ADI
LETTRE XV L
ii jjté$ aux susdits habitants par la munificence 4i royale, les hommes de la commune sont convenus, ii qu’ outre les anciens droits de cour plénière, d'osl u et de chevauchée, ils donneront au roi trois ghes ii par an, s'il vient dans la ville, et s'il n'y vient pas, ü lui payeront en place vingt livres pour chaque u gile (1). »
Ainsi, tout paraissait aller à souhait pour la commune de Laon; mais les bonnes dispositions de Yè vèque Gaudri en sa faveur ne durèrent pas plus longtemps que l'argent dont on les avait achetées- IL éLait ami du luxe , et dépensait largement- 11 en vint bientôt à regretter d'avoir abandonné, pour une somme une fois payée et une rente modique , te revenu qui! tirait des Lailïes, des aides et de la mainmorte- Les clercs de l'église métropolitaine» qui cherchaient à îmiLer les profusions de leur évêque, et les nobles de la ville, dissipèrent de même en peu de temps le prix du traité conclu avec les bourgeois (2). Se voyant sans moyens d'extorquer de l'argent aux hommes de condition inférieure , à cause de la nouvelle loi et de la bonne police de la ville, ils partagèrent les regrets du prélat et son ressentiment contre la commune- Ils eurent ensemble des conférences sur les mesures à prendre pour détruire tout ce qui avait été Fait, et ramener les marchands et les artisans de Laon a leur ancien état de gens ta diables il merci (3).
Gn était alors en Tannée 1 112, et il y avait déjà près de trois ans que les citoyens jouissaient d’une entière liberté sous un gouvernement que, sans forcer le sens des mots, on peut appeler républicain. Ils s'étaient attachés à ce gouvernement par la conviction du bien qu'ils en reliraient, et par le sentiment d'orgueil qu'inspire une participation active à l'exercice du pouvoir. Eu un mot, ils étaient dans cette situation d'esprit où la moindre attaque tentée contre un ordre de choses et des droits sans lesquels on ne veut plus vivre, peut conduire au fanatisme politique- Mais les seigneurs du douzième siècle avaient à cet égard peu d'expérience. Ne prévoyant nullement le danger auquel ils allaient s'exposer, TévÈque et les nobles de Laon résolurent de commencer, à la fin du carême, c'est-à-dire au mois d'avril, l'exécution de leur dessein- Us choisirent ce temps, malgré le respect qu'on avait alors
(1) Blondi des ordoQti. des vote de France, tom. XL Les droits d7ost et de chevauchée (e&pedUio et eçuitattts) se payaient pour Fexempttoo du service actif, eu cas de guerre .
(2) Mène reltti# à Thisl. de France , L X, 41.
13) ...IKim se nos semd abjugt exacLione emaficipaios ad mndum prïsliniim redigere qufcnuU, (Script, rarum frande,, L XII, p. 230.)
fl; >Jém- vclat. à ridai de France, t- p. 4L
pourla semaine sainte, parce qu’ils voulaient engager le roi Louis le Gros à venir dans la ville célébrer la fête de Pâques, et qu'ils comptaient beaucoup sur sa présence pour intimider les bourgeois (4).
Le roi se rendit à Tinvitalioncte l'évêque de Laon, et arriva la veille du jeudi saint, avec une grande compagnie de courtisans et de chevaliers* Le jour même de sa venue, l'évêque sc mit à lui parler de l'affaire qui l'occupait et lui proposa de retirer Je consentement qu'il avait donné à la commune* Tout entier à cette grande négociation, durant toute la journée et le lendemain, il ne mît pas le pied dans l'église, ni pour la consécration du saint chrême, ni pour donner l'absoute au peuple (Ii), Les conseillers du roi firent d'abord quelque difficulté, parce que les bourgeois de Laon, avertis de ce qui se tramait, leur avaient offert quatre cents livres d'argeùt» et plus, s'ils F exigeaient. L'évêque se vit donc obligé d'enchérir par-dessus ces offres, et de promettre sept cents livres, qu il n'avait pas , mais qu’il comptait lever sur les bourgeois quand ii n'y aurait plus de commune (G). Celle proposition détermina les courtisans et le roi lui-même à prendre parti contre la liberté de la ville* En conséquence du traité qu'ils conclurent alors avec l'évèque , celui-ci, de son autorité pontificale- les délia et se délia luLmème de tout serment prêté aux bourgeois. La charte, scellée du sceau royal, fut déclarée nulle eL non avenue, et Ton publia, de par le roi et Tévèque, Tordre à tous les magistrats de la commune de cesser des lors leurs Fondions, de remettre le sceau et la bannière de la ville, et de ne plus sonner la cloche du beffroi , qui annonçait l'ouverture et la clôture de leurs audiences» Cette proclamation causa tant de rumeur que le roi jugea prudent de quitter Thùtel où il logeait, et d’aller passer La nuit dans le palais épiscopal, qui él ait ccinL de bonnes murailles (7). Le lendemain malin, au point du jour, il partit, en grande Mte» avec tous ses gens, sans attendre la fête de Pâques , pour la célébration de laquelle il avait entrepris ce voyage. Durant tout le jour, les boutiques des marchands ou artisan* et les maisons des aubergistes restèrent doses. Aucune espèce de denrée ne fut mise en vente, et chacun se tint renfermé chez soi, comme il arrive toujours dans les premiers moments d'un grand malheur public (S).
