DE 'L’AN G L ETE MIE
m2 ferre ci sur mer (I), On maudissait Je fatal mariage ms cTEtMred avec une femme normande i cette union contractée pour sauver le pays d'irne invasion étrangère (â), et de laquelle résultait maintenant une nouvelle invasion, une nouvelle conquête, sous le masque de la paix et de (Vimilié.
La trace et peut-être même l'expression originale de ces malédictions nationales se retrouvent daus un passage d'un ancien historien , où la tournure bigarre des idées et la vivacité du langage
(î) Cornes maç&aâitmu per Angllam , terrâ mariquc, (EatimerL Hisior. novorum, p* 4<)
(2) Ad tuilioDcm regm mu (fcfenrici Huntinc. , p* 339,)
(oj Du pl icc m coûtiiliouem proposai , et quasi milita res
— LIYtlE DEUXIÈME. m
semblent trahir le style du peuple ; « 11 faut que wa le Dieu tout-puissant se soit proposé à la fois 1043 ü deux plans de destruction pour la race anglaise*
« et qu'il ait voulu dresser contre elle une sorte « d'embuscade militaire (5); car, d'un cêlé , il a dé- « chaîné l'irruption danoise ; de l'autre , il a créé « et cimenté l'alliance normande, afin que , si nous « échappions aux coups portés en face par les Da- « noîs, l'astuce des Normands fût encore la pour * nous surprendre (4).
insldias arlhibutl* (Hsm'ici Hdnlîn^cloniensis. pnije 359*)
(4) Ut à ai Dan or u m manifesta fui mina Donc evaderent, Normatmorum improvisant caolelam cmè dû g evadmnt*
(Ibid.)
HISTOIRE DE LA CONQUÎT E
LITRE TROISIÈME
DEPUIS LE SOULÈVEMENT DIJ PEUPLE ANGLAIS CONTRE LES FAVORIS KQRMAKDS OU ROI EDWARD , JUSQU A
LA BATAILLE DE HASTÏttGS.
Parmi les hommes qui vinrent il c Normandie ou de France , pour visiter le roi Edward , se trouvait un certain Euslache , qui , de l'autre côté du détroit , portait le titre de comte de Boulogne, Il gouvernait héréditairement , sous la suzeraineté des rois de France* la ville de Boulogne, avec un petit territoire voisin de PGcéan; et, pour signe de sa dignité de seigneur d'une contrée maritime , il attachait à son heaume, lorsqu'il s'armait en guerre, deux longues aigrettesde fanons de haleine (1). Eustache venait d’épouser la sœur d'Edward, déjà veuve d'un autre Français nommé Gautier de Mantes {2). Le nouveau beau-frère du roi saxon séjourna auprès de lui quelque temps, avec une suite nombreuse, Il trouva le palais rempli d’hommes nés comme lui dans la Gaule et en parlant l'idiome, de façon que l’Angleterre lui semblait un pays conquis , où les Normands et les Français avaient le droit de tout oser* Après avoir pris du repos dans la cité de Canterbury , le comte se dirigeait vers Douvres ; à un mille environ de distance , il fit faire balte à son escorte , quitta son palefroi de Voyage , et monta le grand coursier qu’un de ses gens lui menait en main droite (5); il endossa sa cotte de mailles , et tous ses compagnons firent de même* C'est dans cet attirail menaçant qu'ils entrèrent à Douvres (4).
(t) GmlLelm, Brito, apud script* rer, francic. , tom. XIII, p, 2G3.)
(2) WaHemMcdentlnui* tWiïleJm* MaLmesb., p. fil.)
(3) Dextrarius, dextriér.
(4) Chron. saxon. Gibson, p* 1 63. —W Ml dm. Malmosb. , P* AL
Ils se promenaient insolemment par ta ville, marquant les meilleures maisons pour y passer la nml, et s'y établissant d'autorité. Les habitants murmurèrent ; l'un d'entre eux eut le courage d'arrêter sur le seuil Je sa porte un des Français qui prétendait prendre son quartier chez lui. L'étranger mit Fëpée a la main et blessa l'Anglais, qui , s armant à la bâte avec les gens de sa famille » assaillit et tua l'agresseur* A celle nouvelle , Eustache de Boulogne et toute sa troupe quittèrent leurs loge* munis , remontèrent à cheval , et faisant le siège de la maison de l'Anglais , ils le massacrèrent , dit la chronique saxonne, devant son propre foyer (SJ* Ensuite ils parcoururent la ville , l'épée nue è la main , frappant les hommes et les femmes , et écrasant les enfants sous les pieds de leurs chevaux ((î). Ils n'alièren l pas loin sans rencontrer un corps de citoyens en armes ; et , dans le combat qui s'engagea bientôt , dix-neuf des Boulonnais furent tués ; le comte prit la fuite avec le reste des siens \ mais , n'osant gagner le port et s’embarquer, il retourna vers la ville de Glocester, où résidait alors le roî Edward avec ses favoris normands (7)*
Le roi, disent les chroniques, donna sa paix a Hustache et à scs compagnons (B). II crut , sur la seule parole de son beau-frère , que tout le tort était du côté des habitants de Douvres, et, enflammé contre
(5) lïinnan Lis aipman hoorle* (Cïircm. saxon. Gibsow, page 163.)
(fl) Pueras ei infantes suorum pedlbus equorumeontrivernnt. (Roger, de Iloved. Annal., p. 44 L)
(7) Chron* saxon* Fragmcntum, apud Glossar* ed. Lyc* (S) Et rex paeem eis dédit* (Chron. saxon, frag.)
DK L'ANGLETERRE.
im eux d’ime colère violente , il manda promptement Godvvin , dans le gouvernement duquel cette ville était comprise. «Pars sans délai, lui dit Edward, it et y a délier, par une exécution militaire (1), ceux « qui attaquent mes parents à main armée et trouw Ident la paix du pays# a Moins prompt à se décider en faveur d’un étranger contre scs compatriotes, Gmlwin proposa qu’au lieu d’exercer une vengeance aveugle sur la ville entière, on cftât, scion les formes légales , les magistrats à comparaître devant le roi et les juges royaux , pour rendre raison de leur conduite, « II ne vous convient pas , dit-il « au roi, de coud amner, sans les entendre, des « hommes que votre devoir est de protéger (â). »
La colère d’Edward, animée par les clameurs de scs courtisans et de ses favoris, se tourna tout entière contre le chef anglais , qui , accusé lulnième de désobéissance et de rébellion , fui sommé de comparaître devant tin grand conseil convoqué â Glocester. Godwin s’émut peu d’abord de celle accusation , pensant que le roi se calmerait , et que les autres chefs lui rendraient justice (5). Mais il apprit bientôt qu’à l’aide de l’influe ucfè royale et des intrigues des étrangers , rassemblée avait été séduite, et qu’elle devait rendre un arrêt de bannissement contre lui et contre ses fils. Le père et les fils résolurent d’opposer leur popularité à ces manœuvres , et de faire un appel aux Anglais contre les courtisans dVmire-mer, quoiqu’il fût loin de leur esprit, dit encore L'ancienne chronique, de vouloir faire aucune violence à leur roi national (2),
Godwin leva une troupe de volontaires dans le pays situé au sud de la Tamise, pays qu’il gouvernait dans toute son étendue , Harold, faîne de ses fils, rassembla beaucoup d’hommes sur les côtes de l’est , entre la Tamise et le golfe de Boston ; son second fils, nommé Sweyn, engagea dans celte confédération patriotique les habitants des bords de la Savernc et des frontières galloises. Les trois corps d’armée se réunirent près de Glocester , et demandèrent au roi, par des messages, que le comte Eustaehe et ses compagnons , ainsi que plusieurs Normands et Boulonnais qui se trouvaient en Angleterre, Fussent livrés au jugement de la nation. Edward ne répondit point à ces requêtes, et envoya aux deux grands chefs du nord et despro-
(5) flïid tmfrila, (Chrcm. saxon. Gibson, p. 163.)
[2j Quos liitari deheas, tnauditos atljudieea (Willelm. Malmoah.. p. Si.)
(3) Godwino parvî peu dente regis furorem tu momentané uni. {tbift.)
(^1) LicetiElis odiosiun vfdoreluradveFsùs eonmi domimim Cenuinum [Kj nc Ulafordo) qmcquam raoIîrî.(Cliron. saxon# Gibsoo, pag# 164.)
vinces centrales, à Siward et à Leofrik, tous les im deux Danois de naissance, l’ordre de se mettre en marche vers le sud-ouest avec toutes les forces qu’ils pourraient rassembler# Les gens de NorLhuinbrie et de Mercîe qui s’armèrent , à l’appel fait par les deux chefs, pour la défense de l’autorité royale, ne le firent point avec ardeur. Siward et Leofrik entendaient murmurer par leurs soldats qu’on se trompait , si l’on comptait sur eux pour verser te sang de leurs compatriotes en faveur de l'intérêt étranger cl des favoris du roi Edward (fi).
Tous deux furent sensibles à ces remontrances; ïa distinction nationale entre les Anglo-Saxons et les Anglo-Danois était devenue assez faible pour que la vieille haine des deux races ne pût désormais être exploitée au profit des ennemis du pays. Les chefs et les guerriers des provinces septentrionales refusèrent positivement d’en venir aux mains avec les insurgés du sud ; iis proposèrent un armistice entre le roi et Godwin, et que leur différend fût débattu devant une assemblée tenue à Londres# Edward fut cou trahit de céder; Godwin, qui ne souhaitait point la guerre pour elle-même , consentit volontiers ; et , d’une part et de l’autre, dit la chronique saxonne , on se jura la paix de Dieu et une parfaite amitié (6). C’était la formule du siècle; maïs , d'un côté du moins , ces promesses Furent peu sincères. Le roi profita du temps qui lui restait jusqu’à la réunion de rassemblée , fixée à l’équinoxe d’automne , pour augmenter la force de ses troupes, pendant que Godwin se retirait vers les provinces du sud-ouest , et que ses bandes de volontaires, n’ayant ni solde ni quartiers, retournaient dans leurs familles, faussant, quoique indirectement, sa parole , Edward fit publier, dans IlnEcrvaîle, son ban pour la levée d’une armée , tant au sud qu’au nord de la Tamise (T).
Cette armée, (lisent les chroniques, était la plus nombreuse qu’on eût vue depuis le nouveau règne (8).
Le roi en donna le commandement à ses favoris d’outre-mer , parmi lesquels figurait au premier rang un jeune fils de sa sœur Goda et du Français Gaultier de Manies. Edward cantonna ses forces au dedans de Londres eL près de la ville , de façon que le conseil national s’ouvrît au milieu dJun camp, sous l’influence de la terreur et des séductions royales. Godwin et ses deux fils furent sommés par
( 3) Suggerebanl normulliquôd id valdê meansEï Hume rat,
(Chrnn. saxon. Jï3£, eiLLye.) fiû îp&ï cpui suis campa tnotîâ hélium mirent. (Rogem de Hoved, Annales, pag. 44t#)
(6) Godes gril h and FulJne freondseipe. (Chron, saxon.
