‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 28 sur 193 · PRELIMINAIRES. CV · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRES. CV

parties 5 le moins juste et le plus mauvais de tous est celui (le Fonteuelle ; c'est celui des trois auteurs qui avoit le moins de goût et le moins de bonne foi.

Corneille avoit peint la cour d'Anne d'Autriche ; Racine peignit celle de Louis XIV dans son premier éclat, et pour ainsi dire, dans la fleur de ses beaux jours. Pendant qu'il travailloit pour le tlie'atre, il etoit environné des prospérités de ce beau règne. Dans tout le cours de sa carrière tragique, depuis 1664 jusqu'en 1677 , il ne vit autour du monarque qu'un enchaînement de fèies , de plaisirs et de gloire. A celle cour si noble , si spirituelle, si galante et si décente tout à-la-fois, il falloit un poète qui eût autant de goût, de bienséance , de sensibilité et d'harmonie que Racine. C'est dans l'esprit qui régnoit alors auprès du trône , qu'il puisa cette dignité simple et naturelle, cette grandeur sans enflure, ce ton juste et vrai, cette grâce et cette élégance inexprimable qui fait le charme de ses écrits : tant les poètes et eu général tous les écrivains dans les genres d'agrément et de goût, avec quelque génie qu'ils soient nés , sont dépendans des mœurs et de l'atmosphère d'esprit public qui les entoure! Il y a des températures d'éducation, de moeurs et d'idées qui semblent faites pour étouffer dans leur naissance les plus heureux laleus.

Ce fut sans doute un grand avantage pour Racine de rencontrer les chefs-d'œuvre de Corneille en arrivant au théâtre, et de trouver la tragédie purgée des désordres, de la grossièreté et de la licence dont elle avoit été si longtems infectée; mais la fade et froide galanterie, les pointes, les jeux de mots, la déclamation y dominoient encore, en dépit des satires de Boileau. QuinauU^ l'elTéminé Qninauli

GVJ REFLEXIONS

avoit des succès : son ton doucereux e'toit à la mode. Les intrigues complique'es, les imbroglios de Thomas Corneille plaisoieut maigre la foiblesse de son style. Un goût faux et romanesque de'slionoroit encore notre scène j la pureté , l'elcgance, la justesse etoient des qualite's presqu'inconnues. Corneille, en exaltant les âmes, n'avoit pas redresse les esprits : les ouvrages qu'il donnoit encore dans sa vieillesse etoient pleins de défauts contre le goût et la langue. Le tlie'âtre français attendoit donc un homme qui eût autant de sagesse et de jugement que de ge'nie, un homme qui ramenât le public à la nature et à la vérité, qui fixât le goût et la langue. Corneille avoit épuisé le genre héroïque : il n'étoit pas possible de porter plus loin l'enthousiasme des grandes vertus, le sublime des grands sentimens , la terreur des grands crimes. Il restoit à Racine la douce pitié, les mouvemens tendres, les vertus simples et modestes , le délire des passions , le langage du cœur ; et comme la multitude est toujours plus touchée du merveilleux que du naturel et du vrai , il lui étoit bien difficile de réussir en faisant pour ainsi dire descendre la tragédie du ciel sur la terre. Ainsi, ces mêmes chefs-d'œuvre de Corneille, qui dévoient être si utiles au développement du génie de Racine, devenoient, au contraire, nuisibles à sa réputation, et sembloient hérisser d'épines l'entrée de la carrière , par la prévention qu'ils avoient établie en faveur du grand et du sublime. Long-temps il eut à lutter contre l'ombre de son prédécesseur; et l'engouement pour Corneille fut peut-être, pour l'homme qui lui succédoit, une barrière plus pénible à franchir, que ne l'avoit été pour Corneille lui-même la barbarie qui l'avoit précédé.

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Racine, encore presqu'enfant , ne cherclia point, dans SCS premiers essais , à se roidir contre ce torrent d'opinion; il s'y laissa plutôt entraîner ; et voyant que le goût de Corneille prëvaloit , il fît dans ce goût ses premiers ouvrages. La Thébaîde et Alexandre sont absolument dans la manière de Corneille, dont le jeune poète imite les défauts plutôt que les beautés. C'est ainsi que Corneille lui-même étoit entré d'abord dans la route ouverte par ses devanciers et ses contemporains : il avoit commencé à travailler dans le goût et dans la manière de Hardi , de Mairet, de Rotrou; et s'il les avoit surpassés en les imitant , c'est qu'il lui étoit bien plus facile de vaincre de pareils concurrens , qu'il ne l'étoit à Racine de vaincre dans son début ou même d'égaler Corneille. L'examen approfondi de la Tliébaïde et d'Alexandre, que l'on trouvera à la suite de ces deux pièces , sera la preuve et la confirmation des idées et des principes que je viens d'exposer : j'aurai occcasion d'y développer encore quelques traits de mœurs , qui ne sont qu'indiqués dans ces réflexions préliminaires.

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