(5) Nam quà die chrisroa ctmsecrare détonerai et aïisol- ’vercï pl&bem, eâ ne in^redi quideiii visas est in eccleaiam. (Script, renim francic., t- Xïl, p- 25 L)
(f>) BuFgensea de suâ aubversione ve renies qaadrmgïrHas litiras régi üc regiîa pollicunutr ; contrà episcopus ei procures spendéOt scpimgcnias. (Ibid.)
(7j FA oncle, rex... dira forte hahèrét hospillum, dormira dm n il extra épiscopale palaUntu. (Ibïd.)
(S) Mèm. relaL à Thist- de Fiance, t. X. p. 42.
LETTRES St R J/HISTOÎBE DE FRANCE.
Ce silence fut de peu de durée , et Fagrtalion re~ commença le lendemain , lorsqu’on apprit qué Févèque et les nobles s’occupaient de faire dresser un état de la fortune de chaque bourgeois, afin de lever des aides extraordinaires pour le payement de l'argent promis au roi. On disait que, par une sorte de dérision, ils voulaient que chacun payât, pour îa destruction de la commune, une somme précisément égale à celle qu’il avait sacrifiée pour son établissement (1). L’indigna lion et une crainte vague de tous les maux qui allaient fondre sur eux, animèrent la plupart îles bourgeois d’une espèce de colère frénétique; ils tinrent des assemblées secrètes, où quarante personnes se conjurèrent par serment, à la vie et à la mort , pour tuer Févèque cl tous ceux des nobles qui avaient travaillé avec itiî à la ruine de la commune. Le secret de celte conjuration ne fut pas bien gardé. L’archidiacre Anselme, homme de grande réputation pour son savoir, issu d’une famille obscure de la ville, et que sa probité naturelle, jointe à un sentiment de sympathie pour scs concitoyens, avait porté à désapprouver le parjure commis par F évêque, eut connaissance du complot. Sans trahir personne, il alla promptement avertir Févèque, le stipp liant de se tenir sur ses gardes , de ne point sortir de sa maison, et, surtout, de ne point suivre la procession le jour de Pâques, « Fi *t donc î répondit le prélat, moi, mourir de la main h de pareilles gens (â) ! » Cependant il n'osa se rendre aux matines cl entrer dans l’église ; mais a l’heure de la procession , craignant d’Èlre taxé de lâcheté, il se mit en marche avec son clergé, en se faisant suivre de près par ses domestiques eL qudquesxhe* valiers armés sous leurs habits. Pendant que le cortège défilait, l’un des quarante conjurés, croyant le moment favorable pour commettre le meurtre, sortit tout à coup de dessous une espèce de voûte en c riant à haute voix : Commune ! commune / ce qui était le signal convenu (S), U s’éleva quelque tumulte; mais, ftqite de concert entre les conjurés, ce mouvement n’eut aucune suite.
Effrayé d’avoir entendu prononcer, d’une manière menaçante pour lui, le nom de cette commune qu’il avait autrefois jurée , Févèque, sur la fin du jour, lit venir en grande hâte, des domaines de l’église , une troupe de paysans qu’il cantonna dans sa maison et dans les tours de la cathédrale (4), Le lundi
{ î) QtiariUmi quisquc seul paierai dedisse ad m&UUtcnclam commun ioncm , tanltundem exige bat ur i ni pondéré ad desiruemlam eamdem. (Script, rer franc,, t, X]l,p.252,)
(2) « Phi i inquil, ego -ne Lallum manitous inlcream ? n (Ibid.)
