noivND rir, iKi'X
C.nr il (VciiiisI lousjouis cl. vc qui rst dontalilo, Il ciiiiiit i\[\\'n \o (lif-rclianl le Irouvo veiilalilc. Mais il a licau liur : car l'olisliiic malliciu- Ne luy veut rspar^'ncr un seul point de ilonlour.
I.'hostc lie la maison, qui voit coniino il soupiic, Qu'il lient la vcuc en lias, el (pi'il lire cl retire Taiil lie sanglols rompus, pensani le res.jouyi-, Luy veut îles deux auians le discours faire oiiyr.
« Cessez, Ri-and chevalier, dit-il, de vous contraindre, Et chassez le regret qui dedans vous fait plaimlre ; Si vous estes jiressé d'angoisse ou de courroux, Sans le couvci" ainsi, hannissez-le de vous. Il vous faut espérer : long-tans n'est iinportinie L'ombre aux rais du soleil, aux vertus la fortune; Le sort de nos projets se joue insolemment. Le seul estât des dieux est franc du changement. Mais quel autre nuage en si grande jeunesse. Peut troubler vostre esprit, que la feinte rudesse D'une beauté superbe'? hé, bien qu'il fust ainsi, Devez-vous sans espoir vous gesner île soucy'/ La femme est vaiialde, et telle en sa pensée S'accorde à vostre amour, qui s'en monstie o(Ten(,ée; l'uis la loy du destin, disposant d'icy bas, l'end heureux bien souvent ceux ipii n'y pensent pas. « L'un de ces jours derniers, durant la saison belle Que les prez et les bois prernient robe nouv(dle, M'égarant par les champs, du bon-heur adressé, •le découvre à mes pieds un jouvenceau blessé, (Jui liroit à la lin, et d'une large vaine Son beau sang ruisseloit comme d'une fontaine; Son chef estoit poudreux, son teint palle et séché, l'areil au jeune lis que l'orage a touché, Sans effort, sans vigueur, lorsqu'en cette infortune Il esprouva du ciel la faveur opportune ; Car ju'esqu'aa mesme instant une vierge y survint. Dont l'ame à cet objet toute (litié devint. La nimphe n'avoit lors qu'une vesture telle Que la porte en ces bois la jeune pastourelle. Mais son port vénérable est plein de gravité. On! nous descouvre en terre inie divinité. Ses regards, ses façons, sa grâce et sa hautesse Me confirment encor que c'est une déesse. Pronte, entre deux cailloux, d'une herbe elle ]iila Et retint dans sa main le jus qui distila. Le versa dans la playe, et tellement s'etforce, Qu'elle estanche le sang et qu'il eust q\ielque force;
ROLAND FUR ll.lîX.
Puis dnncoment porté clans ma proche maison, l.a belle en prend le soin tant qu'il ait gnarison.
« 11 reprint aussi-tost sa beauté coustnmiere : Il avoit les yeux noirs, flamboyans de lumière, La face ouverte et belle et le teint blanchissant, Rehaussé par endroits d'un émail rougissanl. C'estoit le mesme amour; l'or de sa tresse blonde Kaisoit honte aux cheveux de ce prand œil du monde. Bref,' il estoit si beau, qu'Angélique l'aima (La nimphe avoit ce nom) et si bien s'entlama, Qu'elle mesprise tout et n'est plus enteiitive Qu'à guarir le cruel qui la fait mourir vive, Ore froide, ore chaude; et, comme il guerissoit, l.a belle une autre playe en son ame reçoit, "^'il reprend sa beauté, le chaud-mal, qui la tué. Fait que de plus en plus la sienne diminué Et se consume, ainsi qu'on voit dessus un mont Aux rayons du soleil la neige qui se fond ; Et luy faut à la fin, tant son désir la donte. Qu'elle chasse de soy toute craintive honte Pour demander mercy. tout à l'heure octroyé. Et le tans du depuis est par eux employé En tous ces jeux mignards, où doucement se liagnent Ceux-là que la jeunesse et l'Amour accompagnenl.
