‹ Œuvres. Avec des commentairesChapitre 9 sur 193 · XY) V I E · texte numérisé non relu

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belles éditions. Il est à remarquer que dans ces livres , qui n'offrent que le texte grec , les passages un peu trop naïfs, et qui pourroient alarmer la pudeur , sont soigneusement effacés. Aujourd'hui ce seroit la précaution inutile : l'ignorance est un voile suffisant pour ces endroits trop libres, et jamais auteur grec , lu dans sa langue , ne corrompra mi jeune homme.

On dit aussi que Racine traduisit les hymnes da Bréviaire romain, déjà traduites par M. de Sacy, et que le maître fut jaloux de la traduction de l'écolier. Cette jalousie contribua beaucoup aux efforts que fit M. de Sacy pour détourner Racine de la poésie : foiblesse qu'on auroit peine à croire dans un si saint homme , si on ne savoit pas que la plus haute vertu ne met pas à l'abri des surprises de l'amour-propre. Quoi qu'il en soit, ces hymnes fm'ent condamnées par l'archevêque de Paris pour des raisons très-étrangères au traducteur. On prétejid que Racine prit de là occasion de répondre au Roi qui l'exhortoit à faire quelques vers de piété : « J'en ai fait autrefois ; mais on les a condamnés. )) Racine le fils , qui cite cette anecdote , a raison de ne pas la garantir.

Lancelot , sacristain de Port-Royal , est moins connu aujourd'hui par son excellente grammaire grecque , que par l'honneur qu'il eut d'avoir Racine pour disciple , et par fanecdote du roman de Théagène et Chariclée. On prétend que le sévère sacristain redoutoit, pour les jeunes genss, même les romans grecs. Celui de Théagène n'offre qu'un amour vertueux, mais c'est de l'aijjour, et de l'amour

exprime

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exprimé avec toute l'éloquence de la passion. Lantelot arracha plusieurs fois ce livre à son élève, et le relrouvoit toujours entre ses mains. Enfin, pour terminer le comlîat , Racine apprit le roman par cœur , et porta fièrement son livre au sacristain , en lui déclarant qu'il s'étoit mis à l'aigri de toute recherche , et c[ue le roman n'étoit plus dans ses niciins, mais dans sa tête. La seule chose qui, dans ce petit conte , ait l'air de la vérité , c'est la sévérité de Lancelot , qui croyoit que la peinture d'un amour, même honnête , n'étoit propre qu'à troubler l'imagination d'un jemie homme.

Le goût de Racine pour la poésie française alaimoit aussi des maîtres graves et prudens , qui voyoient dans ce genre , trop souvent consacré à la frivolité et à la galanterie , beaucoup de danger pour les mœurs, et le plus grand obstacle à un établissement honnête. Ils raisonnoient d'après les maximes de la morale religieuse , et d'après une parfaite counoissance de la société. Ne pouvant prévoir à quel degré Racine devoit s'élever un jour par son talent poétique , ils suivoient les conseils de l'expérience en l'écartant d'une carrière où l'on achète souvent , par des travaux opiniâtres, le ridicule , le mépris et la pauvreté. Il n'y a guères dans un siècle que trois ou quatre génies qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité ; et c'est compter sur un prodige que d'encourager un jeune métromane. Aujourd'hui l'on s'empresse de joncher de fleurs les avenues du Parnasse ; il semble qu'on n'aura jamais assez de poètes ; et l'on en a beaucoup trop , au préjudice des arts plus Utiles, au préjudice de la poésie elle-même. La lit-

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térature est ravagée par cette foule d'insectes ; et ce sont les succès de société qu'il faut surtout accuser d'une pareille calamité. Quand fauteur d'une chanson , d'un madrigal , d'un bouquet , est comblé d'éloges, enivré d'encens, adoré des femmes, a-t-il tant de tort de se croire un poète?

Il faut convenir que les premiers vers de Racine justifioient les réprimandes de ses maîtres : les accens dont sa muse naissante fit retentir les bois de Port- Royal , n'avoient rien de mélodieux , rien qui pût faire deviner Racine ; ses stances et ses petites odes n'étoicnt point les préludes des chœurs d'Estlier et d'Athiiîie. De mauvais vers faits à seize ans, n'ôtent pas, il est vrai, f espérance, mais ils n'en donnent pas. Voltaire 5 à cet âge, promettoit beaucoup plus , par la raison que V oltaire n'étoit pas fait pour aller si loin que Racine : à quinze ans , Racine auroit pu être le disciple de Voltaire pour la versification et le goût; à trente il auroit pu être son maître. La nature se développe promptement dans les êtres dont l'existence est bornée à un terme très-court ; elle est bien plus tardive dans ceux qui sont destinés à une longue vie. A vingt ans , Voltaire avoit déjà pris tout son accroissement poétique; Racine, à cinquante ans , se trouvoit au plus haut degré de sa force.

