CELLE DU DIX-NEUVIÈME
À propos de l'ouvrage de M. Garat , Jûtitulé ; Mémoires historiques sur la vie de Suard (1),
Une haine acharnée, une haine implacable, une 1i a inc que l'histoire inscrira parmi les aversions célèbres, est celle des nobles d'aujourd'hui contre la philosophie du dernier siècle. Avoir b véhémence de cette aversion, ou la croirait antique ; on la prendrait pour une de ces inimitiés héréditaires qui se transmettaient, eu grandissant, d'ime génération à f l'autre ; il n'en est rien cependant : les pères de [ presque tous nos nobles, bien plus, un grand nombre d'entre nos nobles eux-mêmes , furent les disciples serviles et les preneurs effrénés des philosophes :
(I j Censeur Européen , 1850.
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en se déchaînant contre les philosophes, ce sont leurs maîtres qu’ils renient. El plût au ciel que les penseurs du dix-huitième siècle n’eussent point été L’objet de leurs indiscrètes affections; plût au ciel que des fauteuils dorés n'eussent point été les premiers bancs de celte école : elle eût été bien autrement grande si elle eût été populaire; les semences de raison que ccs fondateurs répandaient , au lieu de languir à demi étouffées dans la poussière des salons, auraient fructifié largement au sein de la terre forte du bon sens plébéien et de la conviction nationale.
En 1789, la nation , agitée par le vieux ferment d’insurrection qui couvait sous la terre de France depuis que l’anéantissement des villes libres avait rallié tout le pays dans le besoin d’un commun clfort , la nation se leva et somma la philosophie ( puisqu’on disait qu’il y en avait une) de lui donner un état social à la fois plus juste et plus digne. La philosophie , qui, des écrits où elle était née, avait passé dans les cercles frivoles, et qui s’était arrêtée là, entre les mains de commentateurs en jupe de cour et en veste brodée, ne put donner une réponse assez profoude ni assez complète. La nation , une fois ébranlée dans sa masse, ne put se rasseoir; force fut à la révolution de se faire; et elle se fit comme elle put. Appuyée sur la base flottante de quelques axiomes vagues et de quelques théories mal achevées, elle trébucha au premier choc; du moment qu’on la sentit chanceler , les tètes se perdirent, et l’on devint cruel par effroi. La France fut ensanglantée, non point, comme on le prétend mal à propos, parce que les philosophes du dix-huitième siècle s’étaient fait entendre au peuple, mais parce que leur philosophie ne s’était pas rendue populaire; les philosophes et le peuple n’avaient pu s’expliquer ensemble; une classe d’hommes, raisonneurs par désœuvrement et patriotes par vanité , était venue se placer entre eux. Ces hommes, nés dans une sphère inaccessible au mal comme au bien public , s’investirent de l’emploi de disserter sur ce qu’ils ne pouvaient comprendre; ils établirent dans leurs salons une sorte de monopole des idées morales et politiques, sans véritable besoin de la science, sans véritable amour pour elle, poussés par le désir d’échapper à l’ennui, la seule des calamités sociales qui pût arriver jusqu’à eux.
Quand vinrent les embarras et les périls, toute cette troupe stérilement empressée prit la fuite, comme les frelons qui s’envolent quand le travail de la ruche commence. Après avoir gâté le siècle, après avoir fait descendre les écrivains au rôle d’orateurs de boudoir, après avoir détruit le goût de la retraite, qui fait la dignité des penseurs et donne aux pensées la gravité et l’cncrgie; après avoir
enlevé du milieu du peuple les hommes qui lui devaient leurs veilles , ils abandonnèrent ce peuple à la demi-science légère et présomptueuse que leurs vaines conversations lui avaient faite. Ils firent plus, ils se levèrent contre le peuple et contre leur propre science ; ils furent traîtres à leurs principes, et diffamèrent impudemment ce qu’ils avaient proclamé juste et vrai. Quarante ans entiers, ils avaient battu le tambour pour évoquer de la solitude des provinces des élèves pour les philosophes, et de beaux esprits pour leurs salons ; quarante ans entiers ils avaient recruté en France pour la philosophie : ils recrutèrent en Europe contre la philosophie et la France. Pauvre France! elle se vit attaquée pour avoir produit, disait-on, les détestables philosophes de Y exécrable dix-huitième siècle; et c’étaient les patrons, c’étaient les écoliers des phi' losophes, c’étaient les gens de cour et les princes à qui le siècle avait daigné faire un nom. qui faisaient ou commandaient l’attaque..
Leur hostilité attira vers le dix-huitième siècle l'attention et la confiance populaires. Les opinions de ce siècle descendirent alors dans la masse des idées communes; la nation les embrassa, non point avec servilité, comme avait fait l’aristocratie , mais en les amendant par son examen calme, mais en leur donnant ce caractère de largeur que le travail des grandes réunions d’hommes imprime toujours aux pensées des individus. Là commença pour la France une opinion philosophique véritablement nationale, propre à la nation, fille de ccs écrivains commentés par elle-même, et non par des cordons bleus ou des femmes à grand panier, science toute française, capable d’étendre avant tout son empire aux lieux où seront des Français. La condamnation de la science de 1700, c’est qu’elle n’avait point ce pouvoir ; son premier élan la porta hors de France , dans les cités étrangères des oisifs et des grands seigneurs : elle régna à Saint-Pétersbourg et à Berlin,, avant que Lyon ou Rouen l’eussent connue.
Nous n’avons point vu le temps où la philosophie était en amitié avec les grands et les désœuvrés de ce monde; nous ne l’avons point vue assise sur des sièges de soie, dans les salons de l’aristocratie; nous l’avons vue diffamée, poursuivie, à peine tolérée sur les humbles bancs d’une école poudreuse, dernier refuge dont les haines aristocratiques menacent de la chasser bientôt. Nous serions donc mauvais juges de la vérité des tableaux que présente l’ouvrage de M. Garai sur M. Suard et le dix-huitième siècle. Tout ce siècle, moins dix années , est pour nous comme un autre monde. Nous parcourons les cercles où l’ingénieux auteur nous fait entrer : nous y trouvons, grâce à lui, des portraits originaux et piquants, mais pas une seule figure de connaissance, pas un seul
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Irait que nous ayons entrevu ; ces hommes sont presque nos contemporains ; et il y a des siècles entre eux et nous. La race spirituelle de leurs temps est aujourd'hui la race stupide ; la conversation n'est plus en France* la méditation en a pris b place ; l'esprit de raison est dans le public, les suions dorés ny pré tendent plus; on n'y bégaye plus gracieusement la philosophie; elle y est maudite : et cela vaut mieux, car cela prouve qu’elle est grave et puissante.
Toutefois, si nous devons laisser à ceux qui ont vu de près les choses décrites par M. G a rat, le soin de prononcer sur le fond de son ouvrage, nous pouvons au moins , avec connaissance , dire notre avis sur la forme littéraire xlu livre, et sur le mérite de l’écri vain : ce mérite est extrêmement remarqua- Me. Des portraits vivement Lracés, des réciLs pleins de grâce, un style varié avec art, et toujours soutenu sans cesser d'èire facile ; une foule de traits spirituels , des aperçus fins , des pensées larges et îles sentiments toujours nobles ; voilà le détail des moyens de plaire de ce livre, et la cause de son succès. M- Garai témoigne, dans Loutes ses pages, une admiration profondément sentie pour le talent et la probité. Il présente sous le jour le plus favorable Ions ceux qu'il a connus et aimés ? sans jamais se rneLLre en scène à côté d'eux ; il les loue avec effusion, sans croire qu'il ait droit lubmème à quelque part de louange. Plusieurs personnes lui reprocheront une complaisance un peu excessive pour des médiocrités que les salons ont prônées fort haut , parce qu'elles étaient leur ouvrage ; maïs cette faute est bien pardonnable a un écrivain qui la commet par pure générosité de cœur et par crainte de rester au-dessous de ce qu'il doit au mérite des autres ; et puis , quand on retrace les événements de sa jeunesse, il est bien difficile de ne pas les embellir par un peu de fiction involontaire ; c'est un temps pour lequel la mémoire la plus fidèle d'ailleurs n'est jamais complètement exacte. Au-dessus des cercles de beaux esprits brouillons, de penseurs sans dignité et sans bonne foi qui composent l'extérieur du dixhuitième siècle, H- Garai a peint a plus grands traits les vrais génies que ce siècle a produits, et qui, nés hors du monde frivole, se sont peut-être amoindris en y entrant, lis attirent les regards; ils les attireront longtemps encore, mais on aimerait mieux les voir sans leur misérable cortège, comme de beaux chênes qui paraissent plus grands quand ils se dessinent isolés que quand mille arbrisseaux parasites enveloppent et déforment leurs troncs.
Le dix-htiïlïème siècle porte encore le nom de siècle de la philosophie française ; ce noble litre . nous le croyons, lui sera enlevé par notre siècle, jeunes gens qui n'avez point fait vos cours d'études morales dans
les sa Ions de 3imB Geoffrin et à I a table de M . de Vai nes; jeunes gens qui ne formez vos convictions sous le patronage de personne, c'est à vous qu’est réservée la gloire de fonder une école nouvelle, populaire comme vos mœurs , sincère et Forte comme vos âmes. La philosophie de cette école ne verra point de transfuges, parce qu'elle sera l'œuvre des consciences , elle se formera graduellement par le concours de tant d'esprits jeunes et actifs, émigrés pour la science de toutes Ms parties du territoire qui se rencontrent un moment à Paris, et s'y imboivent de maximes communes, sans abjurer l'originalité native qu’ils ont puisée aux lieux de leur naissance. Celle fraternité de travail., chaque année dissoute, et renouée chaque année, portera dans les villes de France un Fond de doctrine large et nullement exclusive que les villes encore n'aceepteronL point sans contrôle. Ainsi se mûrira a cent foyers divers la grande opinion de la patrie ; ainsi la pensée nationale, en tous lieux vivante, ne pourra plus êlre tranchée d'un seul coup , comme un arbre qui n'a qu'une racine.
SCR l'àXTIPA TllTË DE RACE QUI DIVISE LA NATION FRANÇAISE,
À propos de l'ouvrage de M. Warden, intitulé ; De script ton statistique , historique et politique des États-Unis de V Amérique septentrionale (1).
