SUR LA THÉBAIDE
» nité, née pour croupir dans le repos ? Abandonne la place , ;) vierge foible et tremblante :1e champ de bataille m'appar- ?) tient, ce jour est à moi. 11 est trop tard pour secourir la » coupable Thèbes. Où étois-iu quand Eacchus donnoit le )) signal du carnage, quand les orgies souffloient la fureur » dans le cœur dos mères de'nature'es ? Indolente de'esse , où )» élois-tu lorsque le dragon de Mars s'enivroit de sang, )) lorsque Cadmus semoit des guerriers (i) , lorsque le » Sphinx vaincu se précipitoit du haut de son rocher , » quand Laïus demandoit la vie à son fils, quand Jocaste )) entroitdans le lit incestueux, à la lueur de nos torches? » » Ainsi Tisiphone la presse, et pendant que la Pie'té confuse retire son visage couvert de rougeur , la Furie lui darde ses serpens et lui porte aux yeux son flambeau. La vierge timide, la tète enveloppée dans son manteau, fuit et va porter ses plaintes au maître du tonnerre. Alors la rage renaît plus terrible dans tous les cœurs ; on est altéré de sang 5 le spcciacle de ce combat impie n'offre plus que des charmes. La haine infernale se ranime dans les deu^ frères. Le roi saisissant sa javeline, se hâte de porter le premier coup. Le trait s'enfonce au milieu du bouclier j mais il est arrêté par la profondeur de l'or qui le couvre. L'exilé lance à son tour son dard, en adressant au ciel celte funeste prière : »c Dieux , qu'Œdipe sanglant n'invoqua » pas en vain, assurez le succès de mon crime : mes vœux » ne sont pas injustes ! Je laverai dans mon propre sang » mes mains souillées du sang d'un frère; du même fer
(i) Stace fait ici une énuniération rapide des malheurs et des crimes dont Thèbes avoit été le théâtre j mais il affecte une précision un peu dure qu'il a fallu adoucir dans la traduc? tion, p4r égard pour la foiblosse de noire langue.
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Cornipedem cursus. Miscentur frena manusque , Telaque , et ad terrain turbatis gressibus ambo Prœcipitant : ut nocte rates, quas nubilus Auster ; Implicuit , frangunt tonsas , mutantque rudentes , Luctataeque diu tenebris, hyemique, sibique, Sicut erant , imo pariter sedere profundo. Hœc pugnae faciès. Coeunt sine more, sine arte ; Tantum auimis , iraque , atque ignescentia cernunt Per galeas odia, et vultus rimantur acerbo Lumiîie. Nil adeo médias tclluris , et enses Impliciti , nexgeque nianus , alternaque sœvi Murmura , ceu lituos rapiunt , aut signa tubarum. Fulmineos veîuti prœceps cum cominus egit Ira sues, strictisque erexit pectora setis , Igné tremunt oculi , lunataque dentibus uncis Ora sonant ; spectat pugnas de rupe propinqua Venator paîlens , canibusque silentia suadet. Sic avidi incurrunt : nec dum letalia miscent Vulnera, sed cœptus sanguis, facinusque peractum Nec jam opus est fariis ; tantum mirantur, et adstant Laudantes , hominumque dolent plus posse furores. Fratris uterque furens cupit affectatque cruorem , Et nescit manare suum. Tandem irruit exul , Hortatusque manum, cuifortior ira, neftisque Justius , alte ensem germani in corpore pressit , Qua maie jam plumis imus tcgit inguina thorax.
