ACTE I, SCENE III. i
Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis, (i)
Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis ?
Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre,
Il espéroit par lui de voir Thèbes en cendre.
L'amour eut peu de part à cet hymen honteux ;
Et la seule fureur en alluma les feux.
Thèbes m'a couronné pom* éviter ses chaînes ;
Elle s'attend par moi de voir finir ses peines :
Il la faut accuser si je manque de foi ;
Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.
Dites , dites plutôt , cœur ingrat et farouche ; Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche. Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas, Et le crime tout seul a pour vous des appas. Hé bien , puisqu'à ce point vous en êtes avide , Je vous offre à commettre un double parricide : Versez le sang d'un frère ; et , si c'est peu du sien , Je vous invite encore à répandi'e le mien. Vous n'aiu"ez plus alors d'ennemis à soumettre, D'obstacle à surmonter , ni de crime à commettre ; Et, n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent, De tous les criminels vous serez le plus grand. (2)
(i) Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis, 1 Répétition de V esclave de Mycènc, d'autant plus vicieuse , que la même chose est répétée plus foiblement.
(2) De tous les criminels vous serez le plus grand. Le plus grand signifie-t-il ici le plus coupable ou le pins illustre? Ce qui est encore plus vicieux que celte ambiji^uiié
i4 LES FRERES ENNEMIS,
Hé bien , Madame, hé bien, il faut vous satisfaire : Il faut sortir du trône et couronner mon frère ; (i) Il faut , pour seconder votre injuste projet , De son roi que j'étois , devenir son sujet ; Et , pour vous élever au comble de la joie,' Il faut à sa fureur que je me livre en proie ; Il faut par mon trépas. . . .
du style, c'est la vaine subtilité de Jocaste , et l'éloquence sophistique qui défigure surtout la fin de ce couplet. Racine semble avoir voulu dans plusieurs endroits du rôle de Jocaste imiter la Sabine de Corneille ; il n'en a souvent exprimé que les défauts. Par exemple , Jocaste invite sérieusement son fils à la tuer. Sabine de même , entre son mari et son frère , dit :
Qu'un de vous deux me tue , et que l'autre me venge. HoR., Act. II, Se. 6.
Ce n'est pas ainsi que parle la nature.
(i) Il faut sortir du trône
Corneille s'est servi de cette expression sortir du trône; et le correct Boileau y après lui , en a fait usage. Le premier a dit :
Trône , à t'abandonner je ne puis consentir ,• Par un coup de tonnerre , il vaut mieux en sortir. RoDOG., Act. V, Se. I.
Le second :
L'Enfer s'e'meut au bruit de Neptune en furie ; Pluton sort de son trône, il pâlit, il s'écrie j
Il a peur que ce dieu
Trait, du Subl. de Longin, Chap. VIT.
Ces deux autorités n'ont pas empêché un commentateur de Racine de condamner celte expression et de la traiter de mauvaise : il est probable qu'il ne connoissoit ni le vers de Corneille 7 ni celui de Boileau.