‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 11 sur 193 · ET AU TRÈS-SAINT SACREMENT · texte numérisé non relu

ET AU TRÈS-SAINT SACREMENT

« Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici » un voj'age , j'avois demandé permission à notre 3) mère de vous voir , parce que quelques personnes 3) nous avoient assuré que vous étiez dans la pensée » de songer sérieusement à vous, et j'auroisétébien a aise de l'apprendre par vous-même , afin de vous « témoigner la joie que j'aurois s'il plaisoit à Dieu » de vous toucher ; mais j'ai appris depuis peu de â) jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement. 5) Je vous écris dans l'amertume de mon cœur , et » en versant des larmes que je voudrois pouvoir ré- 3) pandre en assez grande abond^mce devant Dieu, » pour obtenir de lui votre salut , qui est la chose » du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. 5) J'ai donc appris avec douleur que vous fréquent

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» tiez plus que jamais des gens dont le nom est abos) minable à toutes les personnes qui ont tant soit peu » de piété ; et avec raison , puisqu'on leur interdit i) l'entrée de l'église et la communion des fidèles, 3) même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnoissent. j) Jugez donc , mon cher neveu , dans quel état je 3) puis être , puisque vous n'ignorez pas la tendresse » que j'ai toujours eue pour vous , et que je n'ai ja- » mais rien désiré sinon que vous fussiez tout à i) Dieu, dans quelque emploi honnête. Je vous con- 3) jure donc, mon cher neveu, d'avoir pitié de votre 3) âme , et de rentrer dans votre cœur pour y con- 3) sidérer sérieusement dans quel abyme vous vous 33 êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit 3) pas vrai ; mais si vous êtes assez malhem'eux pour 33 n'avoir pas rompu un commerce qui vous désho- 33 nore devant Dieu et devant les hommes , vous ne 33 devez pas penser à nous venir voir ; car vous sa- 33 vez bien que je ne pourrois pas vous parler, vous 33 sachant dans un état si déplorable et si contraire 3) au christianisme. Cependant je ne cesserai point 3) de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à 3) moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est 33 si cher. »

Racine bravoit en secret ces excommunications , sans oser s'en plaindre ; mais en i666, lorsque Nicole , pour réfuter Desmaretz , enveloppa les poètes de théâtre et les romanciers dans une proscription gérérale ; lorsqu'il les dénonça comme des empoisonneurs publics , Racine, qui avoit souffert pa-* tiemment qu'on le dtuimât comme poète à Port- Royal j ne put supporter qu'un écrivain de Port-

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Royal diffiimât le corps des poètes. Il étoit alors dans la première ivresse de son talent et de ses succès : il venoit de donner Alexandre , et préparoit Andromaque. Ces titres lui parurent suffisans pour se déclarer le chevalier de toute la nation poétique. Quittant alors un moment les traces d'Euripide , il prit la plume de Pascal , et traita les PP. de Port-Royal , comme l'auteur des Provinciales avoit traité les PP. Jésuites. Comment un écrivain aussi tendre, aussi sensible que Racine, a-til possédé au plus haut degré le génie satirique ? Il faut lui savoir gré d'avoir si rarement écouté la malice de son esprit aux. dépens de la bonté de *n cœur.

On a fait plusieurs contes sur ses liaisons avec la Champmêlé , actrice célèbre qu'il s'étoit plu à former. On assure qu'elle n' avoit aucune intelligence, qu'il falloit lui expliquer et lui apprendre ses rôles vers par vers ; mais que la nature l'avoit dédommagée par un organe touchant et sonore, et par une merveilleuse facihté à se pénétrer de taus les sentimens et de toutes les passions qu'elle avoit à peindre. On prétend qu'un fils naturel fut le fruit du commerce particulier que le maître étoit oblig» d'avoir avec son élève; mais on n'a jamais entendu parler de ce fils dans la famille du poète. On ajoute que ce fut M. de Clermont-Tonnerre qui supplanta Racine dans le cœur de la Champmêlé ; ce qui fit naître ce mauvais calembourg , qu'«7?. tonneire V avoit déracinée. De toutes ces historiettes , celle des amours de Racine est la moins vreiiscmblable. Un poète n'a pas besoin d'être amoureux pour bien

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peindre l'amour; et ce n'est pas sans doute sérieusement que Boileau u dit :

Mais pour bien exprimer ces caprices heureu:^ , C'est peu d'être poète^ il faut être amoureux.

Il ne faut pas regarder cet arrêt de Boileau comme une véritable règle de l'art poétique. Ovide , l'auteur de l'Art d'Aimer, a parlé de l'amour beaucoup moins bien que Virgile , qu'on ne soupçonne pas d'avoir jamais éprouvé les tourmens de cette passion. Les gens de lettres sont trop ambitieux et trop occupés pour avoir le loisir d'être fort amom'eux. Voltaire simagina quelque temps qu'il airaoit la maréchale de Villars , une des plus belles femmes de la cour ; mais ce sentiment foible et léger fut bientôt absorbé par l'amour de la gloire. Les assiduités de Racine auprès de la Champmêlé , le ze\& qu'il mettoit à son éducation théâtrale , les rôles admirables qu'il composoit pour elle , sont les uniques sources de ces bruits populaires, de ces conjectures des oisifs, auxquels une grajide renommée ne peut se soustraire. Il est plus que probable que Racine ne fut jamais subjugué par cette passion qu'il savoit si bien peindre ; et s'il aima quelque femme , ce ne fut pas la Champmêlé.

Je n'ignore pas que mon opinion dément le préjugé presque généralement établi : madame deSévigné a décidé queRacine était amoureux de la Champmêlé ; mais les décisions de madame de Sévigné ne sont point des oracles ; elle jugeoit aussi légèrement qu'elle écrivoit ; elle adoptoit les contes populaires. |1 V a beaucoup d'anecdotes , et point de critique

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dans ses lettres. Pourquoi son autorité auroit-elle plus de poids , lorsqu'elle pai'le des amours de Racine, que lorsqu'elle parle de son génie? Elle a probablement aussi mal jugé ses intrigues secrètes tjue ses ou-vrages publics. N'est-ce pas cette même madame de Sévigné qui a prédit que Racine niroit pas plus loin qu' Andromaque , qu'on s'en dégoûterait comme du café? Je ne vois pas qu elle mérite plus de confiance lorsqu'elle prétend pénétrer dans le cœur de Racine. Aussi frivole lorsqu'elle prophéiise que lorsqu'elle devine, elle amuse les lecteurs, plus qu'elle ne les instruit , par ses saillies et ses conjectures. Son imagination est bien supérieure à son jugement et à sa critique ; et ce n'est pas dans des lettres où elle recneilloit sans examen tous les bruits du jour, qu'il faut chercher la vérité historique. Racine, il est vrai , lorsqu'il apprit, en 1 698, la maladie et la mort de la Champmêlé, parut prendre quelqu'intérêt au sort de cette actrice. Voici comment il s'exprime dans une lettre à son fils : (c M. de R. )) m'a appris que la Champmêlé étoît à l'extj'émité, )) de quoi il paroît très-affligé ; mais ce qui est le » plus affligeant , c'est de quoi il ne se soucie guère : î) je veux dire l'obstination avec laquelle cette r> pauvre malheureuse refuse de renoncer à la M comédie , ayant déclaré , à ce qu'on m'a dit , 3) qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de mourir 5) comédienne. Il faut espérer que quand elle verra

» la mort de plus près, elle changera de langage

» Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette » particularité dont elle étoit effrayée , et qu'elle » a sue de JM* le curé de Saint-Sulpice. «

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