P* OSA
(2) Qrdmci Vîtalîg Norman. Uist,^ lih. îïl,— Fleury, Histoire ceciesiasüfjuc, tom, XÏI, p.
{S) Quâ pro re,àqulftu5damfralribLi* penè jnfamiam perluli , submurnmraniibus rjiièd ad tanta iiomîcidia perpe-
LA CONQUÊTE
sa suzeraineté en Italie , et elle s’habituait à consi- ]&0fi dérer les Normands comme destinés à combattre pour son service, ou a lui faire hommage de leurs conquêtes.
Telles étaient les singulières relations que le hasard des événements venait de créer, lorsque arrivèrent à la cour de Rome les plaintes et la requête du duc de Normandie* Plein de son idée favorite, l'archidiacre IliUlebraud crut le moment propice pour tenter sur le royaume d’Angleterre ce qui avait réussi en Italie} il fit tous ses efforts pour Substituer aux débats ecclésiastiques sur la tiédeur du peuple anglais, la simonie de ses évêques et le parjure de son roi, une négociation formelle pour la conquête du pays, à frais et à profits communs* Maigre la réalité de ces projets purement politiques* le procès de Guillaume contre Harold Fut examiné dans l’assemblée des cardinaux, sans qu’il fût question d'autre chose que du droit héréditaire , de la sainteté du serment et de la vénération due aux reliques* Ces motifs ne parurent point à plusieurs des assistants assez graves pour justifier, de la part de l’Église , uue agression à main armée contre un peuple chrétien ; el comme l’archidiacre insistait , un murmure s'éleva, et les opposants lui dirent qu'il était infâme d’autoriser et d'encourager d'homicide (3) ; maïs il s’en émut peu , et son opinion prévalut *
Aux termes de la sentence, qui fut prononcée par le pape lui- même, il était permis au duc Guillaume de Normandie d'entrer en Angleterre, pour ramener ce royaume sous l'obéissance du saint-siège et y rétablir è perpétuité l'impôt du denier de saint Pierre fi)* Une bulle d'excommunication , lancée contre Harold et tous ses adhérents, fut remise au messager de Guillaume, et l'on joignit à cet envoi une bannière de l'Église romaine et un anneau contenant un cheveu de saint Pierre , enchâssé sous un diamant de prix (S)* C'était le double signe de l'investiture militaire et ecclésiastique; et l'étendard bénit qui allait consacrer l’invasion de l'Angleterre par le duc de Normandie était le même que , peu d'années auparavant , les Normands Raoul et Guillaume de Montreuil avaient arboré , au nom de l’Église , sur les châteaux de la Campanie (6)*
Avant que la bulle, la bannière et Panneau fussent arrivés , le duc Guillaume assembla , en conseil de cabinet , ses amis les plus intimes , pour leur
Ira Ma, lanio fa tore, opéra ro rneam impemtissem* {Epifiloïa Gregor* VT1, Dpud ierîpL rerum franc,, lom. XiV, p* C48.)
(4) ChroDiquede Normandie, p. 227*
(5) GuilL Pictav*, p* 197,— Malh, Paris,, p* 2,
(G) Ordcrici Vilaliâ Norman* Ilist*,lib* IIS . — Fleury, lli&L ecclcs., lom, XH, p* 400.
im demander avis et secours. Ses deux frères maternels, dont Lun était évêque de Bayeux et l’autre comte de Mortain, avec Guillaume . fils d’Osbcrt, sénéchal de Normandie, c’est-à-dire lieutenant du duc pour l'administration civile, assistaient a cette conférence* Tous furent d'opinion qu’il fallait descendre en Angleterre , et promirent à Guillaume de le servir de corps et de biens , ju$quJà vendre ou engager leurs héritages. « Mais ce n’est pas tout, tt lut dirent-ils ; il vous faut demander aide et con- « se U à la généralité des habitants de ce pays; car u il est de droit que qui paye la dépense soit appelé <t à la consentir (1)* u Guillaume alors fit convoquer, disent les chroniques, une grande assemblée d’hommes de tous états de la Normandie, gens de guerre , d’église eL de négoce , les plus considérés et les plus riches» Le duc leur exposa son projet et sollicita leur concours; puis l’assemblée se retira, afin de délibérer plus librement Lors de toute influence (âj.
Dans le débat qui suivit , les opinions parurent fortement divisées ; les uns voulaient qu’on aidât le duc de navires, de munitions et de deniers; les autres refusaient toute espèce d’aide . disant qu’ils avaient déjà plus de dettes qu’ils n’en pouvaient payer. Cette discussion n’était pas sans tumulte, et les membres île Rassemblée, hors de leurs sièges et partagés en groupes , parlaient et gesticulaient avec grand bruit (3). Au milieu de ce désordre, le Sénéchal de Normandie, Guillaume, fils d’Osbert , éleva la voix et dit : u Pourquoi vous disputer de « la sorte? 1) est TQlresejgneur , i l a besoin de vous ; « votre devoir serait de lui faire vos offres et non « d’attendre sa requête* Si vous lui manquez et « qu’il arrive à ses lins , de par Dieu il s’en souvicn* « dra ; montrez donc que vous Rainiez , et agissez « de bonne grâce. — Nul doute s’écrièrent Les oppot( sents , qu’il ne soit notre seigneur ; mais u’est-ue « pas assez pour nous de lui payer ses rentes? Nous « ne lit i devons point d'aide pour aller outre-mer ; « il nous a déjà trop grevés par ses guerres; qu’il « manque sa nouvelle entreprise, et voilà notre u pays ruiné (1), » Après beaucoup de discours et de répliques en différents sens , l’on décida que le fils d'Osbert, qui connaissait les facultés de chacun, porterait la parole pour excuser l’assemblée de la modicité de ses offres (3).
(1) Chronique de Norman dié, recueil des hïsl. delà France, t* XML p. 225.
{%) Ibid.
(5) Ibid.
(4) Chronique de Normandie, n. 223.— Guill, Piclav,, p. 03*
(5) Chrôû. de Normandie,— ticurici Himlin^, * p, 307*— llcnrici Kriy^hlon, p* 2342.
(0) Chron. de Normandie, recueil des Utel . de fa France 3
Les Normands retournèrent tous vers le duc, et ioca le fils d’Osbert paria ainsi : « Je ne crois pas qü’ïl « y ait au monde des gens plus zélés que ceux-ci ,
« vous savez les aides qu’ils vous ont fournies, les k services onéreux qu’ils vous ont faits ; eh bien , te sire , ils veulent faire davantage; ils se proposent tE de vous servir au delà de la mer comme en deçà, u Allez donc en avant , et ne les épargnez en rien ; ce tel qui jusqu’à présent ne vous a fourni que deux ^ bons soldats à cheval, va faire la dépense du « double (G)*.. — Eh ! non , ch t non , s’écrièrent à tf la fois les assistants, nous ne vous avons point « chargé d’une telle réponse ; nous n’avons point « dit cela, cela ne sera pas! Qu'il ait affaire dans «son pays, et nous le servirons comme U lui est u dû ; mais nous ne sommes point tenus de l’aider t( à conquérir le pays d’autrui* D’ailleurs , si nous «lui faisions une seule fois double service, et si « nous le suivions outre-mer, il s'en ferait un droit « et une coutume pour l’avenir ; il en grèverait nos «enfants; cela ne sera pas, cela ne sera pas!!! »
Les groupes de dix , de vingt , de trente , recommencèrent à se former; le tumulte fut général , et rassemblée se sépara (7),
Leduc Guillaume, surpris et courroucé au delà de toute mesure , dissimula cependant sa colère ; et eut recours a un artifice , qui presque jamais n’a manqué son effet quand des personnages puissants ont voulu vaincre les résistances populaires*
Il fit appeler séparément auprès de lui les nié mes hommes que d’abord H avait convoqués en masse ; Commençant par les plus riches et tes plus influents ; il les pria de venir à son aide de pure grâce et par don gratuit, affirmant qu’il n’avait nul dessein de leur faire tort à l’avenir, ni d’abuser contre eux de leur propre libéralité, offrant même de leur donner acte de sa parole à cet égard, par des lettres scellées de son grand sceau (8b Aucun n’eui le courage de prononcer isolément son refus à la face du chef du pays, dans un entretien seul à seul. €e qu’ils accordèrent fut enregistré aussîhH; et l'exemple des premiers venus décida ceux qui vinrent ensuite. L’un souscrivit pour des vaisseaux , Fautre pour des hommes armés en guerre , d’autres promirent de marcher en personne ; les clercs donnèrent leur argent , les marchands leurs étoffes, et les paysans leurs denrées (9).
t. XIII, pas, 226* Itoberli iïc Mente appemiiï ad Si(jeber~ tum ; ibidem, lom* X1T p, 108,
(7) Chron. de Normandie, psg* 326*
Moult trôniez court esiourrâfr,
Noises lever , barons frémir.
jWai :*'t riatniu J® Rou.)
