HISTOIRE DU MOYEN AGE ET HISTOIRE DE FRANCE
SUR LE COURS D* HISTOIRE DE 51. DÀUNOLJ AU COLLÈGE DE FRANGE (i).
Les anciens exigeaient de celiïi qui se proposait pour la défense des accusés la qualité d'homme de bien et cei le d'orateur éloquent, Nous sommes de même en droit de réclamer de quiconque se présente ù une chaire d'instruction publique la double garantie du patriotisme et du savoir. C’est ainsi qu’a paru M . Dauuon devant les auditeurs du Collège de France, Les deux noms de savant et de patriote lui étaient acquis, non pas en vertu d'un brevet de l'autorité, ou par le caprice de la vogue, niais par de longs travaux et de dures épreuves. Contemporain de la liberté à sa naissance , d Ta servie au périt de sa tête ; il a vu tomber ses amis sous leseoupsd’État. Échappé avec un petit nombre d'hommes , pour nous raconter , à nous , génération nouvelle , combien te soin de noire destinée a coûté cher à nos pères s il a reparu a la fois sur les bancs du représentant et a la tribune du professeur. Dans celle dernière place , comme dans rauLre , sa conduite est d'exécuter avec dignité et sans faste le pacte par lequel il a dévoué sa vie à la vérité et à ta raison } son discours d'ouverture n’est que la proclama lion de ce noble dévouement. M* Da u no u s’est déclaré luï-mème soumis a une obligation sacrée envers la science , à l'obligation de ta professer tout entière, et telle quelle est, sans déguisement comme sans réserve, « Je réclame , a-t-il dit , au nom des n élèves qui doivent m’écouter , la liberté de ne Jes u tromper jamais ; leur dire la vérité pure et entière « est un respect dû à leur âge, un devoir et un droit
(1) Censeur Européen dn5 juillet ISÜ).
« du mien ; je sais d'ailleurs qu’ils auraient bientôt u déserté une école de servitude et de mensonge. »
Le cours d’histoire et de morale s’est ouvert par de savantes dissertations sur les différents degrés de valeur des témoignages historiques , selon leur nature et leur époque. Dans Imposition et la critique des traditions et des monuments de tous les genres , le professeur a su allier à l'exactitude de l’érudit les vues du philosophe et le talent de l'écrivain, Des traits ingénieux, des réflexions piquantes, des morceaux d’une éloquence généreuse ont reposé et souLenu l'attention des jeunes auditeurs.
Après avoir marqué, avec une justice impartiale, le Crédit que les hommes doivent aux témoignages des hommes , M. Daunou a commencé à tourner les yeux des élèves sur eux-mèmes , et à rechercher ce que c’est que l’homme . l’homme moral, qui est la matière de l’histoire* Ici s’est présenté le vaste tableau des affections humaines, justes ou injustes, raisonnables ou folles , bien veillantes ou haineuses, généreuses ou lûches. Tel a été le sujet de plusieurs leçons, où respirait la douceur d’un philanthrope et l’austérité d’un citoyen. M, Daunou a fait découvrir quelques germes de bien dans les passions qui troublent si souvent la paix et le bon sens des sociétés , seules garanties pourtant de leurs progrès , dans l'ambition, dans l’amour des applaudissements, dans la colère qui fait braver la mort. Il a montré que, gouvernés par la raison et tempérés par la bonté , ces mouvements de l’Ame , si funestes quand ils sont égoïstes ou fanatiques , peuvent produire aussi le désir d’être utile, le dévouement à autrui , et cette indignation calme , qui rend l’Ame du patriote inflexible devant l’or , les rubans ou les bourreaux , avec laquelle Sîdney déconcertait ses juges, et montait a Féehafaud comme un député monte à la tribune.
Des applications de l’histoire à la morale des iu-
G! 4 DIX AXS D'ÉTUDES lliSTORJÜUES.
dividtts , M* Daunou s’est élevé a scs applications à la morale des sociétés ; car c’èsl ainsi qu'il a défini la politique. 11 a repoussé loin du champ de la science toute politique qui ne serait pas la morale même ; il l’a reléguée dans le catalogue empirique des procédés dont se compose Part des vendeurs de poison ou des coupeurs de bourse* Il a exposé, d'une manière digne d'un tel sujet 5 les droit» imprescriptibles des personnes , et les droits aussi imprescriptibles que les choses tirent de leur liaison avec les personnes $ en d'autres termes , la sainteté des libertés humaines, et la sainteté des propriétés humaines. Les produits de l'industrie ( et tout ce qu’une main d’homme a touché est un produit de f 'industrie ) doivent . comme les hommes eux-mèmes , trouver tous les chemins libres ; leur transport , aussi bien que leur existence, est toujours Pacte de la liberté d’un homme; à ce titre, ü est sacré et inviolable, M. iïaunou a proclamé que, s'il est vrai que nulle société ne puisse exister sans lois , Sà&s pouvoirs, sans une force publique, sans des impôts , il est vrai aussi que nuiie société ne peut manquer tic périr sous ces institutions mêmes, quand elles lui sont imposées avec excès, c*est-à~ dire , quand les lois sanctionnent autre chose que le respect mutuel de la liberté de tous; quand les pouvoirs ont assez de moyens de contrainte pour Faire obéir à de pareilles lois ; quand les impôts passent la mesure prescrite par les besoins d’une administration répressive et non préventive envers les citoyens , défensive et non hostile envers les nations étrangères; quand la force publique remporte en intensité sur la niasse des délits intérieurs possibles, ou des périls extérieurs possibles. Du moment que ces choses arrivent, la société n’est plus régie, elle est possédée; ou, pour mieux dire, elfe n’est plus société, c'est un troupeau sous des maîtres, sous un seul, sous plusieurs, sous un grand nombre ; la quantité u 'importe en rien.