(3) AUâ voce cœph, quasi pio signe, indamilare ; Commuhiam. ! commit niam! (Ilnd,)
(A ïtoid.
de Pâques , tout le clergé devait se rendre processionnelle ment â Fa b baye de Saint-Vincent, siLuée hors des murs de la ville. L’évêque suivît la procession, accompagné comme la veille. Les conjurés avaient résolu de profiter de cette occasion et d’agir; mais ils n’en firent rien, parce que les nobles, à qui ils en voulaient autant qu’à Févèque, n’assîstaieiU point à la cérémonie (15), Soit qu’il eût repris toute sa confiance, soit qu’il voulût paraître ne rien craindre, Févèque renvoya ses paysans le lendemain même , et se contenta d’engager les principaux d’entre les nobles à venir armés à sa maison, s’il arrivait quelque émeute. Mais F effervescence populaire était loin de se calmer; et. le troisième jour après Pâques, plusieurs hôtels furent attaqués et pillés par les bourgeois : ils y cherchaient surtout du blé et de la viande salée, comme s’ils eussent songé â rassembler des provisions pour un siège. Quelqu’un vint, tout consterné, apporter cette noie velle à Févèque; mais il se mit à rire et répondit t i; Que voulez- vous que fassent ces bonnes gens « avec leurs émeutes? Si Jean, mon noir, s’amu- « sait â tirer par le nez le plus redoutable d’entre a eux, le pauvre diable n’oserait grogner. Je lésai « bien obligés de renoncer à ce qu’ils appelaient leur « commune, je n’aurai pas plus de peine à iesfaire
sc tenir en repos (6). »
Le lendemain, jeudi, pendant que Févèque, en pleine Sécurité, discutait avec l’un de ses archidiacres, nomme Gauthier, sur les nouvelles mesures de police qu’il s’agissait de prendre, et en particulier sur la quotité et Ja répartition des tailles, un grand bruit s’éleva daos la rue, et Ton entendît une foule de gens pousser le cri de commune 1 commune (7) ! C’était le signa! de l'insurrection ; et dans le même moment de nombreuses bandes de bourgeo is , a rmés de pées , de la n ccs , d a rb al è t es , de massues et de haches , investirent Ja maison épiscopale, voisine de Féglise métropolitaine, et s'emparèrent de Féglise. A la première nouvelle de ce tumulte, les nobles, qui avaient promis a Févèque cle lui prêter secours au besoin, vinrent en grande bâte de fous côtés ; mais, à mesure qu’ils arrivaient, ils étaient saisis par le peuple, qui les massacrait sans pilié (S). Gomme c’ëlaiL â Févèque que les hour geoîs en voulaient principalement, ils faisaient grand bruit autour du palais épiscopal, dont on avait fermé
CfîJ El fecissent si omaes proccres eum epitcopé ëèzé sentissent. (Script, rer. fraocîc.. t. XII. p. 232.)
(0) «Si Joarcries mauru* meus ipsum, qui in dis est palier, « naso detraherét , nul la te dûs g rnon ire pîæsuroereL * (Ibid., p. 255.)
(7) Eece per rnbetu tumultes increpuil communiât* l locîamîtantium. (thid.)
(8) Mém. rclat. à Fbîtt, de France, t. X, p. 40.
LETTRE XVI
les portes , et dont îls commencèrent le siège. Ceux du dedans se défendirent à coups de flèches et de pierres ; mais tes assaillants étant entrés de vive force , Tévèque n’culque le temps de prendre l'habit d’un de ses domestiques , et de se réfugier dans le cellier, où l'un des siens le fit cacher dans un tonneau qu’il referma. Les bourgeois parcouraient la maison , cherchant de tout côté et criant : « Où k est-il , le traître, le coquin ? * Un serviteur, par trahison , leur découvrit la retraite de son maître.