(8) El leîefl lettres corne Us en vouMroionl deviser, ü lor en Feroît. (Chron. de- Normandie* Hht* de la France,!. XJII.J
iqgû Bientôt arriva de Rome la bannière consacrée el la bulle qui autorisa il l'agression contre T Angleterre, À cette vue F empressement redoubla ; chacun apportait ce qu’il pouvait; les mères envoya le ni leurs fils s'enrôler pour le salut de leurs âmes (î), Guilrijime fit publier son ban de guerre dans les contrées voisines; il offrit une forte solde et le pillage de F Angleterre à tout homme robuste cl de haute taille qui voudrait le servir delà lance, de Fépëe ou de l’arbalète (2), K en vint une multitude , par toutes les routes , de loin el de près, du nord et du midi. Il en vint du Maine et de l’Anjou , du Poitou et de la Bretagne, de la France et de la Flandre, de l’ Aquitaine et de la Bourgogne, du Piémont et des bords duRhin. Tous les aventuriers de profession , tous les enfants perdus de PEurope occidentale accoururent à grandes journées; les uns étaient chevaliers et chefs de guerre , les autres simples piétons et sergents d’armes , comme on s’exprimait alors; les uns demandaient une solde en argent , les autres seulement le passage et tout le bütîn qu’ils pourraient faire. Plusieurs voulaient de la terre chez les Anglais, un domaine, un èhàteau , une ville; d’autres enfin souhaitaient simplement quelque riche Saxonne en mariage (3), Tous les voeux ? toutes les prétentions de l’avarice humaine se présentèrent ; Guillaume ne rebuta personne, dit la chronique normande, et fit plaisir à chacun , selon son pouvoir (4). Il alla jusqu’à donner d’avance à un certain Rend de Feseamp un évêché en Angleterre, pour un navire et vint hommes d’armes (IJ)*
Durant le printemps et Fêté, dans tous tes ports de la Normandie, des ouvriers de toute espèce furent employés à construire et à équiper tics vaisseaux; les forgerons el les armuriers fabriquaient des lances, des épées et des cottes de mailles, et des porte-faix allaient et venaient sans cesse pour transporter les armes des ateliers sur les navires (6)* Fendant que ces préparatifs se poursuivaient en grande lidle, Guillaume se rendit à Saint -Germa in auprès de Philippe, roi des Français, et, le saluant ratine formule tic déférence que ses aïeux avaient souvent omises envers les rois du pays franc : u Vous « êtes mon seigneur, lui dît-il ; s'il vous plaît de « m’aider, et que Dieu me fasse la grâce d’obtenir « mon droit sur l’Angleterre , je promets de vous « eu faire hommage, comme si je la tenais de vous (7). » Philippe assembla son conseil de bâti) Chroo. de Norman., rec* des liisi. la France, t. XIII. ($> Pjoeei i rorporc, pràutaïite* roltbrè. (Will. Malmcsh., p. 90,)— Anglîcsa firædæ mhianlcâ.(Orrler. Vital,, pag,495.) (3) r.liron, de Normandie , Hiat, de la France, L, Xïlt.
(43 Cliroa. <le Normandie , rec. des luit, de la France, tom, XIU, pag. 257.
LA CONQUÊTE
ronts , sans lequel 11 ne pouvait décider aucune af- ^ faire importante, et les barons furent d’avis quïl ne fallait en aucune façon aider Guillaume dans sa conquête. « Vous savez, dirent-ils au roi, combien rt peu les Normands vous obéissent aujourd’hui ;
« ce sera bien autre chose quand ils posséderont <t F Angleterre. D'ailleurs, secourir le duc coûterait « beaucoup à notre pays, et s’il venait à faillir dans « son entreprise, nous aurions la nation anglaise « pour endémie a tout jamais (8). » Ainsi éconduit, le duc Guillaume se retira mécontent du roi Philippe, et adressa la même demande de secours au comte de Flandre, son beau-frère, qui refusa pareillement (9).
Malgré l'inimitié nationale des Normands et des Bretons, il existait entre les ducs de Normandie et les comtes de Bretagne , des alliances de parenté qui compliquaient les relations des deux États sans les rendre moins hostiles. Au temps où le due Robert, père de Guillaume , s 'était mis en route pour son pèlerinage, il n’avait point de plus proche parent que le comte breton Allan ou Alain , issu de Xtoll par les femmes, et ce fut à lui qu'il remit en partant la garde de son duché et la tutelle de son fils. Le comte Alain rf avait pas lardé à déclarer douteuse la naissance de son pupille, et à favoriser le parti qui voulait le priver de la succession ; mais, après la défaite de ce parti au Val des Dunes , il mourut empoisonné, selon toute apparence, par les amis du jeune bâtard. Son fils , nommé Conan, lui succéda, et il régnait encore en Bretagne à Fépoque du grand armement de Guillaume pour la conquête de F Angleterre. C’était un homme audacieux, redouté de ses voisins 7 el dont la principale ambition était de outre au duc de Normandie , qu’il regardait comme un usurpateur et comme le meurtrier de son père. Le voyant engagé dans une entreprise difficile, Conan crut le moment favorable pour lut déclarer la guerre, et lui fit porter , par Fun de ses cbmnberlains, le message suivant ;
» j’apprends que tu es prêt à passer la mer, afin « de conquérir le royaume d’Angleterre. Or, le duc ■t Robert, dont tu feins de le croire le fils, parlant k pour Jérusalem, remit Luul son héritage au comte « Alain mon père qui était son cousin. Mais toi et *r tes complices vous avez empoisonné mon père,
« tu t’es approprié sa seigneurie et lu ï’as retenue « jusqu’à ce jour, contre toute justice, attendu que « tu es bâtard. Rends-moi donc le duché de N or-
(îi) AüOüym. edit. à Taylor.— Orrieric. YUalis, p. 434.
(0) Tapisserie de Bayeux,
(7) Chron. de Normandie, Hjat. do la France, tom. X[US p. 227.
(8) Ibid.
(0) Ibid.
m L'ANGLETERRE.
