gré de leur père. Us allaient même jusqu'à exciter ces Ris à îles révoltes qui flattaient leur vanité nationale et leur espérance de s'ériger en État indépendant (1). Cette rivalité produisit des guerres civiles qui se prolongèrent durant tout le septième siècle, et enfin, au commencement du huitième, la réaction s'accomplit par un changement de dynastie, qui transporta la domination des Snliskes aux Ripewares , et la royauté des Merowings aux Karolings.

Dans cette iulte des tribus frankes de Forient et du nord Contre celles de l'Occident et du sud , i I était impossible que les premières ne prévalussent pas à la longue, et que le siège du gouvernement ne fût pas transporté, un jour , des bords de la Seine ou de F Aisne sur ceux de la Meuse ou du Rhin. En effet, la population orientale n'était point clairsemée, comme l'autre, nu milieu des Gallo- Romains : incessamment grossie par des émigrés de la Germanie, par Ions ceux que l'envie de chercher fortune ou Faltraît d'une religion nouvelle déterminaient à se ranger sous l'empiré des rois chrétiens, elle formait une masse plus compacte , moins énervée par l’oisiveté, fa richesse cl l'exemple des mœurs romaines. L’énergie belliqueuse des anciens envahisseurs se changea bientôt , chez les Neustrïens, en esprit de guerres privées* en fureur de se qui 1er les uns les autres, de se disputer un à un tous les lambeaux de la conquête. Les familles riches, surtout la famille royale, s'abandonnèrent à un goût effréné pour les jouissances et les plaisirs sensuels. On peut dire , il est vrai , que ceux des Mérov ingiens que nos histoires nomment rois fm~ néants furent corrompus à dessein, et avec une sorte d'art, par les chefs qui s'étalent emparés de leur tutelle; mais fl cette disposition à la mollesse n eût pas existé chez les Franks occidentaux, la race des Pcppîn aurait fait d'inutiles efforts pour s'élever au rang de dynastie royale.

Le premier roi de celte seconde race partagea la Gaule entre scs deux fils, à la manière des anciens rois, par coupe longitudinale. Dans ce partage, les royaumes d ‘Os ter et de Neostcr furent seuls considérés comme des États ; et l'immense territoire qui se trouvait en dehors leur fut ajouté comme annexe. Le royaume occidental, donnëàKaiie. s'étendait jusqu’aux Pyrénées, a travers F Aquitaine dont il ne renfermait qu'une partie. L'autre royaume, donné à Karloman, avait pour limites extrêmes le Rhin et la Méditerranée. Mais, après que la mort de ce dernier cul réuni sous un même sceptre les deux royaumes, ce mode de division de l’empire

(1) Gesin Dagobert! régis , apud script, rcrum IVancic, . loni. IL

frunk ne se reproduisit plus d'une manière fixe, La Neustrie, en perdant sa prépondérance, perdit son caractère national ; tandis qu’une autre province gauloise, FAquifcaine , qui, sous la première race, avait toujours figuré comme domaine , prit . dans les nouveaux partages* le rang d'un État distinct, Un si grand changement ne vint pas du hasard, mais d'une réaction énergique de l'esprit national des indigènes du midi contre le gouvernement fondé par la conquête* Ce pays, affranchi, mats non d'une manière absolue, malgré plusieurs insurrections, jouit alors du singulier privilège de communiquer aux fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée d'une manière hostile contre leurs pères. Le fils de l'empereur K a rie le Grand Fut roi en Aquitaine Loul autrement que ne bavait été le frère de Dagobert Ier; et, après queïuL même eut hérité de l'empire, les Aquitains élurent celui de ses fils qu'il ne voulait pas leur donner. Tel fut le commencement d'une révolution qui, après des guerres longues et sanglantes, s'accomplit par le démembrement définitif de l'empiré des Franks ; mais ce démembrement sous la seconde race ne doit pas plus être imputé aux fautes des rois que le partage du royaume en deux États sous lit première. Tout fut l'œuvre de l'esprit national et de cette impulsion des grandes masses d'hommes à laquelle nulle puissance ne résiste.

LETTRE XT,

Sur te démembrement de l'empire de K a rie le Grand-

Si vous voulez comprendre le véritable sens des troubles qui suj virent la mort du premier empereur de race Franke, oubliez un instant vos lectures et reportez votre attention sur un événement réccul. la chute de Fera pire français. Lorsque vous avez vu la moitié de l'Europe gouvernée par les membres d’une seule famille, et les villes de Rome, d’Ams- ? lerdam et de Hambourg devenir des chefs- lieux de départements, avez-vous cru que cela pût durer?

Ou and ensuite la guerre a détruit ce que la guerre avait créé, quand les Italiens, les lllyrïcns, les Suisses, les Allemands, les Hollandais ont cessé d'être sujets du même empereur, celle séparation vous a-t-elle frappé comme un bouleversement de la société? Enfin , n'esl-ee pas dans la nature même de la puissance impériale que vous avez reconnu les causes de sa ru i ne ? Gel te ca La s tr o phe , a r r i véfi sous nos yeux, du vivant même du fond a leur de l'empire, fait un singulier contraste avec nos cou-

LETTRE XL

jeelures historiques sur la duree tic la domination Franke, si Charlemagne eût vécu [dus longtemps, ou si son fils lui cul ressemblé*

Peut-être . avant la grande et triste expérience que nous avons faite, Î1 ÿ a treize ans* et à Taule des seules niées Fournies par la vue de l'ancien régime j était-il impossible de discerner la véritable raison des mouvements politiques où Fut entraînée la famille de Charlemagne* Le maintien de l'empire Frank ne dépendait pas, comme tant tT historien s l’ont dit, eu copiant Montesquieu , du sage tempérament mis entre tes ordres de l'État, de /'occupai ton donnée à ta noblesse pour t' empêcher de former des desseins, et de ta soumission filiale des enfants du prince * il ne s’agissait ni d’ordres de l’Etat . ni de noblesse, ni des autres classifications sociales de la monarchie moderne ; il s’agissait Je retenir sous mie sujétion forcée plusieurs peuples étrangers l’un à f autre, et dont la plupart surpassaient le peuple conquérant en civilisation et en habileté pour les affaires* Xous savons aujourd’hui quels phénomènes moraux résultent nécessairement de toute domination établie par conquête* À l’enivrement de gloire militaire qu’éprouve a sous les drapeaux du conquérant , une armée composée d’hommes de races diverses , se joint une haine profonde de la domination étrangère, passion plus durable que l’autre, qui s’accroît en silence et finit par tout entraîner* Le moment fatal pour les grands empires n’arrive, le pins ordinairement , qu'à la la mort de leur fondateur* parce que, en général, les peuples hésitent à s’aventurer, et attendent qu’un dérangement quelconque leur fournisse soit une occasion » soit un prétexte de révotte* Cette loi , source de tant de jugements défavorables prononcés contre les fils de ceux que l’histoire qualifie de grands princes, n’esL cependant point absolue* Nous en avons eu la preuve dans la destinée d’un homme à qui te titre d’empereur fut enlevé dansTâge de Ig force, lorsqu’il n’avait encore rtén perdu de ses talents militaires et de son énergie politique* Sans doute, il ne suit pas de cet exemple que les enfants de Charlemagne doivent être regardés comme de grands génies \ mais c’est un avertissement pour les historiens d’aller chercher les causes des révolutions de

(lj Ce nom différemment orthographié, à cause du changement arbitraire du d eu t , eat an adjectif dérivé du mot Teuf. Tfteodou Tfùod, qui signifie dans les anciens dialectes germaniques* Toutes tes populations 4$ celle race, quel que fiît leur nom* Fmnks, jtùimans, Golfts, Lorigobards ? etc, . donnaient à leur idiome originel le nom de Tetdskej c'est-à-dire national* par opposition aux langues étrangères. Cette désignation* d'abord appliquée» 5 la Langue seule , fut adoptée ensuite comme nom de nation par toutes le* tribus réunies au royaume des Frank*. Le mol

ce monde , ailleurs que dans le plus ou le moins de mérite des tètes couronnées.

(Test aussi une erreur de croire que toujours la chute d’une grande puissance produise ranarchtc sociale* Souvent le renversement du pouvoir n’est autre chose que la restauration de l’ordre et de Tin dépendance naturelle des peuples, restauration laborieuse, à laquelle on n’arrive qu’après de longs essais, et lorsque plusieurs générations ont péri au milieu des troubles* Si * dans la réaction des puissances européennes contre ta domination française , tout s’est terminé en peu de temps, si mie paix générale a promptement suivi l’explosion , c’est que les nations détachées de Tempire n’ont fait que rem trer, pour ainsi dire , dans leurs anciens cadres et sous un régime auquel, pour la plupart, elles s’étalent habituées de longue main* Or , l’état des choses n’était pas le même * lorsque , vers le milieu du neuvième siècle , lu Gaule et l’Italie commencèrent à réagir, comme puissances politiques, contre l’empire des Teutskes (1} ou Teutons. Les indigènes de ces deux pays démembrés depuis quaire siècles de Tempire romain , et depuis ce temps exploités plutôt (pie gouvernés par des conquérants de race étrangère , avaient perdu leurs traditions nationales* ils ne voyaient dans le passé aucune situation politique a laquelle ils pussent revenir - ils avaient tout à créer : et voila pourquoi la lutte fut longue, pourquoi it fallut plus de cinquante ans de guerre avant que s’accomplit le démembrement définitif du nouvel empire en neuf Étals, séparés î’un de l’autre, soit par des limites naturelles et le souvenir non encore éteint d’une antiipie nationalité , soit par des différences de race , de langue ou de dialecte (£).

Une chose digne de remarque, c"csl l’espèce d’ordre avec lequel, au milieu (Time confusion apparente, les événements marchèrent vers ce grand but, comme s’il eût été aperçu d’avance* 11 semble qu’à travers toutes les fluctuations causées par les chances de la guerre, un instinct de bon sens ramenait toujours les peuples au mode de démembrement le plus conforme à leur division naturelle. Dès le commencement des guerres civiles entre l'empereur Lodewtg cm Louis Ier (3) et ses enfants, guerres où le père et

latin Toutones prouve qu'ancîeimemenl une partie au moins de la population germa ai que employait dans le même sens le substantif teuL

(2) La Germanie, la Lorraine, la France, la Bretagne , P Italie j la Bourgogne Transjurane, ta Bourgogne CÈsjurane, V Aquitaine et La Marche d'Espagne*

(3) Il y a quelques fondements dans l'usage Introduit par Je» premiers historiens en langue française . de faire succéder, h cette époque * le nom de TawU à coi ni de Clovis. Sons la seconde race , l'aspiration f que les anciens Frank*

LETTRES SUR i/DÏSTOIRE DE FRANCE,

4Üù

les fils étaient poussés à leur insu par des mouvements nationaux, une grande divergence d'opinion politique se laisse aperce voir entre les Franks vivant au milieu de la population gauloise, et cens qui sont demeurés sur Fànciun terri loire germanique* Les premiers, ralliés, malgré leur descendance, à l'intérêt dn peuple vaincu par leurs ancêtres , prirent en général parti contre l’empereur , e’esf^è-djre contre Fempire, qui était* pour les Gaulois indigène^ un gouvernement de conquête. Les au très s'unirent, dans le parti contraire, avec toutes les peuplades tudesques , même anciennement ennemies des Franks, Ainsi tous les peuples teutons, ligués en apparence pour les droits d'un seul homme, défendaient leur cause nationale, en soutenant, contre les Gallo-Franks et les Wel$f(ùs (1), une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Selon ie témoignage d'un contemporain , Fempereur Lodewig se défiait des Gai Lu -Franks, et n'avait de confiance que dans les Germains. Lorsqu 'en Fanncc 830, les partisans de la réconciliation entre le père et les fils proposèrent, comme moyen d'y parvenir, une assemblée générale, les malintentionnés travaillèrent pour que cette assemblée eût lieu dans une ville de la France romane, «s Mais l’empereur, « dit le même historien, n'était pas de cet avis; et u Ï1 obtînt, selon ses désirs , que le peuple DU con- « y o que à Pumègue ; toute la Germanie a y rendit en grau#: affluence, afin de lui prêter secours (ü).;i Peu de temps après, la Germanie elle-même, jusqu’alors si fidèle a l'empire, sépara sa cause nationale de celle des nouveaux Césars. Lorsque Lotiewig 1er, en mourant, eut laissé la domination franke partagée entre scs trois fils Loiher , Lodcwtg et karléj quoique le premier eût le titre d’empereur, les nations teutoniques s'attachèrent davantage au second, qui u'ctail que roi* Bientôt la question de la prééminence de Fc m pire sur les royaumes se débattit à main armée entre tes frères ; et dès le commencement delà guerre, les Franks orientaux , les AJamans, les Saxons cl les Thuringiens, prirent parti contre le ÎCeimr (3).

Réduit en Fait au gouvernement de Fini lie, de FHebélie, de la Provence et d'une peliLe portion de

plaçaient devant les lettres /et j% tomba en désuétude, alliai les noms rfe IJlodowîg } H hier, Hrodeberl , etc. , sc changèrent en LodewUj f Lûtfwr, Rodebert } çtc. ûn petit faire dater dé la même époque la tubuitiiikm de Ve mu et au i au Irw voyelles dans les syllabe# non aoe&ni tiers.

(F) // elske ou IFehche était le nom que les peuples germain# dunnaieut à lotis les Ocndcutaux . bretons. Gaulois ou Italiens. Us #pelâjent Janffiie Uïëüçhe la langue latine, et population ivei$chc} les imiiüùnesiiu la Gaule, au milieu vivaient tes Franks. Ou a loH d’employer

nuiüuid’ïmî ce (nul dans le sens de barbare; car, dam la

la Gaule-Belgique, l'empereur Loiher eut aussi peu de partisans sur les bords du Rhin et de l'Elbe, que sur ceux de la Seine et de la Loire. ■- Sachez,

<r maudait-il â ses frères qui le priaient de les laisser iî en paix, chacun dans son royaume, sachez que le « titre d'empereur in’a été donne par une autorité u supérieure, et considérez quelle étendue de pou- « voir et quelle magnificence doivent accompagner « un pareil litre (4). » Cette réponse altière était , à proprement parler, un manifeste contre Fmdépendance nationale dont les peuples sentaient le besoin ; ils y répondirent d'une manière terrible par celle fameuse bataille de FontaneL près d'Auxerre, où les fils des Welskes et des Teutskes combattirent sous les mêmes drapeaux, pour le renversement dit système politique fondé par Karle le Grand. L’espèce de recueillement religieux avec lequel Famée des confédérés se prépara â ce combat, comme au jugement de Dieu, prouve que , dans h conviction des contemporains, il devait s'y décider autre chose qu'une querelle domestique*

« Tout espoir de justice et de paix paraissant « enlevé, Lodcwtg et K a rie firent dire à Luther que, u s'il ne trouvait rien de mieux , il eût a recevoir K leurs propositions, sinon qu'il sûL que le fendeh main même, n la deuxième heure du jour, ils en « viendraient au jugement de Dieu tout-puissant*

*t Loiher, selon sa coutume, traita insolemment « les envoyés et répondit qu'on verrait fifen ce qu'il « savait faire* Au point du jour, Lodewig et K a rie k I e v èren t 1 eu r camp, e t oc eu p è rent , a vec le l i ers a de leur armée, le sommet d'une hauteur voisine « du camp de Loiher : ils attendirent son arrivée « et la deuxième heure du jour, comme les envoyés « l’avaient juré* A cette heure, en effet , un grand « et rude combat s'engagea sur les bords d'une “ petite rivière.** Luther vaincu tourna le dos avec h tous les siens... Après Faction, Lodewig et Karlü u délibérèrent, sur le champ de bataille même, sur « ce qu'on devait faire des fuyards. Les uns, remit püs de colère, conseilla ienl de poursuivre Fen- « nemi; les autres, et eu particulier les deux rois,

« prenant pitié de leur frère et de son peuple... r n étaient d'avis de leur témoigner en cette occasion

langue d-ûfo il provient , il servait à désignci1 des peuple dont la tivllîsaüon était fart avancée.

[3î Uiffidcns qui déni Francia, inaylsqiia se crcdcns Gcrmarns. . . OmnEiqtie Germania eù confinait , imporatori nuxilio futurs. (Vita Ludovîcï pli, aptid script. rcrOui Fraticîc., I. VL i>. Il L)

m C'ait ainsi que les Franks orthographiaient le nom de ^ César* qu'ils employaient peur dire empereur. En allemand moderne un écrit briser.

