EH
celles. Les archevêques de Reims possédaient , à l'extrémité septentrionale de la ville, une Forteresse bâtie, à ce que l’on croît , par Henri de France, Ils y entretenaient une garnison nombreuse de chevaliers et d’archers. Du côté de la campagne, les forts fiealions consistaient en quelques tours élevées sur le fossé môme de la ville, et communiquant avec le dehors par un pont-levis; mais le côté opposé présentait des défenses plus formidables* Les murailles étaient plus épaisses, les Fossés plus larges et plus profonds, et les remparts , bien terrassés, étaient garnis de machines; tout indiquait que cette citadelle avait pour destination, non de protéger la ville contre des attaques extérieures, mais de contenir et d'effrayer les habitants. On rappelait le cMleau de Porte-Mars, parce qu’un ancien arc de triomphe consacré an dieu Mars, et qui autrefois servait de porte à la ville, sc trouvait enclavé dans celte nouvelle construction* Au pied des murs , clans la campagne, les archevêques avaient un petit palais orné de jardins ; ils l'occupaient dans les temps de calme ; mais, au moindre signe d'émeute, iis le quittaient pour rentrer dans le fort*
C’était au Château de Porte-Mars que siégeait la cour épiscopale. On tremblait d’être cité devant elle; car une fois entré dans la forteresse, personne notait sûr d’en sortir, a moins d’avoir payé rançon. Dès qu’un bourgeois était accusé du moindre déliL contre l'archevêque, comme d'avoir mal parlé de son autorité ou appelé d'un jugement de sa cour, tes sergents d'armes, baissant leur pont-levis, sortaient en bon ordre du château, et faisaient à travers la Tille une espèce de promenade militaire, pour chercher et saisir le coupable. S'ils ne le trou valent pas après avoir parcourir les rues et fouillé les maisons, ils arrêtaient le premier qui leur tombait sous la main, cl. remmenant de force avec eux, le retenaient prisonnier dans le château jusqu'à ce qu'on leur rendit en échange celui qu'ils demandaient. Les malheureux détenus dans les prisons de Parcbevêquè, sous quelque prétexte que ce fût, étaient traités avec d’autant plus de rigueur, que Ton comptait, en les faisant souffrir, obliger leur famille à les racheter plus chèrement. Ils étaient charges de fers d’un poids énorme et enfermés dans des cachots malsains, sans autre nourriture que du pain eide Peau, dont on les privait quelquefois* Si la famille, qu'on avait soin d’instruire de l'état du prisonnier, ne se tenait pas pour avertie , alors on avait recours aux tortures, et souvent la rançon venait trop lard (1).
De pàreils faits suffisent pour expliquer l'existence
(t) Iflsl. de Reims, par AnqueLU, t* II, p. 22 et suiv.
{% Ce mot Rappliquait proprement aux marchands qui faisaient la banque ; mais il était souvent pris dans une ac-
orageuse des communes et l'ardeur avec laquelle une population de marchands et d’artisans se jetait dans là guerre civile* Accoutumés par les habitudes paisibles de notre civilisation a voir dans le nom de bourgeois l’opposé de celui de soldat, nous avons peine à comprendre ces héros de l'industrie renaissante. qui maniaient les armes presque aussi souvent que les outils de leurs métiers, et faisaient trembler jusque dans leurs donjons les bis des nobles et des preux, quand le son du beffroi annonçait au loin que la commune allait se lever pour la défense de ses franchises*
LETTRE XXI
Fin de Phtstoire de la commune de Reims*
En l’année tSSS, durant In mmorïtéde Louis IX, lecorpsdes bourgeois deBeauraîs s’assembla, selon la coutume de la ville , dans la liai le ou salle de la commune, pour procéder à l'élection annuelle des magistrats municipaux* La nomination des douze pairs et des cchevins eut lieu sans aucun trouble ; mais lorsqu'il s'agit de désigner le majeur ou maire, les opinions furent partagées, et une grande dispute s’éleva à ce sujet entre la classe des riches marchands, qu’on appelait changeurs (2), et celle des gens de métier* Ces divisions intestines étaient toujours funestes aux communes , parce qu’elles fournissaient aux puissances du temps un prétexté pour s’immiscer dans leurs affaires, et envahir leurs droits politiques. D’un côté , Fcvèque de Beauvais prétendait que c'était à lui de nommer le maire sur la présentation de deux candidats; de l’autre* le conseil de régence, qui gouvernait au nom du roi, élevait déjà, contre les libertés des villes , les prêtentiohâ absolues qui, plus lard, se sont réalisées*
Le rai, ou ceux qui gouvernaient en son nom, créèrenL de leur chef un maire, et envoyèrent à Beauvais, pour remplir cet office, un nommé Robert rie Morel, étranger à la ville, ce qui était contraire aux usages de toutes les communes* Néanmoins la haute bourgeoisie, entraînée par l'esprit de parti, accepta sans répugnance Pélu du roi ; tuais il n'en fui pas tle même des bourgeois rie la classe inférieure : ceux-ci protestèrent, en disant que cette intrusion d'un homme né hors de la ville était une violation de leur droit de commune, et après avoir
ception plus étendue et servait â désigner ce que nous appelons. le haut commerce* Dans presque toutes les anciennes villes, la principale rue se nommait le Change.
LETTRE XXL
souffert quelque temps Robert de Moret, ils s'insurgèrent pour faire élire un autre maire* Les pairs et éehevins, cl en général les principaux de la ville, résistèrent aux demandes des séditieux ; maïs leur opposition ne servit qu’à augmenter l'effervescence populaire* La révolte éclata contre toutes les autorités communales ; le maire cl les autres magistrats, chassés de leur salle de conseil, Furent coutraînLsde se réfugier dans la maison d'un armurier où le peuple les assiégea, et dont il les contraignit de sortir en mettant le Feu à la maison voisine* Les insurgés se saisirent de Robert de Moret, et lui déchirèrent sur le dos la longue robe fourrée d'hermine qui était l'insigne de son office. Ils le promenèrent en cet état â travers les rues* le maltraitant et Lui criant : u Voilà que non a te faisons maire (1)* t»
Le parti contraire à f insurrection envoya aussitôt avertir le conseil du roi de ce qui s’étatt passé, et en même temps le bailli de l'évêché dépêcha un exprès à Tcvèque Milon de N an leu il f qui ëLait absent. A son arrivée, les révoltés, loin de rien faire contre sa personne, lui témoignèrent beaucoup de respect, et, pour le gagner à leur cause, ils dirent qu'ils avaient soutenu son droit en même temps que le droit de la commune* Quatre-vingts des plus compromis vinrent le requérir de les prendre sous sa sauvegarde; mais levèquc, attentif par-dessus tout A faire valoir ses privilèges comme seigneur haut justicier, leur signifia qu’ils eussent à se remettre entre les mains de ses officiaux pour répondre sur leur conduite* il se retirèrent fort mécontents eL faisant grand bruit. Maïs, malgré leur victoire apparente, ils ne réussirent à rien, parce qu’ils ne pouvaient procéder à aucune élection régulière* Le parti de la haute bourgeoisie commença meme à reprendre le dessus; et plusieurs des complices de rémeute furent arrêtés et enfermés dans le s prisons de l’évêque* Celui-ci, en attendant l’arrivée du jeune roi qui s'avancait avec un corps de troupes, tâchait de profiler des circonstances pour jouer le rôle d’arbiLre dans h dispu te des bourgeois ; et dès que le roi fut entré dans la ville, après l’avoir salué : « Très-re douté sire, loi « dit-il, je vous demande conseil* comme à mon n seigneur, sur ce qu'il me convient de faire en « cette fâcheuse occurrence. * Le roi dît qu'il prenait sur lui le soin de faire prompte et bonne justice. — u Mais, très-cher sire, reprit l'évêque, c'est moi h qui aï dans la ville toute justice haute, moyenne u et basse ;>■ et, comme le roi ne répondait rien,
(1) Histoire de Beauvais , par Levasseur, tom, Il , p. 3üG et suiv*
(2) Ibid.
(5) On a vu dans la charte de la commune de Laon une explication de ce moi. L 'ancien droit qu'avaient les rois frauks d'être logés et nourris par toutes tes villes m ils pas-
il répéta jusqu’à trois fois la même remontrance (S).
Le lendemain le roi se rendît è la halle, où les pairs et les éehevins étaient réunis en conseil , et dit au peuple assemblé qu'il voulait connaître de l'affaire. Les éehevins, moins hardis que Té vù que, m objectèrent rien relativement à leur droit de juridiction municipale ; et aussitôt les parents de ceux qui avaient été tués ou blessés dans l'émeute se mirent â genoux devant le roi , en criant : « Sire, fuîtes—
« nous justice* « Sur Tordre du roi , ses officiers ouvrirent les prisons de l'évêque, où plusieurs des accusés étaient détenus ; ils en arrêtèrent ensuite un grand nombre dans leurs maisons et les amenèrent avec les autres â la halle, où ils furent enfermés jusqu'à ce qu'on eût statue sur leur sort. Tous furent bannis, au nombre de quinze cents, et quinze maisons appartenant aux plus coupables furent démolies. Le maire frappait un premier coup de marteau, et ensuite les gens de son parti et des ouvriers payés faisaient le reste. L'évêque MUon ne manqua pas de protester contre cette sentence, au nom du privilège de juridiction appartenant ù son église. Il demanda que les officiers du roi bd rendissent les bannis comme jugés illégalement ; mais le roi n'eut aucun égard à sa requête, et n'y répondit qu’en faisant à Tévêque la demande de quatre-vingts livrés pour son droit de gîte (5) : Tévêque dît qu'il en délibérerait. Sur cette réponse, le roi mît garnison dans le palais épiscopal , et en tît saisir le mobilier, qui fut vendu à IVnchère,
La nouvelle de celte violence exercée contre un de leurs collègues, irrita les évêques suffragants du diocèse de Reims, alors assemblés en concile provincial sous la présidence de leur chef Tarclievêque Henri de Draine. Ce prélat, dont les bourgeois de Reims et jusqu’aux membres de son chapitre craignaient le caractère ambitieux et l'activité politique, lit décréter par le concile que trois évêques seraient envoyés au roi pour lui enjoindre de restituer ù celui de Beauvais l'exercice de la justice criminelle, de l'indemniser des dégâts Faits dans son palais, et de lui remettre les bourgeois bannis* Cettè injonction n1 2 avant eu aucune suite , les suffraganls du siège de Reims s'assemblèrent de nouveau et décidèrent qn* on enverrait des députés a Rome, et que, si le roi ne donnait point saLïfaclîon, on lancerait, après un délai fixé, l'interdit sur toute h province* Plusieurs évêques, et notamment ceux de Noyon et de C hAïons , reculèrent lorsqu'il fallut en venir à ce t
citent, s'était irausfarmêcmineredGVance pécuniaire. Cette mlevance Fut d'abord payée par les évêques ou les seigneur» des villes , qui s'indemnisaient en levant une taxe sur les bourgeois; mais , dans presque tous les lieux Où U s'établit des commîmes , le droit de gîte tomba d'une manière immédiate à la charge des habitants.
LETTRES SLR L'HISTOIRE DE FRANCE
acte d'hostilité contre 3 a puissance royale, il aïs le fougueux archevêque de Reims n'en persista pas moins dans ses résolutions, et, au mois de novembre 1233, il décréta, pour tout son diocèse, Tinter* diction des sacrements de l'Église (1),
Ce grand débat occupait toutes les conversations et remuait fortement les esprits. Ii n'y avait guère que les membres du clergé qui fussent tin parti des évêques. Quoiqu'il y eût eu de la pari de b cour une violation flagrante du droit de la commune, les villes, instruites par expérience a redouter principalement la puissance ecclésiastique , et ne regardant l’affaire de Beauvais que comme un cas particulier, sans application ailleurs, se rangèrent du côté du roi* Les corps de magistrature élective , dont Ja tendance constante était d'anéantir les droits seigneuriaux des évêques, des chapitres et des abbayes, espérèrent que la lutte des deux puissances leur faciliterait les moyens de parvenir à leur but, eL ils reprirent presque partout f offensive [2). A Noyon , de fréquentes émeutes avaient lieu contre les chanoines, aux cris de communal commune! À Soïssotis, pour la moindre dispute survenue entre des bourgeois et des membres du clergé , on criait ; Haro as clercs l et la commune prenait les armes (3). Maïs à Reims, qui était Ja plus grande ville du diocèse, Tdfe r v es ce ne e fui au comble. Les alarmes qu'inspirait d'ailleurs le caractère de l'archevêque contribuèrent à rendre l'agitation encore plus grande. Les habitants du ban de Saint-Remi, qui n'avaient pour Loute fortification, autour de leur quartier, que des chaînes tendues la nuit au bout des rues, demandèrent au roi, par l'entremise de leur abbé, la permission de s'enclore de murs , afin de mettre leur liberté a couvert coulrc les entreprises de Henri de Résiné* Dans la cité, les jurés et les éehevins étaient sans cesse en alerté , cl, s'autorisant du nom du roi, ils arrêtaient et jugeaient comme coupables de sédition tous ceux qui agissaient ou parlaient en faveur du parti épiscopal* Sans tenir aucun compte des privilèges ecclésiastiques 3 ils citèrent à leur tribunal et condamnèrent au bannissement un certain Thomas de Rramnelz, chanoine et prévôt de l'archevêque. Cette sentence, exécutée malgré les réclamations du chapitre , devint l'un des principaux griefs des évêques ligués, comme iis le disaient eux -mêmes, pour maintenir l'honneur de Dieu et les libertés de son Église ($),
Au commencement de l'année 123a, pendant que la plus grande fermentation régnait de part et
(1) CalJia cbmtiana, t, tXT p* Î09.
