‹ ŒuvresChapitre 6 sur 94 · DE LT A.KC LETEURE · texte numérisé non relu

DE LT A.KC LETEURE

Gng était fila d’un laboureur tics environs deTroyes.

Près d’un siècle s’écoula entre In première et la dernière descente des Normands en Gaule, et dans cet i n ter v al le s’ ace om pî i l * a u m i I ieu de m a l b eues de tout genre* le démembrement de Rem pire fondé par Karte te Grand* Non -seulement on vit se détacher du territoire gaulois les pays que des limites naturelles eu séparaient anciennement; mais, au sein même de ce territoire* il se fiL une division partielle, d’après les convenances géographiques, les traditions locales, les différences de langage ou de dialectes* La Bretagne, restée indépendante sous la première dynastie frahke , et assujettie sous la seconde, commença ce mouvement, et redevint un État séparé dès la première moitié du neuvième siècle, Elle eut des princes nationaux , affranchis de toute suzeraineté étrangère, et même des princes conquérants, qui enlevèrent au petit fils de Charlemagne les villes de Rennes, de Vannes et de Nantes, Cinquante ans plus tard, l’ancien royaume des Visigoths, le pays compris entre la Loire, îe Rhône et les Pyrénées, après s’ètre longtemps, et avec des chances diverses, débattu contre la domination franke, devint, sous lé nom d’ Aquitaine ou de Guieune, une souveraineté distincte; tandis que, de l’autre côté du Rhône, une nouvelle; souveraineté se formait de la Provence unie à ïa partie méridionale de l’ancien royaume des Rurgondes. En même temps, les provinces voisines du Rhin* ou le ilôt des invasions germaniques avait apporté l’idiome tiidcsque, élevaient une barrière politique entre elles e! le pays de langue romane. Dans l’espace intermédiaire laissé par ces nouveaux États, c’està-dire, entre la Loire, la Meuse, l’Escaut, et la frontière bretonne, se trouvait resserré le royaume des GaNo-Fnmks, ou la France* Son étendue était exactement la même que celle du Ncostcr-rikc , ou de la Ncustrie des anciens Franks; mais le nom de Neusîrïe ne se donnaiL plus alors qu’à fa côte maritime la plus occidentale , de même que son correlatif Osler-rike, ou Auslraste, qui autrefois s’appliquait à la Germanie entière, fut insensiblement relégué Vers les rives du Danube*

Ce nouveau royaume de France , véritable berceau de la France moderne, contenait une population mélangée , germaine sous un aspect, et sous Fautre gauloise ou romane : aussi les peuples étrangers lui donnaient-ils des noms différents , selon le point de vue d’où ils la considéraient. Les Italiens,

(1) Alamaui et cætcri Iransrhenam populi magls prûpriè se Franco» appel! art j u ben t , et eo» quos nos ptilamus Franco» , Gai w a la s , a o tique Yocabulo , quasi Gai loi romauos appelant, (Wtttetni. Malmesb. HiiL.p* 25*)

(2) Vivere , hahiiare, succcdrre more Francorum. * * Francs» homo (Glossaire de Duca tige.) — Bar, Boa ru , liaini,

- LIVBE DEUXIÈME. 81

les Espagnols , les Anglaisât les nations Scandinaves ne voyaient que des Franks dans la Gaule ; mais les Allemand s , revendiquant pour eux-mêmes ce noble nom, le refusaient à leurs voisins occidentaux, qu'ils appelaient Huilons ou Heltc/ws (!)* Dans riuLérienr.dti pays , on faisait à cet égard une autre distinction : le possesseur de terres qui habitait au milieu de ses vassaux et de ses colons, uniquement occupé d’armes ou de chasse , et qui menait ainsi un genre de vie conforme aux habitudes des anciens Franks, prenait le titre de franc-homme r ou celui de ùaron7 empruntés tous deux à la langue de la conquête (2), Quant à ceux qui, n’ayant pas de manoir seigneurial , habitaient en masse, à la manière romaine, les villes, les bourgs ou les hameaux, ils liraient de celle circonstance une qualification particulière; on les a. pelait mSams ou manans (5), Il y avait des vil tains réputés libres, et des vülains serfs de la glèbe; mais la liberté des premiers, toujours menacée ou envahie par les seigneurs, était faible et précaire* Tel était le royaume de France, relativement à son étendue et aux différentes classés d’hommes qui l'habitaient, lorsqu'il subit une grande Invasion de jurâtes septentrionaux , qui devait être la dernière de toutes , et en dore la longue série par un démembrement territorial. Pour remonter jusqu'à la cause de cet événement célèbre, il Faut entrer dans Fiiistciire du Nord,

Vers la fi n du neuvième siècle , Harald Harfagher, c’est-à-dire , aux beaux cheveux , rot d’une partie de la Norwége, étendit par la force des armes sou pouvoir sur tout le pays , dont il fit un seul royaume. Cette destruction de plusieurs petits Etals anciennement libres n’eut point lieu sans résistance: nonseulement le terrain fut vivement disputé; mais, après la conquête , beaucoup d’hommes préférèrent s'expatrier, et mener sur mer une vie errante, plutôt que d'obéir à un roi étranger. La plupart de ces déshérités infestaient les mers du nord , ravageaient les côles et les îles . et travaillaient à exciter des soulèvements parmi leurs compatriotes. Ainsi l’intérêL politique fit bientôt du conquérant de la Norvvége l’ennemi le plus acharné des pirates. Avec une flotte nombreuse, il les poursuivit le long de toutes les côtes de son royaume, et jusque dans les parages des Orcades et des Hébrides , coulant bas leurs vaisseaux, et ruinant les postes qu’ils avaient établis dans plusieurs îles de Fûeëan. En outre, il interdit par les lois sévères dans ses Etats la pira-

heem , un homme , ud enfant mite, ( dois, de Wachter. ) De là viennent les mois romans , ben, bernez, bernée.

(3) y\Uaniy ma ne nies } colon L Le mot villa, que les humains nVuqiloy aient que pour désignur une maison de campagne , signifia de lionne bern e dans les Langues néoïaünefi, ion le espèce de lieux habités.

S7ü terie, et toute espèce d'exaction à main armée (1).

C'ëtaît un usage immémorial parmi les Ytkings d'exercer sur toutes les côtes , sans distinction de pays j un droit qu’ils nommaient ütrandhng y ou presse des vivres* Lorsqu'un équipage, dont les provisions de bouche liraient à leur fin , apercevait sur le rivage quelques troupeaux gardés par peu de monde , les pirates débarquaient en force , s'emparaient des animaux , les tuaient , les dépeçaient , e tse ravitaillaient ainsi sans payer, ou en donnant le moins possible. Le strandhug était le fléau des campagnes, et la terreur des paysans 5 souvent on l’avait vu exercer par des gens qui ne faisaient point métier de la piraterie, mais auxquels leur puissance et leur richesse assuraient l'impunité (S).

II y avait à la cour du roi Haraïd * parmi Tes larles , ou chefs du premier rang , un certain llognvald5 que le roi aimait beaucoup * et qui l’avait servi avec zèle dans toutes ses expéditions* llognvald avait- plusieurs bis , tous connus pour leur bravoure* et dont le plus renommé s'appelait Rolf ou Roll, par une sorte d'euphonie commune à beaucoup de noms teutoüîqnes» H était d'une taille si haute , que , ne trouvant dans la petite race du pays aucun cheval à son usage, il Cheminait toujours à pied * ce qui lé faisait surnommer Gang- Roll , c'est-à-dire , Roll le Marcheur* Un jour que le fils de Ruguvald , avec de nombreux compagnons, revenait d'une croisière dans la Baltique , avant d’aborder en Sôrwége iï rel défia dans la province de Yighen ; et là , soit par besoin de vivres , soit pour profiter de l'occasion, il exerça 1 éstmndhng. s$5 Le hasard voulut que le roi Harald se trouvât dans les environs , et reçut les plaintes des paysans; sans considérer quel était Fauteur du délit , il fit assembler aussitôt un tfiing , ou grand conseil de justice pour juger Roll d’après la loi* Avant que l’accusé parût devant rassemblée , qui devait lui appliquer la peine du bannissement , sa mère courut auprès du roi et lui demanda grâce; mais Harald fut inexorable* Alors cette femme, inspirée par la colère et parle sentiment maternel , se mit à improviser, comme il arrivait souvent aux Scandinaves quand fis étaient vivement émus. S’adressant au roi, elle lui dit en vers: ^ Tu chasses du pays , cl lu traites « en ennemi un homme de noble race; écoute donc « ce que je t’annonce: ïl est dangereux d’attaquer it Je loup, et quand on Fa mis une fois en colère,

« gare aux troupeaux qui vont dans la forêt (5). n

(1) Histoire du Danemarck , par Mallet, t. ï* p. 222.

(5) Histoire des expéd ïlio m maritimes des Normands et de îtn r établisse ruent en France , par IM. Dépping , lom. Il, chap. 8*

(6) U ut Dire ries expéditions des Normands , pièces ju&Üfi-

LA CONQUÊTE

Malgré ces menaces un peu énigmatiques , la sen- aas tence fut prononcée , et Roll, se voyant banni à perpétuité , assembla quelques vaisseaux , et cingla vers les Hébrides* Ces îles avaient servi de refuge à une partie des Norvégiens , émigrés par suite des conquêtes du roi Harald. Fresque tous étaient des gens de haute naissance, et d’une grande réputation militaire* Le nouvel exilé s’associa avec eux pour des entreprises de piraterie ; ils réunirent tout ce qu'ils avaient de vaisseaux , et en formèrent une fioLle assez nombreuse, qui n’obéissait pointa un seul chef , mais à tous les confédérés, et où Roll u’avail d’autre prééminence que celle de son mérite et de son nom (4).

Partie des Hébrides , la flotte doubla la pointe de l’Ecosse , et , se dirigeant vers le sud-est. entra en Caule par Pembotichure de FEscauL, mais comme la contrée, naturellement pauvre , et déjà dévastée à différentes reprises , offrait peu de choses à prendre, les pirates se remirent bientôt en mer* Ayant marché au sud , ils entrèrent dans la Seine , et la remontèrent jusqu’à Juniiëges , à cinq lieues de Rouen: ^ c'était le temps où les limites du royaume de France venaient d’élre définitivement fixées , et resserrées entre la Loire et la Meuse. Aux longues révolutions territoriales qui avaient déchiré ce royaume succédait une révolution politique dont le but , réalisé un siècle plus tard, était l'expulsion de la seconde dynastie des rois frattks (JS). Le roi des Français, descendant de Karfë le Grand, et nommé Karle comme son aïeul , seule ressemblance qu’il eût avec lui , disputait alors la couronne à un compétiteur dont les ancêtres ne l’avaient jamais portée. Tour à tour vainqueurs ou vaincus, le roi d'ancienne race et le roi par élection étaient m a itresja lier nativement'; mais ni l'un ni l'autre n'avaient assez de pouvoir pour protéger le pays contre une invasion étrangère: toutes les forces du royaume étalent employées, de part et d'autre , à soutenir la guerre civile ; aussi, aucune armée ne se présenta pour arrêter les nouveaux pirates , et les empêcher de piller et d’incendier les deux rives de la Seine.

Le bruit de leurs dévastations parvint bïenlôt à Rouen, cl y jeta la terreur. Les habitants n’att codaient aucun secours, et désespéraient de pouvoir défendre seuls leurs murailles, ruinées dans tes invasions précédentes. An milieu de ce découragement général , l'archevêque de Rouen , nommé Franke ou Francon, homme prudent et ferme, prit Sur lui de sauver la ville, en capitulant avec l’en-

catives, lom. \l , p. 51B. — Mallet, Histoire dit Uanemarck, lom. lt p. 222.

(4} Histoire des expéditions des Normands, 1. 11, p. 08,

(oj Voyez les Lettres sur t’Eh toire de France, Le tire XII , seconde édition.

nemi avant kt première attaque (1)* Sans s’inquiéter de la haine souvent cruelle que les païens du nord témoignaient pour le cierge chrétien, l’archevêque se rendit au camp près de Jumïéges, et parla au chef normand avec le secours don interprète. 11 dit et fit si bien j tant promît, tant donna, il il un vieux chroniqueur, qu’il conclut une trêve avec Roll et ses compagnons , leur garantissant rentrée dans la ville, et recevant d’eux, en retour, l'assurance de ny faire aucun mal (&)* Ce fut près de rëglisc Saint-Morin, à Pun des ports de ta Seine, que les Norwégiens abordèrent d'une façon tonie pacifique* Après qu'ils curent amarré leurs vaisseaux, tous les chefs parcoururent la ville en différents sens; ils en examinèrent avec attention tes remparts, les quais, les fontaines, et, la trouvant a leur gré, ils résolurent d’en faire leur place d armes et le chef-lieu de leur nouvel établissement (3).