« Oubliant la douleur qui les avoit pressez, Ils se tiennent sans fin l'un el l'autre eml)rassez. S'ils partent du logis ils vont tousjours ensemble, Et r.\mour avec eux, qui leurs deux co'urs assemble. Or' ils sont dans un bois estendus à l'envers. Or', sur le chaud du jour, ils se tiennent couvers Pe l'ombrage d'un antre, et, à lesvres decloses, Us cueillent mille œillets, mille lis, mille roses; Puis, témoins de leurs jeux, ne se trouve arbrisseau, Qu'or' avec un poinçon, or' avec un couteau, lis n'y gravent leurs noms; mesme la roche tendre Par maints chiifres subtils leurs amours fait entendre. Voilà comme un bon cœur ne doit jamais faillir. Pour quelque grand mesehef qui le vienne assaillir. Car lorsque nous pensons estre plus misérables, C'est alors que les cieux nous sont plus favorables. >.
Ainsi dit le pasteur, et laisse là Roland, Qui dedans et dehors de rage est tout brùlanl. Il veut celer sou dueil, mais rien : car, quoy qu'il Face, Les douleurs de son cœur se font voir sur sa face. Et, bien qu'il se contraigne, il verse sans repos De la bouche et des yeux des pleurs et des sanglots.
nniANr> fit, ifix.
l'uis, lorsqu'il m' voil so\il, la ilouleur, (|ui le guide, l.iiy coininarulp plus fort et va lasi-liant la bride Au penser qui l'cuiporle, et saits trêve il respand lu irrand lle\ive de pleurs, qui des yeux luy descaud Jusques sur la poitriue, et le soin qui l'esveille ,\i' luy veut consentir qu'un moment il sonuueille.
Dc^i'à, de là se vire, ores sur ce costé, Ori's dessus cet auti'o; il n'est point arresté, Se toui-iie impatient, et, quelque part qu'il aille, Sa jalouse fureur luy livre la bataille. Il rlierclie tout le lict, les plumes eslreignanl, l'.t ne trouve un entiroil qui ne soit plus poignant ijue resi)ine et la ronce, et pense, en cette paine, One c'estoil le lieu mesme où sa belle inhumaine r.aressoit son Medor, et, pour ce tout despit, H ablioire la plume et satite hors du lict.
(lomme quand un berger sur l'herbe se renverse F.t découvre à ses pieds, marqué de couleur perse, Un serpent qui se traisne en sifflant bassement, Tout estoiuié se levé et fuit hastivemenl.
Roland, plein de dédain, s'habille en diligence; Il vestil sou harnois, reprend sa forte lance l'.t ressaute à cheval, sans attendre le jour, Ni ([ne la belle .Aurore anuonçast son retour. 11 pique à travers champs, et la nuit solitaire, ()ui tient tout assoupy, refraischit sa misère. Il s'o\itrage soy mesme, et d'un cry furieux ■ Il maudit l'innocence et l>laspliemc les cieux, Et sanglotte sans fin; puis, quand le jour se levé. Son trop ferme soucy plus durement le grève. Il va deçà de là par les lieux écartez, Et fuit tant comme il peut les bourgs et les citez. Sa veuë est égarée, el, avec triste mine, Sans penser au chemin, tout le jour il chemine, Laschant maints chauds regrets et maints sou])irstranchan'; Qui renflamment le ciel, Tair, la terre et les champs; 11 forcené de rage, et sent dedans sa teste l'esle-mesle tourner l'orage et la tempeste; F.t .Neptune, en liyver, n'écume en tant de flots Comme il .i. dans le cœur de tourbillons enclos, l'uis, si tost que la n\iit les paupières nous serre, Il descend dans un bois et se vcantre sur terre, Ciiant horriblement, et le somme ocieux N'a nul cliarme assez fort pour' luy clore les yeux. (Jui distillent tousjours mille pleurs qui descendeni, El, comme d'un torrent, à grands Ilots se res|)andent.
ROLAND ïïrP.IEUX, 3Ô3
l.iiy-mpsme il s'en estonne Pl ne sçanroit jiensor
Comme il puisse des yeux tant de larmes verser,
Et dit en soupirant : « Ces i-uisseaux qui s'écoulent
Ce ne sont point des pleurs : tant de larmes ne roulent
Comme j'en sors des yeux ; non, ce ne sont point pleuis,
Les pleurs ne suffiroient à mes longues douleurs;
Car mes douleurs ne sont au milieu de leur course.
Et j'ay jà de mes pleurs tari toute la souice.
Ah I je connoy que c'est ! c'est la vitale humeur.
Qui fuit devant le feu que j'ay dedans le cœur,
Et coule par mes yeux de ma poitrine cuite.
