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Dans celte manière d'interpréter la relraiie de Racine , les philosoplies ont trouvé une occasion précieuse de se déchaîner contre la critique, contre lenvie qui s'attache aux grands noms , contre la cabale acharnée à poursuivre le géjiie. On sait que c'est le sujet éternel de lem's déclamations : l'a plupart des préfaces de Voltaire ne sont que des invectives contre les gens de goût qui n'admiroient pas ses tragédies, et contre les honnêtes gens qui hlkmoient son immoralité et son cynisme. Cependant,' quoique Voltaire ait éprouvé des disgrâces plus cruelles c[ue celles à qui l'on attribue le découragement de Racine, nous ne voyons pas que jamais le patriarche de la philosophie ait quitté le théâtre. Il n'a cessé de composer , jusque dans sa décrépitude , des pièces indignes de lui , refusées par les comédiens et méprisées du public ; il a dévoré les affronts, il s'est endurci aux ignominies pendant près de trente ans qu'il a survécu à son talent et à sa gloire. Il se consoloit en jouant lui-même sur son petit théâtre de Ferney ses derniers ouvrages , devenus le rebut de la scène française ; il se faisoit du moins applaudir par les Suisses , auxquels il donnoit la comédie gratis. Mais quoiqu'il ait honteusement vieilli dans cet état d'histrion , si peu convenable à un pliilosophe, les partisans qu'il s'étoit faits par ses principes, l'ont soutenu contre le ridicule de se* rapsodies théâtrales : on lui a pardonné de n'êtr^^ plus qu'un vieux et mauvais comédien , parce qu'il étoit toujours un grand chef de parti.
C'est cette conduite de Volkdi'e qui doit rendrôencore plus incroyable à ses disciples le parli que
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prit Racine, d'abandojiner de si bonne heure la comédie et les comédiens. M. de La Harpe est celui de tous les écrivains du i8*^ siècle qui s'est le plus livré à son indignation contre les envieux , qui ont forcé Raciale à sortir de la lice pour nj plus rentrer. Si véritablement l'auteur de Phèdre eût cédé à l'envie , à l'injustice , la diatribe de M. de La Harpe ne seroit encore qu'un galimatias de rhéteur. Mais quand on sait à n'en pouvoir douter que Racine n'a obéi qu'à sa conscience , et qu'un sentiment religieux l'a seul déterminé , on rit de ces vaines exclamations du discoureur académique. N'est-ii pas plaisant, en effet, de l'entendre s'écrier, en apostrophant les détracteurs de la Phèdre de Racine : « Triomphez, b^irbcures, vous avez vaincu...! 3) Triomphez , vous dis-je, hommes lâches et cruels !
2) Votre victoire est plus grande que vous ne l'avez
3) cru : vous ne vouliez peut-être qu'humilier le 3) talent , et vous l'avez découragé , vous l'avez 3) abattu .... » (i) L'orateur se demande ensuite s'il est bien possible que Racine oublie sa gloire ; comment un sentiment si cher et si noble a pu s effacer aans son âme. Il ne se dissimule pas que cet esprit agissant et créateur a pu se laisser séduire par lo bonheur que promet le repos; puis tout-à-coup parodiant un des mouvemens les plus oratoires du phi' losophe genevois, il crie à Racine : « Ne t'y livre pas, 0) ô grand homme I N'e/i crois pas un dépit qui te trompe D) et ne te venge pas , etc. » Tel étoit alors le genre de l'éloquence philosophique, qui malheureusement ressemble bcimcoup à celle des charlatans. On est
(t) Eloge de Racine.
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affligé de voir qu'un homme qui se dit philosophe n'ait aucune notion de la véritable gloire , et la confonde avec cette fimiée de l'opinion publique dont se repaissent les poètes. Le sentiment de la vertu et des bonnes mœurs n'est-il pas aussi noble que celui de la gloriole poétique? De bonnes actions ne sont-elles pas aussi honoraJ^les que de bons vers? N'y a-t-il dans le monde d'occupation estimable que celle d'amuser une poignée d'oisifs ? Remplir ses devoirs , élever ses enfans , faire le bonheur d'une famille , c'est ce que M. de La Harpe appelle le repos : il semble qu'il n'y ait point d'autre travail que celui d'assembler des syllabes harmonieuses. Racine n'en a pas jugé ainsi.
