ACTE I, SCENE I
Loin de s'épouvanter à l'aspect de sa gloire , Ils l'attaqueront même au sein de la victoire ; Et vous voulez, ma sœur, que Taxile aujourd'hui. Tout prêt à le combattre, implore son appui!
CLEOFILE,
Aussi n'est-ce qu'à vous que ce prince s'adresse ; Pom' votre amitié seule Alexandre s'empresse, (i)
(i) Pour votre amitié seule Alexandre s'empresse.
S'empresse pour votre seule amitié , ce n'est qu'une ellipse qu'il faut peut-être penuettre à la poésie : on dit s'empresser pour obtenir V amitié de quelqu'un ; pourquoi le poète ne pourroit-il pas dire s' empresser pour l' amitié de quelqu'un? C'est par de telles licences que Corneille, Racine et Boileau ont étendu l'idiome de notre poésie, lui ont donné une couleur qui le distingue delà prose encore plus que la rime 5 mais notre prose a depuis beaucoup empiété sur le domaine de la poésie , tandis que notre poésie est restée dans ses limites. Depuis Corneille , Racine et Boileau, nos prosateurs ont affecté le style poétique et nos poètes ont rimé de la prose. Quelquesuns cependant , par une témérité très-malheureuse , se sont élancés au-delà même des hardiesses que le génie avoit inspirées aux premiers maîtres de l'art j et dans les derniers temps la nouvelle école réunissant la platitude à l'enflure , la foiblesse au galimatias , a tenté de mettre à la mode un jargon barbare hérissé des figures les plus outrées et les plus extravagantes. Il n'appartient qu'au vrai génie de créer des beautés nouvelles , et de reculer les bornes du territoire 'poétique : la médiocrité présomptueuse altère et défigure ce qu'elle croit embellir, et regarde comme neuf ce qui n'es*t que bizarre et gothique. Le vrai génie est si rare, qu'il est toujours utile de s'opposer aux innovations. Ce qu'il j a de plus sûr pour nos poètes, c'est de se renfermer dans le cercle tracé par Racine et
2o8 ALEX A INDRE,
Quand la foudre s'allume et s'apprête à partir, Il s'efforce en secret de vous en garantir.
pourquoi suis-je le seul que son courroux ménage?
De tous ceux que l'Hydaspe oppose à son courage ,
Ai-je mérité seul son indigne pitié?
Ne peut-il à Porus offrir son amitié?
Ah , sans doute , il lui croit l'âme trop généreuse
Pour écouter jamais mie offre si honteuse !
Il cherche une vertu qui lui résiste moins ;
Et peut-être il me croit plus digne de ses soins.
CLÉOFI LE.
Dites , sans l'accuser de chercher un esclave , Que de ses ennemis il vous croit le plus brave, Et qu'en vous arrachant les armes de la main , Il se promet du reste un triomphe certain. Son choix à votre nom n'imprime point de taches ; Son amitié n'est point le partagé des lâches; (i) Quoiqu'il brûle de voir tout l'univers soumis. On ne voit point d'esclave au rang de ses amis.
Boileau. Ces deux législateurs ont irrévocablement fixé notre langue poétique : de plus grandes licences ne serviroient qu'à augmenter la négligence des poètes sans aucun profit; et même avec une perte réelle pour la poésie.
( r ) Son choix à votre nom n'imprime point de taches j Son amitië n'est point le partage des lâches j
Taches et lâches riment à l'œil, mais non pas a l'oreille .'l'a est bref dans taches, et long dans lâches ; c'est une faute essentielle coutre la prosodie et la versification.
Ah
Ah, si son amitié peut souiller voire gloire, Que ne m'épargniez-vous une tache si noire ! (i) Vous connoissez les soins qu'il me rend tous les jours ; Il ne tenoit quà vous d'en arrêter le cours. Vous me voyez ici maîtresse de son âme ; Cent messages secrets m'assurent de sa flamme ; Pour venir jusqu'à moi , ses soupirs embrasés Se font jour au travers de deux camps opposés. (2)
(i) Que ne m'epargniez-vous une tache si noire! Epargniez est fort dur : Racine eut bientôt appris de son ami Boileau qu'// e^^ un heureux choix de mots harmonieux.
(2) Pour venir jusqu'à moi , ses soupirs eml.râsës Se font jour au travers de deux conips opposes.
Il importe d'observer que Cléofile parle ici comme la Clcojpâtre de Corneille , qui dit de César :
Chaque jour ses courriers
M'apportent en tribut ses voeux et s^s lauriers.
Partout , en Itah'e , aux Gaules, en Espagne ,
La fortune le suit , et l'amour l'accompagne •
Son hras ne c'ompte point de peuples ni de lieux
Dont il ne rende hounnage au pouvoir de mes yeux j
Et de la même main dont il quitte l'épée
Fumante encor du sang des amis de Pompée,
II trace des soupirs , et d'un style plaintif,
Dans son champ de victoire , il se dit mon captif.
La Mort de Pompée j Act. Il, Se. r. ^ Ce style romanesque plaisoit donc alors , puisque Racine l'imita ; il embellit sa pièce des défauts qui gâtent k nos yeux les chefs-d'œuvre de Corneille. Racine (ju'on regarde comme le plus galant de nos deux tragiques, est précisément celui qui a purgé notre théâtre de cette galanterie, et lui a substitué le langage du sentiment. C'est cette réforme-la même qui fait tant d'honneur à Racine , que les pariisans de Corneille TOME I. Q
Au lieu de le haïr, au lieu de m'y contraindre ^ De mon trop de rigueur je vous ai vu vous plaindre : Vous m'avez engagé à souffrir son amour , Et peut-être , mon frère , à l'aimer à mon tour.
lui ont reprochée : ils ont accuse ce poète d'amollir et de dégrader le théâtre , en faisant dégénérer en tendresse et en passion du cœur cette galanterie noble qui n'étoit que l'hommage de l'esprit, l'expression du profond respect et du dévouement absolu des hommes à l'égard des femmes, et non pas l'expression de leurs désirs et de leurs espérances. Il y a donc une mode, im esprit public, un état de mœurs dans chaque siècle et à chaque époque d'un siècle. L'homme du plus grand génie est entraîné malgré lui par le torrent : on ne peut pas même le lui reprocher. Corneille n'a pu s'empêcher de faire parler les héros sur la scène comme ils pai'loient à la cour , à Ja ville et dans les sociétés ; et si Racine a substitué la tendresse à la galanterie, et la passion aux madrigaux, c'est qu'en effet, vers le milieu du siècle de Louis XIV, la galanterie s'humanisa beaucoup; c'est que les femmes s'ennuyèrent d'être des divinités orgueilleuses et impassibles , et finirent par préférer à des madrigaux qu'elles ne comprenoient pas, le lanf^age d'une passion qu'elles sentoicnt elles-mêmes. Après ce vers :
Se fout jour au travers de tleux camps opposés , on en lisoit dans les premières éditions quatre autres que Racine a supprimés :
Mes yevix de leur conquête ont-ils fait un mystère ? Vîtes-vous ses soupirs d'un regard de colère ? Et lorsque devant vous ils se sont prtésente's , Jamais comme ennemis les avez-vous traités? Au lieu etc.
Ici Racine sembloit enchérir encore sur son modèle ; et surpasser Corneille lui-même en galimatias galant.