SUR LA TIIEBAIDE. I7I
» je nie percerai Je cœur, conîcnt si mon fi-èrc meurt » mon sujet, et si son ombre liuœiliee emporte ce regret >i aux enfers! » (i) Le javelot rapide glisse entre les flancs du cheval et la cuisse du cavalier, avide de la mort de tous les deux. Le cavalier évite le coup en e'carlant le genou; mais le fer dont les vœux sont ti'ompés, se console en blessant le clieval. L'animal furieux n'écoute plus le iVcin, décrit en traits de sang sa course sur l'arène. Polynice triomphe et croit voir le sang de son frère ; Etéoclc eifrayé le croit lui-même. L'exilé fond à toute bride sur le cheval blessé : les renés, les mains, les javelots se mêlent; tous deux, dans le trouble qui les aveugle, se précipitent à terre. Ainsi dans une nuit profonde, quand l'impétueux Auster pousse deux vaisseaux l'un contre l'autre, les rames se brisent, les cordages se confondent, et après avoir long-temps lutté contre les ténèbres , contre la tempête et contre eux-mêmes, les navires brisés s'enfoncent également dans le gouffre des mers. C'est l'image du com.bat. Ils se pressent sans règle et sans art; la colère et la fureur gouvernent tous leurs mouveraeus; leur haine s'enflamme et brille à travers le casque, et leur regard farouche cherche à découvrir le visage ennemi sous l'armure qui le couvre. Aucun espace ne les sépare : leurs épées et leurs mains sont entrelacées, et le murmure sourd du dépit et de la rage est la seule trompette qui les anime. Tels on voit deux sangliers écumans fondre l'un sur l'autre avec l'impétuosité de la foudre: leurs longues
(i) Voilà bien lo germe de ces beaux vers de Racine :
Et pour mourir encore avec pl-.js <le re^rot , Iraîlre, songe en mourant, que tu meurs mon sujet.
Ille dolens nondum , sed ferri frigore primo
Territus, in ciypeum turbatos colligit artus ;
Mox inteliecto magis ac magis œger anhelat
Vulnere, iiec parcit cedenti, atque increpat hostis :
Quo retrahis, germane, gradus? O languida somno ,
Et regnis effœta quies , longaque sub umbra
Imperia ! Exilio rebusque exercita egenis
Membra vides. Disce arma pati , nec fidere lœtis !
Sic pugnant miseri. Restabat lassa nefando
Vita duci, smnmusque cruor , poterantque pariimper
Stare gradus ; sed sponte ruit , fraudemque supremaiii
In média jam morte parât. Clamore Githceron
Erigitm^ ; fraterqne ratiis \ icisse , levavit
Ad cœlum palmas. Bene habet. Non irrita vovi :
Gerno graves oculos, atque ora natantia leto.
Hue aliquis propere sceptrura atque insigne comarum i
Dum videt. Hœc dicens gressus admovit, et arma
Geu templis decus et patrige laturus ovanti ,
Arma etiam spoliare cupit. Nondum ille peractis
Manibus, ultrices animam servabat in iras.
Utque superstantem , pronumque in pectore sensit,
Erigit occulte ferrum , vitœque labantis
Relliquias tenues odio supplevit , et ensem
Jam Isetus fratris non frater corde reliquit.
Ille autem : Vivisne , et adhuc manet ira superstes.
Sun LA T K É B A I- B E. I-73
soies se dressent sur leur poitriue, leurs yeux elincelaus dardent des éclairs , leurs défenses recourbées se choquent et se heurtent avec fracas ; du sommet d'une montagne voisine le chasseur pâlit en regardant ce choc effroyable, et commande à ses chiens le silence. Tel est l'acharnement des deux frères. Ils ne se portent point encore le coup mortel; mais le sang coule, le crime est consommé : ils n'ont plus besoin des Furies. Avides d'un spectacle si doux , les filles de la Nuit contemplent avec admiration cet excès de rage ; elles applaudissent aux combattans , et s'affligent de se voir surpassées par la fureur des hommes. Chacun brûle de se baigner dans le sang de son frère, oubliant que c'est le sien. Enfin l'exilé, donc la colère est plus vive et l'attentat plus juste, s'élance en exhortant son bras, et plonge son glaive dans le corps de son rival. Etéocle ne sent point la douleur ; mais saisi du froid de l'acier , il replie sous son bouclier ses membres tremblans. Bientôt la plaie se déclare, il chancelle, il respire à peine. Polynice le voyant reculer, insulte à sa foiblesse. « Où fuis-tu , roi de Thèbes ? Le trône a donc énervé » ton courage ! A l'ombre de la cour tu t'es endormi dans » le repos ! Regarde ces membres endurcis par l'exil et par « la misère ! Apprends à supporter la fatigue des armes. » Défie-toi de la prospérité. Vois comme les malheuy^ reux combattent ! ,> Le guerrier blessé conserve un souffle de vie; un reste de sang l'anime encore ,• il pourroi t se soutenir quelques instans; mais il tombe à dessein , et médite au sein de la mort sa dernière perfidie. Le Cy théron pousse un long mugissement : Polynice se croit vainqueur , il lève les mains aux ciel. « Grâces aux » dieux, s'écrie-t-il , mes vœux sont comblés: je vois ses
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perfide , nec sedes unquam meriture quietas ? I mecum ad Mânes : illic qiioqiie pacta reposcam. Si modo Agenorei stat Gnossia judicis urna , Qua reges punire datur. Nec plura locutus, Concidit, et totis fratrem gravis obruit armis.
