PRÉFACE GÉNÉRALE
C-oRNEiLLE, Molière et Boileaii ont eu pour commentateurs des hommes versés dans la littérature; et Corneille, en particulier, a eu l'honneur d'être interprété par le plus fameux poète du dix-huitième siècle : honneur qu'il a payé un peu cher. Le seul Racine n'avoit trouvé jusqu'ici pour le commenter, qu'un spéculateur en librairie, plutôt qu'un littérateur. Un commentaire sur le plus parfait de nos poètes tragiques manquoit donc à notre littérature et à notre nation. L'examen le plus sévère que le goût , la raison et l'impartialité puissent se permettre , est ce qu'il peut y avoir de plus honorable à la mémoire de Racine. Ce n'est pas une de ces figures de fantaisie dont les charmes équivoques et factices redoutent le grand jour et l'œil du connoisseur. Sa beauté est irandje. La critique la plus rigoureuse est le seul éioge digne de lui;
ij PREFACE.
et le censeur le plus éclairé, sera toujours son meilleur panégyriste.
La principale occupation du commentateur de Racine est de dévoiler au lecteur des charmes secrets , de lui découvrir des trésors que la sagesse de l'auteur a pris soin de cacher sous le voile du naturel et de la simplicité 5 et lorsque le regard le plus perçant aperçoit dans ses ouvrages quelques-uns de ces défauts attachés ù la condition humaine , il importe à la gloire de Racine de les remarquer et même de les compter, pour mettre le puhlic à portée de se convaincre combien ils sont légers et rares. La seule perfection donf l'homme soit susceptible , est de n'avoir que les défauts inséparables de l'humanité ; et le résultat de ce commentaire doit être qu'aucun poète n'a payé un moindre tribut que Racine à la foiblesse de notre nature et aux vices de son siècle.
Optimus ille est Qui minimis urgetur.
Combien de gens de lettres se sont consumés de veilles et de travaux pour nous expliquer d'anciens auteurs qu'on ne lit plus guères aujourd'hui , que même on entend assez mal ^
P R E F A C E. lïj
înàlgrë les commentaires, et quelquefois à cause des commentaires! Quelque louables que soient les efforts cle tant de savans , pour nous initier à des mystères étrangers , et pour rapprocher de notre intelligence des productions éloignées de nos usages et de nos mœurs , il me semble que dans notre siècle surtout , c'est une occupation bien plus utile et bien plus raisonnable d'interpréter les auteurs qui nous appartiennent , de mettre au grand j our nos propres richesses, et d'apprendre à la nation à jouir de ce qu'elle possède.
Tout ce qui peut contribuer à éclairer le public sur la personne de Racine, sur son caractère et sur sa vie privée ; tout ce qui peut instruire les lecteurs sur le mérite de ses ouvrages , et leur donner une connoissance approfondie de son art et de son talent ; tout ce que les critiques du temps et mes propres réflexions ont pu m'enselgner de plus propre à fixer l'opinion sur cet homme rare ; eniin , les morceaux des auteurs que Racine a imités , les pièces grecques qu'il a transportées sur la scène française, et que j'ai traduites exprès avec le plus grand soin ; toutes les anecdotes relatives à la représentation de ses ouvrages dramatiques , et aux acteurs qui