Un philosophe, dont notre époque s'honore, a établi le premier cette distinction profonde et lumineuse ; et c'est eu le citant que M. Daunou l'a reproduite* il n'y a , dit M. de Tracy, dans son Commentaire sue f Esprit des Lois f il n'y a que deux espèces de gouvernement ; celui où ceux qui gouvernent sont pour la nation, et celui où la nation est pour ceux qui gouvernent ; en termes plus bref», il y a le gouvernement national et le gou- TQtnemetil spécial. Les diverses formes numériques , énoncées par Montesquieu, et accréditées par son génie, viennent s'absorber toutes dans celte grande division, la seule qui soit réelle. Saus dénaturer la formule de M. de Tracy, ori pourrait supprimer le moi de gourememenf dans l’expression de la seconde espèce ; et alors il resterait d'un côté
le gouvernement, le gouvernement proprement du, et de l'autre la possession , la conquête, le despotisme j soit collectif T soit individuel : le gouvernement, marqué du sceau invariable de Ja justice et I de Futilité commune ; le despotirue, ayant mille caractères, mille modes, mille figures, mille degrés, selon les chances diverses de la force des maîtres et de Ja lâcheté des sujets : le gouvernement , produit de la raison et objet de la science ; le despotisme, produit de la fortune , cl abandonné a l'histoire , comme un fait dont on ne peut que raconter, cl non qualifier l’existence.
Ramené ainsi à la considéra Lion du gouvernement -} national } le seul q ni doive porter ce nom, afin que la science parle un langage exact, AL Daunou a exposé les règles morales de conduite qui pèsent a la fois sur les gouvernants et les gouvernés. Il a I rejeté le machiavélisme hors de la science du gouvernement ; 11 n'a compté pour bases de celte science, que la coin ietion ferme de IlnVioIahilité de la liberté humaine, sous quelque forme qu’elle apparaisse, et | la connaissance de ce qui est utile à la communauté des hommes associés. En traitant de J a conduite et de l'esprit des peuples, le professeur a renvoyé de même aux sujets des despotes la turbulence, les haines inquiètes, la satire amère, consolation de la faiblesse, et l'insulte, masque de la lâcheté ; mais tï a réservé pour le citoyen, comme ses premiers de- i voirs, ou, pour mieux dire, comme ses seuls devoirs, la conscience inflexible de ses droits, et une conscience égale des droits d'autrui ; une défiance continuelle de ceux qui gouvernent, défiance calme H austère, qui ne s'exhale pas en vaincs agressions, mais qui tienne les yeux m éveil, cl les coeurs munis pour la défense* Dans le mouvement d'une nation vers la liberté, sa marche doit être grave et réglée , comme celle des bataillons serrés, qui, par la seule 1 force de leur ordre, s'avancent en chassant devant eux les obstacles, et sont victorieux sans porter un seul coup : c'est aux esclaves échappés qu'appartient la tactique des Éarthes, les irruptions soudaines, la fuite simulée, les fausses trêves et les poignards*
M. Daunou pense que ie peuple français est digue aujourd’hui d’embrasser la morale des nattons ; il croit que nous sommes enfin parvenus à l'état social, a cet état où, comme ii Je dit lui-même, il n'y a rien de sûr que la bonne foi, rien de puissant que la vérité , rien t l'hululc que la vertu. Nous l'avons entendu adresser cette assurance consolante aux jeunes gens de son auditoire ; à ces générations nouvelles , qui n’ont pas eu le temps dadiever, sous le despotisme: l'apprentissage de la servitude «Puissent- ? elles, s’est écrié noblement le professeur, puissentelles, ces générations avides d’ijjslrucLion, de liberté et de bonheur, devenir un peuple généreux et sage,
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â jamais incapable do supporter Je joug du despotisme 7 et de secouer celui des pouvoirs tutélaires ï Ou 'elles sachent bien qu't] n’y a de lumières pures que celles qui perfectionnent les mœurs ; qu'on cesse d’ètre éclairé, quand on se déprave ; qu'une nation n'est libre qu’à proportion qu'elle est juste f bonne et courageuse ; que les arts et les sciences ne sauvent de la servitude que ceux qu'ils préservent des vices , et qu'un peuple corrompu est une proie promise à la tyrannie, à peu près comme ces cadavres qu’on abandonne aux bêtes la rouelles *5»
Des exhortations si hautes et si pures rejettent , bien loin derrière nous , le temps, pourtant récent encore, où la servitude élégante professait sente dans les écoles ; où l'on faisait prédire a Virgile la naissance du Jils d’un despote ; où l’on profanait devant la jeunesse les grands noms de patrie et d'honneur; où les phrases d'une rhétorique vide, et les chiffres glacés de l'algèbre étaient l'unique pâture offerte a Tâme d’un jeune citoyen français; où. dans des séances d'apparat, les bancs de la jeunesse se couvraient de personnages ù cordons, invités par un professeur courtisan, afin de rendre bon compte a César de l’esprit des fils des partisans de Marins.