Gibson, pag, 1040
(7) Rannan ut hère. (Chron, saxon. Gibson , p. 264.)
Cliron. saxon. frag. ed. Lye.
(8) Omnium qui hucùsqtie fucrint optimum. (lb.5 p, 164.)
7â HISTOIRE DE
m% ce conseil j délibérant sous la force , de renoncer au bénéfice des serments qu’avaient prêtés entre leurs mains le peu d'hommes qui leur restaient (1),
* eide comparaître sans escorte et sans armes* Ils répondirent qulfe étaient prêts à obéir au premier de ces deux ordres* maïs qu'avant de se rendre a rassemblée seuls et sans défense , il réclamaient des otages, pour garantie de leur sûreté personnelle à Feutrée et à la sortie {©i Deux fois ils répétèrent cette demande, que l'appareil militaire déployé dans Londres justifiai L plcînemenL de leur part (3) , et deux fois on leur répondit par un refus et par la sommation de se présenter sans délai , avec douze témoins qui affirmeraient par serment leur innocence* Ils ne vinrent pas , et le grand conseil les déclara contumaces volontaires , ne leur octroyant que cinq jours de paix pour sortir d Angleterre avec toute sa famille (4). Godwiu, sa femme Ghilha, ou Edïthe * et trois de ses fils , Sweyn . Toslig et Gurth, se rendirent sur la côte de l’est , d'ou ils s’embarquèrent pour la Flandre. Harold et son frère Leofwin allèrent vers T ou esta Brig-stow, maintenant Bristol, et passèrent la mer d’Irlande* Avant ^expiration du délai de cinq jours, et au mépris du décret de l'assemblée, le roi fit courir à leur poursuite une troupe de cavaliers armes; maïs le commandant de cette troupe , qui était un Saxon , ne put ou ne voulut pas les atteindre (JS). im Les biens de Godwiu et de ses enfants furent V saisis et confisqués* Sa fille, l'épouse du roi, fut démï pouillée de tout ce qu’elle avait en terres, en meubles et en argent. H ne convenait pas , disaient avec ironie les courtisans étrangers , que , dans le temps où la famille de cette femme souffrait les peines de Fexil , elle-même dormit sur la plume (6), Le faible Edward alla jusqu’à permettre qu’on l'emprisonnai dans un cloître : les favoris prétendaient qu’elle n'était son épouse que de nom , bien qu’elle partageai son lit , et lui même ne démentait pas ce propos, sur lequel se fonda en partie sa réputation de sainteté (3). Les jours qui suivirent furent des jours d’allégresse et de fortune pour les gens venus
A CONQUÊTE
d'outre-mer, etla Normandie fournit plus que jamais im des gouverneurs à l'Angleterre* Les Normands y m[ obtenaient peu à peu la même suprématie que les Danois avaient conquise autrefois par l'épée. Un moine dé Jümiégès, appelé Robert , devint archevêque de Canterbury ; un autre moine normand fut évêque de Londres ; des prélats et des abbés saxons furent déposés, pour faire place à des Français et à de prétendus parents du roi Edward par sa mère (8) ; les gouvernements de Godwiu et de ses fils furent le partage d’hommes portant des noms étrangers. Un certain Eudes devint chef des quatre provinces de Devon , de Somruerset, de Dorset cl de Cornouailles , et le fils de Gaultier de Mantes, nommé ïlaulfe, eut la garde de In province de Hereford et des postes de défense établis contre les Gallois (9).
Bientôt un nouvel hôte de Normandie , le plus mi considérable de tous, vint visiter le roi Edward, et se promener , avec une suite nombreuse , a travers les villes et les châteaux de l'Angleterre (10) : c'était Guillaume, duc des Normands, fils bâtard du dernier duc , nommé Robert, que son caractère violent faisait surnommer Robcrt-le-Diable, Robert l avait eu d'une jeune fille de Falaise, qu un jour, a son retour de chasse, il rencontra, près d’un ruisseau, la- îtm va ni du linge avec ses compagnes. Sa beauté frappa l0Jl le duc, qui, souhaitant de l'avoir pour maîtresse, envoya, dit une chronique en vers (11), Ton de ses plus discrets chevaliers faire des propositions à la famille* Le père reçut d'abord dédaigneusement de pareilles offres; mais, par réflexion, il alla consulter un de ses frères , ermite à la forêt voisine, homme de grande réputation religieuse (1% celui-ci répondit qu'on devait faire en tout point la volonté du prince; la chose fut accordée, dit le vieux poète, et la nuit et l'heure convenues (13). La jeune Normande s'appelait Arlcte , nom corrompu en langue romane de l'ancien nom danois Hérleve ; le duc Robert l’aima beaucoup , et l'enfant qu’il eut délie Fut élevé avec autant de soin que s’il eût clé fils d'une épouse (14).
(1) Servïtium militum quorum régi conlradutenl. (Wilîelm* Malmesh,,!** 81.)
(2) Rûgabant pacem et obsides , qu6 securi conc ilium ingrederenlur coque egmierenlur* (Chron* saxon. Gibson.)
(5j Non posse ad conienlkulum fadiosorumsme vadibus et ûtoidilma pergere* (Willelm. Malmesb-, p. St. J
£4) Five nihia grüh. (Cbrou* saxon. , p. 1G4.)
(5) At illi non potnerunt aut noluctunL (Cbron* saxon, frag* ed. Lye*)— Cbron* Gibson, p* 164. — Rog* de Hoved., p* 442.
(0) Nescilicel, omnibus suis parenlîbus p a tria ms us phau tibtss, sola Slcrterel in plunith (Willelm, Malinesb-, p^82.)
(7) N u pta m r ex lifte a r te L ra cl a ba i , u L n ce Lhoro am flvere t , nec virili more cügûoaecret, (Willelm. Malmesb,, p, 80 )
(8) Tune Spaibafocuîs abbas fuit pulsus suo epkcopatu* (Cbron. saxon. Gtbson, p* 105*)
(0) Roger ii de Hoved., p* 442, — Willelm. Malmesb., p, &Ü-82.— Th. Rudburne, in Augiiâ sacra, lom* 1, p. 201.
(10) Cum mulio militum conventu adeivitates etcasiella drcumduxil, (Ingulf- Croyl*, p* 808.)
(11) Bcnellou Benoit de Samlc-Maure. (Nouveaux Détails sur r histoire de Normandie, p, 430-438*)
(12) No Cuat un auen frère, un semthoro,
QiPil çusl de grand religion,,*.
(Ibid*)
(13) Benoit de Sainte-Maure. (ïbld,)
(14) Ibid.— Rog* de Hoved., p* 442*
ran Le jeune Guillaume notait encore âgé que de sept ans, lorsqu'il prît fantaisie à son père d’aller en pèlerinage à pied jusqu'à Jérusalem, polir la rémission <lc ses péchés. Les barons de Normandie voulurent le retenir, en lui représentant qu'il serait mal pour eus de demeurer sans chef : « Par ü ma foi* répondit Robert, je ne vous laisserai point « sans seigneur* J’ai un petit bâtard qui grandira i03i « et sera prud'homme* s’il plaît à Dieu ; et je suis i03i certain qu’il est mon fils. Recevez-le donc pour « seigneur; car je le fais mon héritier, et le saisis il dès à présent de tout le duché de Normandie (1). » Les barons normands firent ce que proposait le due , parce que cda leur convenait ? dit la vieille chronique (2) ; ils jurèrent fidélité à l'enfant, et placèrent leurs mains entre les siennes (3). Mais plusieurs chefs, et surtout les parents des anciens ducs* protestèrent contre celte élection, en disant qu’un bâtard n’était pas digne de commander aux fils des Danois (4). Les seigneurs du Dessin et du Cotentin, plus remuants que les autres et encore plus fiers de la pureté de leur descendance, se mirent à la tète des mécontents et levèrent une armée nombreuse ; maïs ils furent vaincus en bataille rangée au Val-des-Dunes , près de Caen , non sans le secours du Roi de France, qui soutenait la cause du jeune duc par intérêt personnel et afin d’exercer de Fin fi u en ce sur les affaires du pays. Guillaume, en avançant en âge, devint de plus en plus cher à ses partisans ; le jour où il revêtit pour la première fois une armure, et monta, sans s’aider de rétrier, sur son premier cheval de bataille, fut un jour de fête en Normandie. Dès sa jeunesse, il s'occupa de soins militaires et fit la guerre à ses voisins d’Anjou et de Bretagne. 11 aimait passionnément les beaux chevaux et en faisait venir , disent les contemporains , de Gascogne , d’Auvergne et d’Espagne , recherchant surtout ceux qui portaient des noms propres par lesquels on distinguait leur généalogie (5). Lejeune fils de Robert et d’Àrlete était ambitieux et vindicatif à l'excès; il appauvrit autant qu’il put la famille de son père, pour enrichir et élever en dignité ses parents du eùté maternel (fi). Il punît souvent d’une manière sanglante les railleries que lui attirait 3a tache de sa naissance, soit de la port de ses compatriotes , soit de la part des étrangers* LTn
(1) Chron. dé Normandie, Nouveaux détails, p. 100* — KeeucU des historiens de ta France et des Gaules, t. XI . p. 400*
(2) Ibid.
(3) Manihus illorum manïbns ejus, vice cordis , datis, (Radon de Sancto-Oumimo, HisL., p, 157*)
(4) GùilL Gemeliccnsis , p. 208.
(5) Qui nominibus propriis vulgo smit nobilitati. (Gui fi. Pieu? tenais , p. lSî.)
jour qu'il attaquai L la ville <f Alençon » les assiégés kkïï s’avisèrent de lui crier du haut des murs : La peau ! l0^ la peau î a la peau ! et de battre des cuirs , pour faire allusion an métier du bourgeois de Falaise dont Guillaume était le petit-fils. Le bâtard fil aussitôt couper les pieds et les mains à tous les prison* nièrs qu’il avait en son pouvoir , et lancer leurs membres , par ses frondeurs , au dedans des murs de la ville (7).
