ET L'ETAT DU THEATRE AVANT RACINE
XJa n s la Vie de Racine , j'ai voulu montrer l'homme : il me reste à examiner l'auteur. Mais pour bien apprécier ses tragédies , il faut connoitre l'esprit qui régnoit à la cour, et quel étoit en France l'état de la littérature, des mœurs et du théâtre lorsque cet illustre tragique entra dans la carrière à l'âge de vingt et un ans.
Louis XIV, dans la fleur de la jeunesse, environné de gloire, adoré de la cour la plus brillante de l'univers , excitoit dans la nation française un enthousiasme qui tenoit de l'idolâtrie. Les victoires de Tureuueavoient épouvanté l'Espagne et amené le traité des Pyrénées. Le jeune monarque venoit d'unir les deux peuples par son mariage avec Marie-Thérèse d'Autriche. Cette alliance, qui depuis fut la cause ou le prétexte d'une guerre sanglante et malheureuse, étoit alors une source de plaisirs et de fêtes. La paix , qui succédoit à tant d'orages, répaudoit de toutes parts l'abondance et la joie : tout respiroit la galanterie etlapolilesse; les arts etles talens s'empressoient d'éclore pour embellir cette époque fortunée; de grands hommes s'élevoient
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dans tous les genres pour seconder ou célé])rer le monarque qui promeitoit à son peuple la gloire et le bonheur ; la discorde avoit éteint son flambeau ; la religion aiFerraissoit l'Etat après l'avoir long-temps décliirë ; les germes séditieux que la Fronde avoit jetés dans les esprits étoient étouffés par le respect et l'amour pour un prince fait , par la nature , pour commander aux autres hommes ; les Protestans , contenus par l'immense majorité de la nation, exerçoient paisiblement leur culte , et , divisés par la manière d'honorer l'Etre-Supréme , se réunissoient avec le reste des Français dans leur attachement et leur obéissance au Roi.
Les principes républicains, manifestés sous Louis XIII par les chefs de parti, n'a voient laissé aucune trace. On n'apercevoit point encore la moindre étincelle de ces torches fatales qui dévoient, plus d'un siècle après, incendier la monarchie. L'harmonie la plus heureuse régnoit dans toutes les parties de l'Etat; et la France, d'un bout à l'autre, sous le rapport politique étoit un concert parfait. Tout Français, quel qu'il fût,neconnoissoit d'autre principe, d'autre système, d'autre philosophie, que celle d'aimer, de servir son prince et sa patrie. Les idées hardies et profondes, les grands résultats, le progrès des lumières, le domaine de la pensée, la philosophie , tout ce misérable jargon de charlatan, inventé pour couvrir, cfux yeux des sots , des absurdités et des extravagances , etoit alors entièrement inconnu et inintelligible ; il y avoit dans la nation trop de bon sens et trop d'esprit, pour que ces chimères pussent obtenir quelque crédit.
A la cour, le dévouement le i^lus absolu, l'adoration la plus religieuse pour la personne du monarque, s'u-
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nissoit à la grandeur d'âme , à la ge'nérosilé , au courage. La haute noblesse se dislinguoit par i'elevaiion des seniimens encore plus queparrautiquiié de ses titres. La ville et les provinces sefaisoient un devoir et un point d'honneur de suivre l'impulsion donne'e par la cour. La cour étoit un centre d'unité auquel tout venoit aboutir. Pour uuRoi de Fraucc, savoir tenir sa cour étoit savoir régner; et, dans cet art, jamais prince ne fut plus savant que Louis XIV. Le luxe, encore renfermé dans les classes supérieures , avoit cet éclat et cette magnificence qui élève l'àme , plutôt que cette vaine profusion , ce raffinement et cette recherche qui l'amollit et l'énervé. Il j avoit des débauches et point de corruption ; le vice, en se cachant, rendoit hommage à la vertu; toutes les bienséances sociales étoient strictement observées; la hiérarchie politique subsistoit dans toute sa vigueur. La décoration extérieure de chaque individu étoit réglée sur Éon rang, sur son état plus que sur sa fortune; les nobles et les grands dépensoient et brilloient ; les petits et les roturiers amassoient dans l'obscurité ; toutlemoj-en ordre étoit sain; l'économie , la simplicité, l'amour du travail étoient les vertus communes à toute la classe bourgeoise; les gens de lettres vivoient dans la retraite ; ils étoieui nourris et non pas engraissés ; encouragés , mais non pas gâtés; enfin, il y avoit alors assez de vices pour faire fleurir le goût et les arts, pas assez pour dépraver les esprits et dégrader les âmes. L'histoire du monde n'offre qu'un bien petit nombre d'époques semblables : une telle disposiiion des choses, im pareil état de société est une cnance presqu'unique ; cette combinaison de nombres sort bien rarement de l'immense roue des siècles qui
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tourne sans cesse; et lorsqu'elle arrive enfin, après une longue suite de révolutions, c'est, pour l'empire auquel elle éclioit en partage, le triomphe des arts, du génie, des talens de toute espèce ; c'est le comble de la prospérité et de la gloire. Voilà le moment favorable choisi par les destins pour amener Racine dans la carrière du théâtre. Un siècle plus tôt, celte fleur eût été étouffée et perdue dans le gouffre de la barbai'ie.