Le temps est venu de tourner nos yeux vers les nations plus heureuses que nous, dont la liberté est le partage , afin de trouver dans cette vue des consolations pour le présent et des espérances pour t'avenir. La desLinëe actuelle des États-Unis d'Amérique répond à tous les vœux que nous formions pour ta nôtre : ces vœux ne sont donc point des chimères : nous ne sommes donc point travaillés par la vaine ambition de ^impossible, comme le prétendent nos ennemis ; nous ne nous jetons donc point hors de la sphère humaine, en aspirant a la plénitude de l'indépendance sociale; car la nature humaine csl libre de sou essence, et la liberté est sa loi. Mais alors, d'où provient la distance énorme qui nous sépare encore de cet objet, de ce bien où nous aspirons , et que nous sommes capables d'atteindre? Elle ne provient pas de nous-mêmes, mais
(1) Censeur Européen du 2 avril 1820.
Itfâ DIX AXS D’ÉTUDES HISTORIQUES.
d’ün fait extérieur a nous , d’un fait grave et triste , que nous voulons nous cacher, et qui revient i liressamment à notre vue, parce que nous 11e le détruisons pas en le niant.
Nous croyons être une nation , et nous sommes deux nations sur la même terre, deux nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans leurs projets : Tune a autrefois conquis Feutre ; et ses desseins t ses vœux éternels sont le rajeunissement de cette vieille conquête énervée par le temps - par le courage des vaincus, et par la raison humaine. Ea raison, qui fait rougir le maître de rabaissement où il tient son esclave , a détaché graduellement de ce peuple tout ce qu'il y avait d’âmes généreuses et d’esprits droits; ces transfuges vers la meilleure cause en ont etc les plus nobles soutiens ; et nous, fils des vaincus, ce sont de pareils chefs que nous voyons encore à noire tète. Mais le reste, aussi étranger a nos affections et à nos moeurs 5 que s’il était venu d’hier parmi nous, aussi sourd à nos paroles de liberté et de paix que si notre langage lui était inconnu, comme le langage de nos aïeux Tétait aux siens, le reste suit sa route sans s’occuper de la nôtre. Quand nous essayons plan sur plan pour un établissement commun , quand nous nous efforçons de perdre la mémoire, et d’embasser dans une vaste union tout ce qui vit sur le sol de la France, ils se lèvent pour nous démentir , et, ralliés à l'écart , ils se rient entre eux de nos désappointements continuels.
L'Amérique a rejeté hors de son sein la nation qui s’y prétendait maîtresse, et c’est depuis ce jour qu’elle est libre. Nos pères ont plus d’une fois médité la même entreprise ; plus d’une fois la vieille terre des Gaules a tremblé sous les pieds de ses vainqueurs ; mais , soit que la fatigue de ces luttes ait surpassé les forces de nos aïeux, soit que la violence ait répugné à leur caractère doux et paisible. Us ont bientôt suivi d’autres voies. Au lieu de repousser la conquête, ils l’ont niée, croyant qu’ert l’oubliant eux-mêmes, ils la feraient oublier à d’autres, La servitude, fille de Finvasion armée, fut imputée par eux à une civilisation encore imparfaite ; vainqueurs et vaincus , maîtres et sujets, ils nont vu dans tous qu’un même peuple, dont les uns étaient arrivés de meilleure heure à la liberté et au bonheur , afin de frayer et de montrer la route.
Ils appelèrent société, ils appelèrent amitié les services conquis à la pointe du glaive et exigés sans nul retour, « Il y a trois classes , disaient-ils , qui concourent diversement au bien de l'état commun : la noblesse sert par son courage guerrier, le clergé
(1) Dissertation sur la noblesse française , éd. de Hollande, pt 4,
ï® IbicE, |i. 39. (3) Ihîtbj p. 53 el 148.
par ses exemples moraux , la roture par le travail de ses mains; ces classes reçoivent de la communauté u il salaire proportionné â leurs peines et à leur mérite ; la moins favorisée ne doit point envier les attires , ni les autres la blesser de leur orgueil ; toutes s’enlr’aidcnt et contribuent en commun pour Futilité commune. »
Voilà ce que proclamaient , au dix -septième siècle, les publicistes du tiers état; pour être accommodants , ils faussaient F histoire ; mais fa noblesse rebuta leurs avances , et ses écrivains en appelèrent aux faits contre ces théories indu! gemment fac lices. « 11 est faux, dit le comte de Roiikûuviliers, il est fauxqueee ne soit pas fa force des armes et le hasard d’une conquête qui ait fondé primitivement la distinction qu’on énonce aujourd’hui par les termes de noble et de roturier fl). II est faux que nous soyons nobles pour un autre intérêt que pour notre intérêt propre. Nous sommes, sinon les descendants en ligne directe , du moins les représentants immédiats de la raee des conquérants des Gaules (2); sa succession nous appartient ; la terre des Gaules est à nous (5). n Lofôqu’cn 181 4, échappés par miracle à un grand naufrage, soustraits au despotisme que nos propres mains avaient élevé , nous songeâmes à nous reposer tous ensemble dans un établissement social de longue durée, une main amie dressa spontanément le nouveau pacte de l’union française ; die y inscrivit le litre de noble , ce titre qui avait succédé au titre de franc, comme le litre de franc à celui de barbare. Par amour de la paix, nul de nous ne réclama contre cette résurrection singulière. Nos écrivains sc hâtèrent de détourner nos esprits des faits que rappelait le mot de noblesse; la théorie vint encore les envelopper de ses voiles : « Nobtlïs, disait-on, se dérive de notubilis ; un homme est notable ou noble quand son nom est lié à de grands services où à de grands exemples ; la noblesse, c’est la couronne civique décernée à toute une famille pour les mérites d’un de ses membres. On peut approuver ou blâmer ce genre de récompense, on ne peut pas dire qu’il soit antisocial et contraire à la liberté.» Nous nous égarions ainsi â plaisir dans des hypothèses complaisantes, quand une voix sortie du camp des nobles est venuenous rappeler durement sur un •terrain plus matériel : « Race d’affranchis, s’est écrié M. le comte de Montlosier, race d’esclaves arrachés de nos mains, peuple tributaire, peuple nouveau (4), licence vous fut octroyée d’être libres, et non pas â nous d’être nobles (if> ; pour nous tout est de droit, pour vous tout est dé grâce (6). Nous ne sommes
(4) Bêla monarchie française, t. Il, p, 13G, 149, 135.
£5) Jbîd., p, 156, rftt Ibid,, p. ÎG4>
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point de votre communauté ; nous sommes un tout par nous-mêmes (1), Votre origine est claire ; la nfttre est claire aussi ; dispensez-vous de sanctionner nos litres; nous saurons nous-mêmes les défendre (2)*»
Aujourd'hui enfin que, dans nos regrets, nous embrassons les images de celle liberté qui semblait promise à îâ France, qui devait, selon notre espoir, fonder une égaie destinée pour tous les habitants de notre sol, d'au 1res regrets se fout entendre* Ce ne souL pas les droits civils anéantis par nos ministres que les écrivains nobles voudraient voir revivre, mais la vieille race dont iis se renomment ; c’est celte race septentrionale qui s'empara de la Gaule sans en extirper les vaincus (5) ; dont le nom devint synonyme de liberté , lorsque seule elle fut libre sur le sol qu’elle avait envahi {!); qui eut bon marché, dans la ténacité de son despotisme, de l'insouciance légère des Gaulois (5) ; qui sut léguer à ses successeurs , maintenant dépouillés contre tout droit, les terres de la conquête à posséder, et les hommes de la conquête à régir (6),
Après de si longs avertissements, il est temps que nous nous rendions, et que de notre cùtë aussi nous revenions aux faits* Le ciel nous est témoin que ce n'est pas nous qui les avons attestés les premiers, qui avons les premiers évoqué cette vérité sombre et terrible, qu'il y a deux camps ennemis sur le soi de la France. Il faut le dire, car L’histüire en Fait foi : quel qu’ait été le mélange physique des deux races primitives, leur esprit constamment contradictoire a vécu jusqu'à ce jour dans deux portions toujours distinctes de la population confondue, Le génie de la conquête s'esL joué de b nature et du temps ; il plane encore sur celte terre malheureuse. C'est par lui que les distinctions des castes ont succédé à celles du sang, celles des ordres à celles des castes , eètles des litres à celles des ordres, La noblesse actuelle se rattache par ses prétentions aux hommes à privilèges du seizième siècle; ceux-là sc disaient issus des possesseurs d’hommes du treizième, qui sc rattachaient aux Franks de Karïe te Grand , qui remontaient jusqu'aux Sicambres de Chlodmvîg* On ne peut contester ici que la filiation naturelle , la descendance politique est évidente* Don non s- ta donc à ceux qui la revendiquent ; et nous, revendiquons la descendance contraire* Nous sommes les fils des hommes du bers êta! ; le tiers état sortit des communes ; les communes Furent l'asile des serfs ; les serfs étaient les vaincus de la conquête, Aiusi, de Formule en formule, à travers l'intervalle de
(1) Delà Monarchie française. I, II, p* 170*
(S) Ibid., p* 2ï2.
(3) Article de M. le comte A* de Johffroj\daus l'Observateur de la Marine , livre iX, p. 290,
quinze siècles, nous sommes conduits au terme extrême d'une conquête qu'il s'agit d’elfacér* Dieu veut lie que cet te co uqu ê t e s'a l tj il re d Ie-mèm e j u s que dans ses dernières traces, et que l'heure du co tuba t n'ait pas besoin de sonner. Mats, sans celte abjuration Formelle, n’espérons ni liberté ni repos; n’espérons rte ti de ce qui rend le sé jour de l'Amérique si heureux et si digne d'envie ; les fruits que porte cette terre ne croîtront jamais sur un sol où resteraient empreints des vestiges d'envahissement* Les cinq volumes de M. Warclcn , remplis de détails de tous les genres et des faits les plus certains et les plus intéressants, suffisent à peine à contenter la curiosité qu’inspirent les États-Unis d'Amérique. Quelque étendu que soit le tableau que réenvahi vous en présente, on le trou; e toujours trop resserré* On voudrait tout apprendre, tout savoir sur Fc tonnante prospérité de ces vingt-deux États libres, dont plusieurs, il n’y a pas trente ans, étaient l'habitation des bêtes fauves; sur ce pays ou se rencontrent ensemble toutes les races humaines , toutes les mœurs , Lotîtes les langues a toutes les religions, et ou les hommes ne savent jeter les uns sur les autres que des regards de fraternité et d’amour, M* Warden a placé en tête de son ouvrage une nouvelle carte des États-Unis, une carte du district de Columbia , qui est le siège du congrès suprême, et une vue du palais où se rassemblent les membres du congrès. Ce palais a été appelé du vieux nom de Capitole* 11 n’est point, comme le Capitole de Rome, bâti sur une roche inébranlable (7) ; mais sa destinée est plus sûre. C’est la liberté qui y préside, au lieu du dieu changeant des batailles; et les flots de la vengeance des peuples n’auront jamais à s'élever contre lut*
On ne voit pas sans attendrissement, sur la carte de celte contrée si libre, des noms de ville empruntés à toutes les contrées de l'Europe , les noms de Paris * de Rome, de Lisbonne, et jusqu’au nom d’ Athènes /routes les terres européennes ont fourni leur contingent à cette heureuse population, comme pour prouver an monde que ta liberté convient a tous, et n’est Je propre de personne. Les exilés de chaque pays ont, à l’exemple des fugitifs de Troie, attaché à la patrie de leurs vieux jours le doux nom de la patrie de leur enfance* Tous, tant que nous sommes, t’ Amérique est notre asile commun. De quelque partie du vieil univers que nous fassions voile , nous ne serons point étrangers dans le nouveau : nous y retrouverons notre langue, nos compatriotes, nos frères* Si, ce que ta destinée ne per-
(4) Article de H. tic Jouffroy, etc,, livre IX, page 299.
