ACTE II, SCENE IIL
Ma fille, s'il se peut, retenez votre frère : Le cruel pour vous seule avoit de f amitié.
ANTIGONE
Ah , si pour vous son ame est sourde à la pitië. Que pourrois-je espérer d'une amitié passée, Qu'un long éloignement n'a que trop effacée ? A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rano- ; Il n'aime, il ne se pléiît qu'à répandre du sang'(i) Ne cherchez plus en lui ce prijice magnanime. Ce prince qui montroit tant dliorrcur pour le crinic , Dont famé généreuse avoit tant de douceur. Qui respectoit sa mère et chérissoit sa sœur : La nature pour lui n'est plus qu'une chimère; Il méconnoît sa sœur, il méprise sa mère; Et f ingrat, en fétat où son orgueil Tamis, Nous croit des étrangers , ou bien des ennemis.
POLYNICE
N'imputez point ce crime à mon ame affligée ;
Dites plutôt, ma sœur, cpie vous êtes changée;
Dites que de mon rang l'injuste usurpateur
M'a su ravir encor l'amitié de ma sœur.
Je vous connois toujours, et suis toujours le même.
ANTIGONE
Est-ce m'aimer, cruel, autant que je vous aime, Que d'être inexorable à mes tristes soupirs.
(i) Il naime, il ne se plaît qu'A répanilre du sang.
VARIANTE
Et son cœur n\aimc plus qu'à rtîpaudre du sang.
Et m' exposer encore à tant de déplaisirs ?
POLYNICE
Mais vous-même, ma sœur, est-ce aimer votre frère Que de lui faire ici cette injuste prière , (i) Et me vouloir ravir le sceptre de la main ? Dieux, qu'est-ce qu'Etéocle a de plus inhumain? (2) C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage.
Kon, non, vos intérêts me touchent davantage : Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point; (0) Avec vos ennemis ils ne conspirent point. Cette paix que je veux me seroit un supplice,
(i) Que de lui faire ici cette injuste prière.
Luneau de Boisgcrmain , en substituant enfin à ici, a imprimé ce vers de cette manière :
Que de lui faire enfin cette injuste prière, Didot, même dans son édition stéréotype, a fait un changement qui n'est pas plus heureux 5 il a mis ainsi. J'ai cru devoir suivre l'édition de 1676, qui, aux avantages déjàcités, joint encore le mérite de ne pas prêter à Racine des adverbes qui, dans cette phrase, ne forment aucun sens.
(2) Dieux , qu'est-ce qu'Etéocle a de plus inliuuiain ?
Racine avoit mis d'abord moins au lieu fie plus , et le vers
se lisoit ainsi :
Dieux, qu'est-ce qu'Etéocle a de nrolns inhumain?
(3) Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point j
Un commentateur prétend que des pleurs ne peuvent être perfides. Non ; mais celui ou celle qui les répand peut trcsbien l'êlre ; et il est oratoire et poétique' d'appliquer aux pleurs le sentiment de la personne qui pleure. Quand on ne sait pas cela , comment osc-t-ou couimeatcr Racine 2