ACTE V; SCENE I
Si près de l'Océan , que faut-il davantage, Que d'aller me montrer à ce fier élément, Comme vainqueur du monde , et comme votre amant ? Alors
CLÉOFILE.
Maïs quoi, Seigneur, toujours guerre sur guerre ! Cherchez-vous des sujets au-delà de la terre ? Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatans , Des pays inconnus même à lem^s habitans?(i)
(t) Des pays inconnus même à leurs habitans ?
Cléofile, dans cette seule scène, ennoblit son caractère en donnant à Alexandre de sages conseils; elle fait voir ici qu'elle sait parler d'autre chose que de l'amour. Les pensées que Racine lui prête , se retrouvent au neuvième livre de l'histoire de Quinte-Curce. Caenus^l'un des généraux d'Alexandre, donne à ce conquérant à peu près les mêmes leçons que Cléofile :
Quidquid mortalitas capere poterat , implevimus : emen-' sis maria terrasque , incliiis nobis quàm incolis omnia nota swit ; penè in ultime mundijîne consistimus. In alium orbeni paras ire , et Indiam quœris Jndis quoque ignotam } inter feras serpentesqiie degentes eriiere ex latebris et cubilibus suis expetis ^ utplura quàm sol vidct victoriâ lustres.
a Nous avons fait tout ce qui étoit possible à des mortels: )) après avoir parcouru des mers et des terres aujourd'hui 5) mieux connues de nous que de leurs propres habitans, nous » nous arrêtons aux extrémités du monde ; et vous vous élan— » cez. dans un autre univers; vous cherchez des Indes incon— )) nues même aux Indiens; vous voulez arracher de leurs « repaires et de leurs cavernes , des sauvages compagnons des » serpens et des ours , et vous vous obstinez à porter la vieil toire dans des pays que le soleil n'a jamais vus. )>
Liv. IX , Ch. 8.
Racine a donc fait parler Cléofile comme l'historien latin
5oo ALEXANDRE,
Qu'espërez-vous combattre en des climats si rudes?
Ils vous opposeront de vastes solitudes ,
Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,
Oii la nature semble elle-même expirer.
Et peut-être le sort, dont la secrète envie
N'a pu cacher le cours d'une si belle vie ,
Vous attend dans ces lieux , et veut que dans l'oubli
Votre tombeau du moins demeure enseveli.
Pensez-vous y traîner les restes d'une armée (i)
fait parler un vieux général. De tels raisonnemens conviennent mieux à un vieux général qu'à une jolie femme j mais ils sont plus piquans dans la bouche d'une jolie femme , par la raison même qu ils lui conviennent moins. Rotrou avoit déjà paré des mêmes idées et des mêmes hjperboles l'apostrophe au soleil j qu'il prête à Hercule :
Père de la clarté, grand astre, âme du monde , Quels termes n'a franchis ma course vapaijonde ? Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés Où ces }»ras triomphans ne se soient signalés? J'ai porté la terreur plus loin que ta carrière , Plus loin qu'où tes rayons ont porté ta lumière. J'ai forcé des pays que le jour ne voit pas , Et j'ai vu la nature au-delà de mes pas.
Hercule mourant. Act. I, Se i.
Piron s'est approprié l'idée de ce vers ,
Où la nature semble elle-même expirer.
lorsqu'il fait dire à Gustave :
Je passai sous un ciel cncor plus ennemi, Où le soleil n'échauffe et ne luit qu'à demi , Tombeau de la nature , etc.
GusT., Act. II, Se. 3.
(i) Pensez-vous y traîner les restes d'une armée
Cœhus dit aussi :
Intucre corpora exsangida , tôt perfossa vidneribiis , tôt