L’un des premiers qui arrivèrent au lieu indiqué, et l'un des chefs de Démente, était un certain Tbléh garni, serf de l’église de Saint-Vincent, ët longtemps préposé par Etiguerrand 7 seigneur de Coucy, aux péages d’un pont, voisin de la ville. Dans cet office, il avait commis beaucoup de rapines, rançonnauUes voyageurs et les tuant môme, à ce qu’on disait. Cet homme, de mœurs brutales, était connu de Tévèque, qui lui donnait, par plaisanterie, à cause de sa mauvaise mine, le sobriquet d'isengrïn (1). C’était le nom qu'on donnait au loup, dans tes contes et les fables du temps, comme on appelait maüre Renard f ranimai que ce surnom populaire sert à désigner aujourd'hui (S). Lorsque le couvercle de la tonne où se cachait Tévêque cul été levé par ceux qui le cherchaient : « Y a-L-il là quelqu’un ? n cria Thiégaud , en frappant un grand coup de if bâton, Ccsl un malheureux prisonnier, rë- « pondit Tévèque d’une voix tremblante. — Ah , n ah ! dît le serf de Saint- Vincent , c’est doue vous, « mésslre Isengrin, qui êtes blotti dans ce ton- « neau (3)? n En môme temps il lira Tërèque par les cheveux hors de sa cachette. On l’accabla de coups et oli Tcntrataa jusque dans la me. Pendant ce temps il suppliait les bourgeois dVpargner sa vie , offrant de jurer sur l’Evangile qu’il abdiquerait l'épiscopat, leur promettant tout ce qu’il avait d’argent , et disant que, s’ils le voulaient, îl abandonnerait 1e pays (4). Mais ils n’écoutaient ni scs plaintes ni scs prières, et ne lui répondaient qu’en l'insultant et en le frappant. Enfin, un certain Bernard Deshruyères lui assena sur ta tète un coup de hache à deux tranchants , et presque au même moment un second coup de hache lui fendit le visage et l’acheva. Thiégaud voyant tuilier a son doigt l'anneau épiscopal, lui coupa le doigt avec une épée pour s’emparer de l’anneau; ensuite le corps, défi) Sotebat cpiscopus ctim Jsengt'bntm ridendo vocarc. (Script, rerum fraude.. L XII, p* 355.)
(S) Sic enfin altcui soient app^làre lupos. {ihitb, p. S5L) L'ancien et véritable nom français du renard cal golpis nu gcntpflf dérivé du latin, Pulpes,
(5) ~*t Utedne est dnminus LsenurimiS reposUus. n (Ibid.) {4} infirmas ris pccimias prteUiiunîm, de patrià rccessorum... (IbiiL)
pouilléde tout vêtement, fut poussé dans un coin, où chaque bourgeois qui passait par là lui jetait des pierres ou de la houe , en accompagnant ces insultes de railleries cl de malédictions (ïj).
Pendant que ce meurtre se commettait , tous cenx qui avaient à redouter la fureur du peuple fuyaient ça et la, la plupart sans savoir où , les hommes en habits de femmes, les femmes en habits d'hommes, à travers les vignes elles champs (6). Les bourgeois faisaient la garde dans les rues et aux portes de la ville pour arrêter les fuyards; et les femmes même, pa rt a gea n t l ou Les 1 es pas s ï on s d e I eu rs m a ris, ne traitaient pas mieux les nobles dames qui tombaient entre leurs mains; elles les insultaient, les frappaient et les dépouillaient de leurs riches vêtements (7)* Les principaux chevaliers, qui habitaient dans îa ville, avaient péri durant ou après le siège du palais épiscopal ; et quand tout fut achève de ce côté, les insurgés coururent attaquer les maisons de ceux qui restaient en vie .* beaucoup furent tués ou emprisonnés. Les bourgeois prirent une sorte de plaisir à dévaster leurs hôtels, et mirent le feu à celui du trésorier de l'évêque-, l’un des hommes qu'ils haïssaient Je plus* mais qui , par bonheur pour lui, avait trouvé moyen de s’échapper* Cette maison touchait à Téglise cathédrale , qui fut bientôt gagnée et presque détruite par T incendie* Le feu $e communiquant de proche en proche , consuma tout un quartier de la ville, où se trouvaient plusieurs églises et un couvent de religieuses.