(4) Mandat fratnbns suis qnonîam ici vent illi ümperatoris uomen mngnà aucïûvilatc Fuisse impositum, ( TCiilmdi H l«t-, V* 220

LETTRE XL

ii la miséricorde de Dieu. Le reste de l'armée y K ayant consenti, tous cessèrent de combattre et de « faire du butin, et rentrèrent dans leur camp vers u Je milieu du jour,.. Ils résolurent dépasser le k lendemain, qui était un dimanche, en cet endroit* k Et ce jour-là, après la célébration de la messe *

1 1 ils enterrèrent également amis et ennemis, fidèles « et traîtres, et soignèrent également tous les Idesk ses, selon leur pouvoir* Ils envoyèrent après ceux « qui s’étaient enfuis leur dire que, s’ils voulaient « rc Loti nier à leur foi, toute offense leur serait « pardon née* Ensuite les rois et Tarrnée , affligés « d’en être venus aux mains avec un frère et avec « des chrétiens * interrogèrent les évêques sur ce « qu’ils devaient faire à cause de cria, Tous les « évêques se réunirent en concile; et il fui déclaré n dans cette assemblée qu’on avait combattu pour « la seule justice, que le jugement de Dieu Ta v ail

prouvé manifestement , et qu’ai nsi quiconque n avait pris part à t'affaire* soit par conseil, soit en u actions, comme instrument de la volonté de Dieu, u était exempt de tout reproche; mais que si quelu qu’un , au témoignage de sa propre conscience, <i avait conseillé ou agi dans cette guerre par colère, « ou haine, ou vaine gloire, ou quelque autre vice, u il devait avouer sa faute en confession, et faire In « pénitence qui lui seraiL imposée fl)..* »

Cette alliance formée entre deux grandes masses d’hommes, qui, par une circonstance bizarre, ne s’unissaient momentanément qu’afin d’être à l’avenir séparées d’une manière plus complète, fut confirmée Tannée suivante (842) par des serments publics. Lou is et Charles se réunirent à Strasbourg avec leurs armées, dont Tune était composée d’hommes de toutes les tribus teu toniques, l’autre de Gaulois septentrionaux, commandés par des seigneurs franks, et de méridionaux, sous des chefs indigènes* Afin de prouver au peuple que la guerre où ils étaient engagés ne serait pas un jeu politique, les deux roir se Jurèrent mutuellement de maintenir, contre Tempereur, la séparation nationale, et de ne point faire de paix avec lui, au détriment l’un de l’autre. Louis, comme Taine, prit le premier la parole en présence des deux armées, et prononça en langue trnle s que (2) te discours suivant :

» Vous savez combien de fois, depuis la 'mort de u notre père, Lother s’est efforcé de poursuivre et u de faire périr moi et mon frère ici présent. Puis- « que nî la fraternité, ni la chrétienté , ni aucun « moyen, n’ont pu faire qu’il y eût paix entre nous u sans blesser la justice , contraints enfin , nous u avons remis îa chose au jugement de Dieu toul-

(ï) KUhardi Hfit. fib, ü et 111; apuil script, mum bande., t* V]T p* 25 et 23.

f9) TtHiiüsçâ lïntfuft. fScrîpL rer. franc., lom, Ylljp.20,)

u puissant, afin que chacun de nous se contentât e de ce que sa volonté lui attribuerait. Dans ce u combat, comme vous le savez, et paria misérî- « corde de Dieu, nous avons été vainqueurs. Lui,

^ vaincu, s’est réfugié avec les siens où il a pu. if Alors, émus d’aioitië fraternelle et compatissant u aux maux du peuple chrétien, nous n’avons pas « voulu 1rs poursuivre et ks détruire ; mais , de «i même qu’au par avant , nous avons demandé que ie c h a eu n f û t a ssu ré d a ns se s jus Les d ro ils, N éa n w moins, n'acceptant point l'arrêt de Dieu, d ne k cesse de poursuivre à main armée mon frère et ii moi; il désole noire peuple par des incendies , des u rapines et des meurtres. C’est pourquoi * forcés u par la nécessité, nous nous réunissons anjour- « d’hui ; et parce que nous craignons que vous « ne doutiez de la sincérité de notre foi et de la « solidité de notre union fraternelle s nous avons u résolu de nous prêter serment Ton à TaUlre en « votre présence. Ce n’est point une ambition inu juste qui nous fait agir ainsi; mais nous voulons, ii si Dieu, par votre aide , nous donne enfin le re- « pos, que l’avantage commun soit garanti. Si jatt mais, ce qu’à Dieu ne plaise, je violais le serment « que j’aurais prêté â mon frère, je délie chacun ii de vous de toute soumission envers moi, et de la « Foi que vous m’avez jurée (3), »

Après que Louis , tourné du côté de ceux dont la langue leu tonique était Tidiome maternel, eut achevé celle harangue , Charles , se tournant vers l’armée gauloise, la répéta en langue romane (4), Entre les différents dialectes qu’on désignait alors par ce nom, et qui , en Gaule, variaient, surtout du sud au nord, il choisit celui qu’on parlait au midi , parce que , clans ces contrées éloignées du centre de h domination franke, les plus grands seigneurs ignoraient Tidiome des conquérants et employaient celui du peuple. 31 n’eu était pas de même au nord de la Loire ; et il s’écoula encore près d’un siècle avant que le roman usité dans ce pays et d’où provient notre langue actuelle fût élevé au rang de langue politique. Lorsque le roî des Gallo-Franks eut cessé de parler, celui des Teutons, élevant la voix, prononça le serment d’union contre Lother, non dans Tidiome des peuples qu’il gouvernait , mats dans celui des Gaulois qui avaient besoin de prendre confiance dans la bonne foi de leurs nouveaux alliés. Voici la formule de ce serment, dont le langage, pour ne pas être tout à fait barbare , doit être accentué à la manière des dialectes méridionaux :

u Pro Peu amor et pro Christian pobio et nos-

(3) NU hardi hisL apud srript. rerum Francïc. 3 lem, VU, p. 2<L

(4) Romani fi agitâ. (Jbifi.)

LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

« tro commun salmmmt, dist di en avant, in « quant Dms savir et padir me du nul , si sal- « v ural îo met meon fradre Karto , et in adjuda « et in cadhuna casa , si cum om per droit son « fradre saivttr dist , in a quid ü mi a/l r est h fazet ; et ab Ludher nul plaid numquam

prindrai, qui , meo/t vol , cist meon fradre « K a rie , in damna sü (1). — Pour l'amour de « Dieu et pour le peuple chrétien , et notre com- « tnun salul, de ee jour en avant , en tant que Dieu ■i me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiers tt cirai mon frère Karle ici présent , par aide et en n toute chose, comme it est juste qu'on soutienne u son frère, tant qu’il fera de même pour moi. Et a jamais avec Lother je ne ferai aucun accord qui n de rua volonté soit au dé i ri ment de mon frère* » Ensuite Karle parlant aux hommes d’origine teutonique , répéta la même formule traduite littéralement dans leur langue ; in t/odes min no ind « um tes chrîstianm folches 7 ind miser beidero a gehattnissi , fou thesemo doge framiaordes, u sa f ram so 7tiir gat gewissen rude mahdfurgi - « bit y so halde ih les an minan bruoder, soso « man mit reh tu sinon bruoder seul (2)..* »

Les deux rois s’étant ainsi engagés solennellemeut i'un envers l'autre, les chefs dont Pidiome roman était la langue maternelle, ou Fun d'entre eux en leur nom, prononcèrent les paroles suivantes : u Si Lodowigs sa g ram eut que son fradre u Karlo jurait conservât:, et Karlus meos senti dra de sua part mm la tanit , si io rcturnar u non Fini pois, ne io ne neufs cui io rcturnar

{1} En ifilüt ce serment dan» Fauteur qui le rapporte, il faut se rappeler que cet auteur était Frank de naissance, et qu'il a appliqué à la langue romane, qu'au décrivait guère alors , Porih ci graphe de sa propre langue, De là vient le grand nombre de LermioaisOal en oct en Ht S qui donnent à cet échantillon du langage parlé en Gaule au neuvième siècle une physionomie an Ugramma lirait1, celle d'un latin rempli de barbarismes et de solécismes, A Pépoqac de la seconde race , le sort des voyelles germaniques , par une espèce d'adoucissement de la langue , avait cessé d'être aussi fort , aussi nettement distinct que dans F idiome primitif, Il y avait entre elles cette espèce d’affinité qui . dans rang kits moderne , rend la prononciation si différente de l'orthographe. En général, Vu avait le son tic F<> formé ; Fu et Vo sans accent se prononça lent eu; Vi avait le son d'e fermé, et l'a s'écrivait pour Fe dans les syllabes non accentuées. C'est pour celte raison qu'on trouve dam le texte roman Ica variantes Beo et Peu, timor èï&mur, m avant et en avant, io et co, Kar/o et Karle , eut et cest} non oi nvn* Je crois que la prononciation probable répond à la manière suivante d’orthographier ; pro Peu amor et pro Christian pob/e et nos ire commun sa trament > d*esl di en avant , én quant Deus saver et poder me donc/ , si sa/va rai-leu, cest meon fradre Karle, etc.

(2J In preuve de l'irrégularité d'orthographe que j'ai remarquée dans le texte roman se trouve dans celui-ci, car iï

u ini pois, in mtUa adjuda contra Lodumig mm k ti fitûr (5 } , ■ . — Si L od ew i g ga rtle le se r m en t qu'il u a prêté à son frère Karle , el si Karle . mon sei- « gnem\ de son côté , ne le tient pas , si je ne puis « l'y ramener , ni moi ni aucun autre, je ne lui u donnerai nulle aide contre Ludewig, « Les Teutons répétèrent ta même formule, en changeant seulement l'ordre des noms : u Oba Karl then eid , o then er sinemo bruoder Ludhuwige geswor, « geleistU, ind Ludhuwig min herro then er « in io geswor forbrichü (i)*.. n

Ap rès la conclusion de ce traité d’alliance . il y eut des réjouissances et des fêtes militaires. On se plut surtout a mettre aux prises, dans un combat simulé j des soldats qui appartenaient aux différentes nations que Charlemagne avait le plus souvent fait combattre les unes contre les autres, comme les Franks orientaux et les Bretons, les habitants des bords du Weser et ceux du pied des Pyrénées. Eu dépit des ressentiments nationaux, produits d'un Côté par les invasions el de Foutre par tes révoltes.,. !a volonté de maintenu ce bon accord , qui devait leur procurer 1 Indépendance , était si forte dans l’esprit des peuples, qu’on n’apercevait plus la moindre trace de leur ancienne hostilité. Ils paraissaient bien mieux unis par leurs intérêts mutuels qu'ils ne Taraient été durant leur soumission au même pouvoir, « Cëtait un spectacle n digne d'être vu , dit un contemporain , a cause de « sa magnificence , et du bon ordre qui y régnait, « Car , dans une si grande foule et parmi tant de « gens de diverse origine , il nTy eut personne de

offre des permutations de voyelles et des variantes comptétemeut analogues , indi et inde , fur ci fdr, LodMvig ri Lodhmvig , doge et rehiu ,oba et ùtn Je pense que, quel qu'ait pu éire le son de la langue Leutoniquc à une éjiûqirë antérieure, ta prononciatiufi de ce passage, dans la bouche de l'écrivain du IX* siècle, devait répondre à l'on ho graphe suivante : m godes mmneendum les ehrislianm fotchss end unser beidere gehaltnisse , fon theseme dage f emmerdes, so ffam so mir got gewhsen ende mahd fergibet, so halde ih tesen minen brueder, etc.

(-3) M. Uay nouant , dans sa Grammaire romane, a Fort bien expliqué pourquoi le nominatif, à l'exclusion de tous Ica autres cas du singulier, se terminait par uct s dans les anciennes langues provençale et française. C’est pour rdlc raison qu'on trouve ici Lodcivigs et Karlus ou Karkshix nominatif, Lodewig et Karle au datif. Quant an mot 'tendra, le seul moyen de se rendre compte d'une pareille altération . e>l de sujiposer que Fauteur frant , manquant de lettres dans son alphabet national , pour rendre le son que les Français ont représenté par gn t el tes Provençaux par nhj s’est servi par approximation de l'n, suivie d'un d, et au Lieu de segnier, a écrit sendra } mot que tout kcleur franh devait prononcer sendere. (Voy, Mémoires deFÀcalk des tDicrfptïons et belles-letlt es, t. XXVI, p. 038,

(4) Nilhardi BisL. , ajmd script, rcnim francic. ■ G Vil ,

LETTRE XL

blesse ou d'instillé, comme îl arrive û souvent ic dans des réunions de gens de guerre peu noin- « breux et qui se connaissent (1), »

Pendant ce temps l'empereur Lolher était à Aixla-Chapelle ou il tenait sa cour en grande pompe , à la manière de lia rie le Grand , pour essayer si l'appareil et l'ancien prestige de cette puissance ne lui gagneraient pas des partisans en Gaule et en Germanie, Tl avait posté des corps de troupes pour arrêter les confédérés au passage de La Moselle; mais à l'approche de Farinée ennemie, tous scs soldats prirent la fuite; et lui-même , apprenant que ses deux frères marchaient sur la capitale de l’empire, il Faliau don n8 en grande bâte, après avoir enlevé le trésor cl les ornements impériaux (2). Suivi de peu de monde, Use rendît à Troyes, et delà à Lyon, pour se mettre en sûreté derrière le Rhône, et faire de nouvelles recrues dTlaliens et de Provençaux, Il ne tarda pas à sentir qu’aucune nation n’était disposée à se dévouer pour la cause de la prééminence impériale ; et , résolu de ne point courir les chances d'une nouvelle bataille, il envoya vers ses deux frères des messagers pour traiter de la paix.

Les envoyés dirent : « Que le roi Luther, recon- « naissant son offense envers Dieu et envers ses ii frères, ne voulait pas qii’îly eût de plus longues discordes entre lés peuples chrétiens; qu’il se ii contenterait à Revenir du tiers du royaume, sî les « rois Lodcwig et harfe accordaient seulement « quelque chose en sus , à cause du nom d'empe- « mir que lui avait donné leur père, et de k di- « gnité impériale que leur aïeul avait ajoutée à la « couronne des Franks (ô) ; qu'aulrcmeoL , ils lui ii laissassent au moins le tiers du royaume, en n exceptant du partage le nord de l’Italie qui de* « vait lui rester, l'Aquitaine pour Lnrle , et la Ra- « vière pour Lodcwig; qu'a lors, avec raide de h Dieu , chacun d'eux gouvernerait de son mieux «i sa part; qu'ils se porteraient mutuel le ment iér <i cours et amitié, qu'ils maintiendraient leurs lois , ii chacun dans ses États, eL qu'une paix éternelle it serait conclue entre eux ( î), w La réserve de la haute Italie, le Seul pays où l'empereur eût des partisans liés à sa cause par une sorte d'esprit national, donna lieu, dans le traite

(1) Primüm pai i numéro Saxonorum , Wûîconorum, Auslra&ioimm , lïriumnornm, aller in atLerum vdoci oursu ruefrat*.. Nun eoirn quispiaoi in tanlà multitudiDC ac diversiiaie rfcneris , aliciii aot lassioms aul Yïtaperlt quippïam tu Ferre audnbat, (N il hardi Hist., àjitid script. rennn franc., t. VII, p. 27,)

(2) Annales aerLtniani,aimd script, rer. franc., t. VM,p.GL {SJ Si relient alicphl illi «üjirà lertiacn parient régal,

propler nomeri lm para loris quod illi pater eorum coneesseràtt et propter dlgnitalem imperii qyam avus rugng Fran-

définitif, à un partage assez bizarre sous le rapport géographique, mats qui remplît Fobjet de la guerre, en séparant , d'une manière invariable , l'intérêt de la Gaule, comme puissance, de celui delà Germanie. Cent dix commissaires furent employés au démembrement de Fempire. Toute la partie de la Gaule située à l'ouest de l'Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône, avec le nord de l'Espagne jusqu'à 3'Ebre, fut laissée nu roi Charles surnommé le Chauve, Les pays de langue leu Ionique jusqu'au Rhin et aux Alpes furent donnés en partage à Louis. Lolher réuni t à ['Italie toute la partie orientale de la Gaule , comprise , au sud, entre le Rhône et les Alpes, au nord, entre le Rhin et la Meuse, cl , entre la Meuse et l'Escaut, jusqu'à l'embouchure de ces fleuves. Cette longue bande de territoire comprenant quaLre populations et quatre langues différentes j formait une division entièrement factice et de nature à ne pouvoir se perpétuer ; tandis que les: deux autres divisions, fondées sur Indistinction réelle des races et des existences nation a* les, devaient se prononcer de plus en plus. Il est probable que c'est alors que s’introduisirent dans le langage les dénominations de nouvelle France, pour désigner le royaume deKarle, et d’antienne France, pour désigner celui de Lodewig (15). Quant au royaume de Lolher, trop morcelé pour prendre le titre d'aucune ancienne division politique, on le désigna simplement par le nom de famille de ses chefs. Ce nom resta dans la suite attaché à une partie des provinces septentrionales de l'ancienne Gaule , qu’on appelait en langue tudesque Lotheringhe-rike t royaume des enfants de Lolher, et en latin JLolharingia y dont nous avons fait Lorraine.

Cette révolution , dont les historiens mode ru es ne parlent qu'avec le lou du regret, fut une cause de joie pour les peuples qui s'applaudissaient de leur ouvrage, mais affligea, comme îl arrive toujours, ceux qui, par intérêt ou par système, tenaient au gouverne ment ctabl L Quelques esprits assez éclairés pour l'époque, mais incapables de concevoir la nécessite des réactions politiques, et qui croyaient que les nations ne pouvaient survivre à la monarchie, furent saisis d’une profonde tristesse, et désespérèrent de tout, parce qu'il y avait trois royaumes au lieu d'un. Un diacre de Féglise métropolitaine de

Cftriiin adjeceral, augere facerent. ( fiiihardî lüsl. , apud scri|U, rerum Frtûeic., t. Y1I, p* 50.)

(A) Ibid.

(5) Franda qmw dlcltur nova, . . Francia qum dicitur antiqua,., (Monachus saogaUensis , apud script. ter. francic. , t. V.) — Lca Saxons établis en Angleterre donnaient pareillement Je nom d'ancienne Saxe , Eld Saxne 7 au pays dont leurs aïeux avaient émigré, Ji est probable qu'en langue franke le mot Alt-Franken remplaça dès lors celui dxOst~Franken7 ou Frank s orientaux.

THIERRY

Am

LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

Lyon écrivit alors , sur le démembrement de E empire, une complainte en vers latins^ dont quelques passages offrent l'expression naïve des senlimenls de ceux qui avaient rêvé l'éternité du système de Karle et cïe la soumission des peuples méridionaux au gouvernement Ludesque ;

ii Un bel empire florissait sous un bri lînnt dîa- « dème ; il n'y avait qu'un prince et qu’un peuple ; u toutes les villes avaient des juges et des lois* Le « zèle des prêtres, était entretenu par des conciles u Pré qu enls ; les jeunes ge ns relisaient sans c esse ï es u livres saints . et l’esprit des enfants se formait a « l’étude des lettres* L’amour d'un côte, de Fautre « la crainte maintenaient partout le bon accord : « aussi la nation franke brillait-elle aux yeux du a monde entier* Les royaumes étrangers, les Grecs, « les Barbares et le sénat du Latium lui adressaient u des ambassades* La race de Romulus, Rome elle* « même, la mère des royaumes, s’était soumise à «t celte nation; c’était la que son chef, soutenu de m Fappui du Christ, avait reçu le diadème par le don ■t apostolique* Heureux , s’il eût connu son bonheur, » Fempire qui avait Rome pour citadelle et le porteh clef du Ciel pour fondateur (1)! Décime mainte- « nant, celle grande puissance a perdu à la fois son «c éclat et le nom d'empire; le royaume naguère si « bien uni est divisé en trois lots ; il n’y a plus périt sonne qu\in puisse regarder comme empereur; u au lieu de roi ou voit un roitelet . et au lieu de n royaume, un morceau de royaume. Le bien gënë- *i rai est annulé; chacun s’occupe de scs intérêts : u on songe à tout ; Dieu seul est oublié. Les pasteurs « du Seigneur, habitués à se réunir, ne peuvent « plus tenir leurs synodes au milieu d’une telle di- « vision, il n’y a plus d’assemblée du peuple , plus u de loi; c'est en vain qu’une ambassade arriverait ï- là où U n’y a point de cour. Que vont devenir tes n peuples voisins du Danube, du Rhin, du Rbùue, «ï de la Loire et du Pô? Tous anciennement unis u par les liens de la concorde, main tenant que Fal- « liance est rompue, seront tourmentés par de k tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu « fera-t-elle suivre tous ces maux? À peine est- il n quelqu’un qui y songe avec effroi, qui médite sur ts ce qui se passe et s’en afflige : oit se réjouit au n milieu du déchirement de l'empire, et l’on appelle u paix un ordre de choses qui n’offre aucun des k biens de la paix (3). »

L’impulsion une fois donnée pour la séparation

(ï) O foi lunatum , no&sel sua si berna , rfigoum ;

Cujus Roma arx est cl cœli clavier auclur J

(Flori diaeoni Lugduncosis quereln de dlvisione im périt ,

apud script, rcruin teancic., t. VIL p* 502 Cl scq.)