Ite, truces animse, funestaqueTartaraleto Polluite , et cunctas Erebi consumite pœnas. Vosque malis hominuni, Stygice, jam parcite, divce. Omnibus in terris scelus hoc, omnique sub œvo Viderit una dies , monstrmiique infâme futuris Excidat 5 et soli memorent hœc prœlia reges.
PuBLU Papinii Statu Thehaidos Lib. XL V. 5a4. — 579.
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» yeux appesantis et nageant dans les ombres du trépas ; » avant qu'ils se ferment, qu'on se Iidie de m'apporter Je )) sceptre et le diadème ! » 11 dit, et se jetant sur son frère, il s'apprête à le dépouiller de ses armes , comme s'il vouloic porter en triomphe un pareil trophée, et le consacrer dans les temples de sa patrie. Mais Etéoclerespiroit encore , et son âme serahloit s'être arrêtée pour assouvir sa vengeance (i). Lorsqu'il sent Poljnice étendu sur lui, et penché sur sa poitrine , le mourant lève secrètement le fer; sa haine qui vit tout entière , supplée aux forces qui lui manquent; et joyeux dans cet affreux moment, le frère laisse sou épée dans le cœur d'un frère abhorré.
» Quoi, traître, tu respires, s'écrie Polynice blessé ! Ou ). plutôt ta perfidie et ta rage te survivent ; la scélératesse )) t'accompagnejusque dans le séjour du repos! Viens avec » moi aux Enfers : là je réclamerai encore la foi des trai- )) tés, si le roi de Crète tient dans ces lieux l'urne fatale « qui punit même les rois. »
I » En disant ces mots, il tombé, et du poids de ses i^ armes écrase son frère expirant. Allez, âmes féroces, i allez souiller le Tartare de votre présence ; allez épuiser j tous les tourraensderErébe; et vous, déesses du Styx, épar- , gnez désormais les malheureux humains. Que dans tout ; l'univers et dans tous les siècles un seul jour ait vu cet horrible fratricide ; que nos descendans en perdent la mémoire, et que les rois seuls se souviennent de ce combat monstrueux ! »
(0 Et son âme irritée , Pour quelque grand dessein semble s'être arritée.
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Dans ce récit d'une immense étendue , mais curieux par ses défauts mêmes, on reconnoît un poète entraîné par mie imagination effrénée, un poète plein de chaleur et de verve, mais dépourvu de mesure et de goût, tout àla-fois prolixe et préci. , épuisant les idées et resserrant les mots avec une affectation de brièveté froide et sèclie, toujours outré et gigantesque, se répétant sans | cesse, et produisant peu d'effet, parce qu'il veut en ■
produire trop.
Passons aux modernes , qui ont traité le sujet de la Tliébaide avant et après Racine. Sans remonter jusqu'à | Garnier qui écrivoit au sein de la barbarie, je commence par Rotrou. Ce poète , le meilleur de tous ceux qui om précédé Corneille, fut d'abord son maître, et J finit par devenir son disciple. Ce ne fut qu'après avoir été électrisé par le Cid , qu'il donna Venceslas qui est son chef- d'ceuvre. Lorsqu'il lui est arrivé d'nniter . les anciens, il n'est qu'un traducteur servile : son Ipliigénie n'est qu'une copie presque littérale de celle d'i^uripide. Dans son Antigone , il a mêlé ensemble Euripide et Sophocle ; les trois premiers actes sont une imitation des Phéniciennes d'Euripide, et encore plus de la Thébaide de Sénèque ; les derniers ne sont presque qu'une traduction de l'Antigone de Sophocle. Avec tant de matière , il a dû presser beaucoup les incidens. Le seul avamage de cette précipitation , est que chaque acteur qui arrive fait une partie de l'exposition, laquelle se trouve par-là en action autant qu'en récit. C'est Rotrou qui a fourni à Racine le caractère de Créon , les amours d Hémonetd'Antigone, la férocité de Polynice, la supposition «ne rolynice est hai des Thébains , les stances d An- ^ tigonc.