[2j Al s filtra tua promîmes uaeü occasion cm pontifes excutiendi jugum ecclcÿjaalicîo jurjgdieüûtiis in tan ta m jicraiiqiuit Ufbti proçiipêreaudac am.*, ( MftrJoU moUonoî, Hi«|. RcmFÎ (k m 8- )
d’autre , les magistrats de la commune de Reims statuèrent qu’il serait fait un emprunt pour couvrir certaines dépenses municipales, et affectèrent au payement des intérêts une portion du revenu fourni par la levée des impôts. Les historiens ne disent pas si l'argent de cet emprunt était avancé par les changeurs de la ville; on peut né au moins le penser, car dans la même année, trois bourgeois de Reims, Hélisamï d'Eery . Étienne son iiïs , et Guichard lils de Jean le Nain , souscrivirent un prêt considérable fait à la commune d'Auxerre, moyennant des rentes viagères (3). Quoi qu'il en soit, l’archevêque prétendit qu'on lui devait une part de l'emprunt, comme de toute taxe levée par les bourgeois de son ban, et lien réclama le dixième. Les éehevins ne répondant point a sa demande, il la fît publierait prOne* dans toutes les paroisses de la ville ; et comme cette lecture ne fut suivie d'aucun effet., Henri de Brame, pour montrer qu’il allait recourir à d'autres voies, ajouta de nouveaux ouvrages de défense au formidable château de Porte-Mars. Mais le commencement des travaux fut le signal d'une insurrection générale* Tous les bourgeois réunis en armes, au son de la cloche, attaquèrent les ouvriers qui creusaient des fossés ou plantaient des palissades, et transportèrent ailleurs les matériaux destinés aux fortifications. La garnison du château, composée de vassaux nobles de l’arche véq ne et d’archers bien disciplinés, lit une sortie contre les insurgés qui se pressaient sans ordre autour des murs; mais, malgré l'a van l âge des armes cl de la lactique, elle fut repoussée presque aussitôt. Le maréchal ou lieutenant militaire de l'archevêque reçut, dans la retraite, un coup de flèche qui le blessa mortellement; îa troupe se mit en sûreté en levant derrière elle le pont de b forteresse (G)*
L'était alors l'usage de garder dans les églises les grosses machines de guerre qu’on appelait pierriers et mangonneaux* Les insurgés y coururent; et, s'emparant des machines , tlslcs traînèrent jusqu'à la citadelle , dont ils commencèrent a battre les murailles. La maison des frères mineurs , située de manière à dominer quelques ouvrages du château, fut crénelée par eux afin d'y loger des arbalétriers qui tirèrent jour et nuit sur les soldats de la garnison* Mais, malgré l'impétuosité des attaques, b place résista, grâce à la force de scs murs et au courage des assiégés. Les bourgeois, renonçant à remporter dassauL, tournèrent le s%e en blocus. Pour resserrer le plus possible la garnison, et L'empêcher
(S) Annales de Noyon , L IJ, p, 032. — Hi$L de Soisâons, par Claude Jjormny* I* N, p* 2ÜS).
(4) Hist. Uem* metwïjioL, p* 518.
Hast . d’Auxerre, par l'abbé Lebeuf, L. IJ, p. 162,
{6} Anqtmdl : Hist, de Reims, C 17, p, 41,
LETTRE XXL
de tenter aucune sortie, ils élevèrent, sur le re~ berd extérieur du fossé, une ligne de redouter revêtues en pierres. Afin de se procurer des matériaux en quanti Lé suffisante, ils dépavaient toutes les rues et enlevaient jusqu’aux tombes des cimetières. Ils S’emparèrent aussi îles pierres de taille de toute grandeur destinées à la construction de la cathédrale, qui n’était pas encore achevée (I)*
Pendant ee temps, l'archevêque Henri de Bruine, toujours en voyage, redoublait d’activité auprès de ses su (Frayants, pour les engager à ne point faiblir dans la défense des privilèges ecclésiastiques. Le chapitre de Reims, resté sans chef au milieu des troubles , n’osait se déclarer ouvertement pour le parti qu’il soutenait en secret, et, ménageant dans ses discours les membres de la commune, il tâchait d'énerver leur opposition, en leur inspirant des doutes sur la validité de Leurs droits. Les chanoines sc répandaient dans les groupes Formés, o toute heure , sur les places et dans les rues. Comme ils avaient en général de ïa facilité à s’exprimer, ils se faisaient écouler volontiers, et, lorsque quelque orateur populaire avait terminé ses invectives : ü Prenez garde, disaient-ils aux assistants, vos pri- « viléges ne sont pas aussi clairs que vous le pensez; t( peut-être vous abusez-vous sur vos intérêts, et « auriez-vous dû réfléchir mûrement avant d’enk (reprendre ce que vous faites (â). n Ces paroles ne restaient pas sans réplique, liais bientôt l’aigreur s’en mêlait de part cl d’autre, et les chanoines, perdant toute mesure, affirmaient que la ville n avait pas le droit de commune, et citaient à l’appui de leur opinion la charte de l’archevêque Guillaume. De semblables aveux fermèrent toutes les voies de conciliation entre les bourgeois et le chapitre, et les hostilités commencèrent. Le doyen et tes chanoines en corps s’adressèrent au pope Grégoire IX- l un des plus zélés défenseurs de la suprématie ecclésiastique, lui demandant conseil fit appui. Le pape n’tiésite pas à déclarer que la soi-disant commune de Reims était nulle de plein droit, et il envoya aux chanoines une commission qui les autorisait à prononcer comme arbi très sur ce point , et a faire comparaître devant eux les magisirts municipaux (3).
Ceux-ci n’eurent garde d'obéir è la sommation qui leur était faite ; et aussi tût uue sentence d’excommunication fut lancée contre eux par t’officiai au nom de l'archevêque, lisant de représailles, ils firent proclamer que tout membre de la commune de Reims était tenu de ne rien vendre , à quelque prix que ce fût, ni aux chanoines, ni à leurs ser¬
gents, nié leurs domestiques; et cette Invitation* observée à la rigueur , comme Î1 arrive toujours dans tes temps d'e Rev esc en ce politique, obligea lus chanoines â quitter la ville, de crainte d’y mourir de faim. La plupart s’évadèrent secrètement, et, dès qu’ils Furent partis, te peuple pilla leurs maisons et dévaste leurs propriétés. Ceux qui tirent moins de diligence coururent risque cTètre massacrées, tant ta fureurs des bourgeois éiaiL grande, ils s’eu allèrent de différents côtés; mais, s’étant réunis ensuite dans la petite ville de Cormicy, à quatre lieues au nord de Reims - ils prirent les uns envers les autres rengagement de ne point rentrer dans la ville avant qu’un eût fait au chapitre une satisfaction convenable. Lorsque tes derniers liens d’amitié entre ta commune et le clergé de Reims eurent été ainsi rompus, une sentence d’excommu incation * fulminée par le souverain pontife contre les bourgeois eu masse , fut publiée dans toutes les églises du diocèse- Voici quelques passages de la bulle destinée à notifier celle sentence*
u Lue plainte grave , et de nature à nous surit prendre, nous est parvenue. Notre frère farcheu vèque de Reims étant seigneur temporel , et ses u bourgeois devant être ses fidèles sujets en même u temps que ses lits spirituels , ce que nous m pou- « vous rapporter sans amertunc de cœur , ils ont u dégénéré, eL, cessant d’être fils, ils n’ont point u rougi de s’insurger en ennemis contre leurs pa- « rente, travaillant méchamment à la perle de leur u père, à la ruine de leur mère, et au détriment n de leur propre salut, fouhuiL aux pieds d’une n manière damuable l’église de Reims leur mère, et « après avoir chassé leur père , s’appropriant son « héritage, en quoi ils ont outre-passé la férocité u des vipères,.. De peur que l’exemple d’une telle u perversité ne soit imité par d’autres , et pour que , « les auteurs de ces excès ne se réjouissent point « dans leurs œuvres , mais que la vue du châtiment ■i retienne ceux qui seraient tentés de faire comme « eux t nous mandons et enjoignons a votre discré- « lion, par celte lettre apostolique, de publier soienu nettement, les jours de dimanche et de fêles, u cloches sonnantes et flambeaux allumés , la seule tencc d’excommunication déjà prononcée, eide « la faire proclamer dans l’église de Reims , les « diocèses voisins, cl les autres lieux où vous le m. jugerez convenable. Hue si, de la sorte, ils ne et songent pas à revenir loyalement sous ta sujétion ii de l’archevêque , faites retenir, tant qu’ils persis- «i Leront à demeurer sons l'excommunication, leurs
(î) Assiimpsmmi prn munit tonc public arum pavLmcnLa Yiarum . oms bas cœmeterionjm et Lapides ad iabricam majoris ccdcaiæ députâtes. (Hislorh mclropol. Hemorum.. p. 5190
(S) ÀnquoLil, HisL de Rtims, L U, p. 4L (3 1 Ca pi liiltuti , ob 1 ei i lâ à sa n cl à sede a p o s tel ieà couï n; i sïione , quæ ecmbmorum judicia rescindera , diera iltis de* aimciat. Hist, mclropol. Kem., p. 51 8 J
LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE
« revenus , creances el autres biens, dans les foires i( et partout ou lisseront trouvés, nonobstant toute « foi donnée et tout engagement pris sous ce serl[ ment par leurs débiteurs* S'il en est besoin, vous 41 requerrez, pour réprimer leur obstination, le 41 secours du bras séculier (?}, n Conformément à celle bulle du pape, l'anathème contre les bourgeois de Reims fut prononcé dans toutes les églises cathédrales de la province rémoise, avec les cérémonies graves et sombres qui s'observaient en pareil cas. Pendant que toutes les cloches sonnaient en branle, Comme aux plus grandes solennités, l'évèque , revêtu de ses ornements pontificaux, debout el ayant autour de lui douze prêtres, dont chacun tenait y la main une lorcbe de cire allumée, récitait en latin les paroles suivantes: <i D’après l'autorité des lois canoniques et l’exemple « des saints pères, au nom du Père et du Fils, et « par la vertu du Saint-Esprit, nous les séparons « du giron de la sainte mère Eglise, comme persé- « eu leu rs des églises de Dieu, ravisseurs et honii- 11 entes; et nous les condamnons par Fan a thème « d’une malédiction perpétuelle. Qu’ils soient <r maudits à la ville, maudits à la campagne. Que « leurs biens soient maudits, cl que leurs corps ü soient maudits. Que les fruits de leurs entrailles <i et les fruits de leurs terres soient maudits. Que u sur eux tombent toutes les malédictions que le u Seigneur a lancées par la bouche de Moïse contre « le peuple violateur de sa loi. Qu’ils soient ana- « thèmes, Maranàtha , c'est-à-dire qu’ils péris- <t sent à la seconde venue de Jésus-Christ. Que nul chrétien ne leur dise salut. Que nul prêtre ne cé- <f ïèbre pour eux la messe, et ne leur donne la sainte « communion. Qu’ils soient ensevelis dans la scie pulture de Fàoe, et qu’ils soient comme un fu- « mîer sur la face de la terre. Et à moins qu'ils « ne viennent à résipiscence, et ne donnent saüsh faction , par amende et pénitence , à l’Église de « Dieu qu’ils ont lésée, que leur lumière s’éteigne u comme vont s’éteindre les flambeaux que nous m tenons dans nos mains,.. » Alors tous les prêtres jetaient leurs torches par terre et les éteignaient en marchant dessus (â). Ensuite l'évêque donnait au peuple, en langue française, l'explication de la cérémonie : <i Sachez Ions, disait-il, que « dorénavant vous devez les traiter, non en ehré- « liens, mais en païens. Quiconque aura commu- ■* niqué avec l'un d’entre eux, aura bu, mangé,
« conversé ou prié avec lui, ou l’aura reçu dans sa
(1) t’iidaiis rédUus 3c débita et àHa bona ipsorum m tiumlims et ubku [11411c reparla fuerint, qu.irndm in exiiümroiuiiisatione peritperlat, dclineH , jurnnieiUo de inlcrposi- Lione fkkL si ftà forte debileres pro d c I>ï I i s sol vendis tc-
« maison, a moins que ce ne soit pour l'cngaw ger à se repentir et à faire réparation , «sera ex- « communié comme lui. .1 II ajoutait que, par l'autorité du souverain pontife, leurs débiteurs étaient déchargés de toutes dettes envers eux , el que les contrats passés à leur profil étaient nuis el de nulle valeur.
Les évêques suifragants du diocèse de Reims, réunis pour la troisième fois en concile provincial, siégeaient alors à Saint-Quentin* CeLtc assemblée, délibérant sous la présidence de Henri de Braine, prit un grand nombre de résolutions dont voici les plus importantes : « Si le seigneur archevêque de m Reims requiert le roi de lut prêter secours pour « avoir satisfaction des excès commis par les hour- ,s geois, le roi sera tenu de venir à son aide, sans u faire sur ce aucune enquête. Quant aux sentences 11 prononcées contre les bourgeois par l'autorité « apostolique, le roidevra pareillement s'en rapport « ter au seigneur de Reims, et 11e faire aucune ii enquête sur les faits qui ont donné lieu à l'excom- « munication. En outre le seigneur de Reims ne « sera tenu de répondre à aucune accusation dliou mïçide ou autre intentée contre lui par les bouriî geois ses justiciables, ni de plaider avec eux it de va n 1 1 a cou r d u roi , attendu qu’ i 1 s s o n i ex eom- 11 mu niés (5). n
L’archevêque de Reims, accompagné de six de ses snlfraganls et de plusieurs députés des chapitres métropolitains, vint à Melun présenter au jeune roi ta requête , ou pour mieux dire, la sommation du concile, <= Seigneurs, dirent les évêques, nous vous « supplions de prêter secours à l'église de Reims « contre ses bourgeois qui l'oppriment. » Le roi répondit qu’il en délibérerait mûrement avec les gens de son conseil , et fixa le délai d'un mois pour faire connaître ses intentions. Mais les plaignants, peu satisfaits de cette réponse* se réunirent en concile à Compïègne et décidèrent qu'on ferait au roi des injonctions plus pressantes* Ce fut à Saint -Denis qu'eut lieu la seconde entrevue de Louis IX avec les évêques de la province rémoise; ruais comme il ne fil aucune réponse définitive, le concile, transféré à Senlis, prit la résolution suivante : si Attendu que « le seigneur roi n'a pas obéi aux mondions qui lui 11 ont été faîtes , nous mettons l'interdit sur toutes k les terres de sou domaine situées dans la province, u permettant toutefois qu’on y administre le bap- « tè m e e L leviatîque. N ou s ex co mn\u n i ons eu ou t re k tous les évêques qui n’observeront pas le présent
ncnltir, aUquaienüà non obsiante.,.(HisL Ren^mclr.>pJ&I9.) (2) Script, ver, frandc., I, IV, p. OIS.