Et tirera mon mal et ma vie à sa suite.
Mais las! s'il est ainsi, douhle, double ton cours,
Précipitant la fin de mes malheureux jours !
Et vous, ô chauds soupirs ! témoins de mon angoisse,
Vous n'estes point soupirs, car les soupirs ont cesse.
Et ne durent tousjours; mais plus j'en vay sortant,
Mon estomac enflé va plus fort haletant.
Amour, qui m'ard le cœur, fait ce vent de ses ailes,
Pour tenir en vigueur mes flammes immortelles.
« Quel miracle est cecy, que mon cœur allumé Par tant de feuv d'Amour n'est jamais consumé '.' Mais que suis-je à présent qui souffre telle rage ? Seroy-je bien celuy que je monstre au visage? Seroy-je donc Roland ? Ah ! non, Roland est mort ! Sa dame, trop ingrate, a occis à grand tort Ce Roland que j'estoy, son corps est dessous terre, Je ne suis, je ne suis que son esprit qui erre. Hurlant, criant, fuyant en ce lieu séparé. Où je fay mon enfei', triste et désespéré. Pour témoigner à tous, par ma douleur profonde, Ce que doit espérer qui sur l'amour se fonde. ><
Toute la nuit Roland en ces regrets passa, Puis, comme le soleil ses rayons élança Pour esclairer le ciel et que l'aube vermeille Eut laissé dans le lit son vieillard qui sommeille, Guidé par le destin, il se revoit encor Au rocher tout escrit d'Angélique et Medor; 11 le voit, et soudain le dédain qui l'enflame, De nouvelle fureur luy comble toute l'ame : 11 saisit son espée, et de taille et d'estoc, Il part en mille éclats l'écriture et le roc, Et partout où il va la place est malheureuse. S'il y trouve un seul trait de la lettre amoureuse. Car soudain il la tranche, et n'a jamais cessé Qu'en morceaux çà et là tout ne soit renversé.
ROl.ANH II'lilKUX.
Ainsi l'psta In rorlu', l't an Ironiicau sauvai;(f
Jamais à railvciiif iii' servira d'omliiage ;
Il la liollo rontaini- lii'uri'Usrini'iil coulant,
i.iiii iriin r('|>l\ Idi'lii l'ait un Iniir riiissplnnl,
Avri" son iiKil miiliraHe et son eau IVoidc; cl ilaiic
-N'a i>onvoir d'amortir sa brùlanlp coIpiv.
Il V Jette des troncs, des |)ierres, des rameaux,
Kl n'a jamais cessé q\i'il n'ait trouhlé ses ean\ ;
l'uis, tout mol lie sneur, de travail et de [leinc,
Il cIk t dessus le pré sans pouls et sans haleine,
i'Iein d'ire, do dédain et de forcenomeni,
r.t, les yeux vers le ciel, soupire incessamment.
M pour vent, ny pour-lroid, ny pour chaleur (pi'il lace
Jamais il ne voulut abandonner la jilace
l)ù, sans dire nu seul mot, il ilemeure couché,
Ht tous.jours vers le ciel a le regaid liché.
11 y l'ut si long-tans sîns manger et sans boire, Oue la nuit par trois fois vestit sa robe noire, Kt trois l'ois Apollon, sortant du creux séjour De l'humidf! océan, nous alluma le jour. Et tousjours la rigueur du mal qui le transporte. V.n le diminuant, s'aigrit et se t'ait forte. >-i qu'en tin, tout gaigné de si noire poison. Apres le sens troublé s'égara la raison, K' le jour ensuivant, d'ime main oulrageuse, Il se meurtrist la lace horriblement hideuse. Il écume de rage et derompt sans repos La maille et le plastron qu'il a dessus le dos. Icy tombe l'cspée et, sur une autre place. Les bi'assars, les cuissots et le coips de cuirace ; Plus loin chet la salladc, et tout par tout le bois, Va\ mille lieux divers, il semé son harnois. D'heure en heure plus fort sa rage le maistrise ; Or' il rompt son pourpoint et ores sa chemise, Et court d'un pas subtil, écumant, forcenant, Et de mille façons ses lèvres trançonnant. 11 rnonslre à nud le ventre, et le dos et l'échiné. Et quand i)lus sa fureur puissamment le domine, Il arrache de terre un grand chesne et un pin, Comme s'il arrachoit de la sauge ou du tliyn. ■fout en bi'uit à l'entour, les rocs cavez en sonnent. Et les bergers des champs tous effrayez s'estonnent, Puis veulent voir que c'est; mais, pronts au repentir, Bien-tost gaignent au pied, se pensans garantir. Le fol se met après, et d'une main meurtrière, En leur froissant les os, les abat par derrière ;
r, rUAND FUT, lElN. 6">'»
Il lire à un la teste, à un aulre le bras,
l"t un antre tout mort il fait tomber à bas
D'un revers qu'il descharge, et pins il voit de presse,
F.n fronçant les sourcils sa perruque luy dresse,
Et, tout ensanglanté, traverse horriblement
Par les rangs plus serrez, l'un sur l'autre assommant.