(B J Ibid.
(G) Ibid., p. SOL
Q\ Càpitoli immobile sasum... (VirgiL Æneid. VJ U.}
TINERRV.
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mettra pas sans doute, la barbarie tics vieux temps prévalait contre l'Europe nouvelle ; é ceux qui ont frappé les communes du nom tTexëcrabïes (1)T et qui nous jurent encore la guerre au nom de leurs aïeux, ennemis des nôtres, remportaient sur la raison et sur nous, nous aurions un recours que n'eurent pas nos aïeux ; ta nier est libre, et un monde libre est au delà* Noué y respirerons à Taise, nous y retremperons nos âmes , nous y rallierons nos forces*
Nos manet Ûceimus drcuroVûGaa : arva , beau*
ÎYLrmms arva... [S).
îlTSTOÏftJÏ VÉRITABLE ti£ JACQUES BONHOMME, p'après Les OOetlUENTS AUTHENTIQUES (*).
Jacques était encore bien jeune lorsque des étrangers venus du Midi envahirent la terre de ses ancêtres : c'étail un beau domaine baigné par deux grands lacs, et capable de produire abondamment du blé. du vin et de l'huile. Jacques avait l'esprit vif, mais peu constant ; en grandissant sur sa terre usurpée, il oublia ses aïeux, et les usurpateurs lui plurent. Il apprit leur langue, il épousa leurs querelles, il s’enchaîna â leur fortune. Celle for Lune d 'envahissement et de conquêtes fut pendant quelque temps heureuse; mais un jour la chance devint contraire, et le flot de la guerre amena l'invasion sur les terres des envahisseurs. Le domaine de Jacques, sur lequel flottaient leurs enseignes, fut un des premiers menacés* Des troupes d'hommes émigrés du Nord TassiëgèrenL de toutes parts* Jacques était trop déshabitué de l'indépendance pour songera affranchir sa demeure ; se livrer à de nouveaux maîtres, ou tenir ferme pour les anciens fui la seule alternative que se proposa son esprit* Incertain cnLre ces deux résolutions, il alla confier ses doutes è un grave personnage de sa famille, docteur d'une religion que Jacques avait récemment embrassée, et qu'il pratiquait avec ferveur.
(1) Communia novum ne pessimum fiom&i. * , Scrmünero halmiL de eseerabHtbus communiis il lis. ( Guibcrüia Utr N ov* gentil- )
(2) forait, epod.XL
(3) Censeur Européen du 19 mai 1830,
f 4 ; FfederaU, fœdus ineerpialc.
(5) Fiscus.
(01 Yoycz Servierc , De Gubertwlione De} 7 Grégoire de
ii Mon père, lui dit-il, que ferai-je? Mon état présent me Fatigue* Nos vainqueurs , qui nous appellent leurs alliés (î), nous traitent proprement en esclaves. Ils nous épuisent pour remplir leur trésor, que dans leur langue Us nomment la corbeille (tf), cette corbeille est un abîme sans fond* Je suis las de subir leur joug; mais le joug de leurs ennemis m'effraye : ces gens du Nord sont, dit-on, bien avides, et leurs haches d'armes sont bien tranchantes* Diles-moi , de grâce, pour qui je dois être. ^ — «lion fils, répomlU le saint homme, il faut être pour Dieu : or. Dieu aujourd'hui est pour le Nord idolâtre , contre le Midi hérétique. Les hommes du Nord seront vos maîtres ; je puis vous le prédire ; car moi-même, de ma propre main, je viens de leur ouvrir vos portes (6). w Jacques Fut étourdi de ces paroles ; son étourdissement durait encore, quand un grand bruîL d'armes et de chevaux , mêlé de clameurs étrangères , lui apprit que tout était consommé* U vit des hommes de haute taille, et parlant de la gorge , se précipiter dans sa demeure , faire plusieurs lots du mobilier, et mesurer le sol pour un partage* Jacques fut triste ; mais, sentant qu'il n'y avait plus de remède, il tâcha de prendre cœur à sa fortune, li regarda patiemment les voleurs ; et a quand leur chef vinL à passer, il le salua du cri de Vital reæ ! à quoi le chef ne comprit rien. Les étrangers sc distribuaient le butin, s'établissaient dans leurs parts de terre (7), faisaient la revue de leurs forces, s’exerçaient aux armes, s'assemblaient en conseil, se décrétaient des lois de police et de guerre, sans plus songer à Jacques que si Jacques n'eût pas existé. Pour lui , il se tenait à l'écart, attendant qu'on lui notifiât officiellement sa destinée , et s’exerçant avec beaucoup de peine à prononcer les noms barbares des hommes en dignité parmi ses nouveaux maîtres* Plusieurs de ces noms défigurés par euphonie peuvent être rétablis de la manière suivante : Merowig, Chlodowig , Hilderik, Hiidehert, Sigheberl, Kart, de.
Jacques reçut enfin son arrêt : c’était un acte formel , rédigé dans sa propre langue par cet ami et compatriote qui s'élait fait l’introducteur des conquérants {&) , et qui , pour prix d'un tel service, avait reçu de leur munificence la plus belle pièce de terre cultivée 7 et le litre grec lYepiêùopus 7 que les conquérants travestissaient dans celui de bis-
Tours, H la Correspondance des évêques gaulois avec ic roi Clilodowig. (Scripl. rernm Franeic,, t. ÏV,)
(T J Ces portions , Lîrées au sort , s'appelaient eo latin séries , el eu langue franque latinisée , diodes f aloda r atodîn ; de là est venu le mot français alleu.
(SI Les membres du eletgé galle- romain sc firent les secrétaires , notaires , rédacteurs , archivistes des rois barbares.
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çnp (1), ci qu’ils octroyaient sans le comprendre. Jacques, que jusqu’à ce jour on avait appelé B&manus, le Romain (â), du nom de ses premiers maîtres, se vil qualifié, dans ce nouveau diplôme, du titre de if tus SCU riikmus ms 1er (5) , el sommé, sous peine du fouet et de la corde , de labourer lui-même sa terre pour le profit des étrangers. Le nom de U lus était nouveau pour ses oreilles ; il se le fit expliquer , et on lui apprit que ce mot , dérivé du verbe germanique tel ou kU} permettre ou laisser, signifiait proprement qu'on lui faisait la grâce de le laisser vivre. Cette grâce lui parut un peu mince, et il lui prit envie d’en aller solliciter d'autres auprès de rassemblée des possesseurs de son domaine , laquelle se tenait â jour fixe eu plein air dans un vaste champ. Les chefs étaient debout au milieu, et la multitude les entourait ; les décisions étaient prises en commun , et chaque homme donnait son avis, depuis le premier jusqu au dernier, à rnammo itsque ctd mtnimwn (4). Jacques se rendit a cet augusLe conseil ; mais , a son approche, un murmure de mépris s'éleva, et les gardes lut défendirent d'avancer, en le menaçant du bois de leurs lances. Un des étrangers, plus poli que les autres , et qui savait parler bon latin , lui apprit la cause de ce traitement ; rassemblée des maîtres de cette terre, lui dit~ïl* dommorum terntoriï, est interdite aux gens de votre espèce, à ceux que nous appelons OU vel Mânes, et istim modi fies irn pesque perso nœ (U).
Jacques se mit tristement au travail; il lui fallait nourrir, vêtir, chauffer, loger ses maîtres ; il travailla bien des années , pendant lesquelles son sort ne changea guère , maïs pendant lesquelles , en revanche , il vît s'accroître prodigieusement le vocabulaire par lequel on désignait sa condition misérable. Dans plusieurs inventaires qui furent dressés en différents Lernps , il se vit ignominieusement confondu arec les arbres et les troupeaux du domaine, sous le nom commun de vêtement du fonds : de terre , terne vestitus (6) ; on l’appela monnaie ! vivante , pecuniû f>iva (5) , serf de corps, homme de fatigue. Homme de possession , homme lié a la terre * a dd ictus giebœ , bond- m an dans 1 idiome des vainqueurs. Dans les temps de clemenee et de grâce . on n'exigeait de lui que six jours de travail sur sept. Jacques était sobre ; il vivait de peu et tâchait de se faire des épargnes ; mais , plus d'une fois , ses minces épargnes lui furent rav ies en vertu de cet axiome incontestable : quœ seni sunt , ca
(1) On trouve dans le testassent de révéque Jtemlgiu* , on saint RemV, que le roi Chlodowlg lui fit préwnt d'une belle terre aux «avirons de Reims, à laquelle ce mi donna, pour plus de gracieuseté, le nom Frank de Blscopes Jlcim.
(2j L ex S al ica et le* Itqmanarum , pa&stm.
sunt domini , ce que possède le serf est le bien du maître.