La raison , d'accord avec les faits , ne permet pas de douter qu'il n'ait quitté le théâtre pour se livrer à des soins qui lui paroissoient plus dignes d'un chrétien. II avoit triomphé de la cabale qui avoit voulu écraser sa Phèdi'e ; le duc de Nevers et madame Deshoulières n'avoient fait que relever l'éclat de sa gloire. Le public lui avoit immolé ce même Pradon, dont on avoit essayé de faire soii^ rival , et qui ne fut que sa victime. Depuis quand un général est-il dégoûté du métier de la guerre , parce que dans une bataille il a éprouvé des obstacles qui ont retardé de quelques instans sa victoire ? Le succès de sa Phèdre , qui avoit mis à sea pieds tous ses ennemis, ne devoit-il pas plutôt l'animer à tenter de nouvelles conquêtes ? Et n'est-ce pas méconnoître absolument le cœur humain et le caractère des poètes, que de supposer qu'un homme tel que Racine ait pu être abattu et découragé par
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les efforts de l'envie qu'il venoit d'humilier et de terrasser ? N'est-ce pas condamner hautement ces beaux vers de Boileau :
Le mérite en repos s'endort dans la paresse j
Mais par les envieux un génie excité ^
Au comble de son art est mille fois monté.
Plus on veut l'affoiblir , plus il croît et s'élance.
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance.
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
Quelle est donc cette logique qui nous donne pour un motif de découragement, ce qui est le plus puissant aiguillon du génie ? N'est-il pas évident que les petits poètes, toujours portés à rejeter leurs disgrâces sur la critique plutôt que sur leur foiblesse , n'envisagent dans ces déclamations que fintérêt de leur amour-propre , et , confondant les injustes ennemis de Racine avec les hommes de goût qui s'opposent aux intrigues de la médiocrité, n'ont d'autre objet que de rendre la critique odieuse, en la chargeant du crime d'avoir enlevé Racine au théâti'e?
Jamais , dans tout le reste de sa vie , l'auteur de Phèdre n'a laissé échapper un regret vers le théâtre : le dépit se cahne, la colère s'appaise, les plaies d'un cœur ulcéré se cicatrisent, et alors le naturel revient. Si Racine n'eût écouté qu'un mouvement d'orgueil et de vengeance , il ne fût pas resté pendant vingt ans ferme et inflexible dans son aversion pour tout ce qui pouvoit rappeler ses productions dramatiques ; il n'eût pas témoigné constamment la plus profonde indifférence pour les monumeris de ?a gloire j il n'eût pas fait sucer à ses enfans, avec
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le lait, le mépris des romans et des pièces de théâtre. J'ouvre le recueil de ses lettres, qui sont l'expression la plus naturelle de ses vrais sentimens et la plus lideile histoire de ses dernières années ; je ne rencontre dans ces épanchemens d'mt cœur sincère , qu(; des traces frappantes de son éloignement pour le théâtre et pom' tout ce qui pouvoit y avoir rapport. Il est curieux et intéressant de remarquer la prodigieuse différence du langage de Racine et de celui de nos philosophes , en parlant de la même chose. Ce qui est pour M. de La Harpe et autres nourrissons de Voltaire le comble du mérite , le dernier degré de la gloire , la principale cause de la grandeur et de la prospérité nationale , n'est aux yeux de Racine que frivolité , bagatelle , niaiserie , je pourrois ajouter, n'est qu'un crime dont il faudra rendre compte à Dieu !
(t II me paroît par votre lettre , écrit-il à son fils 3) aîné , que vous portez un peu d'envie à mademoi- :» selle de la G*** de ce qu'elle a lu plus de comédies 3) et de romans que vous. Je vous dirai , avec la :» sincérité avec laquelle je suis obligé de vous par- » 1er , que j'ai mi extrême chagrin que vous fas- 3> siez tant de cas de toutes ces niaiseries , qui ne 3) doivent servir tout au plus qu'à délasser quel- 3) quefois l'esprit, mais qui ne devroient point vous 3) tenir autant à cœm' qu'elles font. Vous êtes en- 3> gagé dans des études trè.s-sérieuses qui doivent 3) attirer votre principale attention ; et pendant que y> vous y êtes engagé , et que nous payons des 3) maîtres pour vous iustruii'e , vous devez éviter » tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous dé-;
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» tourner de votre étude. Non - seulement votre 3) conscience et la religion vous y obligent, mais D) vous-même devez avoir assez de considération et » d'égard pour moi, pour vous conformer un peu w'à mes sentimens, pendant que vous êtes dans un 3) âge où vous devez vous laisser conduire.
î) Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois 3) des choses qui puissent vous divertir l'esprit ; et 5) vous voyez que je vous ai mis moi-même entre les 3) mains assez de livres français capables de vous 3) amuser; mais je serois inconsolable , si ces sortes 3) de livres vous inspiroient du dégoût pour des lec- 33 tures plus utiles , et surtout pour des livres de 33 piété et de morale , dont vous ne parlez jamais , 33 et pour lesquels il semble que vous n'ayez plus 33 aucun goût , quoique vous soyez témoin du \ éri- 33 ritable plaisir que j'y prends , préférablement à 33 toute autre chose. Croyez-moi , quand vous sau- 33 rez parler de comédies et de romans , voi^s n'en 33 serez guères plus avancé pour le monde ; et ce 3) ne sera point par cet endroit-là que vous serez le 33 plus estimé. )3
On Ut , dans une autre lettre , ces paroles mémorables :
« Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et 33 des comédies : on en doit jouer àMarly. Il est très* 33 important pour vous et pour moi-même qu'on ne 3) vous y voie point , d'autant plus que vous êtes 33 présentement à Versailles pour y faire vos exer- 33 cices, et non point pour assister à toutes ces sortes 33 de divertissemens. Le Roi et toute la cour savent 3) le scrupule que je me fais d'y aller ; et ils au-
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>î rolent très-méchante opiiiion clc vous , si , à l'âgo 5) où vous êtes , vous aviez si peu d'égard pour )) moi et pour mes sentimens. Je devrois , avant 3) toutes choses , vous recommander de softger tou- » jours à votre salut , et de ne point perdre l'amour 3) que je vous ai vu pour la religion. Le plus gr^uid ?) déplaisir qui puisse m' arriver au monde , c'est }) s'il me revenoit que vous êtes un indévot , et que » Dieu vous est devenu indifférent. Je vous prie de » recevoir cet avis avec la même amitié que je vous » le donne. Adieu , mon cher fils , donnez-moi sou- « vent de vos nouvelles, n
Dans une lettre à Boileau il s'exprime ciinsi au sujet de son fils :
« Je prendrai en même temps la liberté de vous « prier de tout mon cœur de l'exhorter à travailler » sérieusement , et à se mettre en état de vivre en «honnête homme. Je voudrois qu'il n'eût pas l'es- » prit autant dissipé qu'il l'a , par l'envie déme- » surée qu'il témoigne de voir des opéras et des a comédies. »
Ainsi Racine croyoit que ce n'étoit pas même vivre en honnête homme qyie àeïsiive des vers, d'aller à l'Opéra et à la Comédie. Il regardoit ces amusemens comme des dissipations de l'esprit , propres à le détourner de toute occupation sérieuse et solide. Et c'est dans le beau siècle de Louis XIV, au miHeu des chefs-d'œuvre du génie, que Racine traite les spectacles de niaiseries ; tandis que nous , environnés de bagatelles misémbles, nous les admirons comme des chefs-d'œuvre ! Une tragédie , une comédie médiocre ou même niauvaisc, nous paroît l'effort su-*
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blinie d'une nature supérieure. Le spectacle est aussi nécessaire pour nous que l'air, et nous croyons qu il est impossible à d'honnêtes gens de passer la soirée sans aller entendre des comédiens débiter des vers bons ou mauvais. Et quel est celui qui montre tant de mépris pour ces frivolités? C'est un des plus grands génies, un des premiers écrivains de son siècle ; c'est l'auteur des tragédies les plus parfaites que Ton connoisse; c'est, en un mot, Racine. On dira peut-être qu'il radotoit ; mais quand on saura qu'après avoir écrit ses lettres , il a fait Athalie , on ne pomTa pas , je pense , lui refuser mi peu de sens commun.
Un père aussi tendre , aussi vertueux , aussi éclairé , ne pouvoit manquer de choisir , pour son fils aîné , la meilleure éducation possible. Eh bien , dans cette éducation , il retranche des études sérieuses , les poètes français ; il ne les considère que comme propres aux amusemens de la récréation. Est-ce là un homme qui regrette d'avoir renoncé à la poésie? Nous applaudissons aujourd'hui avec transport aux essais poétiques d'mi jeune homme ; on regarde comme un excellent augure , comme la marque du talent le plus heureux , quelques hémistiches échappés par hasard à une muse de quinze à seize ans; on fexalte, on fencourage ; mais Racine , qui permettoit à peine à son fils de lire des poètes français, n'avoit garde d'approuver qu'il essayât lui-même de devenir poète. Il faut l'entendre parler à ce fils tendrement chéri :
(c Vous me faites plaisir de me rendre compte » des lectures que vous faites; mais je vous exhorte » à ne pas donner toute votre attention aux pcèîes-