Echappé du désert de Port-Royal, vers l'âge de dix-neuf ans , il vint à Paris faire sa philosophie au collège d'Harcourt. Quelle philosophie, vonts'éci'ier nos philosophes d'aujourd'hui ! Ils ont raison, sans doute , de blâmer plusieurs subtilités épineuses qui déshonoroient l'ancienne philosophie ; mais qu'ils nous expliquent donc enfin pourquoi les auteurs à qui

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Ton a enseigné cette philosophie , ont mis clans leurs écrits une raison plus saine , un sens plus droit , un jugement et un goût plus exquis, que tous les élèves de la philosophie moderne ? Comment se fait-il quela philosophie , en se perfectionnant, n'ait formé quo des esprits faux et de mauvais raisonneiu's? Pourquoi les Arnaud, les Nicole , les Pascal , les Bossuet , les Fénélon, les Molière , les Boilcau , les Racine , les la Bruyère, les Lafontaine, etc., tous nourris, dans leurs études, de sillogismes, de propositions, d'universaux et de tout ce jargon barbare , aujourd'hui si décrié, ont-ils cependant été de profonds penseurs, d'excellens philosophes et des esprits éminemment raisonnables? Il faut croire que la simplicité des mœurs, la probité, la vertu, la droitm^e du cœur, ont plus de pouvoir encore que l'enseignement pour épm'er la raison, et que les lumières dans des hommes corrompus ne servent qu'à leur fournir des cU-mes pour colorer les sophismes d'une mauvaise conscience. Voilà pourquoi l'essentiel de l'éducation sera toujours de former les mœurs et d'inspirer des sentimens honnêtes.

Du collège d'Harcourt Racine passa aux écoles de droit , essaya du barreau et ne tarda péis à s'en dégoûter. Le choix d'un état est un moment de crise dans la vie d'un jeune homme. Avec une imagination vive, une passion cU"dente pour les lettres. Racine se voyoit lancé dans le tourbillon du monde , sans fortune ; et tous les moyens d'en acquérir lui paroissoient insipides. On lui proposa la régie des biens de campagne; mais il étoit trop sensible à la gloire pour conuoître le prix d'une félicité obscure.

Les poètes aiment la campagne pour la chanter et non pas pom'y vivre; il sont faits pour sentir ses beautés, et non pour gouverner ses productions. Virgile ne consent à s'ensevelir dans les forêts, que lorsqu'il désespère de briller dans les sciences ; et c& n'est qu'après avoir supposé le temple des Muses inaccessible à sa foiblesse, qu'il s'écrie pour se consoler :

Flumina amem silvasquc ingloruis.

L'église lui offroit un asile. La théologie étoit alors une meilleure route que la poésie pour aller aux honneurs et à la fortune. Il avoit un oncle génové^ fain, qui s'engageoit à lui résigner ses bénéfices. Racine 5 malgré sa répugnance naturelle , voulut se mettre en état de profiter de la bonne volonté du chanoine : il se rendit auprès de lui à Uzès, se fit tonsurer et se mit à lire saint Thomas. Mais s'il étudioit la théologie par intérêt et par nécessité , il cultivoit les lettres par goût et par sentiment : il associoit au docteur angéiique Homère , Euripide , l'Arioste. On croit que ce fut pendant son séjour en Languedoc qu'il composa sa première tragédie. Le fameux roman de Théagène et Chariclée , qui lui avoit attiré tant de persécutions à Port-Royal , lui fournitle sujet de son premier essai dramatique : essai malheureux qui n'a jamais paru au théâtre , et dont \\ ne reste rien.Quclques compilateurs d'anecdotes nous assurent aussi que ce fut dans cette délicieuse contrée du Languedoc , peuplée de femmes charmantes, que Racine éprouva les premiers traits de cet amour dont il devoit être un si habile peintre. Il est très-possi-

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ble qu'un jeune poète,d' une imagination ardente,n'ait pu résister à l'influence du climat , ni voir impunément les nymplies et les bergères du Languedoc : ce qui est certain , c'est que chaque jour son zèle pour la théologie se refroidissoit, malgré les fleurs qu'il avoit soin de répandre sur cette étude épineuse. Enfin, l'oncle promettant toujours, ne tenant jamais, et par conséquent les bénéfices n'arrivant point, Racine dégoûté de la scolastique et du séjour de la province, accourut daiis la bonne ville de Paris, la patrie des talens et la mère des artistes. Il fut cependant pourvu pendant quelque temps du prieuré de Lépinai , dont il porta le titre sans en toucher les revenus : le seul fi:uit qu'il en recueillit, fut un procès qu'il eut à soutenir contre un chanoine régulier qui lui disputa le bénéfice ; et le public profita du procès, lequel fit éclore la comédie des Plaideurs.

Un succès fit oublier à Racine toutes les remontrances , tous les sermons de ses instituteurs sur les dangers de la poésie ; et l'ode qu'il composa en 1660 sur le mariage de Louis XIV, dut faire oublier à MM. de Port-Royal les mauvais vers de leur élève. Cet ouvrage d'un poète de dix-neuf ans, fut distingué par Chapelain , et récompensé parle Roi, comme supérieur à tous les essais des jeunes poètes sur lemême sujet. Chapelain fit cependant quelques critiqpies, et releva surtout la bévue du jeune poète qui avoit mis des Tritons dans la Seine. Pour réparer sa fimte, Racine fut obligé de changer unestance tout entière, non sans maudire beaucoup les Triions.