(2) GandeUir fessi «Bva inter ruinera regn*,

de s il iffér en ts î n lérè t s ha t ï o na u x , I e m o u vc m en l tics masses ne s’arrêta pas; et quand il n’y eut plus de m ï tl re , co m me n ça le dëmem b re men t d es roy a u mes où se trouvaient associées ensemble des populations diverses d’origine et de langage, Lanouvelle France était dans ce cas; elle comprenait trois grandes divisions, la France proprement dite, la Bretagne et F Aquitaine, qui avaient pu se réunir ensemble pour secouer le joug de Fempire, mais qui n’en demeuraient pas moins séparées par d’anciennes distinctions nationales. Les Bretons, ennemis naturels des Gallo-Franks , et ne voulant pas plus être gouvernés par eux que par tes Franko-Teutons , reprirent aussi tôt leurs hostilités. Ils envahirent tout le pays voisin du leur jusqu’à la Loire cl à la V daine, battirent en plusieurs rencontres les armées de Charles le Chauve , et ne firent de paix avec lui que lorsqu’il leur eut garanti leurs conquêtes et reconnu leur chef comme roî, eu leur envoyant de son trésor le sceptre et la couronne (5). Après les Bretons, ce furent les Aquitains, ou gens de la langue romane méridionale , qui s’insurgèrent et travaillèrent a se détacher de la nouvelle France aussi complètement qu’ils Fêtaient de Fanciennc, D’un autre côté* les Provençaux, distingués aussi, par leur dialecte, des nations qui habitaient au delà des Alpes , se révoltèrent dans le même but contre le roi Lother et scs enfants. Les villes de Toulouse et de Vienne , qui étaient 1e principal foyer de ce nouveau mouvement national, furent plus d’une fois assiégées, prises cl reprises tour à tour par les armées des rois et par les partisans de Fin surroc lion (4), Enfin , en l’année 888, après quarante-cinq ans de nouvelles guerres, qui, dans leurs scènes variées et confuses, présentèrent plus d’une fois les Gaulois méridionaux ligués avec la puissance des Germains contre celle des Gaulois du nord, arriva le démembrement final auquel tout avait tendu depuis la mort de Karle h1 Grand*

Sî le principe le plus actif de cette révolution fui la répugnance mutuelle des races d'hommes associées, mais non fondues ensemble par la conquête, son résultat ne pouvait être une division absolue d’après la descendance ou Fidiome , une sorte de triage à part de toutes les familles humaines que le Ilot des invasions avait jetées çà et là au milieu de familles étrangères; tout devait se dénouer et se dénoua en effet d’une manière plus large et moins complexe* La race dominante, quant au nombre ,

El paeem vociuml milia m ub’j gratis paris.

(Script, rer, franric. , t. VU, p. 502 et scipï

(5) Voyez le tom- VH do Recueil des Historiens de f*1 France, aux années 831 el suivantes,

{4) Ibid*, ans années 800 860*

LETTRE XII

dans chaque grande portion de territoire , forma comme un centre de gravitation dont les différentes minorités n’eurent pas le pouvoir de se détacher. Ainsi le système des lois personnelles , loin d’èlre rétabli dans son ancienne forer, reçut au contraire le premier coup par la fondation de nouveaux États où la nationalité ressortait, non d’une complète unité d’origine, niais de l'unité territoriale et des c o n venan ces gé ogra phiq u es .

J /Il a lie, séparée de ses anciennes annexes, cl bornée par la chaîne des Alpes, devint un royaume à part que se disputèrent des prétendants de race germanique, mais naturalisés italiens depuis plusieurs générations (1), Tout le pays compris entre les Alpes, le Jura et les sources du Rhin , forma , sous le nom de Llurgandic ou Bourgogne supérieure, un nouveau royaume dont la capitale était Genève, et dont les chefs se faisaient couronner au couvent de Saint-Maurice en Valais. Un troisième royaume, sous le nom Je Bourgogne inférieure ou eisjurane, eul pour limites le Jura, la Méditerranée et le Rhône. Un roi d* Aquitaine, dont le pouvoir ou les prétentions s'étendaient de la Loire aux Pyrénées, fut inauguré a Poitiers, Entre le lUùn, la Meuse ci la Saône, on vit s'élever le petit royaume des La th&ringhe on de Lorraine. Enfin, entre les frontières de ces différents ÉLats et celles de la Basse- Bretagne, se trouva resserrée, d’une manière fixe , la puissance dont le territoire conserva depuis lors te nom de France, a l'exclusion de tous ceux auxquels cc nom avait appartenu autrefois (2),

De ce dernier démembrement de l'empire des Frank* date, à proprement parler, l'existe ne e de la nation française \ et tous les faits qui s'y rapportent, loin d’tHre envisagés avec dégoût connue des événements funestes, devraient être recherchés soigneusement et détaillés avec in LërÉt 5 car c’est sur eux que reposent véritablement les bases de notre histoire. Nos anciennes institutions , nos mœurs et notre langue sont un produit des deux révolutions politiques par lesquelles ont été successivement séparés, d’abord tes pays de langue romane et de langue ludesque, ensuite ceux de la langue ù'oug et de la langue d’oc. Le berceau du peuple français n’est ni la pairie des Frank s au delà du Rhin, ni la Gaule dans toute son étendue, mais te pays d’entre Meuse et Loire. La position centrale du royaume compris entre ces limites devait lui fournir à la longue les moyens d’envahir et de s’assimiler eu quelque sorLe, l’un après l’autre, tes États formés autour de lui sur l'ancien territoire gaulois. Tous les gouvernements

(1) Le duc de Spulète et te due (te Frtout, que les hum mes de Langue leu tonique appel aïeul îfrîdot t Berengker, mais qu’on nommai l en Italie Guido el Bceiug/iiet'O-

(2) Itecuctl des Historiens de la France , L Vil et VIII,

qui se succédèrent en France depuis le dixième siècle, quelque différents qu’ils fussent par leur Constitution ou leur forme, tendirent tous également à ce but. Ils ne l'atteignirent complètement qu’a près bien des siècles 5 et de l ou les les réunions territoriales opérées soit par la guerre, sort par la politique et les alliances, sortit enfin la nation actuelle, diverse d'origine, non-seulement pour ce qui regarde te mélange des Frank* et des Gaulois, mais à cause de la différence primitive des souverainetés, des langues et des traditions provinciales.

LETTRE XI L

Sur l'expulsion de la accoude dynastie franko.

Un fait extrêmement remarquable, c'est que dès l’époque ou, à parler rigoureusement, commence la nation française, il se prononce dans celte nation nouvelle un vif sentiment de répugnance pour la dynastie qui, depuis un siècle et demi, régnait sur le nord de la Gaule, À ïa révolution territoriale de 888 correspond, de la manière la plus précise , un mouvement d’un autre genre, qui élève sur te trône un homme entièrement étranger à la famille des Karolmgs. Ce roi* le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France, par opposition aux rote des Franks, est Ode, ou, selon la prononciation romane, qui commençait à prévaloir. Eudes (3), fils du comte d'Anjou Rodbert le Fort. Élu au détriment d’un héritier qui se qualifiait de légitime. Eudes fui Je candidat national de la population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un ÉtnL par elîe-mèmej et sou règne marque l'ouverture d’une seconde série de guerres civiles terminées, après un siècle, par l'exclusion définitive de la race de Karle le Grand. En effet, cette race toute germanique, se rattachant, par 1e lien des souvenirs et les affections de parenté, aux pays de langue tu des que, ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante. L’idiome de la conquête , tombé eu désuétude dans les châteaux des seigneurs, s’était conservé dans la maison royale. Les descendants des empereurs franks se faisaient honneur de comprendre cette langue de leurs ancêtres,

{S} Ode t Oie ou Othe signifiait ricAcdanï lems tes anciens dialectes de la langue ludésque. Ou disait, dans la | langue romane , Odes oa Eudes pour le n omî natif, et OdQn * ou Eudon pour tes autres cas.

LETTRES SUR LTUSTOIRE DE FRANCE

et accueillaient des pièces de vers composées par les poètes d’outre-Rhin (1). Mais loin lEmigmenler le respect pour Fane ternie dynastie, celle particularité de Moeurs tic servait pins qu’à lut donner une physionomie étrangère qui blessait le peuple, et l'inquiétait, non sans raison , sur la durée de son indépendance.

La suprématie des Germains sur tout l’Occident u’existaît plus; mais elle était remplacée par des prétentions politiques fondées sur lé droit de conquête, qui pouvaient aisément servir de prétexte à de nouvelles invasions . et menaçaient surtout la France, d’abord comme voisine , et ensuite comme seconde pallie des Frauks. L’instinct de la conservation devait donc porter ce nouvel État à rompre entièrement avec les puissances teutoniques , et à leur àter pour jamais tout moyen de s'immiscer dans ses affaires. Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du nord de la Gaule, Franks d’origine, mais à Hachés à Tintérèt du pays, violèrent le serment prèle par leurs aïeux à la fa* mille dePeppîn, et firent sacrer roi, à Compïègne, nu homme de descendance saxonne (â). L’héritier dépossédé par cette élection, Karle, surnommé le Simple ou le Sot (3) , ne larda pas à justifier son exclusion du trône, en se mettant sous le patronage cfArnulf , roi de Germanie, « Ne pouvant tenir, dit h un ancien historien , contre la puissance d’Eudes , « il alla réclamer , en suppliant, la protection du « roi Àrnulf. Une assemblée publique fut eonvo- «s quëe dans la ville de Worms; Karle s’y rendit, « et après avoir offert de grands présents à Arnulf, « il fui investi par lui dç la royauté dont il avait « pris le titre * L’ordre fut donné aux comtes et « aux évêques qui résidaient aux environs de ta « Moselle, de lui prêter secours, et de le faire <c rentrer dans son royaume, pour qu’il y fut u couronné ; mais rien de tout cela ne lui pro- « fi ta (4). *

Le parti des Carolingiens , soutenu par Tintervent ion germanique , ne réussit point à l’emporter

(1) Tel est le chant triomphal composé en rbonneur du roi Louis, fils do Lotir* le Bègue, après une vïeiolre remportée sur les tSormandl, près de Seul tour eu Vimou. Eu voici les quatre premiers vers \

Ehien Kunîng xveiz ich Ifeisset heer Ludwig f fier Gerne GùU dienet ,

/'cil er ihms lo/uteL

K Je connaît un roi , son nom est ïe seigneur Ludwig , qui sert Bien volon tiers, parce qu’il l’en récompense, etc, » (Voyez le tom. IX du recueil des historiens de la France, p. 99 et suiv.)

(5) Saxonid generis vir..* (Script. remm francic, , t. IX, p. ISO.)

sur le parti qu’on peut nommer français. 11 fut plusieurs fuis battu avec son chef, qui, après chaque défaite , se mettait en sûreté derrière la Meuse , hors des limites du royaume, Charles le Simple parvint cependant, à force d’intrigues , et grâce auvôîsinage de FAItemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine : ce qui Fait dire à plusieurs historiens que le royaume fut divisé ert deux par le cours de là Seine, et que Charles devint roi au nord , tandis qu’Eudes l’était au midi (5)* Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Weïskes ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Franks , contribuait à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins du Rhin, Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, Swinliboki , fils naturel d’ÀrnuIf , cl roi de Lorraine, envahît le territoire français en f année 1) parvînt jusqu’à Laon avec une armée composée de Lorrains, d’Alsaciens et de Flamands , tous gens de langue Ludesqtie, mais bientôt il se vît forcé de battre eu retraite devant Tannée du roi Eudes (G). Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu’on avait jusque-là qualifié d’usurpateur. Eudes fui reconnu roi, et Ton promit de ne plus donner à l’avenir aucun secours ou prétendant (7). En effet, Karle n’oblint rien , tant que son adversaire vécut; mais à la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en question, lé kci&ar prit de nouveau parti pour le descendant des rois franks. La puissance impériale , pesant sans contre-poids sur le petit royaume de France, contribua fortement, quoique d’une manière indirecte, à amener une restauration,

Charles le Simple , proclamé roi , en 898 , par une grande partie de ceux qui avaient travaillé à l’exclure , régna d’abord vingt-deux ans sans aucune opposition. Cest durant cet espace de temps que, pour se ménager un nouvel appui contre le parti qu’il redoutait toujours, il abandonna au

(3) On trouve dans les historiens originaux simple jt, * fuit us j et quelque fois soit us,

(4) Caroïus vires Odonîs ferre non v ale ns , pat récita Arnuïpbi supplex exposcU... Sed neulrum horum îlli qaicquara profuit» (Script* rer, francic., U TU!, p. 73.)

(5) Tune il iv h u m est rogmim m duas parles, À Kheno tisque ad Sequanam fuiL regnu m Garoli ; cl à Sequanà regnu m Odonis. (Ibid,, p. 253. j

(0) Qui cum Carolo eranl conferunl se ad ZucndcboldunL ntjuvct Carolo. (Ibid. , p. 01») — Collecta immeosn ewrciîu Laudunum veuiL ( Ibid. , p. 74. )

(7) Arnoifus rex entn Odone, Calliarum rege, ps^m fumai, Caroloque Hile» regis Ludovici Balhi m u liera OllC" renii auxîUum denegaL (Ibid. , p. 249.)

LETTRE XÎL

chef normand Rolf ou Roll (1) tous ses droits sur le territoire voisin de l'embouchure de la Seine , et fui conféra te litre de duc : mais celle fondation d’un nouvel Etat sur le territoire g induis eut, à la longue, des résultats tout différents de ceux que le roi Charles s'était promis. Le duché de Normandie servit, pour ainsidirc , à flanque]’ le royaume de France contre les attaques de l'empire germanique et de scs vassaux lorrains ou flamands* Les nouveaux dues, politiques habiles et guerriers infatigables, ne tardèrent pas a intervenir aussi dans la querelle de dynastie. Indifférents à l'avantage personnel de la postérité de Charlemagne ou de ses compétiteurs, en s'immisçant dans des disputes qui leur étaient étrangères , ifs ne cherchaient qu'unie occasion soit de reculer leurs frontières aux dépens de fa France, soit de devenir plus indépendants à l’égard de celte couronne dont ils s’èt aient reconnus vassaux. Aucun motif national ne les entraînait , comme les rois de la Germanie , vers Fuji des deux partis rivaux ; ils balancèrent donc quelque temps avant de se décider* KoU, premier duc de Normandie, fut Adèle au traité d’alliance qu'il avait faiL avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez faiblement, contre Rodbert ou Robert (S) , frère du roi Eudes, élu roi en 932 par le parti de l'exclusion* Sou Mis Wilhialm (S) ou Guillaume i*r suivit d'abord la même politique ; et lorsque le roi héréditaire cul été déposé et emprisonné à Laon , il se déclara pour lui contre Raduif ou Raoul ($), beau-frère de Robert, élu et couronné roi , en haine delà dynastie fronke. Mais peu d’années après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple et fit alliance avec le roi Raoul* En 956, espérant qu'un retour à ses premiers errements lui procurerait plus d’avantages , il appuya d'une manière énergique la restauration du fils de JCarle. Lodewig surnommé d'Outre- Mer,

Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par prudence, n’opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une alliance

(t) Ce nom paraît être une conîractînn de celui de Jîodulf. En langue romane , on disait Iiout ou Tïou.

(S) Le Gomma Li F roman était Itoberz } et Robert ne décrivait que pour les autres cas.

(3) Celle forme appartient à ridiume Scandinave; dans la langue lu des que ou disait Wilhelm* protégeant volontiers*

(4) Hans Pancieunc langue Française , on écrivait au nominatif Ho ou fs ou ÈaûvfSj et Raoul aux autres cas*

(3) Offto7 othe, dans le dialecte saxon, comme odor ode7 dans le dialecte franko-tudeîque , signifiait riche, La terminaison cri o appartient à ïa Forme la plus ancienne. LV» dont on FaiL suivre ce nom est étranger à la tangue germanique. Autrefois on écrivait ol/ies pour le nominatif et o thon pour les autres tas.

étroite avec Ollio. premier du nom (5), roi de Germanie, le pnnceïepîus puissant et le plus ambitieux de l’époque. Celte alliance mécontenta virement les seigneurs , qui avaient une grande aversion pour Fin fluence leu tonique. Le représentant de cette opinion nationale, et l'homme te plus puissant entre la Seine et la Loire était Hug ou Hugues, comte de Paris, auquel ou donnait le surnom de Grand, à cause de ses immenses domaines (6). Dès que les défiances mutuelles se Furent accrues au point d'amener, en 94Û, une nouvelle guerre entre les deux parLis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues le Grand, quoiqu’il ne prît point le titre de roi, joua, contre Louis d'Out re-Mer, le même rôle qn'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre Charles le Simple* Son premier soin fut d’enlever a la faction opposée l’appui du due de Normandie; il y réussit, et, grâce à ( intervention normande, il parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique, Toutes les forces du roi Lodewig et du parLî Frank se brisèrent, en 94Î5, contre le petit duché de Normandie* Leroi, vaincu en bai aille rangée, Fut pris avec seize doses comtes et en Fermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national qui l’em prison aèrent à Laon (7),

Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi Qthun et le comte de Flandre, Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi Louis de sa prison; maïs les coalisés $c promettaient des résultats d’un autre genre* Leur but était d’anéantir ta puissance normande, on réunissant ce duché a la couronne de France, après ta restauration du roi leur allié; en retour ils devaient recevoir uue cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de France (8). L'invasion , conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946*

(6) Hug signifie pré voyant. La forme romane de ce nom était Hues pour le nominatif , et Huon pour tes autres cas.

(7) ...tn arcem Bothomagi icrvandus missus est. (Script* rer* franc., t, IX, p* 12**0 Fosteà nenipè Hugo magous, par] sien sis cornes , etTlieobaLiiis carnoUmsis eum pmceHbus Francia} euutrâ Ludovic mm rebellant; et à ducihma suis circumvcntus capiLur, et Lauduuum ni iss us puhikœ CusLoliiss maneipalur, (Ibid., p* 44.)

(8) Liidovicus ai qmideiri, ut hos magnarum viiium duces (ftkbardum scilicel el Hugüüm) amoHs viiiculo conneiûi esse dldicit, limens ne eorum conaUi depoueretur à culmine regiu, mtsit Amulphum flandrcnscmad Cldionem iransihenanum regem, mandrins quoniam si llugonem Magnum

LETTRES SITU L'HISTOIRE DE FRANCE

Ain tète de trente-deux légions, disent les historiens du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en prison et n’avait point de roi à sa tète, ne put rallier autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers,, Louis d’ Outre -Mer lut remis en liberté, et les coalisés ^avancèrent jusque sous les murs de Rouen ; mais cet Le campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré n’eut pas plus d’amis qu 'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l’invasion; et, menacé bientôt d’èlrc une seconde fois déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours (I).

