XIV
SUR LAFFft A N G HlSSEU ENT DES COMMUEES (i).
Les communes du moyen Age ne sont plus qu'un nom ; ruait Leur nom retentit si haut dans notre hîs* foire, que le problème de cette existence passée est encore une des plus graves controverses. D’où sont venues les communes de France ? Quel génie, quel pouvoir les a créées ? A ces questions nos historiens répondent qu’attendu que les premières chartes royales, portant concession de communes, sont de Louis VI. dit le Gros, c’est Louis le Gros qui a fondé les communes. Ni dans le trésor des chartes de la tour du Louvre, ni dans celui de la Sainte-Chapelle, il ne se trouvait, assure-t-on, aucun acte de concession de commune antérieur au règne de Louis VI, qui consentit à rétablissement d’un régime municipal. dans les villes de Laon , d’Amiens, de Noyon et de Saint-Quentin ; celte circonstance , que j’accorde sans peine, ne prouve nullement qu’avant le règne de Louis VI aucune ville de France u’cùt joui et pleinement joui d'un semblable régime.
Antérieurement à la date des quatre ou cinq chartes de Louis le Gros, les grandes cités de la Provence, du Languedoc et de la Bourgogne possédaient une justice à elles et des magistrats de leur choix : île temps immémorial , Narbonne, Reliera , Lyon, Marseille et Arles, étaient des villes de cornai) Courrier français du 13 octobre 1820. Ce morceau esi la première ébauche du grand travail sur rbistoire des communes, qui forme în seconde moi lié de mes l.elirca sur V H i s t ot re cl e F ra u ce .
mimes. Si donc Louis le Gros affranchit, comme on le dit, les villes du nord de la France, et y fonda le gouvernement municipal , il ne fit qu’imiter ce qui déjà existait au midi : il ne Fut pas créateur ; il fut copiste. Et encore le mérite de cette imitation lui appartient-il ? C’est une chose fort douteuse. La teneur même des chartes royales répugne à cette croyance. Les chartes dîscnL : J’ai accordé , concessi ; celte clause implique , ce me semble , ridée d’une solücïtation préalable ; elle laisse douter au moins si le régime libre qui devait faire de la vide ce qu’on appelait alors une commune, si Limitation du gouvernement des cités méridionales ne fut pas un projet conçu d’abord par les habitants euxmêmes, puis soumis par eux a l'agrément de la puissance dont ils redoutaient l'opposition ; si , en lit! mot, la communauté îles citoyens n'eut pas Hnilialive , et par conséquent la plus grande part dans l’acte qui constitua d’une manière fixe et durable son existence indépendante*
C'est une chose bien singulière que l'obstination des historiens à n’attribuer jamais aucune spontanéité, aucune conception , aux masses d'hommes.
Si tout un peuple émigre et se fait nu nouveau domicile, c’est, au dire des annaiisLes et des poètes, quelque héros qui , pour illustrer son nom , s avise de fonder un empire; si de nouvelles coutumes s’établissent, c’est quelque législateur qui les imagine et les impose ; si une ci Lé s’organise, c’est quelque prince qui lui donne l’être : et toujours le peuple cl les citoyens sont de l’étoffe pour la pensée d'un seul homme. Voulez-vous savoir au juste qui a créé une institution, qui a conçu une entreprise sociale? Cherchez quels sonL ceux qui en ont eu véritablement besoin ; à ceux-là doit appartenir la pensée première, la volonté d’agir et tout au moins la p Rts grande part dans l’exécution ; fs fecit cul prodest .‘Faxiome est admissible en histoire comme en justice* Or, à qui profitait le plus , au douzième siècle, le système d'indépendance municipale, d égalité devant la loi, d’élection de toutes les autorités locales, de fixation de toutes les redevances, qui faisait qu'une ville devenait, suivant le langage du temps, une communauté ou une commune (2) ? A qui , sinon à la ville elle-même ? ELail-ü possible qu’au roi , quelque libéral qu’on 3c suppose , eiït pins d’intérêt qu’elle à rétablissement d'institutions qui devaient la soustraire , sons beaucoup de rapports, à l’action de la puissance royale ? La participation des rois de France au grand mouvement social d’où naquirent les communes n’a dù être et
($) voici ia formule des droils de commune : Scabînalus * çollegium 3 majorants, sigittum, campana 7 berf redus t ’l jmisdicti o.
