‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 66 sur 193 · ACTE III; SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE III; SCENE IL

Et que tes châtimens paroissent infinis,

Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis!

Tu ne l'ignores pas : depuis le jour infâme ,

Où de mon propre fils je me trouvai la femme , (i)

Le moindre des tourmens que mon cœur a soufferts

Egale tous les maux que Ton souffre aux enfers.

Et toutefois , ô Dieux , un crime involontaire

Devoit-il attirer toute votre colère ?

Le connoissois-je , hélas , ce fils infortuné?

Vous-même dans mes bras vous l'avez amené. (2)

C'est vous dont la rigueur m'ouvrit ce précipice.

(i) Depuis le jour infâme, Où de mon propre Gis je me trouvai la femme ,

Ces vers ne riment pas bien à l'oreille ; le style en est désagréable. Z,e/oi/r n'est jamais infâme ^ il peut être heureux ou malheureux. Je me troiiyai la femme, est un tour foible pour ! une idée si affreuse , qu'il falloit toujours écarter. Le défaut I de ce sujet , pour nous autres modernes , c'est de n'offrir que I des objets qui choquent nos mœurs : de tous côtés l'inceste, une mère épouse de son fils , des fils qui sont les frères de leur père j en un mot, des aventures aussi dégoûtantes que terribles. Dans Œdipe, la pièce finit quand le crime est connu. Les Frères ennemis, au contraire, sont la suite de cette abc— initiation : on n'y est occupé que de cette horrible famille. Il pst presque impossible que de tels personnages nous intéressent.

(î) Le connoissois-je , lie'Ias , ce fils infortuné ? Vous-même dans mes bras vous l'avez amené.

Racine avoit d'abord fait le dernier de ces deux vers moins heureusement , en le liant ainsi au premier :

Le connoissois-je , hélas , ce fils infortuné, Lorsque dedans mes bras vous l'avex amend ?

Voilà de ces grands dieux la suprême justice : (i) Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas ; Ils nous le font commettre , et ne l'excusent pas ! (2) Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables. Afin d'eu faire après d'illustres misérables ?

(i) Voilà de ces grands dieux la suprême justice :

Yoilà un exeraple de ces pensées hardies dont Voltaire a fait l'ornement de ses pièces^ et dont Racine depuis s'est abstenu comme d'un défaut. Le grand poète s'en est cori-igé , parce qu'il aspîroit à la perfection 5 l'homme d'esprit l'a recherché, paice qu'il ne vouloit que briller.

(2) Jusques au bord du crime ils conduisent nos pasj Ils nous le font commettre , et ne l'exctisent pas !

Voltaire a dit avec plus de précision et de force r

Impitoyables dieux , mes crimes sont les vôtres , Et vous m'en punissez !

Œdip,, Act. V, Se. 4'

Louis Racine me parolt s'être trompé, lorsqu'il a vanté ce monologue comme digne de l'auteur de Phèdre : ce n'est qu'une déclamation contre la fatalité , bien inférieure à celle qu'on trouve sur le même sujet dans la cinquième scène du troisième acte de l'OEdipe de Corneille. Les monologues étoient alors fort à la mode j ils plaisoient beaucoup aux comédiens ; qui étaloient dans ces morceaux brillans tout le charlatanisme de leur débit ampoulé et chantant. Le public se laissoit aisé" ment séduire à cette vaine pompe. Racine l'accoutuma depuis à n'aimer dans le poète comme dans l'acteur , que ce qui est naturel et vrai. Au reste , la fatalité des anciens avoit quelque rapport avec la doctrine terrible et désolante de Port-Rojal , dont Racine avoit été nourri. La prédestination est une sorte de fatalité j et ce n'est que par des sophismes subtils qu'on peut concilier et la justice divine^ et la liberté humaine; avec ce système.

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