M. Daunou poursuit maintenant son cours d'histoire , par de savantes discussions sur les deux bases de la science historique, la géographie et la chronologie ; c’est en accoutumant son jeune auditoire â la gravité de ces études, qu'il lui fera oublier et mépriser les futilités el les lâchetés impériales. Que l’esprit de la jeunesse soit sérieux et droit , et la France sera soustraite aux chances futures du despotisme : car de tels esprits sont la terreur des tyrans, bien plus que la fougue mobile des clubs populaires.
D’auteur de ect article a écoulé, comme élève, les leçons de JL Daunou ; jeune homme , il a eu sa part dans les conseils que le professeur a donnés aux jeunes gens : s’il osait exposer pour son compte les principes de conduite que ces leçons éloquentes lui semblent prescrire à ceux qui s’engagent aujourd’hui dans la carrière des intérêts patriotiques , il dirait : que dans l'époque présente, qui est celle d’un grand renouvellement , que dans ce temps de passage , où les vieilles formes ne sont plus, et où les nouvelles ne sont pas encore , el où le genre humain se cherche et doute, l'activité de chacun de nous, pour être sage et fructueuse . doit être surtout intérieure. Chacun de nous doit se proposer sur son propre avenir la grande question que l'humanité tout entière tend à résoudre sur le sien ; que dois-je être ? Notre conscience, si elle est consultée dans le calme , nous répondra que nous aurons accompli notre destinée t si nous savons nous
maintenir toujours raisonnables , courageux et libres. Voila tout le problème politique. C'est en nous-mêmes , c’est dans la solitude de nos cabinets, an milieu des méditations lentes de la science, que nous en trouverons le secret, el non dans le bruit du monde et des partis, sur celle mer de disputes, où les passions s'entrechoquent, et d’ou se retire devant elles la raison paisible et craintive. Ne nous laissons pas séduire â l’ambition indiscrète de faire faire à la France ce qui est bien ; faisons-le : n’estce pas nous qui sommes la France ? Nous avons admiré M. Daunou ; apprenons quelle force a créé son caractère, élevé son âme, agrandi sa pensée ; il nous le dira lui-même : quarante ans de retraite et d’études.
suit l'empire romain, les causes m SA ruine et le
DOUBLE CARACTÈRE DES INSTITUTIONS DU MOÏEN ACE EN ORIENT ET EN OCCIDENT ,
A propos de VHiitotre du bas empire, par Bl.de Stfgur (1).
Quand les légions de César passèrent le ïïubicon, elles venaient conquérir pour César toutes les magistratures romaines; cette conquête, dont le premier favori des soldats devenus traîtres ne jouit pas longtemps, grâce à Brut«$,fut, par de nouveaux actes de trahison, assurée dans la suite à ceux qui héritèrent après lui de la faveur militaire. C’est ainsi que le simple titre de général aimé des troupes. împerator\ renferma en lui seul tous les pouvoirs et tous 1rs droits; c’est ainsi qu'au dedans île Home, le chef heureux que les légions de Germanie ou de Pannonie avaient élevé sur leurs boucliers, devint le protecteur unique , Panique vengeur de tous les intérêts civils , le représentant des comices , l'électeur des consuls, le président du sénat ; tandis qu'au dehors , image de Rome tout entière t il exerçait , pour son seul profit, le despotisme collectif que le peuple ci-devant roi s'était arrogé sur les peuples vaincus par ses armes. Leurs tributs se rendaient à son fisc, leurs bras étaient a ses ordres. Gependant^près cette révolution , le citoyen romain, privé de la part qu’il avait eue au pouvoir de Ho me ou à l’empire romain, n’en conserva pas moins le privilège passif de la condition romaine, la franchise de sà personne et de ses biens , l’exempt ion de tout
(1) Censeur Européen , du 15 cl du 29 octobre ISIS.
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irîbul arbitraire. L'homme des provinces se distinguait encore de l'homme de la cité; mais cette distî action ne dura guère. Sous le prétexte humain de gratifier le monde d-iin titre flatteur, un Antonio appela, dans ses édits, du nom de citoyens romains, les tributaires de l’empire romain, ces hommes qu'un proconsul pouvait légalement torturer, battre de verges, écraser de corvées et d’impôts. Ainsi Fut démentie la puissance de ce titre Autrefois inviolable, et devant lequel s’arrêtait In tyrannie la plus éhontée; ainsi périt ce fient cri de sauvegarde, qui faisait reculer les bourreaux ; Je mis citoyen ro~ main »
Depuis ce temps, il n'y eut plus de Rome; il y eut une cour ci des provinces : nous n'entendons pas , parce mot, ce qu'il signifie aujourd'hui dans les langues vulgaires, mais ce qu’il signifiait primitivement dans la langue romaine , un pays conquis par les armes ; nous voulons dire que la distinction primitive cotre Rome conquérante et ceux qu'elle avait soumis j s’établit alors entre les hommes du palais et les hommes qui étaient hors du palais ; que Rome elle-même ne vécut plus que pour une famille, pour une poignée de courtisans, comme autrefois les nations asservies par elle n'avaient vécu que pour elle. C’est alors que le nom de subjugués, subjectif que notre langue a corrompu dans celui de sujets 7 fut transporté des habitants vaincus de l'Orient ou des Gaules aux habitants victorieux de l'Italie, attachés désormais au joug d'un petit nomivre d'hommes, comme les autres l'avaient été A leur joug, propriété de ces hommes, aussi bien que les autres avaient été leur propriété, dignes, en un mot, de ce titre dégradant de sujets, subjectif qu’il faut prendre à la lettre. Voilà l'ordre de choses qui. depuis A ugtiste, s'accompli ssai t graduellemen t ; chaque empereur se faisait gloire de hâter le moment de sa perfection , Constantin y donna le coup du maître. 11 effaça des enseignes romaines le nom de Rome, et mit à la place le signe de la religion que venait d'épouser l'empire, fl rabaissa les noms révérés des magistratures civiles, au-dessous des offices domestiques de sa maison. Un inspecteur de la garde-robe avait le pas sur les consuls. L’aspect de Rome Importunait ; il croyait voir l’image de la liberté, gravée encore sur ses vieilles murailles; l'effroi Yen chassa : il s’en Fuit vers les rivages de Byzance; il y bâtit Constantinople , plaçant la mer pour barrière entre la nouvelle ville des Césars et l'antique chë des Bru lus.