Pendant que Jacques travaillait et souffrait , ses maîtres se querellaient entre eux , par vanité ou par intérêt. Plus d'une fois ils déposèrent leurs chefs ; plus d'une fois leurs chefs les opprimèrent ; plus d'une fois des factions opposées se livrèrent une guerre intestine. Jacques porta toujours le poids de ces disputes ; aucun parti ne le ménageait , c'était lui qui devait essuyer les accès de colère des vaincus et les accès d'orgueil des vainqueurs, lî arriva que le chef de la communauté des conquérants prétendit avoir Seul des droits véritables sur la terre, s tir le travail , sur le corps et l'Aine du pauvre Jacques* Jacques, crédule et confiant à l'excès, parce que ses maux étaient sans mesure, se laissa persuader de donner son aveu à ces prétentions , et d'accepter le titre de subjugué du chef, suùjeclus regis, dans le jargon moderne, subjet du roy. En vertu de ce litre , Jacques ne payait au roi que des impôts fixes, ta Unis ratumabites, ce qui était loin de signifier des impôts raisonnables. Mais, quoique devenu nominalement la propriété du chef, il ne fut point soustrait pour cela mt exactions des subalternes, Jacques payait d'un côté et payait de l'outre, la fatigue le consumait. Il demanda du repos ; on lui répondit en riant : Bonhomme crie , m a fs B o n h o mm e paye ra . J a cqu es su pp ort ait l'in fortune ; il ne put tolérer Poutrage. 11 oublia sa Faiblesse ; U oublia sa nudité, et se précipita contre scs oppresseurs armés jusqu'aux dents ou retranchés dans des forteresses. Alors, chefs et subalternes, amis et ennemis, tout se réunit pour l'écraser. Il fut percé à coups de lances, taillé à coups d'épées, meurtri sous les pieds des chevaux ; on ne lui laissa de souffle que ee qu'il Un en fallait pour ne pas expirer sur la place, attendu qu'on avait besoin de lui.
Jacques, qui, depuis cette guerre , porta le surnom de Jacques Bonhomme, se rétablit de ses blessures, et paya comme ci- devant. Il paya la taille , les aides , la gabelle , les droits de marché , de péage, de douanes , ïn capitation, les vingtièmes, clc., etc. A ce prix exorbitant , il fut un peu protégé par le roi contre l'avidité des autres seigneurs; cet éLat plus fixe et plus paisible lui plut; il s'attacha au nouveau joug qui le lui procurait; il se persuada même que ce joug lui était naturel et nécessaire, qu'il avait besoin de fatigue pour ne pas crever de sanLé, et que sa bourse ressemblait aux arbres , qui grandissent quand ou les émonde.
(5) Capitol aria, pasdm*
(4} Script, rerum francic*, t. V, pasalm.
(5) CapitülaHa, paMim.
(G) Voyez le Glossaire Je Wicangc.
(7) fhftL
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Un se garda bien d’éclater de rire à ces saillies de son imagination ; on tes encouragea au contraire; et c'est quand il s'y livrait pleinement qu'on lui donnait les noms d’homme Io$ al et d'homme trèsavisé 3 rectè tegalis et sapiens.
De ce que c'est pour mon bien que je paye , dit un jour Jacques en lui -même , il suit de Ja que tmx à qui je paye ont pour premier devoir de faire mon bien, et qu’ils ne sont à proprement parler que les intendants de mes affaires. De ce qu'ils sont les intendants de mes alfa ires , il s'ensuit que j’ai droit de régler leurs comptes et de leur donner mes avis. Celte suite d'inductions lui parut lumineuse, il ne douta pas qu'elle ne fit le plus grand honneur à sa sagacité; il eu fit le sujet d’un gros livre qu'il imprima en beaux caractères. Ce livre fut saisi, lacéré et brûlé; au lieu des louanges que fauteur espérait, on lui proposa les galères. On s'empara de ses presses ; on institua un lazaret ou scs pensées devaient séjourner en quarantaine, avant de passer à Km pression. Jacques n'imprima plus, mais il n'en pensa pas moins.
La lullo de sa pensée contre la force fut longtemps sourde et silencieuse ; longtemps son esprit médita cette grande idée, qu'en droit naturel il était libre et maître chez lui, avant qu'il fit aucune tentati ve pour la |éalisrr,mi jour enfin, qu’un grand embarras d’argent contraignit le pouvoir que Jacques nourrissait de ses deniers à l'appeler en conseil pour obtenir de lui un subside qu'il n'osait exiger, Jacques se leva, prît un ton fier, et déclara nettement son droit absolu et imprescriptible de propriété et de liberté.
Le pouvoir capitula , puis il se rétracta; il y eut guerre, el Jacques fui vainqueur, parce que plusieurs amis de ses ci-devant maîtres désertèrent pour embrasser sa cause. Il fut cruel dans sa victoire, parce qu’une longue misère l'avait aigri. Il ne sut pas se conduire étant libre parce qu'il avait encore les mœurs de la servitude. Ceux qu'il prit pour intendants l'asservirent de nouveau en proclamant sa souveraineté absolue, Hélas! disait Jacques , j'ai subi deux conquêtes , on m'a appelé serf, tributaire roturier, sujet ; jamais ojq ne m'a fait l'affront de me dire que c’était eu vertu de mes droits que j’étais esclave et dépouillé.
Un de ses officiers , grand homme de guerre ? l'entendit sc plaindre et murmurer, n Je vois ce qu'il vous faut, lui dit-il , ci je prends sur moi de vous le donner. Je mélangerai les traditions des deux conquêtes que vous regrettez â sî juste titre,
(t) Baron , en latin barù, en vieux français bers , est hd e d lt i va li ou de s mots ge r m an i q nos bah r ou b ohm y qui signifiaient simplement un homme, dans la langue des coufpiénmls de la Gaule. — (2) Ce morceau, Inséré en Ï&2Q dans
je vous rendrai les guerriers frnrifcs dans ïa personne de mes soldats; ils seront comme eux, barons et nobles (1 ). Quant à moi , je vous reproduirai le grand César, votre premier maître; je m'appellerai imperatar; vous aurez place dans mes légions ; je vous y promets de l'avance ment. » Jacques ouvrait la bouche pour répondre, quant tout à coup les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, les aigles furent déployées. Jacques s’était battu autrefois sous les aigles; sa première jeunesse s’était passée à les suivre machinalement; dès qu’il les revît, il ne pensa plus, il marcha...
Il est temps que la plaisanterie se termine. Nous demandons pardon de l'avoir introduite dans un sujet aussi grave; nous demandons pardon d'avoir abusé d'un nom d'outrage qui fui autrefois appliqué à nos pères , afin de retracer plus rapidement la triste suite de nos malheurs et de nos fautes. 11 semble que le jour où , pour la première fois , la servitude, lî lie de l'invasion année, a mis le pied sur la terre qui porte aujourd'hui le nom de France, il ail été écrit là-haut que cette servitude n'eu devait plus sortir; que, bannie sous une forme, elle devait reparaître sous nue autre, et, changeant d’aspect sans changer de nature, se tenir debout à sonaueiea poste, en dépit du temps et des hommes. Après la domination des Romains vainqueurs , est venue la domination des vainqueurs franks , puis ïa monarchie absolue, purs l’autorité absolue des lois républicaines, puis la puissance absolue de l'empire français , puis cinq années de lois d'exception sous la Charte constitutionnelle. 11 y a vingt siècles que les pas de la conquête se sont empreints sur notre sol; les traces n'eu ont pas disparu ; les générations les ont foulées sans les détruire , le sang des hommes les a lavées sans les effacer jamais. Est-ce donc pour un destin semblable que la nature forma ce beau pays que tant île verdure colore , que tant de moissons enrichissent et qu'enveloppe un ciel si doux?
SU fl QUELQUES ERREURS UE NOS HISTORIENS SJOhERNES, A propos tTime histoir e de France à rasage des collèges (2).
Ija critique des ouvrages historiques destinés à être mis entre les mains des étudiants n'est pas Ja
ïe Censeur Européen , a fait partis de la première édition de mes Lettres sur rUistoire de France, publiée eu 1827. U a Ælé supprimé dans lus trois éditions suivante^ je lui donne ici la place qtfiJ doit avoir dans mes œuvres corn piétés.
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moins utile; car, ai les écrits de ce genre ont moins d'originalité que les autres, iis exercent plus tVin- 1 2 fiuenee, et les erreurs qu’ils contiennent sont plus dangereuses, parce qu’ils s’adressent à des lecteurs incapables de s’en préserver. Je vais essayer de relever quelques-unes de celles qui se rencontrent dans un ouvrage publié sous le titre de Tableaux séculaires de F Histoire de France , par un professeur de r Université; non que cel ouvrage soit plus mauvais que bien d’autres, mais pour faire ressortir les énormes vices de rédaction qui se propagent invariablement d’année en année dans toute les histoires de France destinées à renseignement public.
L’auteur des tableaux séculaires annonce v sous la date de 4 15, qu'un chef des Bourguignons, nommé Guodieaîre, prend le litre de roi. Ce qu’il nous donne ici comme un fait n’en est pas un ; il n'est pas vrai qu’eu l’an 415 le chef des Bourguignons ait quitté son titre de chef pour un autre litre ; qu’il aîL cessé d’èlre chef pour devenir antre chose : rien de pareil n’est raconté par les historiens du temps. Seulement. si l’on ouvre les chroniques, on y trouvera sous cette date* ou à peu près ; u Rex Burgtmii diouum Gundwharius* « ou bien, « Rex Burgmtdionum fadus Gnndivharius . * Or , ces expressions, dam la langue comme dans b pensée des historiens, ne signifient rien autre chose que Gondeher, chef des But'gondes, Gondeher devenu chef des Burgondes(l). De ce que c’est sous b date de 415 qu’on rencontre pour b première fois dans les histoires latines le nom de Gondeher joint au mot de re&f il ne s’ensuit pas du tout qu'en Tan 413 Gondeher ait adopté ou reçu de sa nation le litre latin de rex7 litre que les historiens lui donnent, faute de pouvoir écrire celui dont on le-quahHait dans sa langue. C’est exactement comme si l’on disait qu’en l’an 413 Gondeher s’est fait appeler Gundicharius, parce que son nom germanique se montre pour la première fois sous celle date avec l’orthographe et !n désinence latines.
Une pareille supposition semble folle; et pourtant elle n'est pas sans exemple, lies historiens sérieux ont raconté comme un fait positif que le chef des V ranks, Cldodowig ou Clovis, prit le nom de Louis après son baptême, et cela parce qu’ils ont trouvé , dans quelque histoire latine postérieure a cc baptême. le nom de Chlodowig laLinisé en Lulovicus
(1) Gonrtcdier signifie homme dû guerre éminent , et te nom de la ttaiion peut se traduire par celui de gens de g uerre ce n fèdê rès.