En parcourant l’Angle trrre, le duc de Normandie wsi put croire un moment qu’il n'avait pas quitté sa propre seigneurie ; des Normands commandaient la Hotte qu’il trouva en station au port de Douvres; é Canterbury , des soldats normands formaient la garnison d’un fort bâti sur le penchant d’une colline (S) ; d’autres Normands vinrent le saluer , en habit de capitaines ou de prélats. Les favoris d’Edward se rangèrent avec respect autour du chef de leur pays nalal , autour de leur seigneur naturel , pour parler comme on s’exprimait alors* Guillaume parut en Angleterre plus roi qu’Edward lui-même, et son esprit ambitieux ne tarda pas a concevoir l’espérance de le devenir saris peine , à la mort de ce prince esclave de l’influence normande* De pareilles pensées ne pouvaient manquer de naître dans l’esprit du fils de Robert; cependant, si l'on en croit le témoignage d’un contemporain , il n’en laissa rien entrevoir et n’en parla point au roi Edward, croyant que les choses se disposeraient d'elles- mêmes à souhait pour son ambition (9), Edward > de son côté , soit qu’il songeât ou non à scs projets, et à [opportunité d’avoir un jour son ami pour successeur . ne lui en dît rien non plus ; seulement U Faccueillït avec une grande tendresse, lui donna des armes, des chevaux , des chiens et des oiseaux de chasse {10J, le combla de toutes sortes de présents et d’assurances d’affection. Tout entier au souvenir du pays où il avait passé sa jeunesse le roi des Anglais se laissait ainsi aller à l’oubli de sa propre nation ; mais celte nation ne s’oubliait pas elle-même, et ceux qui lui conservaient leur amour trouvèrent bientôt le moment d’attirer sur eux les regards du roi (11)*
Dans l’été de Tannée 1032, Godvvin partit de 1032 Bruges avec plusieurs vaisseaux et aborda sur le rivage de Kent* Il envoya secrètement des messa-
(6) Chron. de Normandie, Nouveaux détails, p, 24C.
(7) Giron, de Normandie, p* 24CL — Dudo de Saneto- Quiniino, p* 75,— Guill, GcmeL ïib. Vil, rap. 18* p* 4L
(S; Caslfdlum in Doroberniae clivo. ( Ropcr de Ilovedcii
O) Pc successive aulem regnr, spo* adhüc nui ment îo m»! la Facta inter eus fuit* [Iij£tilF. CFûyl*, p. 898.)
[10) Romande Itou, par Robert Wace*
(11) Chron* saxon. Gibbon, p* 105*
tlHERIlV.
histoire de
m2 grrs à la garnison saxonne du port de Ilasiings , i\m$ la province tic Sulh-Scx, ou Susse* par euphonie ; d'autres émissaires se répandirent au loin vers Je sud et vers le nord* A leur sollicitation, beaucoup de gens en état de porter les armes se lièrent par serment à la cause du chef exilé, promettant tous , dit un vieil historien , de vivre et de mourir ayee lui (1). La nouvelle de ce mouvement parvint a la flotte royale, qui croisait dans la mer de Test, sous la conduite des Normands Eudes et Baulfe; ils se mirent à la poursuite de Godwin, qui, se trouvant inférieur en forces, recula devant eux et s'abrita dans la rade de Pcvcnsey, pendant qu’une tempête arrêtait la marche des vaisseaux ennemis. Il cotoya ensuite le rivage du sud jusqu’à la hauteur de nie de Wigbt, ou ses deux fils Harold et Leofwin, venant d'Irlande, le rejoignirent avec une petite armée (2).
Le père et les fils recommencèrent ensemble iï pratiquer des intelligences parmi les habitants des provinces méridionales. Partout où ils aborda ïe ni on leur fournissait des vivres, on se liait à leur cause par serment, et on leur donnait des otages (3); tous les corps de soldats royaux, tous les navires qu’ils rencontraient dans les ports désertaient a eux (4). Ils firent voile vers Sandwich, où leur débarquement eut lieu sans obstacles, malgré la proclamation d’Edward qui ordonnait à tout habitant de fermer le passage au chef rebelle. Leroi était alors à Londres; il appela dans celte ville tous les guerriers de l’ouest et du nord. Peu obéirent à son appel , et ceux qui s’y rendirent vinrent trop tard (3), Les vaisseaux de Godwin purent librement remonter la Tamise et arriver m vue de Londres , près du faubourg qu’on appelait et qu’on appelle encore SouLhwark (G). Quand vint la marée basse , on jeta l’ancre , et des émissaires secrets se répandirent parmi les habitants de Londres , qui , à l’exemple de ceux des ports , jurèrent de vouloir tout ce que voudraient les ennemis de l'influence étrangère (7). Les vaisseaux passèrent sans obstacle sous le pont de Londres , et débarquèrent un corps île troupes qui se rangea sur le bord du fleuve (8).
(1) Quincs, uno orc, aut vlvere aul mori se paratoa esse promîsenmt, (Roger de Hoved. p, 442,)
(2) Chron. saxon. Gibson, p. 105. — Roger de Uoveden, p. 442.
(3) Dali sunl v ictus et obiides quibusmmquc in tocis
poslularent. (Chron. saxon. Gibson, p. 107.)
(4)Huscarlosomnesquti$obvias iQVeucrm,&ecum Legeotes. (Roger de Hoved. p.443.)
(3) Al Mli Dirais Lardantes ad temple non vcnerunl. (Ibid.)
(G) Les Savons écrivaient Stiih-Weore.
(7) Ut otnnes ferè quae vole bat oranraè vclienl , effcdl. (Roger de Bovëd., p. 442.)
(8) Chnrn. saxon. Gihson, p, 167.
LA CONQUÊTE
Avant de tirer une seule flèche , les exilés (9) en- 1052 voycrent au roi Edward un message respectueux pour lui demander la révision de la sentence qui les avait frappés. Edward refusa d’abord ; d’autres messagers se succédèrent , et , durant ces retards , Godwin eut peine à contenir TirriLation de ses amis (10). De son côté, le roi trouva les hommes qui restaient sous ses drapeaux peu disposés â en venir aux mains avec des compatriotes (11)* Ses favoris étrangers , qui prévoyaient que la paix entre les Saxons serait leur ruine, le pressaient de donner le signal d u combat ; maïs la nécessité le rendant plus sage, il cessa d’écouter les Normands, cl consentit à ce que voudraient résoudre les chefs anglais des deux partis. Ceux-ci se réunirent sous la présidence de Stigand, évêque de FEst-Ànglie. D’un commun accord , ils décidèrent que le roi devait accepter de Godwin et de ses fils le serment de paix et des otages , en leur o (Fr aut de son côté des garanties équivalentes (12).
Au premier bruit de celte réconciliation , les courtisans de Normandie et de France (1 3) montèrent à cheval en grande hâte , et s’enfuirent de différent» côtés ; les uns gagnèrent vers l’ouest un fort garde par le Normand Osbert, surnommé Pentecoste; d’autres coururent vers un château du nord coinmandé aussi par un Normand. Les Normands Robert, archevêque de Canterbury , et Guillaume, évêque de Londres , sortirent par la porte orientale, suivis de quelques hommes d’armes de leur nation, qui, tout en fuyant, massacrèrent plusieurs Anglais (14). lis se rendirent sur la côte et s’y embarquèrent dans de petits bateaux de pécheurs. Dans sou trouble et sou empressement , l'archevêque laissa en Angleterre ses effets les plus précieux , et entre autres choses , le pallium qu’il avait reçu de l’Église romaine comme insigne de sa dignité (US).
Un grand conseil des sages fut convoqué hors de Londres, et , cette fois , s’assembla librement. Tous les chefs et les meilleurs hommes du pays, dit une chronique saxonne (IG) , y assistèrent, Godwin porta la parole pour se défendre , et se justifia de toute accusation de van lie roi et le peuple (17) ; ses fils se
(0) ElagaÜ {tha ullaga.) (Clvron. sax. Gibson, p. 167.)
( 10) Aileà ut ipse cornes suos œgrè sedarct, (lfoïd,)
(lî) AngLi puguarc adverses propraqiioa et compatriote pænè eûmes abhorrebanl. (Rog. de Hoveden , pag. 442.)
(12) Decreveruut ut pax sex obsidibus confirmarctur ex ulrâque parte. (Chron, saxon. Gtbsou , p, 107,)
(13) And lha Frencisco menu. (ïbid.,pag, 167 ûl 168.)
(14) EgressisuntoKeutalL porLâ,octidénral et alià& confecerunt multos juvenes. (Lhid.)
(15) VUi navlculâ properè lraasfretavil,et reliquH pallium suum in hhc lcrrA, (lhid., p. 108.)
(1ÛJ Tha Ijeslao menu Lhe wæron ou limon Lande. (Ibid.)
(17) EL coràm umvcraâ gente (ealle LancMeodan. (Ibid.)
1052 justifièrent île mê me. Leur sentence d'exil fut cassée, et une autre sentence, unanimement rendue , bannit d'Angleterre tous les Normands , comme ennemis de la paix publique, fauteurs de discordes, et calomniateurs des Anglais auprès de leur roi (1)* Le plus jeune des fils de Godwin , appelé Ulfnülh, comme son aïeul le bouvier du pays de l’ouest , fut remis avec l'un des fils de Sweyn entre les mains d'Edward , comme otage de la paix jurée. Entraîné encore , dans ce moment même , par son fatal peuchant d’amitié pour les gens d’outre-mer, le roi les envoya tous les deux en garde a Guillaume, duc de Normandie, La fille de Godwin sortit de son cloître et revint habiter le palais ; tous les membres de cette Famille populaire rentrèrent dans leurs honneurs , à l'exception d'un seul , de Sweyn ,qui y renonça de son plein gré, lï avait autrefois enlevé une religieuse et commis un meurtre par emportement; pour satisfaire â la justice cl apaiser ses remords , il se condamna lui-même â faire nu-pieds le voyage de Jérusalem, Il accomplit rigoureusement ce pénible pèlerinage; mais une prompte mort en fut la suite (2),
L’évêque Stïgaud , qui avait présidé rassemblée tenue pour la grande réconciliation , prit la place du Normand Robert dans l'archevêché de Canfcerbury; et, en attendant qu'il eût obtenu pour luimême de l'Église romaine Fomentent du pallium , il officia revêtu de celui que Robert avait laissé à son départ. Les Normands Hugues et Osberi-Fenlecoste rendirent les clefs des châteaux dont ils avaient la garde et obtinrent des sauf-conduits pour sortir d'Angleterre (3) ; mais, à la requête du Faible Edward , quelques infractions furent faiLes au décret de bannissement porté contre les étrangers en masse, llaulfe, fils de Gaultier de niantes et de la sœur du rot , Robert surnommé le Dragon, et son gendre Richard fils de Scrob , Onfroy, écuyer du palais, Gafroy surnommé Pied-de-Geai , et d’autres pour lesquels le roi avait une amitié particulière ou qui s’étaient peu signalés dans les derniers troubles, obtinrent le privilège d'habiter en Angleterre et d’y conserver des emplois (4>. Guillaume , évêque de Londres , fut rappelé aussi , quelque temps après , et rétabli dans son siège épiscopal ; un Flamand , nommé Herman , demeura évêque de Wilton. Godwin s'opposa de tout son pouvoir â cette tolérance
(J) Quôd lULtum régal coàfurbarefll , anfmum rcgïa ïa provinciale* agitantes. (Willetm. Mabnesb,, p. 82,)
(2) Chron. saxon., p, lOS^Willélm. Malmcab,, p. 8t. — Script, rer. franc., toni, XI, p, 174. — Roger, de Hovedeo, P* 442.— Eaitraeri HisL, p, 4.