IO60 (t inandic qui ni appartient, OU je te ferai la guerre 11 à outrance, avec tout ce que j'ai de Force (1). r, Le« historiens normands avouent quêf Guillaume fut quelque peu effrayé de ce ni essaie, car la plus faible diversion pouvait déjouer ses projeta de conquête; mais il trouva moyen de se délivrer, sans 1 jean coup de peine, de rennemî qui se déclarait avec tant de hardiesse et d-impruderiü, Le Chamberlain du comte de Bretagne, gagné sans doute à pi îx d argent T Frotta de poison Tin teneur du cor dont son maître se servait à la chasse, et pour surcroît de précaution il empoisonna de même ses fpmls et les rênes de son cheval (9). Connu mourut peu de jours après le retour de son messager. Le comte Eudes, qui lui succéda, se garda bien de Limiter et d'alarmer Guillaume le Bâtard sur la validité de ses droits ; au contraire, se liant avec lui d’une amitié toute nouvelle entre les Bretons et les Normands, if lui envoya ses deux fils pour le servir contre les Anglais. Ces deux jeunes gens, appelés Brian et Allan, vinrent au rendez-vous des troupes normandes, accompagnés d’un corps de chevaliers de leur pays qui leur donnaient le titre de Mactierns (3), pendant que les Normands les appelaient comtes. D'autres riches Bretons, quittaient point de pure race celtique, et portaient des noms a tour* mire française, comme Robert de Vitry, Bertrand de Dinnnd et Raoul de Gae), se rendirent pareillement auprès du duc de Normandie , pour lui offrir leurs services {4},
Le ren dez- vous des navires et des gens de guerre était à l'embouchure delà Dive, rivière qui se jette dans J Océan, entre la Seine et l'Orne, Durant un mois, les vents furent contraires et retinrent la flotte normande au port. Ensuite une brise du sud la poussa jusqu'à l'embouchure de la Somme au mouillage de Saint* Valéry (13). La, les mauvais temps recommencèrent ; et ri fallut attendre plusieurs jour s. La flotte mit à l'ancre et les troupes
(î) Güillclmi GemeiiceosisNorman, Hîat.,lih,VI! cap 35 (2) Ibid,
(5) Fils de chef. Tien t,chef; en gallois Te^rn. (HisL de Bretagne, par Dam Labineaa.)
(1) HisL de Bretagne, par Dam Lobiceau, t. bp.Q7-0S,
— Cliron. de Normandie, je 1 20,
(îî) îles Rivants respectables onL pensé que ce lieu devait tHic Saint- Valerv eo-Caux , et non SaitH-Valery-sîir-Somme, sitm- hors des limites du duché de Normandie; mais le manuscrit , récemment découvert dans ta bibliothèque de Bruxelles, ne permet plus le doute à cet égard.
Tuque, velis aolis, tandem tua littora finquens,
Navjgium verlis mtits ad allen us.
Portus a b antiquis Viniacî feriur haberî, qnae vallat jiorttim, Somana nomen aqoffî.
Dcsuper casîrum qnoddam sancii Valerici llic tibi longa fuît rtiffietJbipie mora.
fMattMïctitdo vcribS.)
- LIVRE TROISIÈME. gy
campèrent sur le rivage, fort incommodées par la pluie qui ne cessait de tomber à Ilots (G),
Pendant ce retard, quelques-uns des vaisseaux , fracasses par une tempête violente, périrent avec leurs équipages; cet accident causa une grande rumeur parmi les troupes fatiguées d'un long campement, Dans l'oisiveté de leurs journées, les soldats passaient les heures à converser sous la tente, à se communiquer leurs réflexions sur les périls du voyage el les difficultés de l'entreprise (7). Il n'y avait point encore eu de combat, disait-on, et déjà beaucoup d'hommes étaient morts; Von calculait et Ion exagérait le nombre des cadavres que la mer avait rejetés sur le sable. Ces bruits aba Liaient Tardeur des aventuriers d’abord si pleins de zèle* quelques-uns même rompirent leur engagement et se retirèrent (8). Pour arrêter cette disposition funeste a ses projets, le duc Guillaume faisait enterrer secrètement les morts, el augmentait les rations de vivres et de liqueurs fortes (0). Mais le défaut d’activité ramenait toujours les mêmes pensées de tristesse et de découragement. « Bien fou,
« disaient les soldats en murmurant, bien fou est « l’homme qui prétend s'emparer de la terre d'autc trui ; Dieu s'offense de pareils desseins , et il le <t montre en nous refusant le bon vent (10), n Guillaume, eu dépit de sa force d'éme cl de sa présence d'esprit habituelle , était en proie à de vives inquiétudes qu'il avait peine a dissimuler. On le voyait fréquemment se rendre à l'église de Saint- Valéry, patron du lieu, y rester longtemps en prieres, et, chaque fois qu 11 en sortait , regarder . au coq qui surmontait le clocher, quelle était la direction du vent. S’il paraissait tourner au sud, le duc se montrait joyeux; mais s'il soufflait du nord ou de Ton est, son visage et sa contenance redevenaient tristes, (11), Soit par un acte de foi sincère, soit pour fournir quelque distraction aux esprits abattus et découragés, il envoya prendre processionnelle-
(6) Uesrtaïus cras , frigus faciebai et imber.
Elpolus oblectus nublbus el pluviis,.,
[Manuscrit lU BrttïeUw* Turg 5S )
(7) Per fcabernactiîa miijaiiabant. i Willeltn. Malmesb
pag. 1000
(8) Pavtda fugamultorum qui Ûdcm spoponderanLfGuïII. Piclav,, [u 198.)
(9) Ibid,
(Î0) rasa cire hnmiiiem'qtu vellet alienmn soïnin în jus siium refündewq Deumcontra tenderc. qui vernumarceict, (Willeliii, Maïmeab, , p. 100.)
(I l) Eceieslam seilicet dcvolâ mente frequèntaiW*
IHijwit rinbas iugeminândo preces;
Irr^pîcis et templi gallus quâ veriitiir aurd;
Auster si spiral, laîlus abiiide redis :
$1 subi ta horeai nustrum iliverlil ci ara t,
Fffusis lacrymis, flctifms oit rigas.
(Mnamcj i< ât Hn:nHcv Y*r» 5&J
m HISTOIRE DE
vm ment, clans réglise, la châsse qui contenait les reliques du saint, et la fil porter en grande pompe â travers le eainp. Toute Farinée se mil en oraison; les chefs firent de riches offrandes ; chaque soldat , jusqu’au dernier , donna sa pièce de monnaie ; et la nuit suivante, comme si le ciel eût Fait un miracle, les vents changèrent ci le temps redevint calme et serein- À U point du jour, c’était le â7 septembre , le soleil , jusque-là obscurci de nuages, parut dans tout son éclat (1). Aussitôt le camp fut levé, tous les apprêts de Rembarquement s’exécutèrent avec beaucoup d’ardeur et non moins de promptitude, et quelques heures avant le coucher duaqteil lafloLte entière appareilla. Quatre cents navires à grande voilure et plus d’un millier de bateaux de transport se mirent en mouvement pour gagner le large , au bruit des trompettes et d’un immense cri de joie poussé par soixante mille bouches (2).
Le vaisseau que montait le duc Guillaume marchait en tête , portant , au haut de son mât , la bannière envoyée par le pape , et une croix sur son pavillon. Ses voiles étaient de diverses couleurs , et fon y voyait peints en plusieurs endroits les trois lions, enseigne de Normandie; à la proue, était sculptée une figure d enfant portant un arc tendu , avec la flèche prèle à parlir {5). Enfin, de grands fanaux élevés sur les hunes , précaution nécessaire pour une traversée de nuit , devaient servir de phare à tonie la flotte et lui indiquer le point de ralliement. Ce bâtiment , meilleur voilier que les autres , les précéda tant que dura te jour * et , la nuit , il les laissa loin en arrière. Au matin , le duc fit monter un matelot au somme! du grand mùî , pour voir si les autres vaisseaux venaient : « Je ne vois que le tt ciel et la mer , » dit le matelot ; eL aussitôt on jeta l’ancre p. Le dur affecta une contenance gaie, et , de peur que le souci et la crainte ne se répandissent parmi l'équipage, il fit servir un repas copieux et des vius fortement épicés (tf). Le matelot remonta, et dit que cettfi fois, il apercevait quatre vaisseaux ; la troisième fois , il s’écria : « Je vois une forêt de mâts et (le voiles (G), si
Fendant que ce grand armement se préparait en Normandie , Harold, roi de Norvège, fidèle à ses
(1) Expnlit à eœlo nubcs, et al» îeqtiorc ventes,
Frigora dissol vit. pnrgal et imbre polum : încalnil le Uns, nimlo perfusa colore,
Et Phœbus soUtolarior emicnit.
f icr 11 d* B miel I vers S2 . J
(2} Qiifope tiecern dccies, dccica et mil lia quînque lliversis fermât vocihus agira poli..,, Clangendoque Liihâ reiiquis ut Huera Imquant PrEDcipi*, et pelagi Luüiis alta pelant .