Après cette prise de possession , les chefs normands, avec leur principal corps de troupes, continuèrent de remonter la Seine. A Pendroil où ce fleuve reçoit la rivière d’Eure, ils établirent un camp fortifié, pour attendre l'arrivée d’une armée française qui se dirigeait alors contre eux. Le roi Karle, ou Charles * comme on disait en langue romane, se voyant un moment seul maître du royaume , voulait tenter un grand effort, et repousser la nouvelle invasion ; les troupes conduites par un certain ïlaghenold, ou llégnauld, qui avait le titre de duc de France, prirent position sur la rive droite de l’Eure, à quelque distance du camp des Normands. Parmi les comtes qui avaient levé bannière pour obéir aux ordres du roi et combattre les païens, se trouvait un païen converti, le fameux roi de mer Ilasling. Tingt ans auparavant, las de courir les aventures, il avait fait sa paix arec le royaume de France, en acceptant te comté de Chartres, Dans le conseil que tinrent les Français pour savoir ce que Ton devait faire, Ilasling, consulté à son tour, fut d’avis de parlementer avec l’ennemi, avant de risquer une bataille ; quoique cet avis fût suspect à plusieurs seigneurs de l’armée, il prévalut; et Hasting partit avec deux personnes qui savaient la langue danoise, pour aller parler aux Normands.

Les trois envoyés suivirent le cours de l’Eure, jusqu’en face de l’endroit où les confédérés avaient élevé leurs retranchements ; la, s’arrêtant et élevant la voix de manière à être entendu sur l’autre bord : Holà, cria le comte de Chartres, braves « guerriers, quel est le nom de votre seigneur?—

(1) Frank es un arclievcsque, ki à RoeiaeateU, etc. (FraemoiHs du roman de Rou par Robert XV a ce, publiés par M, PJuquot , p, 34,)

(3) Ibid.

£3) Uéd.paff. 35.

« Nous n’avons point de seigneur, répondirent t h les Normands ; nous sommes Ions égaux (4)* — ç h Mois pourquoi êtes-vous venus dans ce pays, et u qu’y voulez-vous faire ? — En chasser les habi- » tant s ou les soumettre à notre puissance, et nous « faire une patrie. Mais qui es-tu, toi qui parles « sî bien notre langue? “ — Le comte reprit :

« N’avez- vous pas entendu parler de Hasling, le « fameux piraté, qui courut les iners avec tant de u vaisseaux, et fit tant de mal à ce royaume? — u Hans doute, répliquèrent les Normands. Ilasling « a bien commencé, mais il a fait une mauvaise u fin. — N’avez-vous donc pas envie de vous soumettre au roi Charles, qui vous offre des fiefs et u des honneurs, sous condition de foi et de service?

« Nullement, nullement; nous ne nous soumettr irons à personne, et tout ce que nous pourrons u conquérir nous appartiendra sans réserve : vas « le dire au roi, si tu veux (5), «

De retour au camp, Ilasling apporta cette réponse, et dans la délibération qui suivit, il conseilla de ne point s’aventurer à forcer les retranchements des païens : « Voila un conseil de traître, « s’écria un seigneur nommé Rolland; et plusieurs autres répétèrent le même eri . Le vieux rot de mer, soit par indignation , soit qu’il ne fût pas tout à fait sans reproches , quitta aussitôt l’armée, el abandonna même son comté de Chartres, sans qu’on sût où il était allé. Mais ses prédictions se vérifièrent : a l'attaque du camp retranché , les troupes furent entièrement défaites, et le due de France périt de la main d’un pécheur de Rouen , qui servait dans l’année norwégieune.

Libres de naviguer sur la Seine, Roll et ses compagnons la remontèrent jusqu’à Paris, et firent le siège de cette ville sans pouvoir s’en emparer. Un des principaux chefs ayant été pris par les assiégés, pour le racheter ils conclurent avec le roi Charles une trêve d’un an , durant laquelle ils allèrent ravager les provinces du nord, qui avaient cessé d’être françaises. A l’expiration de la trêve, ils retournèrent eu hâte vers Rouen, el, parlant de cette ville, allèrent surprendre Bayeux qu’ils enlevèrent d’assaut, el dont ils tuèrent le comte , avec une partie des habitants. Ce comte, nommé Réranger, avait une h lie d’une grande beauté, qui, dans le partage du butin, éebul à Roll. et que le Scandinave prit liour femme , sans mariage, à la manière de son pays (G).

Evreux et plusieurs autres villes voisines tombè-

(4) Quo nomme vaste r senior fiiagiUit? [tespomlormU : mille. £ Dudo; de SàacCtà-Quinüiio, pae- 7<L)

(5) Willelmi UEmeüccïisis, üb. U , cap, 10.

(Ci Histoire des expédi tient des Normands, ton». U, p. SL

vent ensuite au pouvoir des Normands , 4jui éten-

uu dirent ainsi leur domination sur la plus grande partie du territoire auquel on donnait le vieux nom de Nenstriç. Guidés par un certain bon sens politique, ils cessaient de se montrer cruels lorsqu'ils ne trouvaient plus de résistance, et se contentaient d'im tribut, levé régulièrement sur les villes et sur les campagnes. Le même bon sens les détermina à créer un chef suprême, investi d'une autorité permanente; le choix des confédérés tomba sur Roll, iE dont ils firent leur roi , u dît un ancien chroniqueur; mais ce titre qu'on lui donnait peut-être dans la langue du nord, ne tarda pas a être remplacé par les titres français de dite ou de comte, tout païen qu'il était, le nouveau duc se rendit populaire auprès des habitants indigènes. Après l'avoir maudit comme un pirate, ils l'aimèrent comme un protecteur, dont le pouvoir les garantissait à la fois de nouvelles attaques par nier, et des maux que la guerre civile causait dans le reste de la France (î).

m Devenus puissance territoriale, les Normands iirenl aux Français une guerre mieux soutenue, et, pour ainsi dire, plus méthodique. lis se liguèrent avec d'au 1res Scandinaves, probablement Danois doiigine, qui occupaient l'embouchure de la Loire, et convinrent de piller simultanément tout le territoire compris entre ce dernier fleuve et la Seine. La dévastation s'étendit jusqu'en Bourgogne et en Auvergue, Paris, attaqué pour la seconde fois, résista ainsi que Chartres, Dijon etiPautres lieux forts; mais une foule de villes ouvertes furent détruites ou saccagées* Enfin, en l'aimée 912, seize ans après J occupation de Rouen, les Français de tout état, harassés de ces continuelles hostilités, commencèrent a se plaindre, et à demander que la guerre finit a quelque prix que ce fût; les évêques* les comtes et les barons faisaient au roi des remontrances; tes bourgeois et les paysans criaient merci sur son passage. Un vieil auteur nous a conservé l'expression des murmures populaires : « Que voit-on en tout M lieu? Des églises brûlées, des gens tués; par la faute du roï et sa faiblesse , les Normands font w ce qu'ils veulent dans le royaume; de Blois à « Seuils, pas un arpent de blé, et nul n'ose labouie rcr ni en prés ni en vignes. Y moins que « cette guerre ne finisse, nous aurons disette et it cherté (2). » Le roi Charles, qu'on surnommait le Simple ou le Sot (3), et a qui l'histoire a conservé le premier de ces noms, eut assez de bon sens dans cette occasion pour écouter la voix du peuple; peut-

(1) Histoire des expédition* maritimes rïea Normands,

loin. Il, [iag. 01.

(3) Roman de Rou , par Hubert Wace, — Histoire des e*pétillions des Normands, loin. II, pag. 103.

être aussi, en y cédant, crut-il faire un coup de politique, et s'assurer, par FaBiancedes Normands, un appui contre les intrigues puissantes qui tendaient a Je détrôner (IJ* 11 convoqua en grande assemblée ses barons et ses évêques, et leur demanda aide et conseil, suivant la formule du temps. Tous furent d'avis de conclure une trêve, cl de négocier pour la paix.

L’homme le plus capable de mener à bien cette négociation était l'arcbevèquc de Rouen, qui, maigre la différence de religion, exerçait sur Itoll le même genre d'influence que les évêques du cinquième siècle avaient obtenu sur les conquérants de l'empire romain. Ses relations avec les autres évêques et avec les seigneurs de France n'avaient point été interrompues ; peut-être mèmeassista-bil à leurs délibérations ; mais, présent ou absent, il se chargea volontiers de porter et de faire valoir leurs offres de paix. L'archevêque alla donc trouver le fils de Rognvakl, et lui dit : «Le roi Charles vous oifre sa « fille eu mariage, avec la seigneurie héréditaire de « tout le pays situé entre la rivière d'Eple et la « Bretagne, si vous consentez a devenir chrétien « et à vivre en paix avec le royaume fo). »

Le Normand ne répondit point, cette fois; « Nous u ne voulons obéir a personne ; » d'autres idées , une autre ambition que celle d'un coureur d'aventures, lui étaient venues, depuis qu'il gouvernait, non plus une bande de pirates, mars un vaste territoire. Le christianisme , sans lequel il ne pouvait marcher Légal des grands seigneurs de France, avait cessé de lui répugner , et L'habitude de vivre an milieu des chrétiens avait éteint le fanatisme du plus grand nombre île ses compagnons : « Les paît rôles du roi sont bonnes, dit-il a l'archevêque, k mais la ferre qu'il m’offre ne me suffit pas ; elle « est inculte et appauvrie; mes gens n'y auraient ie pas de quoi vivre en paix , n L'arcbevèquc retourna vers le roi, qui te chargea d'offrir en son nom la Flandre, quoiqu'il n'eût réellement sur ce pays d'autres droits qu'une prétention contestée; mais Roll n'accepta point cette nouvelle proposition , disant que la Flandre était un mauvais pays, boueux et plein de marécages. Alors, ne sachant plus que donner, Charles le Simple fit dire au chef normand que, s'il voulait, il aurait en fief la Bretagne* conjointement avec la Neustrie ; c'était une offre du même genre que la précédente; car la Bretagne était un Etat libre ; la suzeraineté des roisde France ne s'y étendait guère que sur le comté de Rames, enlevé aux Français par les princes bretons un

(3) caroîus simplex, al. stultus,al soiîus. (Script. rcrum Franc.)

{A ) V u y cz l e a Lettres sur l f ll i&toire de France, 1 oit rc XJ I , (5) Histoire dés expéditions dés Normands, MI, chap.U.

m L'ANGLETERRE.

$\2 demi- siècle auparavant. Mais Roll y fit peu d'attention ; il ne s'aperçut pas qu'on ne lui donnait encore autre chose qu’une vieille querelle à débattre, et l'arrangement fut accepté (1).

Afin de ratifier le traité tïe la manière la plus solennelle, le roi de France et le chef des Normands se rendirent, chacun de son côté, au village de S ai ut -Clair sur FEpte. Tous les deux étaient accompagnés d'une suite nombreuse; les Français plantèrent leurs leu Les sur l’uu des bords de la rivière, et les Normands sur l'autre. A l'heure fixée pour l'entrevue, Roll s'approcha du roi, et demeurant debout, mil scs deux mains entre les siennes, en prononçant la formule : « Dorénavant je suis votre « féal et votre homme, et jure de conserver Mêle- « ment votre vie, vos membres et votre honneur « royal.» Ensuite le roi et les barons, donnant au chef normand Le titre de comté, jurèrent de lui conserver sa vie, ses membres, son honneur, et tout le territoire désigné dans le traité de paix (2).

La cérémonie semblait terminée, et le nouveau comte allait se retirer , lorsque les Français lui dirent : «j 11 est convenable que celui qui reçoit un « pareil don s'agenouille devant le roi, et lui baise « le pied. » Mais le Normand répondit : « Jamais « je ne plierai le genou devant aucun homme, ni « ne baiserai le pied d’aucun homme. >■ Les seigneurs insistèrent sur cette formalite, qui était un dernier reste de l'étiquette observée jadis à la cour des empereurs franks; et Roll, avec une simplicité malicieuse, fit signe à Tun tic ses gens de venir et de baiser pour lui le pied du roi. Le soldat norvégien, se courbant sans plier le genou, prit le pied du roi , et le leva si haut pour le porter à sa bouche, que le roi tomba à la renverse. Peu habitués aux convenances du cérémonial , les pirates firent de grands éclats de rire, et rl y eut un moment de tumulte; mais ce bizarre incident ne produisit rien de fAcbcux (3).

Deux clauses du traité restaient à remplir, la conversion du nouveau comte ou duc de Normandie , et son mariage avec la fille du roi; il fut convenu que celte double cérémonie aurait lieu à Rouen , et plusieurs des haut barons de France s'y rendirent pour accompagner la fiancée. Après une courte instruction , le fils de Rognvald reçut le baptême des mains de l'archevêque , dont il écoula les conseils avec une extrême docilité. Au sortir des fonds baptismaux, le néophyte s'enquit du nom

fl) D'Areentré, Histoire cïe Ureiagne. — Histoire des espédilionsdes Normands, loin. H, pag. 120.

£2) WiHelmi GouicUeensis litsL !ib. IL , cap. 17,

(3} Ibid.

£4) Fleury, Histoire ecclésiastique , lom. Xï3 p. 505.

