ACTE V, SCENE III
ÉPHESTION
Oui , Seigneur , il est mort ; Il s'est livré lui-même aux rigueurs de son sort. Porus étoit vaincu ; mais au lieu de se rendre , Il sembloit attaquer , et non pas se défendre. Ses soldats, à ses pieds étendus et mourans , Le mettoient à l'abri de leurs corps expirans. (i) Là , comme dans un fort , son audace enfermée Se soutenoit encor contre toute une armée ; Et, d'un bras qui portoit la terreur et la mort , Aux plus hardis guerriers en défendoit l'abord. Je l'épargnois toujours. Sa vigueur affoiblie Bientôt en mon pouvoir aiuroit laissé sa vie , Quand sur ce champ fatal Taxile descendu : « Arrêtez , c'est à moi que ce captif est dû. (2) » C'en est fait, a-t-il dit, et ta perte est certaine,
(i) Le mettoient à l'abri de leurs corps expirans.
Ephestion veut dire que les corps des soldats de Porus le mettoient à l'abri des traits j mais la manière dont il s'exprime présente une espèce de contre— sens : la préposition de forme équivoque , parce qu'ici elle signifie avec , et n'est point le régime de mettre à l'abri.
(a) Arrêtez , cVst à moi que ce captif est dû.
Taxile se montre un lâche , même en combattant : il attaque un ennemi blessé et mourant. C'est sur cette action de Taxile qu'auroit dû. porter la note de Racine le fils : ( Vojct. la note l de la page 268. ) ce n'est que de ce moment que Taxile devient indigne de l'amitié d'Alexandre. Le récit d'Ephestion est très-beau , et la mort de Taxile satisfait tous les spectateurs. Porus joue dans ce moment le plus grand rôle 5 il éclipse Alexandre.
3io ALEXANDRE,
j) Porus; il faut périr, ou me céder la Reine. » Porus, à cette voix ranimant son courroux, A relevé ce bras lassé de tant de coups; Et cherchant son rival d'un œil fier et tranquille : te N'entends-je pas , dit-il , l'infidèle Taxile , 3) Ce traître à sa patrie , à sa maîtresse , à moi? D> Viens , lâche , poursuit-il ; Axiane est à toi. 3) Je veux bien te céder cette illustre conquête ; 0) Mais il faut que ton bras l'emporte avec ma tête. ■>■> Approche. » A ce discours, ces rivaux irrités L'un sur l'autre à la fois se sont précipités. Nous nous sommes en foule opposés à leur rage ; Mais Porus parmi nous court e\ s'ou^tc un passage, Joint Taxile , le frappe ; et lui perçant le cœur, Content de sa victoire , il se rend au vainqueur.
CLÉOFILE.
Seigneur, c'est donc à moi de répandre des larmes; C'est sur moi qu'est tombé tout le faix de vos armes. Mon frère a vainement recherché votre appui , Et voti^e gloire, hélas , n'est funeste qu'à lui ! Que lui sert au tombeau famitié d'Alexandre? Sans le venger , Seigneur , l'y verrez-vous descendre? SouSrirez-vous qu'après l'avoir percé de coups On en triomphe aux yeux de sa sœur et de vous ?
AXIANE
Oui , Seigneur , écoutez les pleiu-s de Cléofile. Je la plains. Elle a di'oit de regretter Taxile : Tousses efforts en vain l'ont voulu conserver; Elle en a fait un lâche , et ne l'a pu sauver.