ACTE I, SCENE V
Je ne m'en cache point. Mais, à ce que je voi, Chacun n'est pas ici criminel comme moi. (i)
Je suis mère , Gréon, et si j'aime son frère, La personne du roi ne m'en est pas moins chère. (2) De lâches courtisans peuvent bien le haïr ; Mais une mère enfin ne peut pas se trahir.
ANTIGONE
Vos intérêts ici sont conformes aux nôtres , Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres ; Gréon , vous êtes père , et , dans ces ennemis , Peut-être songez-vous que vous avez un fils. On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice.
Oui, je le sais, Madame, et je lui fais justice; Je le dois , en effet, distinguer du commun , Mais c'est pour le haïr encor plus que pas un ;
(i) Chacun n'est pas ici criminel comme moi.
Que veut (lire Créon ? Le sens de ce vers énigmalique ne peut être entendu que par Antigone 5 elle seule encore peut savoir que Créon est le rival de son fils Hémon. Le spectateur ignore si Antigone est amoureuse d'Hémon , si Créon est amoureux d' Antigone 5 et la tragédie en vaudroit mieux si rien de tout cela n'étoit vrai.
(2) Je suis mère, Créon , et si j'aime son frère,
La personne du roi ne m'en est pas moins chère.
VARIANTE
Tant que pour ennemis le roi n'aura qu'un frère, Sa personne , Créon , me sera toujours chère.
Et je souhaiterois , dans ma juste colère ,
Que chacun le hait comme le hait son père, (i)
ANTIGONE
Après tout ce qu'a fait la valeur de son bras, Tout le monde , en ce point , ne vous ressemble pas.
Je le vois bien , Madéune, et c'est ce qui m'afflige ; Mais je sais bien à quoi sa révolte m'oblige ; Et tous ces beaux exploits qui le font admirer. C'est ce qui me le fait justement abhorrer. La honte suit toujom's le parti des rebelles : Leurs grandes actions sont les plus criminelles ; Ils signalent leur crime en signalant leur bras , Et la gloire n'est point oii les rois ne sont pas. (2)
(i) Que chacun le haït comme le hait son père.
Cette haine d'un père contre son fils est odieuse , surtout quand elle n'a pour motif qu'une rivalité d'amour , toujours choquante , très-souvent ridicule entre un fils et un père. Tout ce dialogue est ennuyeux , et , qui pis est , ohscur. Créon et Antigone s'attaquent , se piquent j leur contestation est froide et insipide ; Jocaste met fin à cette petite dispute par des menaces qui sont encore plus indignes de la tragédie.
(2) Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas.
Ce vers a dû être extrêmement applaudi : il fait allusion aux troubles de la Fronde , aux partis des royalistes et des mécoutens j il est instructif et moral. Dans un état monarchique, tout parti opposé au Roi n'est qu'une faction, où l'on ne peut acquérir de véritable gloire. Le grand Condé luimême n'a de gloire dans la postérité , que par les services qu'il a rendus au Rpi et à la pairie.
ACTEI, SCENE V. aS
ANTIGONE
Ecoutez un peu mieux la voix de la nature.
Plus 1 offenseur m'est cher , plus je ressens l'injure.
ANTIGONE
Mais un père à ce point doit-il être emporté ? Vous avez trop de haine.
Et vous trop de bonté.
C'est trop parler, Madame, en faveur d'un rebelle.
ANTIGONE
L'innocence vaut bien que l'on parle pour elle.
Je sais ce qui le rend innocent à vos yeux.
ANTIGONE
Et je sais quel sujet vous le rend odieux,
L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes.(i)
(0 L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes.
Dans les meilleures éditions de Racine , spécialement dans celle in-4°, publiée en 1760, et dans les éditions de Didot, on a personnifié Y Amour ^ et la première lettre du mot Amour est majuscule. D'autres éditeurs , entre lesquels se trouve Luneau de Boisgermain, ont imprimé le mot amowr comme exprimant seulement une passion : quoique ce dernier ne sou pas ordinairement aussi exact que Didot, on a cru de voir le suivre dans cette circonstance, parce qu'il est d'ac-
nQ LES FRERES ENNEMIS,
Vous abusez, Créon, de l'état où nous sommes; (i) Tout vous semble permis ; mais craignez mon courroux : Vos libertés enfin retomberoient sur vous.
ANTIGONE
L'intérêt du public agit peu sur son ame,
Et l'amour du pays nous cache une autre flamme;
Je la sais ; mais , Créon , j'en abhorre le cours, (2)
cord avec l'édition de 1676 , publiée par Claude Barbin , d'aprcs un privilège accordé à Racine lui-méine pour la réimpression de la Thébaïde , d'Alexandre , d'Andromaque , des Plaideurs et de Britannicus : on peut donc raisonnablement penser que cette édition a été revue par l'auteur. Mais que dans ce vers l'amour soit un être réel ou simplement une passion ^ le vers ncn est pas meilleur : le poète a voulu du'e que les amans voyoient autrement que les hommes indifférons, et il ne l'a pas dit avec précision et netteté. Le principal objet de cette remarque , est de prouver au public avec quel soin on a consulté et comparé les diverses éditions ; et le fruit de ce travail doit être d'offrir aux lecteurs le texte de Racine le plus soigne , le plus correct et le plus pur qui existe dans quelque édition que ce soit.
(i) Vous abusez, , Crcon, de Tctat où nous sommes^
Vos libertés enfin retomberoient sur vous. C'est dans de pareils endroits qu'il faut se souvenir de l'âge de Racine, du ton de son siècle , et de l'état d'imperfection où Corneille avoit laissé le goût et certaines parties de l'art. Créon joue là un mauvais rôle : Antigone accable de ses rigueurs un amant suranné , qui se venge par une ironie amère , mais triviale.
(2) Je la sais ;
T.uneau de Boisgermain a mis dans son édition je h sais,
ACTEI, SCENE V. 27
Et vous ferez bien mieux de la cacher toujours.
Je le ferai , Madame ; et je veux par avance Vous épargner encor jusques à ma présence. Aussi bien mes respects redoublent vos mépris ; Et je vais faire place à ce bienheureux fils. (1) Le roi m'appelle ailleurs , il faut que j'obéisse, (r.) Adieu. Faites venir Hémon et Polynice,
N'en doute pas , méchant , ils vont venir tous deux ; Tous deux ils préviendront tes desseins malheureux.
quoique toutes les éditions portentye la sais : c'étoit de la part du commentateur ou défaut d'intelligence, ou vain désir de corriger Racine. Je la sais n'est pas élégant : on ne dit pas bien savoir une Jlamine^ mais toute la suite ne laisse aucun lieu de douter que Racine n'ait écrit ainsi 5 et c'est le devoir et le mérite d'un éditeur de conserver avec une fidélité scrupuleuse le texte de son auteur.
(i) Aussi bien mes respects redoublent \os me'pris j Et je viiis faire place à ce bienheureux fils.
Au lieu de mes respects , Racine avoit mis d'abord mes devoirs. L'auteur , dans Mithridate , a fait un meilleur usairo du mot de bienheureux y Xipharès s'écrie :
. • Quoi, je serois ce bienheureux coupable I
MiïHR., Act. II, Se. 6.
Xipharès n'est que galant ) mais Créon est comique.
(a) Le roi m'appelle ailleurs , il faut que j'obéisse. VARIANTE.
Vous savez que le roi m'appelle ù son service.
a8 LES FRERES ENNEMIS,