(Iliuk-m , T«rs 10É5.)
Dans ce passage l'auteur exagère beaucoup la force de rarïîitè normande.
LA CONQUETE
engagements envers le Saxon Tostig , avait rassem- \m blé plusieurs centaines de vaisseaux de guerre et de transport, La flotte resta quelque temps à Fancre, et Farinée norvégienne, attendant le signal du déparL, campait sur le rivage, comme les Normands à l’embouchure de la Somme. Des impressions vagues de découragement et d’inquiétude s'y manifestèrent par les mêmes causes , ruais sous des apparences plus sombres , et conformes à Firaagmalion rêveuse des habitants du Nord. Plusieurs soldats crurent avoir dans leur sommeil des révélations prophétiques. L’un d’eux songea qu’il voyait ses compagnons débarqués sur la côte d’Angleterre et en présence de Farinée des Anglais ; que devant le front de cette armée courait * à cheval sur un loup , une femme de taille gigantesque; le loup tenait dans sa gueule un cadavre humain dégouttant de sang, et quand il avait achevé de le dévorer , la femme lui en donnait un autre (7), Lin second soldai rêva que la Hotte partait , et qu’une nuée de corbeaux , de vautours , et d’autres oiseaux de proie T étaient perchés sur les mâts et sur les vergues des vaisseaux ; sur un rocher voisin élaiL une femme assise , tenant un sabre nu , regardant et comptant les navires :
« Allez , disait-elle aux oiseaux , allez sans crainte ,
« vous aurez à manger, vous aurez à choisir; car « je vais avec eux, j’y vais (8). 31 On remarqua , non sans terreur , qu’au moment où Harold mil le pied sur sa chaloupe royale, le poids de son corps la fit enfoncer beaucoup plus que de coutume (9).
Malgré ces présages sinistres l’expédition se mit en roulé vers le sud-ouest, sous la conduite du roi et de son fils Olaf. Avant d aborder en Angleterre, ils relâchèrent aux Orcades,lles peuplées d’hommes de race Scandinave; et deux chefs, ainsi qu’un évêque de ces îles, se joignirent à eux Ils cotoyèrent ensuite le rivage oriental de FÉcosse, et c’est là qu'ils rencontrèrent Tostig et ses vaisseaux, lis firent voile ensemble , et attaquèrent, en passant, la ville maritime de Scarborough. Voyant les habita Dis disposés à se défendre opiniâtrement, ils s’emparèrent d’un rocher à pic qui dominait la ville, y élevèrent un bûcher énorme de troncs d’arbres, de > branches et de chaume, qu'ils firent rouler sur les
(3) Br Strult’s norman. Anliquîlles, pl. XXXII,— Wàce.
*— 1 Thon». R Lui borne, in Anglïâ sacrâ, p. *2-57.— Tapisserie de Baveux. (Uâtmici^Vjâ lis.)
(4) Nihiîahud prseLer pelagus tl aera.(Guill , Picla v., p.1 Ô9.)
(5) Nec baecho pigmeniaio carens, (Ibid.)
(0) Arhorum velifemum nenms (Ibid.)— Chronique de Normandie, pag. 228.— Script, rer. franc., loin. XT, p. 360. t —Gu il. Gemel., p. 286.
(7) Snorrc’s Uejtnskrmgla, lom. fil, p, 152.
{8) Ibid.
(0) Ibid.— Torftei Hisi, Norweg., loin. It, p. 351.
Jm maisons ; puis, à la faveur de l'incendie , ils forcèrent les portes de la ville et la pillèrent (1), Relevés, par ce premier succès , de leurs terreurs superstitieuses, ils doublèrent gaiement la pointe de Hôlder ness, à l'embouchure de FHuniber, et remonteretU le courant du fleuve.
De FHumber ils passèrent dans FOuse, qui s’y jette et coule près d’York. Toslig, qui dirigeait le plan de campagne des Norvégiens, voulait, avant tout, reconquérir 7 avec leur aide, cette capitale de son ancien gouvernement , afin de s’y installer de nouveau. Morkar, son successeur, Etlwin , frère de celui-ci, et le jeune Waitcof, fils de Siward , chef de la province de Hunlingdon , rassemblèrent les habitants de toute la contrée voisine, et livrèrent bataille aux étrangers, au sud d’York, sur la rive de rouinher; d’abord vainqueurs , ensuite forcés â la retraite, ils se renfermèrent dans la ville où les Norvégiens les assiégèrent. Toslig prit le litre de chef de Northumberland s et fit des proclamations datées du camp des étrangers ; quelques hommes faibles le reconnurent, et un petit nombre d’aventuriers se rendirent à son appel (â).
Pendant que ces choses se passaient dans le nord, le roi des Anglo-Saxons se tenait avec toutes ses forces sur les eûtes du sud pour observer les mouvements de Guillaume ., dont l'invasion , à laquelle on s’attendait depuis longtemps , causait d’avance beaucoup d'alarmes. Harold avait passé tout l’été sur ses gardes, près des lieux de débarquement les plus voisins de la Normandie 0). Mais le retard de l'expédition commençait à faire croire qu'elle ne serait point prête avant l’hiver. D’ailleurs les périls étaient plus grands de la part des ennemis du nord , déjà maîtres d’une partie du territoire anglais, que de La part de Fautre ennemi, qui n’avait point encore mis le pied en Angleterre; et le fils de Godwin, hardi et vif dans ses projets, espérait , en peu de jours, avoir chassé les Norvégiens et être de retour à son poste, pour recevoir les Normands. J1 par lit a grandes journées, à la tète de ses meilleures troupes, et arriva de nuit sous les murs d’York, au moment où la ville venait de capituler pour se rendre aux allies de Toslig. Les Norwégiens n’y avaient pas encore Fait leur entrée; mais, sur la parole des habitants, et dans leur conviction de l'impossibilité où Ton était de rétracter cette parole, ils avaient rompu Les lignes de siège et fait reposer leurs sol-
(I) Snorre^ Hcioiakrlngla, lom. 111, pag. I5â, — Torfan
Thaï. Norweg^imn. Il, p* £51.
f2) Toïfæi, Hlst. ftorwcg.,t. H, p. 351,— Snorre’a Heims-
kriogïa, lom. îll,p. 137.
(5) llarohliis ïnlereà promplua ad decerlandum, sive navali, sive lerrestri prœîîo , ad lillus marîümum oppmeiis. (Guill. Pictav., p. 197.)
■ LIVHE TROISIÈME. 89
dais. l)e leur coté, les habitants d’York ne songeaient qu’à recevoir le lendemain même Toslig et le roi de Norwége, qui devaient tenir dans la ville un grand conseil, y régler le gouvernement de toute la province, et distribuer aux étrangers et aux transfu es les terres des Anglais rebelles (4).