En l'année 918 , les évêques de la Germanie s’assemblèrent , par ordre du roi Othon , en concile à Inghelheim. pour traiter, entre autres affaires, des griefs de Louis d’ Ou Ire -Mer contre le parti de Hugues le Grand* Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que le légat du pape eut annoncé l’objet du synode, il se leva et parla en ces termes : « Personne de vous n’ignore 11 que des messagers du comte Hugues et des autres « seigneurs de France sont venus me trouver au *s pays d’outre-mer, m’invitant à rentrer dans le *i royaume qui était mon héritage paternel. J’ai été « sacré et couronné par le voeu et aux Acclamations *< de tons les chefs et de t’armée de France, Mais , « peu de temps après, le comte Hugues s’est emparé « de moi par trahison, m’a déposé cl emprisonné « durant une année entière; enfin je n’ai obtenu * ma délivrance qu’en remettant en son pouvoir la »< ville tïe Laon, ia seule viUe de la couronne que «< mes fidèles occupassent encore. Tous ees mâtl( heurs qui ont fondu sur moi depuis mon avéne- « ment, s’il y a quelqu’un qui soutienne qu’ils me u sont arrivés par ma faute , je suis prêt a me dé- « fendre de celte accusation, soit par le jugement %t du synode et du roi ici présent, soit par un combat ü singulier (2). »I1 ne se présenta, comme ou pouvait le croire, ni avocat ni champion de la partie adverse pour soumettre un différend national au jugement de Rem pereur d’on tre-Rliin ; et le concile, transféré a Trêves, sur les instances de LeudulP, chapelain et délégué du keisar , prononça la sentence suivante ;

«t Eu vertu de l'autorité apostolique , nous excom-

omnînô çonicmct s et norraanilkam terrain min riominio subigeret, prêtent dnbio lolhariense rcgmim ci contracte ret. (Script, rer, franc., i. Mil, p. 200*)

(t) Rex Lutiovicna riéprcèaUir regem Oihonem ut siihsldium slbï Ferai cotÊth Hugo ne m et coeteros înimkos su os, (Ibid., L VIIL p. 203.)

(9) Ibid,, p. 202,

(5) Ibid., p. 175.

(b Richarde duct fllium «uum nomme iliigonem com-

« munions le comte Hugues, ennemi du roi Lode- « wig, à cause des maux de tout genre qu’il lui a u faits, jusqu’à ce que ledit comte vienne à résipiscenccet donne pleine satisfaction devant le légat « du souverain pontife. Que s’il refuse de se souit mettre, il devra faire le voyage de Rome pour re u cevoïr son absolution (3). a Celle sentence ecclésiastique ne fut poin t capable de détruire un parti qui avait résisté à Finvasiou la plus formidable que la France edi encore subie. Toutefois il se passa bien des années avant que les adversaires de la dynastie franke vinssent à bout de la renverser complètement, et de rompre le dernier iJ fil qui rattachait le nord de la Gaule à la Germanie.

A la mort de Louis d’Outre- Mer, en l’année 954, son fils Luther lui succéda sans opposition apparente. Deux ans après, te comte Hugues mourut, laissant trois fils, donL Faîne, qui perlait 1e mêm« nom que lui, hérita du comte de Paris qn'on appelait aussi duché de France. Son père, avant de mou* rir, l’avait recommandé à Rikhard ou Richard, dur de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et de son parti (4). Ce parti sembla sommeil*

1er jusqu’en Fannée 980, Durant ce long intervalle de temps, non-seulement il n’y eut point de guerre civile, mais te roi Lother, s’abandonnant à Finqmb sion de Fesprit national, rompit avec tes puissances germaniques et tenta de reculer jusqu’au Rhin I» frontière de son royaume, H entra à Fimprovïstc sur les terres de Fera pire, et séjourna en vainqueur dans le palais d’Aix-ïa-Cbapelte* Mais cette expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, m serviL qu’à amener les Germains, au nombre de soixante mille. Allemands, Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, où cette grande armée chanta en chœur un des versets du Te Beum (5). L’empereur Othon, qui la conduirai!, fuL plus heureux, comme il arrive souvent, dans l'invasion que dans Ja retraite* Battu par les Français au passage de FAisne, ce ne fut qu’au moyeu d’une trêve conclue avec te roi LoiIht qu’il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu , à cc que disent tes chroniques, contre le gré de Farinée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n’avaient point cessé d’exister (6).

Menacé, comme son père et son aïeul, par les

menriare sluduiL, ni ejus pnlrocinio lotus, îninficoriun fraiiriïbus non cape rouir, (Script, rcrmu fraude*, L VJU. p. 207.)

(3j Àceiiïs quàm pluribus de rida , attâfata te rnartp rum j etc., in ioen qui ri ici! tir Mous Marty ru m, in tantum dans vocïbus tïecaitiaii prœcepit , ut altomtis auribus ïpse lluiïo cl omuis Pai'isioniiïi pkbs miraralur* ( Ibid,)

(0) Pacificalus est Loi ba dus rex cum Oibonc rege. Remis çivKatei cojîtrà volunlatem Hugouisel Haïuricï, fratri* MU

LETTRE XI L

adversaires implacables de la race «les Karolwgs, Lolher tourna les yeux du côté du Rhin pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise a In cour impériale de scs conquêtes en Lorraine et de tonies les prétendons de la France sur une partie de ce royaume. « CeLle chose contrista grandement, u dit un auteur contemporain , le cœur des seih goeurs de France {!)» » Néanmoins ils ne firent point éclater leur mécontentement d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'èLre surs de réussir. Le roi Lolher, plus habile et plus actif que ses deux prédécesseurs, si Fon en juge par sa conduite, se rendait un compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun moyen de tes vaincre, En Îj83, profitant de la mort d'Olhon H et de la minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue avec le rn pire , cl envahit derechef la Lorraine; agression qui devait lui rendre un peu de popularité. Mais le sentiment instinctif de l’indépendance nationale, profondément enracine dans le cœur des Gallu-Franks, 11e pouvait faire une longue trêve avec cette famille condamnée d'avance, et dont la ruine était inévitable. Jusqu’à la fin du règne de Lolher, aucune rébellion déclarée ne s’éleva contre lui, Mais chaque jour sou pouvoir allait en décroissant; l'autorité , qui se retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de Hugues le Grand, Hugues, comte de Pile de France et de l’Anjou, qu'on surnommait CapHf ou Chapet, dans la langue française du temps, u Lolher n’est roi que « tic nom, écrivait dans une de ses lettres Pim des « personnages les plus distingués du dixième siè- « de; Hugues n’en porte pas le titre; mais il l’est « en fait et eu œuvres (â).

Sons doute, dans les événements qui suivirent, en $187 , la mort prématurée de* Lodewijj , fils de Lolher, il faut faire une grande pari à l’ambition personnelle cl au caractère du fondateur de la troisième dynastie. Dans scs projets contre la postérité de Karlc le Grand, Hugues- Gapet songeai! plutôt à lui-même et à sa famille qu’à l’intérêt du pays, dont Pi ndépendance exigeait , pour dernière garantie,

cl ctïrUrà volunlalcm exercilûs sui. (Script, rmim francîc., L VJ LJ, \k 224.)

(t) Dédît Loihatim rex Olhorti régi m bénéficie lolhari en se regnum ; quïG causa maffia coidmlavil corda principum Francorum. [ibiiJ.)

{2} Loiharîua rex Francise pradnius est solo nomtee , Htïgo verè non nomme , sed acLu êL opéré, ( Gcrbûrli Fpî- Floïa?, npud script, rcrum fraude,. I, X, p. 387.)

(3) H ego Capel, more patrutn suonim , odio moins antique , gémis Carolt cupiens eradere de regno Frauconnn,.. [Script, muni fraude,, t, X, p, 2tlS,>

P expulsion de la race de Laide. Néanmoins on peut affirmer que cotte ambition de régner, héréditaire depuis un siècle dans la famille de Robert le Fort, fut entretenue et servie par le mouvement de l’opinion nationale. Les expressions mêmes des chroniques, toutes sèches qu’elles sont a celte époque dr notre histoire, donnent à entendre que la question du changement de dynastie n 'était point regardée alors comme une affaire personnelle. Selon elles, il s’agissait d’une haine invétérée, d’une entreprise commencée depuis longtemps dans la vue de déraciner du royaume tic France la postérité des rois franks (3). Cette révolution . qui dans ses flux et reflux avait causé tant de troubles , se termina sans aucune violence. La grande majorité des seigneurs et du peuple se rangea autour du comte lingues; cL le prétendant à titre héréditaire demeura seul avec quelques amis, pendant que son compétiteur, élu roi par l'acclamation publique , était couronné à Noyon,

Cette élection n’eut point lieu avec des formes régulières ; on ne s’avisa ni de recueillir ni de compter les voix des seigneurs :cc fut un coup d’en traînement; cl Hugues-Capet devint rot des Français, parce que sa popularité était immense. Quoique issu dune famille germanique, l’absence de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la troisième génération, le désignaient comme candidat à la race indigène , dont In restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de l’empire (1), Tout cela n’est point formellement énoncé dans les histoires contemporaines; mais l’on ne doit point en être surpris. Les niasses populaires, lorsqu’elles sont en mouvement, ne se rendent point un compte exact de l’impulsion qui les domine ; elles marchent d’instinct, et tendent vers le but saus chercher à le bien définir. A ne tes considérer que d’une manière superficielle, on croirait qu’elles suivent en aveugles les intérêts particuliers de quelque chef, dont le nom seul fait grand bruit dans l’histoire : mais cette importance même des noms propres vient de ce qu’ils ont servi de mot de ralliement pour le grand nombre , qui , en les prononçant , savait ce qu’il voulait dire , et

[4 Fuit emm Hugo [Magnu») fiüus Robert! Parisvorimi comiUs,iiui videliceL Roberins brevi in (empote rex constil tu iis et a b exerciiu Saxonum est ipterfèelus. Cujusgcmis ideireb adnoUrc distulîmus , quîa vatdè in ontè reperd tir obeem um. (Script. lerum francic. , L. X . p, 5.) Ces parole» sont d’un auteur contemporain. Uu écrivain poslùi ieur de deux siècles ajoute un degré à colle généalogie , cl remonte jusqu'à Robert le Fort ; mais il déclare ue pouvoir aller plus loin : it Utlerius nésCiVermU de ejus neutre hbiorio graphi, >■ (Ibid., p, 280.}

LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

n 'avait pas besoin , pour le moment, d'une façon de s'exprimer plus correcte*

L*àvénement de la troisième me est, dans notre histoire , d'une bien autre importance que celui de la seconde * c'est , à proprement parler, la fin du règne des Frank 8 et la substitution d'une royauté nationale au gouvernement fonde par la conquête. Dès lors, en effet, Fhistoire de France devient simple; c'est toujours un même peuple qu'on suit et qu’on reconnaît, malgré les changements qui surviennent dans tes mœurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'imité de dynastie. Lu singulier pressent ïmeut de cette longue succession de rois parait avoir saisi l’esprit du peuple, à l'avénement de la troisième race. Le bruit courut qu'en 9S1 saint Yateri, dont Hugues-Capel , alors comte de Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en songe et lui avait diL : « À cause de ce que ii tu as fait , toi et tes descendants , vous serez rois * jusqu'à la septième génération, c’est-à-dire à per- « pé Lutté (î), » Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans exception, même par le petit nombre de ceux qui , u'approuvant point le changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise cause, eL Face usent de trahison contre son seigneur et de rcvoiLe contre les décrets de l'Église (2), C était une opinion répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille royale sortait de la classe plébéienne; et cette opinion , qui se conserva durant plusieurs siècles, ne fut point nuisible a sa cause (3), Elle trouva un point d'appui extérieur dans l'ai' liance de la Normandie, qu’elle eut soin de se ménager tant que le royaume fut menacé du côté du nord ,

Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième restauration des Kurolings, effrayèrent les princes d’Allemagne; ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Karle , frère de i avanL-dernier roi et duc de Lorraine sous la suzeraineté de l'Empire, Réduit à la faible assistance de ses partisans de f intérieur, Charles ne réussit qu’à s’emparer de la ville de Laon , où il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place , jusqu’au moment ou il fui trahi et livré par

(t) Script, rerum franeic., I. X,p, 300-

(3) flic Hugo matarn cauiam habuisse videlur quL,t con- Ira dominos fluoi perpétué rebetlavil* . . contra prohibition nem lù-desiaï,*, regnum obtmuîL** nec lameo honestè, sed pi odiloriè. qbïd,, p. 308.)

t») H u goût! m Cape t quidam volgarea eL fritnplieea tredunl fuisse plebeiutn.., quoi! non est ilà, (Ibid., p, 297.)

U) ELexpuIsi sont fliii ejus à Francis, et eianl menantes apud imperaiorem Itomanorum* (IbKL L1X , \u 145.)

(5) Po*i quarum Hüersrum recitaliuiicm et earum prop-

Fun des siens, HuguesrCopetle fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses deux fiïsLodewig et Karle , nés en prison et bannis de France après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se conservait à leur égard l'ancienne sympathie d’origine cl de parenté (4),

Ces deux noms sont, dans notre histoire, les derniers pour lesquels il convienne d'employer ['orthographe de la langue teutonique ; car, après la dépos* session de la famille qui ralliait autour d’elle les vieux souvenirs de la conquête, il n'y eut plus trace rcn France de F idiome qui d’abord avait ëLë celui de tous les conquérants, quel que fût leur grade, ensuite celui des grands seigneurs, et enfin celui de la maison royale. Eu 948, au concile dTngbelhëim, on Louis d'Outre-Mer s’était rendu pour adresser à Olbou 1er ses plaintes contre Hugues le Grand, une lettre du paj»e, que ni le rai de France ni celui de Germanie ne pouvaient comprendre parce qu'elle éiait en latin, fut traduite pour eux en langue ludes- (jue (&), 11 est douteux qu'une pareille traduction eût été, pour Hugues-Gapet , plus intelligible que F original. A partir de son règne, les princes d’Allemagne, de Lorraine et de Flandre furent obligés de Faire accompagner par des interprètes leurs ambassadeurs en France (fi). Dès ce règne, les noms frnni cats doivent entièrement remplacer les noms tudesqnes; mais il faut encore une attention particulière pour retrouver ces noms sous l'orthographe invariable des chroniques la Lines*

Si nos historiens modernes ont eu le tort de transporter dans la période Frank© Fo r LU o graphe des époques françaises, et d'appeler Thierri , Louis et Charles les rois des deux premières rares t ils commettent sans scrupule une autre faute, celle d’écrire, après le dixième siècle, des noms tels que ceux-ci * A Iberic, Ada!rk\ Balderïct Rodolphe f Rcginald. Le propre de la langue romane était d’altérer et d'adoucir les noms originairement lutlesqurs, d'une manière conforme, à peu de chose près, a notre prononciation actuelle. Cette altération précéda, pour les habitants de race gauloise, l'expulsion de la dynastie franke : il serait boa de la faire sentirt même avant cette époque , lorsqu'on en trouve quelques signes dans les chroniques contemporaines (7)* Mais quand il n’y a plus dans le royaume

ter reges juxtà leosticam linguam intcrpretalionem* - ■ ( Script, renom fraude., t, VIII, [i. 203. )

(G; ...Üux Loi ha r indice Theodoricus £ cire» aouum 1tl02 eum (Nanieruui sdltcei) art quoscumque regoi priücipé* dirige: bat tegalum et maïiroè ad éousobrïiiut sutirn , regfl® Fra nco ru m , q uon i a ni a ove rai cumin respon si * acu ü s* i n m

et lingnie galücae periliâfaciindissimuiïi*(ExChronicomcniî-

sieri i Sauct i Michadis, apud MabÜlonii A naleda .t. IL piSOJ *} (7) Les noms Ludcsques roui anisés, si Pon peut aVXjU'îojei' ainsi, se rencontrent de ü-çj* bonne heure ctamlw éscu*

LETTRE XI L

de France qtfun seul idiome 9 et que la différence des rangs ne se marque plus par celle des langues , 1 "histoire doit présenter exclusivement des noms à physionomie française- Il faut éviter avec soin Forlliographe demi-barbare, demi-latine, introduite da^s un temps où il n’existait ni science, ni critique ' historique, et écrire franchement des noms tels que ceux-ci ; Aubn\ Baudri, Aubert, Imbert, 7'fttbatildj Rigauîd, Gonthier, Ber l hier, NaynanL Bodardf Séguin , A udohi ? Regnou f ? Ingôtàf J B a th fer , R ai hauts (!},

Pour éviter un autre genre de confusion, l’on doit donner aux noms méridionaux une orthographe conforme il celle de la langue parlée en Aquitaine et en Provence* À la fin du dixième siècle, les pays de la langue à' oc étaient séparés du royaume de France par une aversion nationale , aussi prononcée que pouvait Fètre celle qui existait entre les Français et les Allemands, ou, comme on disait sur la Frontière des deux langages, entre les Wallons et les T b fois (S). Par imc contradiction dont l’histoire offre beaucoup d’exemples, pendant que la France travaillait avec tant d’énergie à assurer contre les Germains son indépendance, elle tendait à étouffer celle des États qui s’étaient formés au sud cuire le cours de la Loire et la Méditerranée. Si les hatrkanls de T Allemagne sc croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de FRalie, les Français , invoquant aussi les traditions delà conquête franke, prétendaient dominer sur le reste des Gaulois jusqu'aux pieds des Alpes et des Pyrénées, Dans la nouvelle opinion nationale, l’idée de domination au sud était inséparable de celle d’affranchissement du côté du nord . Aussi chaque élection d un rot étranger à ta famille de Charlemagne, depuis Eudes jusqttfâ Hugues-Cape t, fut-elle presque immédiatement suivie d’une guerre sur la frontière du Midi, aux bords de h Loire, de la Vienne ou du Rhône, L’expression de cette vanité nationale se retrouve dans un diplôme du roi Raoul , où il s’intitule :

menls relatifs à l'histoire des provinces méridionales. Dûs les premiers icmps de la seconde race , Les noms des ducs (T Aquitaine ont perdu leur pnrelé germanique. Celte altération ne devient sensible , pour le nord de la Gaule, que vers b lin du neuvième stèle*

(1) Voici ces noms sons lenr forme originelle : Àlbrik > j taldrik, Albert } Ingbcvi . Theodebald , Rikhaîd, Qunther, Berlfwr, Mag/tenhard* SatdHnrdt Slgwini Odwïn, Reg/ienutff Inguif* Rather, RafhwUj.

(2) Ces dieux mots de b vieille langue française répondaient aux mots frantis Jf&lle et Teutshe r et servaient à distinguer, en Belgique et en Lorraine, ceux qui parlaient roman de ceux qui pari aient allemand. If aile ou J fuie est le substantif d"ou dérive l'adjectif waUh on i veUh. Ce mot est employé dans tes anciennes gloses do la loi salique pour traduire le mot latin Romani.