£5) Willcimi Gcineticen&is filïU, Ub. Il, cap. 18. — EU-

des églises les plus célèbres el des saints les plus »t2 révérés dans ce nouveau pays. L'archevêque lui nomma six églises et trois saints, La Vierge, saint Michel, et saint Pierre. — « Et dans le voisinage,

« reprit le due quel est le plus puissant protec- « teur? — C'est saint Denis, répondit l 'arche vèh que* — Eh bien ! avant de partager ma terre « entre mes compagnons , j'en veux donner une w part à Dieu , a sainte Marie et aux autres saints que «que vous venez de nommer (4),» En effet, durant sept jours qu'il porta L'habit blanc des nouveaux baptisés, chaque jour il fit présent d'une terre à l’une des sept églises qu'on loi avait désignées. Ayant repris ses vêtements ordinaires, il s'occupa d'alfaires politique*, et du grand partage de la Normandie entre les émigrés norvégiens (%

Le pays fût divisé au cordeau, disent tes anciens chroniqueurs ; c'était ta manière d'arpenter usitée en Scandinavie. Toutes les terre désertes ou cultivées, à i'ex cep lion de celles des églises, furent pa rl âgées de n o u v eau , s a ns éga rd aux d ro ï ts d es indigènes. Les compagnons de Roll, chefs ou soldats, devinrent, selon leur grade , seigneurs des villes et des campagnes . propriétaires souverains de domaines grands ou petits. Les anciens propriéiairesét aient contraints de s'accommoder à la volonté des nouveaux venus , de leur céder la place s'ils l'exigeaient , ou de l enir d'eux leur propre domaine à ferme ou eu vassclage. Ainsi tes serfs du pays changèrent de maîtres, et beaucoup d'hommes libres tombèrent dans la servitude de la glèbe. De nouvelles dénominations géographiques résultèrent même de celte répartition de b propriété territoriale , et l'usage attacha dès lors à un grand nombre de domaines les noms propres des guerriers Scandinaves qui les avalent reçus en lot {(>). Quoique Fétàt des gens de métiers et des paysans différât peu en Normandie de ce qu'il était en France, l’espoir d’une plus complète sécurité , et te mouvement de vie sociale qui accompagne d'ordinaire une domination naissante, engagèrent beaucoup d'artisans et de laboureurs A émigrer pour aller s'établir sons te gouvernement du duc Roll. Son nom, que les Français prononçaient Rou, devint populaire au loin ; il passait pour le plus grand ennemi des voleurs, et le plus grand justicier de son temps.

Rien que la plupart des Norvégiens , à feveui* pie de leur chef, eussent accepté le baptême avec empressement , il paraît qu'un certain nombre

lûire des expéditions tics Normands, tom, H , p. 108.

(C) Ainsi AncoTilIc. Komeviile, GrimonviMe, Héronville * elc. , étaient Les possession» territoriales dUnsgcul ,

Biom, Grim . Harald, etc. Las anciens chartes présentent ces noms sous une foi me plus ou motus correcte, (Rist. dc&expédi- Üoua des Normands, tom. 11, cap. 0, et pièces justificatives.)

Hvc furent-ils attirés de ce côté par les mœurs et le langage des habitants de Baj eux , qui , Saxons tl' origine, parlaient encore au dixième siècle, un dialecte germanique (1). Bans ce canton de la Normandie, l1 idiome nonvégien , différant peu du langage populaire , se confondit avec lui , et 1 épura en quelque sorte, de manière à le rendre intelligible pour les Danois et les autres Scandinaves (â). Lorsque, après quelques générations, la répugnance des barons normands du Dessin et du Cotentin pour le christianisme eutcëdé à rentrai nement de l'exemple, l'empreinte du caractère Scandinave se retrouvait encore chez eux d'une manière prononcée. Ils se faisaient remarquer entre les autres seigneurs cl chevaliers delà Normandie, par leur extrême turbulence , et par une hostilité presque permanente, contre le gouvernement des dues; quelques-uns même affectèrent longtemps de porter mr leurs armes des devises païennes 9 et d'oposer le vieux cri de guerre des Scandinaves : Thor aide ! à celui de Dieu aide! qniélaitle cri de Normandie (3).

La paix ne Fut pas de longue durée entre les Français et les Normands , et ces derniers profilèrent avec habileté des circonstances pour s'agrandir vers Test, presque jusqu'au lieu où la rivière d'Oise se réunît a la Seine (*i) ; au nord , leur territoire avait pour limites la petite rivière de Brésle, et celle de Coesnon au sud-ouest. Les habitants de ce pays étaient tout appelés Normands par les Français et les étrangers, à l'exception des Danois et des Norvégiens , qui ne donnaient ce nom, honorable pour eux , qu’à la partie de la population qui ëLail véritablement de race et de langue normande (5). Cette portion, la moins nombreuse, jouait à l'égard de la masse, soit indigène, soit ëmigrée des autres parties de la Gaule, le même rôle que les fils tics Franks à l'égard des fds des Gaulois, En Normandie, la simple qualification de Normand fut d'abord un titre de noblesse; c'éJail

(!) Lingua saxonica. fGipitularîa Coroli calvi,)

(2) Etütooiaeenaia civitas rom au a péliiis quant daniseâ iiULïir eloquentia , et Baioceasïs fruitur frequcnLiiis daniscâ tiutjwà quàm romanà, ( Wîllelmi Gcmciîeen&is lliat, NorraaDU,)

(5) ftaol Tesson,,.

Point li cheval , crisnl : Jorde

. . Wiltame crie : dex-îe

C'esL Pense iff ne de Normendie,

(Fragments du roman de Hou , par Robert Wace , publiés par M. Pluquct . pajj. 47. flîst* des expédition* de» Normands, U SI, chap. Il et 12.)

le signe de la liberté et de la puissance, du droit de le-

d'entre eux s'y refusèrent et résolurent de conserver les usages de leurs ancêtres. Les dissidents^ j ver des impôts sur les bourgeois et les serfs du pays, se réunirent pour former une sorte de colonie ay 1 ous les Normands de nom et de race étaient pari j et se fixèrent aux environs de Bnyeux, Peut-

égaux en droits civils , bien qu'inégaux en grades militaires et en dignités politiques. Nul d'entre eux n'était taxé que de son propre consentement ; nul n'était assujetti au péage pour le charroi de ses denrées, ou pour la navigation sur les fleuves; tous enfin jouissaient du privilège de chasse et de pèche à l'exclusion des vîllains et des paysans , termes qui désignaient en Fait la masse de la population indigène, Quoique la cour des ducs de Normandie fût organisée à peu près sur le modèle de celle de roi de France, le haut clergé n'en fit point partie dans les premiers temps , à cause de son origine française; plus tard , quand im grand nombre d'hommes de race uorwégienne ou danoise , eurent pris l'habit ecclésiastique , une certaine distinction de rang et de privilège continua d'exister , même dans tes monastères, entre eux et le reste des clercs (G),

Celte distinction -, beaucoup plus accablante dans l'ordre politique et civil, ne tarda guère à soulever contre elle l'ancienne population du pays. Moins d'un siècle après rétablissement du nouvel État , dont elle ëLail la partie opprimée , cette population eut la pensée de détruire l'inégalité de races, de manière que le pays de Normandie ne renfermât qu'un seul peuple , comme il ne portait qu’un seul nom : ce fut sous le règne de Rikhard ou Richard U, troisième successeur de RoLl, que ce grand projet se manifesta dans la plupart des cantons de la Normandie , les habitants des villes et des bourgs , et ceux des hameaux et des bocages , le soir , après l'heure du travail, commencèrent à se réunir , et i\ parler ensemble des misères de leur condition (7). Ces groupes de causeurs politiques étaient de vingt, de trente , de cent personnes , et souvent l'assemblée se rangeait en cercle, pour écouler quelque orateur qui l'animait par des discours violents contre la tyrannie des comtes , des barons et des chevaliers* Une ancienne chronique présente , d'une manière vive , originale et probablement authentique * la substance de ces harangues (8),

(4) xviilelmî Gemelîcensis Hist, N arm ami., p, 310,

(5) Norman m dacigenæ, de paire ni atreque daiagena, ( Dlkîü de Sancio-QmnLIno, p. 152.)

(0) Histoire des expéditions maritimes des Normands , tonu 11, cliap. 12,

(7) U païsan et li vilain

Cil de! boscage et cil deï plain , -f

Par vmz , par Iran laines , par cen t ,

UqL le ous plnsurs parlement.

( Fragments du roman de Rou > par Robert Waee, p. 34, )

(S) Ibid.

u Les seigneurs ne nous font que du mal» avec « eux: nous n’avons ni gain niprofitdenos labeurs;

14 chaque jour est pour nous jour de souffrance , u de peine et de fatigue; chaque jour on nous n prend nos hèles pour tes corvées et les services.

« Puis ce sont les justices vieilles et nouvelles, des « plaids et des procès sans fin, plaids de monnaies,

« plaids de marchés , plaids de rouLes , plaids de n forêts, plaids de moulures, plaids d’hom mages, it XI y a tant de prévôts et de baillis, que nous n’a- « vous pas une heure de paix ; tous tes jours ils

nous courent sus, prennent nos meubles et nous « chassent de nos terres. Il n'y a nulle garantie it pour nous contre les seigneurs et leurs sergents,

« et nul pacte ne tient avec eux (1).

u Pourquoi nous laisser faire tout ce mal, eL ne » pas sortir de peine? ne sommes- nous pas des a hommes comme eux? n'avons- nous pas la même u taille, les mêmes membres , la même force pour u souffrir? il nous faut seulement du coeur. Lions- « nous donc ensemble par un serment , jurons de u nous soutenir l’un l’autre ; et s'ils veulent nous ti foire la guerre, u’avons-nous pas, pour un choit va I îer, l rc n t e ou qua r a nte pay sa n s. j e un es , d ispos si et prêts à combattre à coups de massues, à coups « d’épieux, à coups de Sèches , à coups de haches, u ou à coups de pierres, s’ils n’ont pas d’armes? n Sachons résister aux chevaliers, et nous serons *< libres de couper des arbres, de courir le gibier « et de pêcher à notre guise , et nous ferons notre « vqÎoïi të sur l’eau, dans les champs et aux bois (â) ♦ n

Ces appels au droit naturel et à la force du plus/ grand nombre ne manquèrent point leur effet, et beaucoup de gens de métiers, surtout laboureurs et paysans, se promirent, par serment, de tenir ensemble , et de s’aider contre qui que ce fût. On désignait alors ce genre d’association par le mol de commune * qui devint si célèbre dans les villes de France, environ un siècle après. Maïs ce qu il y eut de très-remarquable, ce qui ne se reproduisit nulle part, c’est que la commune de Normandie, en 997, ne se borna point a une seule, ni même à plusieurs^ villes, qu’elle s’étendit sur les campagnes et cm- ) brassa toutes les classes du peuple indigène dans une grande affiliation. Les affiliés étaient partagés en différents cercles, que les historiens originaux désignent par le nom de coîiven tien les (3); il y

(1) Fragments dû roman Je Rou , par Robert Wate, p 35.

t?) Ibid, ,p. 50.

(3) Perdtveftoa ttUius iSormannia; comiialus plu ri ma aijentos convenlieula. ( Willclm. Gcmelic. Insl», lih* V.p*249.)

(4) Ab unoLjuoque cælu duo legali ad medUerrancum cooïentiïm. (Ibid.)

(5) Fragments du roman de flou. pag. 37.

(0) Assez losl i>i Rtritarl dire

en avait au moins un par comté, et chacune do ces assemblées choisissait plusieurs de ses membres, pour composer le cercle supérieur ou l’assemblée centrale (4). Cette assemblée devait préparer et organiser dans tout le pays les moyens de résistance ou de soulèvement ; elle envoyait de cantons eu cantons, et de villages en villages, des gens éloquents et persuasifs, pour gagner de nouveaux associés, enregistrer leurs noms , et recevoir leurs serments (3).

Les choses en étaient à ce point, et aucun signe de rébellion ouverte n’avait encore éclaté, lorsqu’à la cour de Normandie vint la nouvelle , dit un an* cien auteur, que les viUains Itnmmlû&partenients. et se formaient en commune (6). L’alarme Fut grande parmi les seigneurs, qui se voyaient menacés de perdre d’un seul coup leurs droits et leurs justices*

Le duc Richard, qui était encore trop jeune pour prendre conseil de lui-même, fit venir son oncle le comte d’Evmix, en qui il avait toute confiance ;

« Sire, dit celui-ci, demeurez en paix, et laissez- •t moi ces paysans; ne bougez pas d’un pied, mais n en voy ex-moi tout ce que vous avez de chevaliers « et de gens d’armes (7) . »

Afin de surprendre en flagrant délit les membres de l’association , le comte d’Evreux envoya de plusieurs côtés des espions habiles, qu’il chargea spécialement de découvrir le lieu et l’heure où se tenait rassemblée centrale ; sur leurs rapports, il fil marcher ses troupes, et arrêta en un seul jour tous les chefs de l’affiliation, les uns pendant qu’ils tenaient séance, les autres pendant qu’ils recevaient dans les villages les serments des paysans (8). Soit par passion, soit par calcul, le comte d’Evreux traita mi scs prisonniers avec une extrême cruauté , sans se l(1i3 donner la peine de les mettre en jugement , rude faire à leur égard aucune espèce d’enquête ; il les condamna tous h des tortures atroces, que ses f agents s’étudièrent à varier ; les uns eurent les yeux crevés, tes poings coupés et les jarrets bridés ; d’autres furent empalés, d’autres cuits à petit feu, ou arrosés de plomb fondu (9). Le peu d’hommes qui s survécurent à ces tourments furent renvoyés à leurs familles, et promenés tout mutilés dans les villages, pour y répandre la terreur. Eu effet, la crainte l’emporta sur l’amour de la liberté dans le cœur des bourgeois et des serfs de Normandie ; la grande

Ke vil ai un commune faseient, ^

(Fraipnents du roman de flou , p. 57 d

(7j Ibid. , p. 38.

(8j Prïst li vilaiuz ,

Ki jualœnt 11 parlement E perneiot li sercmeuz.

( Ibid. )

(S)) Ibid., p. ôi).