TO becrelttm cnnciltt provtaciatta apud Sanction Quintinum hahiij. (Hist. Rem. nwlropoh» p. 520, J
LETTRE XXL
« interdit et manqueront à le faire publier et ob- * server dans leurs diocèses (1). «
Le roi Louis IX entrait alors dans sa majorité ; devenu maître de sa conduite, iï se montra beaucoup plus disposé à céder aux demandes des évêques, Pour s'entendre arec eux et conclure la paix* il n’attendit point de nouveaux messages ou des visites de leur part , et lui-même, a plusieurs reprises, se rendit dans la province qui venait d'être mise en interdit. Le bon accord ftit bientôt rétabli entre le pouvoir royal et le pouvoir ecclésiastique ; mais Tes suites de celte réconciliation ne furent rien moins que favorables à la liberlé des bourgeois de Reims, Tout ce qu’ils avaient gagné en fait, durant leur insurrection , Unir fut enlevé. Tons tes dommages causés par la guerre civile retombèrent sur eux ,et même leurs anciens droits de commune furent restreints 3 en beaucoup de cas, par les décisions de la cour il u roi, qui résolu! au profit de Parchevêgue la plupart des questions en lilîge. D'après une ordonnance royale , signifiée aux échcvins de Reims , Henri de Brame devait cire remis copossession paisible de son gâteau de Porte-Mars; les brèches faites aux murailles et aux ouvrages extérieurs devaient être réparées aux dépens de la ville, les bourgeois devaient faire rebâtir Joules les maisons démolies on endommagées pendant les troubles, raser les fortifications élevées par eux , et replacer, avec des cérémonies expiatoires, les to mbe s et les pierres sép u 1 era I es . A Ta ve n i r , quiconque aurait un procès était contraint de venir plaider dans le château épiscopal, ïl n'était plus permis d'engager, sans le consentement de l'archevêque, aucune partie des revenus de la ville, nt d'asseoir de nouvelles taxes sans son aveu ; enfin les bourgeois étaient condamnés à lui payer, en dédommagement de ses pertes de tout genre, une indemnité de. dix mille livres pariais (1),
Saint Louis , si renommé dans son temps pour son équité, ne mettait pas sur la même ligne les privilèges des communes et ceux tics seigneurs, surtout des seigneurs ecclésiastiques. Il agît donc selon sa conscience eu plaçant Les bourgeois de Reims dans une condition pire que celle oit ils se trouvaient au moment ou la discorde avait éclaté entre la cour el les évêques. Mais comine iï était doux pour les personnes, en même temps qu'inflexible dans ses idées d'ordre et de légitimité, il voulut que l'archevêque s’engageât par écrit a traiter humainement les bourgeois , et à ne point prendre a la rigueur les tenues de l'ordonnance
(1) Coin domina» rex non parucrit morcHinniluis sibi fëcüs, nos mu.Tdicmms lolum domimum tJjii5 sinmi in provinc’tA remenai. (Ilist. mcLcnpol. Rem., p. 52L)
(2) Ibid,, p. 523 et ierp
BÎR
qui le rétablissait dans ses droits. Cet écrit fut envoyé aux ceiievins pour être conservé , comme pièce authentique, dans les archives delà commune; mais l'archevêque monLra presque aussitôt le peu de compte qu’il faisait d’une promesse vague et sans garantie. Deux commissaires royaux s'étaient rendus à Reims pour terminer , par sentence arbitrale, tous les petits différends nés de la querelle qu'on cherchait à éteindre. Avant toute auLre discussion , l’archevêque commença par contester devant eux aux bourgeois de Reims le droit d'avoir un sceau, ce qui revenait â leur refuser tout droit de juridiction et toute existence légale comme association politique. Les commissaires craignirent de renouveler les troubles si de pareilles questions étaient débattues, et, pour éluder la difficulté, ils insérèrent ces mots dans le jugement : « Quant au u sceau, nous en connaîtrons, en faisant appeler les u parties dès qu’il nous sera loisible de le faire (5). n Ils repartirent après quelques jours , et l’affaire resta indécise , c’est-à-dire abandonnée , comme autrefois, aux chances de l'énergie populaire cl de Ta in bi i ion seigneu riale.
L'excommunication portée contre les habitants de Reims fut levée avec les cérémonies d’usage. On rouvrit les cimetières, et l’on y porta les corps des personnes mortes sous l'anathème, qui, avant d'expirer, avaient donné quelques signes de repentir et de soumission à l’Église . Une absolution générale fut prononcée pour ceux qui , étrangers à la ville, avaient aidé les bourgeois dans leur révolte, travaillé à leurs gages, commercé avec eux ou acquitté à leur profit des engagements eldes créances (4). La ville, si agitée durant trois ans, rentra dans le calme, mais dans ce calme Iris te qui suit les révolutions dont T issue n'a pas été heureuse- Les marchands et les artisans travaillaient à réparer les pertes que leur avaient causées les distractions de la vie politique, l’interruption du commerce, eL en dernier lieu, la sentence qui niellait à leur charge tous les frais de ta guerre civile. L'indemnité de dix mille livres devait être payée en plusieurs termes. Les premiers furent acquittés sans contradiction et sans violence; maïs, en l'année 1238 , l’archevêque Henri, se sentant pressé d'argent , voulut avoir en un seul coup le reste de la somme. I! mit sur toute la ville un impôt équivalent, et institua des commissaires chargés d’en faire, dans chaque quartier, la répartition et la levée.
Ces officiers se conduisirent avec une rigueur excessive, refusant d’accorder aucun délai et faisant
{%) De sicido autem , ciioi vac.ire poUierimus , vocal ia part i ht i s cûguoacem u s , (H i si o ria R e mo ru m me i rop o! i ta na ,
(4) lîîid,, p. 52b
LETTRES SUR LTïïSTOIRE DE FRANCE.
de s menaces d'emprisonnement. Leur dureté occasion oa uue émeute parmi les bourgeois de la classe inférieure , qui maltraitèrent les collecteurs cl le bailli tle Fàrchevèque* Celui-ci somma les échevins, par un message impérieux , de lui faire promptement justice. Mats les magistrats de la commune ayant répondu a cette sommation par des rem outrances, Fàrchetêque assembla au château de Forte* Mars lotis les chevaliers qui tenaient des fiefs relevant du comté de Reims et entra h leur tête dans la ville. Après avoir posé des gardés à chaque porte , il fit arrêter, dans leurs maisons, les échevins et un cer* tain nombre des bourgeois les plus considérés* On les conduisît devant la cour épiscopale, qui, sans information et sans enquête, emprisonna les tins, bannit les autres, et fil démolir de fond en comble les maisons des plus opiniâtres (1), Un arrêt d'excommunication fut de nouveau lancé contre la ville, et toutes les églises furent mises en interdit. Les bourgeois de Reims demeurèrent sous le poids de celle sentence et des désordres quelle entraînait, jusqu'à la mort de Henri de Braiïie, arrivée en 1240. Alors fl y cul une vacance de quatre années, durant laquelle la commune reprît le dessus, comme il arrivait toujours, et obtint du chapitre métropolitain non-seulement la révocation des sentences ecclésiastiques, mais la remise des indemnités qui restaient à payer (2).
Dans celte lutte perpétuelle de deux puissances rivales, au sein de la même ville, la moindre concession faite de gré ou de force par Tune d’elles amenait toujours une réaction eu faveur de l'autre» Ainsi, à chaque instant, les grandes questions, résolues dans un sens , pouvaient se débattre de nouveau et se résoudre en sens contraire* Reprenant par degrés son ancienne énergie, la commune de Reims ne tarda pas a inquiéter le successeur de Henri de Braïne. La principale source de ces inquiétudes était F organisation des compagnies de milice bourgeoise que les magistrats muriïcipaux s'occupaient à régulariser* Ces compagnies, commandées par des officiers appelés connétables , faisaient la garde de jour et de nuit aux portes de la ville et dans les différents quartiers, s'exercaient fréquemment au maniement des armes, et quelquefois en venaient aux mains, par une sorte de bravade militaire, avec les soldais de Farchevèque, lorsque la bannière seigneuriale passait devant celle delà commune. Sous le prétexte d'établir , d'une manière plus complète, la sûreté et ta tranquillité dans la ville, les bourgeois plaçaient à l'extrémité
O) MnUonim nobslmm et mililum slipulus cohorte . w liem iogredUiir,,, In scabinos prijnaresqutï urb.lt manns in* jiccre quorum nonnultî in ex ilium misât, aHi m vincnlami* j^ctUqnorumdam donms cvmæ. (Hist. metr* Rem.,
de chaque nie des chaînes de fer et des barricades, dont l'objet réel était d'empêcher la garnison du château épiscopal de se répandre dans In cité sans la permission des échevins. Ces nouvelles tentatives de la commune, pour se fortifier et préparer une complète restauration de ses privilèges, donnèrent lieu en 12l>7, à une seconde intervention du roi Louis IX (3).
Le siège épiscopal était occupé alors par ce même Thomas de Beaumetz, dont il a été fait mention plus haut, homme moins audacieux que Henri de Braise, mais aussi peu favorable aux libertés de la bourgeoisie. Encouragé par la conduite du roi dans b grande querelle de 123ÎL il le supplia de venir à son secours, et de se rendre à Reims pour écouter ses griefs contre la commune. Le roi, cédant aux prières de l'archevêque, alla à Reims, et, après avoir écouté les plaintes des deux parties, il prononça, comme arbitre, un jugement analogue à celui qu’il avait rendu vingt-deux ans auparavant. Les échevins eurent beau représenter que la ville de Iteïins était ville de loi et de commune, que les bourgeois y étaient associés en corps et en collège* qu'à ce titre ils avaient le droit de lever îles compagnies, de leur donner des capitaines , d'avoir en garde les clefs et les fortifications de la ville, le roi donna sur tous ces points gain de cause à l'archevêque* Les compagnies de milice furent placées sous son autorité, les clefs des portes lui furent remises , et Ton ordonna la destruction des barricades (4).
L'histoire de la commune de Reims, durant la dernière moitié du treizième siècle et la plus grande partie du quatorzième, offre la répétition des mêmes querelles, mais avec des scènes moins variées, parce que Faulorité royale y intervient, d’une manière uniforme * par les appels au parlement. Cette lutte du privilège seigneurial contre les libertés bourgeoises, si énergique dans son origine et si pleine de mouvement, paraît ainsi transformée en un procès entre parties, où les rôles de demandeur et de défendeur sont remplis tour à tour par l'archevêque et parles magistrats de la commune. Plaideurs inconciliables et toujours en instance, ils portaient dans cette guerre d'un nouveau genre un acharnement qui rappelait, sous d'autres formes, le temps des hostilités à main armée. L'archevêque ou ses fondés de pouvoirs qualifiaient leurs adversaires de chétives gens, de gens de néant ; et lorsque ceuxci présentaient leur requête scellée du sceau de la corn mime ; « C'est une pièce fausse, disaient les « premiers, et de nulle valeur en justice; ear les
(2) ÂnqueiiL tiist. de Reims, t* II, p. 07.
(53) Ibid-, p* SO.
(4) Ibid., p* ai*
LETTRE XXII
n cebevms tic Reims n'ont pas le droit d'avoir tm
« sceau (1). w
En Tannée 1562, les avocats de l'église métropolitaine prirent les conclusions suivantes : a nue « l'échevinage soiL tlëcïnré aboli, et que toute juiia diction civile et criminelle soit remise en la main « de Parcbevèque ; que le roi détruise la commune,
« comme une association illicite, dangereuse et non « aulorîséepar ses prédécesseurs; que Tarda evêque « puisse régler à sa volonté le gouvernement de la it ville, armer ou désarmer les habitants, lever des « compagnies, nommer des connétables et des coni- « mandants, sans rendre compte à qui que ce soit. n L'arrêt du parlement ne lit droit ni a ces demandes ni aux plaintes de la commune sur les tyrannies et les usurpations du clergé; mais il consacra les prétentions d’une troisième puissance qui s'élevait alors au détriment des deux autres* ■; La garde ri le gou- « verne ment de la ville , disaiL la sentence, appar- « tiennent au roi seul, et a ceux qu’il lui plaira d’y a commettre (â). »
Au quatorzième siècle, la commune de Reims cesse entièrement de jouer un rôle politique. Elle ne fut point abolie, mais elle s’éteignit, sons violence et sans éclat, sous la pression de l'autorité royale. I/éche vinage subsista, jusqu’à une époque récente, comme un simulacre de l’ancienne existence républicaine et le signe d'une liberté qui n’était plus. Durant les siècles de subordination paisible, qui succédèrent aux tumultes du moyen Age, l’oubli éleva comme une sorte de barrière entre la bourgeoisie des temps modernes et l’antique bourgeoisie , si Itère et si indépendante* Le seul grand événement local, pour un habitant de Reims, fut la cérémonie du sacre; et les enfants jouèrent au pied d u v j ei j x ch A tea u des a rc h e vè qu es , sans se d ou l c r que jamais ces murs en ruines eussent été maudits par leurs aïeux. Toutt s les villes de France sont tombées, depuis quatre siècles, dans la même t milité politique; mais on se figure trop aisément qu’il en a toujours été ainsi. Pour chercher des exemples de courage civique, nous remontons jusqu’à l’antiquité, tandis que nous n’aurions besoin que d’étudier A fond notre histoire; parmi nos villes les plus obscures, il n’eu est peut-être pas une qui n’ait eu ses jours d’énergie. Vézelay, dans le département de t1 Yonne, n’est pas même un chef-lieu de souspréfecture, et cette simple bourgade eut, il y a près de sept cents ans, l’audace de faire une révolution pour son compte.
(1) Misai ali archieptséopo âeabwoFiuu procuraiionem et sigoiim iropiignaal dtcuntque nec jas communia! babere utsc sigtllüm. (H ist, Rqm. m«LropoL, p, 572* — EtisU de Reims, t* 11, p* 255.)
(2) FiisL. de Reims, par An quel tf, t. Iï, p. 257.
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LETTRE XX1L
Histoire de la commune de Vézelay.
À huit lieues au sud d’Auxerre , et à vingt-trois au nord -est de Nevers , se trouve la ville de Vézelay, qui , au moyen Age , c’avait que le Litre de bourg , mais était, selonioute apparence, plus grande et plus peuplée qu’aiijourd’hui* La principale cause de sa prospérité ëtaiL une église bâtie en l’honneur de sainte Marïe-Madelai ne, et vers laquelle on se rendait de fort loin pour acquitter des vœux ou foire des pèlerinages. Celte église dépendait d’une abbaye fondée, au neuvième siècle , par te comte Cherard, si célèbre, dans les romans de chevalerie, sous le nom de Gérard de Roussillon. En transportant à l'abbaye de Yëzehy tous ses droits de propriété et de seigneurie sur le bourg et sur scs habitants , le comte Gfaerard avait voulu qu’elle en jouît eu tonte franchise eL liberté , c’est-à-dire qu’elle fût a jamais exempte de toute ; juridiction temporelle ou ecclesiastique, excepté celle de l'église de Rome. Il obtint, à cet egard , un diplôme de l'empereur Karle le Chauve, affranchissant l’église de Vézelay et ses hommes, tant libres que serfs 5 de la juridiction de tout empereur, roi, comte, vicomte, ou évêque présent et à venir. En outre, le pape régnant prononça solennellement Pana thème contre tout seigneur ecclésiastique ou laïque qui oser ntl enfreindre les libertés d’une église Hile de celle de Rome , et faisant partie des domaines du bienheureux apôtre Pierre.