SUR LA THEBAIDE. \nrj
tigone, et presque tout ce qu'il y a de vicieux dans saThéhaide. L'un et l'autre ont beaucoup emprunte' deSe'nèque dans la grande scène de Jocaste avec ses eufans. Rotrou en a pris, entr'autres choses, l'idée des vers suivans :
Car quelle est cette guerre et quels sont ses objets? Vos parens , vos amis , vos pays , vos sujets , C'est ce qu'on peut nommer votre parti contraire : De ce funeste hymen nous sommes le douaire.
C'est dans la même source qu'il a puise' les maximes tyranniques de Polynice : lorsque Jocasie lui dit ( Act. II, Se. 3):
Mais quoi son règne plaît ; le votre est redoute' ,
il re'pond fièrement :
Il a gagne' les cœurs , et moi , moins populaire, Je tiens indifférent d'être craint ou de plaire : Qui règne aimé des siens en est moins absolu.
Enfin, la proposition que fait Jocaste à Polynice de clierclier d'autres conquêtes que celle de Thèbes , est encore du tragique latin.
Rotrou a mis aussi à contribution Stacè , dont lé goût et le style ont beaucoup d'affinité avec celui de Sénèque. C'est dans l'auteur du poème de la Thébaïde que le vieux poète français a puisé ces sentimens d'Antigone , lorsqu'elle aperçoit Polynice du baut des murs de Thèbes:
Polynice, avancez , portez ici la vue , Souffrez qu'après un an votre sœur vous salue. Malheureuse ! Eh , pourquoi ne le puis-je autrement ? Quel destin entre nous met cet »?loignement ? Après un si long temps la sœur revoit son frère , Et ne lui peut donner le salut ordinaire .' Un seul embrassement ne nous est pas permis î Nous parlons séparés comme deux ennemis 1 TOME I. M
Hé , mou frère , à quoi ton cet appareil de guerre , A quoi ces pavillons sur votre propre terre ? Contre quel ennemi vous ètes-vous armé ? Ne trembleriez-vous pas si je l'avois nommé?
Polynice témoigne à sa sœur la plus vive amitié , mais cependant persiste dans sa haine contre Elëocle , et dans le dessein de conque'rir le trône par la force des armes. Aniigone reprend :
Voilù donc cette sœur qui vous étoit si clière , Econduite aujourd'hui d'une seule prière ! Hé quoi , cette amitié qui naquit avec nous , De qui , non sans raison , Etéocle est jaloux , Et par qui je vois bien que je lui suis suspecte , "Ne pouvant l'honorer comme je vous respecte ; Cette tendre amitié reçoit donc un refus , Elle a perdu son droit , et ne vous touche plus !
Encore h la nature Etéocle défère :
Il se laisse gagner aux plaintes d'une mère j
II n'a pas dépouillé tous sentimens humains ;
Et le fer est tout prêt à tomber de ses mains.
Et vous plus inhumain et plus inaccessible ,
Conservez contre moi le titre d'invincible 5
Moi , dont le nom tout seul vous dût avoir touché ;
Moi , malheureuse enfin qui vous prie à genoux ,
Moins pour l'amour de moi , que pour l'amour de vous !
Ces vers ont du naturel, de la douceur , contre l'oi^di-
naire de Rotrou qui est dur et ampoulé.
