ACTE V, SCENE III. 5ii
Ce n'est point que Porus ait attaqué son frère ; Il s'est offert lui-même à sa juste colère. Au milieu du combat que venoit-il chercher? Au courroux du vainqueur venoit-il l'arracher? Il venoit accabler dans son malheur extrême Un roi que respectoit la victoire elle-même, (i) Mais pourquoi vous ôter un prétexte si beau ? Que voulez-vous de plus? Taxile est au tombeau. Immolez-lui , Seigneur , cette grande victime; Vengez-vous. Mais songez que j'ai part à son crime. Oui 5 oui , Porus , mon cœur n'aime point à demi : Alexandre le sait , Taxile en a gémi ; Vous seul vous l'ignoriez ; mais ma joie est extix'me De pouvoir, en mourantjVous le dire à vous-même. (2)
PORUS
Alexandre , il est temps que tu sois satisfait. (0)
(i) Un roi que respectoit la victoire elle-même. Figure noble et imposante , pour dire que les vainqueurs même épargnoient Porus par respect pour son courage.
(•2) Vous seul vous Tignoriez 5 mais ma joie est extrême De pouvoir, en mourant, vous le dire à vous-même.
Axiane a grand tort : Porus ne pouvoit pas ignorer qu'il etoit aimé j Axiane a pris soin de le lui dire plusieurs fois (rèsclairement dans le cours de la pièce. Après ces deux vers y Racine a retranché les quatre suivans :
Ah , Madame, sur moi Lissez tomber leurs coups ; Ne troublez point un sort que ^^ js rendez si doux! Vous m'allez regretter : quelle plus grande gloire Pouvoit à mes soupirs accorder la victoire? Alexandre, il est temps etc. . . .
(5) Alex'ndre, il est temps que tu sois satisfait.
Vers foible et vague j qui commence mal une bflle tirade.
3i2 ALEXANDPiE,
Tout vaincu que fétois, tu vois ce que j'ai fait. Crains Porus ; crains encor cette main désarmé© Qui venge* sa défaite au milieu d'une armée. Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis , Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis, (i) Etouffe dans mon sang ces semences de guerre ; Va vaincre en sûrelé le reste de la terre. Aussi-bien n'attends pas qu'un cœur comme le mien B-Cconnoisse un vainqueur , et te demande rien. Parle : et, sans espérer que je blesse ma gloire , Voyons comme tu sais user de la victoire ? (2)
Votre fierté , Porns , ne se peut abaisser : Jusqu'au dernier soupir vous m'osez menacer. En effet , ma victoire en doit être alarmée , Voire nom peut encor plus que toute une armée : Je m'en dois garantir. Ptu^ez donc , dites-moi ,
(1) Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis.
Grande et magnifique image. Racine, dans cette pièce j est presque toujours sublime quand il n'est pas galant. Quel dom-i mage qu'il sacrifie si souvent le sublime à la galanterie !
(2) Aussi-bien n'attends pas qu'un coeur comme le mien Recomioissc un vainqueur, et te demande rien. Parle : et , sans espérer que je blesse ma gloire, Voyons comme tu sais user de la victoire.
Cornélie dit de même à César :
Et quoique ta captive , un cœur comme le mien , De peur de s'oublier , ne te demande rien. Ordonne^ et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens- toi seulement que je suis Cornélie.
La Mort de Pompée , Aet. III, Se. 4<