‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 26 sur 193 · C REFLEXIONS · texte numérisé non relu

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purifier, à illasirer notre théâtre, un personnage, fait pour le protéger, lui avoit préparé les voies; et lorsque le génie de Corneille se tourna vers l'art dramatique , il trouva la scène française , toute licencieuse et barbare qu'elle étoit alors , honore'e de la protection spéciale d'un cardinal qui gouvernoit la France avec l'autorité d'un roi ; il se trouva le confrère, l'associé, le rival du plus grand ministre de l'Europe. Le talent de Corneille enfanta des cliefs-d'œuvre; mais l'autorité de Richelieu ennoblît la scène où ils furent représentés; il tira le théâtre de l'avilissement où il étoit plongé, et en fit un amusement de la cour et de la bonne compagnie. Il fit rendre à Louis XIII une déclaration irès-honorable pour les comédiens, laquelle, à la vérité, ne put les reconcilier avec l'Eglise, mais qui du moins les réhabilita aux yeux du monde. Jamais un roi triste et dévot n'eût montré des sentimens si favorables à la comédie, si Richelieu ne les lui eût inspirés et même commandés. Et c'est un cardinal de l'Eglise Romaine qui a rendu ce service à des hommes alors excommuniés par l'Eglise !

Richelieu est donc vi'aiment le patron des auteurs dramatiques , et il est douteux que Corneille, qui avoit l'âme I élevée, se fût abaissé jusqu'à l'art dramatique, s'il l'eût trouvé dans la fange : il auroit sans doute regardé commç trop au-dessous de lui d'être le successeur de Hardi, le ! plus fameux tragique du temps, mais qui n'en étoit pas moins aux gages d'une troupe d'histrions ambulans, dont il avoit l'air d'être le valet plutôt que le poète. Lorsque Corneille entra dans la carrière, il est vrai qu'elle n'étoit encore ennoblie par aucun bon ouvrage , mais elle l'étoil par la décence des leprésentations, par la qualité des spec-

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tateurs, par les pièces du premier ministre ou plutôt du roi de la France. « Pour juger, dit Fonienelle , de la )) beauté d'un ouvrage, il sufîit de le considérer en lui- » même; mais pour juger du mérite de l'auteur , il faut » le comparer à son siècle. Les premières pièces de n Corneille ne sont pas belles; mais tout autre qu'un gé- » nie extraordinaire ne les eût pas faites : Mélite est dij) vine, si vous la lisez après les pièces de Hardi. » Pour un philosophe , Fontenelle raisonne avec bien peu d'exactitude : il ne falloit pas un génie extraordinaire pour faire mieux que Hardi; et Méliie n'est pas divine parce qu'elle est meilleure que de très-mauvaises pièces.

FonteneUe, doublement partial en faveur de Corneille^ et par amitié pour son oncle , et par haine contre Racine, essaie d'établir que Racine doit tout à Corneille, et que Corneille ne doit rien qu'à lui-même. Selon Eontenelle , si Racine eût précédé Corneille, jamais il n'auroit eu la force de lutter contre la barbarie du siècle ; il fût resté enseveli dans la foule des auteurs ordinaires; un génie aussi vigoureux que celui de Corneille , pouvoit seul tirer la tragédie de l'état pitoyable oii il l'a trouvée , pour la porter à ce degré de perfection et de splendeur ou il l'a laissée ! Ces assenions ne sont que des conjectures très-hasardées. C'est une erreur de croire que Corneille ait maîtrisé sou siècle : il l'a suivi ; lui-même a été entraîné par le torrent auquel rien ne résiste ; il s'est perfectionné par degrés, et toujours avec le siècle qui s'avançoit alors rapidement vers la politesse, et préparoit le règne de Louis XiV. Pendant les onze ans qui s'écoulèrent depuis Mélite jusqu'au Cid , Corneilles éleva fort peu au-dessus de ses rivaux. Il y a même-

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quelques-unes de ses premières pièces, telles que Clitandre et l'Illusion Comique, qui sont inférieures à certaines pièces deRotrou, composées à la même époque. Le siècle dominoit Corneille; il iravailloit dans le goût du siècle, quoiqu'un peu mieux que les autres poètes. N'est-il pas même bien étrange que cet homme né pour porter si liaut la tragédie, ne se soit occupé pendant dix ans que de comédies ? Et même après avoir fait briller quelques étincelles de son génie dans Médée, ou le voit qui retombe dans l'Illusion Comique!

Lorsqu'il donna le Cid à l'âge de trente ans, il parut avoir fait de grands progrès ; mais le siècle en avoit fait aussi de très-considérables dans le même espace de temps; et les poètes contemporains de Corneille se ressentirent de cette influence de l'esprit public. Tristan, Roirou , Scudérj, du Ryer, s'élevèrent au-dessus d'eux-mêmes dans quelques ouvi'agcs , non pas tant excités par l'exemple de Corneille , que perfectionnés par l'amélioration du siècle. L'aurore des beaux jours de Louis laissoit déjà écliapper quelques rayons. Les troubles de la Fronde éleclrisèrent les âmes. On vit briller sur la scène du monde des hommes et des femmes d'un grand caractère , et dont les passions avoient la noblesse tragique. Corneille n'a donc pas formé le goût du siècle : il s'y est conformé lui-même; il a pris l'idée de ses personnages dans la cour d'Anne d'Autriche. Les Coudé , les Turenne , les la Rochefoucault , les Goudi , etc., les duchesses de Longueville , de Châtillon , de Montpensier , de Montausier, la marquise de Rambouillet, etc., sont les modèles qu'il a copiés. Les grands du royaume étoient alors imbus de cet esprit de faciion , d'intrigue et

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de conspiration, qui convient aux héros de théâtre. Les femmes peu sensibles, mais fières, ambitieuses, mèloient toujours la galanterie à la politique : l'amour dans leur cœur étoit subordonné à l'ambition. On accuse Corneille d'avoir rempli ses pièces de discussions politiques et de négociations amoureuses , il n'a fait que représenter sur la scène ce qui se passoit à la cour : de petits intérêts d'amour et de galanterie eniroient dans tous les grands événeraens. Le jargon fade et romanesque qu'on lui reproche , étoit précisément celui qu'employoient auprès des dames les plus grands seigneurs , et ils savoient allier ces fadeurs avec des seniimens héroïques et des actions éclatantes. Les femmes de Corneille si altières, si emportées, si impérieuses, et même si outrées dans leur héroïsme, ne sont que les dames de la Fronde. Corneille n'a fait qu'imiter dans ses bonnes tragédies, les moeurs, les sentimens , les idées à la mode parmi les personnes élevées en dignité. Il n'a point subjugué sou siècle, il s'est contenté de le peindre.

Racine a fait la même chose. S'il fût né à la place de Corneille en 1606, s'il eût commencé à écrire sous le ministère du cardinal de Riclielieu , il est plus que probable que cet homme qui avoit reçu de la nature une si grande aptitude à se perfectionner, cet homme, qui s'élevant toujours par degrés, a fini à cinquante ans par son chef-d'œuvre , lequel est en même temps celui du théâtre et de l'esprit humain , se seroit aussi élancé audessus de la sphère commune, et qu'il auroit peint, avec des traits hardis et vigoureux , l'enthousiasme chevaleï'esque , la fierié , la grandeur d'âme qui caractérisent cette époque. Il est même très-remarquable que le génie

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