Malgré la charte impériale et les menaces d'excommunication contenues dan s la huile du souverain pontife, les héritiers des droits du comte Gherard , dans l’Auxerrois et le Nivernais, essayèrent, à plusieurs reprises, défaire rentrer le bourg de Vézelay sous leur autorité seigneuriale. Les richesses des habitants et la célébrité du lieu excitaient leur ambition, et la rendaient plus active* Us ne pouvaient voir sans envie les grands profits que l'abbé de Vézelay tirait de l'affluence des étrangers de tout rang et de tout état , ainsi que des foires qui se tenaient dans le bourg, particulière menti l’époque delà fè te de sa i n te M a ri c -M a d e la tue. Cette foire attirail, durant plusieurs jonTS, un concours nombreux de marchands, ven ns soit du roÿinme dé France, soit des communes du Midi, et donnait à un bourg de quelques milliers d’Ames, une importance presque égale à celle des grandes villes du temps. Tout serfs qu’ils étaient de l'abbaye de Sainte-Marie, les habitants de Vézelay avaient graduellement acquis la propriété de plusieurs domaines situés dans le voisinage ; et leur servitude, diminuant par le cours
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LETTRES SUR I/HTSTOIRE DE FRANCE
naturel des choses, détail peu a peu réduite É payement {les Drilles et des ailles; et a l'obligation de porter leur pain , leur Me et leurs vendantes au four . au moulin et au pressoir publics , tenus ou affermés par Fabbaye. [Jne longue querelle souvent apaisée par Fin terrent! on des papes, mais toujours renouvelée sons différents prétextes, s’éleva ainsi entre les comtes de Ne ver s et 1rs abbés de Saïnle- Marie de V ézelay . Celte querelle devînt extrêmement vive dans les premières années du douzième siècle. Le comte Guillaume , plusieurs fois sommé par Fanlorîtë pontificale de renoncer â ses prêtent ions, les b l valoir avec plus d’acharnement que jamais, et légua en mourant à son Fils , du même nom que hü, toute son inimitié contre Fabbaye.
La dignité d’abbé et de seigneur de Vézday appartenait alors à PonsdeMontboissier , originaire de FAuvergne , homme d’un caractère décidé, niais aussi calme que celui du jeune comte de Ne vers était fougueux et violent. La guerre entre ces deux antagonistes d’une humeur si différente, ne fut suspendue que par le départ du comte pour la croisade* Son séjour a la terre sainte ne changea rien à ses dispositions ; mais au retour, durant la traversée , surpris par une tempête violente, et se croyanten péril de mort, il promit à Dieu et a sainte ManeMaddaîne de ne plus inquiéter FabbëdeYëzelayT s’il revenait chez lui sain et sauf* Ce vœu, prononcé dans un moment de crainte, ne fut pas long temps gardé, et sa rupture fut accompagnée de circonstances toutes nouvelles,
U y avait à Vézelay un étranger, selon toute -apparence , originaire du Midi et nommé Hugues de Saint-Pierre* Gel homme avait apporté dans le bourg peu de richesses, mais une grande industrie; a Fa Me de laquelle il avait fait promptement fortune (T). L’étendue de son commerce le mettait en relation d’affaires avec les barons de la contrée , et même avec Je comte de Ne vers, qui l’accueillait toujours bien et recevait de lui des présents* Oblige de vivre dans un pays de servitude, Hugues de Saint-Pierre supportait impatiemment sa nouvelle condition , et il aspirait a établir dans la bourgade de Vézelay un gouvernement républicain sur le modèle de ces grandes commîmes qui jetaient alors tant d'éclat en Provence, dans le comté de Toulouse et sur tou Le la c6le de la Méditerranée. Cette pensée généreuse n’éiait peut-être pas exempte d’ambition personnelle; et peut-être, dans ses rêves politiques, 1 artisan de Yézefey se voyait-il d’avance revêtu de ta robe rouge, qui était* dans les commîmes du Midi, la marque de la haute dignité de magistral municipal.
(1) Chronique de Hugues Poitiers, livre ML Coîle et. des Mémoire relatifs à FHïrt. de France, l, VU, p* l^t)
Quoi qu’il en soit, Hugues de Saïnt-Fierre était habile â saisir toutes les occasions capables de seconder ses projets. Témoin des démêlés du comte de Ncvers avec F abbé de Sainte-Marie, il croyait celle lutte favorable à scs desseins, et faisait de son mieux pour engager le comte à reprendre l'offensive. Il lui conseillait île s’emparer du droit de juridiction sur les habitants de Vëzday, soit en jugeant les procès pendants devant la cour abbatiale, soit en faisant saisir par sesofReiers quelques criminels justiciables de Fabbaye, et il lui assurait que les habitants, si leur choix était libre, nTiës itéraient pas un seul instant -entre les deux juridictions. En même temps il cherchait à inspirer à ses concitoyens le désir et l’espérance d’ètre libres comme Fêtaient les bourgeois des communes* 11 réunissait les plus éclairés et les plus courageux dans des assemblées secrètes, où Fon s’entretenait de Fëlat présent des choses , des differents partis à prendre pour l’avantage commun, et peut-être de considérations politiques d’un ordre plus élevé, comme l’état de la classe bourgeoise , ses relations avec les seigneurs, les droits dont elle jouissait dans un lieu, et qu’on lui refusait dans uri autre. Ces assemblées, tenues mystérieusement, sous prétexte d’exercices de piété, causèrent une violente fermentation dans les esprits; Fan tien respect pour la puissance de l’abbé eL des moines de Sainte-Marie fui ébranlé, et même H y eut, pour !a première fois, plusieurs actes de rébellion contre leur autorité seigneuriale.
L’un des religieux , passant à cheval près d’une forêt de Fabbaye* trouva un homme occupé à couper du bois, quoique cela fût défendu; il courut sur lui et voulut lui enlever sa cognée; mais cet homme Fen frappa si rudement qu’il le renversa de cheval. Le coupable fut saisi et eut les yeux crevés, par sentence de la cour abbatiale, A la nouvelle de cçt arrêt, le comte de Nevers éprouva, ou feignit d’éprouver beaucoup d'indignation; il s’emporta avec violence contre les moines, les accusanL à la fois de cruauté, d’iniquité et d’usurpation de ses propres droits comme seigneur haut justicier. Ne se bornant point aux invectives, il somma judiciaire ment Fabbë Pons de comparaître devant sa cour, pour y répondre sur diverses interpellations qui lui seraient faites; mais celui-ci n’obéit point, et adressa au comte des remontrances sur la nouveauté de ses prétentions* Alors toute trêve fut rompue; le comte entra en hostilité ouverte avec Fabbaye et en ht dévaster les domaines* 11 mit en état de blocus le bourg de Vézelay , et , après avoir fait publier par un héraut d’armes la défense d’y entrer ou d’en sortir, il envoya îles cavaliers et des archers pour garder les routes. Par suite de ces mesures , les marchands et les artisans de Vézelay, retenus de force
LETTRE XXïï.
d’armes de ses ennemis, l'abbé de Vézelay supporta
dans leurs maisons et ne pouvant plus rien? endre ni lien acheter au dehors , lurent réduits ù une grande gêne, ils éclatèrent en plaintes contre l’abbé qu'ils accusaient d’avoir causé tout le mal par son obstination; ils allaient même jusqu’à dire qu’lis tic le voulaient plus pour seigneur, et tenaient publiquement ccs propos eL d’autres du même genre fl}.
Lorsque le comte de Mc vers apprit dans quel état de fermentation les esprits étaient à Vézelay , il en eut beaucoup de joie, et en conçut de grandes espérances pour la réussite de ses projets. Il y avait entre lui et tes habitants une sorte de communauté d’intérêts dans leur haine contre l'abbaye, quoique leurs vues fussent bien différentes; car les nus tendaient à faire du bourg de Vézelay une ville entièrement libre, eL L’autre à remplacer comme seigneur, 1’alibé de Sainte-Ma rie-Maddaine. Une alliance pouv ait donc sc conclure entre les ennemis de l'abbaye* quoiqu’il y eût peu de chance pour sa durée. Le comte se rendit à Vézelay afin de parler lui-même aux bourgeois et de traiter avec eux ; mais à son arrivée, les moines, adroits politiques, t accueillirent si respectueusement , et lui promirent tant de déférence à Ta venir, qu’ils le gagnèrent et Fu [digèrent, malgré lui. de leur accorder une trêve. Pour le mieux lier encore, l’abbé, qui devait se rend te à Home, lui remit tous ses droits seigneuriaux et le soin de ses intérêts durant son absence, IL s engagea même , envers lui , à demander au pape que tes hommes de l'église de Vézelay fussent dorénavant soumis à la juridiction des comtes de Nevcrs; mais il savait bien que le pape n'accorderait jamais une pareille demande.
En effet , l’abbé Pons de Mcmlboissier rapporta de Borne un monitoire apostolique qui lui faisait un devoir sacré de la défense de ses droits seigneuriaux. Cette nouvelle excita plus violemment que jamais la colère du comte de Nevers, qui voyait qu’on s’ôtait joué de lui. M'osant cependant attaquer en personne les moines sans provocations de leur part, il engagea les petits seigneurs des environs qui étaient ses vassaux, à faire des incursions armées sur les terres de Tabbaye, Plusieurs barons du Hivernais et de l’Auxerroîs protiLerenlde celte occasion pour s’emparer impunément des biens de I Eglise, lis rançonnèrent les moines, dévastèrent les métairies, et enlevèrent partout les pro vissions* les serfs et le bétail. N’ayant point de troupes à opposer aux hommes
(1) UicenUîs auclorom «lmûl elcausam matorum oinuhim esse abbatem; IteUces demiim se ae bltaLos fore , si, rejeclo eccïesiœ juao, süse m .muqmrent eomttis arbilm.Œx Bistoriâ VizelltacàJais monaateiiij apud-ur. ver. franc,, LXÎI,p. 310.)
^S) Pc rp eu de ns abbasUiFeusam sibi curia ni par U bus Payera àUvefiîfl, limult aesé eommiüero dubio Judicio. (iSctipt, ter. fraude., t. XM. y, oi2.)
quelque temps le mal qu’ils lui taisaient, avec celte patience qui était alors la vertu des gens d'église. Puis voyant qu’il ne gagnait rien, il résolut de tenter d’autres voies et sollicita la protection du roi de France. Ce fut environ dans la quinzième année de son règne, c'est-à-dire que k roi Louis
le Jeune reçut à Paris une requête où l’abbé de Yézçiày lui exposait, dans le style mystique du temps, les afflictions de sou église. Il y fit droit* eu citant a comparaître, devant la cour des barons de France, le plaignant et son adversaire le comte de Ncvers. Tous deux firent valoir leurs prétendons ; maïs ce débat n’eut aucune suite, parce que l’abbé déclina le jugement de la cour, craignant que la décision du procès ne lui fût pas entièrement favorable (S),
Au retour du voyage qu’il avait fait pour se rendre à La cour du roi, le comte, enhardi par Phésilalion de son adversaire, renoua ses intelligences avec les mécontents de Vézelay. 11 leur donna rendezvous , pour une conférence politique* dans une plaine voisine du bourg; eL quand ils y furent réunis, il leur parla en ces termes :
« Hommes très-illustres, renommés au loin pour ie voire prudence, forts de votre courage et riches il du bien que vous avez acquis par votre mérite,
H je suis atHîgë au fond du cœur de la misérable it condition où vous vous trouvez réduits; car, poser sesseurs en apparence de beaucoup de choses, réelh lement vous n’èles maîtres de rien (3). En sortit géant à l'état où vous êtes et à ce que vous pourii riez devenir avec un peu de résolution, je me u demande où est celte énergie avec laquelle au- « trefois vous mîtes à mort votre seigneur l’abbé « Artaud. C’était un homme qui ne manquait ni de ie sagesse, ni d’autres bonnes qualités, et tout le t( mal qu'il voulait vous faire consistait eu une ,E nouvelle taille imposée à deux maisons. Anjou r- « d'hui vous souffrez sans mot dire l'excessive du- « retë de cet étranger, de cet Auvergnat si arro- (f gant dans ses propos* et si bas dans sa conduite* u qui se permet non-seulement des exactions sur « vos biens, mais encore des violences contre vous. „ Séparez-vous de cet homme et liez-vous à moi par
« i lti pacte réeîpr oque ; si vous y consentez, je prends u l’engagement de vous affranchir désormais vie il toute exaction et même de toute redevance. »
(o) k O vïri illustres miiUfftaé prudcjptôâ ftHnosisiimi ac « forüturti Qd siremiisitiini , tsid et propriâ yirtute ^criuisi Lis
oiiilms locurletosmi l buleo salis admodôm mmram a imidiiioneiii éàm vestri * quoniam muHarum remin u {tosisesçora quidcni ipflçlè T reverà autem millarum do- 1S niiiô effedi mis. . . n (Script. remm fraude. * torn. XII , p 325. )
LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE
lïy a, clans les grandes réunions d'hommes, un instinct de prudence qui (es fait toujours hésiter à prendre des résolutions hasardeuses Les habitants tïe A ézelay, d abord disposés à la révolte, parurent un moment reculer, et, prenant une attitude plus calme que le comte ne s *y attendait, ils lui dirent que trahir sa foi en vers son seigneur était une chose très-grave et qui demandait réflexion , qu’ils tiendraient conseil la-dessus et lui répondraient sous peu de jours. Quand rassemblée fut séparée, plusieurs des habita lits les plus considérables par leur égo , et les plus modérés en fait d’opinions politiques, se rendirent auprès de l’abbé, pour essayer, s’il était encore possible, de prévenir une rupture ouverte : « Nous vous rapportons fidèlement, di- * rent-iîs, les paroles du comte de ïïevers ? vous <■ priant de nous donner aide et conseil en celle « rencontre comme notre seigneur et noLre père « spirituel, n
L’abbé ne montra aucune émotion à cette confidence peu rassurante ; et soit qu'il eût naturellement, soit qu’il affectât alors une grande impassibilité : <l Mes fidèles et amis, répondit-il , votre « prudence n 'ignore pas qire le comte est mon eb- ■i nemï, dans le seul but de vous circonvenir et de tt tous réduire, à force de ruses, sous une complète ,[ servitude, après qu’il vous aura soustraits â une « sujétion sous laquelle vous vivez eu homme 11ii bres. J aï combattu jusqu’ici Éâvec persévérance « pour vos franchises; mais si, en retour, vous u me payez d’ingratitude, si vous devenez traîtres u envers moi et envers l'Église, quelque affligé que u j’en puisse être, je saurai m’y résigner, tandis IC que la peine de votre trahison retombera sur « vous et sur Vos [enfants. Que si, vous rendant l( à de meilleurs conseils , vous résistez avec fer- 11 mêlé, si vous demeurez inébranlables dans la foi « jurée à notre Seigneur et a l’Église qui vous a is nourris de son lait, je me sacrifierai volontiers « pour votre liberté, ne doutant pas que de meilü leurs jours ne succèdent bientôt à ees tristes eïr- <r constances (IL — Nous le croyons et l’espérons,
11 reprirent les gens de Vëzeïay; mais il nous sem- 11 bïc qu’il serait prudent de renoncer au procès “ avec le comte, de céder à votre adversaire et de ■j conclure la paix avec lui,— Moi, dît l’abbé, je n’ai u de procès avec personne; mais je suis prêt à u dé fend re m es d ro ils c on t re q u ico i j q u e les al t a l! que. Céder a des prétentions injustes, serait un h acte d’insigne làchcLé, Fai souvent demandé w ^ paix, tant par prières qu’à prix d'argent, cl
(U Cïmmique de Huguei de Poitiers, Mémoires relatif# à ^ France, L VU, p, 107 et 1G8.