L’archidiacre Anselme, qui avait eu te courage d’avertir son évêque du complot formé contre lui , osa, le lendemain même de la mort de Gaudri , parler d’inhumer son cadavre resté nu et couvert de boue. Les bourgeois, dont la vengeance était satisfaite, ne lui eu voulurent aucun mal, et le laissèrent se charger seul de ces tristes funérailles. Anselme , aidé de ses domestiques, enleva le corps, le couvrit d’un drap et le transporta hors de la ville, â l’église de Saint- Vincent. Une grande foule de peuple suivit le convoi ; mais personne ne priait pour Pâme du mort; tous le maudissaient et l'injuriaient. Il ne se fît dans Fcglïse aucune cérémonie religieuse; et le corps de Tévéque de Laon , Tun des princes du clergé île France, fut jeté dans la fosse, comme l’aurait été alors celui du plus vil mécréant (8).
(5) Quoi injacentem à tramcunlibus siml Uidibria jaela vcrhôrum ? Quoi glebarnm jaciUms, quoi saxis , quoi est jmlvmbua corpus nppie^um? {Scr, rcr.frauc..,i.\n, p.354.)
(fl) Vit muliehrem non vercbainr habuuni , ne&tnnUer virikm, (Ibid.)
(7) Fuyais pulsala3el prêtions quas LaboUiL veilibits spo fia La, (Ibid.)
i8) fiel aLtjg ad certes la ni . ntbîl promis offirii „ non diet>
LETTRES SUR LTIÏSTOLRE DE FRANCE
Ici se terminé la première partie de Uns Loire de la commune de La o il Elle renferme, ainsi que tous aurez pu le remarquer, trois périodes bien distinctes. D’abord les sujets font, d’une manière pacifique, leurs demandes de liberté, et les possesseurs du po h v oi r co n se rt te n t à ees d e ma n des a vec u n c bonne grâce apparente. Ensuite les derniers se repentent d’avoir cédé; ils retirent leurs promesses, violent leurs serments, et détruisent les nouvelles institutions qu’ils avaient juré de maintenir. Alors se déchaînent les passions populaires, excitées par le ressentiment de l'injustice, l'instinct de la vengeance et la terreur de l’avenir. Cotte marche qui est, nous ïc savons par expérience, celle des grandes révolu lions, se retrouve d’une manière aussi précise dans le soulèvement d’une simple ville que dans celui d’une nation entière, parce qu’il s’agit d’intérêts et des passions, qui , au fond, sont tou* jours les mêmes. 11 y avait , au douzième siècle, pour les changements politiques , la même lui qu’au dix-huitième , loi souveraine et absolue qui régira nos enfants comme elle nous a régis nous et nos pères. Tout l’avantage que nous avons sur nos devanciers, c’est de savoir mieux qu’eux ou nous marchons , et quelles sont les vicissitudes s tristes ou heureuses . qu'amène le cours graduel et irrésistible du perfectionnement social.
LETTRE XVJL
Suite de Phisioire de la commune de Laon.
Lorsque les bourgeois de Laon eurent pleinement satisfait leur colère et leur vengeance, ils réfléchirent sur ce qui venait de se passer, et, regardant autour d'eux, ils éprouvèrent un sentiment de terreur cl de découragement fl). Tout entiers à l'idée du péril qui les menaçait, craignant de voir bientôt 1 armée du roi campée au pied de leurs murailles, iis étaient incapables de s'occupe!" d’autre chose que de leur sûreté commune, Dans les conseils tumullucux qui furent tenus pour délibérer sur cet objet, un avis prévalut sur tous les autres ; c’était Celui de (aire alliance avec le seigneur de Marie, qui, moyennant une somme d’argent, pourrait mettre au ser-
epiacopo, aod q u üil chrialiano compeieret, m cxequü* ÎMlmU, (Script, rûr. franc,, I. XII . p, 2ÎJÜ.Ï
1) repensa igilur cives perpétrai! quanlitalc farinons. m,if[no ex la hue rc melu , regium pertimescetues jurticium. (Ibul., p, 557 .)
(2) Mém. retat. h fhisL de France, t. X. p. 03.
G$) b ici al> oit o non pokst quoi m ejua earceribm famc ,
vice de la ville un bon nombre de chevaliers et d’archers expérimentés (2).