(2) En faisant à lisage toutes tes concessions possibles, il faudra! i écrire Chîüther.Theûderik.Cbîodomir et llildcbcrl. Ces noms signifient célèbre descellent, extrêmement brave, célèbre et éminent , guerrier brillant. En général tous les
ou Ludo viens, au lieu de l’être en Chlodo vécus , c’est-à-dire dégagé de l’aspiration franke que les Gaulois s’ennuyaient d'écrire et de prononcer. C’est encore une illusion de ce genre qui fait assigner par les historiens une époque ou les Franks prirent des rois et cessèrent d’avoir des dues. On trouve dans les écrivains latins tantôt les mots de Francorum duces j cl tantôt ceux île Francorum reges; cette différence ^expressions, qui se rencontre souvent a propos des mêmes personnages, est une simple variante de style, îNos écrivains modernes y ont vu des révolutions politiques. Ceux qui se piquaient d’exactitude ont noté que le mot reges, étant employé après celui de duces, que duces se retrouvant ensuite, puis enfin constamment reges, il était par là de toute évidence que les Franks avaient été d’abord gouvernés par des dues , puis par des rois , puis encore par des ducs , et enfin par des rois.
L’auteur des tableaux séculaires nous dit qu’a près Clodion, Mèrovee , parent de ce prince, fut élevé sur le pavois. Il serait temps de rendre aux personnages de notre histoire leurs véritables noms, et de ne plus reproduire ces noms doublement défigurés par 1a langue des Latins et par celle des vieilles chroniques françaises* Aucun liommme de la nation des Franks ne s’est jamais appelé ni Clodion, ni Mérovée. Le Cblodïo, dont nous faisons Clodion, n’est autre chose que b forme latine du mot germanique Iflodi, diminutif familier de Hlod, qui signifie éclatant , célébré, illustre , Pareillement Merovechus est latinisé de Nerowig, qui veut dire éminent guerrier , En second lieu, le litre de prince, introduit à cette époque de notre histoire, bouleverse les faits et les idées* Cette locution de b langue moderne est entièrement inapplicable aux mœurs et aux usages de ces temps; à moins que le mot de prince ne soit pris dans sa pure signification ancienne, et tpi en 1 employant on n entende lui attribuer d’auLre force que celle du mot latin princêps, qui veut dire chef ou commandant*
Notre auteur cite, sous la date de 311, Clotaire, roi de Soissous, Thierry, roi de Metz, Cblodomir, roi d’Orléans, et GhÜdebert, roi de Paris. Je n’insisLeraï pas encore une fois sur l’inexactitude des noms propres <2); je ferai seulement remarquer que les expressions des auteurs originaux, rex
noms franks, eL même ceux fies autres peuples germanique* du temps de la grande in rasion , sont formés de ta réunion de deux adjectifs de qualité. Lé nombre de ces adjectifs monosyllabiques est assez borné pour qu’IJ soit Facile d'en dresser une liste; iis se trouvent joints an hasard et de mamère jj former Lanlêt la première ei tantôt la seconde partie du mm la seule différence entre les noms d'hommes et
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P a f *h ris, rm Suess io ni Pus , sont d êtes ta hic m e n t traduites par 1rs mois de roi de Taris, roi de Soïssons, etc* Le InLiia de ces autcursporte littéralement roi ou chef â Soissons, roi ou chef à Parts, etc* ; ce qui signifie que tel ou tel* ITin des chefs suprêmes des Franks, commandant une tribu ou un grand corps donnée, avait son quartier général, soit â Parts, soit à finissons.
La liaison du titre de rex ou de roi avec un nom de pays , adoptée dans notre langue , a contribué à changer la signification primitive de ce titre, Quand ou disait rex Francorum T roi des Franks , cela était d'une clarté évidente : un rot des Frank s est un chef des Frank s. Mais quand ou dit roi de France, une tout autre idée, celle d'une situation politique plus moderne et bien autrement complexe, sc présente à l’esprit ; cependant presque personne n’a la conscience de cette confusion. Nous établissons des rois de France clans un temps ou toute la France actuelle était l'ennemie des rois franks, loin de constituer leur royaume. Quel fut, demande-t-on aux enfants, le premier roi de France? On ne s'aperçoit pas qu’on leur fait la question la plus mal posée* Que veut-on dire par premier roi de France ? est-ec Je premier qui ail porté littéralement le titre de roi de France? alors ce sera un des rob de la troisième race; car ceux des deux premières, ne parlant pas le français, ne prenaient pas de litre français, et leur qualification j soit en latin, soit en langue tu Jusque, répondait à celle de roi des Franks, Veut-on parler de celui que les auteurs romains ont le premier appelé F ranconmi rex ? il faut aller épier dans ces auteurs rinslanl précis où l’un d’eux s’avise d’écrire ces mots, â la place de ceux de Francorum dux , Est-ce , au lieu de cela , le premier de tous les cheFs de la nation frauke? 11 serait aussi impossible que peu utile d'en découvrir le nom; il est beaucoup plus important de savoir au juste ce que c’était qu'un chef de Franks*
L'auteur des tableaux séculaires sc propose encore une question non moins ambiguë. Quand s’est établie la noblesse? Pour donner une date quelconque, il répond que la noblesse s’est établie au neuvième siècle. Mais qu'entend -on par établissement de la noblesse ? est-ce l'établissement des droits exc Iules noms de femme» , c’est que ces der nier» soûl moins varié* , et finirent ordinairement per certains mots qui, dans les noms d'hommes, sont toujours placés au eormucuceme ni, comme Hiid el Gond, Amiî, BUde*bei',L caAun nom d'homme, et Herle-hlhl un nom de femme. La même différence existe entre Gonde-butd cl Bald-gtmde . Ve placé à la lin du premier mol, et qui marque nue espèce de temps d'arrêt entre les deux partie» du nom, e il souvent remplacé par d'aunes voyelles, comme o et u dans le dialecte des Franks , i dans celui des Akmaads et des Longohard* , et a dans celui des GottiSp Mais ces voyelles , ne portant point
sifs d’une certaine classe d’hommes sur le sul et sur les autres habitants du pays? ou est- ce l'établissement de la qualification latine de mèilis? si c’est des privilèges qu'on veut parler, leur origine est claire ; ils sont dérivés de !a conquête , ils sont la conquête elle-même* Quant au Litre de nobilts , il est difficile de dire quand la race conquérante se l’est atlribuë pour la première fois, si ce fut une invention de son propre orgueil ou de la fiaüme des vaincus. Quoi qu'il en soit, les épithètes de louange ne lui déplaisaient pas; elle se vantail souvent elle-même, elle se qualifiait de race illustra fondée par Dieu même, forte sous les armes, ferme dans ses alliances, d'une beauté et d une blancheur singulières, d'un corps noble et sain, audacieuse, rapide , redoutable (1). Depuis la victoire des Franks, les mots Habilitas ein obi lis furent presque toujours joints à leur nom de nation. Un trouve Francicœ gmtis nobilitas, de twbili Francorum généré, homo francus nomme et re nobitis. Dans les premiers temps de la conquête, quand les noms de nations étaient encore employés pour distinguer les races, quand on disait Romains pour distinguer les vaincus, te nom de franks, mis tout seul et sans épithète, signifiait un homme supérieur aux auLres, Plus tard, quand le nom de nation des vaincus fit place à des noms tirés de leur état spécial, comme ceux de serfs et de vilains , le nom de nation des vainqueurs s'évanouit aussi et fut remplacé par L'ëpllbète d’éloge qui l’avait d'abord accompagné. Ou avait dit nobilis francus y puis jndilfëremmcnt francus ou nobilis, enfin ou ne dit plus que nobilis. Cela est arrivé; mais à quelle époque précise? c’est ce qu’il est impossible du découvrir, pas plus que les variations graduelles du langage, Ja chute ou la naissance des mots.
La longue habitude de joindre le nom de frauk aux épithètes d’honneur qui raccompagnaient et qui renfermaient l'idée de puissance, celle de liberté, celle de richesse et même celle des qualités morales qui constituent la noblesse d’àmc, fut cause que ce nom lui-même devint un adjectif équivalent à ceux auxquels il étaiL joint d 'ordinaire. Dans le douzième siècle on disait franc par opposition à chétif, c'està-dire pauvre et de basse condition (â). Ou sait dans
tFaccmU, sc jit énonçaient d'une manière sourde , et ainsi se rapprochai!! ni de F t? muet.
(f) Gens Francorum indyia , auctore Deu candi ta, fotfis io amis , Fu ma paris fioedere , ca adore et fôrmà egregiâ, corpore nabi H s et jncoltxmis, aiukï, velus, aspeva, (Fndog, ati. Ic(j. salie, Scriptorea remm Pranric., F IV,)
[2) Thibaut fut plein d'enceinct plein fut de feinliê.
A homme ne à femme ne porta amitié.
De frauk ne de chétif rfoL merci ne [liLié.
(Vers sur Thibaut le Tricheur, comte da Gharopsgua, )
DIX ANS D’ÉTUDES HISTORIQUES
cjucl sens moral ce mot s’emploie aujourd'hui - et c’est à noire ancien état politique qu’il doit cetLc énergie qui t5a fait adopter par plusieurs nations étrangères. Les Allemands, par exemple, s'en serrent pour exprimer la condition d’hommes libres dans toute sa plénitude. Iis disent frank undfrey, franc td libre. Cette signification , plus moderne pour eux , chez qui la différence des conditions ne répondait pas primitivement à une différence de race, a induit en erreur plusieurs critiques, sur La vraie signification du nom clés Franks dans Faneicnne langue leulo nique. Ils ont pensé qu'il équivalait a celui d’hommes lit ires, et ils se sont trompés (t). Ce nom d’une confédération guerrière, formé pour l'attaque plutôt que pour la résistance a L’oppression étrangère, avait un sens conforme à l'impression que ceux qui l'adoptèrent voulaient produire autour d'eux. Il signifiait proprement Apre ou rude, cl indiquait la volonté de pousser la guerre à outrance , sans peur et sans miséricorde.
Je vous demande pardon de la sécheresse de ecs remarques. S'il est permis dËSètre minutieux, c'est dans ce qui touche à ta vérité de couleur locale qui doit être le propre de l'histoire. La nôtre est froide et monotone, parce que tout y est faux et arrangé ; le vrai seul peut y ramener le piquant et l’intérêt. 11 faut que In perspective de ce |mt diminue Tennui des sentiers arides qu’on doit traverser pour l'atteindre.
rnOIÊlUv LETTRE SUR LÏÎISTOIRF RE FRANCE, Adressée au rédacteur du Courrier Fi ançais 0)*
Monsieur,
Le titre de Français que porte votre journal vous impose line sorte t Lob h gai km d'embrasser tout ce qui regarde la France, de suivre sa destinée dans le passé, comme vous la suives dans l'avenir, et de présenter quelquefois , dans vos feuilles, a côté de Fex pression énergique des besoins et des vœux de l'époque présente, la peinture vive et fidèle des temps qui ont précédé et produit lé nôtre, qui nous ont produits nous-mêmes.