[*) ibïd.
U>) Et et ce afïl useront viri ne quant, argrrpalâquc si h ï
« jamais je n’ai pu l’obtenir de cet enfant deper- «( dition (é£) » Ce furent les derniers mots de flabhé; et les députés des bourgeois retournèrent sans qu’il leur eût fait aucune espèce de concession.
Dès ce jour, les partisans des mesures conciliatoires perdirent toute influence sur l'esprit de leurs concitoyens. L’obstination de l’abbé devînt la cause ou le prétexte d’un soulèvement populaire, à la tète duquel on vît, comme dans des révolutions plus récentes, figurer la plupart des jeunes gens {3), Alors se passèrent, dans le bourg de Vëzelay, toutes les scènes de tumulte cl d’enthousiasme qui signalaient, au moyen âge, rétablissement d'une commune contre fa volonté du seigneur. Les habitants s’assemblèrent, et, renonçant à leur foi envers I abbé et l’église de Sain te -Marie , ils jurèrent tous de se défendre T un l'autre, cl de Savoir qu'une seule volonté. On ignore quels articles de lois formèrent 1rs bases du nouveau pacte social , et comment furent organisés les differents pouvoirs municipaux. Tout ce qu'apprend le seul historien de celle curieuse révolution, c’est que les magistrats, choisis parmi les plus âgés, reçurent le titre de consuls, comme ceux des communes du Midi (4). C’est un fait d’autant plus remarquable que , dans les plus grandes villes de la Bourgogne, comme dans celles du nord de la France , on ne connaissait que les noms de jurés ou d’ëchevîns. Cette influence particulière des idées méridionales sur la petite ville de Yëzelay ne peut guère s’expliquer que par la présence de Hugues de Saint Pierre , cet étranger qui était venu s’y établir avec une industrie et des lumières supérieures à celles de ses nouveaux concitoyens.
Le comte de Ne vers en Ira dans la commune, e’est^à-dîre qu’il jura solennellement fidélité aux bourgeois, et promit de n'avoir d’amis et d'ennemis que les leurs, de ne conclure ni paix ni Lrève avec qui que ce fût sans les y comprendre; eux en retour lui firent serment de foi ci de service de leurs corps et de leurs biens, à la vie et à la mort. Ainsi élevés de la triste condition de sujets ta il tables d’une abbaye au rang d’alliés politiques d'un des plus puissants seigneurs, 1rs habitants de Vézelay cherchèrent à s’entourer des signes extérieurs qui annonçaient ce changement d’état. Ils élevèrent autour de leurs maisons, chacun selon sa richesse, des murailles crénelées ; ce qui était alors la marque et la garantie du privilège de liberté. L’un des plus considérables parmi eux , nommé Simon , jeta les fondements d’une grosse tour carrée, comme celles
juvenum muUilHdîûe,,. (Ex Hist, Vizeli, monasL; apufi script. rt:i\ francic., t. XII, p, 523. }
(4) ...Principes vol judices quoi et connûtes appetlari ccnsuarunl, (IbUf.)
LETTRE XXItl.
dont les restes sc voient a Toulouse , à Arles . et dans plusieurs rrllcs d’Italie, Ces tours, auxquelles la tradition joint encore je nom de leur premier possesseur, dorment une grande idée de i 'importa u ce individuelle des riches bourgeois du moyen âge, importance bien autre que la petite considération dont ils jouirent plus tard sous le régime purement monarchique. Cet appareil seigneurial n’ébnl pas, dans les grandes villes de commune, le privilège exclusif d’un petit nombre d'hommes, seuls puissants au milieu d’une multitude pauvre : Avignon , au commencement du treizième siècle ne comptait pas moins de trois cenls maisons garnies de tours (I), Sans doute les bourgeois de Yéæeîay, après leur insurrection, iTcn élevèrent pas un pareil nombre; ci, cependant, si l!un des témoins du mou veulent politique qui anima cette petite ville au milieu du douzième siècle pouvait la revoir aujourd'hui , ne serait-il pas bien ç tonné? Ne se demanderait-il pas où est la vie, où sont les hommes du vieux temps ?
LETTRE XXII L
Suite de l'histoire de la commune de Vézelay.
Lorsque la commune de Vézclay eut été définitivement constituée par le serment de tous les bourgeois j l’ëlecLitm des consuls et la formation du grand conseil, les magistrats municipaux s’occupèrent de traiter avec l'abbé, leur ci-devant seigneur, pour la reeo u n a issa n ce d u no u v cl or d J e d e c b o ses * Les p ri n cipaux d’entre eux se rendirent eu députation auprès de lui , pour le prier d’entrer dans la commune et de renoncer voloiUai renient a tout ce qu’il y avait d’arbitraire et de tyrannique dans ses privilèges seigneuriaux (I), Ün ne sait précisément tpi die réduction ils proposaient pour le cens et les tailles; s’ils voulaient une abolition complète ou simplement une diminution des redevances. Mais l’abbé fut inébranlable dans son refus de rien accorder tant que subsisterait la commune. Il répondît que* si les sujets de son église voulaient renoncer â leur mauvaise association, il leur ferait une remise entière de toutes rentes, et donnerait de plus un pardon général ; mais que, dans le cas où ils persisteraient dans leur trahison, toute voie d’accommodement était fermée
(1) Trcceûlaa domue linrales quæ m vütà tranL (Matliæi Parisicttfiis 11 is Loris Angbïe.)
[2) Fo&tnlabaoi rcmitii sihl qaasdtam coda uelu dînas quaa uovîlailts cl Lyramildti csae dicebant... (Ex fiist, YtzcLL mooast, ; apud script. rer. franc je., I. XII, p. 323.J
WH
entre eux et leur légitime seigneur. Ces paroles déplurent fort aux députés, qui, élevant la voix beaucoup plus haut qu’ils n’&vaient coutume de le faire en présence de Vahhé de Sainte-Marie , déclarèrent qu’ils ne rentreraient point sous la servitude de l’église (5). À leur retour auprès de leurs concitoyens, il y euL une grande agitation dans la ville, les plus exaltés d’entre les bourgeois disaient qu’il était temps d’en finir, de vider le différend par la force j et plusieurs en effet se conjurèrent pour tuer l’abbé (4).
Tendant que ces choses se passaient, le bruit du renouvellement de la querellé entre le comte do Ncverset l’abbé de Vézclay avait mis en mouvement les nombreux agents de la diplomatie papale. Un cardinal vint louL exprès de Hume, en mission extraordinaire , pour mettre fin a ces démêlés qui inquiétaient beaucoup lu saint-siège ; et peu do jours après son arrivée, un autre cardinal, nommé Jordan 7 légat du pape dans les Gaules, se rendit aussi à Vézeiav pour la fêle de sainte Marie- Ahidelni ne. Tous deux conseillèrent à l’abliè de sortir de la ville, et se tinrent à ses eûtes durant la route, pour lui servir de sauvegarde (£)-. Ils allèrent ensemble à Gbâblis * auprès du comLe de Ne vers , qui reproduisit ses anciens griefs et refusa toute espèce d'arrangement, malgré les menaces d’excomnnm ica lion que lui faisaient les cardinaux, A l’issue de celte conférence inutile , l’abbé Pons ne retourna point a Vézéïfiy ; mais l’évêque de Ne vers lui ayant procuré les moyens de voyager sûrement, il se rendit au monastère de Cluny, où il reçut rhospitabLé, à la recommandation des cardinaux. Dans cette retraite, il continua de travailler avec activité contre la commune de Vëzelay. Il écrivit au roi de E rance, aux archevêques et aux principaux évêques, pour solliciter leur appui en faveur de son église. Il invita le pape lui-même â écrire sur ce sujet au roi de France, et n’eut point de repos que le cardinal légat n’eût prononcé l’excormmmieaUon contre les bourgeois de Yézelay.
L’arrèL d’ex communication fut apporté dans la ville par une personne dévouée, qui, trompant la vigilance des autorités municipales, trouva moyen de le faire Hre, en place publique , par un prêtre. Selon la teneur de celte sentence, la plus rigoureuse qu’il fût possible de prononcer , la ville entière et sa banlieue étaient mises sous l’interdit. U était défendu d’y célébrer aucun office et d'y administrer aucun sacrement de l’Église, excepté le baptême tics enfants nouveau-nés et la eonfessiou des mourants,
(3) Mémoires relatifs a rUkioire de France, loin. VU, p, 170.
(4) . . .Morleiu il tius devoverant. (Script, rcrum françic., t, XII, \>. 324.)
fié Medium abbatem deduccmes. t Ibid. ,
Ki2G LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE.
11 parait que le prêtre prit , pour faire sa lecture, un moment où la place publique était déserte. Maïs les premiers bourgeois qui arrivèrent et l'en tendirent, lui donna ut à peine te temps d'achever, coururent sur lui pour le battre, Uu nommé Eudes du Marais, quittant son manteau, ramassa des pierres afin de les lui jeter à la tête. Deux au 1res habitants se joignirent a lui ; mais des personnes plus calmes étant survenues , le prêtre s'échappa et chercha un refuge dans la grande église, au pied de Faute! (1), Le lendemain, de grand malin, tout menacé qu'il était, il eut le courage, aidé de quelques-uns des moines, d’enlever les deux battants des portes de l'église, et d'obstruer le passage avec des ronces; ce qui était alors un signe de rUiLcrdiclton des offices. Mais Hugues de Saint- Pierre et d’autres bourgeois, probablement consuls de la commune, firent Oter 1rs ronces et rétablir les portes (S),
Ce jour-là il s'éleva dans la ville de grandes clameurs conLre les moines de Sainte-Mariç-Madelaine, restés, en l'absence de leur abbé, sous le gouvernement d'un prieur. Plusieurs bourgeois pénétrèrent, malgré la règle, dans l'intérieur du monastère, et, entrant avec bruit dans Fap parlement du prieur, ils l'accablèrent d’invectives, s’en prenant à lui de leur excommunication et le sommant de leur accorder une trêve. Le prieur répondit qu'il n’avait pas qualité pour les absoudre d'une condamnation portée par le légat du siège apostolique, et que d'ailleurs i Hui était impossible de rien cône titre avec eux sans Fordre exprès de Fabbé Pons , son légitime supérieur, Les bourgeois devinrent furieux et s'écrièrent : <» Puisque vous nous excommunié* contre u toute justice, nous agirons en excommuniés, et « dorénavant nous ne vous payerons plus ni cens ni « dîmes (3), n
Malgré l'énergie de leurs sentiments politiques, les habitants; de Vézday n’étaient point inacessibks aux scrupules et aux craintes religieuses. Profondément affectés de se voir sous le poids de la plus grave des sentences ecclésiastiques, et d'être privés, sans aucun recours, des sacrements et des grâces de l'église , ils envoyèrent au comte de devers pour se plaindre, et lui demander s’il ne pourrait pas les faire relever de l’arrêt d1 2 3 4 excammmi ica lion . Mais le comte, qui commençait à être lui-même inquiété par les menaces ci les messages des évêques et des cardinaux, répondit avec brusquerie : « Je « iTy puis absolument rien , et , s’il leur plaît, ils en « feront tout autant contre mol (1). » Les bour-
(1) ...Qmftfgienlcsaii al ï ave vix evasiL manua impïonim. (Script, rer. Franck,, t. \ JL p. ÏÎ2L)
(2) AbsïükmnL spînas cl val vas restituenmt. (ïbiib)
(3) Méra, relatif à l’HisL de francs, t, vu, p, 17G.
(4) 1 là eikm de nra facieol , si vuluerml. (-sicripL revum
geoîs, déconcertés par cette réponse , gardèrent un moment le silence; puis reprenant la parole : « Où « donc moudrons-nous notre grain, dirent-ils , où « donc ferons-nous cuire notre pain , si les meuü mers et les four nier s de Pabbaye ne veulent plus « communiquer avec des excommuniés? — Eh ti bien ! reprit vivement le comte, allez au Four u banal, chauffez- le avec votre bois, et si quelu qu'un veut s'y opposer , jetez-lc tout vivant dans « le four, Quant au meunier, s'il fait résistance, « écrasez-le vif sous sa meule (S). w
En effet, les membres de la nouvelle commune, tout affranchis qu’ils étaient par leur constitution républicaine, sc trouvaient encore sous la dépendance de l'ancien manoir seigneurial . à cause de leur longue habitude de n’avoir ni moulins, ni fours, ni pressoirs particuliers. Toutes ces différentes industries avaient été jusque-là exercées au profit de l'abbaye , par ses serviteurs , clercs ou laïques ; et, comme il fattàù du temps pour qu’un changement total eût lieu à cet égard, les bourgeois furent obligés d'entrer en guerres journalières avec les moines et leurs gens. Dans ccs disputes où ils ne pouvaient ma nq ue r d’a vo i r l'a va n l âge , t I s s’ e x aspé rè rc n t de plus en plus contre les religieux leurs anciens maîtres, et jurèrent « de leur faire mener si rude vie tt et d'eü faire tant , que tout leur corps, jusqu'à la u plante des pieds, aurait besoin de recevoir Fabit solution (G). »
Après avoir maltraité les serviteurs laïques et en avoir chassé plusieurs de leurs maisons et de leurs Fermes, ils s’attaquèrent aux moines eux-mêmes, qu'ils arrêtaient et rançonnaient. Le prieur alarmé envoya quelques-uns des frères , sous escorte , au comte de Ne vers, pour lui demander de s'interposer entre la commune et l'abbaye, et d'engager les bourgeois à user de modération. Mais la réponse que le comte donna aux envoyés fut loin de leur être agréable : « Je voudrais, leur dit-il, (tue vous fus- « siez tous partis et qu'il n’y eût plus de monastère ■( à Vçzelay ! Pourquoi votre abbé les a-t-il fait
excommunier ? » Puis , arrachant un poil de la fourrure qui doublait son justaucorps, il continua eu ces termes : u Quand toute la montagne de « Vézelay devrait èlre abîmée dans un gouffre, je »t ne donnerais pas edu pour l'empêcher (7), »
Dans le même temps, un des bourgeois étant mort sous le poids de Fana thème prononcé contre toute la ville, ses concitoyens l'enterrèrent saus l'assistance d’aucun prêtre, et suivirent le corps
Franc le t. XII, p. 3 24, ) — (3j Si qtiis obstïtérit , vhum incendite, et si moi mai! us ohslal, vivum molù sïmililcr êOJitmi nui te. (llmL . p, 3^0.)
{G) Mêm. relatifs à Pillât, de France, t, VIL p. 177,
(7) Ibid,, p, 178.
