SCENE L
ETEOCLE, CREON.
vy u I , Crëon , c'est ici qu'il doit bientôt se rendre ; Et tous deux en ce lieu nous le pouvons attendre. Nous verrons ce qu'il veut ; mais je re'pondrois bien Que par cette entrevue on n'avancera rien. Je connois Polynice et son humeur altière ; (i) Je sais bien que sa haine est encor toute entière ; (2) Je ne crois pas qu'on puisse en arrêter le cours ; Et, pour moi , je sens bien que je le hais toujours.
Mais s'il vous cè(^e enfin la grandeur souveraine , Vous devez , ce me semble , appaiser votre haine.
Je ne sais si mou cœur s'appaisera jamais :
( ' ) Je connois Polynice et son humeur altière ; VARIANTE.
Je sais que Polynice est d'une humeur altière.
(•2) Je sois bien que sa haine est encor toute entière; Vo^ez la deuxième note de la page 5o.
Ce n'est pas son orgueil , c'est lui seul que je hais, (i) Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée ; Elle n'est pas , Créon , l'ouvrage d'une année ; Elle est née avec nous ; et sa noire fureur , Aussitôt que la vie , entra dans notre cœur. Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance ; Que dis-je ? Nous l'étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d'un sang incestueux : (2) Pendant qu'un même sein nous renfermoit tous deux, Dans les flancs de ma mère une guerre intestine De nos divisions lui marqua f origine ! Elles ont , tu le sais, paru dans le berceau , Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau. (5) On diroit que le ciel , par un arrêt funeste ,
(i) Ce n''est pas son orgueil , c'est lui seul que je hais.
On remarque dans cette scène un beau développement de la haine d'Etéocle , des traits de force qui décèlent un grand maître , un peintre des passions : le vrai génie lance quelques rayons à travers le chaos du plan et le galimatias dont le dialogue est souvent offusqué. C'est ce qui distingue la Thébaïde de Racine de quelques autres pièces sur le même sujet , mieux faites , il est vrai , mais où l'on n'aperçoit aucunes traces d'un talent supérieur.
(2) Triste et fatal effet d'un sang incestueux :
Ce Vers et les trois suivans manquent dans les premières éditions.
(3) Elles ont , tu le sais , paru dès le berceau,
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
VARIANTE
Nous Je sommes au trône aussi bien qu'au berceau, Et le serons peut-être encor dans le tombeau.