Thomas de Marie, fils d’Engucrrand de Coucy. j était le seigneur le plus redouté de la contrée, nonseulement par sa grande puissance , mois encore par sou caractère violent jusqu’à la férocité. Le nom de son château de Crécy figurait dans une foule de récits populaires, où l’on pariait de marchands et de pèlerins mis aux fers, retenus dans des cachots humides et torturés de mille manières (0). Que ces bruits fussent vrais ou faux, les bourgeois de Laon, dans la situation critique où ils se trouvaient, n’avaient pas de loisir de se décider d’après leur opinion sur ce point. Il leur fallait, a tout prix . un secours contre la puissance royale; et, parmi les seigneurs du pays, il n’y avait guère que Thomas île Marie sur lequel ils pussent compter, car ce seigneur était l'ennemi personnel de Louis le Gros. Il s’était ligué en M08 avec Guy de Rochefort, et plusieurs autres, pour empêcher le roi d’être sacré a Reims. Les bourgeois de Laon envoyèrent donc des députés au château de Crécy pour parler au seigneur de Marie, et l'inviter à venir, dans la ville, conclure un traité d’alliance avec les magistrats de la commune* Son entrée à cheval, et en armure complète, au milieu de ses chevaliers et de ses sergents d’armes, fui, pour les citoyens de Laon, un grand sujet de joie et d’espoir (4).
Lorsque les chefs de la commune eurent adressé leurs propositions à Thomas de Marie, celui-ci demande a en délibérer séparément avec les siens; tous furent d’avis que ses troupes n’etaieut pas assez nombreuses pour tenir dans la place contre la puissance du roi. Cette réponse était dure il donner. Thomas craignait qu’elle n’exeihH le ressentiment des bourgeois et qu’ils ne voulussent Je retenir de force pour lui faire partager, bon gré mal gré, les chances de leur rébellion {£). il s'arrangea donc pour ne rien dire de positif tant qu’il demeurerait dans la ville ; et, de retour à son château, il donna un rendez-vous aux principaux bourgeois s dans une grande plaine, è quelque distance de Laon. Lorsqu’ils y furent réunis, Thomas de Marie prit la parole en ces termes : « Laon est la tète du royaume ; m c est une ville que je ne puis tenir contre le roi.
« Si vous redoutez la puissance royale, suivez- moi ,E nia seigneurie ; je vous y défendrai selon mon «i pouvoir, comme un patron et un ami. Voyez donc
tafoo, crucial ibtta , ci In ejua vmenlis expira veruai* (Script, rerum franc ïc., t, XI L p. 557.)
(■1) Mémoires rctal, a rimtoiro de France, loin. X. p. 65.
(5) od omnium insynis homimlms, quandiii in sud ipsorum mhe erat . propalare non ansus. f Sci ipi. rerum Franck., t. XJt, p, 557.1
LETTRE XYL
ii si vous voulez m'y suivre (1), " Ces paroles jetèrent la consterna Lion parmi les habitants; mais comme ils désespéraient de leurs seules Forces , et n’apercevaient aucun moyen de salut, le plus grand nombre abandonna la ville, et se rendit soit au château de Crécy, sort au bourg de Nagent près de Coucy, Le bruit se répandit bientôt parmi les habitants et les serfs des campagnes voisines . que les citoyens de Laon s’étaient enfuis hors de leur ville et Lavaient laissée sans défense* (7en fut assez pour les attirer en masse par l’espoir du butin (â). J>tirani plusieurs jours, lesgcmdeMonUngu, de Pierrepont et de la F ère, vinrent par bandes piller les maisons désertes et enlever tout ce qui s’y trouvait. Le sire de Coucy amena lui-même à ce pillage ses paysans et ses vassaux ; « bien qu’arrivés tes der- « niera, dit un contemporain, ils trouvèrent près- « que autant de choses â prendre que si personne « ne fiU venu avant eux (3)* t»
Pendant que ces étrangers dévastaient la ville, les partisans de l'évêquc, sortis de prison, ou revenus des lieux ou ils s’étalent réfugiés, commencèrent a exercer leur vengeance sur les bourgeois qu i rv avaient pas eu le temps ou ta volonté de s’enfuir. Les nobles, a leur tour, commirent contre les gens du peuple des cruautés semblables a celles que ces derniers avaient commises contre eux. Ils les assaillirent dans leurs maisons, les massacrèrent dans lés rues, et les poursuivirent jusque dans les couvents et les églises. L’abbaye de Saint-Vincent servit alors de refuge â plusieurs bourgeois. qui y portèrent leur argent. Les religieux les accueillirent comme ils avaient accueilli les ennemis de la commune durant In première révolution; mais cet asile ne fui point respecté. Les nobles forcèrent les portes de l'abbaye, et tirèrent mémo Fépée contre les moines, pour les contraindre délivrer, jusqu au dernier, tous ceux qu’ils tenaient cachés {ij. L’un des plus riches et des plus honnêtes gens de 3a ville, nommé Robert le Mangeur, ayant reçu d’un noble, qui était son compère, sftrétë pour sa vie et scs membres, fut, malgré celte garantie, attaché â la queue d'un cheval qu’on lança au galop. Plusieurs autres périrent par le même supplice ou furent
(!) it Civitas haïe, quùm caput reçut sit, non potest contra regern à me leueri. * (Script, renim franeic*, t, Xïî, p. 258.)