THIERRY

li S HTSTOHIE DE

m association fut rompue; ît n'y eut plus d'assemblées lüîa secrètes; et une triste résignation succéda pour des siècles à l'enthousiasme d'un moment (IJ.

Quand eut lieu cette mémorable tentative, la différencede langage, qui d'abord avait séparé les grands et le peuple de la Normandie, n'existait déjà presque plus; e'ët ait par sa généalogie que l'homme d'origine Scandinave se distinguait du Gallo-Frank. À Rouen même , et dans le palais îles successeurs de Roll, ou ne parlait d’autre langue, au commencement du onzième siècle, que la langue romane ou française. La seule ville de Raycux faisait encore exception ; et son dialecte, mélangé de saxon et de nonvëgien , pouvait à la rigueur être compris des habitants de la Scandinavie. Aussi, quand de nou- / veaux émigrés venaient du nord visiter leurs pa- ' renls de Normandie, ci leur demander quelque portion de terre, c'était du cùté de Baye ux qu'ils s'établissaient de préférence. Pareillement c’était là que les ducs de Normandie , si l'on en croit un vieux chroniqueur, envoyaient leurs enfants pour apprendre à parler danois (î). Les Danois et les Norwëgiens entretinrent avec la Normandie des relations d’alliance et d'affection, tant qu’ils trouvèrent dans la ressemblance de langage, le signe d'une ancienne fraternité nationale. Plusieurs fois, durant les querelles que les premiers ducs eurent à soutenir contre les Français, de puissants secours leur vinrent de la Norwëge et du Dauemarck, et tout chrétiens qu'ils étaient, ils furent aidés par des rois encore païens. Mais , dès que l'usage de la langue romane devint universel en Normandie, tes Scandinaves cessèrent de regarder les Normands comme des alliés naturels ; ils cessèrent même de leur donner le nom de Normands, et les appelèrent Français, Romans ou Velskes, comme le reste des habitants de la Gaule (5).

Ces liens de parenté et d'amitié se trouvaient déjà fort relâchés dans les premières années du onzième siècle , lorsque le roi d’Angleterre Elbclred épousa ta sœur de ce même Richard , quatrième duc de Normandie , dont il a été fait mention plus haut. Il est probable, en effet, que si la branche de population Scandinave établie en Gaule n'inU été alors entièrement détachée de sa lige septentrionale, le roi saxon 11'etH pas conçu l'espérance d'être sou-

(1) Conctomhus snbiià omîssis, ad ara Ira simL revmL {Willcînip G^met. Hrat.. hh. V, pag. 249,)

(3) .• * . < Voil qu’il sci t à taie escole,

Que as Danois sache parler

Ci (A Rouen) ne savent rice Fors roman*

Mais à Rnïues en a tan*

Qui ne savent si Danois non.

(Roman de Roii*)

(ô) Voyez ci-après , Itv, VI j Eraucieenaî , Romani , W alti.

(4; Mortècos reeiiïia gÿbcmaret. ( Giron, sax, üïbson,

tenu par son pèÜt-fit$ de Roll contre la puissance mu des rois du Nord. Le peu d'empressement du Nor- ^ mand Richard à secourir son beau-frère ne provint d’aucun scrupule ni d’aucune répugnance morale, triais de ce que Richard ne vit dans cette intervention rien de favorable à son intérêt propre, qu’il était habile à démêler et ardent à poursuivre , selon le caractère qui distinguait déjà les habitants de la Normandie*

Pendant qu'ELhelred dans l'exil recevait l'hospitalité chez son beau-frère , les Anglais , sujets de l'étranger, regrettaient, comme au temps de la fuite d'Alfred et de la première conquête danoise, le règne de celui qu'ils avaient délaissé, parce qu'ils ne pouvaient le souffrir. Sven , à qui ils avaient laissé nus prendre, eu l’année 1014 , le titre de roi d* Angle- jqu terre, mourut dans cette même année, assez subitement pour qu’il y ait lieu d'attribuer sa mort à un élan d'indignation patriotique. Les soldats danois cantonnés dans les villes, ou en station sur leurs vaisseaux à l'embouchure des rivières , choisirent , pour succéder à leur chef , son fils Kiml, alors en mission dans le pays voisin de i’ïïumbert pour y déposer les tribut* et les étages des Anglais du sud. Ceux-ci , encouragés par son absence , délibérèrent d 'envoyer un messager à l'exilé de Nor- mu mandie, lui dire, . au nom de fa nation anglaise, qu'elle le reprendrait pour roi, s'il promettait de mieux gouverner (4).

Pour répondre à ce message , Ethelred fit partir son fils Edward , le chargeant de saluer en son nom tout le peuple anglais (#), et de jurer publiquement qu'à l’avenir il remplirait ses devoirs de seigneur avec fidélité (fi) . amenderait ce qui ne plaisait point, et oublierait tout ce qu'on aurait pu faire ou dire contre sa personne. L'amitié jurée entre la nation et le roi fut confirmée de part et d'autre par des gages mutuellement donnés (7), et l'assemblée des sages anglo-saxons prononça contre tout Danois im qui s'intitulerait roi d'Angleterre une sentence perpétuelle de mise hors de la loi (8).

Ethelred reprit ses marques d'honneur ; on ne peut savoir exactement sur quelle étendue de territoire il régnait; ear les garnisons danoises . chassées alors de quelques villes , eu conservèrent beaucoup d'autres , et même la cité de Londres demeura en

I>- 145.) Helmskrlcgta , p> 10. — Mathæus Westmonast. ,

(5) Greian ealne bïs l.eodacipc. (Chromcon saxon. ,

|>ag. 145. )

(6j lîuM lilaford. (Ghron. sait, Jbid.)

(7) Faetîa pîgnonhiis. (Chron. saxon., g. 145.)

(8) Utlïgedè of Englatoml. (Ibid.) Laÿ signifia à la fois, pays, état , siâliiL , loi, du verbe lagon, poser, établir. Ut- !age (iwê/fiw) veut dire on banni et m homme mis hors de ta 3oL

leur pouvoir. Peut-être le grand chemin appelé AVet-lmg^slreet servait- il - pour la seconde fois , de ligne ile démarcation entré les provinces libres et les provinces soumises à la domination étrangère. Le roi Knul. fils de Sveos mécontent du partage que les Anglo-Saxons le contraignaient d’accepter, revint du Nord; et , ayant débarqué près de Sandwich , il fit, dans un mouvement de colère , torturer et mutiler sur le rivage de la mer tous les Otages que sou père avait reçus (1). Cette cruauté inutile fut ie signal d’une nouvelle guerre qu’Etheb red $ désormais fidèle à ses promesses , soutint courageusement avec des e ban ces diverses de succès et de revers. À sa mort , les Anglais choisirent pour roi, non F un de ses enfants légitimes , demeurés en Normandie, mais son fils nalurcLEdmund , qu'on surnommait Côte-de-Fer, iren-side , et qui avait donné de grandes preuves de courage et d'habileté. Far sa conduite énergique, Edmond releva la fortune du peuple Anglais , il reprît Londres sur les Danois , et leur livra cinq grandes batailles (2).

Après une de ces batailles, donnée sur la frontière méridionale de la province de Warwieb, et perdue par les Danois, un de leurs capitaines , appelé Üif (a), écarté des siens dans la déroute et fuyant pour sauver sa vie, s'enfonça dans un bois dont il ignorait les détours. Ayant marché inutilement toute Èa nuit, il rencontra au point du jour tin jeune paysan menant un troupeau de bœufs. U if le salua et lui demanda son nom. « Je uTap- « pelle Godwiu (î), fils d’Ülftiot ii ($), répondit « Je berger ; et toi , si je ne me trompe , tu es de « l’armée danoise. » Le Danois, contraint d'avouer, pria le jeune homme de lui dire a quelle distance il pouvait être encore des vaisseaux stationnés dans la Saverne où dans les rivières voisines , et par quel chemin il lui serait possible de les rejoindre. « Bien Foil est le Danois , reprît Godwiu , qui al- « tend son salut d'un Saxon (G). » Ulf supplia le berger de quitter son troupeau et de lut enseigner la route, joignant à ses instances les promesses les plus capables de gagner un homme simple et pauvre. «La route n’est pas longue, dit le jeune « berger, mais il serait daugereuxde t’y conduire, « Les paysans, en courages par no Ire victoire d'hier,

(I) PræcitU eorum minibus eorumqtie nisîa. ( Chrome, mon. Glbsûn , p. 146.)

(âj Clirtra. saxon., p. MS— 150. — Oepi-ieî Houling,, 302!. — VYillélm.lHnUïïüsb., p.72. — MaLÏj. West., p. 204. — lügutf* Croyl,. p. 892.

(S) Ulf , wutf, buEf, secours, seeourahle.

(4) Gcxl , bon; wln, di£ri , Wen-aîmé,

!5) Noih,not, nod. n y â , utile, nécessaire.

(G) ÿînllî Daaonim mérité auxMium ah A ngl ii? requin. (Torfïri H'storta Korweg., lotn. II. p. 37. )

« sont armés dans toute la campagne; ils ne feraient aucune grâce ni à ton guide ni a toi (7). h Le chef tira de sou doigt un anneau d’or et le présenta au jeune Saxon, qui le prit, le considéra avec curiosité , et après un instant de réflexion le rendit en disant: «Je ne veux rien de toi, mais « j'essayerai de te conduire (8). »

Ils passèrent le jour dans la cabane du père de Godwiu, et quand vint la nuit, au moment de se mettre en route, le vieux paysan dit au Danois : « Sache que c’est mon fils unique qui se livre à ta « bonne foi; il n’y aura plus de sûreté pour lui « parmi ses compatriotes, du moment qu’il l’aura « servi de guide ; présente-lc donc à Ion roi pour « qu’il le prenne à son service (9). Ulf promît de faire beaucoup plus, et tint parole ; à son arrivée au camp danois , il fit asseoir le fils du paysan dans sa tente, sur un siège aussi élevé que le sien, le traitant comme son propre fils (10). il obtint pour Un du roi Kuut un grade militaire, et, dans la suite, le berger saxon parvint au rang de gouverneur de province dans la partie de l'Angleterre occupée par les Danois. Cet homme qui, de Tétât de gardeur de troupeaux, s’éleva, grâce ù la protection des étrangers, aux premières dignités de son pays , devait, par une destinée bizarre, contribuer plus qu’aucun autre à la ruine de la domination étrangère. Son nom va bientôt figurer parmi les grands noms de cette histoire, et peut-être alors y aura-t-il quelque plaisir à se rappeler Forigine et la singularité de sa fortune.

Les victoires des Anglo-Saxons sur les Danois amenèrent un armistice et une trêve qui fut jurée solennellement, en présence des deux armées, par les rois Edinund et Knut. Ils se donnèrent mutuellement le nom de frère (1 1), et, d'un commun accord, fixèrent à la Tamise la limite de leurs royaumes respectifs. À la mort d’Edmund, le roi danois franchit celle limite, qui devait être inviolable ; fl avait gagné sous main quelques chefs intéressés ou ambitieux, et la terreur produite par sou invasion fit réussir leurs îmrigues : après une courte résistance, les Anglo-Saxons des provinces du sud cl de l’ouest se soumirent, et reconnurent le fils de Svcn pour roi de toute T Angleterre. Knul jura eu retour de se

(7) Adeo ut Dec ipsi, nec cuivîs ulii, nedam ilîneris duel, spes evadeüdi cfFulgeat, s\ à nuticte tfeprebéodaLur. (Ibitk)

(8) Amnitum uoo accepturmn , operara lameh eî navaiüru ni. (ibid.)

(9) Neipie enim ei a mpliùs apud popuîapes suos tuUim. .. ut famulilio ejus insercLur. (Torfæi fllsiût îa Jior vveg., t. U, 1«. 37.)

(10) F >liï loco habuit. (Ibid.)

(U) Praires adcpiivi. (tlcoHci liapUng,, p. 7 G3.— Encan), fimmæ régime , p, 171. — VVilIefm. M itmcsh-, j>- 72j

îoi7 montrer juste et bienveillant, et toucha tic sa main nue In main îles principaux chefs en signe île sincérité (1).

Malgré ces promesses, et la facilité de son avènement, Knut se montra d'abord ombrageux et cruel. Tous les hommes qui tétaient fait remarquer par leur attachement a l'ancienne liberté du pays et à la royauté anglo-saxonne, quelques-uns même de ceux qui avaient trahi celte cause pour celle du pouvoir étranger, furent bannis de P Angleterre ou mis a mort, « Qui m’apportera la Lètc d'un de h rues ennemis, disait le roi danois avec la férocité « d’un pirate, me sera plus cher que s'il était mon « frère {$)* » Les parents des deux derniers rois, Ethelred et Edmund , furent proscrits en masse : les fils d’Ethelred étaient alors à la cour de Normandie ; mais ceux d’Edmund, restés en Angleterre* n’échappèrent point a la persécution. N'osant les mettre a mort sous les yeux du peuple anglais, K nul les fit déporter eu Scandinavie, et eut soin d'insinuer au petit roi, auquel il les donna en garde, quels étaient ses desseins à leur égard ; mais eelui-ci feignit de ne pas comprendre, et laissa ses prisonniers libres de passer en Allemagne. De là, ils se rendirent, pour être encore plus en sûreté, à la cour du rot de Hongrie , qui commençait alors à figurer parmi les puissance» chrétiennes : ils y furent accueillis avec honneur, et l’un d’eux épousa dans la suite une fille de l'empereur des Allemands Ç5).