L'art dramatique n'a fait en France ([ue des progrès bien lents; et nos essais n'annoncoient pas le degré de perfection auquel nous sommes parvenus. L'Italie , héritière de la Grèce , nous avoit devancés de bien loin. Les arts, bannis de Consiaïuinople par les Turcs, s'étoient réfugiés dans cette heureuse contrée, alors la plus polie de l'Europe, et la plus avancée dans la civilisation , malgré les fureurs des discordes civiles. La langue étoit déjà fixée, l'Italie comptoit déjà de grands poètes, mais point d'auteurs dramatiques, lorsque des savans Grecs , échappés des ruines de leur patrie , apportèrent à Rome les trésoi's du théâtre d'Athènes. Les Italiens, saisis d'un noble enthousiasme pour cette" langue mère de la littérature , conçurent bientôt le désir de ressusciter Sophocle et Euripide; mais, par une singulière fatalité , leurs efforts ue furent pas plus heureux que ne l'avoient été jadis ceux des Romains leurs ancètves. Deux fois l'Italie a tenté de naturaliser chez elle les productions théâtrales de la Grèce, deux fois le sol s'est refusé à la nourriture et à l'accroissement de ces plantes étrangères. La foiblesse des anciens Latins nei put jamais atteindre à la hauteur divine des tragiques j grecs; les Latins modernes eut également échoué dansj
celle-
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cette entreprise : ils n'ont jamais été que traducteurs et copistes serviles des chefs-d'œuvre de la Grèce.
La Sophonisbe du Trissin est, dans ce genre, le premier ouvrage digue d'être connu : la pièce est foible de style, froide d'invention, mais sage , régulière et absolument calquée sur les tragédies grecques. Des savans, des gens de lettres se sont depuis e^sercés à traduire Sophocle et Euripide- aucun n'a réussi à les imiter. Le goût de la nation, qui s'est en6n tourné presqu'exclusivement vers la musique, s'est opposé à rétablissement de la tragédie nationale : et les poètes qui auroient pu être tragiques, n'ont été que des faiseurs d'opéras. Il faut en excepter Victor Alfiéri : son génie fier et hardi, fortifié par la connoissance de notre théâtre, a produit, dans ces dermers temps, des pièces d'un genre nouveau, où l'on distingue, parmi de grands défauts, des créations d'un ordre supeneur. Quelques auteurs français ont fait au comte Alheri le même honneur que Voltaire fit autrefois au marquis Maffei : iU n'ont pas dédaigné de l'imiter , ils ont cherché des modèles dans un pays à qui la France en avoit iourni. 11 est vrai qu'il est plus aisé d'imiter Alfiéri que d imiter Corneille et Racine.
Les tragédies italiennes, quoique sans action et sans mtrigue, avoient cependant l'avantage d'être écrites en versélégans, dans une langue riche et harmonieuseelles étoient assujéties aux règles de l'art et du bons sens' et fort supérieures, à tous égards, aux tristes et honteuses productions du théâtre français.
Chez nos dJvots aïeux le tl.cûlre ahljorré ,
Fiat long-temps i!ans la France un plaisir ignore.
JJe pclenns, dit-on , une troupe grossière
En puMio â Paris y nioata la première ,
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Et , sottement 7e'lée en sa simplicité,
Joua les Saints , la Vierge et Dieu , par piété !
Il est étonnant que la religion en France ait mis obstacle aux progrès dutlie'atre, tandis que dans l'Italie cette même religion les a favorisés : nos bons Gaulois e'toient donc plus dévots que les Italiens, et même que le pape Léon X , qui fit lui-même représenter magnifiquement à Rome la Soplionisbe du Trissin. Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de la religion est en général contraire à l'esprit du théâtre; mais il faut considérer que ce n'est pas comme pape, comme chef de l'Eglise, mais coinme souverain temporel, comme amateur des arts, que Léon X a donné des spectacles profanes dans la ville sainte. La conduite particulière de ce pontife n'est ni une règle, ni une loi : il a suivi en cela son goût et sa passion pour les lettres, plutôt que l'esprit de l'Eglise. Les papes étoient des hommes: toutes leurs actions n'ont pas été conformes au caractère sacré dont ils étoient revêtus. Le luxe de Léon X a sans doute contribué à augmenter la politesse, , à exciter les talens ; mais en même temps il a été le pré- j texte de la réforme de Luther, et la cause d'une des j plus grandes plaies que l'esprit de trouble et d'innovation ait jamais faites à la religion et à l'humanité. Toutefois il est juste d'observer en faveur de Léon X, que les tragédies de ce temps-là n'étoient point infectées de passions amoureuses et de maximes galantes, et ne présentoient aucun danger pour les mœurs. D'ailleurs les femmes ne montoient point aloi's sur le théâtre, et les acteurs n'offroient point ce mélange des deux sexes , qu'une morale sévère peut condamner comme indécent et opposé aux principes du christianisme.