(3) Mrin. rclat. à Hiiai. de France, t X . p, CO,
(3) Cùm raefin Liera* tardius advenisseivl , munda omnïa et quasi idibata se reperde jaclavei'iui. ( ScripU mura fïauck,, l* XU, p, 258.)
(4) Ad Sauctum Vincentium sonies tnsoniesqne cum pcculio mu llo coieranl. Quïd * domine Üem, gladiorum excr-
ium esi super monachos i (Ibid.)
49ÎS
pendus à des gibets (b)* Les partisans de cette réaction n'oubliaient pas non pins te soin et les moyens de s’enrichir: ils prenaient tout dans les maisons et les ateliers des bourgeois, jusqu'aux plus gros meubles et aux ferrements des portes (6),
Pour avoir recueilli sur ses terres les meurtriers de l’évêque de Laon, et les avoir pris sous sa défense, Thomas de Marie fut mis au ban du royaume et frappé d’excommunication par le liant clergé de la province rémoise assemblé en concile. Cette sentence, prononcée avec toute la solennité possible, au son des cloches et à la lueur des cierges, était lue chaque dimanche a l’issue de la messe dans toutes les églises métropolitaines et paroissiales (7), Plusieurs seigneurs du voisinage, et entre autres En gu erra ml de Coucy , le propre père de Thomas . s’armèrent contre lui, au nom de l’autorité du rot et de l’Église. Tous les environs de Laon furent dévastés par celte guerre , êl le sire de Marie, irrité surtout contre le clergé qui Pavait excommunié, n’épargnait ni les couvents ni les lieux saints. Les plaintes des prêtres et des religieux déterminèrent enfin Louis VI à mettre une armée en campagne* Le château de Crëcy, qui était très-fort, fut assiégé par le roi en personne, et fit une longue résistance, 11 ne fut réduit â la fin qu’au moyeu d’une levée en masse ordonnée dans les campagnes voisines, sous promesses d’absolu lion de tout péché par les archevêques et les évêques. Les défenseurs du château se rendirent à discrétion ; et Thomas de Marie , mis à forte rançon , Fut obligé de prêter serment et de donner des sûretés au roi (8)* Mais pour les émigrés de Laon, il n’y eut ni rançon ni merci; et la plupart furent pendus, afin de servir d’exemple à ceux qui tenaient encore dans un bourg voisin appelé Kogent (0)* Après la prise de Crécy,, l’armée royale marcha sur ce bourg . qui ne fit pas une longue résistance, parce que la défaite du seigneur de Marie avait découragé ses alliés* Tous les émigrés de Laon, trouvés dans ce lieu, furent mis à mort comme criminels de lèse-majesté divine et humaine ; et leurs corps, laissés sans sépulture, devinrent la proie des chiens et des oiseaux (10),
Ensuite le roi entra dans la ville, où les deux
(5) Mém. rdal. à rhi*L de France . E. X, p. 68 ci GO.
(G) At modo résidu \ proecres a profugoruïn domoa uaque ad seras el p essuies omui subsiantlâ atqwe ntensHihus denudabaiiL (Script, rerom fraude., t* XII, p. 258,)
(7) Mirn relui, h PhisL de France, t. X, p, 80.
(8) Ibid,, p* G4et9G,
(d) Thid. , p. 95.
(10) Mil verrait, corvornm et vnUurum raparilati pas lu m feneralum exhibées* et palihuîoaffi&i præcipiens. (Sugerhis de Vllà Ludovi ci Grossi reois ï apud script* rerum fracic-, t. XII, p. 42.)