(S) Reddiderunt sua castolla, (Rog, de HoveUcn , p. 443.)
(4) Anfridntn cognomenio €eokesfoot (al . CeoutfooL)... et cpiosdam altos quos plits ctelerîs roi U i taxerai, ciq ne et
- U VUE TROISIÈME
contraire â la volonté publique (b) ; mais sa voix m» ne prévalut point, parce que trop de gens voulaient faire preuve de bonne grâce envers le roi, et succéder par ce moyen au crédit des courtisans étrangers. La suite prouva qui de ccs gens de cour ou de l’austère Godwin était meilleur politique (b).
lï est difficile d'apprécier exactement le degré de sincérité du roi Edward dans son retour vers l’intérêt national et sa réconciliation avec la famille de Godwin, Entouré de ses compatriotes, peut-être se croyaibil en esclavage, peut-être regardait-il comme une gène son obéissance aux vœux du pays qui Favait fait roi (7). Ses relations ultérieures avec le duo de Normandie, ses entretiens particuliers avec les Normands restes auprès de sa personne , sont la partie secrète de cette histoire. Tout ce que disent les chroniques du temps, c’est qu'une amitié apparente existait entre le roi et son beau-père, cl qu’en même temps Godwin était détesté au dernier point en Normandie. Tous les étrangers à qui sou retour avait fait perdre leurs emplois et leurs honneurs ( tous ceux à qui la facile et brillante carrière de courtisans du roi des Anglais était maintenant fermée , ne nommaient jamais Godwin sans l'appeler traître , ennemi de son roi , meurtrier du jeune Alfred.
Celte dernière inculpation était la plus accrédi- ms tée, et elle poursuivit le patriote saxon jusqu’à l'heure de sa mort. Un jour, â la table d'Edward iî tomba subiLemenL m défaillance , et Ton bâtit sur cet accident uu récit romanesque et fort douteux , quoique répété par plusieurs historiens. Ils racontent qu'un des serviteurs , versant à boire , posa un pied â faux , trébucha , mais se retint dans sa chute en appuyant l’autrq jambe. « Eh bien 1 dit Godwin « au roi en souriant 3 le frère est venu au secours « du frère. — Sans doute, reprît Edw ard , jetant « sur le chef saxon un regard significatif , le frère « a besoin de son frère , et plût à Dieu que le mien « vécût encore ï — O roi, s’écria Godwin, d’où ü vient qu’au moindre souvenir de ton frère, tu « rne fais toujours mauvais visage? Si j'ai contribué » même indirectement â son malheur , fasse le Dieu « du ciel que je ne puisse avaler ce morceau de u pain (8)1 n Godwin mit le pain dans sa bouche , disent les auteurs qui rapportent cette aventure, et sur-le-champ il s’étrangla. La vérité est que sa mort
omni populo Jilides ex ti tarant, (Rugerer, ita Hoveden > p, 443. )
(5) Godwîmis cornes cbsUtarat, { Etattulphu* Higdcrv.
(6j Roger, Uc lloved* p, 442 ,443. — Gerva^ïua Canlua r tamis , p. IGîSl. — Ramilpb. U i gitan, p, 28],
[7) Gceas lo éynge. (Chroa. saxon. Gibson,)
{8) ïlcnrici UimUng., p. 300.— WHI. Maknmeab.. p.SL
1053 m fut point aussi prompte; que, tombé de son siège et emporté hors de sa salle par deux de ses fils, Tostig et Gurlli , il expira cinq jours après (1). En général , le récit de lotis ces événements varie , selon que Fcc ri vain est Normand ou Anglais de race.
-s Je vois toujours devant moi deux routes et deux « versions opposées , dit un historien postérieur de « moins d'un siècle ; que mes lecteurs soient avertis « du péril où je me trouve moi-même (2). n
Feu de temps après la mort de Godwin, mourut Siward , chefduNorthumberbncf , qui d’abord avait suivi te pani royal contre Godwin , qui ensuite avait voté pour la paix et pour ^exclusion des favoris étrangers. Il était Danois de naissance, et ïa population de même origine à laquelle il commandait lui donnait le nom de Siward -Digr , c’est-à-dire , Siward le Poil (3) ; on montra longtemps un rocher de granit qu’il avait . disait-on , fendu d’un coup de hache (4). Attaqué par la dyssenterie et sentant sa fin approcher : « Levez-moi , dit-il à ceux qui Fenii touraïent ; que je meure debout comme un soldat h et non acroupi comme une vache; revêlez-moi « de ma colle de mailles , couvrez ma tête de mon « heaume, mettez mon cru à mon bras gauche et ü ma hache dorée dans ma main droite, afin que « J’expire sous les armes (S). « Siward laissait un lits appelé Waltheof , trop jeune encore pour lui succéder dans son gouvernement de Norlhumbrïe ; cet emploi Fut donné à Tosiig , le troisième des enfanta de Godwin. Harold, qui était Faîne, remplaça son père dans le gouvernement de tout le pays situé au iDfii &lid ïjc la Tamise , et remit à Alfgar , fils de Leofrîk, gouverneur de Merde, Fadmlnis (ration des provinces de l’est c|iiTLE avait gouvernées jusque-là (6).
Harold était alors eu puissance et en talents militaires le premier homme de son pays ; il refoula dans leurs anciennes limites les Gallois qui firent vers ce temps plusieurs irruptions en Angleterre , encouragés par le peu d’habileté du Français Raulfe, neveu d’Edward, qui commandait la garnison clram 1055 gère cantonnée à Harcford (7). Raulfc se montrait peu vigilant pour la garde d’un pays qui n’était pas le sien ; ou si , en vertu de son pouvoir de chef , il appelait les Saxons aux armes , c’était pour les exercer malgré eux à la tactique du continent, el les faire
(1) Qiiinlâ poslbàc ferîâ vila decessiL ( Roger de Hovedcn Hbt., p.445»)
(5) Perte! t La tu r oralio..., iectorem pr&monitûra velim quùd hic quasi ancipiiem viam narntîoms video . quia v orilas faclonim peudet in dubia, (WilL Malmesb., p.
(3} Sîg-ward Dicr, (Script, rer. danic,,tom. IH, p. 305.)
(4) Ibid.
(5} lïeïiriciHuntinc.,p. oGG.— Banulpfc, Ili^dcn . Polychro-
nicrni , p. 281.
(6) Roger de Ttoved., p. 4i3.— Ingulf- Croyh, p. 898.
LA CONQUÊTE
combattre à cheval , contre Fusage de leur nalion{8).
Les Anglais , embarrassés de leurs montures et abandonnés par leur général qui prit la fuite au premier péril, ne résistèrent point aux Gallois; les lieux voisins de Hereford furent envahis , et la ville même iûs* fut pillée (9). C’est alors que Harold vint du sud de tüjj3 l’Angleterre; H chassa les Cambriens jusque par delà leurs frontières ; il les contraignit de jurer qu’ils ne les repasseraient plus , et d’accepter comme loi que tout homme de leur nation , trouvé eu ar mes à l’est du retranchement d’Offa , aurait la main droite coupée. Tl parait que les Saxons élevèrent de leur côté un autre retranchement parallèle, et que l'intervalle du milieu devint une sorte de terrain libre pour les commerçants des deux nations. Les antiquaires croie ut distinguer encore les traces de celte double ligne de défense, cl, sur les hauteurs, quelques restes d’anciens postes fortifiés , établis par les Bretons à Fouestétpar les Anglais à l’orient (10).
Pendant que Harold grandissait ainsi en renommée et en popularité auprès des Anglo-Saxons du sud, son frère Toslïg était loin de s’attirer Famour des Anglo-Danois du nord, Tostig, bicoque Danois du cèle de sa mère, par un faux orgueil national ,
Irai tait ses subordonnés en sujets plutôt qu’en citoyens volontairement réunis , et leur faisait sentir le joug d’un conquérant au lieu de l’autorité d’un chef. 11 violait à plaisir leurs coutumes héréditaires* levait des tributs énormes , et faisait mettre à mort , sans jugement, les hommes quklui portaient ombrage (11). Après plusieurs années d’oppression, la im patience desNorthumbriens se lassa , et une troupe d’insurgés , conduite par deux hommes d’un grand nom dans le pays , sc présenta subitement aux portes d’York, résidence de Tosiig. Le chef s’enfuit : mais ses officiers et ses ministres , Saxons et Danois de race , furent mis à mort en grand nombre.
Les insurgés s’emparèrent des arsenaux et du trésor de la province ; puis , assemblant un grand conseil, ils déclarèrent le fils de Godwin déchu de son pouvoir et mis hors de la loi (L2). Morkar, l’un îles fils de cet Alfgar qui , après la mort de Leofrîk, son père , était devenu chef de toute la Merde , Fut élu pour succéder à Tosiig. Le fils d’ Alfgar se rendit à York , prit k commandement de l’armée nor-
(7) Voyez plus liant, p. 72.
(8) A agios contra morcm in equis pt ignare ] assit. (Rog. de fïoved., p. 44 4, )
(0) Sed cïun praeîlum esserjt commis suri , cornes ou m suis Francia cl Normannis primas Pugam cape ssii. (Ibid.)
(10) Wai’s dike. (Pennant’s tour ïn [Wales.) — Rog. dû fiov., p. 444.
(l t) Sub pacis fuedere per insîdïas occidt præcepit... pro jmtnauiiate trihutï quod de lotà Korthumbriâ înjnstè acceperat. (Ibid., p. 446.)