L’arrivée imprévue du roi saxon, qui avait mar-^ ché de manière à éviter les postes ennemis , changea toutes ces dispositions. Les citoyens d’Yôrk reprirent les armes, et les portes de la ville furent fermées et gardées de façon qu’aucun homme ne pill en sortir pour se rendre au camp des Norvégiens. Le jour suivant fut un de ces jours d’automne où le soleil se montre encore dans toute sa force ; la portion de l’armée norwégienne qui sortit du camp sur FHumber, pour accompagner son roi vers York, ne croyant point avoir d’adversaires à combattre, vint sans cottes de mailles, à cause de la chaleur , et ne garda pour armes défensives que des casques et des boucliers. A quelque distance de la ville, les Norwégiens aperçurent tout a coup un grand nuage de poussière , et sous ce nuage, quelque chose de brillant comme Fëdat du fer au soleil. « Quels sont ces hommes qui marchent vers « nous? dit le roi à Toslig. — Ce ne peut être, réu pondit le Saxon, que des Anglais qui viennent « demander grâce et implorer noire amitié (f>b n La masse d’hommes qui s’avançait , grandissant a mesure, parut bientôt comme une armée nombreuse, rangée en ordre de bataille. « ï/ennenii ! Fennemi ! » crièrent Les Norvégiens, et ils détachèrent trois cavaliers pour aller porter aux gens de guerre restés au camp et sur les navires l’ordre de venir en diligence. Le roi déploya son étendard, qu’il appelait le ravageur du monde (6); les soldats se rangèrent autour sur une ligne longue, peu profonde, et courbée vers les extrémités. Es se tenaient serrés les uns contre les autres, et leurs lances étaient plantées en terre, La pointe inclinée vers l’ennemi ; il leur manquait à tous La partie la plus Importante de leur armure. Harold, fils de Sigord, en parcon rant les rangs sur son cheval noir, chaula des vers improvisés, dont un fragment nous a été transmi par les historiens du Nord ; «Combattons, disait-il* « marchons, quoique sans cuirasses , sous le Iran « chant du fer bleuâtre; nos casques brillent au « soleil, c’est assez pour des gens de cœur (7). «
Avant le choc des deux années, vingt cavaliers
(4) SamTô’s Hcimslftingla, t. III, p. 157. — Roger, de liaveden, p. 448* — ffenric. Knygbton, p. £3-11.
(5) SnorriFs. !om. lit, p. 158-159.
(0) Land-eyda. Aï . Lambœde, Snorre1 * * * 5!, p. Î59.
(T) Snorre's Hcim^krmgLi, t, HT, pag. 16t. — GeataDana* mm, tara. Il, p. 164^1 05.
TflIERHÏ,
iogo saxons, hommes et chevaux, couverts de fer, S'approchèrent des ligues des Norwêgiens ; Tnn d'entre eux cria d'une voix forte : « Où est Toslig, fils de u (jodwiu ? — Le voici, répondit le fils de Goiïwin h lui-même. ~ Si tu es Toslîg, reprît le messager, ,E ton frère te fait dire par ma bouche qu’il te salue, lc et l'offre la paix, son amitié et tes anciens hon- * neurs, — * Yoilà de bonnes paroles, et bien différentes des affronts et des hostilités qu'on m’a fait u subir depuis un an. Mais, si j\iereple ces offres, « qu'f aura-t-il pour le noble roi Harold . fils de « Sigurd , mon fidèle allié? — Il aura, reprit le « messager, sept pieds de terre anglaise, ou un peu u plus, car sa taille passe celle des autres hommes (J), u — Dis donc à mon frère, répliqua Toslig, qiifll ^ se préparé a combattre : car jamais il n’y aura « qu'un menteur qui aille raconter que le fils de « Godwîn a délaissé le fils de Sigurd (S), s»
Le combat commença aussitôt, et, au premier choc des deux armées , le roi norwégien reçut un coup de flèche qui lui traversa la gorge ; Toslig prît Je commandement ; et alors son frère Harold envoya une seconde fois lui offrir la paix et la vie, pour lui et [jour les Norwêgiens (î). Mais tous sfécrièrent qirils aimaient mieux mourir que de rien devoir aux Saxons. Dans ce moment, les hommes des vaisseaux arrivèrent . armés de cuirasses, mais fatigués de leur course sous un soleil ardent. Quoique nombreux, ih ne soutinrent point l'attaque des Anglais, qui avaient déjà rompu ta première ligne de bataille et pris le drapeau royal. Tostîg fut tué avec la plupart des chefs norwêgiens, et, pour la troisième fois, Harold offrit la paix aux vaincus, Ceux-ci Pacceptèrent ; Oïaf , fils du roi mort, Uëvèque et le chef des lies Orrades se retirèrent avec vingt-trois navires, après avoir juré amitié à l’Angleterre (4). Le pays des Anglais fut ainsi délivré d'une nouvelle conquête des hommes du nord. Mais, pendant que ces ennemis s'éloignaient pour ne plus revenir, d'autres ennemis s'approchaient , et le même souffle de vent qui agitait alors tes bannières saxonnes victorieuses gonflait aussi les voiles normandes, et les poussait vers la côte de Sussex,
Par un hasard malheureux, les vaisseaux qui
(î) Quid ex Angliâeï concession vêtit; spatimn fnimirtim) terra? sepiem pedum , au! nonnihiî majus. (Source *s iTeimskringta, loin. Hl, p, 160.)
(2) Ibidem.
(3) Pacem et viiam oblulit, (Suorre's Helmlftteafa, MU
Ii. im.)
(4) Snorre's Heimskrlogla^ tom. Ill, p, 1G1-I07.— Chroa. mon- fra(L> rd. Lye.— Hifit. Danor. Isaaeî Pûntani, p. 180.
$) Viclu déficiente. (Roger, de Hovedep, p. 448.)
(6) Ma] signe a chi. (Wacc, roman de ïkm; Nouveaux Détails sur Phist, de Normandie, p, 290.)
(7J Seï g rieur, par la respî endou r Dé. . . ,
avaient longtemps croisé devant cette côte venaient de rentrer , faute de vivres (îî). Les troupes de Guillaume abordèrent ainsi sans résistance à Peveusey , près de IlasLings 5 le 2S sefitéiÉbi e de l’année 1ÛGG, trois jours après la victoire de Harohi sur les Norvégiens. Les archers débarquèrent d abord ; ils portaient des vêtements courts, et leur cheveux étaient rasés ; ensuite descendirent les gens de cheval, portant des cottes de mailles et dea heaumes en fer poli , de forme presque conique, armés de longues et fortes lances, et d’épëestfroites à deux tranchants. Après eux sortirent les travailleurs de Parmée 7 pionniers , charpentiers et forgerons, qui déchargèrent pièce à pièce , sur le rivage trois châteaux de bois , taillés et préparés d'avance. Le duc ne vint à terre que le dernier de Ions ; au moment où son pied touchait le sable, il fit un faux pas et tomba sur la face. Un murmure s'éleva; des voix crièrent : « Dieu nous garde! c’est nnmn vais signe (G), » Mais Guillaume se relevant, dit aussitôt: a Qu’avez- vous ? quelle chose vous étonne? n JTai saisi cette terre de mes mains, et, par h " splendeur de Dieu, tant qu’il y en a , elle est à vous (7). » Celte vive répartie arrêta subitement 1 effet du mauvais présage. L’armée prit sa rouie vers la ville de ïïasfings , et, près de ce lieu, on traça un camp , et Ion construisit deux châteaux de bois, dans lesquels on plaça des Vivres, Des corps de soldats parcoururent toute la contrée voisine, pilla ut et brûlant les maisons (8). Les Anglais fuyaient de leurs demeures , cachaient leurs meubles et leur bétail , el se portaient en foule vers les églises et les cimetières, qu’ils croyaient le plus sûr asile contre un ennemi chrétien comme eux. Mais les Normands, qui roulaient gïmingner, comme s'exprime un vieux narrateur (9), tenaient peu de compte de la sainteté des lieux, et ne respectaient aucun asile (10).
Harold était à \ork , blessé et se reposant de ses fatigues, quand un messager vint en grande hôte lui dire que Guillaume de Normandie avait débarqué et piaulé sa bannière sur le territoire anglosaxon (1 1). Il se mît en marche Vers le sud avec son armée victorieuse, publiant ., sur son passage, lor-
Tmit est rostre quanque j at
(Itidj
(fl) Tapisserie de B a yeux. —Manuscrit de Bruxelles.
(9! Wacc, roman de Don.
(Î0) Ch le nique de Normandie, H ta l, tic Ta France, l. XUÏ, p- 22S — Wtlleim. Malmesb,, pag. ÏOU.-Henrie. knvfilHOï^
P- 2341,— Moaatt. awglic., lom. t, p. 511.
(U) Thât doc William lo Hastinges was ycome, riisbannere adde yrerd, and Lhe cnnihrey ail y nome.
