ACTE II, SCENE I. aS
ÉPHESTION
Non, Madame : vtdncu du pouvoir de vos charmes, (i ) Il suspend aujourd'hui la terreur de ses armes; Il présente la paix à des rois aveuglés, Et retire la main qui les eût accablés. 11 craint que la victoire , à ses vœux trop facile , Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile. Son courage, sensible à vos justes douleurs, Ne veut point de lauriers arrosés de vos pleurs. Favorisez les soins oii son amour l'engage ; Exeiuptez sa valeur d'un si triste avantage ; Et disposez des rois qu'épargne son coiurroux A recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous.
(i) . . . . Vaincu du pouvoir de vos charmes,
Malherbe a dit :
Je suis vaincu du temps , . . •
Liv. III. Ode a Louis XIII, 1627.
et la beauté de l'image a consacré l'expression, qui, en prose , seroit une faute contre la langue. Mais Alexandre vaincu du pouvoir des charmes de Cléofile , ne présente qu'une idée petite et commune , et qui par conséquent n'excuse point la licence. Toutefois il est bon d'observ^er que ces tours diffé— rens de la prose forment ce qu'on appelle la langue poétique. Corneille et Racine sont pleins de ces heureuses libertés , qui n'appartiennent qu'au poète , et donnent de l'éclat aux vers. On remarque une hardiesse d'un autre genre, et beaucoup plus forte dans ces vers que dit Cléofile :
Je tremble pour mon frère , et crains que son trépas D'un ennemi si cher n'ensanglante le hras.
Un trépas qui ensanglante le bras ne pourroit trouver place dans la prose.
CLÉOFILE.
N'en doutez point. Seigneur : mon âme inquiétée, (i) D'une crainte si juste est sans cesse agitée ; Je tremble pour mon frère , et crains que son trépas D'un ennemi si cher n'ensanglante le bras. Mais en vain je m'oppose à l'ardeur qui l'enflamme , Axiane et Porus tyrannisent son âme ; Les charmes d'une reine et l'exemple d'un roi. Dès que je veux parler, s'élèvent contre moi. Que n'ai-je point à craindre en ce désordre extrême ! Je crains pour lui, je crains pour Alexandre même. Je sais qu'en l'attaquant cent rois se sont perdus ; Je sais tous ses exploits ; mais je connois Porus. Nos peuples qu'on a vus, triomphans à sa suite. Repousser les efforts du Persan et du Scythe , Et tout fiers des lauriers dont il les a chargés , Vaincront à son exemple , ou périront vengés ; Et je crains
ÉPHESTION
Ah , quittez une crainte si vaine ; Laissez courir Porus oii son malheur l'entraîne ; Que l'Inde en sa faveur arme tous ses états ,
( I ) N'en doutez point , Seigneur : mon âme inquit^t(îe ,
L'abbé d'Olivet a blâmé cette expression d'inquiétée , au
lieu âi! inquiète. Racine s'en est encore servi dans Andromaque :
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée. Acte I. Se. 2.
Il est vrai qu'inquiété signifie tracassé ^ tourmenté ^ poursuii'i par quelqu'un, ou par quelqu'objet extérieur 5 inquiet signifie qu'on s'inquiète soi-même 5 mais l'observation est minutieuse : il ne faut pas gêner à ce point les poètes.