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cette ville fameuse par son commerce qu'il vouloit se faire initier à tous les mystères du nouvel art auquel il avoit dessein de se consacrer. Son père nous apprend lui-même qu'un de ses principaux motifs pour s'adonner au commerce maritime, étoit que les richesses amassées par cette voie, n'étaient point celles de l" iniquité : car la piété et la probité étoient encore plus héréditaires que les talens dans la famille de Racine. Un dessein formé dans des vues aussi louables , devoit avoir un succès plus lieureux. Six semaines après farrivée du jeune Racine à Cadix, le premier novembre lyoô, la ville éprouva une violente secousse de tremblement de terre, suite de celui qui , le même jour, et presque à la même heure , renversa Lisbonne. Cette secousse n'ayant causé que très-peu de dommage, n'empêcha point le jeune Racine de partir une heure après pour aller à un village éloigné de la ville de trois lieues. Le chemin par où il devoit passer est une chaussée. Pendant qu'il étoit en route, la mer s'enfla prodigieusement; les vagues couvrirent la chaussée, et finfortuné jeune homme fut submergé. En lui s'éteignoit le nom de Racine 1 Quel coup affreux pour le plus tendre des pères , et pour une famille dont il étoit l'espoir ! Il Î}M vivement regretté de tous ceux qui le conuoissoicnt ; et les poètes du temps s'empressèrent de jeter des fleurs sur son tombeau. Personne n'a déploré ce fatal événement avec une éloquence plus pathétique que Louis Racine. On ne peut lire sans admiration et sans attendrissement ?,(ii^ réflexions douloureuses et ses sentimens religieux sur la mort de
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son fils; c'est le père le plus sensible qui parle, mais c'est aussi le chrétien le plus courageux :
« Un fils m'étoit cher , non parce qu'il étoit uniy> que , mais parce qu'il promettoit beaucoup. Obhgé i> de travailler à safortune, il s'étoit déterminé par un 3) choix sagement médité, au commerce maritime, » oii les richesses qu'on peut gagner, ne sont point, » comme i(l me le disoit, celles de l'iniquité. L'espé- 3) rance qu'il feroitune fortune honnête, et en hon- » néte homme , m'avoit adouci la douleur de sa sé- 3) paration, lorsqu'il partit pour Cadix, oii à peine » arrivé , il vient de m'être enlevé par cet affreux 3) tremblement de terre, dont on parlera long- temps ; 3) et les circonstances qui l'ont fait périr, sont û 3J cruelles, qu'elles contribuent à le faire regretter 3) de tout le monde , dans sa patrie et en Espagne , où 3) il s'étoit déjà fait estimer. Dieu me l'avoit donné, 3) Dieu me fa ôté. Oui, Dieu me l'a ôté , et même 3) par un de ces coups imprévus , qui rendent la mort 3) terrible à tout âge, et surtout dans fâge des pas- 3) sions. Cependant la vertu de mon fils, la bonté de » son cœur, la droiture de ses sentimens, la sagesse » de ses mœurs, tout me fait espérer que Dieu l'a 3) pris dans sa miséricorde ; et que c'est moi qu'il a 3) frappé par ce grand coup , afin que me trouvant 3) seul, je ne sois plus qu'à lui, et que je passe le 3) reste de mes jours à implorer pour moi cette mjsé- 3> ricorde, que ne mérite point une vie si peu con- 3) forme aux grandes vérités, que dès ma jeunesse 3) j'ai eu la hardiesse d'annoncer dans ma poésie. 3) Puisse l'affliction dans laquelle je passerai le reste
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>> de cette vie, m'être utile pour l'autre! Puisse cette 3> Religion que j'ai chantée arrêter les larmes que la 3) nature veut à tout moment me faire verser sur 0) mon fils , et me faire verser les siennes sur moi- » même ! » ( Œuvres de Louis Racine , tom. I. )
Les Mémoires de Louis Racine m'ont fourni une partie des matériaux de la vie du grand Racine. Cet ouvrage est écrit avec candeur et simplicité ; il y règne même un désordre qui semble déposer en faveur de la sincérité de l'historien. Quel autre pouvoit être plus instruit d'un grand nombre d'anecdotes dont la tradition s'étoit conservée dans sa famille ? On ne peut pas soupçonner le fils de Racine d'avoir voulu flatter son père ; il n'avoit pas besoin du mensonge pour relever la gloire d'un homme de ce mérite : il ne pouvoit mieux le louer qu'en disant la vérité. J'ai cru devoir conserver une foule de petits faits qui semblent , par leur frivolité , au-dessous de la dignité de l'histoire ; mais qui acquièrent de l'importance et de l'intérêt , quand ils servent à mieux faire connoître un homme tel que Racine.
On dit ordinairement que la vie d'un auteur est dans ses écrits. Cette maxime ne peut s'appliquer qu'aux auteurs dont la vie et le caractère ne présentent rien d'intéressant; mais cette union si rare et si précieuse du génie le plus éminent avec la droiture et la simplicité du cœur, avec une piété tendre et sincère ; cet assemblage de ce que l'esprit a de plus brillant , avec les qualités et les vertus qui rendent l'homme aimable et en même temps estimable dans
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la société, m'a paru un tableau capable d'attacher toutes les âmes honnêtes. Tant d'écrivains ont souillé les plus beaux dons de la nature par des folies et des passions aussi honteuses que funestes! Qu'il est doux d'aimer et d'estimer celui qu'on ne peut s'empêcher d'admirer! Ce fut un privilège de ce grand siècle de Louis XIV, de réunir les qualités brillantes aux qualités solides : aucun des hommes qui à cette époque ont honoré fhumanité par leur esprit, ne s'est avili lui-même par les bassesses du cœur. Les poètes, qui semblent avoir plus de droit que les autres aux écarts de fimaginalion, ont alors fait éclater autant de sagesse et de bon sens que de génie. Corneille, Racine et Boileau sont des hommes francs, honnêtes, judicieux, de mœurs simples et pures 5 soumis à tous les devoirs de citoyen , à toutes les bienséances sociales. Je vois La Fontaine expier sous le cilice la naïveté de ses contes. Molière , malgré les séductions de son état , conserve les sentimens les plus nobles et les plus généreux. La Bruyère parle et pense en grave moraliste, en philosophe chrétien. Que dire d'un Bourdaloue , d'un Fénélon, d'un Fiéchier, d'un Bossuet, aussi admirables par leur piété que par leur éloquence? Et ces écrivains de Port-Royal qui ont fixé la langue , ce Pascal, ce Nicole, ce grand Arnauld , etc., ne semblent-ils pas n'avoir emprunté la parole que pour orner la raison ? L'esprit religieux n'imprime- 1-il pas à leur slyle un caractère sacré ? De tels liommes sont même supérieurs à la gloire des lettres. Heure ax temps oii les arts et les sciences étoient d'accord avec la religion et les mœurs! Et combien
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la France n'a-t-elle pas souffert depuis du divorce qui s'est établi entre l'esprit et le sens commun, entre le talent et la vertu , entre la sagesse et la philosophie !