(1) Voy. le Gloaaaîre de Waebter aux moU vrang et freft. Il paraît que, dans Se dialecte de quelques-unes des peuplades qui formaient la confédéral ion franke, le nom de rassoeialion se prononçait sa us n } et qu'on disait frac ou frek s au V.m de frank ou frenk. C'est peut-Ætre pour celle raison que les sceaux de plusieurs
Dans les circonstances difficiles, une nation est toujours portée k ramener ses yeux en arrière; elle devient plus curieuse d'apprendre quels furent la conduite et le caractère des hommes qui I ont devancée sur la scène du monde, et qui lui ont transmis son nom. Il semble que , comme FÀnlée de la fable, elle espère ranimer sa vigueur en touchant le sein dont elle est née. EL en effet, ïi est rare que les grands souvenirs du passé n'inspirent point à la génération qui se 1rs retrace plus de force et plus de calme a în fois. Ce n'est pas qu'il y ail là-dessous quelque chose de mystérieux, d'inexplicable; c’est qu’en rappelant a notre mémoire ce q n'ont fait pour nous les générations antérieures, nous concevons la pensée d'un engagement qui nous lie pour ainsi dire envers elles : l'intérêt de conserver notre liberté, notre bien-être, notre honneur national, nous apparaît comme un devoir; le soin de ces choses nous devient plus cher, quand nous nous sentons devant elles comme en présence d’un dépôt qui fut remis en nos mains sous la condition rigide de te faire valoir et de Fae croître*
Voilà quels sentiments ferait naître dans L’âme des Français d'aujourd'hui une élude sérieuse de Thistoire de France* Il faut le dire pour l’honneur de noire nom, l’esprit d'indépendance est empreint dans celle histoire aussi fortement que dans celle d'aucun antre peuple ancien ou moderne. Nos aïeux Font comprise, ils l'ont voulue comme ) nous ; et s'ils ne nous l'ont pas léguée pleine cL entière, ce fut la faute des choses humaines et non la leur ; car iis ont surmonté plus d'obstacles que i nous n’en rencontrerons jamais* Si nous avons aujourd’hui quelque puissance pour faire respecter nos justes droits, c'est à leur courage qnenousle devons ; et ravénement de la liberté française , pure et grande comme nos vœux J'anCîcipenL ne sera un jour que l'accomplissement de leur antique entreprise.
Ces assertions , je le sais * vont sembler, étranges a des personnes de bonne foi. L'on s’étonnera de m’entendre dire que des générations fortes et indé- j pendantes ont foule avant nous le sol de noire pays, , lorsqu'on rencontre si rarement le mol de liberté \ dans celles de nos histoires que tout le monde lit et qui passent pour les plus exactes, ^ oila. monsieur, le malheur de la France ; dans les temps des grands efforts patriotiques, la littérature n était pas née ; et quand vint le talent littéraire, le patriotisme sommes premiers rots portent Tes mots de Frucoram rca:.
(2i 13 Juillet 1830. Cô morceau , qui avait déjà subi de iirands changements dans la première édition de met Letu es sur l'Histoire île Fronce , publiée en 1837 , a été, sauf un petit nombre de phrases , totalement remplacé daos les trots édition* suivantes.
DIX ANS D’ÉTUDES ÏIISTOBIQUES
me i Itatt; les historiens cherchèrent ailleurs des inspirations pour leurs récits. L’histoire de France, telle que nous Tout faite les écrivains modernes, n'est point ta vraie histoire du pays, 1T histoire nationale, l'histoire populaire : cette histoire est encore ensevelie dans la poussière des chroniques contemporaines, d’où nos élégants académiciens n’ont eu garde de la tirer. La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive reste à écrire; 0 nous manque Fhifttoire des citoyens, PhULoire des sujets. Thistoire du peuple. Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique. Nos âmes s’attacheraient à la destinée des masses d’hommes qui ont vécu et senti comme nous , bien mieux qu’à la fortune des grands et des princes, la seule qu’on nous raconte et la seule où il n’y aiL point de leçons à notre usage ; le progrès des masses populaires vers la liberté et îe bien-être \ nous semblerait plus imposant que la marche des , faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus tou- ' chantes que celles des rois dépossédés. Dans celLe histoire vraiment nationale, s’il se trouvait une i plume digne île l’écrire, la France figurerait avec ses cités et scs populations diverses, qui se présenteraient a nous comme autant d’ètrcs collectifs, doués de volonté et d’action. Nous y apprendrions que nos villes ont à s’enorgueillir d’autre chose que du séjou r de tel grand seigneur ou du passage de tel souverain, et qui! n’est pas vrai que. durant des siècles entiers, toute leur vie politique ait consisté â fournir des recrues pour les compagnies de francs- ; archées et A payer la taille deux fois l’an.
Mais si le travail de rassembler et de mettre au Jour les details épars cl inconnus de notre véritable histoire doit être utile et glorieux , ce travail sera difficile; il exigera de grandes forces, de longues recherches, une sagacité rare ; et je me hâte de vous dire, monsieur, que je n’ai point la présomption de Fentre prendre. Entraîné vers les éludes historiques par un attrait irrésistible, je me garderai de prendre Tardeur de mes goûts pour un signe de talent. Je sens en moi la conviction profonde que nous n’avons point encore d’hîstoire de France, et j’aspire seulement a Faire partager ma conviction au public, persuadé que. de celle vaste réunion d’esprits justes et actifs, il s’élèvera bien têt de nombreux candidats* pour les hautes fonctions S historiographe de la liberté française. Mais quiconque y voudra prétendre, devra bien s’éprouver d’avance : ce ne serait point assez pour lui d'être capable de celle admiration commune pour ce qu’on appelle les héros ; il lui faudrait une plus forte manière de sentir et de
penser; l’amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur s H nation sociale; un jugement intrépide qui déclare la liberté, même abattue et méprisée , plus sainte et plus grande que les puissants qui la terrassent; une sensibilité assez large pour s’attacher à la destinée d’un peuple entier comme à Ja destinée d’un seul homme, pour la suivre à travers les siècles avec un intérêt aussi attentif, avec des émotions aussi vives que nous suivons les pas (l’un ami dans une course périlleuse.
Ce sentiment , qui est Tâme de T histoire, a manqué aux écrivains qui jusqu’à ce jour ont essayé de traiter la nôtre. Ne trouvant pas en eux-mêmes le principe qui devait rallier à un intérêt unique les innombrables parties du tableau qu’ils se proposaient df offrir, ils en ont cherché le lien au dehors, dans la continuité apparente de certaines existences politiques , dans la chimère de là transmission non interrompue d’un pouvoir toujours te même aux descendants d’une même famille. Pour soutenir cet échafaudage et maintenir le fil de leurs récits, ils ont été contraints de fausser tes faits de mille manières; ils ont omis certains règnes authentiques. Forgé des parentés imaginaires, el tenu dans l’oubli les actes et les formules de Fanciennc élection des rois; ils ont prétendu voir le legs de la France, corps el biens, établi en droit dans des testaments qui ne transmettaient rien antre chose qu’un domaine et des meubles de possession purement privée; ils ont travesti les assemblées populaires de la nation conquérante des Gaules en hautes cours de justice aulique. Quand ils ont vu les hommes de ce peuple libre se réunir en armes sur les collines (1) ou dans de vastes plaines (2), pour y voter leurs lois (5), ils les ont représentés comme des auditeurs serviles de quelque rcscrit impérial, comme des sujets devant un maître qui parle seul, et que nul ne cotitre dit.
Tous les faits sont ainsi dénaturés par des interprétations arbitraires; et grâce à cette méthode, après avoir lu notre histoire, U est difficile d’en avoir reLcnu autre chose, en fait d’institutions et de moeurs, que le détail bien complet d’un étal de maison royale. Comment de ces récits qui ombrasscrutant d’années et où la nation française ne figure que pour mémoire, peu bon passer, sans éprouver des vertiges, à l'histoire des trente années que nous f venons de voir s’écouler ? 11 semble qu’on soit transporté tout à coup sur une terre nouvelle, au milieu d’un peuple nouveau; et pourtant ce sont les mêmes hommes. De même que nous pouvons nous ra bail) Montana çnlfOEjtua, jus monUnum, Maï-berg.
(2) Campus Marti ns.
(5) T.ex fit consenti populi.,. rEJîcl. Fiai.)
DIX ANS D'ÉTUDES HISTORIQUES
dier parles noms et parla descendance aux Français qui ont vécu avant le dix-huitième siècle, nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nos désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient reproduites.
Non. ce n'est pas d'hier que notre France a vu des hommes employer leur courage et toutes les facultés de leur âme à fonder pour eux-mêmes et pour leurs enfants une existence à la Fois libre et inoffensive* Ils nous ont précédés de loin, pour nous ouvrir une large roule, ces serfs échappés de la glèbe, qui relevèrent, il y a sept cents ans, les murs et la civilisation des antiques cités gauloises. Nous qui sommes leurs descendants, croyons qu'ils ont valu quelque chose et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans l'histoire. Si h noblesse peut revendiquer dans le passé les hauts faits d'armes elle renom militaire, il y a aussi une gloire pour la roture, celle de 1 industrie et du talent* C'était un roturier qui élevait le cheval de guerre du gentilhomme, et joignait les plaques d'acîer de son armure. Ceux qui égayaient tes fêtes des châteaux, par la poésie et la musique, étaient aussi des roturiers; enfin la langue que nous parlons aujourd'hui est celte de la roture; elle la créa dans un temps où la cour et les donjons retentissaient des sons rudes et gutturaux d’un dialecte^ germanique. >
SUR LA GLASStnCATtOX DK L’ HISTOIRE DF. FRANCE PAH RACES ROYALES (l).
Supposez un étranger, homme de bon sens, qui connaisse quelque peu les historiens originaux de la chute de l'empire romain, et qui u’ail jamais ouvert un seul volume moderne de notre histoire. Supposez quet rencontrant pour la première fois un de ces livres, il en parcoure la table el qu'il y remarque, comme point saillant, comme base de tout l'ouvrage, la distinction de plusieurs races, quelle idée croyez-vous qu'il se forme de ces races et de la pensée de Fauteur ? Très-probablement il croira que cette distinction répond à celle des diverses populations, soit gauloises soit étrangères, dont le mélange, opéré graduellement, a formé la nation française; et quand il verra qu'il s'est trompé, que ce sont simplement différentes familles de princes
tl) Ce morceau, extrait du Courrier français (1850), a fait partie de la première édition do tnes Leures sur rKtsioire rie France. Il a été remplacé dans les éditions suivantes,
sur lesquelles roule tout le système de notre histoire nationale, il sera sans doute fort étonné. Pour nous, babiLués dès l'enfance à un pareil plan historique, non-seulement il ne nous choque point, mais noos n'imaginons pas même qu'il soit possible d'en trouver un autre. Nous demandons simplement aux écrivains d'y faire entrer le plus qu'ils pourront de bonnes maximes et de beau style.
