‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 29 sur 193 · PAIR DE FRANGE · texte numérisé non relu

PAIR DE FRANGE

MoNSEIGNEUR,^

Je vous présente un ouvrage qui n'a peutêtre rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est

(i) François de Bcaiivilliers , duc de Saint-Aignan , l'un des quarante de l'Académie française, et membre de celle des Ricovrati de Padoue , étoit un seigneur distingué par son esprit autant que par sa valeur. Il jouissoit d'une grande faveur auprès de Louis XIV , et c'est à lui que s'adressoit

CXVJ É P I T R E

quelque chose de si grand pour moi , que quand ma pièce ne m'auroit produit que cet avantage, je pourrois dire que son succès auroit passé mes

Bussy de Rabutin dans sa disgrâce ^ pour présenter au Roi ses placets. Le duc de Saint-Aignan avoit un goût particulier pour les lettres y il protégeoit les poètes, il l'ëtoit un peu lui-même j mais en faisant usage de sa fortune pour les récompenser comme grand seigneur, il n'abusoit point de son autorité pour les asservir , et pour exiger leur hommage en poète rival et jaloux. Il est très-remarquable que dans l'épître dédicatoire où il y a de si grosses louanges , il n'est nullement question du talent poétique du duc de Saint-Aignan j et ce silence me paroît plus honorable pour ce seigneur , que tous les éloges pompeux qu'on lui débite. Dans ce temps où les grands seigneurs se faisoient un honneur d'encourager les gens de lettres , les gens de lettres ne regardoient pas comme une honte de recevoir l'argent des grands seigneurs. Les épîtres dédicatoires se payoient : voilà pourquoi elles sont presque toutes mauvaises. Il y avoit alors des auteurs qui ne faisoient des ouvrages que pour le profit des dédicaces. La plupart des épîtres dédicatoires de Corneille sont d'autant plus serviles , qu'il avoit naturellement le génie plus fier et plus élevé : il étoit plus maladroit qu'un autre en complimens. Racine lui— même , dont l'esprit étoit plus fin , plus délicat , plus flexible que celui de Corneille , n'a pas toujours été heureux dans ses dédicaces. Voltaire est le seul de nos poètes qui ait su flatter les grands avec goût. Ses tragédies sont fort inférieures à celles de Racine et de Corneille j mais ses épîtres dédicatoires sont fort supérieures : la flatterie étoit son élément 5 il a passé sa vie à recevoir et à rendre des flagorneries. Corneille et Racine, pleins de dioiture et de bonne foi, estimoient ceux auxquels ils dédioient leurs ouvrages 5 et voilà peut-être lu raison pour laquelle ils ne savoient pas les louer avec autant

DEDICATOIRE. CXVl)

espérances. Et que pou vois- je espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un juste prix , et qui est lui-même l'admiration de tout le monde ? Aussi, MONSEIGNEUR, si la ThèLaido a reçu quelques applaudissemens , c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur ; et il semble que vous lui aviez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère

(îe grâce que Voltaire , qui méprisoit ceux qu'il flatloit. L'usage des épîtres dédicatoircs s'abolit quand on cessa de les payer. Les grands se débarassèrent d'un impôt qui de— venoit onéreux , parce qu'un luxe d'un autre genre étoit à la mode. Au lieu de récompenser les gens de lettres y en les lais-smt à leur place , les gens de qualité ont attiré chez eux^ cette classe laborieuse ; ils l'ont corrompue en l'associant à leurs plaisirs , à leurs mœurs. Les auteurs sont devenus grands seigneurs , les grands seigneurs sont devenus auteurs : ces deux élats , si peu faits pour aller ensemble ,. se sont gâtes mutuellement.

Racine dans son épître au duc de Saînt-Aignan ; proteste que le plus grand succès de sa pièce est d'avoir plu au Ducj. que le public n'a pas osé contredire un homme qui se connoît parfaitement aux belles choses, et qui est lui-même l'admiration de tout le monde.

Rien n'est beau que le vrai.

Il y avoit pour ces épîtres un protocole dont R.icinc ne s'est pis plus écarté que les autres) et ce n'est point par-la qu'il faut le juger..

Il 2

CXVÏÏj ÉPITRE DÉDICATOIRE.

qu'étant dépouillée des orneniens du théâtre , vous ne laisserez pas de la regarder encore favorable ment. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n^appréliende rien pour elle, puisqu'elle sera assurée d'un protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé cîebranler. On sait, MONSEIGNEUR, que si vous avez une parfaite connoissance des belles choses , vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé , et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands lîomines. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes, que les vôtres m'ont été avantageuses : aussi bien , je ne vous dirois que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. 11 suffît que vous me permettiez de vous dire, avec un profond respect, que je suis,

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