Mais pendant qu'on le van toit au Parnasse , oit

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le blâmoit dans sa famille : on n'y regardoit pas, avec raison , comme une profession solide et un établissement dans la société, la facilité d'hiiLiller de quelques rimes des pensées agréables : les vers n'étoient point alors une denrée aussi courue et d'un débit aussi avantageux qu'elle l'est aujourd'hui. Une ode intitulée la Renommée aux Muses, qui parut en 1664, soutint la réputation qu'il s'étoit acquise par sa pièce sur le mariage du Roi , et lui valut une gratification de cent louis et une pension de six cents livres. Ce petit ouvrage fut communiqué à Boileau par M. Levasseur (*) ; le satirique fit quelques observations , et témoigna le désir de connoître l'auteur. Telle est l'époque mémorable de la liciison de Racine avec Boileau ; et cette liaison est un événement important dans la vie de l'un et de l'autre. La constance de leur amitié honore les deux poètes, et fait la gloire des lettres. Avec un caractère très-différent, ils furent toujours unis par une inclination et une estime réciproque. Si la véritable amitié qû. rare entre les femmes, elle l'est peut-être encore plus entre les auteurs : la rivalité d'esprit et de talent n'est pas moins vive que celle de la beauté.

Molière avoit cilors la réputation de bien accueillir les jeunes auteurs. Racine l'alla trouver, lui montra son ode de la Renommée aux Muses , et sa tragédie de Théagène et Cliaiiclée. Molière lui prodigua les témoignages de la plus sincère bienveillance , approuva son ode , conçut des espérances de son talent

(*) Vojez., dans le dernier volume de cette édition , le Recueil des Lettres de Racine à ses anus^

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pour le théâtre d'après sa tragédie , quoiqu'il ne la jugeât pas en état d'être jouée; il prêta, dit-on, de l'argent au jeune poète , et lui proposa le sujet de la Thébaïde . comme plus convenable ciu théâtre. Cette liaison , que le bienfait et la reconnoissance dévoient rendre éternelle , fut cependant d'une bien courte durée. Il est triste pour l'humanité qu'une misérable querelle le coulisse ait séparé deux hommes faits pour être à jamais unis, et que les plus beaux génies du siècle se soient brouillés pour une actrice ? J'en dirai davantage en parlant de la tragédie d'Alexandre.

L'histoire des pièces de Racine, et toutes les anecdotes relatives à leur représentation , trouveront plus naturellement leur place dans les préfeices , les examens et lesjugemens qui précéderont ou suivront chacun de ses ouvrages ; mais je ne puis me dispenser de jeter un coup d'œil sur cette brillante carrière que Racine parcourut si rapidement depuis 1664 jusqu'en 1677. ^^^ espace de treize ans, qu'on peut appeler la vie littéraire et théâtrcile de Racine , forme la plus magnifique et la plus mémorable époque de la littériiture et de la scène française. Aucmi auteur , sans en excepter Corneille , n'a signalé sa marche par une suite aussi continue et aussi nombreuse de chefs-d'œuvre, tous d'un caractère différent , et qui semblent sinon enchérir les uns sur les autres , du moins se distinguer pardes beautés d'une espèce particulière. On pourroil; emprunter, pour peindre l'éclat et la rapidité de sa course , les sublimes images dont se sert l'auteur des Pseauines pour représenter le soleil parcourant

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la voûte céleste : exaltavit ut gigas ad cvrrendam çïam ;

Il prend sa course , il s'avance

Comme un superbe géant.

Après ses deux premiers essais, aurore encore foible d'un beau jour , tout-à-coup Andromaqiie répand la plus vive lumière : le poète est déjà parvenu au plus haut degré du pathétique. De là , il s'enfonce dans les profondeurs de la politique : le nouvel Euripide est déjà dans Britannicus un Tacite ; déjà il sait peindre les intrigues d'une cour corrompue , aussi bien que les fureurs d'un amour au désespoir ; il trace les caractères les plus vigoureux et les tableaux les plus austères, de la même main qui crayonna les orages du cœur et le déîii^e des passions ; et dans l'intervalle qui sépare ces deux ouvrages immortels, il se délasse et s'amuse à nous exposer les ridicules du barreau. Emule d'Aristophane, il produit en se jouant une comédie que Molière n'auroit pas désavouée. Bientôt l'auteur de Britannicus, le peintre m.âle et fier d' Agrippine , de Néron et de Burrhus , épuise dans un autre ouvrage d'une nature bien différente , tout ce que le sentiment a de plus délicat , de plus tendre et de plus touchant : il fait éclore une tragédie de ce qui auroit à peine fourni , à un autre , une élégie ou une idylle ; et si Racine a des pièces plus fortes que Bérénice, il n'en a point où triomphe avec plus d'éclat la richesse du talent, et l'art de féconder les sujets les plus stériles. De la cour d'un empereur romain , centre de la poliîe?se, il passe dans le palais d'un Barbare. Aux portraits du vertueux Titus, de la seii-

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