(Roi*. ufGloaitr's Cliromd.^ p,359,}
SuppIcLio tlisEoide regni Anglia;. Mss, mustei brinmnicL
lüGfi cire à tous les cheft» îles provinces de faire armer leurs combattants et de les conduire à Londres. Les milkes de È’ouusï vinrent sans délai; celles du nord tardèrent a cause de la distance; mais cependant il y avait lieu de croire que le roi des Anglais se verrait bientôt entouré des Forces de tout le pays. Çu de ces Normands, en Faveur desquels on avait dérogé autrefois à la loi d%ül portée contre eus , et qui maintenant jouaient le rôle d'espions cl d’agenis secrets de ^envahisseur , manda au duc d'ètre sur scs gardes , et que, dans quatre jours, le fils de Godwin aurait avec lui cent mille hommes (Î). Harold, trop impatient, n’attendit pas les quatre jours; il ne put maîtriser son désir d'en venir aux mains avec les étrangers , surtout quand il apprît les ravages de toute espèce qu'ils faisaient autour de leur camp (â). L’espoir d’épargner quelques maux à ses compatriotes, peut-être t’envie de tenter contre les Normands une attaque brusque et imprévue, comme celle qui lui avait réussi contre les Norvégiens, le déterminèrent à se mettre en marche vers ïlaslings , avec des forces quatre fois moindres que celles du duc de Normandie {3).
Mais le camp de Guillaume était soigneusement gardé contre une surprise , et ses postes s'étendaient an loin. Des détachements de cavalerie avertirent , en se repliant , de l’approche du roi saxon , qui, disaient-ils, accourait en furieux (4). Prévenu dans son dessein d'assaillir Tendemi à J’ïinprovïste, le Saxon fut contraint de modérer sa longue ; il fît halte à la distance de sept milles du camp des Normands, et, changeant tout d’un coup de tactique , se retrancha , pour les attendre , derrière des fossés et des palissades. Des espions, parlant le français , furent envoyés près de l’armée d’outremer , pour observer scs dispositions et ses forces. À leur retour , ils racontèrent qu'il y avait plus de prêtres dans le camp de Guillaume , que de combat* lards du côté des Anglais. Ils avaient pris pour des prêtres tous les soldais de Tannée normande qui portaient la barbe rase et les cheveux courts, parce que les Anglais avaient alors coutume de laisser croître leurs cheveux et leur barbe. Harold ne put s'empêcher de sourire à ce récit : « Ceux «que vous avez trouvés en si grand nombre, dit- « il, ne sont point des prêtres, maïs de braves « gens de guerre qui nous feront voir ce qu’ils
(J) Chronique de Normandie, p* 228,— GuiiL Piûtav», p, 100.
(2) Qu6d pioplDqua castris Normaanorum vaalnri audio* rai. (lhkï„ p. 201,)
(5) Modico atqiatus agtnînc, quadrupla cangrcsfcûs exercïïu. (Mm. ahtiallæ WaJtham, in mu sic D britaun.}— Florent. Wigorn., p.G3 A— Gervaa. THbur., p. 045, —Rog. de Hoved p. 443.— ]ngu IF. Cray!., p. 000.
- LIVRE TROISIÈME. Q
« volent (5). îi Plusieurs des chefs saxons conseillèrent a leur roi d’éviter le combat et de Faire sa retraite vers Londres, en ravageant tout le pays, pour affamer les étrangers. *= Moi, répondit Harold, <f que je ravage le pays qui m’a été donné en garde ! « Par ma foi % ce serait trahison, et je dois tenter « plutôt les chances delà bataille avec le peu d’hom- « mes que j’ai, mon courage et ma bonne cause (G). «
Le duc normand, dont le caractère entièrement opposé le portait , en toute circonstance , à ne négliger aucun moyen, et a mettre l’intérêt au-dessus de la fierté personnelle , profita de la position défavorable où il voyait son adversaire, pour lui renouveler ses demandes et ses sommations. Un moine, appelé Dom Hugues Maîgrol, vint inviter, au nom de Guillaume , le roi saxon à faire de trois choses Tune : ou se démettre de In royauté en faveur du duc de Normandie, ou s’en rapporter à l’arbitrage du pape pour décider qui des deux devait être roi, ou enfin remettre cette décision à la chance d'un combat singulier. Harold répondit brusquement :
« Je ne me démettrai point de mon titre, ne m’en « rapporterai point au pape, et n’accepterai point « le combat (7j* » Sans se rebuter de ces refus positifs , Guillaume envoya de nouveau le moine normand, auquel il dicta ses instructions dans les termes suivants : « Va dire à Harold que, s’il veut « tenir sou ancien pacte avec moi, je lui laisserai u tout le pays qui est an delà du fleuve de ï’ÏÏum- ■t ber, et que je donnerai à son frère Gurtb toute u la terre que tenail Godwin , que s’il s'obstine à- « ne point prendre ce que je lui offre, tu lui diras, « devant ses gens , qu’il est parjure et menteur, « que lui et tous ceux qui le soutiendront sont « excommuniés de la bouche du pape cl que j’en « ai la Lui Ile (ë). *
Dom Hugues Maigrot prononça ce message d'un ton solennel , et la Chronique normande dît qu'au mot d’excommunication les chefs anglais s’entreregardèrent, comme en présence d’un grand péril. L’un d’eux prit alors la parole : « Nous devons « combattre, dit-il , quel qu’en soit pour nous le u danger; caF il ne s’agit pas ici d’un nouveau seiu gneur à recevoir, comme si notre roi était mort;
« il s'agit de bien autre chose. Le due de Norman- « die a donné nos terres à ses barons , à ses che- « valîcrs, à tous ses gens , et la plus grande partie
(4) R c\ furibandm, (Guiti. Pictav., p. SOI.)
(o) Waee, Roman de Rou ; Mémoires de l’Académie des Inscriptions, lom. MIL— lUatlh. Paris., tom, ï, p* 3,
(G) Par ma foi, dit Hérault, je ne détruirai pas le pays que j’ay à garder. (Chronique de Normandie, recueil des historiens de la France, lom. XI UT p, 2IG.)
(7) Cüton. de Normandie, p.330.— Guill. Pictav., ji. 201,
;8) Chr.dc Norm., rec.desliist. de ta France, L.XJLLp. 231 .
92 mSTOlHE DE
iogo « lui en ont déjà fini hommage : ils voudront tous t( avoir leur don, si le due devient notre roi jet lui- « même sera tenu de leur livrer nos biens, nos « femmes et nos tilles; car Lout leur est promis « d'avance. Ils ne viennent pas seulement pour « nous ruiner, mais pour ruiner aussi nos descen- « dards, pour nous enlever le pays de nos ancè«
« très ; et que ferons-nous , où irons-nous quand h nous n'aurons plus de pays (1)? u Les Anglais tt promirent, d’un serment unanime, de ne faire ni paix, ni trêve , ni traite avec l'envahisseur , et de mourir ou chasser les Normands (â).
Tout un jour fut employé a ces messages inutiles: c'était le dix-huitième depuis le combat livré aux Norv égiens près d’York. La marche précipitée de Harold n’avait encore permis à aucun nouveau corps de troupes de le rejoindre à son camp- Edwiu et Morkar, les deux grands chefs du nord, étaient a Londres, ou en chemin vers Londres ; il ne venait que des volontaires, un à un ou par petites bandes, des bourgeois armés à la iuHe , des religieux qui abandonnaient leurs cloîtres pour se rendre à l'appel du pays. Parmi ces derniers on vit arriver Leofrik , abbé du grand monastère de Péter borough, près d'É\ y, et l’abbé de Ilkla, près de Winchester , qui amenait douze moines de sa maison et vingt hommes d'armes levés à ses frais (o). L’heure du combat paraissait prochaine; les deux jeunes frères de Harold, Gurth cl Leofwin, avaient pris leur poste auprès de lui ; le premier tenta de lui persuader de ne point assister à Fael ion , mais d'aller vers Londres chercher de nouveaux renforts, pendant que ses amis soutiendraient l’attaque des Normands* u llarold, disait le jeune homme, k lu ne peux nier que, soit de force, soit de bon ,£ gré, lu n'aies fait au duc Guillaume un serment « sur les epfps des sainte ; pourquoi te hasarder au « combat avec un parjure contre toi? Nous qui <« n'avons rien juré , la guerre est pour nous.de « toute justice; car nous défendons notre pays* it Laisse-nous donc seuls livrer bataille; tu nous n aideras si nous plions , et si nous mourons, lu u nous vengeras (4). n À ces paroles touchantes dans la bouche dfun frère, Harold répondit que son devoir lui défendait de se tenir à l’écart pendant que les autres risquaient leur vie (5); trop plein
(1) GhiV de Norm rec. des liîat, de la France, t. XIIJ, p* 23 1 .