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DIX ANS D'ÉTUDES HISTORIQUES
ne fut réellement qu’une sorte de non-résistance, plus souvent forcée que volontaire*
Dans les vieux murs démantelés des antiques cités gallo-romaines , enclavées dans la conquête des Franks, vivait une population qui n'avait pu être asservie et partagée avec la terre , comme la population des campagnes* Les conquérants l'avaient Frappée au hasard d'impôts levés sur les rôles de la capitation impériale, cm sur de nouveaux rôles arbitra irement dressés* Elfe s'elait conservée péniblement au milieu de fa violence et des exactions des barbares, se nourrissant de son industrie* des restes de l’industrie romaine qu'elle exerçait sans concurrence , à cause de ta vie oisive et orgueilleuse des vainqueurs* L'isolement féodal rendit sa condition encore plus dure et plus remplie de danger ; elle fut en proie à tous les genres de brigandages, rançonnée de mille manières, et poussée enfin à prendre les armes pour sa conserva lion el sa défense ; elle répara les brèches que le temps et l'incurie avaient fades à ses murailles ; et quelquefois, pour eu fortifier l'enceinte , elle abattit de vieux monuments à demi écrouies, un palais, un théâtre, un arc de triomphe , vestige de la grandeur et de la gloire du nom romain* Bientôt les villes qui avaient pris cette attitude défensive se déclarèrent libres, sous lu sauvegarde des archers qui vei liaient sur leurs tours, et des herses de fer qui s'a baissai eut devant leurs portes. Au dehors c'étaient des forteresses ; ou dedans , c'ctaicnt des fraternités ; c'étaicnl , comme disait le langage du temps, des lieux d'amitié, d'ïndcprndance et de paix (1). L'énergie de ces noms authentiques suffit pour donner une idée de l'association égale pour tous, consentie par tous, qui formait l'étal politique de eus hommes de la liberté, ainsi séparés du monde de l'inégalité et de la violence*
Vers la fin du onzième siècle, le midi de la Gaule renfermait déjà im grand nombre de ces villes qui reproduisaient jusqu'à un certain point, dans leur gouvernement intérieur, les formes de l'antique municipalité romaine : leur exemple heureux -, gagnant de proche eu proche, répandit un nouvel esprit au nord de La Loire et jusque sur les bords de la Somme et de FEscauL Des associations consacrées par le serment sc formèrent dans les villes» moins fortes et moins riches du pays auquel le nom de France s’appliquait alors dTune manière spéciale' un mouvement irrésistible agita leur population demi-serve 3 des paysans échappés de la glèbe vinrent la grossir et se conjurer avec les habitants pour radian dûs sement de la cité, qui dès
fl) tiiü?ii;i* . amteiiia . |ia&* ( Voyez le U1 ovaire Je DucangCt)
lors prit le nom de commune, sans attendre qu'une charte royale ou seigneuriale le lui octroyât* Confiants dans la force que leur donnait l'union de foutes les volontés vers un même but, les membres de la nouvelle commune signifièrent aux seigneurs du lieu l’acte de leur liberté future. Les seigneurs résistèrent; il y cul combat, puis transaction mutuelle; el c'est ainsi que furent dressées la plupart des chartes; une stipulation d'argent devint la base du traité de paix et comme le payement de F indépendance*