Richard, duc de Normandie, sentant l'impossibilité de rétablir scs neveux sur le trône d’Angleterre, et voulant jouir du bénéfice d’une alliance étroite avec cc pays, adopta une politique toute personnelle ; il négocia avec le roi danois au détriment des fils d’Elhelred, Par un arrangement bigarre, mais assez habilement comai, il fil proposer à Knut de prendre en mariage la mire de ces deux enfants, qui* comme on Va vu1 * 3 4, était sa sœur ; cite avait reçu au bapjws té me le nom d 'Emilie ou Emma ; mais, a son arrivée en Angleterre, les Saxons avaient changé cc nom étranger en celui d’Alfghive, qui signifiait présent des génies. Flattée de redevenir réponse d’un roi . Emma consentit à celle seconde union, et laissa en doute, disent les vieux historiens , qui d’elle ou de son frère se déshonorait le plus (fl), bientôt elle devint mère d’un nouveau fils, à qui la puissance de son père promettait une tout autre fortune que celle des enfants d’Elbelred , et , dans l'enivrement

(1) Accepta pignorc de manu snâ ntftïâ. (Rogerii de llo- Tedeo Annale a, p. 406.)

(S) Florent wigarn*, p. o90-39l.

(3) Cbron* saxon Gihson . p. 151.— Ilcnrid Hyming., p, — Malh. WcsL, p. 2ÜG.

(4) ljjnores major i il lin* dedecore qui dedei']L,an femtmc qire&cOüsexiserU. ( WiM . M tlmcsh.. p. 73,}

de son ambition, elle oublia et méprisa ses premiers- im nés. Quant à eux, retenus hors de leur pays natal, ils en désapprirent peu a peu les mœurs et jusqu’au langage ; tls contractèrent clans l’exil des habitudes et des amitiés étrangères : événement peu grave en lui-même, mais qui eut de fatales conséquences.

Assuré dans son pouvoir par une possession de iûis plusieurs années , et par un mariage qui le rendait ^ eu quelque sorte moins étranger à la nation anglaise, le roi K mit s’humanisa par degré; on vit se développer en lui un nouveau caractère; ÎJ eut des pensées de gouvernement aussi élevées que son époque et sa situation le comportaient ; il eut même la volonté d’èlrc impartial entre les Anglais et les Danois. Sans rien relâcher des énormes tributs que la conquête imposait à l'Angleterre, il tes employait en partie a acheter de ses compatriotes leur retour en Danemarck , et à rendre ainsi moins sensible la division des habitants de l'Angleterre en deux races ennemis el de condition inégale. De Lous les Danois armés qui étaient venus avec lui, il ne garda qu’une troupe d’élite de quelques milliers d’hommes, qui formait sa garde , et qu'on appelait Th ingu-mann ay c’est-à-dire gens du palais. F Us d'un apostat au christianisme , il se montrait chrétien zélé , rebâtissant les églises que son père et lui- même avaient brûlées, et dotant avec magnificence les abbayes et les monastères {£>). Dans le désir de flatter l’esprit national des Anglo-Saxons , il ëleya une chapelle au lieu de la sépulture d’ Edmond, roi d'Est-Anglie , qui , depuis un siècle et demi , était vénéré comme un martyr de la foi et du patriotisme; en outre* le même motif lui fit ériger, à CaïUcrbury, un monument pour l'archevêque Elfeg , victime , comme le roi Edmund, (le la cruauté des Danois : il voulait qu'on y transportât le corps du saint, qui était enseveli à Londres ; mais les habitants de cette ville ayant refusé de s’en dessaisir , le roi danois reprit tout à coup* dans un acte de piété* les habitudes du conquérant et du pirate. 11 fit enlever militairement le cercueil , qui fut transporté entre deux haies de soldais , l’épée nue 3 jusqu’à la Tamise , et chargé sur un vaisseau de guerre, ayant pour ornement à la proue une énorme tête de dragon (G).

Dans le temps du partage de T Angleterre en souveraineté indépendante, plusieurs des rois anglosaxons , surtout ceux de West-sex et de Merde , avaient établi , à diffï rentes reprises , certaines re-

(5) Cùm terrain Àngfî® proE^ui tares mri dm s deprædali oui bus sirpiùa oppre sussent, (Di pluma Clinutî regis , apad tagulf. CroyL, p. P75.)

(G) ïktfia üàvis a «rein rostraia draconlhus. (Vita EJfcçï, îp AhgUâ saerà, iom. Jl, p, 146.— Stiorrc, p. 265.— Munasdç. anglie. loin, I, p. 286..— Joli an Il r om pion , p. 7€Ü. Incutf, CrcyL, p. 8020

devances en faveur de l’Eglise romaine* L’objet de ces dons , purement grain ils , était de procurer un meilleur accueil et des secours dans le besoin aux pèlerins anglais qui se rendaient à Rome , de fournir aux frais d'une école pour les jeunes gens de celle nation , ou a l’entretien du luminaire des tombeaux de saint Pierre et de saint Paul (1). Le payement de ces rentes , qu’on appelait eu langue saxonne argent de Rome ou cens rte Rome (3), plus ou moins régulier , selon le degré île zèle des rois et des peuples, fui entièrement suspendu au neuvième siècle par les invasions danoises* Voulant expier en quelque sorte le tort que ses compatriotes avaient fait à l'Eglise, et surpasser en munificence tous les rois anglo-saxons, Knut fit revivre celle institution, en lui donnant plus d’étendue, et soumit toute l'Angleterre à un tribut perpétuel, quVn appela denier de saint Pierre. Gel impôt, payable à raison d’un denier en monnaie du temps, par chaque maison habitée , devait , au terme des ordonnances royales , être levé chaque année , à la louange et gloire de J)ieu~ Roi 7 le jour de la fête du prince des apôtres (ô).

Les hommages pécuniaires des anciens rois saxons envers l'Église romaine n’avaient aggravé en aucune sorte la dépendance religieuse de l’Angleterre, Celle dépendance et le pouvoir de l'Église étaient alors d’une nature essentiellement spirituelle; mais, durant le cours du neuvième siècle , par suite des révolutions survenues eu iLalie, la suprématie de la cour de Rome prit un caractère tout nouveau: plusieurs villes, échappées à l'autorité des empereurs de Constantinople , ou enlevées par les franks aux rois des Lon goba rds, s’étaient rangées sous ['obéissance du pape , qui réunit ainsi la qualité de souverain temporel à celle de chef de l’Eglise* J a1 2 3 nom de patrimoine de saint Pierre cessa dès lors d’être appliqué à de simples domaines séparés par de grandes distances, disséminés en Italie, eu Sicile, en Gaule ; mais il servit à désigner un territoire vaste et compacte , possédé ou régi souverainement A litre de seigneurie (4}. Suivant la loi constante et universelle du développement politique, ce nouvel état ne devait pas plus que tout autre être dépourvu d’ambition , et sa tendance nécessaire était d'abuser dans des vues d’intérêt matériel de l’influence morale que son chef exerçait sur les royaumes d'Occident. Après une semblable ré vol utîou , l’envoi d’un tribut annuel à la cour pontificale

(1) Ad lumjnariâ Pétri ei Pauli* £ Diplomate regum Angfi®, )

(2) Ttom-fcoh s rom-skeat*

(3) RomT«h , id est Rouitë CEiiàUfi , i|üeni heaio Pèlro , singulb annis, rcddercdmn , ad laudem et glorîam Del régis, uoaira larga bemgniius semper mstiUiit, in fesliï sancti

ne pouvait manquer d’avoir, au moins dans l’esprit jois de cette cour, un tout autre sens qu’au paravent* lü|(} Des idées inouïes jusque-là commençaient à y germer; on parlait de la suzeraineté universelle de saint Pierre sur tous les pays lointains qui avaient reçu de Rouie la foi chrétienne* L’Angleterre était de ce nombre; il y avait donc péril pour l'indépendance politique de ce royaume, dans te rétablissement d’un tribut t simple témoignage de ferveur chrétienne. Personne, il est vrai , ne soupçonna les conséquences que pourrait avoir rengagement perpétuel du denier de saint Pierre, ni le roi qui prit cet engagement* soit par zèle religieux, soit par vanité, ni le peuple qui s’y soumit sans murmure comme a un acte de dévotion. Pourtant il ne fallut pas un demi -siècle ponr développer ses conséquences, et amener la cour de Rome à traiter l'Angleterre en fief du siège apostolique.

Vers l'année 1030, le roi Knut résolut d'aller en 1030 personne à Rome, pour visiter les tombeaux des apôtres, et recevoir les reuiercîmeuls que méritaient ses largesses; il partit avec un nombreux cortège, portant une besace sur l'épaule, et un long bâton à h main. Ayant accompli son pèlerinage* et sur le point de retourner dans le nord, il adressa à toute La nation anglaise une leLtre où règne un ton de bonhomie qui contraste singulièrement avec Pé du cal ion et les premiers actes de royauté du fils de Sveu (fi),

« Knut, roi d'Angleterre et de Danemarck , à

tous les évêques et primats, et à tout le peuple « anglais, salut* Je vous fais savoir que je suis allé h é Rome pour la rédemption de mes fautes et pour u le salut de mes royaumes. Je remercie très-hum- « b le ment le Dieu tout-puissant de ce qu'il m’a oc*

« Iroyé une fois en ma vie la grâce de visiter en « personne ses très-saints apôtres Pierre cl Paul,

« et tous les saints qui ont leur habitation, soit au *t dedans des murs, soit au dehors de la cité ro- « marne. Je me suis déterminé à ce voyage parce « que j'ai appris, de la bouche des sages , que «. Pierre l'apôtre possède une grande puissance a de lier et de délier , et qu'il est le porte-clefs n du royaume céleste; c’est pourquoi j'ai jugé k utile de solliciter spécialement sa laveur et son ie patronage (6)*

« Il s'esL tenu ici. dans la solennité pascale, une u grande assemblée d'illustres personnes , savoir : u le pape Jean, l'empereur Kunrad , et tous les

Pétri rcddalur. (Lc^es Chnutitapud Johau , Rroniplûn * P* 919*

(4) Fleury, Hiflt, ecclésiastique , tom* VU U p. 29,

(5} Torfêei llist. ttorweg-, p* Scriptom rer. datée*

Dî Uq 3 ms , p* 495.

(iïj Clavigcrmiupie esse regni cœlesiis,, et ideô vaille utile üuxi.... (Klareoiii Wigorn, HîsL., p. 020.

Gâ HISTOIRE DE

1030 11 premiers des nations (1) depuis le mont Gargano « jusqu'à la mer qui nous avoisine. Tous m'uni « accueilli avec distinction, et liront honoré de « riches présents : j’ai reçu des rases d'or cl d’ar- « gent, des étoffes et des vêtements de grand prix {$)i « Je me suis entretenu avec l'Empereur, te seigneur u pape et Ses autres princes, sur les besoins de tout « k peuple de mes royaumes, tant anglais que da- « unis. J'ai là c lié d'obtenir pour mes peuples jus- « tïce et silrelc dans leurs voyages à Borne; cl sur- « tout qu’ils ne soient plus dorénavant retardés u dans leur route par les clôtures des monts, ni « vexés par d'énormes péages (3). J'ai fait aussi « mes plaintes au seigneur pape sur l'énormité des « sommes d'argent exigées jusqu'à ce jour de mes it archevêques, quand ils se rendaient, suivant Fua sage, auprès du siège apostolique afin d'obtenir u le pallium* Il a été décidé que cela n'aurait plus « lieu à l'avenir (4).

■<[ Je veux en outre que vous sachiez que j'ai fait « voeu au Dieu tout-puissant de régler ma vie selon « la droiture, et de gouverner mon peuple avec « justice. St, durant la fougue de ma jeunesse, j'ai t( fait quelque chose de contraire à l'équité, je veux « désormais, avec l'aide de Dieu , rainent 1er selon «t mon pouvoir ; c'est pourquoi je requiers et ü somme tous mes conseillers , et ceux à qui j'ai « confié les attires de mon royaume, de ne se prê- « ter à aucune injustice, ni par crainte de moi, ni

en faveur des puissants. Je leur recommande, « s’ils meLtent du prix à mon amitié et à leur proif pre vie, de ne faire tort ni violence à aucun « homme, riche ou pauvre ; que chacun, selon sou * état, jouisse de ce qu'il possède, et ne soit troublé « dans cette jouissance ni au nom du roi, ni au <t nom de personne, ni sous prétexte de lever de ic l’argent pour mon trésor; car je n’ai nul besoin « d'argent Obtenu par des moyens injustes,

« Je me propose de me rendre en Angleterre, fi dans l’été même, et aussitôt que seront achevés « les préparatifs de mon embarquement. Je vous « prie cl vous ordonne , vous tous , évêques et oft= liciers de mon royaume d'Angleterre, par la foi « que vous devez à Dieu cl à moi (6) , de faire en u sorte qu’avant mon retour toutes nos dettes en vers ii Dieu soient acquittés (G) ; savoir : les aumônes par

(1) Omnca principes gemium. (.Florcntu \Vigorn. Mis!..

(2) Tâm in vasîs aureis atque argentait , quàm in paliib cl vesiibus valdÔ prctioiia. [Ibid.)

{3} ïïe lût cJacsuHs per viam arceau t tir , nec tcloniis. (Ibid.)

(4) Oecreluraque est ne id de inceps fiat. (Ibid.)

(5) Per fidem quaui Deo cl mihi debetis. (Ibid.)