[S) Ibid.
(3) De tloma sod 13 manaehos, et 20 milites pro servi lia, (Münasiïc. anglican*, tom. I, p* 9 JO. J
(4) FugkuLes restitue re, vel mét laps vindicaro, (Math, Pa-
rr&? imi. 1, p. S.)— Wiïl- Malmesb., p* 100.
(5) Ibid. — Torfaei HisL norweg,
(6) Nimis pmeeps et virlule suà pitesumena» (BIm. abba- ; Life Walt h am.)
LA CONQUÊTE
de confiance dans son courage et dans sa bonne tods cause, il disposa les troupes pour le combat (6),
Sur le terrain qui porta depuis et qui aujourd’hui porte encore le monde lieu de ta bataille ( 7), les lignes des Anglo-Saxons occupaient une longue chaîne de collines fortifiées par un rempart de pieux et <le claies d’osier. Dans la uuît du 15 octobre, Guillaume fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux qui avaient suivi , en grand nombre, l'armée d' invasion, attirés* comme les soldats, par l'espoir du butin (8) , se réunirent pour prier et chanter des litanies , pendant que les gens de guerre préparaient leurs armes» Le temps qui leur resta après ce premier soin , ils remployèrent a faire la confession de leurs péchés et à recevoir les sacrements, Dans l’autre armée, la nuit se passa d'une manière toute différente ; les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient de vieux chants nationaux , en vidant , autour de leurs feux , des cornes remplies de Mère et de vin (9).
Au malin , dans le camp normand , l’évêque de Bayeux , fils de la mère du duc Guillaume , célébra la messe et bénit les troupes, armé d’un haubert sous son roebet; puis il monta un grand coursier blanc, prit un Mton de commandement et ht ranger la cavalerie. L'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première étaient les gens d'armes venus des comtés de Boulogne et de Ponthieu, avec la plupart des aventuriers engagés individuellement pour une solde; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons , ma ns eaux et poitevins; Guillaume en personne commandait la troisième, formée de la chevalerie normande. En tête et sur les Bancs de chaque corps de bataille marchaient plusieurs rangs de fantassins armés à la légère, vêtus de casaques matelassées, et portant de longs ares de bois ou des arbalètes d'acier. Le due montait un cheval d'Espagne, qu’un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint- Jacques en Galice- 11 tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré, et l'étendard bénit par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Tous tain le Blanc (10). Au moment où les troupes allaient se mettre en marche, le
(7) Bataille, batay! , on haute, scion rorLhoçraphc an* Glaise moderne* en ïailn, locu$ heiïl.— MonasLiu. angiie., lom, I, p. ,il J . — Guill. Pielav,, pag, 201,
(g) Gi aîiâ eoemnodt eccteslæ sine, cum retiquifl $e exercitui ïnimteeueraL (Monasi, anglte,, loin, J, p. 3 H,}
(9) Wacc, Roman de Rem. — Chronique de Normandie , recueil des hisl, de la France, loin, XI U, p, 331 -232.
(10) Appeudil suo colle retiquias.... (Guljl .Picta V, ,p,20l.) —Roman de Rem, — Chronique de Normandie, p. 231-252,
iBQü duc élevant la voix , leur parla en ces termes :
« Relisez à bien combattre, el mettez tout a « mort ; car si nous les vainquons, nous serons Ions h riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez 5 a si je conquiers * vous conquerrez ; si je prends « la terre, vous l'aurez. Sachez pourtant que je « ne suis pas venu ici seulement pour prendre mon « dû, mais pour venger notre nation entière des « félonies, des parjures et des trahisons de ces U Anglais, El ont mis à mort les Danois, hommes ü et femmes, dans la nuit de Saint-Brice. Ils ont « décimé les compagnons d’Alfred s mon parent .
« et l'ont fait périr. Allons donc, avec l'aide de i( Dieu, les châtrer de tous leurs méfaits (1). n
L'aimée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nord-ouest de Hastings, Les prêtres et les moines qui raccompagnaient se détachèrent , et montèrent sur une hauteur voisine » pour prier cl regarder le combat (2). Un normand appelé Taillefer , poussa son cheval en avant du Front de bataille , et entonna le chant fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland, En chantant , il jouait de son épée , la lançait en Fair avec force , el la recevait dans sa main droiteries Normands répétaient ses refrains ou criaient : Dieu aide i Dieu aide (S) î
A portée de Irak, les archers commencèrent à lancer leurs flèches, et les arbalétriers leurs carreaux (!) ; mais la plupart des coups furent amortis par le haut parapet des redoutes saxonnes. Les fantassins armés de lances et la cavalerie s'avancèrent jusqu'aux portes des redoutes, et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons, tous a pied autour de leur étendard planté en terre, et formant derrière leurs palissades une masse compacte et solide, reçurent les assaillants à grands coups de hache» qui, d'un revers, brisaient 1rs lances et coupaient les armures de mailles (il). Les Normands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes ni en arracher les pieux, se replièrent, fatigués d'une attaque inutile , vers la division que commandait Guillaume, Le duc alors fit avancer de nouveau tous ses archers, et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux, mais de lancer leurs traits en haut, pour qu'ils tombassent par-dessus le rempart du camp ennemi. Beaucoup d'Anglais furent blessés, la plupart au visage, par suite de cette manœuvre; Harold lui-mèmê eut l'œil crevé d’une flèche ; mais
(1) Wace, Roman de Ttou*— Chron, de Normandie,
(2) Woçe, roman de Rom.
(3 Diex aïe! (Ibid.) — Chronique de Normandie, p 234. — Penne, üunlrag,, p. 3GS.
£4} QuadrePL
(5j SCf&YÜtstmas sec u res. (Guill. Piétav,, p. 301,)
(0) Chronique de Normandie,— Math. Paris., p, 2.
(7) Monastic. angîic.» t. 1, p* 31t. — Guill. Pfotav.j
ü n'en continua pas moins de commander et de )m combattre. L'attaque des gens de pied et de cheval recommença de près, aux cris de Notre-Dame!
Dieu aide! Dieu aide (6) ! Mais les Normands furent repoussés, à Lune des portes du camp, jusqu’à un grand ravin recouvert de broussailles et d'herbe» , où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pêle-mêle, et périrent en grand nombre (7). IJ y eut un moment de terreur dans l’armée d'outre-mer*
Le bruit courut que le duc avait été lue, et, à celte nouvelle, la fuite commença. Guillaume se jeta luimême au-devant des fuyards eL leur barra le passage» les menaçant et frappant de sa lance (8); puis sc découvrant h\ tète : « Me voilà , leur cria-tm il 3 regardez-moi , je vis encore» et je vaincrai « avec l’aide de Dieu (&}. >1
Les cavaliers retournèrent aux redoutes ; mais ils ne purent davantage eh forcer les portes nî faire brèche : alors le duc s'avisa d'un stratagème, pour faire quitter aux Anglais leur position elleurs rangs ; il donna l’ordre à mille cavaliers de s’avancer et do fuir aussitôt. La vue de cette déroute simulée fit perdre aux Saxons leur sang-froid; ils coururent tous à ta poursuite, la hache suspendue au cou (10).