Si les villes n'eussent pas été en état d'offrir la guerre à quiconque ne reconnaîtrait pas leur droit de s'organiser librement, elles «eussent point obtenu , même a prix d'argent , l'aveu et la reconnaissance de ce droit ; aucune somme une fois payée, aucune rente raisonnablement assise ne pouvait compenser la taille haute et basse , les droits de mariage, de décès , de main-morte, de justice, et tous les autres droits que perdirent les seigneurs et les rois eux-mèmes, par la. création de ces nouvelles puissances politiques. Si les villes, au moment où elles requirent Fa veu des seigneurs et des rois, «'eussent pas d'avance établi les bases de leur constitution indépendante, ni les rois ni les seigneurs n auraient eu cette conception pour elles et pris Fiüitiative de l'affranchissement , même avec l'intention de le vendre au plus haut prix possible; ce n'était point une marchandise qu'il y eût profit à débiter* Ge ne fut jamais non plus, de la part des rois, un bon tour à jouer aux grands vassaux, que i l’affranchir spontanément el d'ériger en communes les villes du domaine royal; à moins qu'on ne veuille leur prêter l'intention bizarre de s'affaiblir euxmêmes pour engager, par cet exemple, les grands vassaux à s'affaiblir. Rois et vassaux ne souscri vire ni qu’à leur corps défendant à ïu révolution qui affranchit les communes. L'argent qu'ils en tirèrent fut saisi par eux comme un débris dans le naufrage* JL n'y eut point Là de spéculations; plus tard les rois de France spéculèrent véritablement, mais ce fut sur la destruction des communes ; elles périrent toutes l'une après L'autre, par des ordonnances royales, entre le quatorzième et le dix -septième Siècle.
* L’ëta bl i ssc me n t des pr erniè rcs com m u n es da n s le nord de la France fut donc une conspiration heureuse* C'était le nom qu'elles se donnaient (2)* Leurs citoyens se nommaient conjurés (3)* Le goût de ees associations politiques gagna les petites villes et les bourgades. Il gagna même le pial pays, le pays de pur esclavage ; et quelquefois des serfs fugitifs, après
(2/ tonrimimio civiumqcæ etcOtijuraLio gtcta fAun. TfC\ .
(SJ Conjurali, jurait! r, bu Range, Ciossar*}
DL\ ANS D’ÉTUDES HISTORIQUES
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/Vôtre liés l'un à Fautre par le serment de vivre et de mourir ensemble, creusèrent des fossés profonds et bâtirent des remparts de terre, derrière lesquels ils dormirent en paix an vain bruit des fureurs de leurs maîtres, La liberté leur donna l'industrie ; l'industrie les rendit puissants à leur tour; et ceux qui les avaient maudits recherchèrent bientôt leur alliance. Quelquefois un grand seigneur, délaissé par les colons de son domaine, St enclore de fortes palissades quelque portion de terre déserte et inculte , et fit proclamer au loin que ce lieu serait à l'avenir un lieu de franchise. Il jura d'avance la liberté de corps cl de bien pour quiconque viendrait habiter dans Fen ceinte de sa nouvelle ville , et dressa pour garantie de ce serment une charte énonçant les privilèges de la Future communauté. 11 demandait, pour payement de la terre et du domicile, une redevance annuelle et des services exactement definis. Ceux à qui le marché convenait se rendaient a ce nouvel asile, et la cité grandissait peu à peu sous la protection du château.
C'est ainsi que quelques communes eurent réellement pour fondateur le signataire de leur charte ; mais ce fut le plus petit m ombre; ce furent tes moins importantes et celles qui vinrent les dernières. Les plus anciennes et les plus considérables s’établirent sp on La né ment, par insurrection contre le pouvoir seigneurial. Lorsque le rot intervint dans cette querelle, la commune existait déjà* Il ne s'agissait plus que de s'interposer entre elle et le seigneur immédiat, pour arrêter la guerre civile. Qu’on examine de plus près les faits, qu'on lise, non plus les historiens modernes , mais les documents originaux, et Ton verra que cette œuvre de simple médiation fut toute la part de Louis le Gros dans Fa (franchissement des communes*