Si Rome avait été la palne de l'indépendance. Constantinople fut la patrie de la servitude ; c'est là que naquirent tes dogmes d'obéissance passive à l'église et au trône ; il nTy eiU qu'un droit , celui de l'empire; il n’y eût qu'un devoir, celui de la soumission.
Le nom commun de citoyen, qui égalait, dans le langage, les hommes vivant sous la même loi , fut remplacé par des épithètes graduées selon le crédit des puissants ou la lâcheté des faibles. Les qualifications ûf Éminence 7 à' J liesse t de Révérence, se prodiguèrent à ce qu'il y avait de plus bas et de plus méprisable au monde. L'empire , à la manière d'un domaine privé , fut transmis aux enfants, aux femmes, aux gendres; il fut donné, légué, substitué ; l’univers s'épuisait pour rétablissement d'une famille; les impôts croissaient sans mesure ; Constantinople seule en était exempte : ce privilège de la liberté romaine était pour elle le prix de Un- » famie. Le reste des villes et des peuples était traité à la façon des bêtes de somme, qu’on use sans scrupule, qu’on fouette quand elles sont rétives, qu’on tue quand elles se font craindre. Témoin la population d'Antioche, condamnée à mort par le pieux Théodose, et celle de Thessalonique, massacrée par lui tout entière , pour une taxe refusée, et pour un malheureux soustrait à la justice de scs 1 prévôts.
Cependant des peuples sauvages et libres s'armaient contre le monde esclave, comme pour le châtier de sa bassesse. L’Italie opprimée par remtore, vit bientôt dans son sein des vengeurs impitoyables. Rome fuL menacée par les Goths. Le peuple, las du joug impérial, ne se défendait point.
Les hommes des campagnes , encore imbus des vieilles mœurs et de la vieille religion romaine, ces hommes, les seuls dont les bras fussent encore robustes, et Fâme capable de fierté, se réjouissaient de voir au milieu d'eux des hommes libres et des dieux ressemblant aux anciens dieux de l'Italie.
Le général que l'empire chargea de sa défense, Stiticcm, parut aux pieds des Alpes; il cria aux armes; et personne ne se leva; il promit la lilierlé aux esclaves , il prodigua les trésors du fisc ; et , de toute l'immensité de l'emptre, il ne rassembla que quarante mille hommes, la cinquième partie des combattants qu'Annihal avait rencontrés aux portes de Rome libre. Rome esclave fui prise et saccagée deux fois dans J'espace d’un demi-siècle. Bientôt l’Italie fut traversée en tous sens par les hommes du Nord ; ils s'y cantonnèrent , en exigeant la plus grande partie des terres. Les Gaules, l'Espagne, la Grande-Bretagne, nilyrîe, furent envahies et partagées de même; le nom romain fut aboli dans l'Occident,
Ainsi la domination dont les trahisons de Jules- César jetèrent le premier fondement, et qu'établit César- Aüghste , était reléguée loin de son premier ^ siège . et bornée aux côtes de la Grèce . de l’Asie Mineure et de l'Afrique, Bientôt ces secondes limites furent forcées; d'autres barbares, non moins faible-
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ment repoussés par les peuples , que les Gotbs et les Frank* ne l’avaient été, envahirent la Thracc, et attaquèrent l'empire en Asie. Béliialre, homme digne tle reconquérir ïe monde romain pour la liberté, tenta, en dépit tle la nature humaine, île le reconquérir pour ses maîtres* Partout, il trouva les hommes immobiles à sa voix. LTtalie elle-même s'indigna contre lut des efibrls quTiI faisait pour la remettre violemment sous un joug qu'elle ne préférait pas à l'autre, et de ce que ses terres devenaient des champs de bataille pour une lutte qui ne lui importait point, Bélisaire s'éloigna , en versant des larmes, de cette contrée* qui répudiait le nom romain , avec autant d'empressement qu’elle ïe revendiquait jadis, quand ce nom était celui de l'indépendance*
Les nations slaves occupèrent la Thrace et la Mésie; les Perses s'avancèrent : toutes les tribus de l’Arabie, réunies sous les mêmes drapeaux, animées du même fanatisme, conduites parle même chef, à la fois guerrier, prêtre et demi-dieu , s1 emparer eut de tout le pays entre l'Euphrate et ta mer llouge* Les na Lions acceptèrent sans résistance celle nouvelle servitude; et, comme le dit Montesquieu , ce furent les impôts excessifs et les vexations de l'empire qui firent la fortune de Mahomet, Les généraux qui lui succédèrent conquirent la Phénicie et l'Egypte, puis la Numîdîe et la Mauritanie ; leurs flottes parurent sur les côtes de l'Asie * à la vue de Constantinople. Les empereurs, au milieu de leurs voluptés, et des intrigues qui occupaient leurs journées , s'indignaient de ce que leurs sujets notaient pas braves comme des hommes libres. Dans leurs misérables accès de colère, ils décrétaient des supplices contre ceux qui ne se dévouaient pas a leur cause , s'imaginant que la terreur suppléerait au patriotisme. Mais, de même que les Bots de la mer ne devenaient pas plus calmes sous les Fouets de Xerxès , de même , à la vue des échafauds , les esclaves de l'empire romain ne devenaient pas plus fidèles.
