ACTE II, SCENE I
Je souliaitois, Hémon, qu'elle vous fît soufïi^ii', Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume. Mais ne vous plaignez pas: mon cœur chargé d'ennui Ne vous souhaitoit rien qu'il n'éprouvât en lui, Surtout depuis le temps que dure cette guerre , Et que de gens armés vous couvrez cette terre. O Dieux, à quels tourmens mon cœur s'est vu soumis, Voyant des deux côtés ses plus tendi-es amis ! (i) Mille objets de douleur dé chiroient mes enti-ailies ; J'en voyois et dehors et dedans nos murailles : (2)
(i) Voyant des deux cotes ses plus tendres amis! Ce vers étoit suivi de huit autres que Racine retranclia depuis comme inutiles , guindés et pleins d'une vaine subtilité 5 il affectoit alors les vices de Corneille , au lieu de suivre son propre génie :
Lorsqu'on se sent presse' d'une main inconnue ,
On la craint sans re'serve , on hait sans retenue.
Dans tous ses mouvemens, le cœur n'est pas contraint
Et se sent soulagé de haïr ce qu'il craint ;
Mais voyant attaquer mon pays et mon frère ,
La main qui l'attaquoit ne m'étoit pas moins chère ;
Mon cœur qui ne voyoit que mes frères et vous ,
Ne haïssoit personne, et je vous craiguois tous.
Mille objets etc.
(2) J'en voyois et dehors et dedans nos murailles,-
Dedans et dehors sont des adverbes , et non pas des prépositions qui s'emploient avec un régime. On dit hors des murailles , dans les murailles. C'est ainsi que Corneille luimême a dit :
Dans les murs , hors des murs, tout parle de sa gloire. HoR., Act. V., Se. 5.
Cependant cette faute est fréquente chez Corneille et Ions Jcs poètes de son temps j et U jeune Racine ne la regardoif
o6 LES FRERES ENNEMIS,
Chaque assaut, à mon cœur livroit mille combats i Et mille fois le jour je soufïrois le trépas.
Mais enfin qu'ai-je fait, en ce malheur extrême , Que ne m'ait ordonné ma princesse elle-même? J'ai suivi Polynice ; et vous l'avez voulu : Vous me Tavez prescrit par un ordre absolu. Je lui vouai dès-lors une amitié sincère ; Je quittai mon pays , j'alDandonnai mon père ; Sur moi, par ce départ, j'attirai son courroux; Et, pour tout dire enfin , je m'éloignai de vous.
ANTIGONE
Je m'en souviens , Hémon , et je vous fais justice : C'est moi que vous serviez en servant Polynice ; Il m'étoit cher alors comme il l'est aujom'd'hui , Et je prenois pour moi ce qu'on faisoit pour lui. (i) Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfimce Et j'avois sur son cœur une entière puissance ; Je trouvois à lui plaire une extrême douceur,
pas alors comme une faute j il est étonnant que depuis il ne l'ait pas corrigée.
(i) Et je prenois pour moi ce qu'on faisoit pour lui.
Ce style est un peu prosaïque. Du reste il y a, dans tout ce couplet d'Antigone , une douceur , un naturel , une grâce innocente , un certain charme où l'on reconnoît Racine j il n'y manque qu'un peu plus de couleur poétique. La prédilection d'Antigone pour Poljnice seroit plus théâtrale si elle étoit motivée j mais Polynice n'est pas moins féroce que son frère : on ne voit pa5 pourquoi Antigone a plus d'inclination pour lui.