« Roi , par Ici grâce de Dieu, des Français , des o Bourguignons et des Aquitains, invincible, pieux, n illustre et toujours auguste * pleinement roi pur u la soumission volontaire tant des Aquitains que u des Gascons (3). »

Pour répondre à ©es jactances, les Gascons et les Aquitains inscrivaient en tète de leurs actes puhlîcs la formule : « Sous le règne du Christ , en attenu dant un roi (4). » Ils qualifiaient d’usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépris du droit héréditaire; puis, à chaque nouvelle restauration, ils n’en traitaient pas moins en souverain étranger l’héritier de Karle le Grand* Dons la première année de sou règne, Ilugues-Cnpet renouvela, mais sans aucun succès, les hostilités en Pottou* Forcé par Gui 1 hem, duc cT Aquitaine, de battre en retraite jusqu’à la Loire, il livra sur les bords de ce fleuve , une grande bataille qui ne servit qu’à faire éclater la haine violente des deux populations Tune contre l’autre (8). Non-seulement les chefs des petits Etats méridionaux conservèrent leur indépendance, mais ils firenL des conquêtes vers le nord* Àldehcrl , comte de Périguetix, assiégea et prit Tours vers Tan 990, Inquiet de ces progrès, et n’osant cependant l’attaquer à main armée, Hugues- Capel lui adressa, dans un message, cette question ;

« Qui fa fait comte? * — « Qui fa fait roi? » furent les seuls mots que répondît le comte Aldebert. Celte réponse, sujet de stupeur pour les historiens du dîx-septième siècle, et plus tard commentée dans un sens républicain, ne contenait aucune allusion à la royauté élective; elle signifiaiL simplement qtf un comte de Périgord était souverain à aussi bon litre et aussi pleinement qu’un roi de France (6).

La France, si nous prenons ce mol dans sa véritable acception nationale , n’a point commencé par être grande; bornée d’abord au pays qui s’étend de la Meuse à la Loire , de ï’Epte et de la Vilaine aux montagnes de faneienne Bourgogne, elle a eu de faibles commencements* Maïs , depuis qu’elle existe

fS) ... Cum au km ad plénum regnemus , et làm Golhi quàmAqmtam ttoslro subjaccaut spon tè principal ul, (Script . rexuni francie., L IX, p. 580J

f4j Christo régnante, lege expectante*

(b) In gravi prafiio decer lactés, Francçrum et Aquilatïürum aiiimosiUtes muHo sanguine alteinâ caude fuso , superiore* Fraoct exslitemnt, et aie révérai sunt, (Script* retuin Fraocic., t. X., p. 143*)

(6) Hoc ci manrfavil : « Quia le comitem consUluiL?» Et Aldeberlus remandavU ei : « £]uis te regem cooalUutt ï • (Script, rerum franctc., t.X,p. 146.) Ce fameux irait d'irislo ire a été falsifié, cumule beaucoup d'autres, par les histo riens modernes, qui fruit dire au comte de Périgord : « Ceuje qui foui fait roi.» Réponse absurde, parce quTclle détruit la séparation nationale entre les Français et Ici Aquitains.

TniERRY.

RO

474 LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE

comme État au centre de la Gaule, elle n’a jamais faîl de pas rétrograde , et c’est par des conquêtes successives qu’elle a reculé ses limites jusqu'aux rivages des deux mers. Ces conquêtes , d’une tout autre nature que les invasions des Frank® , ont produit des résultats durables, parce qu’elles étaient politiques, parce qu’elles n 'avaient pas pour objet le simple partage des richesses et des terres, mais le gouvernement du pays subjugué. Un événement qu’on peut regarder comme fortuit, l’extinction du titre de roi dans tous les États formés m Gaule

autour du royaume central, en Lorraine, eu Bour-V France conservés jusqu’en 1789, ont contribué t je

- - l)i.nfnivnit j>1 üii Wniitalnn ArnitriKiiii gui*. nV.™ i-IamIo mse n rplrf'iîflil' ilt'S

gogne,en Bretagne et en Aquitaine, contribua sur tout à rendre moins violente cette agrégation successive des différentes parties du sol gaulois. L’idée d’une hiérarchie des domaines et des territoires introduite par te système féodal prépara d'avance la réunion, en accoutumant par degrés les

seigneurs des duchés et des comtés à ne point sejçsignataîres des chartes de communes, jette un jour

croire les égaux de leur voisin aux fleurs de lis. Ainsi l’état de fief est, dans riiistoîre de nos provinces, une sorte de point intermédiaire entre l’époque du partage en plusieurs souverainetés distinctes, et celle delà fusion en un seul corps.

II ne faut pas que ce mot de fief nous induise en erreur sur la nature des résistances que les rois de la troisième race eurent a vaincre pour étendre la monarchie jusqu’aux bornes de l'ancienne Gaule. Partout où ils portèrent la conquête , sous un prétexte ou sous un autre, ils rencontrèrent une opposition nationale, ^opposition des souvenirs, des habitudes et des mœurs. Ce n’est qu’après avoir été brisées à plusieurs reprises, après avoir employé inutilement les révoltes, les protestations et les murmures, que les popuïa l ions se lurent, et que tout se rangea sous l’unité d’obéissance qui forme, depuis le seizième siècle, le caractère de la monarchie française (1).

LETTRE XIII

Sur raffranthiasement des communes.

Parmi tous les mots de la langue politique du moyen âge qui se sont conservés jusqu’à nous, le mot de commune est peut-être celui qui a le plus

(î) Voyez l'Histoire de la conquête do l'Angleterre par 1rs Normands, conclusion.

(2; La justice me commande d 'excepter de celle censure, comme de beaucoup d'autres, Tou v race de M. de Sismondî. Cet auteur est entré, à mon avis, d3ns les véritables voies

complètement perdu sa première signification. Réduit à exprimer une simple circonscription rurale sous des autorités dépendantes , il ne produit plus sur les esprits aucune espèce d’impression , et nous avons besoin d’efforts pour replacer sous ce signe, en quelque sorte discrédité , les grandes idées qu’il rappelait il y a plusieurs siècles. Aussi la révolution que nos historiens désignent par le nom iïaffrwcMsse?nmtàe s communes ne prend-elle point, dans leur récit, son véritable caractère. Les faibles débris de ranci en ne organisai ion municipale des villes de

n’en doute pas, à refroidir I imagina lion des écrivains modernes, à les tromper sur l’état primitif de ccs villes et sur la nature du changement social qui s’opéra au douzième siècle. Je ne sais quelle idée de sollicitation humble de la part des bourgeois, cl de mansuétude paternelle de la part des rois

confus sur tous les événements qui ont précédé ou suivi la signature de ces chartes. Au lieu de raconter en détail ces événements, nos historiens se contentent de reproduire quelques lambeaux de dissertations inexactes. Se fiant sur ce que le protocole des chartes porte en génér al : co?iccssït « j’ai octroyé,:' rts attribuent ù la politique des rois les résultats dr l’insurrection populaire, et travestissent en réforme administrative l’un des mouvements les plus énergiques de l’esprit de démocratie (S).

En effet, avaiiL d’avoir vu , comme nous , le terrible réveil de ce vieil esprit, dans un temps d’ordre et d’obéissüucc volontaire, pouvait -ou décrire avec exactitude, ou même simplement comprendre la révolte, l’association jurée conlre le pouvoir établi, et tout ce grand travail de dissolution qui accompagne les changements politiques? Comment m pas faire émaner , dans le passé comme dans le présent, tous les privilèges municipaux du bon plaisir de l'autorité centrale? Comment se défendre de l’illusion que produisent les mêmes mots appliqués à des choses toutes différentes de celles qu’ils exprimaient jadis? Un historien du dix-septième siècle, peu connu, il est vrai, mais assez intelligent pour l’époque, dit qu’ayant rencontré dans de vieilles coutumes ces paroles : « SI un seigneur dit à son homme* h lige, vencz-vous-cn avec moi, car je veux gwer- « royer monseigneur le rot , » cela lui parut si étrange, qu’il n’osa il en croire ses yeux (3). A une époque plus rapprochée de nous, des esprits distingues d’ailleurs, faute de s’èlre prémunis contre ce genre

de rhifiloire; mais malheureusement les opinions . accréditées par Méxeray , Velly, Auqueii! fit leurs disciples preva* lent encore dans le public, el c'esl à elles que je nfaïUqne*

(3) Annales de l'église de Royon. parJacqucs Levasse (Paris, 1035.)

LETTRE NUL

(Te préjuge historique, sont tombés dans de graves i ûép ri ses Jepu ts c t ter en pi r u vc u n c p rét en d u e charte de Philippe Lr aux habitants d'Aigues-Mortes , insérée dans le premier volume du Recueil des Ordonnances des rois de France , sous la date de 1079. C’était 1279 et Philippe 111 qu'il fallait lire ; mais les éditeurs, malgré leur savoir (1 J, étaient préoccupés de Fïdëe du pouvoir royal tel qu’il existait de leur temps, c’est-à-dire exercé tlaus Té tendue actuelle de la France. Cette erreur était trop grossière pour iTêtre pas bientôt relevée, car la ville d* Algues-Mortes , fondée par saint Louis, n 'existe que depuis Fan 1240. Mois la même préoccupât ion* agissant de nouveau sur les éditeurs du Recueil , leur lit attribuer encore à Philippe îl3r et placer sous la date de 1099 une charte adressée au sénéchal de Carcassonne touchant les satines du Languedoc. Or. en 1099, le roi de France n'avait ni un sénéchal à Carcassonne, ni la moindre autorité en Languedoc. L’erreur de fait était, dans ce second cas, moins palpable que dans le premier. Pour la sentir il fallait se dérober à l’in fluence actuelle des mots de roi, de royaume et de France ; il fallait se reporter à un temps OÙ le royaume de France n'existait qu’entre la Somme et lu Loire. Aussi ne trouve-l-on point tVerraiuM qui avertisse le lecteur de dire Philippe i Y au lieu de Philippe Ier, et 1299 au lieu de 1099(2).

IjC préjugé qui donne lieu à de pareilles méprises a contribué, plus que toute autre chose, à fausser, dans les récits modernes , P bis Loire de rétablisse¬

ment des communes. D'abord l’idée que ces ëcrilsNf mimes, qu'on les voie s’établir dans toute l'étendue

nous donnent d'une commune du douzième siècle est tout à fait inexacte. D’après eux, nous nous représentons soit le régime municipal abâtardi qui

subsistait encore avant ta révolution , soit un goti- provinces, le régime communal, avec tous ses cavernemenL local bien pondéré, â la fois libre et'" /ractères, se révèle à une époque antérieure à la date

dépendant , comme celui qu’avait projeté d’établir rassemblée constituante. Nous nous figurons Louis VI, dit le Gros, en partie par bienveillance, en partie par intérêt, concevant le projet d’affraiicliir toutes les villes qui existent depuis le cours de la Somme jusqu’à La Méditerranée, et léguant ù ses successeurs cette noble tâche à poursuivre. Louis fe Gros devient ainsi, dans notre opinion, le promoteur de l'émancipation communale , le patron des libertés bourgeoises , le régénérateur du tiers état. Les beaux litres lui sont même confirmés par le

(!) MBL S écorna e et île Brequigny.

(2} La seconde de ces fausses chartes est insérée au lom. X| du Recueil des ordonnances des rois de France T p. ]7îL Je rt^èKiiï affirmer p6MUveH3ont que la méprise ii\i pas éié corrigée dans quelque noie ; tout ce que je puis dire, c'esl que je n'ai point vu cette note en parcourant a v ec assez de soin inuL le Recueil des ordonnances.

a) * Nous avoua considéré que , bleu que PautorUé tout

préambule de notre charte constitutionnelle; mais l’auiorité de celle charte, souveraine en matière politique, est de nulle valeur en fait d'histoire (5).

Pour apprécier au juste la part qu'eut Louis le Gros à ce qu’on appelle , d’un nom beaucoup trop modeste, l’aflra n dîïsscment des communes, il faut d’abord examiner dans quelles limites territoriales un roi de France, au commencement du douzième siècle, exerçait la puissance législative. En se dégageant de Loute illusion et en examinant les faits, on trouvera que le pouvoir royal ne régissait alors qu’une pal lie cl une très-petite partie de la France actuelle. Au nord de la Somme on entrait sur les terres du comte de Flandre, vassal de l'empire d'Allemagne ; la Lorraine, une partie de Ja Bourgogne, la Franche-Comté, le Dauphiné étaient sous la suzeraineté de cet empire. La Provence, tout le Languedoc, la Guieime, l’ Auvergne, le Limousin et le Poitou étaient des États libres, sous des ducs ou des comtes qui ne reconnaissaient de suzerain que pour Ja forme, et en changeaient à volonté. La Bretagne était de même un Etat libre; la Normandie obéissait au roi d’Angleterre, et enfin P Anjou, quoique soumis féodalement au roi de France, ne relevait eu aucune manière de sou autorité administrative. Il n’y avait donc pas lieu pour Louis VI d'affranchir par des ordonnances les villes de ees différents pays; et le* grandes vues qu’on lui prête ne pouvaient se réaliser qu’entre ta Somme eL la Loire. Or, comment se fait-il, si c’est ce roi qui est 1e législateur des com-

de la Gaule, et en plus grand nombre dans les provinces indépendantes de la couronne, par exemple dans celtes du midi? Bien plus, dans ces dernières

des sept ou huit chartes où figure le nom de Louis le Gros. Il est vrai que personne ne s’avise d*atlrîbuer positivement à ce roi la fondation des communes d’Arles, de Marseille, de Nîmes, de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen, de Lille, de Cambrai, etc*; mais nos écrivains, groupant tous les faits autour de la personne des rois , négligent l'histoire de ces communes, tant qu’elles ne relèvent point de la couronne. C’est seulement lorsqu’une conquête ou mi traité les agrège au royaume de France, et qu’une charte, scellée du graud sceau, vient reconnaître et

u entière résidât en France dans la personne du roi, nos v |irétlécesseur$ n'avaient point hésité à en modifier Petera cicc. suivant la différence des temps \ que c'est ainsi que « les communes ont dù leur affranchisse me ai h Louis le * Gros, la confirmation et ['extension de lems droits à saint if Louis et à Philippe le Bel. o * Préambule de la rbarlo constitutionnelle, )

non créer leurs franc bise s, qu'on juge à propos dîén foire mention, Ainsi des libertés immémoriales prennent l'aie de concessions récentes ; toute commune semble une jure émana Lion de la volonté

royale ; et Louis le Gros, comme le premier en date, /lit tort à Tnn d'entre eux ou le traitât désormais *n a l'honneur de [Initiative. De là vient que Beauvais / serf, Cotait ce serment, ou cctt v conjuration ^

rl Noyon passent pour les plus anciennes communes de France : assertion vraie si Ton réduit le nom de France à ses limites du douzième siècle , et fausse si on l'applique à tout le territoire sur lequel il s'étend aujourd'hui.

Après avoir circonscrit dans scs véritables bornes l'influence législative de Louis le Gros , il s'agit d’examiner si, dans ces homes mêmes, ce roi a été, comme on le prétend, le fondateur des communes, cL si c’est à lui qu’appartient F idée de ce genre d’mjUilutions. Cette opinion se fonde fi priori sur Fin-

tërèt qu'on suppose à Louis Yï de faire de la puis— à l'ancien gouvernement municipal des Romains , cl s an ce des bourgeois un contre -poids à celle des s'en éloignant sous d’autres. Au lieu des noms de

nobles : mais, en fait d'intérêt, la classe bourgeoise en avaiL un bien autre à l’érection des villes en communes. On devrait donc, d'après celle manière d'argumenter, lui accorder encore la pins grande part dans la création de ce nouvel ordre de choses, qui donnaïL à chaque ville affranchie une magistrature élective, le droit de guerre et de paix, presque tous les droits des anciennes républiques (T). Mais il ne s’agît pas d'argumentation logique ; et l'histoire est là pour attester que, dans le grand mouvement iFoij sortirent les communes ou les républiques du moyen âge, pensée et exécution, tout fut l'ouvrage des marchands et des artisans qui formaient la po- * pulatîon des villes. Dans la plupart des chartes de commune, on ne saurait guère attribuer aux rois autre chose que le protocole , la signature cl le grand sceau ; évidemment les dispositions législatives sont l'œuvre de la commune elle-même. Pour s'en convaincre Ü suffit d’examiner et de comparer entre eux ces actes, dont on raisonne beaucoup trop sur la foi d’autrui.

Quoique les communes dit moyen âge aient eu pour principe la municipalité des derniers temps de l'empire romain , autant celLe dernière institution était dépendante, autant l'autre, dès son origine, se montra libre cl énergique. L'enthousiasme républicain des vieux temps se communiquait de proche en proche, et produisait des révolutions par tou L où il se trouvait une population assez nombreuse pour oser entrer en lutte avec la puissance féodale. Les habitants des villes que ce mouvement politique

(1) La tiiol respulftica est quelquefois employé par h)A historiens du moyen âge pour désigner une commune.

(2) Statut um est i Laqua et su!» rcligionc confirmai iim quèd umisqivisqnepiratu sun firtem, vim, atixiliumqué j>nc-

avai| gagnées se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché, et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns 1rs autres, de ne point permettre que qui que ce fût

comme s'expriment les anciens documents, qui donnait naissance à la commune. Tous ceux qui s’étaient lies de cette manière prenaient dès lors le nom de communicrs ou Abjurés ; et, pour eux , ees titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fl délité et de dévouement réciproques, exprimées, dans F antiquité, par le mot citoyon (2).

Pour garantie de leur associai ion, les membres de la commune constituaient, d'abord Lumu Huai renient, et ensuite d'une manière régulière, un gouvernement électif , ressemblant, sous quelques rapports,

curie et de décurion, tombés en désuétude, les communes du midi adoptèrent celui de consul? qui rappelait encore de grandes idées, et les communes du nord ceux de juré cl d Vc/im7i, quoique ce dernier litre, à cause de son origine leultfuique, fût entaché pour elles d'un souvenir de servitude (5).

Chargés de la tache pénible d’èÜNa sans cesse à la tète du peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens seigneurs, les nouveaux magistrats avaient mission d'assembler les bourgeois au sou de la cloche, et de les conduire en armes sous la bannière de la commune. Dans ce passage de Fan™ eienne civilisation abâtardie à une civilisation neuve cl originale, les restes des vieux monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir les villes libres contre l'hostilité des châteaux* On peut voir encore, dans les murs d'Arles, un grand nombre de pierres couver tes de sculptures provenant de la démolition d’un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement de moeurs et l'inlemipLion des souvenirs.

Dans le midi de la Gaule, où les anciennes villes romaines subsistaient en plus grand nombre, et où, plus éloignées du foyer des invasions et de la domination germanique, elles avaient mieux conservé leur population et leurs richesses, les tentatives d’àiïrauéhissemenL furent, sinon plus énergiques, du moins plus complètement heureuses. Ces villes furent les seules qui atteignirent au complément de

befilt, (Charles de commune, dans !e Recueil des mdnnnaiicea des rois de France , passera.)

