‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 7 sur 193 · DE JEAN R A C I N E. XJ · texte numérisé non relu

DE JEAN R A C I N E. XJ

cet âge oflre de grands ministres , des magistrats aussi vertueux qu'éclairés, des prélats aussi pieux que savans , de profonds jurisconsultes , d'habiles médecins , des peintres , des sculpteurs, des architectes fameux , d'élégans écrivains, d'excellens poètes, des orateurs sublimes. C'est cette éducation grossière qui a préparé le siècle de Louis XIV; c'est la génération élevée d'après ces maximes gothiques, qui a fait éclore cette pépinière d'illustres personnages, dont la gloire s'accroît avec le temps et doit être immortelle.

C'est en vain d'un côté qu'on fait tout pour les arts, tandis que de l'autre on n'oublie rien de ce qui peut les étouffer : les lycées , les maîtres, les méthodes abondent ; mais la corru])tion . la mollesse , la dissipation détruisent tout le fruit qu'on pourroit en recueillir. Une éducation efféminée énerve l'esprit et le corps ; elle pervertit le jugement et le goût. Une institution sévère et robuste fortifie l'enlendement, donne aux idées de la justesse et de la vigueur. Il naît des talens dans tous les siècles , mais tous les siècles ne sont pas propres à la culture des talens ; et dans les temps de décadence et de barbarie, ce ne sont pas les esprits qui manquent, ce sont les mœurs qui dégradent les esprits. Pour ranimer les lettres et les arts, il faudroit commencer par reformer les mœurs ; on fliit tout le contraire : on les relâche , on les coiTompt de plus en plus par le luxe et les plaisirs ; on augmente le mal que l'on cherche à guérir. Si Corneille et Racine avoient été élevés comme on élève aujourd'hui les enftuiSj nous n'aurions ni Racine ni Corneille.

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L'Université de Paris, dépouillée de ces privilèges qui lui donnoient jadis le droit de troubler l'état, n'avoit conservé que ceux qui lui donnoient le pouvoir de faire fleurir les lettres et les sciences. Ce corps , dépositaire du goût des anciens et des bonnes études, jouissoit alors d'une grande considération ; les lois lui contioient la direction de l'enseignement public. La Société des Jésuites, rivale de l'Université, partageoit avec elle les soins de l'éducation, et administroit avec succès la plupart des collèges de France. Quelques autres congrégations religieuses dirigeoient aussi des écoles dans les provinces. Tout l'espoir de la postérité étoit entre les mains d'un petit nombre de compagnies pieuses et savantes, animées du même esprit, de zèle et d'ardeur pour la religion et les sciences , quoique divisées entr' elles par de petites passions dont les hommes les plus saints et les plus éclairés ne sont pas exempts.

Non loin de Paris , dans les bois qui environnent l'abbaj^'e de Port-Royal, s'éloit rassemblée une société d'illustres solitaires qui se disoient persécutés pour leurs opinions , mais qui n'étoient en effet que les victimes d'un entêtement bizarre et d'un orgueil insensé. La nécessité de soutenir des systèmes tliéologiques que l'Eglise et le Gouvernement n'approuvoient pas, les for ç oit d'acquérir une érudition extraordinaire. Les apologies continuelles qu'ils opposoient à leurs adversaires contribuoient à donner à leur style de la pureté et de l'énergie. Pour être lu, il fcmt écrire bien; et les PP. de Port-Royal n'avoient de ressources contre l'autorité , que dans le suffrage du public, qui s'accorde au mérite de l'écrivain

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plus encore qu'à la bonté de sa cause. Pour rendre leur solitude plus utile , ils avoient établi à Port- Royal une école célèbre par la vigueur des études et l'austérité de la discipline : les élèves ne trouvoient aucune distraction dangereuse dans ce désert ; ils n'y avoient pour maîtres que des hommes zélés , laborieux et savans , qui rempKssoient leurs fonctions comme un devoir sacré qu'on aime, et non comme une corvée désagréable dont on cherche à se débarrasser. C'est là qu'au sortir du collège de la ville de Beauvais , Pvacine fut conduit par cette Providence qui vouloit jeter dans son cœur des semences de piété , capables de résister aux passions du monde et aux enchantemens du théâtre.

Port -Royal étoifc plein des parens de Racine: son aïeule et ses tantes s'étoient conséicrées à la vie religieuse dans cette sainte maison ; P».aciue y étoit regardé comme un enfant de bénédiction favorisé du ciel ; et on lui prodigua des soins particuliers. Il puisa dans cette école d'excellens principes de morale , de logique et de goût ; son esprit y fut nourri des connoissances les plus solides, et c'est là qu'il apprit la langue des Sophocle et des Euripide, dont il devoit ftiire revivre le génie en France. Les plus graves philosophes, tels que Platon et Plutarque,les Pères même de l'Eglise , mis à Port-Royal fort audessus de tous les auteurs profanes , fui'ent les livres de sa jeunesse. Ce fut M. Lemaistre qui dirigea ses études; il amioit Racine comme son fils, et le destinoit à la profession d'avocat. Cet illustre solitaire, forcé de quitter Port-Royal , n'oublia point dans son exii un élève si intéressant ; ii Favoit chargé du soin

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de ses livres dans son absence , et il nous reste une de ses lettres au jeune Racine, précieuse par la naïveté et la simplicité des détails. On la retrouvera ici avec plaisir :

(c Mon fils , je vous prie de m'envoyer au plus tôt 5) l'apologie des saints Pères , qui est à moi , et qui 3) est de la première impression : elle est reliée en 3) veau marbré in-40. J'ai reçu les cinq volumes de 3) mes Conciles c[ue vous aviez fort bien empaquetés, 3) Je vous en remercie. Mandez-moi si tous mes livres 3) sont bien arrangés sur des tablettes , et si mes onze 3) volumes de saint Jean Ghrysostôme y sont ; et 3) voyez-les de temps en temps pour les nettoyer. Il 3) faudroit mettre de l'eau dans des écuelles de terre, 3) où ils sont , afin que les souris ne les rongent pas. 3) Faites mes recommandations à votre bonne tante, 33 et suivez bien ses conseils en tout. La jeunesse 3) doit toujours se laisser conduire, et tâcher de ne 3) point s'émanciper. Peut-être que Dieu nous fera 3) revenir oii vous êtes. Cependant il faut tâcher de 3) profiter de cet événement, et féiire en sorte qu'il 3) nous serve à nous détacher du monde , qui nous 3) paroît si ennemi de la piété. Bon jour, mon cher 3) his , aimez toujours votre papa comme il vous „3) aime. Ecrivez-moi de temps en temps. Envoyez- 3) moi aussi mon Tacite in-folio. )>

C'est à présent dans des romans et des poètes frivoles que les jeunes gens étudient l'art de penser , de raisonner et d'écrire ; et ce qui n'est étonnant cjuo pour le vulgaire , des études tristes et austères ont produit le plus élégant, le plus agréable des poètes, tandis que des études légères et frivoles ne nous

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