(G] Omnia dçb-ia ijme Dco délivrants çint sohita* ( Ibid.)

LA CONQUÊTE

« charmes, la dîme des animaux nés dans l'année, îoao « et les deniers dus à saint Pierre par chaque mai- « son des villes et des villages ; de plus, a la mi -août,

« la dime des ftioissons, et, à la Saint-Mar lin > les « prémices des semences. Que si. à mon prochain u débarquement , ces redevances ne sont point en- « Üèrement payées, la puissance royale s’exercera « contre les délinquants , selon la rigueur de la loi, k cl sans aucune grâce (7). »

Ce fut sous le règne de Knut , el à la faveur des mi» longues guerres qu'il lit pour réunir au Danemarek tes autres royaumes Scandinaves, que Godwrn , ce paysan saxon dont on a vu plus haut (a singulière aventure, s'éleva graduellement aux premiers honneurs militaires. Après une grande victoire remportée sur les Norvégiens, il obtint la dignité d '£arlf ou chef politique de l'ancien royaume de Wcst-sex , réduit alors à l'état de province. Beaucoup d'autres Anglais servirent avec zèle le roi danois dans ses conquêtes en Norwége et sur les rives de la Baltique.

Il employa la marine saxonne à détruire celle des petits rois du nord , et les ayant dépossédés un à un, il prit 1e titre nouveau d'empereur de tout le septentrion, par la grâce du Christ roi des rois (8). Malgré cette enivrement de gloire militaire , l'antipathie nationale contre la domination danoise ne cessa point d'exister s et à la mort du grand roi , comme l'appelaient ses contemporains, les choses reprirent leur cours. 11 ne resta rien de ceüe apparente fusion des deux races sous les mêmes tirapeaux; et cet empire, élevé pour un moment audessus de tous les royaumes du nord fut dissous de la même manière que le vaste empire de Charlemagne. Les populations Scandinaves expulsèrent leurs conquérants danois , et se choisirent des chefs nationaux. Plus anciennement conquis, les Anglo- Saxons ne purent s’affranchir tout d’un coup d'une manière aussi complète ; mais ils attaquèrent sourdement la puissance des étrangers et commencèrent par les intrigues une révolution que la force devait terminer (9).

Le roi danois mourut en l'année 1055. et laissa ioü trois fils dont un seul , nommé Hardeknut (10), c'est-à-dire Rnut le fort Ou le brave , était né d'Emma la Normande: les autres étaient enfants d’une première épouse. Rnut avait désiré, en mourant,

(7) Dîstrlctè absquë venîâ* (lluih)

(«J Ego imperalor Knuto, à Cbmtü rege regum regimi* nis polüus. (üipiomala KrmU , apud Wiltûa eonsilia.)

(y> Præjiiiia Oanonim in Anglia, ne AngUei à Daooium donii üio Mherarcnlitr. {ScripL rer, danic., tum . I . p. 207.) — Torfœi Hlst. Norweg., lom. U, p. 130, — Heimsitvingla , Stiorre, lom. Li , p, 2 la. — Script, rmim damcar., k p. 150.

(10) Al. Uardà'-kdut. Harda* Jurât. Uarifca-kntU.

DE Lf ANGLETERRE,

que le fils d’Emma devint son successeur : une pareille désignation était rarement sans influence sur ceux à qui les coutumes germaniques donnaient le droit de choisir les rois. Mais Hardeknutse trouvait alors en DanemarcJt; et les Danois tV Angleterre, pressés d’avoir un chef, pour être unis cl forts contre les Saxons mécontents, firent roi un autre fils de Knut, appelé Harald (T). Cette élection , vœu de la majorité, trouva quelques opposants, auxquels les Anglais s’empressèrent de se joindre pour nourrir ci envenimer la querelle domestique de leurs maîtres* Les provinces du sud-ouest, qui, pendant toute la durée de la conquête , furent toujours Les premières à s’insurger et les dernières à sc soumettre, proclamèrent roi HanJÉkmit, pendant que les soldats et les matelots danois installaient Harald dans Londres* Ce schisme politique divisa de nouveau îTÀngleterrc en doux zones, séparées par la Tamise* Le nord fut pour Harald , jle midi pour le fils d'Emma; mais la lutte engagée sous ces deux noms était en réalité la lutte des deux grands intérêts des vainqueurs tout puissants au nord de la Tamise , et des vaincus moins faillies au nudt*

Godwin, fils d’Ulfnolh , était alors chef de la vaste province de West-sex, cl F un des hommes les plus puissants de F Angleterre* Soit qu’il eût déjà conçu le projet de faire servir a la délivrance de sa nation le pouvoir qu’il tenait des étrangers, soit qu’il ressentit quelque affection personnelle pour le fils puinë de K nul , il favorisa le prétendant a lisent , et appela dans l'ouest la veuve du dernier rot* Elle vint, accompagnée de quelques troupes danoises (3), et apportant avec elle une partie du trésor de son mari* Gorlwin prit remploi de généralissime et de protecteur du royaume an nom et en l’absence du fds d’Emma (3); il recul, pour ITardckmit* les serments de fidélité de toute la population du sud* Cette insurrection d’une nature ambiguë, et qui, sous un aspect, se présentait comme ta lutte de deux prétendants * sons l'autre, comme une guerre de peuple à peuple , ne s’étendit point au nord de Ja Tamise. Au nord , îa niasse des habitants saxons jura* comme les Danois, fidélité au roi Harald; Il n’y eut que des résistances îndivi-

(1) IXhh Innilonlonses. (foguIF* CroyJ.. p. 00$*)— Tha LiÜmnen ora Limden. (C toron. saxon. Gibâon, p. 134* ) lier, éminent, chef; ald, liûld , fidèle. Les Saxons écrivent Harold,

(2) PHid ImcaHum. (Chron. saxon. Gibson , p. 154.)

(S) Tuiorçm pupillctmm se processus, repinam Ennnam et regîa? gazai cusîodieos. (Willcbn. Malmesb., p, 70.) — - Godwinua verè consul dux fuit in re militari. (Hernie. Hun- Un g.) — Se bealdeH man. {€ toron. saxon.)

(4) Eîhel * noble ; noth T tune,

(5 Encominm Emmïie . p. 174.

dueîlcs , comme le refus d’EthétnoÜi (4), Anglais de race et archevêque de Canterhmy , de consacrer roi Mu des étrangers et de lui remettre en cérémonie le sceptre et la couronne des rois anglosaxons (!>}. Harald , selon quelques historiens , sc couronna de sa propre main , sans aucune cérémonie religieuse ; et , ranimant au fond de son cœur le vieil esprit de ses aïeux , il prit en haine le christianisme. C’était à Fhcure des offices , et quand le peuple se rendait a l'église, qu’il avait coutume de demander ses chiens de chasse ou qu’il faisait dresser sa table (G)*

Une guerre acharnée entre le sud et le nord de F Angleterre; entre la population saxonne et la population danoise, paraissait inévitable* Celle attente produisit une sorte de terreur parmi les habitants anglo-saxons de la rive gauche de la Tamise (7) ; car, malgré leur fidélité apparente au roi reconnu par les Danois , eux- mêmes craignaient d’être traités en rebelles* Un grand nombre de familles quittèrent leurs maisons pour se mette en sûreté dans les forêts* Des troupes d’hommes* de femmes et d’enfants, emmenant leur bétail et portant leurs meubles, gagnèrent les terrains marécageux qui se prolongeaient , dans un espace de plus de cent milles , sur les quaire provinces de Cambridge, de Himtingdon , de Nortiiampton et de Lincoln (8). Ce pays , qui avait Apparence d’un vaste lac parsemé d’de s, n’était habité que par des religieux , qui devaient à la magnificence des anciens rots de vastes maisons construites au milieu des eaux , sur des pilotis eL de la terre apportée de loin (9)* Les pauvres fugitifs se cantonnèrent dans les bois tic saules qui couvraient ces terres basses et fangeuses. Comme ils manquaient de beaucoup de choses nécessaires à la vie , et que tout le long du jour ils étaient oisifs, ils assaillirent de sollicitations ou de visites de simple curiosité les religieux de Crojiand, de Pétcrborough et des autres abbayes voisines. Ils allaient et venaient sans cesse * pour demander des secours, des conseils ondes prières (10); ils s’attachaient aux pas des moines ou des serviteurs du couvent* pour les apitoyer sur leur sort (1 1). Afin d’accorder l’observance de leur règle avec le devoir d’hospitalité . les moines se tenaienl renfer-

(G) Üùm atü eccïtoiam. missam audire* întrarcni* ( Encomium Emmtc, p* 104.) — ttogenus de JlomL, p, 438. — Chr on. saxon*, pag. 154.

(7) Sülê sa spi clone belîî supcrvemenUa. ( Ingulf* Croyl., p. 005. )

(8) Ciiiïi suis pnrvuiis ac calai! is omnibus motoitihu? , ad manscornm uliulnes*..* ( Itigulf, Gray!*, p. 305. )

(0) VYÏÎklm. Malmesto. Vîîee ponUficum, p.

(iO)Totâdie in cltHttrum ïrriUfflfes. [!ng* Croylaod., p . 905*

(tl) De mte indÿOtili rnra bkmilUiis alliccre. (Ibid.)

im

kkîg mes dans leurs cellules, et désertaient le cloître et révise parce que la foule s’y rassemblait 0). Un ermite , qui vivait entièrement seul dans les marais de Fegheland (2) , fut si effrayé de se retrouver tout à coup au milieu des hommes et du bruit, qu’il abandonna sa cabane et s’enfuit pour chercher d’autres déserts.

La guerre si désirée d’un côté de la Tamise, et si redoutée de l’autre, n’eut pas lieu, parce que, Fabsenee de Bandekmit se prolongeant , ses partisans danois fléchirent (5) , et que les Anglais du sud ne crurent pas le moment venu pour eux de lever leur drapeau national, non plus comme fauteurs d’un prétendant danois , mais comme ennemis de tous les Danois, La femme normande, dont la présence servait a donner à ^insurrection une couleur moins offensive aux yeux du pouvoir etranger , fit la paiv avec ce pouvoir, et livra le trésor de Knut au rival de son propre fils* Godwin et les autres chefs saxons de F ouest . forcés , par sa désertion, de reconnaître lia raid pour roi, lui jurèrent obéissance, ellfardekmil fut oublié (4)* Il arriva dans le même 10*9 temps un événement tragique dont le récit ne nous est parvenu qu’enveloppé de beaucoup d’obscurilés* Une lettre d’Emma, qui vivait â Londres en bonne intelligence avec le roi Harald, fut envoyée, à ce qu'il paraît, aux deux fils tFEthelred eu Normandie; leur mère les informait, par cette lettre, que le peuple anglo-saxon semblait disposé a faire roi Fun d’entre eux et à secouer le joug du Danois ; elle les invitait a se rendre secrètement en Angleterre, afin de s’entendre avec elle et avec leurs amis (»). Soit que la lettre fût vraie ou supposée , les fils d’Etbelred la reçurent avec joie, et le plus jeune des deux, nommé Alfred, s’embarqua, du consentement de son frère, avec une troupe de soldats normands et boulonnais (0); ce qui était contraire aux instructions d’Emma, si toutefois il est vrai que Finvîtation fût venue d’elle (7).

Le jeune Alfred prit terre à Douvres, et s’avança au sud de la Tamise, pays où il devait rencontrer le moins de dangers et d’obstacles parce que les Danois n’y habitaient pas en grand nombre* Godwîn alla a sa rencontre , peut-être pour éprouver

tl) Vix de dormîtoHo ausi sunt deacendere. (log* Croyh,

(S) Vulfinus anàcboiüa, (Ibid,}

çôj QtioJ in Uanemarciâ moi as neXUerit. ( Ttogerii de Ho- T iidrn A tin aies , p. 438* )

(4] ïlexp1enarïus...*FuU kynffûfcreaU Euglaland. (Chron* saxon- G Oison. 1

(3) Kojju umts vcstrûm ad me vdociter et prïvatè veniat, t Encomiura Emma, p. 474.}

(G) Milites non paivi numerL ( Guill, Gcmeticensis , p, S71, }

(7) .Jt>* Bromplon , pag, 500* ed, Seldco* — Encomium Emmæ , p. 175-170.

LA CONQUÊTE

ce dout il était capable, et pour concerter en com- im m un avec lui quelque plan de délivrance nationale.

Il le vit entouré d’étrangers , venus à sa suite pour partager la haute fortune qu’il espérait trouver chez les Anglais, et celle vue changea subitement en malveillance pour Alfred les bonnes dispositions du chef saxon* Un ancien historien fait tenir à Godwin , dans celte circonstance , devant les autres chefs rassemblés, un discours où il leur représente qu’ Alfred est venu escorté de trop de Normands , qu’il a promis à ces Normands des possessions en Angleterre , et qu’on ne doit point laisser s’impatroniser dans te pays cetLe race d’étrangers , connue dans le monde par ses ruses et son audace (8)* Quoi qu’il en ait été de cette harangue, Alfred fut abandonné, sinon trahi, par Godwin et par les Saxons (9), qui , h la vérité, ne levaient point appelé d’outremer, ni attiré d’avance dans le péril où Us le laissaient. Les officiers du rot Harald, avertis de son débarquement, te surprirent, avec ses compagnons, dans la ville de Guildford , pendant qu'ils étaient désarmés et dispersés dans plusieurs maisons*

Ils furent tous saisis et garrottés sans que personne essayât de les défendre (10).