(12) Ex! égayeront. (Ibid.)
iog4 tkumbr tenue , et chassa Tostig vers le sud. L’armée s’avança sur les terres de Mercie jusqu'à la ville de Nortbampton, et beaucoup d’habitants de la contrée vinrent la grossir* Edwin , frère de Morkar , qui avait un commandement sur la frontière du pays de Galles 7 leva , pour soutenir la cause de son frère, quelques troupes île sa province, et même un corps de Cambriens , engagés sous la condition d’une solde et peut-être par le désir de satisfaire leur haine nationale en combattant contre des Saxons , même sous une bannière saxonne (1),
À la nouvelle de ce grand mouvement , le roi Edward fit marcher Harold, avec les guerriers du sud et de l’est , à la rencontre des insurgés* L’orgueil de famille blessé dans la personne d’un frère , joint à Taversiou naturelle aux gens puissants contre tout acte énergique d’indépendance populaire , semblait devoir faire de Harold un ennemi impitoyable pour la population qui avait chassé Tostig , et pour lé chef qu’elle avait élu. Mais le fils de Godvvin se montra supérieur à ces passions vulgaires , et , avant de tirer l’épée contre des compatriotes , il proposa aux Northumbriens une conférence pour la paix* Ceux-ci exposèrent leurs griefs et le motif de leur insurrection. Harold essaya de disculper son frère, et promit au nom de Tostig une meilleure conduite pour l’avenir, si le peuple du Norlhumberïand lui pardonnait et l'accueillait de nouveau; mais les Nortbumhricns protestèrent d’une voix unanime contre toute réconciliation avec celui qui les avait tyrannisés (2). » Nous sommes nés libres, dirent-ils, « et élevés dans la liberté; un chef orgueilleux est u pour nous une chose insupportable , car nous h avons appris de nos ancêtres à vivre libres ou a 1[ mourir (3). n Ils chargèrent Harold lui-même de porter leur réponse au roi. Harold , préférant la justice et le repos du pays à l’intérêt de son propre frère (4) , se rendît auprès d’Edward ; et ce fut encore lui qui , à son retour , jura aux Northumbriens h paix que le roi leur octroyait, en sanctionnant l’expulsion de Tostig et l'élection du fils d’Alfgar (5). Tostig, mécontent du roi Edward, de ses compatriotes qui l'abandonnaient , et surtout de son frère qu’il croyait tenu de défendre sa cause , juste ou injuste, quitta l' Angleterre , la haine dans le cœur ,
(1) il h Ut Hem Brilcrâes (îUyUaa) cumeovengrunt* (Cliron. sax. Gibsoïi , p. 171, — Rt>&. de Hoved. , p, 430*)
(2) O urnes nnanimi consens u copU^tiUminL (Roger. do Hovcd. p* 440.)
{3) Se hommes libéré natns, libéré edtrcnlos , mrllius duel* Ferociam iih passe, à imijoribus didicisse 31U libertalem auL nwmem. (WilL Mnlmesb., p, 83.)
(4) Qoî macis quletem patriae < pi à tri fraids commodum aitenderet. (Ibid.)
(B) ld eis narravît , et manu ilâtâ confirmavit. { Chron. saxon., pap. 171.)
et se rendit auprès du comte de Flandre , dont il avait épousé la fille* l0^
Depuis que le royaume était délivré de la domination danoise , la loi du roi Knut pour la levée du tribut annuel , qu'on nommait le denier de saint Pierre, avait subi le sort des autres lois décrétées par le pouvoir étranger (G)* La force publique ne contraignait personne à l’observer , et Rouie ne recevait plus que les offrandes et les dons volontaires de la dévotion individuelle. Aussi , Pan tique amitié de l’Eglise romaine pour le peuple anglais déclhnaït-dlc rapidement. On tenait sur lui et sur son roi des propos injurieux en style mystique, dans les salles de Saînt-Jean-de-Latran (7) ; Pon accusait les évêques saxons de se rendre coupables de simonie (8), c’est-à-dire, d'acheter leurs sièges à prix d’argent, reproche que la cour de Rome adressait souvent de mauvaise foi et qu'elle encourait ellemême , ayant coutume de tout vendre (9) , disait un proverbe du temps. L’archevêque d'York, Eldred, essuya les premières marques de cette inimitié. Il vint dans la ville éternelle pour solliciter le pallium, insigne obligé de la haute prêta turc catholique, comme les manteaux de pourpre transmis par les Césars étaient , pour les rois vassaux de l'ancienne Rome, le signe de la royauté. Les prêtres romains tos& refusèrent à Eldred le manteau archiépiscopal ; mais un chef saxon qui raccompagnait menaça de faire prohiber, par représailles, tout envoi d’argent au siège apostolique (10) , et les Romains cédèrent , en gardant, au fond du cœur, le ressentiment d’avoir été contraints et le désir de se venger.
Le Normand Robert de Juïniégcs , expulsé par les patriotes anglais de l’épiscopat de Canterbury, prit aussitôt la route de Rome, et alla se plaindre de ee qu’on avait violé en lui un caractère sacré; il dénonça comme usurpateur et comme intrus le Saxon S ligand que le vœu populaire avait élevé à sa place. Le pontife et les cardinaux romains accueillirent favorablement ses plaintes ; ils firent un crime au prélat saxon de s'être revêtu du pallium que le Normand avait abandonné dans sa fuite (11), et le plaignant retourna en Normandie avec des lettres papales qui le déclaraient légitime archevêque de Canterbury (lâ).
(G) Voyez livre II, p. 60 et suiv*
(7) Membre mal! capitis. ( Epistoîa Hüïdebrandi eardinalH. }
(8) Vitte poniificoto, à WlUelin* Moïmesbtir*, lib. Ill, p. 100.
(0) Crama îloma; venatia... Ubi venalllas muUiim opmatur. (Ramdph. UigdCQ , p, 280.)
(10) Wlllebn* ni al me sh, Viuo ponLificura , lib* III ? p. 100,
fl 1) Voyez pim baul, p, 74.
(12) Cura apcstolîcis li lleris rediens* ) Raimipln Higden., p. 280.)— Wïll . Mfilmesb,, p. 82.
im Sti garni , Félu du peuple anglais , sentant le danger de n’être point reconnu à Rome, négocia sur ces entrefaites , et adressa au pape régnant [a demande du pallium ; mais un hasard impossible à prévoir fit naître de cette demande même d'autres embarras fâcheux. Au moment où elle parvint à la cour pontificale , la papauté se trouvait aux mains d'un homme choisi par les principales familles romaines contre le grc du roi des Allemands , lequel, en vertu du titre de César que lui avaient transmis les empereurs franks f prétendait que nul souverain pontife ne devait être créé sans son aveu* Ce pape était Benoît , dixième du nom : disposé à Findiligence , parce que son pouvoir était peu solide et qu'il avait besoin d’amis , il ne refusa point le
1059 pallium à Farebevêque Stigand* Mais une armée
lois venue de par delà les monts força bîenlôL l'élection d'un nouveau pape, qui, ayant chassé Benoît, se para , sans aucun scrupule , des ornements pontificaux. abandonnés par le vaincu , le dégrada , l'excommunia , et annula tous ses actes, Stigand se trouva donc encore une fois sans pallium , chargé, aux yeux de la puissance papale , du crime d'usurpation et d'un nouveau crime beaucoup plus grave, pour avoir sollicité les bonnes grâces d'un faux pape et d'un excommunié (XJ* Le voyage de Carderbury à Rome était pénible dans ce siècle ; Stigand ne s'empressa pas d'aller se justifier devant le rival heureux de Benoît X , et rarieien ferment de haine contre ïc peuple anglais s’aigrît encore (2).
Un autre incident fournil aux Romains l’occasion d'associer leur haine au désir de vengeance qu’avait excité, chez beaucoup de Normands, la prétendue trahison de Godwin , et aux projets ambitieux du due Guillaume* H y avait â la cour de Normandie un religieux nommé Lanfranc, Lombard d’origine , fameux dans le monde chrétien par son habileté dans la jurisprudence et par des ouvrages consacrés à la défense de l'orthodoxie catholique; cet homme, que le duc Guillaume chérissait comme l'un de ses plus utiles conseillers, tomba dans la disgrâce, pour avoir blâmé le mariage du duc normand avec Mathilde, fille de Baudoin, comte de Flandre , sa parente à l’un des degrés prohibée par l'Église, Nicolas II , successeur de Fantîpape Benoît, refusait obstinément de reconnaître et de sanctionner l’union des deux époux ; ce fui auprès de lui que se retira le moine lombard exilé de la cour de son seigneur* Mais , loin de sc plaindre du duc de Normandie , Lanfranc plaida respectueusement ,
(I) SLigamliH accepîl pallium à Bénédicte) antipapâ. (Ànftlia sam, tom. ï, p. 701.)
(3) De Potier, Esprit de FEglisc, kmu Y* |i* 312-314* — Infjulf. Crôyland.j p. 808,
LA CONQUÊTE
devant le souverain pontife, la cause de ce mariage. ]ÜM que, de lui-même, il n 'avait pas voulu approuver (3)* A force de prières et d’adresse , il obtint une dispense en forme, et, pour ce service signalé, fut reçu par le duc , son ancien patron , en plus grande intimité qu’au paravent* Jt devint Filme de ses conseils cl son plénipotentiaire auprès de la cour de Rome. Les prétentions respectives du clergé romain et du due de Normandie sur F Angleterre 3 la possibilité de les faire valoir et de réussir en commun, furent dès lors, à ce qu’il paraît 7 le sujet de sérieuses négociations* L’on ne songeait peutêtre point encore â un envahissement par les armes; mais la parente de Guillaume avec Edward semblait un grand moyen de succès, en même temps qu’un litre incontestable aux yeux des Romains, qui favorisaient par toute l'Europe les maximes de l’hérédité royale contre la pratique de l'élection (4)*
fl y avait deux années qu’en Angleterre la paix im intérieure durait sans aucun trouble. L’aigreur du roi Edward contre les fils de Godwin disparaissait faute d’aliments et par l’habitude de vivre au milieu d’eux. Harold , le nouveau chef de cette famille populaire, rendait pleinement au roi cette déférence de respect et de soumission dont il était si jaloux. Quelques anciens récits disent qu’Edward F aimait et le traitait comme son propre fils {£) ; mais du moins n’êprouraiL-il point â son égard l’espèce d’aversion mêlée de crainte que Godwin lui avait Inspirée, et n’avait-il plus de prétexte pour retenir, comme des garanties contre le fils , les deux otages qu’il avait reçus du père* On se rappelle que ces otages avaient été confiés par le soupçonneux Edward à (a garde du due de Normandie* Us étaient, depuis plus de dix ans, loin de leur pays, dans une sorte de captivité* Vers la fin de l’année 10611, Harold , leur frère et leur oncle , croyant le moment favorable pour obtenir leur délivrance, demanda au roi la permission d’aller les réclamer eu son nom, et de tes ramener d'exil* Sans montrer aucune répugnance â se dessaisir des otages, Edward parut fort alarmé du projet que formait Harold d’aller lui- même eu Normandie* « Je ne veux pas ü te contraindre, lui dit-il, mais si tu pars, ce sera <e sans mon aveu ; car certainement ton voyage doit « attirer quelque malheur sur toi et sur notre pays.
« Je connais le duc Guillaume et son esprit aslu- « deux; il le hait, et ne t’accordera rien, â moins « d'y avoir un grand profit : le seul moyen de lui
(o) Il t iigerct pro duce Normamuiriim et conjure cjiu. (Mabillon , Annales benedictini , loin. IV. j
(4) lliîd, mm* IV, p* m.