À une certaine distance, un corps posté à dessein joignit les Fuyards , qui tournèrent bride ; et les Anglais, surpris dans leur désordre, furent assaillis de tous eûtes à coups de lances et d’épées dont ils ne pouvaient se garantir, ayant les deux mains occupées à manier leurs grandes haches. Quand ils curent perdu leurs rangs, les clôtures des redoutes furent enfoncées; cavaliers el fantassins y pénétrèrent ; mais le combat fut encore vif, pêle-mêle et corps a corps. Guillaume eut son cheval tué sous lui; k roi Harold et ses deux frères tombèrent morts, au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par la bannière envoyée de Rome. Les débris de l’armée anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte jusqu’à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu’au langage (11).
Après avoir» dit un vieil historien , fait pour le pays tout ce qu’ils devaient (12), les compagnons de Harold se dispersèrent, et beaucoup moururent, sur les chemins , de leurs blessures et de la fatigue du combat. Les cavaliers normands les poursuivaient sans relâche, ne faisant quartier à personne (15),
(8) Verberans aul radians hast A (Guill. Picl., p. 202.)
£9) Vivo et rinçant , npUuiante Dco. (Ibid .) — Chronique de Normandie, pag. 254 « 335.
£10) Chronique de Normandie, ibtd,
(11) Ibid. — Guill. Pteiav.. p. 202-203. — MùnatÜC. a agile. . lom. ï . p. 542, — Math. Wesimonasl., p, 324,
— Eailmer., p. G,
(12) WHt, Malmesb., p* 10$.
(15) Cursus super jacentes, (Guill. Pktav,, pr 203.)
ïügg passèrent la nuit sur le champ de bataille 5 cl le lendemain, au point du jour, le due Guillaume rangea ses troupes et fit faire l'appel de tous les hommes qui avaient passé la mer à sa suite, d’après le rôle qu’on en avait dressé avant le départ , au port de Saint-Valéry* Un grand nombre d’en ire eux, morts ou mourants, gisaient à côté des vaincus (1). Les heureux qui survivaient eurent . pour premier gain de leur victoire , la dépouille tics ennemis morts. En retournant les cadavres, 011 en trouva treize revêtus d'un habit de moine sous leurs armes ; c’étaient l’abbé de llîda et ses douze compagnons* Le nom de leur monastère fut inscril le premier sur le livre noir des conquérants (2).
Les mères et les femmes de ceux qui étaient venus de la contrée voisine combattre et mourir avec leur roi, se réunirent pour rechercher ensemble et ensevelir les corps de leurs pioches. Celui du roi Harold demeura quelque temps sur le champ de bataille, sans que personne osât le réclamer. Enfin la veuve de (ïodvvin, appelée GUha, surmontant sa douleur, envoya un message au duc Guillaume, pour lui demander la permission de rendre à sou fils les derniers honneurs. Elle offrait, disent les historiens normands, de donner en or le poids du corps de son fils, Mais le duc refusa durement, et dit que l’homme qui avait menti à sa foi et à sa religion n’aurait d’autre sépulture que le sable du rivage. Il s'adoucît pourtant , si Ton en croit une vieille tradition, en faveur des religieux de Wallham, abbaye que, de son vivant, Harold avait fondée et en* richie* Deux moines saxons, Üsgod et Àilrik, députés par 1 abbé de Wallham, demandèrent et obtinrent de transporter dans leur église les restes de leur bienfaiteur. Ils allèrent à Rainas des corps dé* pouîUès d’armes et de vêlements, les examinèrent avec soin l’un après l’autre, et ne reconnurent point celui qu’ils cherchaient, tant scs blessures Favalent défiguré* Tristes, et désespérant de réussir seuls dans cette recherche, ils s’adressèrent à une femme que Harold, avant cTèlre roi, avait entre le nue connue maîtresse, et la prièrent de se joindre à eux. Elle s’appelait Ediihe, et on la surnommait la Belle au cou de cygne (3). Elle consentit à suivre les deux
(î) Chronique de Normandie , p, 230-237.
(2J Monast, anglican., I, I, p. âlQ.-GliiJI. Pïctav.,p.â03, — WilL Maluie&b,, p. 102.
(3} Et ver lentes ea hiic et illtic, douce régis corpus a g* noscerent, non valénie$... mulierem, cpiam, ante sumpUua rogiinen, dilexeral, Edilha , cognomenlo Swmuieska/e$ f, quod Gon.U Coll uni Cigtii , eecum addncêre, (Mas. Harl-, tr*377ô, fo 55, b, io MUIBGO Bmauiiicu.)
(4) Hmc conyrossju làm Imba lié, là tu amara, Lot generosormiï «atiÿnlne maculaU. {Math. WeslmamisL. , p, 224.)
(5) fie Le quid dicarn, quid poster i s refera m î Væ tilii est, Anjjlïa I», (Bisl. éJSdsïj, p. 516.)
moines, et fut plus habile qu’eux a découvrir le cadavre de celui qu elle avait aimé.
Tous ces événements sont racontes par les chroniqueurs de race anglo-saxonne arec un ton d'abattement qu’il est difficile de reproduire, ils nomment le jour de la bataille nu jour amer, un jour de mort, un jour souillé du sang des braves (4), An- « glelcrrc. que dirai-je de loi, s’écrie l’historien « de l’église d’Ély, que raconterai- je à nos descende dants? que tu as perdu ton roi national et que « tu es tombée au pouvoir de Fétranger; que tes fils ont péri misérablement ; que les conseillers « et tes chefs sont vai ncus, morts ou déshérités (tf), » Bien longtemps après le jour de ce fatal combat, la superstition patriotique crut voir encore des traces dé sang frais sur le terrain oui! avait eu lieu 5 elles se montraient, disait-on, sur les hauteurs au nord-ouest de llastings, quand un peu de pluie avait humecté le sol (6), Aussitôt après sa victoire, Guillaume fil vœu de bâtir en cet endroit un couvent sous Fin vocation de la Sainte-Trinité et de saint Martin, le patron des guerriers de la Gaule (7). Ce vœu rie tarda pas à être accompli . et le grand autel du nouveau monastère fut élevé au lieu même où l'étendard du roi Harold avait éLé planté et abattu. L’enceinte des murs extérieurs fut tracée autour delà colline que les plus braves des Anglais avaient couverte de leurs corps , et toute la lieue de terre circon voisine, où s'étaient passées les diverses scènes du combat, devint la propriéléde cette abbaye qu’on appela, en langue normande, V Abbaye de la Bataille (B). Des moines du grand couvent de Manu ou tter , près de Tours, vinrent y établir leur domicile, et prièrent pour lésâmes de tous les combattants qui étaient morts dans ceLte journée (£))* On dit que, dans les temps où furent posées les premières pierres de l’édifice, les architectes découvrirent que certainement l’eau y manquerait; ils allèrent, tout décontenancés, porter a Guillaume cette nouvelle désagréable : h Travaillez, travaillez n toujours, répliqua le conquérant, d’un ton jo- « via! ; car si Dieu me prête vie, il y aura plus de ü vin chez les religieux de la Bataille, qu’il n’y a d’eau « claire dans le meilleur cou ven t de la chrétien té(lü).
(C) Verttra sangiuncm quasi reeentem exsudât* (GïiHL K éulingcnsis Hisl., p. G.)
(7) Cbarire W uielmi Cûiupiaatoria , apud Monasiic. an-
CtJe., t. J, p. 5j0
(H) Gum IcugA rircmiiqiiàipic! adjacente , aient ilia quee mUiï cojonam trtfmiL (Char La WiUrirai Conquis Loris, inter nul. ad liadmer,, ed. Seiden., p. IGS,— En Latin, Abbatîa dit bet/o.)
t0> Monasiic. anglie,, loin* 1 , p* 312.
(10) Eidttm loco Uà piospiriam, ul macis eî vint abunticl copia quàm aquarum in altâ prffiîtaaii ibbatlà. (Mo nas tic. anglic., Ibid.)
DE L’ANGLETERRE. — LIVRE QUATRIÈME
DEmS hli nATAI1^ |)E ^STINCS JUSQU** LA PRISE TïE CHESTËR , DERNIÈRE TILLE CONQUISE PAR LFS