On dira peut-être que cette méthode est une conséquence naturelle de l'importance de ceux qui sont placés à la tête du gouvernement ; mais l’antiquité avait aussi des gouvernants; les historiens anciens n'oublieut point de citer les noms des consuls de Home el des archontes de la Grèce. Malgré cela, le récit de chaque époque n'est point proprement chez eux le récit de la naissance et de l'éducation, de la vie et de la mort d'un consul ou d'un archonte. Une véritable histoire de France devrait raconter la destinée de la naliou française; son héros serait la nation tout entière; tous les aïeux de celte nation devraient y figurer tour à tour, sans exclusion et sans préférence* Les vieilles chroniques, rédigées dans les couvents, eurent naturelle* ment des préférences pour les hommes qui faisaient le plus de dons aux églises et aux monastères ; et l'histoire, ainsi écrite hors de la scène du monde t perdit son caractère public pour prendre celui de simple biographie* Malgré la supériorité de nos lumières, nous avons copié le modèle transmis par les religieux du moyen âge, et nous avons même enchéri sur eux; de tout ce qui se passait dans lu Gaule, ils ne voyaient que ïa succession des rois f t anks; nous, pour plus de simplicité, nous avons réduit cette succession à une seule famille, à deux ou Lrois tout au plus. Les plus scrupuleux de nos historiens font trois races de rois; mais c'est li le dernier terme; ce sonL les colonnes d’IIcrcule. que nul ne se hasarde à [passer, pas même ceux qui avouent que Mérovée n'est poînL fils de Clodion, et que Raoul, Eudes et Robert ne sont point descendants de Pépin* Malgré cet aveu, ils persistent, suivant le formulaire, à étiqueter première race leur collection de vingt et un rois, depuis Pharamond jusqu'à Childéric III, et seconde race celle de quinze rois, depuis Pépin jusqu'à Louis V.
Première race9 dite des Mérovingiens, seconde race y dite des Cttrfamngiens ; voilà deux formules que nous lisons dans celles de nos histoires qui passent pour les meilleures , et que nous répétons dans nos conversations habituelles , sans concevoir le moindre doute sur leur exactitude. Cependant , plus d'une question peut être proposée à cet égard . et pour commencer par la dynastie que nos historiens appellent mérovingienne, d'où lui vient ce surnom, et dans quel temps l'a-belle reçu? Est-ce
TïïmitfcY,
DIX ASS D’ÉTUDES HISTORIQUES
une appellation populaire ou une simple désignation scientifique introduite par les écrivains, pour marquer une division dans l’histoire? Voilà des difficultés qu’un écolier de seconrîepourrait adresser à son professeur. Si le professeur était un de ces hommes consciencieux qui s’assurent des choses avant de répondre, il parcourrait tes documents originaux , et d’abord û serait Fort étonné de lire dans un a n cie n chroniqueur; Mero ring ta quœ a Ho n omin e dicHur Francia. 0 verrait Meromngm employé pour Francus dans une vie de saint Colombau, écrite au septième siècle. Enfin il trouverait , dans trots historiens franks de naissance, les passages suivants : Mer&iwchtts , à quo F ranci cogno?mnati sunt Merovingi. . . Meroveus > ob cujus facta et triumphos , ( F ranci) intermisso Stcambrorum vocabuîo, Merovingi dicti sunt... Mer&üicus, à
professeur conclurait de ces autorités que Meroviîigien , comme nous disons , oit Merùiùing , comme disaient les Franks , ne fut point seulement un nom de famille, mais quelquefois un nom de peuple. Tous les Franks, sans distinction , s’appelaient Merowings , du nom de Merowig , ancien chef , que tous les membres de la nation vénéraient comme leur aïeul commun. Cela n’a rien qui doive nous surprendre; les clans d’Écosse et d’Irlande et les tribus de F Arabie s’intitulent encore du nom de quelque ancien conducteur, invoqué poétiquement comme le père de toute la tribu .
Quant au nom de Carlwingîens y c’est un barbarisme absurde, introduit dans la nomenclature, pour plus de conformité avec le nom tic Mérovingiens* Le mot des chroniques du temps qu'oit a défiguré de cette manière est celui île Carolingi, qui n’est lui- même que le mot Frank Karting avec une terminaison latine- Le titre de Kminigs ou d’enfants de Karl convient bien aux rois dont la succession compose ce qu’on appelle la seconde race ; mais au moins faudrait-il rétablir cc litre ou le franciser d’une manière convenable. C’est sous le règne des descendants de Karle , surnommé Marteau, que le titre de Nerowings ou Merovingi, selon Forthographc et la déclinaison latine (2), fut appliqué comme nom de dynastie aux rois dont le dernier fut dépossédé par Pépin , fils tic ltarlc.
Sans doute l’attention portée sur les généalogies des rois n’a pas été inutile à rhistoire. Ce problème fui le premier que les sa vants du dix-septième siècle
(f) SîgchcrU piroo, — HariulÜ ctirorc. — Rovteonis gesta Francoruro ; apntl script. rcvnm francie,, L HL
On trouve quelquefois Menvhlft dans tes anciens documente,
(5) Voyez dans les Comment aires do César, te distraction
entreprirent de résoudre, et plusieurs d’entre eus ont fait preuve, dans ce travail T d’une admirable sagacité. Mais aujourd’hui que , grâce à leurs efforts, tout est éclairci à cet égard , d’autres questions historiques s’élèvent, et en premier heu celle de notre généalogie nationale. Tous tant que nous sommes , Français de nom et de cœur, enfants d’une même patrie, nous ne descendons pas des mêmes aïeux. Dès les temps les plus reculés, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules : les Romains, quand ils envahirent ce pays , y trouvèrent trois peuples cl trois langues (3), Quels étaient ces peuples* et dans quelle relation d’origine et de parenté se trou valent dis à l’égard des habitants des autres contrées de l’Europe? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races émi grées d’ailleurs étaient-elles venues
fjuo Frmici Mcrochtci appellati sunt^qnod quasi % st presser contre la première? Quel a été, dans kr communis pater ab omnibus colercîur (!), Notre/ succession des temps, le mouvement de dégrada¬
tion des différences primitives de mœurs , de caractère el de langage ? Eu retrouve-t-on quelques vestiges dons les habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte d’uniformité répandue par la civilisation? Les dialectes et les patois provinciaux , par les divers accidents de leurs vocabulaires et de leur prononciation , ne semblent-ils pas révéler une antique diversité d’idiomes?— Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, i n trodu itesrîans notre bis loir e a ses d i v e rses p é r i od es , en changeraient complètement l’aspect. Il n’y aurait pas besoin de diminuer, avec intention , l'importance des races royales , pour que celle des races populaires frappât davantage l’imagination du lecteur. Ce seraient de grands arbres qui s’élèveraient tout à coup dans un champ parsemé de buissons, des fleuves qui naîtraient dans une plaine arrosée j par de petits ruisseaux.
XIU.
SITU LE CARACTÈRE ET LA rQLITJQUE DBS FRANKS (i).
Pour corriger* en quelque sorte, les fausses versions de nos historiens modernes sur ce qu’on appelle les premiers temps de la monarchie française , il faudrait isoler, par la pensée , la race frahke des autres habitants de la Goule , et dégager les faits
qu'il établît entre tes Itel^es, tes Celtes et les Aquitains.
(4) Ce morceau , publié d'abord en 1820, a fait partie de la première édition de mes Leities sur FU Gloire de France, Dans te seconde édition et dans tes suivante* , le sujct , plus développé, a fourni matière a trois lettre»; te G% te 7" cl la 8".
DIX ANS D'ÉTUDES HISTORIQUES
qui lui son! propres de la masse des faiUs historiques.
Ce travail , qui serait le remède à beaucoup d'erreurs, est trop long pour faire l'objet d'âne lettre ; maïs je puis essayer de vous en donner F idée, en traçant à la Mte une petite histoire anecdotique des relations dé la population Franke avec les autres populations de la Gaule , depuis le sixième siècle jusqu'au dixième.
Quand les tribus des Franks n'étaient encore connues , sur le pays où nous vivons , que par leurs incursions dans les quatre provinces germaniques , et belgîques , deux peuples de race tudesqiie habitaient à demeure fixe les belles provinces du sud ! entre la Loire et les deux mers. Les Rtirgomies s’étaient établis à Lest ? les GoLhs au midi el au couchant, L'entrée de ces nations barbares avait été violente et accompagnée de ravages; mais l'amour du repos les avait promptement gagnées : chaque jour elles se rapprochaient des indigènes;, et tendaient à devenir pour eux de simples voisins et des amis fl). Les Goths surtout montraient du penchant pour les mœurs romaines , qui étaient celles de toutes les villes gauloises. Leurs chefs se faisaient gloire d'aimer les arts , et affectaient la politesse de Home (3), Ainsi , les maux de l'envahissement se guérissaient par degrés ; les cités relevaient leurs murailles ; l'industrie eL la science reprenaient de l'essor ; le géuie romain reparaissait dans ce pays où les vainqueurs eux-mêmes semblaient abjurer leur conquête.
Ce fut alors que Chlodowig, chef des Franks, parut sur les bords de la Loire, L’épouvante précédait son armée (3) ; ors savait qu'a leur émigration de Germanie en Gaule, les Franks s'étaient montrés cruels el vindicatifs envers la population galloromaine ; la terreur fut si grande a leur approche f que, dans plusieurs lieux , ou crut voir des prodiges effrayants annoncer leur invasion et leur victoire (4), Les anciens habitants des deux Aquitaines se joignirent aux troupes des Goihs pour la défense du territoire envahi* Ceux du pays montagneux qu'on nommait en latin et que nous
appelons Auvergne, s'engagèrent dans la même cause. Mais te courage et les efforts de ces homme» deraces diverses ne prévalurent pas contre les haches des Franks ni contre le fanatisme des Gaulois septentrionaux excités par leurs évêques, ennemis des Gotbs , qui étaient ariens. Une multitude avide et féroce se répandit jusqu aux Pyrénées , détruisant et dépeuplant les villes (5). Elle se partageâtes trésors de ce pays, Fun des plus riches du monde, et repassa la Loire , laissant des garnisons sur le territoire conquis (6).