■'5} Ut cura loco ülii habuit* (Snorre , tom* lü , p. 145.)
im
« faire rendra les otages sérail d’envoyer un autre ^ que loi (1)* n
Le Saxon, brave et plein tic confiance, ne se rendit point à cet avis; il parti! pour la traversée, comme pour un voyage de plaisir, entouré de gais compagnons , avec son oiseau sur le poing et ses lévriers courant devant lui (2). ïï s'embarqua dans un des ports de la province de Susse*. Le vent contraire écarta ses deux vaisseaux de leur route et les poussa vers l'embouchure de la Somme, sur les terres de Guy, corn le de Ponthieu. C’était la coutume de ce pays maritime, comme de beaucoup d’autres, au moyen âge, que tout étranger jeté sur la côte par une tempête, au lieu d’être humainement secouru , fût emprisonné et mis A rançon. Harold et ses compagnons subirent cette loi rigotïreuse; après avoir été dépouillés du meilleur de leur bagage , ils furent enfermés par le seigneur du lieu dons sa forteresse de Bdram, aujourd’hui Beatirain , près de Montreuil (5).
Pour échapper à Pennui d'une longue captivité, le Saxon se déclara porteur d’un message du roi d’Angleterre pour le duc de Normandie, et envoya demander à Guillaume de le faire sortir de prison, afin qu’il pût se rendre auprès de lut. Guillaume n’hésita point , et réclama de son voisin , le comte de Ponthieu , la liberté du captif, d'abord avec de simples menaces, sans nullement parler de rançon. Le comte de Ponthieu fut sourd aux menaces , et ne céda qu’à l’offre d’une grande somme d’argent et d’une belle terre sur la rivière d’Eau ne (4). Harold se rendit à Rouen, et le bâtard de Normandie eut alors la joie de tenir chez lui, en sa puissance, le fils du plus grand ennemi des Normands, Pim des chefs de la ligue nationale qui avait fait bannir d’Angleterre les amis et les parents de Guillaume, les fauteurs de ses prétentions sur la royauté des Anglais (£). Le duc Guillaume accueilli le chef saxon avec de grands honneurs el une apparence de franche cordialité : il lui dit que les deux otages étaient libres sur sa seule requête , qu’il pouvait repartir avec eux sur-le-champ ; mats qu’en hôte courtois H devait ue point tant se presser, et demeurer au moins quelques jours a voir les villes et les fêtes du pays, Harold se promena de ville en ville, de château en château, et, avec ses jeunes
(1} Chronique de Normandie , recueil des hist. de la France, tom. XïU, p. 223. — Waee , Roman de Rou, Jbid, — Eadmcri Hlai. novomm, p, 4*
(2) Tapisserie de Bayeux.— V, tes pièces justificatives.
(3) Chronique de Normandie , recueil des hist. de la France, loin. XIII. — Eadmeri ïthLor. novorum,p. 5, — Àlurcd. Reverlaccnsis, p, 125.
(4) Chronique de Normandie , recueil des hist. de la France, tom. XIII.
(5) FueranLenim amca inimici ad inviecm, (Malhætiï
compagnons 7 prit part à des jofties militaires. Le ioos duel es fit chevaliers, c’est-à-dire, membres de la haute milice normande, espèce de fraternité guerrière, où tout homme riche qui se vouait aux armes était introduit sous les auspices d’un ancien affilié, qui lui donnait en cérémonie une épée, un baudrier plaqué d’argent et une lance ornée d’une flamme.
Les guerriers saxons reçurent en présent de leur parrain en chevalerie de belles armes et des chevaux de grand prix (6). Ensuite Guillaume leur proposa, pour essayer leurs éperons neufs, de le suivre dans une expédition qu’il entreprenait contre ses voisins de Bretagne. Depuis le traité de Saint- Glair-sur-Eple, chaque nouveau duc de Normandie avait tenté de rendre effectif le prétendu droit de suzeraineté que Gharles-le- Simple avait cédéàlloll ; il en résultait des guerres continuelles et une inimitié nationale entre les deux Étais que séparait la petite rivière de Coêsnon.
Harold et ses amis, follement jaloux d’acquérir un renom de courage parmi les hommes de Normandie, firent pour leur hôte, aux dépens des Bretons, des prouesses qui un jour devaient coûter cher à eux-mêmes et à leur pays* Le fils de Godwin, robuste et adroit, sauva au passage du Coesnon plusieurs soldats qui se perdaient dans les sables mouvants. Lui et Guillaume, tant que dura la guerre, n’eurent qu’une même tente et qu’une même table (7). Au retour, ils chevauchaient côte à côte, égayant la route par un entretien amical (8), qu’un jour le duc fit tomber sur ses liaisons de jeunesse avec le roi Edward ; « Quand Edward et moi, dit-il « au Saxon, nous vivions, comme deux frères, sous « Je même toit, il me promit, si jamais il devenait « roi en Angleterre , de me faire héritier de son « royaume; Harold , j’aimerab que tu m’aidasses à « réaliser cette promesse ; et sois sûr que si , par « ton secours, j’obtiens le royaume, quelque chose que tu me demandes , je te l’accorderai aussi- « lôL(9).» Harold, quoique surpris à Fexcès de cette confidence inattendue, ne put se défendre d’y répondre par des paroles vagues d’adhésion; et Guillaume reprit en ces termes : « Puisque tu con- « sens à me servir, il faut que tu t’engages à forliu fier le château de Douvres, à y creuser un puits ü d’eau vive, et à le livrer A mes gens d’armes; il
Parifikmsb, torn. ï , pa&. f. ) — Ilenrici ütinting., p. ,367,
(6) Armes et draps !tii fil bailler. (Waee, roman de Rôti.)
— Àrmis miîitnribus et equïs delecUssimis (GuiH. Pictav., p. 10 1.) Tapisserie de Bayetix.
(7) Uo?pUemqitast conuihenialem haheoe. (GufIL Pta,, p* 191.)
(S) Taies Logeder theï lold , 11k on a good païFray. (Boïiert Brimais Chroniclc , p. 58.)
(9) Eadmeri Hist., p. 5.— Chron, de Normandie. — GuïlL Pictav., p. 29T.
« faut aussi que lu me donnes la sœur pour que je « la marie à Vun de mes barons , et que toi-mème u tu épouses ma fille Adèle ; de pins, je veux qu*à « ton départ, lu me laisses, pour garant de ta prou messe, l’un des deux otages que tu réclames ; il u restera sous ma garde > et je te le rendrai en « Angleterre , quand j’y arriverai comme roi (1)* n Haorld sentit à ce s paroles tout le péril où il était, et où, sans le savoir , il avait, mis ses deux jeunes parents. Pour sortir d’embarras, il acquiesça de bouché à toutes les demandes du Normand (2); et celui qui avait deux fois pris les armes pour chasser les étrangers de son pays , promit de livrer à un étranger la principale forteresse de ce même pays» U sc réservait de manquer plus tard à cet indigne engagement, croyant acheter par un mensonge son salut et son repos. Guillaume n’însista plus ; mais il ne laissa pas longtemps le Saxon en paix sur ce point.
Dans la ville d’Avranches ou dans celle de Bay eux* car les témoignages varient, le due Guillaume convoqua un grand conseil des seigneurs et des barons de Normandie, La veille du jour fixé pour rassemblée, Guillaume fit apporter de tous les lieux d’alentour des ossements et des reliques de sain U, assez pour en remplir une grande huche ou une cuve que Ton plaça, couverte d’un riche drap d’or, dans ïn salle du conseil (5). Quand le duc se fut assis dans son siège de cérémonie, tenant à la main une épée nue, couronné d’un cercle à fleurons, et environné de la foule des chefs normands, parmi lesquels était le Saxon, on apporta deux petits reliquaires, cl on les posa sur le drap d’or qui couvrait et cachait la cuve aux reliques. « Harold, dit u alors Guillaume, je le requiers* devant ectle n noble assemblée, de confirmer, par serment, les u promesses que tu m’a faites ; savoir : de m’aider « a obtenir le royaume d’Angleterre après la mort « du roi Edward , d’épouser ma fille Adèle , et de « m’envoyer ta sœur pour que je la marie a l’un u des miens (4). » L’Anglais, pris encore une fois au dépourvu, et n’osant renier ses propres paroles, s’approcha îles deux reliquaires avec un air de trouble, étendit la main dessus , et jura d’exécuter, selon son pouvoir, ses conventions avec le duc, pourvu qu’il vécût et que Dieu l’y aidât . Toute rassemblée répéta : One Dieu raide (i>) ! Aussitôt
Q) Cbron. de Normandie. — EadmeH HisL, p. 5.
(2) S citait Haroldiw periculum , nec intellexit qui* evaderet. (Ibid.)
(3) Tout une cuve en fit emplir.
D’un pelle pois la fit covrir,
Que Herart ne sont oe ne vit*
[Wflçc * Roman de Hou ; Mûtioirt-ïtlc t'Acidêmic tics Icîcj . ipiiobs , tom.VÏÎÎ,}
Guillaume fit un signe ; le drap d’or fut levé , et mz l’on découvrit les ossements et les corps saints dont la cuve était rem plie jusqu’aux bords, et sur lesquels le fils de Gotlwin avait juré à son insu. Les histo- J riens normands disent qu’il frissonna et changea de visage, en voyant cet amas énorme (6)* Peu de temps après, Harold repartit, emmenant avec lui son neveu, mais laissant, malgré lui, son jeune frère au pouvoir du duc de Normandie* Guillaume l’accompagna jusqu’à ta mer cl lui fil de nouveaux présents, joyeux d’avoir, par sui'prisc et par fraude, arraché à l’homme d’Angleterre le plus capable de nuire â ses projets le serment public et solennel de le servir et de l’aider (7)>
Lorsque Harold, de retour dans son pays, se présenta devant le roi Edward , et lui raconta ce qui s’éiail passé entre lui cl le duc Guillaume , le roi devint pensif cl dit : « Ne Gavais-je pas averti que u je connaissais ce Guillaume , et que ton voyage « attirerait de grands malheurs sur toi-même et « sur notre nation ? Fasse le ciel que ces malheurs
n’arrivent pas durant ma vie (8)! » Ces paroles et celte tristesse sembleraient prouver qu’en effet , dans des jours de jeunesse et d’imprudence, Edward avait fait à un étranger la folle promesse d’une royauté qui ne lui appartenait pas* On ne sait si , depuis son avènement, il avait entretenu, par quelques paroles, l’espérance ambitieuse de Guillaume; mais, à défaut de paroles expresses, son amitié constante pour le Normand avait tenu lieu à ce dernier d’assurances positives et de motifs pour le croire toujours favorable à ses vues.