{5) Siwpeti, dans la langue des FrauU, signifiait vu jtfge- Ccstïe mol latinisé do os le s capitulaires par cel eu de scaOini, qu’on iraduit mal à propos parle terme barbare d çscttbm*

LETTRE XÏH.

eclte existence républicaine, qui était en quelque sorte l'idéal auquel aspiraient Coules les communes*

« devant la cour du roi , non sans péril et sans de grandes dépenses d argent* Il encourut près-

Dans le nord, la lutte fui plus longue et le succès que la ma b cil lance du très-pièüx roi Louis, qui

moins décisif. Luc circonstance défavorable pour/ les villes de cette dernière contrée, cVtnît la double dépendance où elles se trouvaient sous !e pouvoir de leurs seigneurs immédiats et la suzeraineté du roi fie France ou de l'empereur d'Allemagne, Au milieu de leur lutte contre la première de ces puissances, la seconde intervenait pour son profit, et souvent rétablissait le combat lorsque tout semblait décidé* Ce rôle iFin! mention csL le seu! q iraient réellement joué les rois de France dans les événements qui signalèrent la naissance des premières communes dans leur petit royaume : et ce qui 1rs déterminait à sc déclarer pour ou contre les villes, il faut le dire, e’était Tardent que leur offrait Tune ou huître di s deux parties (1)* Neutres entre le seigneur et la commune, leur appui était au plus offrant * avec cette différence qu'ils ne donnaien t guère aux villes que des garanties verbales ou de simples promesses de secours, et que, lorsqu'ils étaient contre elles, ils agissaient effectivement.

lui reprochait de vouloir enlever la ville d1 Auxerre « à bu et A ses héritiers ; car il regardait comme lui « appartenait toutes les villes où il y avait des cornet mu nés* Enfin, après que la cause eût été long- « temps débattue , inspection faite des chartes et « privilèges de l'église d’Auxerre, et le roi, ainsi « que les gens de sa cour, s'ëtaut radouci an moyen ■t ifune bonne somme d’argent, l’évéque gagna son « procès. Il obtint une ordonnance royale portant ft que, sans son aveu et sa permission 9 il ne serait » én aucune façon loisible au comte, ni â qui que « ce fût , d'établir une commune dans la ville (3), « Ouant A saint Louis, qu’il est d’usage d’appeler le second père des communes, a pailla charte d'A sgueS'Mortes , qui n'est point un acte d'affranchissement , mais à proprement parier l'acte dl fondation d'tme nouvelle ville , sesordonuanccs tondent plnlûl à limiter qu’à étendre ou à maintenir les. privilèges municipaux* Les grandes communes lui faisaient ombrage; il craignait qu'elles n’mterviijs-

On pourrait croire, d’après quelques mots des) s sent fuite manière active dans la politique du istoricus du douzième siècle, que Louis Vil, dit royaume; tel est le motif de la défense faite aux

bis toi

Je Jeune, envisageait la révolution communale sous un point de vue moins matériel, fl cherchait à établir en principe que toute ville de commune relev&ii immédiatement de la ronronne; mais, malgré l’intérêt qu’il s'ètaît ainsi créé à rétablissement de nouvelles communes, dans les lieux qui n'étaient pas de son domaine, sa politique, à l'égard des bourgeois affranchis par insurrection, ne1 fut pas toujours impartiale* Soit par des raisons quHl n'est plus possible d'apprécier, soit par des scrupules religieux, il annula des chartes qu'il avait signées et détruisit par force des communes qui avaient acheté son appui. Lorsque le chagrin d'être privés d'uue liberté chèrement acquise poussait les bourgeois à de nouvelles révoltes , il les châtiait d’une manière dure et quelquefois cruelle (Û). Voici un passage qui îe concerne, et qjue fort mal â propos , A mon avis, Ion a quelquefois cité comme preuve de l'initiative royale dans l'affranchissement des communes :

,f Gui , comte d'Auxerre (en 1 167 ) voulut , avec ,l l'assentiment du roi, instituer île nouveau une *< commune: mais Tëvéque s'opposa hardiment à ,s son projet et entreprit d'aller plaider sur ce point

(L Retins ajipetilus ad pot tara promisse iktleedUir, et omni a sa crânien ta sua sine iionesiaiis respcciîotie cassaninr. (Gui hcr tr ahbati® Chr., apud script fer. franc., L. XIL p. 2mL) Voyez ci-après rHisioire de la commune de Laon,

(5: Vdvtz [es détail? relatifs aux commune? de Sens et de Vfizelftv.

maires , ëchevins* jurés, etc,, de venir â Paris pour d’autres motifs que leurs affaires domestiques , et aux villes de faire aucun présent , si cet n'est de vin en pot (4). Sa conduite comme médiateur dans les querelles des seigneurs et des bourgeois , quoique toujours modérée , prouve en général peu de respect pour les droits de là bourgeoisie (a).

Si les intentions des rois de France avaient éLd aussi pleinement qu'on le croit favorables A l’érec- \< lion des communes, c’est dans les villes de la cou- ronne qu'on les aurait vues sa manifester de la manière la plus éclatante. Eh bien î pas une de ces villes, les plus florissantes du royaume, n'obtint un a UVa ne hisse ment aussi complet que celui des villes seigneuriales : c’est que tout projet d'insurrection y était aussitôt déjoué par une puissance de beaucoup supérieure à celle des plus grands seigneurs, Paris iTetil jamais de commune , mais seulement des corps de métiers et une justice bourgeoise sans attribution politique* Orléans entreprit, sons Louis le Jeune , de s’ériger en commune, mais une exécution militaire et des supplices châtièrent, disent les Chroniques de Saint- Denis, *( la u foraenucrie de ces musa rds qui, pour raison de

(S) Es hisloriâ cpiÊCOporum autissîodorensium ; apud script» rerum Erancic,, L XII, p, 304,

(4) Recueil des ordonnances des roi? 4e France,

(3) Voyez ci-après * leure \\ . Plmiolre 4e h commune 4c Reims.

LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

« la commune, faisaient mine de se rebeller cl ii dresser cou Ire la couronne (1). i*

En refusant à nos rois t ‘initiative , dans la révolution communale, une justice qu’on doit leur rendre, c’est d’avouer qu’ils ne détruisirent point les communes dans les villes seigneuriales qu’ils ajoutèrent successivement a leur domaine, surtout avant le quatorzième siècle: ils sentaient qu’il est plus difficile d'anéan tir une liberté de pu is longtemps acquise que de l’étouffer a son berceau* Le reconnaissance du gouvernement républicain des villes du Languedoc, dans les premiers temps qui suivirent îa conquête de ce pays , était de nécessité indispensable pour le maintien de cette conquête* Il en fut de même pour les grandes communes de Normandie, d’Anjou, de lïrrlagne, de Gui en ne et de Provence. La raison d’Étnlfit respecter en elles des privilèges qu'il eût été dangereux d’attaquer Violemment , mais qui Furent minés à là longue et pour ainsi dire démolis pièce à pièce. Quant aux villes Françaises du second et du troisième ordre, les rois montrèrent à leur égard une assez grande libéralité, et, pou r u n peu d ’arge ni, ils leur oc t r oy ère n t 1 e droit de commune, parce qu’ils ne craignaient pas qu’elles s’en prévalussent pour devenir indépendantes, Alors , comme aujourd’hui, c’était peu de chose qu’un droit de liberté nominal , sans puissance pour lé faire valoir* Aussi les mêmes rois accordaient-ils sans peine à des bourgades insignifiantes un titre et des institut ions qu'ils avaient obstinément refusés aux plus grandes villes.

Lorrîs, en Gâlînais, obtint des Franchises légales bien plus étendues que celles dont jouissaient les bourgeois d'Orléans ; mais probablement ces derniers, nombreux et riches, dépassaient-ils de beaucoup, en Fait, la limite de leurs droits reconnus; tandis que ceux de Lorris , quoique exerçant nominalement la souveraineté municipale, demeuraient, par leur faiblesse, sous îa dépendance des officiers royaux* En un mot, l’état de commune, dans tout son développement . ne s’obtint guère qu’a Force ouverte et en obligeant la puissance établie à capituler malgré elle* Mais quand, par suite de Finsnrreelion et des traités qui la lëgi Limèrent, le mouvement de la bourgeoisie vers son affranchissement fut devenu l’impulsion sociale, et* pour me servir d’une expression toute moderne, une des nécessités de l’époque, les puissances du temps s’y prêtèrent avec une bonne grâce apparente, toutes les fois qu’elles y entrevirent quelque profit matériel sans aucun péril imminent. De là vint rénorme quanti Lé de chartes seigneuriales et surtout royales octroyées

(1) Grandes Chroniques de Saint-Denis; aptid script, renim Francic*. t. Xti, g* 1ÜG*

'2) Quasdam yfttaiî nova s asdificavit , per tjulï plurts

durant le treizième siècle. Il n’y eut d’opposîtiun systématique à celle révolution , continuée d’une manière paisible, que de la part du haut clergé, par* tout ou ce corps possédait l’autorité tempo relie et la juridiction féodale. Aussi l’histoire des communes du nord de ta France présente-t-elle le tableau d’une guerre acharnée entre les bourgeois et le clergé.

En général, les communes les plus libres étaient celles dont la fondation avait coûté le plus de peine et de sacrifices, et la liberté fui peu de chose dans les lieux où elle n’était qu’un don gratuit octroyé sans effort, cl conservé paisiblement. L’ëiaL politique de ces associations bourgeoises offrait ainsi une foule de degrés et de nuances , depuis la cité républicaine, qui, comme Toulouse, avait des rois pour alliés, entretenait une armée et exerçait tous les droils de la souveraineté , jusqu’au rassemblement de serfs et de vagabonds auxquels les rois et les seigneurs ouvraient un asile sur leurs terres. Ces asiles donnèrent naissance à un grand nombre de villes neuves, qui le plus souvent se peuplaient aux dépens des seigneuries voisines, dont les paysans désertaient. Un auteur du douzième siècle reproche à Louis VII d’avoir Fondé plusieurs de ces nouvelles villes, et d’avoir ainsi diminué l’héritage des églises et des chevaliers (2). Le prévôt de Ville- Neiive-le-Roi, près de Sens, se trouvait fréquemment en querelle à ce sujet avec les abbayes du voisinage. Le gouvernement de ces communes de la dernière classe était toujours subordonné a un prévôt 1 1 u roi ou du seigneur, et ne garantissait aux habitants que la jouissance de quelques droits civils. Mais c’en était assez pour engager les ouvriers ambulants, les petits marchands colporteurs et les paysans serfs de corps et de biens à y fixer leur domicile. La charte qui octroyait le droit de bourgeoisie aux nouveaux domiciliés était rédigée cl scellée par le Fondateur, lorsque Fexislcnce de la ville u’ëtaîî encore qu’un projet. 11 la faisait publier au loin, pour qu'elle fût connue de tous ceux qui voulaient devenir bourgeois et propriétaires de terrains moyennant un prix modique et une taille raisonnable* Voici un exemple de ces sortes de chartes :

r Moi, Henri, comte de Troyés, fais savoir à tous « présents et à venir que j’ai établi les coutumes u ci-dessous énoncées pour les habitants de ma Villetc Neuve (près Pont-su r-Seine> entre les chaussées u des pouls de Pngny :

« Tout homme demeurant dans ladite ville k payera, chaque année, douze deniers et une mine u d’avoine pour prix de son domicile ; et s’il veut

cccléauis cl mil il es , de prnprïis suis hommibus aU cas c#11' fugienUbus T ex hæ retinsse non est dubhun. r Script. rcitini franc ïc.* t. XII, p. 280.;

LETTRE XIV

« avoir une portion de terre ou de pré, H donnera « par arpent quatre denier® de rente. Les maisons, « vignes et prés pourront être vendus ou aliénés a « la volonté de l’acquéreur. Les hommes résidant « dans ladite ville n’iront ni a Test ni à aucune che- « vauebée, si je ne suis moi-même à leur tête (I). ■« Je leur accorde, en outre, le droit d'avoir sis. h éobevins qui administreront les affaires comte rn unes delà ville, et assisteront mou prévôt dans u ses plaids. .Fai arrêté que nul seigneur, chevalier u ou autre, ne pourrait tirer hors de la ville aucun u des nouveaux habitants , pour quelque raison « que ce fût, à moins que ce dernier ne fût son « homme de corps, ou u’çût un arriéré de taille a « lui payer.

« Fait à Provins, Lan de l'incarnation 117ÎS (2). n

LETTRE XIV

SLft LA MARCHE HF LA RÉVQI.ITTIfttf CO M MCÜA L £ .

Communes du Mans ei de Cambrai.

Cest dans la dernière moitié du onzième siècle que les d ocu monts lu slo riq n es p résen t en t, po u r I a première fois, des villes constituées, en communes}

. niais ces d ocuments sont tro p i n c om p lets pou r qu ’on puisse dire en quel pays cette grande révolution a pris naissance. Tantôt propagée de ville en ville ^ tantôt éclatant dans plusieurs lieux d’une manière simultanée, elle embrasse, dans ses développements rapides, tous les pays le langue romane, a l'exception de r Espagne, que la conquête des Maures plaçait, pour ainsi dire, hors du mouvement européen. Ce mouvement avait son foyer partout où subsistaient, depuis le temps des Romains, d'anciennes villes municipales. On eût dit que la race indigène, après avoir plié pendant cinq cents ans sous les institutions de la conquête, voulait, par un mouvement énergique, s’en affranchir et les éloigner d’elle. Alors, il est vrai, la distinction primitive des races avait disparu; mais elle était en quelque sorte remplacée par la différence des mœurs. Les pouvoirs du temps étaïenL marqués à l'empreinte des mœurs germaniques : lé mépris pour la vie et la propriété des faibles, l’amour de là domination et de la guerre formaient le caractère distinctif des seigneurs et des membres du haut clergé; tandis que le goût du travail et un sentiment confus de Légalité sociale étaient, chez les habitants industrieux des villes,

(1) Les mots d*b$( et de chevauchée sont synonymes d'armée eide campagne de guerre.

comme un débris de l'ancienne civilisation. Ce fui dans le mouvement national contre les keisars franfcs que la classe bourgeoise ou romaine ( car au neuvième siècle ces deux mots étaient synonymes) puisa le germe de celte énergie qu’on la vit porter, deux siècles après , dans une nouvelle révolution destinée à extirper des villes la puissance militaire ou féodale, et à la réduire, soit de force, soit de bon gré, à la possession dn plat pays.

Si l'on compare attentivement les révolutions municipales du moyen Age aux révolutions constitutionnelles des temps modernes, on sera frappé de certaines ressemblances que ces deux grands mouvements présentent dans leur ensemble et dans leur marche. Si les réformes politiques du douzième siècle s'exécutent dans un bien plus petit cercle que celles du dix-huitième et do dix-neuvième, Faction, au moyen Age, est plus vi ve, et offre plus d'ensemble, parce que tous ceux qui y coopèrent sont gens de même état, n’ayant qu'un intérêt et qu’une idée. Sur le même espace de terre pour lequel une seule révolution suffit de nos jours, il en fallait des centaines au temps île rétablissement des communes. Il fallait que chaque ville se fit une destinée à part, et courût pour son propre compte toutes les chances de F insurrection. Au reste, dans ces révolu lions municipales et dans celles des grands Étals modernes, même variété de formes, même empire du hasard dam les circonstances accessoires, même désir de pousser la réforme jusqu’à son dernier terme, et même impuissance d'y parvenir* Sans aucun souvenir de Fhîstoîre grecque ou romaine, les bourgeois des onzième et douzième siècles, soit que leur ville fût sous la seigneurie d'un roi ou d'un comte, ou d’un évêque 7 ou d'une abbaye, allaient droit à la république; mats la réaction du pouvoir établi les ramenait bientôt en arrière* Du balancement de ecs deux forces opposées résultait pour la ville une sorte de gouvernement mixte; et c’est ce qui arriva . en général , dans le nord de la France, comme le prouvent les chartes île commune. La nouvelle organisation que ces char tes sanctionnent, et qu’elles déclarent inviolable, ne tarde guère à subir toutes les vlsissiludes des constitutions modernes : elle est tour à tour modifiée , détruite et rétablie; la teneur des chartes est violée ou dépassée en sens inverse parles seigneurs et par les villes.

Observez que, dans cette comparaison du mouvement communal du douzième siècle avec le mouvement constitutionnel de nos jours, j'ai spécialement en vue le caractère d’universalité et la marche pareillement progressive de ces révolutions, séparées

(2) Ton*. VI du Recueil des ordonnances des rois de France, ji. 310 cl 320*

LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

d’ailleurs Tune <3e Future par Je si énormes différences d'époque, île causes et de résultats politiques * Je ne veux établir aucune équation forcée entre les idées qui, à de si grands intervalles de temps, ont été îe principe de ces deux révolutions propagées d'un pays dans l'autre par une force irrésistible. Le principe des communes du moyen âge, l'enthousiasme qui fil braver à leurs fondateurs tous les dangers et toutes les misères, c’était bien celui de la liberté, mais d'une liberté toute matérielle, si l'on peut s'exprimer ainsi , la liberté d’aller et de venir, de vendre et d'acheter, d'être maître ©liez soi, de laisser son bien à ses enfants* Dans ce premier besoin d’indépendance qui agitait les hommes au sortir du chaos où le monde romain avait été comme englouti depuis l'invasion des barbares, c'était la sûreté personnelle, la sécurité dé tous les jours, la faculté d’acquérir et de conserver, q ni étaient le dernier but des efforts et des vœux* Les intelligences ne concevaient alors rien de plus élevé, rien de plus désirable dans la condition humaine; et Ton se dévouait pour obtenir, à force de peines, ce qui, dans l’Europe actuelle, constitue la vie commune, ce que la simple police des Étals modernes assure à toutes les classes de sujets, sans qu’il y ait besoin pour cela de chartes ou de constitutions libres.

Toutes les révolutions modernes prennent leur source dans un débat entre le peuple et la puissance royale ; celle des communes, au douzième siècle, ne pouvait avoir ce caractère. Il y avait alors peu de villes qui appartinssent immédiatement an roi : la plupart des bourgs étaient la propriété des barons ou des églises; et les villes métropolitaines se trouvaient, en totalité ou en partie, sous la seigneurie de leurs évêques. Quelquefois un seigneur laïque, maître de l’ancienne citadelle et du quartier voisin, disputait ou prélat la suzeraineté et le gouvernement du reste de la ville; quelquefois le roi avait une tour où son prévôt se cantonnait militairement, pour lever sur les bourgeois certains subsides, en sus des tailles que l'évéquc et le seigneur laïque exigeaient, chacun de son côté. Heureusement pour lo bourgeoisie, ces trois puissances s'accordaient mal entre elles* ï /insurrection d'un des quartiers de la ville trouvait souvent un appui dans le seigneur du quartier voisin ; et si ta population tout entière s'associait en corps politique , it était rare que l'un des seigneurs , gagné par des offres d’argent , ne confirmât pas celle ré voile.

