ACTE I, SCENE III
Qaoiqu'il en soit , souffrez que je lui parle encore ; Et ne le forçons point, par ce cruel mépris, D'achever un dessein qu'il peut n'avoir pas pris, (i)
Hé quoi, vous en doutez; et votre âme s'assure Sur la foi d'un amant infidèle et paijure , Qui veut à son tyran vous livrer aujourd'hui, Et croit, en vous donnant, vous obtenir de lui! Hé bien , aidez-le donc à vous trahir vous-même ! (2)
(i) D'achever un dessein qu'il peut n'avoir pas pris.
Qu'il peut n'avoir pas pris est un hémistiche dur et sec. L'abbé d'Olivet ne veut pas qu'on dise acheter un dessein : exécuter est, selon kii , le mot propre. Oui , en prose ; mais , en vers , achever est une bonne expression 5 et Racine lui-même l'a prouvé mieux que son fils et Desfontaines , par l'usage qu'il en a fait dans le temps où son st;)^le s'étoit perfectionné. Il a dit dans Andromaque :
Le dessein en est pris, je le veux achever. Act. III, Se. I.
et dans Mithridate :
Et pour être approuves , De semhlahles projets veulent être acheve's.
Act. III, Se. I.
(■2) Hé bien , aidez-le donc à vous trahir vous-même ' VARIANTE.
Ué bien , Madame, aidez-le à vous trahir vous-même i
Porus est im vrai chevalier franrais , lorsqu'il dit en par-
aaS ALEXANDRE,
Il vous peut arracher à mon amour extrême ; Mais il ne peut m'ôter , par ses efforts jaloux , La gloire de combattre et de mourir pour vous.
Et vous croyez qu'après une telle insolence, Mon amitié , Seigneur , seroit sa récompense ! Vous croyez que mon cœur s'engageant sous sa loi , Je souscrirois au don qu'on lui feroit de moi ! Pouvez- vous sans rougir maccuser d'un tel crime? Ai-je fait pour ce prince éclater tant d'estime? Entre Taxile et vous s'il falloit prononcer, Seigneur, le croyez-vous qu'on me vit balancer? Sais-je pas que^Taxile est une âme incertaine,
lanl de Taxile :
Mais il ne peut m'ôter, par ses efforts jalouxj La gloire de combattre et de mourir pour vous.
C'est pour sa patrie, pour la liberté de l'Inde qu'il est beati de combattre et de mourir , et non pas pour une femme. Mais un chevalier trouvoit qu'il ctoit commun et bourgeois de n'avoir d'autre objet dans ses prouesses que son devoir et l'intérêt public : il mcttoit toute sa gloire à servir sa dame. H est probable que les rois indiens du temps de Porus ne connoissoient pas cet enthousiasme galant j mais Porus devoit l'avoir sur le Théâtre Français pour plaire aux spectateurs. Puisque César, dans la Mort de Pompée, déclare n'avoir vaincu que pour Cléopâtre , il cloit permis à Racine de faire de Porus ce que Corneille avoit fait de César. Racine avoit même plus de droit d'altérer le caractère de Porus , bien moins connu que celui de César. C'est moins une faute qu'une nécessité dans un auteur de se conformer à l'esprit et aux mœurs de son siècle.