Quelles qu’eussent été jusqu’à ce moment les négociations secrètes du duc de Normandie avec rÉglise romaine , elles purent dès lors avoir une base fixe et suivre une direction certaine* Un serment prêté sur des reliques, quelque absurde que fût ce serment, appelait, s'il était violé, la vengeance de rÉglise; et dans ce cas, selon l’opinion du siècle, l’Eglise frappait légitimement* Soit par un sentiment secret des périls dont cette vindicte ecclésiastique, associée à l'ambition des Normands, menaçait l’Angleterre , soit par une impression vague de terreur superstitieuse , un grand abattement * d’esprit s’empara de la nation anglaise. Des bruits sinistres couraient de bouche en bouche; l’on craignait et L’on s’alarmait sans sujet positif d’alarmes ;
(4) Roman de Itou.— Eadmer*, pT S.— Guill, Pictav., p.103*
(îî) Piuaoura dient ; Que Diex IL dont f ( Wace , roman de itou.)
(fi) Ibid. j
(7) Guill, Pictav,, p. 192*— Eadmcr, HïsL, p*5*
(8) Nonne dixi lîtiî me nosse Wfilelnmm? (Eadmeri îibL, p. 5.) — Roger de !loved.,p. 4 S9* — Alurcd. Bcvcrlacenfiis , p. 120,
imr» Ton exhumait des prédictions attribuées è des saints du vieux temps* T/un d’eux prophétisait des infortune® telles que les Saxons n'en avaient jamais éprouvé depuis leur départ des rives de l'Elbe (I) ; tin autre annonçait l'invasion d'un peuple d'une langue inconnue , et la servitude du peuple anglais sous des maîtres venus d'outre-mer (£)* Toutes ces rumeurs , jusque-là sans crédit* ou forgées au moment même | étaient recueillies avidement, et entretenaient les esprits dans l'attente de quelque malheur inévitable*
La santé du roi Edward, homme d'une nature débile , et devenu plus sensible , â ee qu’il paraît , à In destinée de son pays , déclina depuis ces événements. 11 ne pouvait se cacher à lui-même que son amour pour les étrangers était la seule cause du péril qui effrayait l'Angleterre; son esprit en fut plus accablé encore que celui du peuple* Afin d'étouffer les pensées et peut-être les remords qui l'obsédaient, il se livra tout entier au détail des pratiques religieuses ; H donna beaucoup aux églises et aux monastères ; ci sa dernière heure vint le surprendre au milieu de cette vie triste et oisive* Sur son lit de mort* il s'entretint sans cesse de ses sombres pressentiments; il eut des visions effrayantes, et, dans ses extases mélancoliques, les passages menaçants de la bible lui revenaient à la mémoire involontairement et d!une manière confuse* « Le Seigneur a « tendu son arc , s'écriait-il ; le Seigneur a préparé « son glaive; il le brandit comme un guerrier ; son « courroux se manifestera par le fer et par la « gamme (3). » Ces paroles glaçaient de terreur ceux qui entouraient le lit du roi (4); mais l'archevêque de Canierbury f Sligand , ne put s empêcher d'en rire , et se moqua des hommes que faisaient trembler les rêves d’un vieillard malade (4)*
Quelque faible que fiU l 'esprit du vieux Edward, Li eut le courage de déclarer, avant de mourir, aux chefs qui le consultaient sur le choix de son succèssuer. qu'a son avis, l'homme le plus digne de régner était Harold, fils de Godvvin (0)* En prononçant le nom de Harold dans cette circonstance* le roi i se montrait supérieur à ses préjugés d'habitude,
et même à Tamin Lion d'avancer sa propre famille ; car il y avait alors eu Angleterre un petit-fils d’Ed-
(1) VcnienL super Anglorum Gcnlem llial3 non
passa est ex qîîo venit in Angltarn psque ad tempes iilud. (Joan, Ford un. Ilistoria , în cotlect. XXX, sctiplor* Gale , 1. Il, p* OS Z .)
(2) tusperaLum ds à Francài adventurum daminmm ,
î qtiod et eorum excellentiam deprimetet lu pérpetuum , et
honorem , sine termino restiluiioms , evenlilaret. (Henric. H u a tin g . 1 p. Soft.)— io. Rt omptrni , p. 005*— Dira et dîulurna nb cxlrria genlïbüs, (Anglia sacra , loin- ll3 p- 1 18. )
(3) Elhelred* R levait cutis, p. 350,
Tiueanv.
mund Côlc-dc-Fer , né en Hongrie, où son père ms s'était réfugié dans le temps des proscriptions danoises. Ce jeune homme, appelé Edgar, n'avait ni talents ni gloire acquise, et ayant passé toute sou enfance dans un pays étranger, il parlait à peine la langue saxonne (7). Un pareil candidat ne pouvait lutter de popularité avec Harold , le brave , le riche, le destructeur de la puissance étrangère (8). Harold ' était l'homme le plus capable de tenir tète à tous les dangers qui semblaient menacer le pays ; et quand bien même le roi mourant ne l'eût pas désigné d'a- im vau ce au choix des autres chefs , son nom devait sortir de toutes les bouches. Il fut élu le lendemain même de la pompe funèbre d'Edward , et sacre par l'archevêque SLigand i que l'Église romaine, ainsi qu'on Ta vu plus haut , s'obstinait à ne pas reconnaître (9). Le petit-fils du bouvier Ulfnolh se montra, dès son avènement, juste, sage, affable, actif pour le bien du pays, ne s'épargnant, dit un vieil historien , aucune fatigue ni sur terre ni sur mer (10).
Il lui fallut beaucoup de soins et de peines pour vaincre le découragement public qui se montrait de différentes manières. L'apparition d'une comète, visible en Angleterre pendant près d'un mots, produisît sur les esprits une impression extraordinaire d'étonnement et d1 effroi* Le peuple s'attroupait clans les rues et sur les places des villes et des villages pour considérer ce phénomène qu'on regardait comme la confirmation des pressentiments nationaux* Un moine de Malmesbury * qui s occupait d'astronomie, composa sur la nouvelle comète une sorte de déclamation poétique où se trouvaient ces paroles : <; Te voila donc enfin revenue , toi qui » feras pleurer tant de mères! Il y a bien des an - « nées .que je t'ai vue briller ; mais tu me semblés u plus terrible aujourd'hui que tu m'annonces la u ruine de mon pays ( I I)*
Les commencements du nouveau règne furent marqués par un retour complet aux usages nationaux abandonnés sous le règne précédent. Dans les chartes du roi Harold, l'ancienne signature saxonne remplaçait les sceaux pendants à la mode normande (12). Néanmoins, il ne poussa point la réforme jusqu'à destituer de leurs emplois ou chasser du pays les Normands qu'avait épargnés, malgré
|4) Robert oF GlosteTs Chronicte, p* 350* — Wiltelm, Malmcsb., pag* 03*
(5) ElheJred. RIcval., p- 340.— Wille!m*Malmfisb.*p. 03*
(6) Chron.* Saxon*, pag* 172,
( 7 ) Hiitorla Daniæ Isaaoi Romani , p* IS4*
(8) Qrtkrîc, Altaï., p* 402*
(0) Tapisserie de jpayeiix.— GofiL Pîetav* — Order. Vital.
( | o) Rogc r * d e Hovcd * * p* 447. — Wi llelra * M almesti *, p,73.
( Il) Ranulph. Hyfaèiî. , pag. 283-281.
(12) D nearrefs N o r man A ni i q n it ie s , tom . ÏV.
!n loi 5 une sorte de cou descendance pour les affections du roi Edward {1), Ces étrangers continuèrent de joûîr de tous les droits civils; mais, peu reconnaissants de celte conduite généreuse * ils se mirent a intriguer au dedans et au dehors pour le duc de Normandie, Ce fut un message de leur part gui vint annoncer à Guillaume la mort d'Edward et ! ‘élection du fils de Godwin*
Au moment ou le duc apprit cette grande nouvelle , il était dans son pare . près de Rouen, tenant h la main un arc et des flèches neuves qu’il essayait (2). Tout à coup il parut pensif, remit son are a l'un de ses gens , et , passant la Seine, se rendit à son hôtel de Rouen ; il s'arrêta dans la grande salle et sV promena de long en large, tantôt s'asseyant , tantôt se levant, changeant de siège et de posture, el ne pouvant rester en aucun lieu* Aucun de ses gens n'osait l’a border; tous se tenaient à l'écart et se regardaient Fun Tau Ire en silence (5), Un officier, admis d'une manière plus intime dans la Familiarité de Guillaume venant à entrer alors, les assistants l'entourèrent pour apprendre de lui la cause de celle grande agitation qu'ils remarquaient dans le duc* « .le n'en sais rien de céria in *
« répondit t'officier; mais nous en serons bientôt i! instruits* » Puis s'avançant seul vers Guillaume ;
« Seigneur, dit-il, à quoi bon nous cacher vos nona relies? qi dy gagnerez-vous? Il est de bruit com- « mnn par la ville que le roi d'Angleterre est mort, iî et que Harold s’est emparé du royaume , mentant r a sa foi envers vous. — L'on dit vrai, répondit « le duc ; mon dépit vient de la mort d'Edward , et ii du tort que m'a fait Harold* — Eh bien 5 sire ,
reprit le courtisan, ne vous courroucez pas d'une « chose qui peut être amendée : a la mort d'Edir ward , il n'y a nul remède , maïs il y en a aux «torts de Harold ; A vous est le bon droit; vous « avez de bons chevaliers : entreprenez donc « hardiment : chose bien entreprise est à demi « faite (4)* *
Un homme de race saxonne et le propre frère de Harold, ce Toslig que les Norlbümbriens avaient chassé du commandement, cl que Harold, devenu roi , n’avait point voulu leur imposer de nouveau , vint de Flandre exhorter Guillaume à ne pas laisser régner on paix celui qui s'était parjuré (ü), Toslig se vantait auprès des él rangers d'avoir, en Angleterre , plus de crédit cl de puissance que le roi son frère , et promettait d’avance la possession de ce pays ù quiconque voudrait s'unir à lui pour eu faire
(1) Voyez plus liant, pag, 74 el 75*
(S) ChmüHjue «le Normandie, recueil, des UisL de la France; loin, XIII, p, 224,
(3) Aid,
{4 Ibid., p.225.
LA CONQUÊTE
la conquête (G), Trop prudent pour s’engager dans \m une grande démarche sur la simple parole d'un aventurier , Guillaume donna au Saxon ? pour éprouver ses forces, quelques vaisseaux, avec les- 1 quels , au lieu de débarquer en Angleterre, Toslig se rendit vers la lîallïque, afin de quêter d'autres secours et d'exciter contre sa patrie l'ambition des rois du Nord* 11 eut une entrevue avec Svvcn* roi de Danemarck, son parent du côté maternel , et lui demanda de l'aider contre son frère et sa nation.