{D Jïgïv en langue frankâ , n'a d'autre significafiün que celle de vir en latin. Le sens politique de ce mut est venu de ce qu'il voulait djre homme dons ri dïoïiié des Conquérant». En langue romane, on disait bers pour le nominatif si n tuilier. cl baron pour les autres ras*

12) Communie autein, uovrnn ac pesaimum uomen, sic se

C’est ainsi que lu commune d’Auxerre s'établit du consentement du comte, malgré l'ëvèque, et qu'a Amiens Fëvèquc se rangea, contre le comte, du côté de la bourgeoisie. Dans le midi de la France actuelle, pays situé alors en dehors du royaume, les évêques se montrèrent en général amis des libertés bourgeoises et protecteurs des commîmes. Mais dajà& la France proprement dite, en Bourgogne et en Flandre , tantôt protégés par les rois , tantôt seuls, à l'aide des armes et de l'anathème, ils soutinrent, contre les communes, une guerre qui ne se termina qu'après trois siècles, parla ruine simultanée des droits politiques des villes et des privilèges seigneuriaux.

Celte différence remarquable provient de ce que, dans le midi de la Gaule , où la conquête franke ne pénétra jamais a fond , l'autorité temporelle des évêques avait moins que dans îe nord perdu son caractère de magistrature , pour s'assimiler au pouvoir des barons ou gens de la race conquérante (1). A mesure qu'on approchait du Rhin, Ton trouvait les traces de l’invasion germanique plus visiblement marquées : l'abus de la force était plus grand , le pouvoir seigneurial plus despotique* Tou L homme qui ne pouvait pas se dire chevalier ëtaiL traité en serf, eL ce litre humiliant était celui dont les évêques, du haut de leurs palais crénelés, qualifiaient les habitants des villes métropolitaines. Mais celte dénomination exprimait en général une prétention , plutôt qu’un fait; et les bourgeois, par leurs fréquentes émeutes, par leurs ligues défensives et ofFenslves , prouvaient que le servage des campagnes n’était pas fait pour les villes* De temporaires qu'elles étaient d'abord , ces associations île défense mutuelle, communions ou communes, comme ou les appelait , devinrent permanentes; oh s'avisa de les garantir par une organisation administrative et judiciaire, et la révolution fut accomplie. ii Commune , dit un auteur ecclésiastique du » douzième siècle, est un mot nouveau et détestable, et voici ce qu’on entend par ce mol: « les gens EaiUables ne payent plus qu'une fois l'an it à leur seigneur la rente qu'ils lui doivent. S’ils commettent quelque délit, ils en sont quittes h pour une amende légalement fixée; et quant aux « levées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux if serfs , ils en sont entièrement exempts {S). » Ainsi le mot commune exprimait, il y a sept cents ans, un système de garantie analogue, pour

babel, ut capite censi omnes solilura servi unis débitera dominis semel in anno solvant, et si quki CûûUâ jura délirÿuerfftt, pensione legati emendenL; cætcræ censuniin exacïiones , qtrtt servis soient , omutmodiï vaccot*

fGuiberiuft ahbas, éü Vltà suâ, opuil script, rcr Fnmcic., t.Xiqp .050,)

LETTRE XIV

l'époque . à ce qu 'aujourd'hui nous comprenons sous le mot constitution. Comme les constitutions de nos jours, les communes s'élevaient à la file, et les dernières en date ïroiLnenL de point en point l'organisation des anciennes. De meme que la constitution d’Espagne n servi de modèle en 1820 aux conslîtu lions de Naples et de Piémont, on voit la commune de Laon s'organiser sur le modèle des commîmes de Saint-Quentin et de Nojon, cl ensuite ta charte de Laon servir de patron à celles de Crespy et de Monldidier. La charte de Boissons , qui parait avoir joui de la plus grande célébrité, est textuellement reproduite dans celles deFisme, de Sentis , de Compïègne et de Sens. Cette charte f u i par t é e j usq ti-ë n Pour gogn e , e t les h a h i La ri t s d e Dijon renoncèrent t pour l'adopter , à leur ancien régime municipal. Ils firent ce changement d'accord avec leur eomle ; mais ils stipulèrent que leur nouvelle constitution serait mise, pour plus de sûreté, sous la garantie du roi de France. Voici Faete par lequel Philippe-Auguste ht droit a leur demande :

« An nom de la sainte et indivisible Trinité, ainsi » soit-il. Philippe, par la grâce de Dieu, roi des « Français, faisons savoir à tous présents et a voie nir que notre fidèle et parent Hugues , duc de « Bourgogne, a donné et octroyé à perpétuité, a « ses hommes de Dijon , une commune, sur le moti dèle de celle de Boissons, sauf k liberté qu'ils « possédaient auparavant. Le duc Hugues et son « fils Eudes ont juré de maintenir et de conserver « inviolable ment ladite commune. C'est pourquoi , te d'après leur demande et par leur volonté, nous « en garantissons le maintien sous la forme susdite, « de la manière qui s'ensuit :

*t Si le due ou Fun de ses héritiers veut dissoudre w la commune ou s’écarter de ses règlements, nous tt rengagerons de ! oui notre pouvoir à les observer; it que s'il refuse d’accéder à notre requête , nous « prendrons sous notre sauvegarde les personnes *i et les biens des bourgeois. Si une plainte estpor- « tée devant nous à cet égard, nous ferons, dans « les quarante jours, et d’après le jugement de iï notre cour, amender le dommage fait à la com- « rhune par k violation de sa charte (1). »

Au moment où s'éleva en France la première constitution c om mu n ale , il n ’y a v a i l près* ] ne pa s u ne ville qui n'eût en elle le germe d'un semblable change ment ; mais iï fallait pour le développer des circonstances favorables. H fallait surtout que l'exemple fût donné par quelque ville voisine : tantôt c'était le bruit d'une insurrection qui en faisait éclater d'autres, comme un incendie se propage; tanUH

(1) Les detiv leUres lie Philippe-Auguste, que j'ai réunies id en une seule pour me dispenser de répéter deux fois les

THIEBEY,

c’était une charte octroyée qui mettait le trouble dans la province. La révolution de Laon, ta plus sanglante de toutes, eut pour cause occasionnelle rétablissement des communes de Saint-Quentin et de Noyon, Tune consentie par un comte, l'autre instituée par un évêque. Le coup frappé à Laon se fit aussitôt sentir à Amiens, puis à Boissons, puis à Reims. Enfin, pour les communes situées au nord de b Loire , l'exemple n'est pas même sorti du royaume de France; car les premières en date furent celles du Mans et de Cambrai, deux villes qui, à l'époque de leur affranchissement , se trouvaient hors du royaume, l'une sous la suzeraineté des ducs de Normandie, et l'autre sous celle de* empereurs.

L'histoire de la commune du Mans se rattache à celle de la fameuse conquête de l'Angleterre par les Normands, en l'année iOGG. Enclavé pour ainsi dire entre deux États beaucoup plus puissants, la Normandie et l'Anjou, le comté du Maine semblait destiné à tomber alternativement sous la suprématie de l'un ou de Tau Ire. Mais malgré ce désavantage de position et l'infériorité de leurs forces, les Manceaux luttaient souvent avec énergie pour rétablir ou recouvrer leur indépendance nationale. Quelques années avant sa descente eu Angleterre, le duc Guillaume le bâtard fut reconnu pour suzerain du Maine par Herbert, comte de ce pays, grand ennemi de la puissance angevine , et a qui ses incursions nocturnes dans les bourgs de l’Anjou avaient fait donner le surnom bizarre et énergique d' Eveil- Chiens. Comme vassaux du duc de Normandie, les Manceaux lui fournirent sans résistance leur contingent de chevaliers et d’archers ; mais quand ils le virent occupé des soins et des embarras de la conquête , ils songèrent à s'affranchir de la domination normande. Nobles, gens de guerre, bourgeois, toutes les classes de la population concoururent à celte œuvre patriotique. Les châteaux gardés par des soldats normands furent attaqués et pris l'un après l'autre. Turgis de Tracy et Guillaume de k Fer té, qui commandaient la citadelle du Mans, rendirent cette place et sortirent du pays avec tous ceux de leurs compatriotes qui avaient échappé aux représailles et aux vengeances populaires.

Le mouvement imprimé aux esprits par celle insurrection ne s'arrêta point lorsque le Maine eut été rendu à ses seigneurs nationaux ; et l'on vit alors éclater dans la principale ville une révolution d’un nouveau genre. Après avoir combattu pour l’indépendance du pays, les bourgeois du Mans , rentrés dans leurs foyers , commencèrent à trouver gênant

mêmes formules , se trouvent dans 1c Recueil des ordon* fonces des rois rte France, L. V, p. 237.

et

LETTRES SUR LTIISTOIRE DE FRANCE

et vexât dire le gouvernement de leur comté» et abritèrent d’une foule de choses qu'ils avaient tolérées jusque-lé. A b première taille un peu lourde, ils se soulevèrent tous et formèrent entre eux une association jurée , qui s’organisa sous des chefs électifs et prit le nom de commune (1). Le comte régnant était en bas âge; il avait pour tuteur Geofroy de Mayenne» seigneur puissant et renommé a cause de son habileté politique. Cédant a la force des choses, Geofroy, en son nom et au nom de son pupille , jura la commune et promit ainsi obéissance aux lois établies contre son propre pouvoir : mais il le fit de mauvaise foi. For force ou par crainte , l'évêque du Mans et les nobles de la ville prêtèrent le même serment ; mais quelques seigneurs des environs s'y refusèrent, et les bourgeois , pour les réduire , se mirent endevoir d’attaquer leurs châteaux. Ils marchaient à ces expéditions avec plus d'ardeur que de prudence, et montraient peu de modération après la victoire. On les accusait (reproche très-grave dans ce siècle) de guerroyer sans scrupule durant le carême et la semaine sainte; on leur rcprocbaiL aussi de faire trop sévèrement et trop sommairement justice de leurs ennemis ou de ceux qui troublaient la paix de la commune, faisant pendre les uns et mutiler les autres sans aucun égard pour le rang des personnes (2). Voici quelques traits de cette orageuse et courte destinée, racontés par un historien du temps.

« il arriva que Vun des barons du pays, nommé iî Hugues de Sillé , attira sur lui la colère des mem- « b res de la commune , en s'opposant aux institu- « lions qu'ils avaient promulguées. Ceux-rî envoyèu renl aussitôt des messagers dans tous les cantons k d'alentour, et rassemblèrent une année qui se h porta avec beaucoup d'ardeur contre le château « de Sillé ; l'évêque du Mans et les prêtres de chaque « paroisse marchaient en tête avec les croix et les n bannières (3). 1 /armée s'arrêta pour camper a » quelque distance du château, tandis que Geofroy w de Mayenne, venu de son côté avec ses hommes ^ d'armes , prenattéOû quartier séparément. Il fai- « sait semblant de vouloir aider la commune dans « son expédition; mais il eut, dès la nuit même, w des intelligences avec l'ennemi , et ne s'occupa

(1) Ckmsilium inimint qualïter cjus pravis conatibus mimèrent , nec se ab eo vüt quolibet aüo jojiulè opprimî paierenlur... Et Paclâ Igilurcnnspîralione quam eonummionem vocabant , aese vmnes part ter aacr a mentis , aetrm- (Script, remm rrancic,, t. Xtï, p, 539-541.)

'■(SJ Cujua conspira lion j a audaeîâ innnmera scejcra commiaerunt , paealm plurtmos sine alicjuo judicîo comlernnantc^, quibusdam pro cauais minime oculoa criifinle^alios ver5 iuapeudio atrangulantea. castra quoqne viciua die bus aaitciæ Quadragcsîmæ , Passibnia temporc. irrationabïliter succendentes. (Ibid.)

tE d’autres choses que de faire échouer l’entreprise « des bourgeois. A peine fnt-it jour que la garni- K son du château fit une sortie avec de grands cris;

“ et au moment ou les nôtres, pris bu dépourvu,

<l sc levaient et s'armaient, pour combattre, dans {f toutes les parties du camp, des gens apostés réu pondirent qu’on était trahi, que la ville du Mans

venait d’être livrée au parti ennemi. Celte fausse u nouvelle , jointe à mie attaque imprévue, produis 11 sït une terreur générale; les bourgeois et leurs ,f auxiliaires prirent la fuite en jetant leurs armes;

« beaucoup furent tués, tant nobles que vilains,

H oL r évêque lui même se trouva parmi les prison- * « ni ers (A).

« Geofroy de Mayenne, de plus en plus susperî u aux gens de la commune , et craignant leur res- * sentiment, abandonna la tutelle du jeune comte cl l£ se retira hors de la ville dans un château nommé » la Geôle, Mais hi mère de l'enfant , Gitcrsemb\

*E fille du comte Herbert, qui entretenait avec « Geofroy un commerce illicite, s'ennuya bientôt «i de son absence et ourdit sous main un complot « pour lui livrer la ville. Un dimanche, par la cou*

11 nivence de quelques traîtres, il entra avec qua- 11 tre-Vingls chevaliers dans un des forts de la cité,

« voisin de la principale église, et de là se mil à

« guerroyer contre les habitant». Ceux-ci, appelant

« à leur aide les barons du pays, assiégèrent la for- 1( t ères se. L’attaque était difficile, parce que, outre il le château, Geofroy de Mayenne et ses gens occutL paient deux maisons flanquées de tourelles : les t[ nôtres n'hésitèrent pas à mettre Je feu à ces maih sons , quoiqu'elles fussent tout près de l’église,

■s qu'on eut peine à préserver de l'incendie. Ensuite « ! attaque du fort commença, à l'aide des mnrhi- « nés, si vivement que Geofroy, perdant courage»

« s’échappa de nuit, disant aux sîens qu'il allait tc chercher du secours* Les autres ne tardèrent pas h à se rendre; cl les bourgeois, rentrés en posses- » ston de ta forteresse, en rasèrent les mu railles «i intérieures jusqu'à b hauteur du mur de ville,

» ne laissant subsister en entier que les remparts iï tournés vers b campagne (5).

( jette victoire de la liberté bourgeoise sur la puissance féodale venait à peine d'être remportée, que

(5) Concrefratoqire exercint , episcopo et itegitlartini ecck&îarmtt pmshy torts piTceiinlilnis oim cruclbiis et vedi- \h , ad eaMmm Sitlïacum furjbimdo impôt ii cbrjgitfdiir. (SmptoreK rem ni franeic* , tom XII t p. 539-541.)

(4j Et ut de caMcris tacoam , làm nuhililms qtmïn fgnobîlibus , !pse quotpie episcopug, proh dolor J coin pr ch en i lia et cnslofjiæ maucipatus est* (Jhid.) )

(5) Cives a utero îrâ commoti , ae sibi in fuüirum praecav e h tes , inierioi em partem ejusdem mmuüonis mi*r«o Civflûtia roæqiiavei iint , esierinres parîeies ad urbis prisai* dium integrus mlinrjuentes. (Jbid.)

LETTRE XIV

de nouveaux dangers, bien autrement graves, menacèrent la commune du Mans, En Tannée 1073. le conquérant de T Angleterre, se voyant maître assuré de ce pays, résolut de passer le détroit, et d'aller recouvrer, a main armée, sa seigneurie du Maine. Guillaume venait de triompher de ta dernière eide la plus redoutable des insurrections saxonnes; profilant habilement de l'occasion, il offrit unesolde a tous les hommes de race anglaise qui voudraient le suivre dans son expédilion d1 * 3 outre-mer (1), Des gens qui n'avaient plus ni feu, ni lieux, les restes des bandes de partisans détruites sur plusieurs points de l'Angleterre, et même des chefs qui s'étaient signalés par leur dévouement patriotique, s'enrôlèrent sous la bannière normande sans cesser de haïr les Normands. Tous étaient joyeux daller combattre contre des hommes qui, bien qu’ennemis du roi Guillaume, leur semblaient être de la même race que lui par la conformité du langage. Sans s'inquiéter si c’était de gré ou de force que les Manceaux avaient, sept ans auparavant, pris part à la conquête, ils marchèrent contre eux à la suite du conquérant comme a un acte de vengeance nationale. Dès leur entrée dans le pays, ils se livrèrent, avec une sorte de frénésie, à tous les genres de dévastation et de rapine, arrachant les vignes, coupant les arbres, brûlant les hameaux, faisant au Maine tout le mal qu'ils auraient voulu faire n la Normandie, La terreur causée par leurs excès contribua , ptus quêta bravoure des chevaliers normands et la présence même du roi Guillaume, a la soumission du pays. Les places fortes et les châteaux se rendirent pour la plupart avant le premier assaut, et les principaux bourgeois du Mans apportèrent les clefs de leur ville au roi dans son camp sur la Sa H he. Ils lui prêtèrent serment comme à leur seigneur légitime, et Guillaume, en retour, leur promît la conservation de leurs anciennes franchises municipales; mais il ne parait pas que la commune ait été maintenue ; car î’histoire n'en fait plus mention (2),

Ce fut en l'année 1076 que s'établit , par insurrection, la commune de Cambrai ; mais il y avait déjà longtemps que, selon les paroles d'uti contemporain, les bourgeois désiraient cette commune (3), Depuis plus de cent ans ils étaient en guerre ouverte avec l'autorité épiscopale* Eu Tannée 937, ils

(1) Voyez PHÎiloîre delà conquête de l'Angleterre par les

Normands, livre V.

(3) Et acceplis ah eo sac ram en U s T tam de impuni tate perlldiæ quàtn ri e conserva ml iis anUquîs ejusdem cîvUatis consiieLutiimbus alqne jusütib, in ip&uis ditioncm aique imperium aose et sun omiiia dedidornnL [Script, reriim francic,. t. XII , p. 541.)

(3) bradé cives \n mium conspira n t es , optâcopo absente ,

profitèrent de l'absence de leur évêque , qui s'était rendu à la cour de l'empereur, pour former une ligue contre lui, et se jurer les uns aux autres de ne pas le laisser rentrer dans la ville. L 'évêque , s’ëtant remis en route vers Cambrai, ne tarda pas à apprendre, par le bruit public, que Fëntrée de la ville lui était défendue, qu’il'en trouverait les portes closes et les murailles bien gardées. Il rebroussa chemin et alla demander à l'empereur du secours contre les Cambrësiens : on lui donna une armée iV Allemands et de Flamands assez forte pour réduire la ville, A l'approche des troupes, les habitants curent peur, et, ajournant leur projet de liberté, reçurent Tcvêquë sans opposition. Celui-ci, qui regardait comme une injure intolérable ce qu'ils avaient osé faire eonlrc lui, attendit, pour se venger, que leur association fût entièrement dissoute; et alors, faisant revenir en grand nombre ses soldats auxiliaires, il attaqua les bourgeois à Fimproviste dans les places et dans les rues. Les soldats les poursuivaient jusque dans les églises, tuaient tout ce qui leur résistait ; et quand iis avaient fait un prisonnier, ils lui coupaient les pieds ou les mains, lui crevaient les veux, ou le menaient au bourreau , qui lui marquait îe front d'un fer rouge (4 ) .