Sur dix des étrangers, qui avaient suivi Alfred au nombre de plus de six cents, neuf périrent dans des tortures atroces , et le dixième obtint grâce de la vie. Le fils d’Elhelred , transféré dans File d’Ely , au coeur du territoire danois , fut traduit devant des juges qui le condamnèrent à perdre les yeux , comme violateur de la paix du pays. Emma, sa mère , ne fit aucune démarche pour le sauver de ce supplice , dont il mourut* « Elle délaissai orphelin, « dit un vieux chroniqueur (11) | et d’autres historiens lui reprochent d’avoir été complice de sa mort (12). On peut douter de cette dernière assertion; mais une circonstance singulière, c’est qu’Emma , exilée peu de temps après d’Angleterre par ordre du roi Harald , ne se rendit point en Normandie , auprès de ses propres parents et du second des fils tVEthelred , mais qu’elle alla en Flandre quêter un asile étranger (15) , et que , de là , elle s’adressa ou fils de Knut , en Daiiemarck , pour l’inviter à venger

(g) iSimiam Kormannorum eopîam secum adduxîsse , jjçntero fariissimam cl tubdalam in 1er se in&Urpaie AngUs non securmn esse. (Henrici Himiing. HisU)

(0} Compalriotarum perfküa eL maximè Godwini. (Ibid.) (10) Hoper. de Hoved., p. 358.— Ethel redus HievalUmsis , ed. Seideo., p* 360.— Gcili. Pictavicnsis, p. 178,

(t 1 ) 1 n v id ia deser t i o t p Ua n ï * ( XViï Lelm * Ma 1 mcab u rie n s i s,

|i, 56.) Elurcdi castim scire noie bat, et Edwardo exuli peni- Lût niî hom faciebat* (MonasL acglic. Dugdale, tom, I,

(1 2) Quidam riicunl Emmam ïn necem fili i aui AlFredî conseosissc, (Jo. Brompton, p. 057.)

(13) Heorici Birntmg*, p* 3G4,

DE L'ÀNfiLETERBE,

ioao son frère maternel, le fiîs d'Ethcïred le Saxon, assassiné , disait Emma , par Harald et trahi par Godwin (1),

La trahison de Godwin fut le cri des Normands, gui, par un ressentiment aveugle, accusèrent plutùt les Saxons que les Danois du massacre de leurs compatriotes , victimes d'une entreprise trop hasardeuse, 11 y a d’ailleurs une foule de versions de cette aventure (2) , et aucune n’est appuyée d’un assez grand nombre de témoignages pour être regardée comme la seule vraie. L’un des historiens les plus djgnes de foi commence son réeiL par ces paroles; « Je vais dire ce que les conteurs des « nouvelles rapportent de la mort d’Alfred (3) ; » et, à la fin de sa narration , il ajoute : « Voila ce que le bruit public raconte ; mais je n’en puis rien affirmer (4)* » Ce qui semble devoir Être mis hors de doute, c’est le supplice du fils d’ELhelred et de plusieurs centaines d’ boni mes venus avec lui de Normandie et de France pour faire insurger les Saxons; l’entrevue de Godwin avec ce jeune homme mao et surtout la trahison préméditée dont beaucoup imo de narrateurs l’accusent, paraissent des circonstances fabuleuses a joutées â un fond vrai. Quelque peu de foi que méritent ces fables, elles sont loin cTètre sans importance historique, à cause du crédit qu'elles obtinrent dans les pays d’outre-mer , et du ressentiment national qu’elles soulevèrent contre le peuple anglais,

A la mort de Harald , les anglo-Saxons , encore trop peu hardis pour choisir un roi de leur propre race , concoururent avec les Danois à réfection du fils d'Emma et de Knut (10, Le premier acte de royauté que fit Môrdeknut fut d’ordonner qu’on déterrât le corps de son prédécesseur (Harald), et qu’après lui avoir coupé la tète on le jeQt dans la Tamise, Des pêcheurs danois retrouvèrent le cadavre, et l'ensevelirent de nouveau à Londres» dans le cimetière réservé à leur nation, qui, même dans sa sépulture , voulait être distinguée des Anglais (6)* Après avoir donné contre un frère mort cet exemple de vengeance et de barbarie, le nouveau roi, avec une apparence de regrets cl d'affliction fraternelle , fil commencer sur le meurtre d’Alfred une vaste enquête judiciaire. Comme lui-même était Danois , aucun homme de race danoise ne fut sommé par ses ordres de comparaître en justice a

(!) Hoger. cïc Iloveden, p, 43S,— Hçorïcl Himting.,p.3fl5* (2) niversimode et divertis lemporibu», ( Jo. tkompton ,

(ü) Quod mmîgerulti iparçunt. (Wtll. Malmesb., p, 77*) f'b U aie ÿ qui a famaserit , non omisi, sed quia ebronica taefit , prûsoLido doo assëruï. ( XliîiL )

(5) Angits et banis m imant tenteatiam coeimtïlius. {Maithiei WesimouaMericDsis HisL, p, 700

- LIVRE DEUXIÈME, m

et les Saxons furent seuls chargés d’un crime qui uuo n’avait pu être utile qu'à leurs maîtres. Godwin , dont la puissance et les intentions douteuses donnaient des craintes, fut accusé Je premier de tous ; il sc présenta , selon la loi anglaise , accompagné d’un grand nombre de parents , d’amis et de témoins du fait, qui jurèrent avec lui qu’il n’avaîl pris aucune part ni directe ni indirecte a la mort du fils d’Élhelred, Cette preuve légale ue suffit pas auprès du roi de race étrangère , et, pour lut donner de la valeur , il fallut que le chef saxon raccompagnât de riches présents, dont le détail, s’il n’est pas fabuleux, peut faire croire que beaucoup d’ Anglais aidèrent leur compatriote à se racheter de celle poursuite, intentée de mauvaise foi. Godwin donna au rot Harde* knut un vaisseau orné de métal doré , monté par quatre-vingts soldats portant des casques dorés, une hache dorée sur l’épaule gauche, un javelot à la main droite , cl à chaque bras des bracelets d’or du poids de six onces (7), .Un évêque saxon, nommé Leofwïn, accusé d’avoir aidé le fils d’Uifnoth dans sa prétendue trahison, se justifia comme lui à force de présents (fi).

En général, dans ses relations avec les vaincus , Burdeknut montra moins de cruauté que d’avarice; mais son amour pour l’argent égalait ci surpassait peut-être celui des pirates ses aïeux. Il accabla F Angle terre de tributs , et plus d’une fois ses coïleo leurs de taxe furent victimes de la haine et du désespoir qu’ils excitaient. Les citoyens de Wo reester en tuèrent deux , dans l’exercice de leurs fonctions. Dès que la nouvelle de ce meurtre parvint aux autorités danoises, deux chefs de cctie nation, Leofrik et Sîward, dont Lun commandait en Mcrcie et l’autre en iN’orthumbrie , réunirent leurs forces et marchèrent contre la ville rebelle, avec ordre de la dévaster par te fer cl la flamme. Les habitants en masse abandonnèrent leurs maisons, et se réfugièrent dans une des Iles que forme la Sa ver né; ils y élevèrent des retranche nie ni s , et résistèrent jusqu'au point de lasser les assaillants qui leur permirent de retourner en paix dans leurs habitations incendiées (9),

Ainsi l’esprit d’indépendance , que les vainqueurs appelaient révolte , se ranimait peu à peu chez les fils des Saxons et des Angles. D’ailleurs , pour éveiller en eux les regrets de la liberté perdue 3 les misères et les affronts ne manquaient pas (10). Le Danois qui portait le titre de roi d'Angleterre n’était

(fl) ln cîEmeterio Danontm (ïn&ulf. CroyL, p, 905,)

(7) Apposait file fidei jumiao exeniueg..*. Navem aura rosiralam.,. (W fil dm. ïlaïMésb., p. 77.)

[8] Willdm. Malmesb, (Ibjd.) Leuf-win.Leof, IM 7 fiebdier, bieti-aimé,

(ü) Willelm. Mal mes b* , pag, 77,

(10) Pre ceütempLibüs cpio* Angli à Danis sæpiCia reccpcritni. (Jûlian. BrompUm. p< 931.)

TniEimv,

HiSTOUlE DE LA CONQUETE

\m [tas seul à opprimer les indigènes; il avait sous lui toute une nation d'étrangers, et chacun y travaillait île son mieux. Ce peuple supérieur, dont les Anglais étaient sujets et non simples concitoyens , ne payait point d’impôts comme eux, et sc partageait, au contraire, les impôts levés par son chef, recevant tantôt sept marcs d'argent s et tantôt vingt marcs par tète (1)* Quand le roi, dans ses revues militaires, ou dans ses promenades de plaisir, prenait pour sou logement la maison d'un Danois, te Danois était défrayé tantôt en argent (2) , tantôt en bétail , que le paysan saxon avait nourri pour la talde de scs vainqueurs (3). Mais la demeure du Saxon était r hôtellerie du Danois : l'étranger y prenait gratuitement le feu , la table et le lit ; il y occupait la place d'honneur comme maître (1), Le chef de la famille ne pouvait boire sans la permission de son hôte, ni demeurer assis eu sa présence* L'hôte insultait a son plaisir L'épouse , la fille , la servante (S) ; et , si quelque brave entreprenait de les défendre ou de les venger, ce brave rie trouvait plus d'asile; il était poursuivit et traqué comme une bête fauve ; sa tète était mise à prix comme celle des loups ; il devenait tête de toup} selon l'expression anglo-saxonne (fi); et il ne lut restait plus qu'à fuir vers la demeure des loups , qu’à se faire brigand dans les forêts , contre les conquérants étrangers et les indigènes qui s’endormaient lâchement sous Je joug de l'étranger.

,04i Toutes ces souffrances, longtemps accumulées* produisirent enfin leurs fruits, à la mort du roi Ilardcknut , qui arriva subitement, au milieu d’un festin de noces. Avant que les Danois sc fussent assemblés pour réfection d'un nouveau rot, une grande armée insurrectionnelle sc forma sous la conduite d’un saxon, appelé Hown (7). Malheureusement les exploits patriotiques de cette armée sont aujourd’hui aussi inconnus que le nom de son chef est obscur, Godwin et son fils llarakl (ou Harold, selon l’orthographe saxonne ) levèrent cette fois l’étendard, pour la pure indépendance de leur pays, contre tout Danois, roi ou prétendant, chef ou

(î) Classiarüs suis per singnîos naves 20 marcas, (Wilh Malm., pag, 7G. > — ^ Sïniîuli9 iiavuun remigibus 7 mareas* (Chroru saxon* Gibson, p. 15Ü.) — 22 navibus 31,000 tibrarum, (Ibid.)

(2) Dante 2,800 li b, ad sumpluw hospitii régis, ( H carie. Koyghtoa, p* 2S25.)

(5) Magna sntnma anim allaita benè crwsorum. (Ibid,)

(4) Cusios eL oiagteter düinùs super eûmes alios boqulii, (Ibid.)

(5) Et &ïc defloravcrunL axom costras cUilias et ancilîas* (Ibid.) — Johau* B rom pion , p. 934.

(Û) xVulF-beofüd. Cêiait le nom donné par lesSasonsaux homtnÊS mis hors la loi pour quelque grand crime. (W ilkins, Collée t. legum et coosilior. pa&ïm.)

(7) Cullegeruni magnum cxerdlum. qui llowne-here vo-

soîdat* lie foulés rapidement vers le nord . et chas- ton ses de ville en ville , les Danois partirent sur leurs vaisseaux , et abordèrent, diminués de nombre, aux rivages de leur ancienne patrie (8), Ils firent , à leur retour , un récit de trahison , dont tes circonstances romanesques se retrouvent , d’une manière également fabuleuse, dans lliistoire de plusieurs peuples ; ils dirent que Harold , fils de Godwin , avait invité les principaux d’entre eux à un grand ban quel, o il les Saxons vinrent armés, et les assaillirent à 1T improviste (9),

Ce ne fut point une surprise de ce genre, mais une guerre au grand jour qui miL fin en Angleterre à la domination des Scandinaves* Le fils de Godwin et Godwin lui-même jouèrent , à la tète de la nation soulevée , le premier rôle dans celte guerre nationale* Dans le moment de la délivrance , tout le soin des affaires publiques fut confié au fils du bouvier Ulfnoth , qui venait d’accomplir, eu sauvant sa patrie des mains des étrangers, la fortune extraordinaire qu’il avait commencée en sauvant un étranger des mains de ses compatriotes (10). Godwin, s'il l’eiU voulu , pouvait se faire nommer roi des Anglais ; peu de suffrages lui eussent été refuses : mais il aima mieux tourner les regards du peuple sur un homme étranger aux événements récents, sans envieux , sans ennemis , inoffensif envers tous par son éloignement des affaires, intéressant aux yeux de tous par ses malheurs , sur Edward , le second fils d’Elhelred , celui-là même dont ou disait qu’il avait trahi et fait mourir le frère. D’après Davis du chef de West-sex (II), un grand conseil , assemblé à Gbilling-ham , décida qu’un message national serait envoyé à Edward, en Normandie , pour lui annoncer que tout le peuple l’avait élu roi , mais sous la condition de n’amener avec lui qu’un petit nombre de Normands (12),

Edward obéit, dit la chronique contemporaine {1 3), et vint en Angleterre avec peu d’hommes*

11 fut proclamé roi dès son arrivée, eL sacré dans La grande église de Winchester. Eu lui remettant le

eabatur à quodamBowne qui duelor corum extiterai. (Hciirïc* Knyghtnn , p. 2325,)

(8) fianos occident nt et de parlibus Angliæ fugaverunî, (Heu rie. Kuyghtoü , p. 2325.)