Ce iTest pas que le sentiment de l'indépendance eôt péri alors dans le cœur des hommes ; maïs ceux en qui it apparut encore ne se rangèrent sous ks drapeaux d'aucun maître : ennemis des barbares et de l'empire , ils élevèrent des enseignes qui n'élatent qu-à eux * et se renfermèrent avec la liberté dans quelques lieux d'un abord difficile* dans quelques forteresses abandonnées. C'est ainsi que les îles de la Yénitie se peuplèrent , et que naquit la cité libre de Venise. Borne, malgré elle, en proie à ses souvenirs, supportait impatiemment la conquête; n’ayant plus de force pour se faire libre, elle fonda l'espoir dê sou a [franchissement sur les prestiges et sur la ruse ; elle encouragea 1rs prétentions
de scs évêques à une autorité universelle, qui devait tourner à son profit. Ce fut par leur entremise qu'elle obtint, contre le chef des Lombards, ses nouveaux vainqueurs, ligue pour sa ruine avec le despote grec, successeur de ses anciens maîtres, le secours du Frank Karl-ïïartel. Cest aussi en vertu d'une sommation du pontife de Rome, que le petitfils de ce Karl, devenu roi des Frank s, passa les Alpes, et fil respecter la ville menacée de nouveau par les Lombards. En retour , Rome proclama empereur romain ce fils de ses anciens tributaires* Ce fut dans l’année 800 que le nom d'impemior, triste signe de la servitude romaine, après avoir éLé relégué pendant quatre siècles hors des contrées de l'Occident , fut ainsi rapporté dans les Gaules; des Gaules, il passa dans la Germanie ; et, ce qui est plus bizarre , il y existe encore. Les mots ont aussi leur destinée*
Le neuvième siècle nous montre l'Europe partagée en deux zones politiques : Lune comprend les pays qui demeurent encore sous la vieille domination, fondée par les conquêtes de Rome ; ïaùtee renferme les contrées récemment envahies par les peuples du Nord, conquérants des sujets de Rome. L’état relatif des hommes , maître on sujets , vainqueurs ou vaincus , diffère beaucoup dans ces deux régions diverses* D’un côté T tout le pouvoir acquis par des siècles de conquêtes est la propriété d’une seule personne, qui le dispense a son gré autour d'elle ; de l’autre , ce pouvoir est le partage régulier de toutes les familles issues des vainqueurs. Les Saxons dans la Bretagne, dans la Gaule les I raiiks. les Lombards dans l'Italie, sont tous propriétaires par tète d'une portion du sol que leurs aïeux ont envahi; tous, gouverneurs et arbitres souverains des hommes vaincus parleurs aïeux. En Grèce , it rry a qu’un maître , et , sous ce maître , différents degrés de service ; dans l’Occident , ce sont des milliers de maîtres s libres sous un chef qui n'est que le premier entre des égaux. Tandis que, dans l'empire des despotes romains, aucun ordre ne part que du palais , aucun tribut ne se lève que pour le palais, aucun jugement ne se rend que par le palais; dans les régions soumises aux guerriers du ftord, le tribut de chaque famille vaincue est le patrimoine de tons les vainqueurs* Le chef suprême n’a que son lot d'hommes et de terres , qu il ménage et gouverne a son gré* S’il est despote , c est dans lleneeinte de ce partage ; et ïe moindre soldat l'est autant que lui dans te sien. Les hommes vaincus, que le sort n'a point rangés dans la portion du chef, du roi , comme disait la langue romaine , n ont aucun rapport à lui; ils constituent un domaine privé ; ils forment avec les arbres , les plantes , les animaux, les maisons, ce que les chartes déco
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m DIX ANS D’ETUDES HISTORIQUES.