SUR LA THÉBAIDE. Ijg
Je n'ai rien à dire de Ludovico Dolce, poète italien, qui, sous le titre de Jocaste, a publié une traduction pure et simple des Pliëniciennes d'Euripide; mais Vittorio Alfîéri, restaurateur ou plutôt créateur de la tragédie dans la patrie de l'Opéra, réclame une mention particulière. Né îivec un génie mâle et fier, Alfîéri conçut le projet d'affrancliir la scène tragique du joug de la musique, et en même temps son caractère inquiet, allier , son esprit républicain qui le portoit aux innovations, lui suggéra quelque réforme à faire dans un art que Corneille et Racine avoient porté au plus haut degré de perfection peut-être auquel les hommes puissent atteindre. Comme tous les révolutionnaires, il ne vit que l'abus, il ne s'occupa que du soin de détruire, sans considérer qu'il guérissoit un mal par un autre plus grand. Dans sa mauvaise humeur contre les confidens et les confidentes, il commença par les supprimer 5 et quand il fallut mettre quelque chose à la place -, il ne trouva que des monologues. Ainsi à des confidens froids, il substitua des déclamations encore plus froides et bien moins naturelles : car les princes ont toujours des favoris qui les gouvernent, et rarement ils ont le ridicule de parler seuls. Du reste, Alfiéri a donné à sa Jangue un caractère de vigueur qui sembloit lui être étranger; il l'a vengée du reproche d'être molle et lâche. Imitateur du Dante, il affecte la précision, l'énergie; son dialogue est serré et nerveux ; il a de grandes et fortes idées, des tirades pleines de chaleur et de verve ; et, ce qui marque surtout le talent, il a presque toujours créé des situations, inventé de nouveaux motifs dans les sujets anciens qu'il a traités : il a refait à sa manière la plupart des tragédies grecques , et dans toutes on reconnoît des
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beautés qui u'apparliennent qu'à lui. Nos auteurs , qui n'ont pas une lète pensante et dont l'imagination est stérile , ont trouvé dans Alfiéri un homme très-commode qui les dispensoit du travail de l'invention. Sans Alfiéri, M. Ghénier n'eût point fait Timoléon ; M. le Mercier, Agamemuon ; M. Legouvé , Etéocle.
Sur les Phéniciennes d'Euripide et la Thébaïde de Sénèque , le tragique italien a bâti son Poljnice , qui n'est pas le meilleur de ses ouvrages , mais où l'on trouve toujours sa touche originale. Il a senti , comme Euripide , qu'il falloit faire porter l'intérêt sur Polynice , puisque c'est lui qui est l'offensé ; il n'a pas su peindre avec d'aussi grands traits que Racine la haine des deux frère?. Sa Jocaste est trop violente, et surtout elle est injuste; elle a un entêtement et une partialité aveugle en faveur d'Etéocle. Dfins la grande scène de l'entrevue, l'auteur a étalé ses opinions démocratiques et sa haine contre les rois ; mais il a pi'is , et dans Euripide, et dans Sénèque, le fonds des idées. Jocaste veut prouver à Polynice que c'est un malheur d'être roi , surtout à Thèbes.
Sublime fin d' ogni tuo voto è dunque
Di Thebe il trono ? Oh , non sai tu che in Thebe
Sommo infortunio è il trono? Il pensier volgi
Agli avi tuoi : quai ebbe in Tliebe scettro ,
E non (Jelitti? Illustre certo è il seijgio
Dove Edippo sedea! Terni tu Torse
IVon sappia il mundo clfebbe fîgli Edippo.
Virtude hai tn ? Lascia a ? pergiuri il trono.
Vuol tu vendetta del fratel , ch'ei venga
In odio a Thebe, a Grecia . al niondo , ai numi,
Lascia ch'ei regni. Anch' io sul soglionata,
Miseri giorni infrasue pompe vane ,
Giorni di pianto, ogni piùoscuro stato
Invidiando , io trassi. Oh fero trono,
SUR LA THÉBAIDE. l8l
Ch' ahro sei tu cheun' ingiustizia anlica,
OfîDor sofferta , e piii abborrita ognora I
Mai non t'avess'io avuto , onor funesto,
Ch ' io non sarei raadre or d'Edippo , e m'oglie ;
Ch ' io non sarei di voi , pcrfidi , niadre.
PoLiNiCE, AttoII, Se. 4.