En l'année Theoderik, Fun des fils et des successeurs de Chlodovvig , dit a ceux des guerriers franks qu'il commandait : « Suivez-moi jusqu'en Auvergne , et je vous ferai entrer dans un pays où vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pouvez désirer , où vous enlèverez en abondance des troupeaux, des esclaves et des éléments.,, (7). « Les Franks prirent leurs armes, et passant de nouveau la Loire, ils s’avancèrent sur le territoire des Büuriges et des Arvernes. Ceux-ci payèrent alors avec usure la résistance qulls avaient osé faire à la première invasion. Tout fut dévasté chez eux; les églises et les monastères étaient îasés jusqu'aux fondements (8). Les jeunes gens cl les jeunes Femmes étaient traînés, les mains liées, a la suite du bagage , pour être vendus comme esclaves (9). J, es habitants de cette malheureuse contrée périrent en grand nombre ou furent ruinés par le pillage. « Rien ne leur fut bissé de ce qu'ils possédaient, dit une ancienne chronique, si ce n'esL la terre seule que les barbares ne pouvaient pas emporter (1Û). 5'
Telles étaient les relations de voisinage qu'entretenaient les Franks avec les populations gauloise» restées en dehors de leurs limites. Leur conduite à l’égard des indigènes des provinces septentrionale» n’était guère moins hostile. Lorsqu’on l année 384 itilperik , fils de Chioter , voulut envoyer sa fille en mariage au roi des West-Goths (11) ou A\ i si gotbs , établis en Espagne , il vint a Paris et fil enlever des maisons qui appartenaient au fisc un grand nombre
(1) ...Non cura subjectis, sedeum fratrîbas christiania, [Pauli Qrosii Historiad
(S) LcgesWisigolh., pawmv.
(5) Terrer Fiaueorum resonabat. (Grog. Toron, Hïet, Franc, eccksiaau )
(4) S a in g 1 1 j. s ernpit ïn niedin ToIossg ci v slûtïs et toiâ die flu xtl , Franconien advemente regno. £ tdalii Chron. ; aputi script, rernm francic*, t, IL )
(5) TJrbet subruena, municipia dcpopulaos, ( Rorkonis numachi pesta Franoorum. )
(G) Fi ædani innumcrahilom. , , ad solum propritun. .* (Script, rer. francic,, ï. Il et Ht.)
(7 j ...Et ego vos inducam in pairiam , nbi aurimi et argenLum acclpiatîs 4. quart iim veatra pot est desiderata cupi-
ilas , de q uâ pecora , de quâ mancipïa , de quft veslimenia i abnndantïam ail&timalU, (Greg, Turon, ; apud «ript, rcr.
raucïc.* t* IL)
tfi) Solo te n iis adæquaia. (Ibid.)
(g) Scithquû vultlbu» puellas. ( Vita sancti Fi Joli ; apnd
cript. rerum franric. , 1. 111* )
(î Q),..pnater terrarnielam quatn baibari accu ni Terre non
tolérant. (Script, rer. franeic., I. 111, p. 350.)
lU) Cenom signifie Gollis occideutaux ; il pmenait do la «nation réciproque des deux Bandes branches de la pomlalion gothique dans leur ancienne patrie , au nord du tanube. Ce fut Plnvosïoh des Huns qui contra tgu il celte lopulaUon à émigrer par Grandes masses sur le territoire Niraaîn,
641 DIX ANS D’ÉTUDES HISTGM0UES
d'hommes cl iïc femmes qu’on entassa dans des chariots pour accompagner et servir la fiancée» Ceux qui refusaient de partir et pleuraient étaient mis en prison : plusieurs s’y étranglèrent par désespoir. Beaucoup de gens des meilleures familles, enrôlés de force dans ce cortège, firent leur testament et donnèrent leurs biens aux églises. « Le fils, dit un contemporain, était séparé de son père, h et la mère de sa fille ; ils partaient en sanglotant « et en prononçant de grandes malédictions : tant h de personnes étaient en larmes dans Paris, que w cela pouvait se comparer à la désolation de l’É- « gypte(l). »
Dans leurs infortunes domestiques, les rois des F tanks éprouvaient quelquefois des remords et J remblaient du mal qu’ils avaient fait» Fredegonde. femme de ce ililperik que je viens de nommer, voyant mourir ses fils Pun après Fau Ire, s’écriait ; « Ce qui les lue, ce sont les larmes des pauvres, K les plaintes des veuves et les soupirs des or plieu lins. Nous amassons et nous thésaurisons sans u savoir pour qui. Voilà que nos trésors restent sans possesseurs, mais pleins de rapines cl de a malédictions. N’hésiLons pas à brûler tous ces h rôles qui servent à lever des impôts injustes*.* (2).» Mais ce repentir d’un moment cédait bientôt à Famour des richesses, la plus violente passion des Franks.
Leurs incursions dans le midi de la Gaule recommencèrent, aussitôt que ce pays , relevé de sa terreur et de ses défaites , n’admit plus leurs garnisons ni leurs collecteurs d’impôts. Karle, a qui la terreur de ses armes faisait donner le surnom de Marteau (3) , fit une course jusqu’à Marseille ; il s’empara de Lyon, d’Arles et de Vienne, et emporia un immense bu Un sur le territoire des Franks (4}, Quand ce môme Karle, pour assurer ses frontières, alla combattre les Sarrasins dans F Aquitaine , il mil à feu et à sang tout le pays; il brûla Bcziers , Àgde et Mmes ; les arènes de cette dernière ville portent encore les traces de l’incendie,
U) Tantusque planclus in urbe crat PariîiacA, ut pianotai comparamur Ægyptio, ( Greg. Turon. ; apud script, rcrura franc., t. U, p, 289.J
(â) Ecce eos Tacrymsc pauperum , lamenta viduarum , iîiftpiria orphanorum tnlorimunt... Mule, si plaçai, veni et incendamufi orones descrrpiiones iniques, ( [bÉdém, p. 255, )
Quia nulli pareere scireu ( Cbrou. Virdunense ; apud «cripL rcrum Francïc,, I. NI, )
(4 ) In Francorum regnum cum magma iliesauris remeavît. (Fj-edégartl Chrome. ; apud icriptarcs remm francicar., UL)
(ÎjJ Le mot mann } qui signifie homme . est ici joint à celui de kart j qui signifie homme rohuaie, pour lui donner encore pïu* de force, ta signification du nom dcPeppïn
A la mort de Karle , ses deux fils , Karlomann et Pepprn (ÎSJ, continuèrent la grande entreprise de remeUre sous lé joug des Franks les habitants du midi , auxquels on donnait encore le nom de Bornai n$ (6). En 742, leur armée passa la Loire â Orléans, se porta sur Bourges . dévasta le pays jusqu’au château de Loches, et se partagea , sur les beux, les dépouilles des vaincus et les hommes euxmêmes, qu’elle emmena pour les vendre. Dans Fan née TGI 3 Peppin , devenu roi des Franks, convoqua sur les bords de la Loire leur grande assemblée annuelle ; ils s’y rendirent avec armes et bagages, passèrent le fleuve , et ravagèrent F Aquitaine jusqu'à la contrée des Arvernes, où ils brûlèrent la ville de Clermont , faisant périr dans rincendie une foule d’hommes, de femmes et d’enfants (7). La principale cité des Arvernes fut prise d’assauL,el les Franks, selon leur coutume , pillèrent tout ce qui pouvait s’emporter. L’année suivante, ils vinrent encore autour de Bourges enlever des chevaux et des hommes* En 76Ü , ils étendirent leurs excursions jusqu’à Limoges; en 76G, ils poussèrent jusqu’à Agen, détruisant les vignes et les arbres, incendiant et pillant les maisons. Après ce ravage de FAquitaine en 1ère , ils repartirent pour leur pays , « pleins de u joie, comme disent les chroniques, et louant Dieu « qui les avait guidés dans cette heureuse expëdi- « tion (S). »
Ainsi la Gaule méridionale fui , pour les fils des Franks, ce que toute la Gaule avait été pour leurs pères, une contrée dont la richesse et le ciel les attiraient incessamment, et qui les voyait revenir en ennemis, sitôt qu’elle ne leur achetait plus la paix. Karle, fils de Peppin, à qui nous donnons, d’après les romans du moyen âge, le nom bizarre de Charlemagne y porta jusqu’aux Pyrénées les dévastations que son père n’avait pu étendre au delà des confins de FAquitaine. Il réunit la Gaule entière et plusieurs des pays voisins sous une domination militaire qu’il s’efforça de régulariser pour la rendre durable, mais dont le démembrement commença
nVsi pas aisée à découvrir ; ce nom «amble formé de Pepp ou Pipp , couiracUon familière d'un a titra nom de deux syllabes, ei du diminutif germanique marqué par Paddilioa des syllabes înr îen ou çàen. peux nom« analogues à ceîuict se reo contre ni dans Grégoire de Tours : on y trouve Pappo tenus elBeppotenus; ce qui , dans la langue des Franks, devait se prononcer Pappeleen et Beppe/een . C’eal encore le mémo nom familier Bepp ou Bapp suivi do diminutif leen ou tein ? comme prononce ni aujourd'hui les Allemands.
(0) borna nui prolerunt, ( Fredeg, Chrouic, ; apud scriptrer» franc-, l. il. }
(7) Vivos concromaverunt* [Ibid.)
(8) ïn Franciam lætta. Cbri&lo in omnibus pr»$uïe,ChriUo dure, Dec oubliante, { Ibid. )
DIX AXS D’ÉTUDES HISTORIQUES
presque aussitôt apres sa mort. Alors tous les pays réunis de force à l’empire des Franks , et sur lesquels , par suite de cette réunion, s'était étendu le nom de France, fïmil des efforts inouïs pour reconquérir leurs anciens noms. De toutes les provinces gauloises, il n’y eut que celles du midiqui réussirent dans cette grande entreprise; et après les guerres d’insurrection qui , sous les fils de Karle le Grand , succédèrent aux guerres de conquêtes , on vit F Aquitaine et la Provence devenir des États distincts. On vît même reparaître, dans les provinces du sudest, le vieux nom de Gaule, qui avait péri pour jamais au nord de la Loire* Les chefs du bouveau royaume d'Arles, qui s’étendait jusqu’au ,lura et aux Alpes, prirent Le litre de roi de la Gaule , par opposition aux rois de la France*