ACTE I, SCENE III
Que l'amour le retient quand la crainte l'entraîne ? Sais-je pas que, sans moi, sa timide valeur (i) Succomberoit bientôt aux ruses de sa sœur ? Vous savez qu'Alexandre en fit sa prisonnière , Et qu'enfin cette sœiu: retourna vers son frère; Mais je connus bientôt qu'elle avoit entrepris De l'arrêter au piège oii son cœur étoit pris.
Et vous pouvez encor demeurer auprès d'elle ! Que n'abandonnez-vous cette sœur criminelle? Pourquoi, par tant de soins, voulez-vous épargner Un prince
C'est pour vous que je le veux gagner. Vous verrai-je, accablé du soin de nos provinces, Attaquer seul un roi vainqueur de tant de princes? Je vous veiLx dans Taxile offrir un défenseur (2) Qui combatte Alexandi^e en dépit de sa sœur.
(i) Sais-je pas que Taxile.
Sais-je pas que , saus moi , etc.
La répétition de ce loui' sais-je pas que, est froide et peu. élégante : l'exactitude grammaticale demanderoit «e sais-je pas ', mais la poésie n'est point esclave de la grammaire ; elle peut enfreindre ses usages ;, sans cependant avoir le droit de violer la langue ; la poésie doit être libre ;, mais non pas barbare.
(2) Je vous veux dans Taxile offrir un défenseur V A R I A ]\ ï t.
Mon coîur, J«ns uq rival, vous ciicrclie un défenseur.
25o ALEXANDRE,
Que n'avez- vous pour moi cette ardeur empressée ! Mais d'un soin si commun votre âme est peu blessée : Pourvu que ce grand cœur périsse noblement , Ce qui suivra sa mort le touche foiblement. (i) Vous me voulez livrer, sans secours, sans asile, Au comTOUX d'Alexandre , à l'amour de Taxile Qui , me traitant bientôt en superbe vainqueur , Pour prix de votre mort demandera mon cœur. Hé bien, Seigneur, allez, contentez votre envie; Combattez ; oubliez le soin de votre vie ; Oubliez que le ciel, feivorable à vos vœux, Vous préparoit peut-être un sort assez heureux. Peut-être qu'à son tour Axiane charmée Alloit...Maisnon, Seigneur, courez vers votre armée: Un si long entretien vous seroit ennuyeux ; Et c'est vous retenir trop long-temps en ces lieux,
Ah , Madame, arrêtez , et connoissez ma flamme ! (2,)
(1) Pourvu que ce grand cœur périsse noblement, Ce qui suivra sa mort le touche foiblement.
On a blâmé cette hardiesse : un cœur qui périt, la mort d'un cœur ont paru des figures outrées à des littérateurs ti- JTiides. Ce n'est qu'un trope usité en poésie : un grand cœur est pris pour un guerrier qui a un grand cœurj c'est la partie pour le tout.
{1) Ah, Madame , arrêtez, et connoissez ma flamme !
La flamme de Porus affoiblit l'intérêt qu'inspire son courage et sa giandeur d'âme : flamme , pour désigner l'amour, est une expression galauLe que les poètes tragiques doivent laisser avix romans, aux madrigaiiK et à l'Opéra,
A C T E I , s C E N E 1 1 1. aSi
Ordonnez de mes jours, disposez de mon âme: La gloire y peut beaucoup, je ne m'en cache pas; (i) Mais que n'y peuvent point tant de divins appas ! Je ne vous dirai point que pour vaincre Alexandre Vos soldats et les miens alloient tout entreprendre ; Que c'étoit pom' Porus un bonheur sans égal De triompher tout seul aux yeux de son rival : Je ne vous dis plus rien. Parlez en souveraine : Mon cœur met à vos pieds et sa gloire et sa haine.
Ne craignez rien : ce cœur qui veut bien m' obéir N'est pas entre des mains qui le puissent trahir. Non, je ne prétends pas, jalouse de sa gloire, Arrêter un héros qui court à la victoire. Contre un fier ennemi précipitez vos pas ; Mais de nos alliés ne vous séparez pas ; Ménagez-les, Seigneur, et, d'une âme tranquille, Laissez agir mes soins sur Tesprit de Taxile ; Montrez en sa faveur des sentimens plus doux \ Je le vais engager à combattre pour vous.
PORUS
Hé bien, Madame, allez, j'y consens avec joie: Voyons Ephestion , puisqu'il faut qu'on le voie.
(i) La fjlolre y peal beaucoup
Mais que n'y peuvent point
La gloire y peut beaucoup , mais que nj" peuvent point ! Y , c'est-à-dire, dans mon âme. L'emploi de ce pronom j', n'est là ni clair ni élégant.
Mais , sans perdre l'espoir de le suivre de près. J'attends Epliestion, et le combat après, (i)
(i) Mais , sans perdre l'espoir de le suivre de prJis, J'attends Ephestion , et le combat après.
Ces deux vers n'ont ni l'aisance, ni la netteté ordinaire au style de Racine.' Porus veut dire qu'il ne consent que par bienséance à écouter les raisonnemens d'Ephestion , et qu'une bataille est le seul traité qui convienne à son courage j mais ce sentiment n'est pas heureusement exprimé. Le premier vers est pour la rime. Si Porus attend le combat après l'entrevue j il est évident qu'il ne peut perdre l'espoir de suivre de près Ephestion : il y a donc tout à-la-fois embarras et redondance.
Cet acte est bien fait, le sujet est parfaitement annoncé j il n'y a que le lieu de la scène qui ne soit pas marqué avec assez de précision j tous les caractères sont connus j la trahison de Taxile et le danger de Porus nouent l'intrigue : il y a déjà un germe d'intérêt.
t-IN DU PREMIER ACTE.