ACTE I, SCENE I
Quoi , ne voyez-vous pas avec quelle chaleui-
L'ingrate, à vos yeux même, étale sa valeur?
Quelque brave qu'on soit, si nousla voulons croire.
Ce n'est qu'autour de lui que vole la victoire ;
Vous formeriez sans lui d'inutiles desseins ;
La liberté de l'Inde est toute entre ses mains.
Sans lui déjà nos murs seroient réduits en cendre; (i)
Lui seul peut arrêter les progrès d'Alexandre. (2)
Elle se fait un dieu de ce prince charmant ;
Et vous doutez encor qu'elle en fasse un amant ! (5)
Je tâchois d'en douter, cruelle Cléofile. Hélas, dans son erreur affermissez Taxile !
(i) Sans lui déjà nos murs seroient réduits en cendre ,- Nos murs est pris ici pour nos villes, et non pas pour les murs dans l'enceinte desquels habite Cléofile 5 ce qui fait sentir davantage la faute que Racine a commise eu ne désignant point le camp de Taxile pour le lieu de la scène.
(2) Lui seul peut arrêter les progrès d'Alexandre.
D'un seul de ses regards il peut vaincre Alexandre. Il semble que l'hjperbole de ce dernier vers convenoit mieux à l'ironie employée par Cléofile. Racine a cependant jugé à propos de l'adoucir.
(3) Elle se fait un dieu de ce prince charmant ;
Et vous doutez encor qu'elle en fasse un amant !
Charmam, expression fade et romanesque , surtout lorsqu elle s'applique à u.i guerrier tel que Porus. L'antithèse de dieu et d'amant est un jeu de mots peu digne de la tragédie.
ai4 ALEXANDRE,
Pourquoi lui peignez-vous cet objet odieux? Aidez-ie bien plutôt à démentir ses yeux : (i) Dites-lui qu'Axicine est une beauté fière , Telle à tous les mortels qu'elle est à votre frère ;
Flattez de quelque espoir
Espérez, j'y consens- Mais n'espérez plus rien de vos soins impuissans. Pourquoi dans les combats chercher une conquête Qu'à vous Hvrer lui-même Alexandre s'apprête? Ce n'est pas contre lui qu'il la faut disputer: Porus est l'ennemi qui prétend vous l'ôter- Pour ne vanter que lui, l'injuste renommée Semble oublier les noms du reste de l'armée. j
Quoi qu'on fasse , lui seul en ravit tout l'éclat ; Et comme ses sujets il vous mène au combat. Ah 5 si ce nom vous plaît, si vous cherchez à l'être , Les Grecs et les Persans vous enseignent un maître ! (2)
(r) Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux. Si vous l'aimez, aidez-le à démentir ses yeux. (2) Les Grecs et les Persans vous enseignent un maître ! On a prétendu que le nom de Perses convenoit aux habitans de l'ancienne Perse , et celui de Persans aux habitans de la Perse moderne. L'exemple de Racine, dans le temps où son style avoit atteint le dernier degré de perfection, prouve que cette distinction est illusoire, du moins en poésie : Et le Persan supfrlie est aux pieds d'une juive .'