LETTRE XNÎIL
jusqu'au cimetière, portant eux- mèmès la croix et H bannière et chantant l'office des trépanés (IL Familiarises avec cette excommunication qui leur avait d'abord paru si redoutable, tïs s'emparèrent de l'église tle Sainte-Marie, et en firent leur citadelle et leur arsenal, plaçant dans les deux tours tout ce qu'ils avaient d'armes et de provisions, et y mettant une garde suffisante (â). De ce poste, ils surveillaient les morues et les tenaient comme assiégés dans les bâtiments de l’ilteye, d’où personne ne pouvait sortir sans leur permission et sans être accompagné, lis ne se contentèrent bientôt plus de ces simples précautions ; et pour empêcher, disaient-ils , les moines de se fortifier contre eux dans le monastère, ils en rasèrent les clôtures et les murailles extérieures (3). Tous ces faits, extrêmement graves dans un -temps où le respect pour les choses religieuses était poussé si loin, s'aggravaient encore par les récits inexacts et exagérés qu'on en faisait dans les villes voisines et à ta cour du roi de France, On disait que les moines, attaqués à main armée par tes bourgeois , avaient soutenu un siège en forme dans tes tours de leur église ; que, durant ce long siège, le pain leur ayant manqué, ils avaient été contraints de manger de la viande, et de violer ainsi la règle de leur ordre (4).
Ces nouvelles faisaient grand brait, et Ton en parlait dans différents sens- Chacun, selon son état ou ses affections personnelles, prenait parti soit pour l'abbé Pons , soit pour le comte de devers cl la commune de Vëzefoy. Le comte avaiL pour amis et pour soutiens de sa cause plusieurs évêques, qui n’aimaient pas les établissements religieux affranchis de leur juridiction et soumis immédiatement au saint-siége; il était même favorisé en secret par Faltbé de Cluny, jaloux, à ce qu'il parait, pour son couvent de la célébrité de celui de Vézelay. Cette circonstance détermina l'abbé Pons a quitter Cluny pour se rendre à la cour du roi Louis YH, qui alors résidait à CorbeiL I/abbé se présenta devant le roi et Lui parla des injustes tourments que lui suscitait la commune de Vézelay , avec la même confi ance dans sa cause qu’il avait montrée jusque-là- « C'est « un devoir , dit-il, pour la majesté royale, de iî défendre les églises de Dieu contre tous ceux qui « les persécutent, » Déjà sollicité par Les cardinaux à prendre parti dans celte affaire , le roi envoya Rêvèqtie de Langées au comte de Nerers le sommer par sa foi, comme vassal , de conclure aussitôt la paix avec l’église de Vézelay, d’abandonner les liour-
fl) Mém- relatif» à PElsL de France , t, VII, p, 177,
(9) Occnpaveruût titrées tijiis . ponçâtes in eis custodes , mcss ci ai ma, (Script, rer. Franck., i. XlïT p. 3tî5.)
(3) Mœnla vel dausoraa monasterii solo lenùs cunfrcgcrunt (Ibid,)
geois et de dissoudre leur commune (fi). Le comte ne fit à cette sommation que des réponses évasives. Il ne changea rien à sa conduite, comptant sur le crédit de ses amis auprès- des conseillers du roi ; et peut-être etit-il réussi à traîner les choses en longueur et à sauver la commune, sans l’arrivée d’une lettre apostolique adressée au rot par le pape Adrien TV. et conçue en ces termes :
« Adrien . évêque . serviteur des serviteurs de Dieu, à son très-eber fils en Jésus-Christ, Louis, illustre roi des Français, salut et bénédiction apostolique*
^ 11 serait superflu de l'entretenir longuement du u respect et de Fappui que les hommes religieux doîk vent aux lieux saints. En effet, lu n’as pas besoin « de conseils, toi, dont le cœur est embrasé de ce «t feu dîvîn que le Seigneur est venu répandre sur la « terre; loi qui, parmi tous les princes de Funi vers, es « le plus recommandable mi\ yeux de FÉglise* Bien « que tu étendes, ainsi que in le dois, l’appui de ton <1 pouvoir royal sur toutes les églises établies dans if ton royaume, nous désirons cependant que tu te « montres d’autant plus zélé pour celle de Vézelay, « qu’elle appartient plus spécialement au bienheu- « réitx Pierre, et que la perfidie de scs bourgeois « lui fait souffrir de plus grands maux. Ta prudence « n’ignore pas comment, il y a quelques années, ces ü bourgeois, avec l’aide du comte de Nevers, ont « conspiré contre notre très-cher fils Pons, abbé de « Vézelay; comment ils ont osé pilier les biens de « Féglise, cl chasser l’abbé lui-même : par quoi, ils « on t mérité d'être séparés du corps île Jésus-Christ, « c’est-à-dire de la communion de l’Église. Rëcem- « ment encore , se jetant sur J 'église même , ils en h ont forcé les portes, ainsi que celles du monastère, « enlevé les habits des moines, répandu leurs vins it et piïté les ornements du sanctuaire ; enfin, par
un dernier excès d’audace, ils ont porté la main <t sur les moines eux^mèmes et les serviteurs du « monastère- Puisque leur coupable entreprise n'a « point été arrêtée par ïa sévérité du jugement de « l’Eglise, la répression en esl réservée à tes mains,
« et c’est à in force royale qu’il appartiendra de coru riger ce que In justice des censures canoniques *i [Ta pu amender jusqu’à ce jour, Nous prions donc « ta magnificence - nous L’exhortons cl L’avertissons,
« au nom du Seigneur, nous t’enjoignons, pour n l'absolution de les péchés, que, te. laissant gagner u par nos prières et les malheurs du monastère « susnommé, et animé du saint zèle de la justice,
(4) Ut carences jouis edulio. lanttimmoilü carnibtts vitam su ara smsUralarent, (HisL Lud. VU, apnd scripL rer* frane*, t, XIJ, p* 152-)
(a) -,*B cotmntinom dissipari faceret. ( Script* rentra franc,, i* XII , p. 139* )
g2S LETTRES SUR t/HÏSTOIRE DE F RANGE.
u Lu t'avances avec nue for Le armée vers Yézelay , ic et contraignes les bourgeois d’abjurer la commune u qu’ils ont établie* de rentrer sous la sujétion de n noire cher filsVabbé Pons, leur légitime seigneur, u de restituer pleinement touL ce qu'ils ont pris* et « de réparer les dommages qu'ils oui causés. Nous « t'enjoignons, enfin, d’exercer sur les auteurs de u ces troubles une telle vindicte* que leur postérité « n'ose plus dorénavant lever la tète contre son « seigneur , ni commettre un semblait e allen ta l « contre b1 2 3 sanctuaire de Dieu (1). 11
Les conseillers du roi Louis VH: qui probablement îreusmml pas été fâchés de voirie débat se prolonger, afin que leur médiation fût plus chèrement achetée par le comte , par l'abbé , et même par les bourgeois de Yézelay, craignirent de résister À une demande expresse faite par le chef de T Église, On rassembla donc mie année â la tète de laquelle se mit le roi en personne, accompagné de l’archevêque de Reims et de plusieurs autres prélats. Les troupes sortirent de Paris en l’année llïîb et se dirigèrent sur le comté de Nevers par la route de Fontainebleau &)< Le comte, qui ne se croyait point assez fort pour soutenir la guerre contre le roi , envoya en grande hâte révoque d'Auxerre dire qu'il était prêt à exécuter tout ce que son seigneur déciderait au sujet de la commune de Yézelay, après l'avoir entendu, lui et les principaux de cette commune. Le roi reçut ce message dans le bourg de Morct , à deux lieues de Fontainebleau , et il s'y arrêta pour attendre le comte de Nevers * qui ne tarda pas à venir, Plusieurs des bourgeois de Yézelay, autorisés par leurs concitoyens, se rendirent aussi au même Heu. Quand les débats furent ouverts devant le roi et sa cour , composée des barons et des évêques du royaume, l'abbé de Yézelay parla le premier. Il fit un long récit de tous les mauvais traitements que les bourgeois avaient fait subir â lui, a ses moines cl à ses serviteurs, et peignit la désolation et la captivité de son église , avec beaucoup de figures empruntées aux livres saints* Le comte de Nevers s'exprima ainsi :
Le bourg de Yézelay est peuplé de plusieurs cl milliers d’hommes ne menant pas le même genre « de vie, n’ayant point les mêmes habitudes, et u dont nu grand nombre sont des étrangers venus ci de différents pays : il serait donc injuste d’impu-
ter aux bourgeois , établis de père en fils dans la « ville, tous les excès auxquels la mulLitude a pu se « porter dans sa révolte (3). » Ces paroles, qui indiquaient, dans l’esprit du comte, comme allié des
(1) Script, rer. francie., t* XV, p. 070,
(2) lâerdlu adünato, ad vers iis prædictum comitcm equi- LabiU (UîbL Lud.V II. apud script, rer. franc.* l.XH» p.132*)
(3) relatifs à fUiat. do France, i. Vil, p. Î8L
bourgeois, un dernier combat enLre sa conscience et son intérêt personnel , furent aisément réfutées par les avocats de la partie adverse* « Ces gens do- « mlciliés, dirent- ils, sont aussi coupables que les tt autres, car leur devoir était de prendre eu main la « défense de leur Seigneur ; ils sont complices de la « rébellion, puisqu’ils n'ont rien fiait ni pour l'erapêii cher ni pour la combat Lre.n Celle opinion prévalut, et la cour rend il son arrêt dans les termes suivants:
it Tout habitant du bourg de Yézelay, de quelque « étal ci condition qu'il soit, qui. au départ île son n seigneur l'abbé Pons de Moutboissier, n'est point » sorti avec lui , ou ne s'est point réuni loyalement ü aux frères renfermés dans le monastère, et ne 1* leur a point prêté secours selon son pouvoir ,
demeure convaincu de trahison , de parjure , île 4i sacrilège el d'homicide ; en conséquence, il sera « passible de toutes les peines prononcées contre st ce s 1 lien la t s j ia r les lois divines pt b u i na ï nés ( ,4) . »
Après ce jugement, qui était une sorte de mise hors la loi pour toute la ville de Yézelay, la cause fut ajournée à une prochaine audience, pour entendre l'estimation que l'abbé devait présenter de ses pertes et dommages pécuniaires* Mais les députés delà commune naUemlireut pas ce jour, et, frappés de terreur a la vue du sort qui menaçait leur ville, livrés sans appui a Imites les rigueurs de la vengeance royale , ils partirent de nuit , a l’insu du roi, et allèrent jeter l'alarme parmi leurs concitoyens. Malgré leur absence , et l'impossibilité où l'abbé se trouvait de fournir des preuves juridiques, on admit dans toute son étendue sa demande de dommages-intérêts , montant a 160,000 sous , non compris les dégâts causés dans les forêts et les cours d'eau . et les amendes exigibles pour chaque meurtre qui aurait été commis. Ces différentes condamnât ions ayant été portées contre les habitants de Yézelay , le comte reçut sa sentence, dans les termes suivants , de la bouche de l'archevêque de lb îms parlant au nom du roi : ^ Nous ordonnons que le <i comte de Nevers , ici présent, comme fidèle ser- « vi leur du roi notre seigneur , ait â se saisir , de ie vive force , des traîtres et des profanateurs, soiü disant bourgeois de la commune de Yézelay , et K à les amener par-devant le roi , au lieu qui lui ie sera assigné , pour qu’ils y soient punis comme « ï) convient pour l’énormité de leurs crimes. En « outre, ledit comte de Nevers livrera à l’abbé lJons « de Montboissier tous les biens des coupables sans « exception * tant meubles qu'irn meubles T en inif cîemnilé de ses pertes (&). » L’archevêque demanda
(4) Mém. relatifs â PHtal* rie France, t. VU, p. 18a,
(5) Rc$ eormn tàm mobiles quàm immobiles ex integro pro rcslitiiliouc iltati damni sbbati traitai* ( Script, rerinn francic., 1. XU , p* 321). )
LETTRE XXI Y
au comte s’il acceptait cette sentence ; celui-ci répondit : « Je l'accepte n ; puis iï pria la cour de lui octroyer tes délais nécessaires pour l'exécution des ordres du roi, et on lui accorda une semaine*
LETTRE XXI Y
Fin de HûsLoire de la commune de Vézelay.
Dans la route qu’il fit , en grande compagnie , pour retourner de Morel à Auxerre, le comte de Nevers se montra fort troublé de sa non relie situation et des engagements qu’il venait de prendre. Dnn côté il ne voyait aucun moyen de résister aux ordres du roi , surtout après l’adhésion que humé me avait donnée au jugement prononce par la cour; de l’autre il se rappelait les serments qu’il avait prêtés à ïa commune , les grandes sommes d'argent qu’il avait reçues des bourgeois , et sou espérance d’obtenir la seigneurie de Vézelay , lorsque l'enthousiasme de ta liberté se serait un peu calmé par la difficulté des circonstances (1)* II prit un parti moyeu , celui de traîner les choses en longueur, et d’éluder la commission dont il s’était chargé contre les auteurs et les complices de la révolte* Plusieurs de ses affidés se rendirent à Vézeîay, et firent publier dans les rues, à son de trompe , que îe jour qui suivrait le changement de lune, en exécution des ordres du roi , le seigneur eornLc de Nevers devait faire saisir par ses gens d’armes tous les hommes qu’on trouverait dans le bourg, elles faire conduire , bien malgré lui , à Paris; qu’il invitait en conséquence les bourgeois» quitter la ville , et à chercher refuge partout où ils pourraient (à).
Celte proclamation causa parmi les habitants de Vézelay une sorte de terreur panique, Comptant pour leur défense sur les forces militaires du comte, ils n'avaient rien préparé pour se proléger euxmêmes si cet appui venait à leur manquerai d’ailleurs ils ne pouvaient se voir sans effroi en butte a l’hostîlité de tous les pouvoirs civils et ecclésiastiques du temps. Tout ce qu’il y avait d’hommes dans la ville se mirent en devoir de sortir , abandonnant leurs marchandises et leurs propriétés ; de sorte que le lendemain il ne restait plus à Vézclay que des femmes et des enfants (3). Le comte de Nevers avait
(1) Méio. relatif» à l1 Histoire de France, I* YI1, p. ISO.
(â) CEamare Jussii ut onuies parUer quoguo posent eonfugereoL (Script* rer. franc., t, Xtt, p* 320.)
(5) Mém* relatifs à llist, de France, t. VU, p. 100,
TÏÎJEtinY.
Mi)
donné l’ordre de recevoir les émigrés dans ses villes et dans les châteaux de ses hommes liges , pourvu toutefois qu’ils ne vinssent pas au lieu de sa résidence, Ils se distribuèrent ainsi dans quelques forteresses ; et, comme ils étaient trop nombreux pour y être tous admis, plusieurs s’établirent dans des positions fortes, et y campèrent entourés de palissades , d’autres se réunirent en bandes dans des forêts des environs 14).