Maïs le Danois ne répondit a celte demande que par un refus durement exprimé. Toslig sc retira mécontent et alla chercher ailleurs un roi moins délicat sur la justice (7). Il trouva en Norwége Hatald ou Harold , fils de Sîgiird, le plus vaillant des Scandinaves, le dernier qui eût mené la vie aven* lu mise dont le charme s'élait évanoui avec la religion d'Odin. Dans ses courses vers le midi, Harold avait suivi aller nativement la route de terre et celle de mer; ou l'avait vu tour à tour pirate et guerrier errant, vikîng et mring , comme on s’exprimait dans la langue du Nord* Il était allé servir dans l'est sous les chefs de sa nation , qui , depuis près de deux siècles, possédaient une partie des pays slaves. Ensuite, poussépar le besoin de voir , il s'élait rendu à Constantinople, ou d 'autres émigrés de la Scandinavie, sous ce même nom de va rings, dont s'honoraient les conquérants des villes russes , formaient une milice mercenaire pour la garde des empereurs,
Harold était frère d'un roi, mais il ne crut point déroger eu s'enrôlant dans cette milice. Il veilla Ja hache sur l'épaule, aux portes du palais impérial,
H fut employé, avec le corps dont il faisait partie, en Asie et en Afrique. Lorsque le butin fait dans ces expéditions Peut rendu assez riche, il eut envie de repartir et demanda son congé ; comme cm voulait le retenir de force ; ïï s'évada par mer, emmenant avec lui une jeune femme de haute naissance* Après cette invasion, il croisa en pirate le long des côtes de la Sicile, et accrut ainsi le trésor qu’il emportait sur son navire (S)* II était poète, comme la plupart des corsaires septentrionaux, qui, dans les longues traversées, et quand le calme de la mer ralentissait leur marche, s'amusaient à chanter en vers leurs succès ou leurs espérances* Au retour des longs voyages où, comme il le disait lui-même dans ses chansons, il avait promené au loin son vaisseau , Feffroï des laboureurs , son vaisseau noir rempli de guerriers (9)
(5 > fl e pet j u r u m fitiy m reftoare si nere t . (O rder* Vit., p. 4i)ôt ) >
(03 S noire Sntrleson, tom. 111, p, 147.
(7) Toi fas i ïlislmia Norweg*, tum* ji. p, 347-349 i&) Snorre’s UuitmkriDEla, lom. Ml, p. 70.
(0 1 Ibmïioîm. . p, 70, Adamus Ircmcnsïs*
ms Harold leva une armée, et fit la guerre au roi de Norwége , afin de le déposséder. U prétendait avoir des droits héréditaires au gouvernement de ce royaume; maïs reconnaissant bientôt la difficulté de le conquérir, il fit la paix avec son compétiteur, sous la condition d'un partage; pour compléter l'arrangement , il fut convenu que te trésor du fils de Sigurd serait divisé entré eux, de même que le territoire de Nonvége. Afin de gagner à ses projets cet homme fameux dans tout le Nord par ses richesses et son courage, Toslïg l'aborda avec des paroles flatteuses, n Le monde sait , lui d»t-îl, qu'il ü n’existe pas un guerrier digne do se comparer à « toi ; Lu n'as qu’à vouloir et F Angleterre l’appar- « tiendra (1), i» Le Norvégien se laissa persuader, promit de mettre sa flotte en mer, aussitôt que la fonte annuelle des glaces aurait rendu l’Océan libre (9)*
En attendant lé départ de son allié de Nonvége, Tostig vînt tenter la fortune sur les côtes septentrionales de F Angleterre, avec une bande d'aveu* turiers rassemblés en Frise , en Hollande et dans le pays des Flamands» U pilla et dévasta quelques villages; maïs les deux grands chefs des provinces voisines de FHumber, Morkar et Ëdwin, se réunirent , et , poursuivant ses vaisseaux , le forcèrent de chercher une retraite sur les rivages de l'Ecosse (5). Pendant ce temps, Harold, fils de God- Win, tranquille dans les contrées méridionales de l'Angleterre, vil arriver près de lui un messager de Normandie qui lui parla en ces termes : h Guil- « laume , duc des Normands , le rappelle le serment « que Lu lui as juré, de ta bouche et de ta main, « sur de bons et saints reliquaires (4). — Tl est if vrai, répondit lé roi saxon, que j'ai fait ce serit ment au duc Guillaume ; mais je Fai fait me troti- * vant sous la force ;jrai promis ce qui ne m'ap- ^ partenaît pas , ce que je ne pouvais nullement u tenir : car ma royauté n’est point à mot , et je « ne saurais m'en démettre sans l’aveu dù pays; de « même , sans l'aveu du pays , je ne puis prendre ^ une épouse étrangère. Quant ô ma sœur , que le « duc réclame pour la marier ô l'un de ses chefs , «elle est morte dans l’année; veut-il que je lui k envoie son corps (é) ?n L'ambassadeur normand
(1) flou esse LriJatorem lihi parcm (Snorre’i Ileimskriagb, tom. lit, {K 140,)
(2) Ut prinuïm gîaeiem verna tempealas dîwoïvit. (Jbîd.)
(3) Saort^s Ileimskringla, Lom. 1LL, p. 150,—tloger. de llovoti,, p* 448.
f4) Sur bues salütimites» (Chrtm» de Normandie , Hltt. de ta France, lom. ||[T p. 229.)— Thaï bc awore mid hisryglit hoirie. (Robert of Oloucsler, lom. II, p. 352,)— Et linguA «i manu. (GailL Pktav,, p, 102.)
(5) Ea d mer L H i« L , |i . 5. — Roge i\ d e Ho v cd . , pag . 449.— Math,, Paris, tê n. I, p. 3, — Ranalph. Higdeiij p, 28.
porta celle réponse, et Guillaume répliqua par un img second message et des paroles de reproche , douces et modérées (G), priant le roi, s'il ne consentait pas à remplir toutes les conditions jurées , d'en exécuter au moins une seule, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis d’épouser. Harold répondit de nouveau qu'il n'en ferait rien , et pour preuve, il épousa une femme saxonne, la sœur d’Edwin et de Morkar, Alors les derniers mots de rupture furent prononcés ; Guillaume jura que dans Vannée il viendrait exiger toute sa dette, et poursuivre son parjure jusqu’aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr elle plus ferme (7).
Aussi loin que la publicité pou va IL aller dans le onzième siècle, le duc de Normandie publia ce qu'il appelait rinsïgue mauvaise foi du Saxon (8). L'influence générale des idées superstitieuses empêcha les spectateurs désintéressés dans cette dispute de comprendre la conduite patriotique du fils de Godwïn, et sa déférence scrupuleuse pour la volonté du peuple qui l'avait fait roi. L'opinion du plus grand nombre, sur le continent, fut pour Guillaume contre Harold, pour Fhomme qui s'était servi des choses sainLes comme d’un piège, et réclamait une trahison contre celui qui refusait de la commettre. Les négociations entamées auprès de FÉglise romaine par Robert de Jumiéges et par le moine Lan franc se poursuivirent avec activité , du moment qu'un diacre de Lisieux eut porté au delà des monts la nouvelle du prétendu crime de Harold el de toute la nation anglaise. Le due de Normandie intentait contre son adversaire, devant la cour pontificale, une accus aüon de sacrilège; il demandait que F Angle! erre fût mise au ban de FÉglise, et déclarée propriété du premier occupant, sauF l’approbation du pope (9), H fondait sa requête sur trois griefs principaux : le meurtre du jeune Alfred el des Normands ses compagnons, l'expulsion de Farchevêque Robert du siège de Canterbury, et le parjuré du roi Harold (10) ; de plus, il prétendait avoir a la royauté des droits incontestables , en vertu de sa parenté avec le roi Edward, et des intentions que ce roi, disait-il, avait manifestées ô son lit de mort. Il affectait le rôle d'un plaignant qui attend justice et désire que son adversaire soit écouté. Mais Harold
(0) Jtcrùm amicâ familaritate mandavit. Eadm* Histotia.j
(7) Se ferra rîehitum viadicatorum , et illïie iloruro qui. Haroldus tntiores se pedes hahertf putarct, ( WilL Malmeshv, p. 97.)— lagtiLF. CroyL, p. 9Ô0-— lUaiü. Paria., U 1 , p. %.— Aturedirc Beverlae., p. 1 28.
(8) Haruldi injusUtia. (E ad mer., p. 5.)
Ç9) Ctim Guïltelmus præptoperi querdâ papam conwlerek (WUlrira. Malmerix) — Ad apoalriicuiu mbit. {Ib1dv
(10) Ranulptar Higden Polyehromcim, p. 285.
Si HISTOIRE DE
wm fut vainement requis de se dé feu dre devant la cour de Rome* 11 refusa de s'avouer justiciable de cette cour, et n y députa aucun ambassadeur, trop fier pour soumettre à des étrangers l'indépendance de sa couronne, el trop censé pour croire a l'impartialité des juges qu'invoquait son ennemi fl)*
Le consistoire de Süint-Jean-de-Latran était alors gouverné par un homme dont la célébrité domine toutes celles du moyen âge ; c’ëtail Ilildchrand, moine de Cluuy, créé par le pape Nicolas II archidiacre de l’Église romaine. Après avoir régné plusieurs années sous le nom de ce papé, il se trouva assez puissant pour en faire élire un de son choix* qui prit le nom d'Alexandre II, et pour le maintenir contre la désapprobation de la cour impériale* Toutes les vues de ce personnage, doué d'une activité infatigable, tendaient a transformer la suprématie religieuse du saint-siège en souveraineté universelle sur les États chrétiens* Cette révolution, commencée au neuvième siècle par la réduction de plusieurs villes de Fl talie centrale sous l'obéissance ou ta suzeraineté du pape , s^était continuée dans les deux siècles suivants. Toutes les cités de la Campanie, dont le pontife de Rome était le métropolitain immédiat, avaient passé, de gré ou de force, sous sa puissance temporelle , et, par une circonstance bizarre , on avait vu, dans la première moitié du onzième siècle , des chevaliers normands , émigres de leur pays, conduire , sous la bannière de Saint-Pierre , les milices romaines à cette conquête (â). A la même époque, d’autres Normands, pèlerins ou aventuriers, s'étaient mis à la solde des petits seigneurs de ï’ Italie méridionale ; puis , comme jadis les Saxons a la solde des Bretons , ils avaient rompu leur engagement, pris les forteresses et établi leur domination sur le pays, Cette nouvelle puissance ayant mis fin , sinon aux prétentions, du moins au pouvoir de Fempire grec sur les villes de J'Apulie et de In Calabre, convenait à fin tolérance religieuse de la cour de Rome , et flattait son ambition par l'espoir d’une autorité facile à obtenir sur des guerriers simples d’esprit et pleins de vénération pour le saint-siège. En effet , plusieurs de ces nouveaux ducs ou comtes s'avouèrent successivement vassaux du prince des apôtres, et consentirent à recevoir une bannière de l'Église romaine, en signe d’investiture féodale dés terres q ir eu x-mèmes avaient conquises* Ainsi l’Église profitait de la puissance des armes normandes pour étend ré graduellement
(1) Jüdiciutn papas parti pende reC (YHüclm. Malmesb.,