« Le trône de Tlièbes ! Voilà donc le sublime objet de » les vœux. Ah, ne sais-tu pas que dans Thèbes le irone )) est le plus grand des malheurs ! Regarde tes aïeux : est-il j) un roi de Thèbes dont le sceptre n'ait pas e'té souille par 3) le crime ? Et certes, le trône où s'asseyoit Œdipe est un 3) trône illustre ! Crains-tu donc que l'univers ne sache pas y> qu'Œdipe eut des fils? Aimes-tu la vertu ? Laisse la cou- )> ronne aux parjures. Es-lu avide de vengeance , veux-tu » voir ton frère en horreur à Thèbes , à la Grèce , à la )) terre, au ciel ? Laisse-le régner. Et moi aussi , je suis 3) née sur le trône : esclave d'une vaine pompe, j'ai traîné » des jours malheureux , des jours de deuil , enviant le « sort du dernier de mes sujets. Trône cruel : non, tu n'es » rien qu'une antique injustice, toujours soufferte et tou- » jours plus abhorre'e ! Ah , plût au ciel que je n'eusse. » jamais connu tes funestes honneurs : je n'aurais pas été )) la mère et la femme d'Œdipe ! Perfides, vous ne seriez » pas mes fils! »
•Tocaste raisonne en philosophe , en rhéteur : c'est une déclamation de tribune plutôt qu'une tirade tragique. Alfiéri n'a fait, au reste, que commenter ces vers de la Thébaïde de Senèque, dont j'ai déjà donné la traduction :
Joe. Ne metue : pœnas et quidem solvet graves .' Regnabit.PoL. Haccnc est pœna? Joe. Si. dubitas , avo Patrique crede. Cadmus hoc dicet tibi , Cadniique proies : sceptra Thebarum fuit Impunè nulli gercrc.
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La Jocaste d'Euripide est beaucoup moins philosophe sur l'arlicle de la royauté : elle n'insiste que sur les soucis et les dangers qui environnent le trône.
Voici un autre larcin fait à Sénèque , mais par un voleur qui a tué son homme. De tels larcins ne sont pas des crimes en littérature ; ce sont même des vertus. Jocaste s'écrie dans Sénèque ( Act. lY. ) :
In me arma et ignés vertite
Civis atque hostis simul
Hune petite ventrem , qui dédit fratres viro. Mea membra passim spargite ac divellite: Ego utrumque pepcri !
« Tournez contre moi le fer et le feu Citoyens ,
» ennemis , frappez tous ce sein qui a donné des frères
» à mon époux; déchirez ce corps, dispersez ces mem-
• » bres coupables : j'ai enfanté Eiéocle el Polynice ! »
C'est une pure déclamation. Alfiéri plus raisonnable,
suppose que Jocaste parle à ses fils et non pas aux deux
armées : ^ , r
Quel lerro
Volgete in me , son vostro sangue anch ' io.
Emuli al maie oprar , d'Edippo figli
Nati al delitto, ed al delitto spinti
Dalle Furie implacabili , qui , qui
Torcete i brandi : eccolo il ventre infâme
Stanza d'infâme nascimento. Ucciso
Non il fratel j da voi la matre uccisa ,
Ben allro e il fallo , e ben di voi più degno !
AltoIIjSc. 3.