temps nomment Je vêtement de la terre; ils ressortissent il la famille et non à la société. Qiiâïit aux hommes de La race victorieuse , ils vivent sous un ordre et sous des règles sociales. Nul ne leur perle en maître ; le roi , créé par leur choix , ou confirmé par leurs suffrages* les appelle tous ses compagnons* 11 ne leur impose point de lois ; il les convoque pour qu’ris a’en donnent eux-mêmes: il n exécute point centre eux des jugements déerélés par lui ; il leur prèle secours pour le maintien d’une police mutuelle , et pour la protection de la justice, que les hommes libres se dispensent entre eux sous la garantie dn serment,
Rome conquérante ne sc répandait point sur les terres des peuples vaincus ■ ces peuples notaient point entièrement désassociés par ses conquêtes. Possédés en masse , exploités en masse , ils gardaient encore leur nom de nation. Ce nom périt pour les sujets des guerriers septentrionaux ; isolés violemment les unsdesautres par rinierposîtiuiides vainqueurs, possédés par têtes ou par petits troupeaux , ils échangèrent le litre de leur race ou de leur société commune, contre celui de leur condition individuelle. Ceux qui , antérieurement à leur défaite, s’appelaient Gaulois , Romains, Bretons, prirent le nom île trmmlïeursy serfs, gens de peine y gc7is de possession ; tandis que leur terre , occupée avec eux par leurs vainqueurs , prenait le nom de contrée des Frank s , des Angles ou des Lombards. En temps de guerre, ils ne combattaient point à la manière des auxiliaires que Rome tirait de ses provinces, sous les drapeaux de leur nation unis a ceux de la nation maîtresse; on les rassemblait au hasard, sans ordre, sans enseignes, presque sans armes, pour les jeter, comme une sorte de rempart, en avant du front de bataille, ou pour les user aux travaux de la route et du campement, i/armëc consistait dans les vainqueurs, subordonnés les uns aux autres par différents grades , et don! les domaines respectifs , marqués du litre militaire de leur premier possesseur, avaient conservé, par le maintien de ce titre, consolidé, pour ainsi dire, avec la terre, l’ordre et L’arrangement régulier que la dispersion des conquérants devait dissoudre ou affaiblir. Les domaines ayant des grades, m faisait l'appel des domaines au Heu de l’appel des personnes; les hommes qui sortaient de terres d’un titre égal se groupaient autour de ceux qui sortaient déterres supérieures ; ceux-là se rangeaient sous des chefs choisis pour le besoin, ou sous les fils des premiers chefs, si la race n’avait point dégénéré. Ainsi sc passaient les choses, quand il y avait une entreprise d’un intérêt égal pour tous les hommes libres, ou un danger menaçant pour tous; lorsqu’une partie du territoire était en péril, sa défense
était abandonnée à ceux qui l'habitaient. Les injures privées se vengeaient par des guerres privées ; le roi lui-mème ne pouvait entraîner dans scs propres querelles, dans les guerres que la communauté n’avait pas décrétées, d'autres hommes que ses propres amis, ou ceux qui s’étalent Liés envers lui par des engagements de fidélité indépendants du devoir social et de la discipline commune. Au contraire , dans l’empire d’Orient , nulle partie du territoire n’avait le droit de se protéger elle-même ; nul n'éLant rien de lui-même ne pouvait se faire droit à ïuimème, cl les querelles de l'empereur devaient être embrassées par chaque habitant de l’empire, sous les peines que Rome libre avait portées contre les traîtres â la patrie. Telles étaient les différences d’organisation politique qui distinguaient les contrées orientales de l’Europe des contrées occidentales , lorsque , vers le douzième siècle , un grand mouvement rapprocha les hommes de ces contrées, et mit en contacL sur le même sol leurs mœurs et leurs situations diverses. Ce mouvement fut produit par les croisades.
Du moment que les incursions des Sarrasins menacèrent l'Europe, la crainte de leurs progrès et la haine de leur religion arma de toutes parts contre eux ces hommes du Nord, qui vivaient oisifs sur le sol de la Gaule, de l'Espagne et de l'Halie. Des a venin riers francs allèrent les vaincre plus d’une fois sur les rivages de la Calabre et de la Sicile; et, quand un pape, secondé par l’éloquence du moine Pierre , souleva contre eux toute l’Europe chrétienne, cette grande insurrection ne fut que le complément des entreprises partielles et obscures qui depuis longtemps la préparaient. L’empereur grec supplia les guerriers de rOcctdent de détourner vers ses domaines menacés une partie de ces armées qui devaient inonder l’Asie et l'Afrique ; il l’obtint, et une multitude sans frein et sans règle se répandit sur le sol de la Grèce; tout fut ravagé pour sa subsistance; l’empire épuisé se repentit de s’être attiré ces auxiliaires incommodes; des haines naquirent entre les Grecs et les chrétiens occidentaux, qu’en Grèce on appelait la lins. Des traités les réconcilièrent pour urt temps ; mais leur aversion mutuelle éclata enfin avec tant de violence, que Constantinople fut assiégée et pillée par les alliés de É cm pire. La conquête ne s’arrêta pas à ces commencements ; et bientôt la pins grande partie des villes et des provinces fut partagée entre les soldats et les chefs de l’armée latine. Son général, Baudoin de Flandres, établit ses quartiers clans la cité impériale , et prit, du consentement des troupes , le titre d’empereur grec, qtd ne changea rien à son pouvoir sur elles, ni a leur indépendance envers lut. La partie de la Grèce occupée par cette armée prit Lilors le même aspect
DIX AXS D'ÉTUDES HÏSTÔBIQUES.
que le reste rie l'Europe. La subordination ries terres 1 y naquit de rétablissement de Tannée qui se les distribua sans se dissoudra elle-même* Les guerriers de tout rang élurent leurs chefs suprêmes sous U: nom d’empereurs , comme autrefois sous celui de généraux. Les affaires communes furent décidées par le suffrage commun. Les Grecs dépouillés, mais non chassés, détinrent les fermiers et les tributaires des vainqueurs ; la féodalité passa en Grèce.