Le comte de Nevers s’imaginait que l’abbé Tons, qui n’avait m chevaliers ni arbalétriers a son service, n’oserait faire sa rentrée dans la ville, si lui-même ne raccompagnait; et pour lui susciter un nouvel embarras, et retarder la conclusion des affaires, il fit semblant d’être malade. Mais l'abbé , intrépide jusqu'au bout, rentra seul, un dimanche, sur le soir. Cette hardiesse obligea le comte à ne pas rester en arrière, et à prouver, du moins en apparence, qu’il obéissait au jugement de la cour du roi. U envoya* quelques hommes armés à Vézelay, avec ordre d’arrêter tous les auteurs de la révolte* Ces gens se présentèrent devant l’abbé, et, avec une feinte courtoisie , lui exprimèrent leur étonnement de Je voir ainsi revenu à Timproviste, malgré le danger qu’il y avait pour lui ; puis ils lui dirent : u Nous avons commission pour exécuter le jugent ment prononcé contre vos ennemis. — Si le « comte vous a donné des ordres, répondit l’abbé, (£ c'est votre affaire de les exécuter ou non ; pour h moi, je n’ai rien à vous dire, si ce n’est que j’at- « tendrai patiemment l’issue de tout ce que vous « ferez, — La besogne serait déjà faite , reprirent v les envoyés du comte, si nous avions trouvé dans « le bourg autre chose que des femmes et des « enfants, — Oui, répliqua l’abbé avec ironie, vous « êtes venus ici quatre personnes pour en arrêter « plusieurs milliers (li)ï » Ils ne répondirent rien; mais l’un des clercs qui étaient présents dit qu’il leur indiquerait, s’ils le voulaient, un lieu ou se tenaient cachés quatre-vingts des fugitifs. Les gens du comte de Nevers n’eurent garde d’accepter celle proposition. « Nous avons un autre chemin à suivre, « dirent-ils* nous ne pouvons aller de ce cèle (6). î»
Les moines de Sainte-Marie, réduits par la mauvaise volonté du comte a la nécessité de se faire justice eux-mêmes, voyant qu’ils étaient maîtres du bourg par la fuite de tous les pères de famille, prirent avec eux quelques jeunes gens , fils des serfs qui habitaient les domaines ruraux de l’abbaye , et se répandirent en armes dans les rues, proclamant, avec grand bruit, la fin de la rébellion, et le rëta-
(4) Inopes et vagi cirntigiumi syîvam oecupavemut. (Script, rer. Fraude., I, XII, p. 520.)
(5) Mém. relatifs àl’HisL de France, t. Vil, p. UH,
((b Ibid,, p* 105.
usa
LETTRES SUR lÆlSTOUtE DE FRANCE,
Glissement du pouvoir légitime (1), En passant devant la maison neuve que Simon,1 fun des chefs de la commune, faisait bâtir, et qui n'était pas encore achevée , ils trouvèrent une proclamation politique affichée contre le mur, et la déchirèrent. S'animant par degrés, ils démolirent le mur contre lequel ceLte affiche avait été misé et une partie de la maison, bâtie, à ce qu'ils disaient, contre tout droit et pour Faire injure â l’abbaye (2). Ensuite ils entrérent dans les maisons de deux autres bourgeois , lïugucs de Saint-Paul et Hugues Gratte-Pain, et y détruisirent des pressoirs nouvellement établis dam les caves, au détriment du pressoir banal, qui était Fun des droits du monastère*
Pendant ce temps, les bourgeois émigrés, et surtout ceux qui n'avaient point trouvé d’asile dans quelque bourg ou château du comLe de Né ver s, menaient une assez triste vie. Beaucoup d'entre eux campaient en plein air. sous des cabanes de branchages, en danger continuel d'Otre amHés mfpi 11 es. En outre, on les accusait de brigandage sur les routes, ce qui leur faîsaiL des ennemis parmi les personnes indifférentes à leur querelle avec l'abbaye. Ils étaient tourmentes d'une inquiétude journalière sur ce qui se passait dans la ville, ou ib avaient laissé leurs familles dans l'abandon , et leurs biens exposés au pillage* Ils envoyaient Fréquemment îles espions déguises en pèlerins, pour apprendre ce qu'il y avait de nouveau. Mais celte situation pénible ne pouvait longtemps se soutenir; ils résolurent d'en sortir par un effort décisif, et de tenter un coup de main contre la ville, qui n'était gardée que par des paysans de l'abbaye, mal commandés cl mal armés. Le rendez-vous des émigrés devait être au village de Gorbtguy, â cinq lieues au sud de Vëzelay (3) ; mais l'abbé, averti de ces préparatifs, prit â sa solde, dît un narrateur contemporain, un grand nombre d 'étrangers experts dans le maniement de la lance cl de l'arbalète (4).
Il est probable que, sous cette désignation vague,
T historien du douzième siècle voulait parler de ces troupes mercenaires de cavaliers et de fantassins qui portaient alors le nom de routiers. (Tétaient des ba n des d’aven lu rît rs bien disciplinés, sous des chefs | qui les louaient et se louaient eux-mêmes aux princes et aux seigneurs qui leur offraient la meilleure paye» Dans le temps ou ces événements se passèrent, les rois de France et d'Angleterre se disputaient à main
CL Méen. relatifs à PHlat, de France, ï. Ylï, p, 102.
12) Ibid.
(3) Co ne refait snnt prtffugi apud Corbiniacum cl cogitavérunt irruptionem facerc. (Scr. rer. Fr., L. XÜ, p. 320. J
(4) Time coHcgiL abbas exerdhim . moanci fortisalmaoi et hemincs dodos areu ei baliglâ. (Ibid*)
t5) EL miliUbua iofrà easlrum reieulis , eætcrosd n iait
armée la possession de plusieurs villes de la Touraine cl du Berry; et leurs querelles ai liraient de ce côté les capitaines de bandes et leurs soldats* Ceux qui venaient du Midi, par la route de Lyon, devaient passer près de Vézeïay. 11 fut donc facile a l’abbé Pons d'en engager pour quelque temps un certain nombre à son service. Il cantonna les chevaliers, c'esl-à-dire les gens complètement armés, dans l'intérieur de la ville , et distribua les gens de irait, avec ses paysans el ses serviteurs , dans les différentes fortifications que les bourgeois avaient élevées durant l'existence de la commune (lj). La ville sé trouva ainsi gardée contre toute attaque, et de nombreuses pat rouilles circulèrent de jour et de nuit autour des murs et des propriétés rurales du monastère. II y eut, à ce qu'il parait, de petits engagements entre les soldats et les bourgeois émigrés; plusieurs de ces derniers furent pris et mis aux fers ou livrés à différents genres de supplices (6).
Hugues de Saint-Pierre , cet étranger qui, selon toute apparence, avait dressé le plan de la constitution communale de Véæelay, étant regardé comme le principal instigateur de la révolte , fut le premier contre lequel procéda la cour nbbaLiale. Sommé de comparaître en jugement , U n’eut garde de se présenter , et après les délais d'usage , on sévit contre ses biens , à défauL de su personne. « Sa maison « .construite avec grand luxe , «ht Fhistorten eon- « temporain , et des moulins qu’il venait d'établir « furent renversés de fond en comble ; * on détruisit jusqu'à des étangs qu'il avait fait creuser sur sa propriété pour des améliorations agricoles (7). D’autres bourgeois , les plus riches et les plus considérables , jugés aussi par contumace, furéiït punis de même par In dévastation de leurs biens* Leurs maisons et leurs métairies furent pillées , et l'on enleva les provisions, les meubles , et surtout les armes qui s'y trouvaient (8). I .'historien auquel nous devons ces détails cite le nom des bourgeois qui eurent le plus à souffrir de ces mesures violentes, et qui , sel o n l on te proba bil i té , étaient me m b res du gouvernement électif delà commune de Vézehiy. Voici ces noms, qu'aucune tradition populaire n'a sauvés de l'oubli ; Àimon de Saint - Christophe , Pierre de Saint-Pierre , Aimon de Phalèse, Robert du Four, Renaud Daudet, Gantier le Normand, Gautier du Champ-Pierreux , Durand le Goulu ,
mim pueris suis, et posait jû mumUombus pessimorum. (Script, rer. francie,, i. X]f, p. 326.)
(0) Quiruin^uc de FugHivis com prebende ban lur anl cap- Uvitalîs raiserjâ aul membior utii muiciâ püüiebantur.(1bld«, p, 327.]
(7j Mém. relatifs à rBistvde France, t. VU, p. 105»
(8} ibid.
LETTRE XXIV*
Alton! Claude, Pierre Galimar , Eustache 3 Durand , Àubourrte , David et Félix (ï).
Cependant le comte de Ne vers ne voyait pas sans chagrin l1 issue de la révolution que lui-même avait provoquée. Son intérêt et sa conscience l'excitaient également à tout faire pour sauver les bourgeois de la violence d'une réaction dont les ministres étaient des soldats mercenaires , espèce d’hommes alors célèbre pour sa cruauté t et plusieurs fois excommuniée par des arrêts des conciles et des papes* La grande puissance de l'abbé , depuis qu’elle était soutenue par de semblables auxiliaires, ne permettait plus aucun recours contre lui , si cc n’est dans une nouvelle intervention de l'autorité royale en faveur de la clémence et de la paix* Le comte résolut d’aller lui-même à Taris pour la solliciter ; mais comme il craignait que son voyage ne devintmutile si le but en était divulgué , U feignit d’avoir un vœu à acquitter au tombeau de saint Denis; et partit en habit de pèlerin avec le bourdon et T escarcelle (S). Arrivé à Taris , il quitta ce vêtement , reprit scs babils de cour , et fut admis à l’hiMel du roi , auquel il représenta la misérable situation des exilés de Vëzelay , le suppliant d'avoir merci d'eux, et promettant d'amener sans retard , en sa présence , les principaux bourgeois . pour leur faire conclure , avec l’abbé de Sainte* Marie , un traité de paix perpétuelle. Le roi , déterminé par ces discours et peut-être par les oüt es d'argent que le comte avait faites en son nom et du nom des émigrés , dît qu’il sc transporterait à Auxerre , et donna rendez-vous dans cette ville au comte > à l'abbé et à ceux îles bourgeois qui seraient chargés de traiter comme représentants de toute la ville* Quand vint le jour indiqué, et que les parties eurent pris place, l’abbé et le comte sur des sièges, les bourgeois debout et la tète nue , le roi, de sa propre bouche , demanda à ees derniers ce qull leur convenait de proposer et ce qu’ils avaient résolu de faire. Fatigués de tant de traverses , n’ espérant plus rien du comte de Nevers et désirant une paix quelconque, a lin de retourner dans leurs foyers , les bourgeois répondirent humblement qu'ils se remettaient de leur personne et de leurs biens en la merci du rui leur sire , et feraient toutes choses selon son bon plaisir. Après avoir délibéré avec sou conseil , le roi prononça la sentence suivante %
ie Premièrement, les habitants du bourg et de la « banlieue de Vézelay abjureront solennellement
(1) Mêm. relatif*; a THiat. de France, L VU, p. 103,
(â) ÂsBumplo ImcuLo et péri quasi beati Ùlonysii o racola pûliUims , profectus est ail regein* (Script, rerum franclc., t. XII, p. 327. )
t* la conjuration et la confédération formées entre « eux el avec le comte de Nevers- Ils livreront , selon « leur pouvoir , tous les coupables de meurtres sur ii la personne des frères ou des serviteurs de Tab- « baye.
« Secondement , ils jureront sur Fautel et les rew Jiques des saints de demeurer à tout jamais fidèles « n l’abbé Pons et à ses successeurs; ils payeront h loyalement à l'église de Sai n te-M aric-Madelain e , n à titre d'indemnité, une somme de 40,000 sous, n et détruiront , dans tin délai fixé à la fête de saint « André ( 40 novembre ) , le&lours, murailles et « enceintes dont ils ont fortifié leurs maisons.
ii Troisièmement, ils s'engageront , par le même « serment, à exécuter les présentes conditions, en- « fièrement et de bonne foi, sans aucune fraude ni E( réserve (3). »
Cet arrêt fut rendu en l'année 1 luo, la dix-huitième du règne de Louis le Jeune, Tous les fondés de pouvoir des émigrés de Vëzelay, au nombre de plus de quarante, prêtèrent le serinent exigé. Ils partirent d'Auxerre avec l'abbé Tons , leur ancien ennemi, dans une concorde apparente. Tout entiers au désir de revoir leur famille et de reprendre leurs occupations habituelles, oubliant cette liberté qu’ils n'avaient pu acquérir au prix de tant d’efforts et de souffrances, ils éprouvèrent , en rentrant dans le bourg, la même joie qu'a un retour d 'exil. Ils s'embrassaient les uns les autres, el plusieurs d'entre eux, dansune sorte d'ivresse, chantaient et dansaient comme des fous (4), Ce jour-là et les jours suivants, on vit arriver par toutes les routes de nombreuses bandes d'émigrés qui venaient jouir de la pacification, et prêter entre les mains de l'abbé le serment de fidélité perpétuelle. La ville do Yézelay présentait ce spectacle de gaieté qui accompagne toujours les premiers moments d'une restauration , lorsque les esprits s'abandonnent au besoin du repos après de longs troubles*
Le premier soin de l’abbé de Vézelay, rëtabWlans la plénitude de son pouvoir seigneurial. Fut de s'indemniser largement par des con tribu lions extraordinaires, de toutes les pertes qu'il avait ou croyait avoir éprouvées* Ne sc contentant pas de la somme de 40,000 sous, qui lui avait été allouée par jugement . il fit dresser un nouvel état de tous les dommages, et fit payer à chaque habitant le dixième de ses biens, d'après l’estimation qui en fut faite. ie Parmi tant d'hommes, dit le narrateur contempo- 1 1 rain , il n'y en eut pas un seul qui fit la moindre
(3) Muni Lianes et aniè muiMlia domormn date 1er mi no ad festiim usqtie S. André® di rueront j et Inec Omni a bouâ Ma t etc. (Script. rer. fraude., t- XII, p. 327.)
f4j Mém. relatifs à riliet» de France, t. VU, p. 107*
LETTRES SUR L'HISTOIRE DE FRANCE
** résistance ni en action , ni en parole (1), n Mais il y eut un point sur lequel les bourgeois de Yézelay se montrèrent moins dociles; et quand Tordre fut publié dans les rues que chacun eût à démolir Teuceinte fortifiée dû sa maison, nul ne se mit en devoir d'obéir* Ces signes de liberté leur étaàml plus ehers que leur argent ; et peut-être n 'avaient- ils pas entièrement abandonné l’espoir de rétablir fa commune (â).