„ Tournez contre moi ce fer : je suis aussi votre sang, « Rivaux d'impiété , filsd'Œdipe, nés pour le crime, et « dans le crime entraînés par les implacables Furies, c'est >) ici, oui , c'est ici qu'il faut plonger votre glaive : le » voilà ce flanc infâme , siège d'une infâme naissance, „ Ce n'est pas un frère qu'il vous faut égorger , c'est un«
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» mère : c'est bien un autre forfait, et bien plus digne de 1) vous ! »
Voyons maintenant ce qui appartient au comte Alfiéri. Son Créon est un scélérat décidé et profond , et non pas un ambitieux à projets vagues et chimériques ; il conseille à Etéocle de profiter de la trêve pour se débarrasser de son frère; il révèle à Polynicela trahison d'Eiéocle ; il trompe les deux frères pour les perdre tous les deux. Sou Etéocle n'est pas seulement un homme féroce, c'est un hypocrite , un tartufe armé de la plus horrible dissimulation. Au moment où il semble se réconcilier avec Polynice, il veut l'empoisonner : il lui présente le sacré symbole de l'amitié , et celte coupe renferme la mort. Polynice, averti par Créon , refuse la coupe; il déclare qu'elle est empoisonnée, et invite Etéocle à boire le premier. Jocaste veut y boire pour terminer ses peines; Polynice s'y oppose. Alors Etéocle, qui voit son artifice découvert, reprend toute sa fureur; il arrache la coupe des mains de Polynice , la renverse sur la terre ,^ et jure à son frère uue haine éternelle. On sent que le tragique italien a voulu imiter la situation terrible du cinquième acte de Rodoguue; mais il se l'est rendue propre par des traits particuliers : la scène est extrêmement théâtrale; c'est la seule où brille tout entier le génie d' Alfiéri. Il a voulu arranger aussi à sa manière le dénouement d'Euripide et de Racine; et conservant jusqu'à la fin à Etéocle le caractère de perfidie et de dissimulation qu'il lui a donné , il suppose que Polynice a porté d'abord à son frère un coup mortel dans le combat ; il fait ensuite paroître sur le théâtre Etéocle mourant , qui affecte les semimens les plus généreux : il veut , avant
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d'expirer , demander pardon à son frère et se procurer la douceur de l'embrasser. Polyuice s'avance pour recevoir cet embi'assement ; mais le farouche Ete'ocle ramassant ce qui lui reste de force , enfonce son épée dans le sein de son frère, au moment où il s'approche de lui. Jocaste désespérée , se livre à des fureurs semblables à celles d'Oreste, et meurt dans les convulsions et le délire. Alfiéri a donné ainsi l'exemple à nos poètes , de présenter sur la scène des héroïnes frénétiques. Ce dénouement, fruit d'une imagination forte, est d'un tragique outré ; et il y a beaucoup plus de mérite dans le beau récit de Racine, que dans ce coup de théâtre qui souille les regards du peuple par le spectacle d'un frère égorgé par son frère.
M. Legouvé venant après tous les autres, a mis à contribution tous ses prédécesseurs. Il s'est débarrassé de Créon , dont il a cru ne pouvoir faire qu'un mauvais personnage ; il a introduit Œdipe maudissant ses fils , avant leur combat. Cette scène est la plus théâtrale de sa pièce ; c'est dans la Thébaïde de Sénèque , et bien plus encore dans l'Œdipe à Colonne de Sophocle, qu'il en a puisé l'idée. Son dénouement appartient à Alfiéri j et cet emprunt étoit assez considéi'able pour que M. Legouvé, par rcconnoissance, nommât dans sa Préface l'auteur auquel il avoit tant d'obligation. Comme Alfiéri , il n'a mis en récit que la moitié du combat ; l'autre moitié est en action. Il n'a pas embelli son original. Alfiéri, inventeur de ce coup de théâtre, est aussi celui qui l'a exposé sur la scène avec plus d'art. On reproche avec raison à ce dénouement une atrocité froide, qui n'inspire que l'horreur. Un frère qui tue son frère par im sentiment de
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haine et de vengeance, n'est pas moins horrible qu'une juère qui e'gorge ses enfans dans un transport jaloux :
Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose : Les yeux en le voyant saisiroient mieux la chose j Mais il est des oljjets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille , et reculer des yeux.
M. Legouvé eût beaucoup mieux fait de préférer l'autorité d'Euripide et de Racine à celle du poète italien. Nos modernes ne pouvant égaler l'éloquence des maîtres de notre scène , ont cherché à les surpasser par l'atrocité du spectacle et l'horreur des catastrophes : ils ont dénaturé la tragédie française et le caractère national. Du reste, l'Etéocle de M. Legouvé est sage , mais froid. Le poète , à l'exemple d'Euripide et d'Alfiéri , a beaucoup adouci les traits de Poljnice, pour le faire contraster avec son frère; mais le style est foible et dur. On n'y trouve aucun morceau qui puisse soutenir la comparaison avec les belles tirades de la Thébaide de Racine.
Ainsi, en exceptant Euripide, qu'un auteur si jeune ne pouvoit encore égaler, Racine est celui qui a fait sur ce sujet, essentiellemeut mauvais pour nous, la tragédie la moins mauvaise. Malgré quelques grands traits d'imagination semés dans son Polynice , Alfiéri , lui-même , est resté inférieur au poète français, plus régulier, plus sage 5 plus naturel et même plus éloquent.