Mais l'empire grec n’avait point péri tout entier par cette conquête. Retranché dans Nicée, il se fortifiait chaque jour rie la haine qtT inspiraient les exactions des nouveaux maîtres et leur joug plus rude, parce qu'il se faisait sentir de près, et qui! écrasait sans distinction. Ne sachant pas se faire libres, les Grecs conspirèrent pour être rendus à leur premier esclavage '* iis réussirent, et lesLalïus, chassés après soixante ans de règne, remontèrent sur leurs vaisseaux, emportant rie la Grèce, le goût du luxe, le goût des titres tains, ridée de Limité despotique, et y laissant en retour quelques sentiments d'indépendance que leur exemple avait fait concevoir* En revoyant son plais, T empereur grec rencontra , pour ta première fois , ries volontés en présence rie la sienne. Ses courtisans sc distinguèrent de lui ; scs délégués prétendirent à une autorité personnelle ; les liens de l'empire furent relâchés* Si alors ^dépendance eût été acquise pour tous si légalité sociale eût succédé à la distinction des hommes en gens rie cour et gens d'esclavage , sans doute la population de ces contrées eût trouvé dans ce changement moral une force et des ressources que l'empire n1 avait jamais eues. Mais les dignitaires et les courtisans, qui s'approprièrent le pouvoir, eurent soin de le conserver tel qu'il avait toujours été, hostile et dur pour les peuples ; et les peuples n'eurent pas plus d'intérêt qtTauparavarrt a s'exposer aux périls rie la résistance contre l'invasion étrangère* Ainsi ces mœurs demi-libérales furent pour l'empire une nouvelle cause de ruine ; elles le désunirent comme puissance, sans l'établir comme société* Quant à l'Occident* c'csi de là que lui vint le sysLëme d'idées qui servit à créer l'échafaudage mystique d'une puissance royale absolue, centre de tout, objet de tout, étant sa propre raison, sa propre fin à elle-même; c'est à l'aide des mœurs et des dogmes politiques importés rie la ville impériale, que le pouvoir d'un Henri VIII, ou d'un Louis XI , succéda, sous les mêmes désignations politiques, à l'autorité du chef saxon lïenghist, ou du chef sicambre Chlodowig*
Nous ne raconterons point les misérables événements qui précédèrent l'arrivée des Turcs jusqu'aux murs de Constantinople. Ce qui s'était passé , dans
toutes les conquêtes faites par les Barbares sur ï empire, cul encore lieu dans ces moments extrêmes; les peuples se laissèrent envahir, et les fils des Grecs furent enrôlés parmi les soldats barbares; il n'y cul guère que les montagnards de T Albanie, hommes que la servitude romaine n'avait jamais trouvés dociles, qui résistèrent alors au nouveau joug. A Tassant de la cite ries empereurs, on vit paraître, le sabre à ta main , et le turban sur la tête, des légions grecques a armées contre ce nom romain , si pesant depuis tant de siècles* Constantinople fut mise au pillage; le dernier ries empereurs , Constantin Diagosès, périt sur les murs* Ceux quon appelait les grands , les gens rie cour , les puissants dû palais , reconnurent le pouvoir des vainqueurs; ils conservèrent sons d'autres titres leurs emplois et leur bassesse* Le reste du peuple fut tributaire, et, comme toute contrée habitée par ses envahisseurs, la Grèce perdit son ancien nom*
« Dans cette dernière lutte de l'ancien monde contre le nouveau , dit M. de Ségur , les armes de l'antiquité et celles des temps modernes semblaient s'unir pour attaquer et pour défendre la ville des Césars. L'air obscurci par des nuées rie javelots et de flèches retentissait a la fois du bruit sourd des lourds rochers lancés par les catapultes , du sifflement des balles, de Tëclai terrible du canon*
« L'armée musulmane victorieuse entre et se répand a grands Rots dans la ville conquise ; la veille encore, Constantinople , dépôt des trophées et ries richesses de l'uni vers, offrait aux regards une image vivante rie Home et rie la Grèce* On y voyait des Césars, ries Augustes, des patriciens, un sénat, des licteurs , des faisceaux , une tribune, ries cirques, ries assemblées du peuple, des lycées , des académies, des théâtres ; en un frétant le fer de Mahomet a tout détruit , et les vestiges de l'ancien monde ont disparu. »
Le style rie cette histoire, élégant et correct , est varié avec art selon la nature des récits. Les jeunes gens s'y plairont , et les esprits déjà formés y trouveront souvent du profit* L'élude de la liberté est presque toute dans l'étude de rhisioirc; c est la qu il faut Tobserver pour la bien reconnaître* pour ne pas poursuivre, au lieu d'elle, sa vaine image. Ceux qui ,*lu haut de l'époque actuelle . jettent rie nouveaux regards sur tes situations antérieures du genre humain , nous préparent le fd qui doit nous guider dans les routes incertaines de Ta venir : adressons-nous surtout à eux; ils ne donnent point de ces en c ourageme ni s v a gu e s q u ï fou r v oie u 1 1 ae tivï lé sa n s expérience ; ils n'offrent point de conseils dont ils ne présentent l'épreuve; ils n'eulraîneut point sans montrer le but*
DIX ANS D’ÉTUDES HISTORIQUES
SIR LE SENS PÏUiUTlF ET l'ÉTENDUE LU TITRE UE ROI ,