L’abbé , qui avait déjà congédié scs soldats auxiliaires, se trouvait dépourvu de moyens efficaces pour contraindre les habitants à exécuter ses derniers ordres, îï convoqua plusieurs fois les principaux (Feutre eux, les somma à plusieurs reprises, leur assigna des termes de rigueur ; niais le temps venait, et personne n’obéissait, La destruction de quelques murs crénelés bâtis par des marchands et (les artisans, dans une ville de quelques milliers d’âmes , devint une affaire en quelque sorte européenne, Les légats du saint* siège s’en occupé rent avec autant d’activité qu’ils s’étaient occupés de la commune ; et le pape lui-même écrivit au roi de France , sur cet important objet, une lettre conçue en ces termes :
« Nous félicitons ta magnificence de son empres- «< sement à accomplir les œuvres saintes, et nous <i sommes pénétres de gratitude envers toi , de ce « que , selon le devoir imposé à ta dignité , par « amour du Seigneur, et par respect pour nos pré- « eédentes lettres, tu as prêté secours a noire Irèsa cher fils l’abbé Pons, et Tas soutenu de ion aide « et de les conseils, contre ses persécuteurs et ceux « de son monastère. Mais, attendu que la fréquence « des avertissements entretient d’une manière plus « efficace la disposition aux bonnes œuvres , nous « prenons l’occasion de prier la grandeur et de u t’enjoindre, pour la rémission de les péchés, de « chérir et dTionorer le susdit abbé, de défendre « son monastère contre les lenlaLives soit de notre «s cl* fils le comte de N «vers , soit de tous autres, <r afin que les frères qui Th a bile ni puissent intercéder >s auprès du Seigneur pour ton salut et celui de h ton royaume; et que nous aussi, nous ayons à « rendre grâces à la royale noblesse. Attendu aussi « que les bourgeois de Yézelay, se confia ut dans * les fortifications de pierre qu’ils ont élevées au- '■ devant de leurs maisons, sont devenus tellement “ insolents envers le susdit abbé et l’église de Vcze« 11 Jay , qu’il est désormais impossible à ce même u abbé de rester dans son monastère , à cause de 11 leurs persécutions , nous prions la magnificence
fl) MCm. relatifs à ITlisL de France, c. 'Vit. n. 1&8.
(3) Ibid.
{*) Script. rcr. franc.. L XV, p. 071.
« de Faire détruire ces maisons fortifiées, de rabaisif ser ainsi l'orgueil de Cé$ bourgeois, el de délivrer u Téglisc de Yézelay des souffrances qu’elle eniï dure (5). n
Lorsque cette lettre apostolique arriva en France, Tablé Pons en était venu aux menaces avec les habitants de Yézelay ; il parlait de leur faîrescntir à tous le poids de sa colère. Mais ce langage n’avait encore produit aucun effet* Loin de démanteler leurs maisons fortes, quelques bourgcoîe s’occupaient même a en con tin uer les travaux , Simon, déjà nommé plus haut * faisait achever la grosse tour dont il avait jeté les fondements , le jour de l'établissement de la corn* mu ne. 11 entretenait des liaisons d’amitié avec plusieurs barons de la province , dont le crédit le rendait plus fier devant le pouvoir abbatial , et qui avertissaient T abbé , par fe lires et par messages, de ménager un homme si digue de considération. La perspective d’une nouvelle intervention du roi de F rance , qui ue pouvait manquer d’être tout à fait défavorable aux bourgeois de Yézelay , les découragea en même temps qu’elle enhardit I abbé â tenter un coup décisif, 11 fit venir, des domaines de son église , une troupe nombreuse de jeunes paysans serfs , qu’il arma aussi bien qu’il put, et auxquels il donna pour commandants les plus déterminés de ses moines* Cette troupe marcha droit à la mai son de Simon, et ne trouvant aucune résistance, se mit â démolir la tour et les murailles crénelées , tandis que le maître de la maison , calme et fier comme un Romain du temps de la république , était assis au coin du feu avec sa femme et ses enfants f4). Ce succès , obtenu sans combat , décida la vicloire eu faveur de la puissance seigneuriale, et ceux d’entre les bourgeois qui avaient des maisons fortifiées donnèrent a Fabbé des otages, pour garantie de la destruction de tous leurs ouvrages de défense. « Alors , u dit le narrateur ecclésiastique , Loule querelle fut « terminée , et l’abbaye de Yézelay recouvra le libre « exercice de sou droit de juridiction sur ses vasil saux rebelles (a). »
Il est douteux que ce droit seigneurial ait pu s’exercer , dans la suite , avec la même plénitude qu’avant l'insurrection des bourgeois et rétablissement de la commune* Un désir de liberté , assez énergique pour soulever deux ou trois milliers d’hommes contre ce qu’il y avait, dans leur temps, de plus fort et de plus redouté, ne pouvait passer dans le cœur de ees hommes sans y laisser au moins quelque trace. Les habitants de Yézelay redevinrent serfs de Téglisc de Sainte-Marie, mais uon pas,
f f) Mémoires relatif à THfeloji'a de France* tome VU *
(5) Ibid.
LETTRE XXV
sans doute, avec la même rigueur qu’aupar avant ; car, alors connue toujours, la servitude avait ses limites dans la volonté et le courage de ceux qui devaient la subir. Si leurs jours d’in dépendance pleine et entière furcnL de courte durée, ne nous hâtons pas de les accuser de peu de constance, et ne portons pas sur eux l’arrêt prononcé contre de grandes nations qui n?ont su vouloir qu'un moment. Qu’ëtait-cc qu’une poignée de marchands, en présence de lfau tonte royale et papale au douzième siècle? Qu’était* ce que ces petites sociétés bourgeoises jetées ça et ià, comme les oasis du désert, au milieu d'une population de paysans, trop ignorai] le encore pour sympathiser avec ceux qui reuiaieut l’esclavage? Plutôt que deblâiuer légèrement ceux qui nous ont devancés dans le grand travail que nous poursuivons avec plus de fruit que nos ancêtres, et que cependant nous n’achèverons point, regardons avec admiration à travers quels obstacles la pensée de la liberté s’est fait jour pour arriver jusqu’à nous; reconnaissons qu’elle tfa jamais cessé de faire naître , comme de nos jours, de grandes joies eL de profonds regrets; et que cette conviction nous aide à supporter en hommes de cœur les épreuves qui nous sont réservées.
LETTRE XXV
Sur rhisloire des assemblées uaLiouaks*
L’on s’est trop exagéré le tort qu’a fait à rhistoirc de France la réserve politique des écrivains. Ce qui, dans tous les temps et dans tous les pays , nuit le plus à la vérité historique, c’est l’influence exercée par le spectacle des choses présentes et par les opinions contemporaines sur l'imagination de celui qui veut décrire les scènes du passé. Que ces opinions soient vraies ou fausses, serviles ou généreuses, l'altération qu’elles font subir aux faits a toujours le même résultat , celui de transformer rhistoirc en lin véritable roman, roman monarchique dans un siècle, philosophique ou républicain dans fautre; Les erreurs el Les inconséquences reprochées à nos historiens du dix-septième et du dix-huitième siècles dérivent, pour la plupart , de l’empire qu’avaient sur eux les habitudes sociales et la politique de leur temps. Prémunis par nos mœurs modernes contre les prestiges de ta royauté absolue, il en est d’autres dont nous devons nous garder, ceux de l’ordre
(I) Voyez VJSsprit de j lois, Bv. XI. chap* VI.
légal et du régime constitutionnel. Il est impossible que le plaisir de voir nos idées libérales consacrées, en quelque sorte, par la prescription de l'ancienneté, n’égare pas des esprits, justes d’ailleurs, hors des véritables voies de l’hisloire. Ces erreurs seront d’autant plus difficiles à relever que la source en sera plus pure, et qu’en blâmant Récrit, au nom de la science, il faudra rendre hommage au patriotisme de Fauteur.
Un point de noire histoire vers lequel l’attention publique se porte aujourd’hui avec préférence, c’est la question de Foriginc et de la succession des assemblées nationales. Cette prédilection dont nous devons nous applaudir, parce qu'elle est un signe de faveur pour les principes constitutionnels, a peu servi jusqu’à présent le progrès des études hîstori q ues ; elle ira guère enfanté que des rêves honnêtes. des rêves qui montrent réalisées au temps de Charlemagne et même sous Clovis toutes les espérances de la génération actuelle. Malgré l’atiloxité de Montesquieu et le célèbre passage de Tacite (i), l'histoire de France ne commence pas pins par la monarchie représentative de nos jours que parla monarchie absolue du temps deLouîsXV, La première de ces hypothèses , plus libérale que l’autre, si l’on veut, est aussi dénuée de fondement. Des deux côtés, même absence de véritable critique, même confusion entre des races d’hommes profondément distinctes, même défaut d’intelligence du véritable état de la Gaule après ta conquête* S’il est absurde de transformer en cour galante et chevaleresque les leudes et les gftesels (2) des rois frauks, il ne l’est pas moins de reporter au temps de l'invasion germanique les besoins et les passions qui ont soulevé le tiers état sur la fln du dix-huitième siècle. l)e ce que cette nombreuse partie de la population, désignée aujourd’hui par le nom de classe moyenne, attache un très-haut prix au droit d'intervenir dans le gouvernement de F État par la représentation nationale, il ne faut pas conclure qu’elle a toujours pensé, voulu et senti de même. U pouvait y avoir, et il y a eu réellement pour elle, dans les siècles passés, une tout autre manière d’exercer des droits et d’obtenir des garanties politiques. Il a fallu que toutes les constitutions particulières des villes dé France eussent été successivement détruites ou énervées par l’invasion de l’autorité centrale, pour que le besoin d'une constitution générale, d une constitution du pays, se fit sentir el ralliât tous les esprits vers un objet commun.
Si l’on voit, dès le quatorzième siècle, des députés des principales villes convoqués aux états géné-
Ce mot s te ni lî u compagnon ; c'esï piobableineut de Jà L|ue .dérive celui de vassai*
&34 LETTRES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE
raux, il faut sc garder de croire, sur tes seules apparences. que la bourgeoisie d'alors eût le même goût que ses descendants actuels pour les chambres législatives. En Angleterre même* dans ce pays qui passe pour la terre classique du gouvernement représentatif, ce ne fut pas toujours une joyeuse nouvelle que t’annonce des élections pour le parlement dans les villes et dans les bourgs. Un y était même si peu jaloux, au quatorzième et au quinzième siècles, d'exercer le droit électoral, que, si par hasard Je shérif s'avisait de conférer ce droit à quelque ville qui n’en jouissait pas anciennement, les habitants s’en plaignaient comme d’une vexation. Ns demandaient au roi justice conLre le magistrat qui malicieusement, c’est l’expression île ces sortes de requêtes, prétendait les contraindre à envoyer des hommes au parlement (I). A la meme époque, plusieurs villes du Midi de la France, invitées à nommer des députés aux états généraux , sollicitaient le roi d'Angleterre, maître de la Guyenne, de leur prêter un secours suffisant pour résister à cette sommation que le roi de France, disaient-elles, leur avait faîte a mauvais dessein (2). À la vérité, toutes les villes de France, et surtout celles qui aneiennenient avaient fait partie du royaume, ne montraient pas une répugnance aussi prononcée lorsqu'il s’agissait d’envoyer des députés aux états généraux 5 mais rien ne prouve que, de leur part, cet envoi ait été autre chose qu’un acte de pure obéissance. Elles nommaient des députés . quand , selon le langage deTépoque, elles y étaient sëmoftG&ij puis, quand on ne leur en demandait plus, elles ne se plaignaient point de celte interru piton comme de la violât tou d'un droit ; au contraire, les bourgeois se félicitaient de ne point voir revenir le temps de rassemblée des trois états, qui était celui des grandes tailles et des maltotes.
Deux opinions également fausses servent de hase à la théorie la plus accréditée touchant l’ histoire des assemblées qu’on appelle nationales. D’abord ou suppose qu’avant l'invasion des peuples germaniques, personne, dans les provinces romaines, ne pouvait avoir l’idée de ces sortes d’institutions, ou qu’une pareille idée devait être odieuse au pouvoir impérial. En second lieu, un s’imagine que , du moment où les Barbares, soit Colhs, soit Franks, eurent établi en Gaule, suivant leurs coutumes nationales, tics md/s et des champs de mars ou de mai, les habitants indigènes prirent part à ces réunions et s’eu applaudirent. La première hypothèse
(3) Mnlitioeù coustHclos ad miUcnrfuui hommes ad Par* Lamenta. (Hyrner, CUaria Edward! 11 J .y
(2. Collection des actes publics <T Angleterre, par ttymer, La Vienîioîee, la première Aquitaine, la seconde Aquitaine, la Ko vem pojru tonie , la pre m iè 1 e K ar Imî nu a Use , I a
est formellement démentie parmi rescrit des empereurs Honorîtis et Théodose le Jeune, adressé, en l’année 41S, au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d'Arles. Eu voici la traduction..*
« Honoriuset Théodose, Augustes, à Agrieola, tt préfet des Gaules.
« Sur le très-salutaire exposé que notrs a fait ta Magnificence, entre autres informations évïdem» K ment avantageuses à la république^ nous dëcré- « tons, pour qu elles aient force de loi à perpétuité 1£ les dispositions suivantes , auxquelles devront « obéir les habitants de nos sept provinces (3) , et ** <]id sont telles qu’eux -mêmes auraient pu les souhaiter c£ les demander. Attendu que , pour des « motifs d’utilité publique ou privée, non- seulelf ment de chacune des provinces , mais encore de 4i chaque ville , se rendent fréquemment auprès de u ta Magnificence les personnes en charge , ou des h députés spéciaux , soit pour rendre des comptes, « soit pour traiter de choses relatives à ïiniérèt des y propriétaires, nous avons jugé que ce serait chose « opportune et grandement profitable , qu’à dater » de la présente année iî y eût, tous les ans, à une ?u époque fixe , pour les habitants des sept provin- « ces, une assemblée tenue dans fa métropole , « c’est-à-dire dans la ville d’Arles. Par cette insti- *1[ lu lion, nous avons en vue de pourvoir également « aux intérêts généraux et particuliers. D’abord , « par In réunion des habitants les plus notables eu « la présence illustre du préfet, si toutefois des motifs d'ordre publie ne l’ont pas appelé ailleurs,
« orî pourra obtenir sur chaque sujet en délibéra» u lion les meilleurs avis possibles. Rien de ce qui i! aura été traité et arrêté après une mûre diacus- “ sïon ne* pourra échapper à la connaissance d’au- ■< eu ne des provinces ; et ceux qui n 'auront point n assisté a rassemblée seront tenus de suivre les mêmes règles de justice et d'équité. De plus , en u ordonnant qu’il sc tienne tous les ans une asti semblée dans la cité Cons tan Line (î), nous croyons " faire une chose non -seulement avantageuse au «( bien public , mais encore propre à multiplier les « relations sociales. En effet , ht ville est si avau la* geusement située , les étrangers y viennent en si « grand nombre, elle jouit d un commerce si étendu,
« qu’on y voiL arriver tout ce qui naît ou se fabriiî que ailleurs. Tout ce que le riche Orient, l'Arabie « parfumée , la délicate Assyrie, la fertile Afrique, w la belle Espagne et la Gaule courageuse, produit « sent de renommé, abonde en ces lieux avec une
seconde ftarbonnaise, et la province des Alpes-Mari limes.
(4) Constantin le Grand aimait singulièrement I J ville 'l’Arles ; ce f 11 L lui qui y établit le siège de la préfet turc des Gaules, ff voulut aussi ipj’eîîe portât sou nom ] maU l’u&Hje prévalut conire sa voluuté.