Cette exécution militaire laissa de profonds ressentiments dons le cœur des bourgeois de Cambrai, et accrut le désir qu’ils avaient d'élever une barrière entre eux et la puissance seigneuriale. Tout le clergé métropolitain, défenseur né de celle puissance, fut enveloppé dans la haine que les citoyens lui portaient, En i année 1021, il se (U une nouvelle conjuration à la faveur de laquelle les bourgeois, un moment maîtres de fa ville, expulsèrent les chanoines et tou s les clercs de l’église, démolirent leurs maisons et emprisonnèrent ceux dont ils avaient le plus à se plaindre. Cette révolution fut de peu de durée ? et une armée impériale rétablit à Cambrai la seigneurie ecclesiastique* Mais la révolution se réveilla , pour ainsi dire . en 1064, Les bourgeois ayant pris les armés firenL prisonnier leur évêque, nommé Lié— brrl ; et pour tes réduire U fallut trois armées envoyées contre eux par l’empereur , le comte de Flandre et la comtesse de Haîbault $)> Malgré cette nouvelle défaite , les Canibrésiens ne se découragèrent pas ; et , douze ans après , sous le ponlifieat de

diü desï de ratant conj(irarnnt commitniain. (Es Baldmct Ohromco, apml m-, rcr. fi\ t, XIII, p. 534,)

(4) Noviim prius spcciaculi , continué nnmepie nrinali limon sanclisaunto œdis ab$que revcrenÜDO modo imimpcn- Los. aîios iBlerfuêerunt, ahos truncaiis mambus et pedlbus domembràtunt; quibusdam verè octdos fodUïbarU, quibnsdam Frontiîs ferro ai-denlo notab.ini» ( Ibid., p 281,)

(5j Histoire de Cambrai, p. 101 ei sniv.

iM LETTRES SUR LTIISTÜIRE DE FRANCE.

Gérard, neveu de Lîëbert, ils s'insurgèrent de nouveau, ei se constituèrent en association permanente sous Je nom de commune. Voici le détail de cet événement tel qu'on le trouve dans une chronique rédigée en vieux français :

<( Comme le clergé et tout le peuple étaient en * grande paix , s?en alla Fëvêque Gérard à Tempereur . M a is ne fut p£LS t rès-éî oign é , q 1 1 a n d 1 e s b o u r- « g cois de Cambrai , par mauvais conseil, jurèrent « une commune et firent ensemble une conspira- » lion que de longtemps avaient murmurée, et s’allièrent ensemble par serment que si l’évêque e n'oclmyoit cette commune , ils lui défendraient « Tcntrée en la cité» Cependant l'évêque tAoit à « Lobbes, et lui fut dit te mal que le peuple a voit « fuit, et aussi Lôt il quitta sa route, et pour ce qu’il « n'a voit gens pour te venger de ses bourgeois, il prit avec lui son bon ami Baudoin, le comte de « Mous, et ainsi vinrent è la eilë avec grande ebe- « va [crie* Lors eurent les bourgeois leurs portes ii closes e t m a n dèrentà 1 ’é vê que qu'ils nelaiss ero i en 1 « entrer que lui et sa maison , et l'évêque répondit « qu'il nVnt reroi L pas sans le comleet sa chevalerie,

« et les bourgeois le refusèrent. Quand l'évêque vit ic la folie de ses sujets, il lui prit grande pitié et il « désirai plus faire miséricorde que justice* Alors « leur manda qu'il traiter oit des choses devant dites, h en sa cour, en bonne manière, et ainsi les apaisa,

« Alors Fëvêque fut laissé entrer, et les bourgeois ■t entrèrent en leurs maisons , â grande joie , et ■t tout fut oublié de ce qui avait clé faiL Mats il « advînt, après un peu de temps, par aventure, sans « Je su et le consentement de levèque, et contre « sa volonté , que grand nombre de chevaliers les « assaillirent en leurs hôtels, en occircnt aucuns et « plusieurs blessèrent. Dont furent les bourgeois « très-ebahis et fuirent a l'église Saint-Gëry, enfin « furent pris et menés devant Fëvêque. Ainsi fut « celle conjuration et la commune défaite, et jurè- « retu désormais fëauté à l'évêque (1), n

Les troubles qui survinrent presque aussitôt dans F empire , par suite de l'excommunication de Henri IV, fournirent aux habita uls de Cambrai une occasion pour tenter un nouveau mouvement et rétablir leur commune, lis Furent aidés par le comte de Flandre, qui fit alliance avec eux pour s'agrandir aux dépens de la puissance impériale. Eu vertu de cette alliance, ils installèrent comme évêque un ami du comte, appelé Eudes, et refusèrent de recevoir Févêque Gaucher, désigné par l'empereur. Après F avènement de Henri V, lorsque la paix eut rendu toute sa force à l'autorité impériale, « messireGau-

(1) Extrait 4e la chronique 4c Cambra L{Ajmd ieript. ttr. françic,, L Xlftj' 470,)

« cher, dit la chronique de Cambrai, alla vers Fem- « perçu r et fit sa complainte du comte Robert de « Flandre, comment il a voit troublé sou empire, is saisi Cambrai et mis dedans l'élu Eudes, dont fut « rem perçu r furlemen L i rriié, Lors i l s’apprêta pour « v e n ir e n F la m I r c , et y vint a v c c l rès-gra n d c ar ruée, if et assiégea le château de Douay, qui éioît Lrès- « fort de murs et de fossés * dont fu t celui de Flandre « Irès-ëpouvantë , et les soldats que le comte avoil u mis pour garder Cambrai eurent peur, laissèrent « la cité et s'enfuirent. Lors entra le comte dedans « Bouay, et en garnit toutes les forteresses. Au ^ troisième jour après, l'empereur fit un très-grand • ft assaut, et le comte merveilleusement bien se défi fendit, si qu'il y eut plusieurs chevaliers occis du « côté de l'empereur, et ainsi laissèrent l'assaut, ii Dont eurent conseil tous les grands princes et u l'empereur ensemble; car il voyoît que rien ne « profitoîtet que ne prendraient Je château* et lui u dirent qu'il reçut u amour le comte de Flandre,

« Lors reçut l’empereur le comte de Flandre è u homme, et furent bons amis ensemble (2), h Après ce, vint ^empereur à Cambrai très -terriu blcmcnl ; mais devant sa venue s'enfuit l'élu Eudes n et grande partie du clergé et du peuple qui se tt senloit coupable. Dont s’enfuirent plusieurs ie femmes avec leurs enfants dans les églises et les u tours, et les pucclles s'étira y oient quand clics ■i virent tant de chevaliers allemands, esclavons, u lorrains, saxons. Alors fit l'empereur errer que « tous les habitants cl les bourgeois Tinssent en sa w présence; et ils vinrent très-émus , car ils crub fi gnoient de perdre ta vie ou leurs membres, et uc “ pou voient com redire nï ne Fosoient, Lors parla if l'empereur très-durement à eux, et fortement les « blâma, et dit comment ils étoient si osés qu’ils u avoïent fait tant de choses contre les droits de » l'empire, conjuration, commune, nouvelles lois,

« et qui plus est, qu'ils a voient reçu nouvel évêque « dedans laçité, contre Diuu et contre la seigneurie « de Femptre. Quand ils ouïrent l'empereur ainsi tt parler, ils furent trop épouvantés et ne savaient fi qu'ils pussent répondre ; et pour ce qu'ils se serau t oient coupables, ils s'humilièrent durement et « crièrent à l'empereur merci. Dont se prit le ben if évêque Gaucher très-bénignement a prier peur *( ses sujets, et tomba aux pieds du roi et disoil : ii Très-doux empereur, ue détruisez pas nos bourei geois si cruellement et en si grande sévérité , car «i bien les pouvez corriger avec plus grande düü- « ceur. Dont prièrent aussi les princes de Famée avec l'évêque , et disoient qu'il eût pitié de tant

(2) Script, rer. franco, , i, XIII , p. 476 et $eq.

LETTRE XV

it tïe larmes. Quand ce entendit Femperetirj se reMu cha un peu de sa colère, et crut le conseil de « Révèque et des princes, et ne les punit pas ainsi « qu'il se proposoit par rigueur de justice* Cepen-

dantne 1rs épargna pas du tout ; car il commanda « qu’ils apportassent en sa présence la charte de la u commune qu'ils avoient faite , et eux ainsi firent « et l’empereur tantôt la défit et leur fit jurer de- « vaut tous les princes que jamais autre ne fer oient.

« Ainsi fut défaite cette commune, et leur fit î'eiua pereur jurer féauté â lui par foi cl par ser- « ment fl), n

Cette seconde destruction de la commune de Cambrai eut lieu en Fannée 1107, et, moins de vingt ans après, la commune était rétablie. On la citait au loin comme un modèle d’organisation politique : k Que dirai-je de la liberté de cette ville? dit k un ancien écrivain. Mi Tévèquc ni l’empereur ne « peuvent y asseoir de taxe; aucun tribut n’y est u exigé ; on n’en peut faire sortir la milice, si ce k n’est pour la défense de la ville, et encore à cette u condition que les bourgeois puissent le jour k même être de retour dans leurs maisons (Qy, 11 * 3 La commune était gouvernée par un corps ëleeLif de magistrature, dont les membres avaient le titre de furé& et s’assemblaient tous tes jours dans rhô tel de ville, qu’on nommait la Maison e/e jugement . L jurés, au nombre de quatre-vingts , se partageaient l'administration civile et les fonctions judiciaires. Tous étaient obligés d’entretenir un valet et un cbeval toujours sellé, afin d’être prêts à sc rendre, sans aucun retard, partout où les appelaient les devoirs de leurs charges (3),

Ces devoir» n’étaient pas aussi aisés à remplir que ceux des maires et éehevinsde nos villes modernes: il ne s’agissait pas, en temps ordinaire, île veiller à ia police des rues, et, dans les grandes circonstances, de régler le cérémonial d’une procession ou d'une entrée solennelle, mais de dé fendre, à force de courage, des droits ébattue jour envahis» Il fallait Vêtir la cotte de mailles, lever la bannière de la ville contre des comtes et des chevaliers* et, après la victoire, ne point se laisser abattre par les sentences d’excommunication dont s’armait le pouvoir épiscopal. Grâce à la constance inébranlable de ses magistrats électifs, la commune de Cambrai, abolie encore à deux reprises differentes (4)f se releva et

(1) Script. rci\ francïc., I. XUI, p. 4rGetseq.

fjuid aul^m de liberia te Uujus urfcia dicara ? Non epia co pu s , non imperaler taxaticmem in eà faeit j non trlbulum ali câ exigilur, non denique exertUum ex eâ edadi , niai tanlummodè üb defeiiiionem urlufi. (Ibid, , lum. Xiü , P- 480, )

(3) Uïsioire de Cambrai , p, 1Û0. Le mot jurés sert quelquefois à désigner la totalité des membres d*ime eoromuue*

continua de prospérer et de se faire craindre. Elle soutint jusqu’au milieu du quatorzième siècle une guerre à outrance contre ses évêques et contre leur clergé, qu’elle contraignit plusieurs fois de sortir en masse de la ville et de se réfugier à V aïcotiennes (0). Voila quelles furent pendant quatre cents ans les relations des habitants de Cambrai avec les prédécesseurs de Fénelon. Tout cela no rappelle guère le doux et consolant spectacle que présente l'administration de ce vertueux archevêque, Mais que nous sommes loin de compte si nous croyons que le moyen âge ressemblait à l’ancien régime, et qu’en France les passions populaires sont tilles de la révolution î

LETTRE XV

Sur les communes de ^ojon, de Beauvais et de Sainl-Queplia.

- En l’année 1098, Baudri de Sa rchaitr ville» archidiacre de TégUse cathédrale de Moyon, fui promu, par le choix du clergé de cette église, a la dignité épiscopale. C’était un homme d’un caractère élevé, d’un esprit sage et réfléchi* Il ne partageait point faversion violente que les personnes de son ordre avaient en général contre T institution des conmntnes. 11 voyait dans celte institution une sorte de nécessité sous laquelle, de gré ou de force , il faudrait plier tôt ou tard, et croyait qu’il valait mieux se rendre aux vœux des citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours une révolution inévitable* L’élection d’un évêque doue d’un si grand sens et d’une si noble manière de voir était pour la ville de Moyoo ^événement le plus désirable; car cette ville se trouvait alors dans le même état que celle de Cambrai avant sa révolution. Les bourgeois étaient eu querelles journalières avec le clergé métropolitain : les registres de T ég lise contenaient une foule de pièces ayant pour litre : «De u ia paix faite entre nous et les bourgeois de « Noyon (6)* » Mais aucune réconciliation iTëtaït durable ; la trêve était bîentôL rompue, soit par le clergé, soiL par les citoyens, qui étaient d’autant

et quelquefois les seuls membres du gouverne méat municipal* Ce nom Lire son origine du serment que les uns et les autres étaient obligés de prêter.

(4) bd H38 et eu 1180. — Yoy. le tom. XIII du Recueil des historiens de la France*

(5) H is luire de Cambrai, p. 2M et sulv.

(0) De pace faelà juter uoa et Uurgenses Düviûmenses, (Annal, de l’église du ïïoyüû , l. U, P* 805 et Bttlvd

LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

plus iijïlubles c | u ils avalent moins de garanties pour leurs personnes et pour leurs biens. Le nouvel

evêque pensait que î établissement d'une conuuunfi jiiïée par If: s deux partis rivaux pourrait devenir entre eux une sorte de pacte d’altjunce; H entreprit de réaliser cette idée généreuse avant que le mal de commune ertt servi a Noyon de cri de ralliement pour une insurrection populaire.

De son propre mouvement, !’évëque de Noyon convoqua en assemblée tous les habitants de la ville, clercs, chevaliers, commerçants et gens de métier. Il leur présenta une charte qui constituait le corps des bourgeois eu association perpétuelle , sous des magistrats appelés Jures, comme ceux de Cambrai.

« Quiconque, disait la charte, voudra entrer dans « cette commune, ne pourra en être reçu membre tf par un seul individu, mais en la présence des « jurés. La somme d’argent qu’il donnera a fors * sefa employée pour Futilité de la ville, et non au u profit particulier de qui que ce soit.

« Si la commune est violée, ions ceux qui Tau- « ront jurée devront marcher pour sa défense, et « nul ne pourra rester dans sa maison, à moins qu’il « ne soit infirme, malade, ou tellement pauvre qui!

^ ait besoin de garder lui-même sa femme et scs « enfants malades.

«< Si quelqu'un a blessé ou tué quelqu’un sur le ,J territoire de 3a commune, les jurés en tireront « vengeance (î). »

Les autres articles garantissaient aux membres de la commune de Noyon l’entière propriété de leurs biens, ci Je droit de nVUrc traduits en justice que devant leurs magistrats municipaux* L’ëvèque jura d’abord cette charte, et les habitants de tout état prêtèrent après lut le même serment. En vertu de son autorité pontificale, il prononça Tan a thème et toutes les malédictions de l'Ancien et du Nouveau Testament contre celui qui, dans l'avenir oserait dissoudre la commune ou enfreindre ses règlements. En outre, pour donner à ce nouveau pacte une garamie pins solide, Ratidri invita le roi de France, Louis le Gros, à le corroborer, comme on disait alors, par son approbation et par le grand sceau de la couronne. Le rot consentit d celte requête de Tévèque; et ce fut toute la part qu’eut Louis le Gros a rétablissement de la commune de Noyon. La charte royale ne s’est point conservée ; mais II en reste une qui peut servir de preuve d ce récit.

(1) Ces trois articles sont extraits d’une charte de philippe- Auguste q ni reproduit, en les confirmant , les lois ou eomme on disait alors, tes cou dûmes de ta commune de Noyon, { Voyez te Lorn. XJ du Recueil des ordonnances des rois de Fiance , p. 224.)

Annales de JXayoo, î. II. p. 803,

Ttirbulcma conjura tio facta) commun; onia (Epistate

Baudri, par la grâce de Dieu, évêque de Noyon, t{ ^ LûlïS ceux qui persévèrent et avancent de plus « en plus dans la foi :

w Très-ceers frères, nous apprenons par 4t 1 exemple el les paroles des saints pères que toutes <s les bonnes choses doivent être confiées â récri- « turc, de peurqueparla suite elles ne soient mises » en oubli* Sachent donc tons les chrétiens, présents H et à venir , que j’ai fait à Noyon une commune, n constituée par le conseil et dans une assemblée -t des clercs, des chevaliers et des bourgeois ; que « je Fai confirmée par le serment, l'autorité punti- « ficale et le lien de l’anathème; eL que j’ai obtenu « du seigneur roi Louis qu'il octroyât cette com- « mime et la corroborât du sceau royal. Cet établisu sentent fait par moi, juré par un grand nombre « de personnes et octroyé par le roi, comme il vient « d'être dît, que nul ne soit assez hardi pour Je t( détruire ou Taltércr; j’en donne l'avertissement w de la part de Dieu et de ma part, et je l'interdis • K au de l'autorité pontificale. Que celui qui w transgressera et violera la présente loi subisse n I excommunication ; que celui qui, au contraire,

« la gardera fidèlcmenl* demeure sans fin avec ceux « qui habitent dans la maison du Seigneur (2). n

Cette charte épiscopale porte la date de 1108* Quelques années auparavant, les bourgeois de Beauvais s étaient constitués en commune spontanément, on, comme s’exprime un contemporain , par suite d’une conjuration tumultueuse (3), Us eoïitrargnirent leur évêque à jurer qu’il respecterait la nouvelle constitution de la ville; et, vers le même temps, c’est-à-dire en 1102. le comte de Vermondoisn Raoul , pour prévenir de pareils troubles, octroya une charte de commune aux habitants de Saint-Quemïn. Lecïergéde la vil le jura de l’observer sauf les droits de son ordre , et les chevaliers , sauf la foi duc au comte (4)* Ce comte, qui était un puissant seigneur, suzerain de plusieurs villes, ne crut pas nécessaire, comme Tévèque de Noyon, de faire ratifier sa charte par Tautorité royale; et la commune de Saint-Quentin s'établit sans que Louis le Gros in ter vînt en aucune manière. Four comprendre TefFct que devait produire sur les villes de la Picardie cl de I Ile-de-France 1 existence de ces trois communes, dans un espace de moins dé quarante lieues, il suffit

I vanta carnotensia episcopi , apud script. rerum fraude. , l. XV, p. t05.)

(4' Ctuu pvimiim communia acquis! Li Fuit, omnesYlromaudian pires , et ornmjs clerici, saJvo ordinc suo, omuesipie milites, salvA fuklitate comitis, fiimiter tcneuüain jura ver tint. (Recueil des ordono. de* rois de France l. XJ, p* 270.J

LETTRE XV

de jeter les yeux sur leurs chartes, dont voici les principaux articles :

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