A propos de Pottvra&G intitulé : De la Royauté selon tes lois divines révélées , les fols naturelles et ta Charte CQïUÜtiii tonnelle } par U. delà Serve (1)*
Parmi tes choses bizarres qui devraient nous étonner, et qui ne nous étonnent point, une des plus singulières peut-être, est le préjugé qui attache au mot latin de roi une signification universelle, étrillée absolue de la destruction de toute liberté, pour les hommes dans les lois desquels s’est une fois introduit ce mol fatal. Pourtant, si nous allons chercher le sens réel de ce mot dans la longue qui Ta créé, nous trouverons qu’en lui-même, et selon sa destination primitive , il n'impLique, en aucune manière, ridée d’anéantissement de tonie personnalité au profit <Pu ne seule personne, et qu'il signifie simplement et vaguement le COîiducieur, celui fini mène , celui qui va devant. V oila ce que démontrent les locti lions latines de rex: g régi s, resam'um, res sacrorum* Quand , chez les peuples dont ils ignoraient l'idiome, les Romains voyaient un homme, jouissant de la prééminence sur les autres ho ni mes, soit comme chef de guerre , soit comme magistrat de paix t ils le qualifiaient, dans leur propre langue, de ce litre vague de res, ou du titré aussi vogue de dus, par lesquels ils n'avaient point la prétention de traduire exactement les titres de la langue étrangère, par lesquels ils ne pensaient point exprimer un degré précis d'autorité, mais seulement le fait général de la prééminence et du commandement*
L'émigration des tribus gothiques, germaniques et saxonnes, dans les contrées de langue romaine, fut l'accident qui attacha les noms romains dereges ou de duces aux chefs de différent grade, et de pouvoir diversement limité, qui guidèrent ces tribus dans la conquête, ou qui les régirent après rétablissement. Ces deux mots continuèrent à être employés indistinctement par la population romaine conquise, laquelle désignait au$si indistinctement, par le mot ancien de regnum t et par le mot nouveau de dUCütus, les territoires possédés ou régis par les chefs supérieurs ou subalternes de la naLion conquérante* Que si ces mots eurent alors, dans la bouche de ceux qui parlaient le romain, une signification plus décidée, c'est parce qu'lié désignaient pou*' eux ■ nation asservie , les magistratures ou les juridictions de leurs vainqueurs et de leurs maîtres,
£1) Censeur Européen du 34 décembre 181g,
Mais cette nouvelle force, ajoutée aux titres de res et de dus, par le fait matériel de la conquête, n’était réelle que pour les vaincus ; pour les vainqueurs rien n'avait changé. Les chefs de leurs tribus diverses, redoutés comme des maîtres par les hommes que l’épée avait fait descendre au rang de sujets , n'étaient pas pour cela plus élevés audessus de la société victorieuse ; et, quand un membre de cette société , quand , par exemple , un Frank , ou le fils d'un Frank, dans ta Gaule* prononçait l’un de ces mots latins, qui, pour les fils des Gaulois, exprimaient la domination delà conquête, il ne leur accordait pas plus de sens que n'en avaient les mots de sa propre langue . qui lui désignaient l'autorité sociale des magistrats de son consentement ou de son choix.
Afin donc de découvrir quelle ëLait la mesure de l'autorité île ceux qui, après le démembrement de l'empire romain, furent appelés reges ou rois-, dans l'Europe occidentale, il faut laisser de cèté la langue latine, et recourir aux langues germaniques.
Ces langues, qui ne sont guère que les dialectes divers d'un seul et même idiome , parmi plusieurs Litres de commandement qui leur sont propres, en présentent un qui leur est commun à toutes, peutêtre comme plus expressif, cl plus conforme à ridée que se faisaient ces peuples de l'autorité sociale ; c’est le mut de koning, ou de kœning, maintenant l corrompu en haut allemand par le mot de kœnig, et eu anglais par celui de king * Ce titre, constamment rendu dans les chroniques latines par le mot res , et traduit à cause de cela par le mot roi, dans notre langue demi-lutine, n’était rien tic plus que le nom commun qui désignait le fait du commandement, sans distinction de degrés ni d’attributs. Le directeur de toute entreprise de guerre, le président de toute commission de paix publique, s’appelait koning; ce nom s’appliquait à beaucoup de chefs de divers ordres eide fonctions diverses ; on distinguait les rois supérieurs, cher koning; les rois inférieurs, un ter koning; les demi-rois, halfkoning; les rois pour les courses de mer, seekoning; les rois pour l’armée, heereskoning; les rois pour la peuplade, fol tes koning. Cette variété d'applications du même mot n’élürniera point, quand on saura que ce titre de koning, maintenant absolu dans k Nord, aussi mal a propos que le nom de res j ou de roi l’est dans le Midi, n’est probablement que le participe actif dTun verbe qui signifie savoir ou pouvoir, et que par conséquent il ne signifie, luimême, rien autre chose qu’un homme habile ou capable, à qui les autres obéissent par la conviction de son habileté reconnue* Telle est l'idée qui se présentait è l'esprit des Frank® de la Gaule , quand ils prononçaient les mois de frankono ko -