(0) Fedl ins tmùl coûgtegatis magnum convïvîum , (Script* rerum dame,, tom* U, p, 208* )

(10) Regnï cura comUi Godwino cmmniUilur, donec qui dïgüuseMelelÉgerelürin vcgem.(Mtmaat. ariglic., t, I, p* 24.)

(U) Godwini consilio..* Godwlai raüoüibus* (Willelm, Malmesh,, pag. 80.)

(12) i'opu Lus uni vertus,., Eall foie gcceas Ead-weard to cyng. (Chrûn.sâx,, p, 155;)— Ha lamcu utpauctesiniosjtiormamios secutu adduccrel* (llenric. Hnntiug,, p*8Ca*)^ llenric. Knyghlon, p. 2329,

(13) Chvonic. sax, Gibson.

DE L'ANGLETERRE. — LIVRE DEUXIÈME

îo4£ sceptre et la couronne , l'évêque lui fit un long discours sur les devoirs de la royauté , et sur le gouvernement doux et équitable de ses prédécesseurs anglo-saxons. Comme U était encore sans épouse , il choisît la fille de l'homme puissant et populaire a qui il devait la royauté, Différents bruits de malveillance coururent au sujet de ce mariage; on disait qtdBdward, effrayé de l'immense au ton té de Godwin T l'avait pris pour beau-père , afin de ne pas l'avoir pour ennemi (1). D'autres assuraient qu’avant de faire élire le nouveau roi, Godwin avait exigé de lui j par serment sur Dieu et sur son ûim , la promesse d'épouser sa fille {3), Qûoi qu’il en soit, Edward reçut en mariage une jeune personne d'une grande bcauLé , instruite dans les letLres , pleine de modestie et de douceur; on l’appelait Edit he , diminutif familier, pour Kdswithe ou ELhelswitbe (3).

*t Je l’ai vue bien des fois dans mon enfance, dit un ii contemporain, lorsque j'allais visiter mon père,

« employé au palais du roi. Si elle nie rencontrait « au retour de l'école, elle m'interrogeait sur ma « grammaire, sur mes vers ou bien sur ma logique, u où elle était fort habite; et quand elle m'avait en- « lacé dans les filets de quelque argument subtil , « elle ne manquait jamais de me faire donner trois U ou quatre écus par sa’ suivante et de m'envoyer «. rafraîchir à l'office (4) » Edîlhe était douce et bienveillante pour tout ce qui l'approchait ; ceux qui n'aîmaient pas , dans son père et son frère , leur caractère de fierté un peu sauvage, la louaient de ne pas leur ressembler ; c'est ce qu’exprimait , d'une façon poétique , un vers latin fort à la mode dans ce temps : « Godwin a mis au monde Édithe, « comme l’épine produit la rose (3 J > .

Km La retraite des Danois, et l'anéantissement du icis régime de la conquête, en réveillant tous les souvenirs patriotiques, avaient rendu plus chères au peuple les coutumes anglo-saxonnes. On eût voulu les faire revivre dans toute leur pureté primitive , dégagées de ce que le mélange des races y avait apporté d’étranger. Dans ce désir , on se reportait au temps qui avait p recédé la grande invasion danoise , au règne d’Ethelred s dont on rechercha , pour les rétablir, les institutions et les lois (G),

(1) Mettions tant! vi ri potenüâ lædi. (GuH. Gemeticensis, P* 271.)

(2) Jura mitai, in Deum et animant luam, te flliam meam accquurum in conjugetn, et epo Ubi dabo regnu m Àngïiæ. (Mona&L. anglic,, te®, I, p, 24.)

(3) Eft, heureux j étfael, noble; 8wmth,swîtb, leste, agite,

(4) Ad regitim penu iraasmisit , et refècltim dtwml, ( lalïulP. ÇtoyL, p. 005,)

(5) Si eut spiua lusam, çemiît Godwious Ëghitam.

CnyL)

[0} Leges ab an li quia rugi bus la ta s. (Willelm. Malméàb., 0-75,}

Cette restauration eut lieu dans la mesure ou elle était possible , et le nom du roi Edward s'y attacha ; ce fut un dicton populaire que ce bon roi avait rétabli les bonnes lois de son père Ethelréd. Mais, a vrai dire , il ne fut point législateur ; il ne promulgua point un nouveau code ; seulement les ordonnances des rois danois cessèrent d'être exécutées sous son règne (7). Lïmpût de la conquête , d'abord accordé temporairement sous Je nom de Danegheld, comme on Ta vu plus haut , ensuite levé chaque année , durant trente ans , pour les soldats et les matelots étrangers <8), fut de cette manière aboli , non par la bienveillance gratuite du nouveau roi , mais parce qu'il n'y avait plus de Danois eu Angleterre,

Il n'y avait plus de Danois vivant dans le pays comme dominateurs ; ceux-là furent tous expulsés ; maïs le peuple anglais redevenu libre ne chassa point de leurs habitations les hommes laborieux et paisibles qui, jurant obéissance aux lois communes , se résignèrent à la simple existence de cultivateurs ou de bourgeois (9), Le peuple saxon ne leva point sur eux de tributs par représailles, et ne rendit point leur condition plus mauvaise que n'était la sienne. Dans les provinces de l'est, et surtout dans celles du nord, les enfants des Scandinaves continuèrent de surpasser en nombre les enfants des Anglo- Saxons ; ces provinces se distinguèrent de celles du centre et du midi par une différence assez remarquable d’idiome, de mœurs et de coutumes locales {10) ; maïs il ne s'y éleva pas la moindre résistance contre le gouvernement du roi saxon. L'égalité sociale rapprocha et confondit en peu de temps les deux races autrefois ennemies. Celte union de tous les habitants du sol anglais, redoutable aux envahisseurs d’outre-mer, arrêta leurs projets d'ambition, et aucun roi du Nord n'osa venir revendiquer à main armée l'héritage des fils de Knut. Les rois envoyèrent même au paisible Edward des messages de paix et d'amitié : « Nous ü vous laisserons, lui disaient-ils, régner sans trou b lu U sur votre pays , et nous nous contenterons dus h terres que Dieu nous a donné â régir (11). i>

Mais, sous cette apparence extérieure de prospé rilé et d'indépendance , se développaient sourde-

(7) Sub nomme régis Edwardi jüianiur, nos quèdillc ataluerit, sed quùd obsmaveriL, (Willelm. Malmesb,, pac- 75.)

(8) Dame-gel d, Dæaa-gcold; al . beregeûld, tribut de Parmée, (Chron. saxon. Gibson.)

(0) Posl finit um in Anglfà Dacmrum imperium , reliqtiiæ Thitigamamionitncûboi tiB rt ma oseniû t, (Script, rerum dame,, lom. 11, gag, 455.)

(10) Myreua-làga , WMUcaxna-laga , Pæna-laga. VkL lliekesiï Thesaur. Ilngoar. sep lent Pïûnal,

[1 1) Soorre#sHe1mskringJ*4 tom* 111, p.52,— lugutf. Croyb, [i. S97;— Joban. llrompum, pôg. 038,

HU2 ment i!e nouveaux germes de trouble et de mine, ni ia Ee T0Î Edward, fils dTimc Normande* élevé depuis son enfance en Normandie, était revenu presque étranger dans la patrie de ses aïeux (I); le langage dun peuple étranger avait été celui de sa jeunesse; il avait vieilli parmi d’autres hommes et d’autres moeurs que les mœurs ci les hommes de T Angleterre; ses amis, ses compagnons de plaisir et de peine, ses plus proches parents , l’époux de sa sœur, étaient de Eau Ire côté de la mer. Il avait juré de u’amener qu’un petit nombre de Normands : U en amena peu en effet; mais beaucoup vinrent après lui : ceux qui l’avaient aimé dans son exil, ceux qui rayaient secouru quand il était pauvre, accoururent assiéger son palais (2). 11 ne put se défendre de les accueillir à son foyer et à sa table , et même de les y préférer aux inconnus dont il tenait son foyer, sa table et son titre. Le penchant irrésistible des anciennes affections l’égara jusqu’au point de confier les hautes dignités et les grands emplois du pays à des hommes nés sur une antre terre, et sans amour pour la patrie anglaise. Les forteresses nationales furent mises sous la garde d’hommes de guerre Normands ; des clercs de Normandie obtinrent des évêchés en Angleterre, et devinrent les chapelains , les conseillers et les confidents intimes du roi.

Nombre de gens qui se disaient parents de la mère d’Edward passèrent le détroit , sûrs d?ètre bien accueillis (3), Quiconque sollicitait en langue normande £4} n’essuyait jamais un refus ; cette langue bannit même du palais la langue nationale, objet de risée pour les courtisans étrangers ; et nulle flatterie ne s’adressa plus au roi que dans cet idiome favori' Tout ce qu'il y avait d’ambitieux, parmi la noblesse anglaise, parlait ou balbutiait dans leurs maisons le nouveau tangage de la cour , comme le seul digne d’un homme bien né (S); ils quittaient leurs longs manteaux saxons pour les casaques normandes; ils imitaient dans l’écriture la forme alongée des lettres normandes ; au lieu de signer leur nom au bas des actes civils, ils y suspendaient

fl) Pfl&nè in Galücum transieraL (Jngtdf* CroyL, p* SDH.)

(2) Qui Îîïojnam exnlis pauculis b eue fie iis JevfaùnLfWit- Ielnr, Nalmesb*, pag« 8L)

(3) A ürahens de Noi maamà nlurimos quos* variis dignitaübus promûtes, in immensum exaliabat. (Ingrjlf* CroyL, p. 895.)— Monast. angîic,, t. 1, p. 55*

(4; Galiioom idknna , (InguJf. CroyL) Voyez plus haut, p. Sû*

(3) Tan (j tiaiu magnum gentîli tium , (logutf. Croyi . , pJD5*)

(0) Prûpriamcoüsuetudinçm in Iiia et in alita multia erubescere. (Ibid.)

£7) Godwmum et nalos ejus* magnanîmos viros OL industrios. CWitLelm. Malmesb*, p. SL)

(8) In familïares cjm et de illius simplidUKe soiiiosnugari. (Ibid.)

LA CONQUÊTE

des sceaux en cire, à la manière normande. En un i0(s mot, tout ce qu’il y avait d’anciens usages natio- J0*& naux. même dans les choses les plus indifférentes, était abandonné au bas peuplé (6).

Mois le peuple, qui avait versé son sang pour que l’Angleterre fût libre , et qui était peu frappé de la grâce et du clmnne des nouvelles modes, crut voir renaître sous d’autres apparences le gouvernement de l’étranger. Godwin , quoiqu’il fût, parmi ses compatriotes, le plus élevé en dignité et le premier après le roi, se souvint heureusement de son origine plébéienne, et entra dans le parti populaire contre les favoris normands* Le fils d’DJfnolh et ses quatre fils, tous braves guerriers et jouissant de l'affection publique, résistèrent, le front levé, à Tinfluence normande, comme ils avaient tiré l’épée contre les conquérants danois (7)* Dans ce palais, où leur fille et leur sœur était dame et maîtresse, ils rendirent insolence pour insolence aux parasites et aux courtisans venus de la Gaule ; ils tournèrent en dérision leurs modes exotiques, et blâmèrent la faiblesse du roi, qui leur abandonnait sa confiance et la fortune du pays £8).

Les Normands recueillaient soigneusement ces propos et les envenimaient à loisir ; ils criaient aux oreilles d’Edward que Godwin et ses fils l'insultaient sans ménagement , que leur arrogance n’arart pas de bornes , qu’on démêlait en eux l’ambition de régnera sa place et le projet de le trahir (9). Mais, pendant que ces accusations avaient cours dans le palais du roi, dans les réunion s populaire s { 1 0) on jugeait tout autrement le caractère et la conduite du chef saxon et de ses fils* <; Est-il étonnant,

« disnïDon , que Fauteur et le soutien du règne « d’Edward s’indigne de voir élever au-dessus de « lui des hommes nouveaux et de nation étrantt gère ? Et pourtant, jamais il ne lui arrive de pro- « férer un mot d’injure contre l'homme que luih même a fait rot (11)*» On qualifiait les favoris normands des noms de délateurs infâmes , d’artisans de discorde et de trouble £12), et l’on souhaitait longue vie au grand chef, au chef magnanime sur

(0) Magnâ insolentiâ et mfidelUalemregemegîsse, cequas aibl parles So iïnpciïo vindicaos , sæpè insignes face lias in ÎHum jacuîarj. (Ibid.)

£10) 11 y avait chez les Anglo-Saxons une fouie d’mstïüitioüs provinciales et municipales* Folc-gemot* scire-gçmot, assemblée do province. buhr-goniotT assemblée de ville* Wtegemot * U* Flusting , maison de conseil. Uans-hus , maison commune* Giki-hall , club ; gild-scipe, association* £ Voyez Hickes , Thesaur. linguar. septcnlriou. stir les imütniion* sociales dos Anglo-Saxon»*)

(11) Munfjuam tamen contra regem quem semel fatigavermt verbum etiam loculos* (Wiilelm* MatmeaburUmaïs,

(Î2) Ddatores, dûcordiæ semmatores* (tbid.)

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