Comme un ours furieux, qui bien peu se roucte, Ouand il est poursuivy des chasseurs de Russie, S'il rencontre en sa voye un nombre bien espès De petitb chiens courans, qui le suivent de près; Car si tost qu'il s'arreste, élançant une œillade, il écarte bien loin celte Ibible embuscade ; Ainsi Roland en fait, au travers se ruant. Et rend en nii instant tout le peuple fuyant, tjui court en sa maison, qui monte sur un temple. Et qui d'un haut couvert, tout effrayé, contemple La ftireur de ce fol, qui par les prez herbeux Démembre, en se jouant, les toreaux et les bœux.
H mord, il égr;iligne, il se tourne, il se vire ; Des pieds, des poings, des dents, il rompt, froisse et déchire: Il hurle furieux, et fait un plus grand bruit Hue le flot courroucé qui bouillonnant se suit ; D'un choc continuel ses dents se font la guerre. Son visage est crasseux, plein de fange et de terre, Ses yeux, de gi-and courroux, sont tous bordez de sang. Et, en les contournant, n'en monstrent que le blanc. Soit de jour, soit de nuit, erre par les campagnes; Si tost qu'on l'aperçoit, chacun fuit aux montagnes. Évitant ce déluge; et quand il sent la faim, Il se remplit le ventre ou de glans ou de pain. Ou des herbes qu'il trouve; et. passant aux bocages, Il met à mort les daims et les chevreuls sauvages. Les biches et les cerfs, et combat quelquefois Les ours et les sangliers, cruels hostes îles bois, Les dérompt pièce à pièce et, à teste panchée, H en hume le sang dont sa face est tachée ; Sa moustache en dégoûte, et va, courant ainsi, Sanglant, défigiu'é, tout poudreux et noirci. Ne retenant plus rien de la grave apparence De ce guerrier Roland, la colonne de France. Et fut ainsi trois mois errant tout furieux, Jusqu'à tant qu'à la fin, en descendant des cieux, Le vaillent Mirthe anglois, .sur un coiusier qui vole. Luy rapporta son sens dedans une fiole.
LA MOHT T)l^: RODOMONT
KT SA DESCKM'K AUX MNFKliS
rAinir iMiTicr ne i.'AriinsTi-, i'artik ue i,'invi:\tion nu i.'ai iiinii;
SI ON SI EUR nr vii.i.Er. ov*
i r. ■ ; u ft T A 1 il K n ■ t: s T A I
Jfi sons d'un fi'ii n()iivr':ni ma pnilrino allunn-fl, Qui ne in'i'chanll't' ]ioint d'ardour aicnuslutni'c: L'a subit HiouvciTipnt qun je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour me faire cliantei- Je nes(,'ay (juoy il'estrange et difficile à croire, (,)uittautde Cupidon le triomphe et la gloire,
< Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroi, né en Ui'i2. d'une famille récemment anoblie. Son aïeid el son père avaient administré les finances de Fran.ois I". Catherine de Mèdicis l'employa conmie négocialenr dans deux affaires importantes, e i Esprif;ne et en Ilalie. Devenu gendre de l'Auhespine, ]l liu succéda au ministère. Charles IX, qui lui témoignait la phn grande fiveur, lui dicta son Traité de la Chasse^el son Épiire à llonsard. Il continua d ■ remplir les fondions de secrélaire d'Étal sous Henri IK, lient i IV el Louis XIII. Villeroi mourut à Rouen, le 22 novembre 1017, pendant un voyage de ci? dernier prince en Normandie. 8n a imprimé plusieurs fois ses Mèmoirei.
r.nnoMONT.
Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Sentier trop rebattu des poétiques esprits.
Villeroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut l'aire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Uodoniont, le contempteur des dieux, Qui fit trembler vivant l'air, 4a terre et les cieiix ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, (■rand de corps, grand deforce et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'effroya.
L'enfer trembla de peur, Pluton pasiit de crainte, Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez. Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstroit horrible !
Un jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place. Chacun selon son rang, son mérite ou sa race, Et que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats. Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées, Au fort de leur discours ce superbe arrivant. Voyant Charles à table et Roger plus avant. Fièrement les regarde et lasche une menace.
« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre, Et misérable encor tu ne crains de paroistre Entre ces palladlns, qui, selon leur devoir, Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir. Car un si m.eschant traistre est digne qu'on le fuye. Et que le ciel vengeur par mes mains le chastie. Ainsi que je feray prontement devant tous. Si, ))lein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendre. Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre. Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray. Et de tes trahisons la vengeance prendray. »
11 finit sa menace, œilladant l'assemblée. Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux fils d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant
^y>R llOIXiMONT.
Dr l'nhnllro l'orfrin'il do m fiorjiil versai r<\ Mais ltogt>r, poiiil au vif fl'iinp juslo colcrr, (!ric après son liainois, an combat animé, Kl n'a presque loisir de se voir tout armé. (.Iiac\in pour l'assister soudain se met en plaee; Marfize et Uradamanl lim veslent la cuirasse, Charles Iny ceint l'esiiée, et iNaismes et (tge;- I aisoient autour du camp tout le peuple ranger.
Itenaud tient son cheval, qui bal du pié la terre, i.'ui blanehist tout son mois, (pii le masche et qui sern- Aucunesf'ois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatemenl.
Uoger monte dessus, et lludon qui s'avance A chacun des guerriers bâillonne forte lance. De pareille grosseur, de foi<'e et de grandeur.
Lors des deux bonis d)i champ s'avancent de roide\ii , ^ Ne plus ne moins (ju'on voit dedans un gras herbage
Deux toreaux eschaulfez de l'amoureuse rage. S'éloigner l'un de l'autre et tourner biavement, Laissans tout le troupeau saisi d'esloimement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives. D'un si soudain elTroy tremblent toutes craintives. De la sorte qu'on voit les colombes en l'air, Oui tout en un instant ne sravent où voler, Quauil l'émeute des vents, la gresle et la tempeste l,es estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Roger, Voyant le fier seudilanl du superbe estranger, (,)ui pique eu l'abordant; sons luy la terre tremble, l'.t croit-on que le ciel à l'ahisme s'assemble. Roger vient d'autre pari, qui fait bruit en courant, Comme le flot grondant d'un superbe torrent.
A ce terrible choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées. Mais les coups sont divers : Rodomont, qui donna Dans l'écu de Roger, seulenienl l'eslonno De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger semblalilement dans lécu s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa, bien ([u'il fuslbon et foit, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure; Et ne fust que du couj) Roger brisa son bois, luy perçoit tout uet le corps elle harnois. Les chevaux, estonnez de renconli-e si fiere, .Mettent la croupe en terre et panchent en arrière.
KOnOMONT.
Dp bride cl d'espeion ils les font relever. Puis (l'extrême l'ureiir viennent se retrouver, l.e coutelas au poing', tous deux brûlans d'envie De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs harnois martelez d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloient , Or' â gauche, or' à dextre ils cherchent l'avanlage, Et tastent les endroits ))0ur se faire dommai;e.
Roger teint son espée au sang de lîodomont, Et celle du payen rebondist contremonl Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il face, Entamer la sallade ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé, Et fait aussi grand bruit que le Ilot animé De la mer courroucée au tans quelle s'augmente. Et que le froid liyver par les vents la tourmente ; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesme La lumière et le ciel, d'une colère extrême, Menaçant le dieu .Mars, a soudain arraché Son escu qui pandoit par lambeaux detranché. Le jette contre terre et, plein de violence. Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l' espée à deux mains, qui siftle, en descendant De pareille roideur qu'un tonnerre giondant, Ou qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.
Roger, tout estourdy d'une telle tempeste. Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuil, Et tousjours Rodomont impileux le poursuit. Et sur le mesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et tombant ; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse dellendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.
« Eay ce que tu voudras, sois moy tousjoiu's contraire. Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré, Que ce chetif m'échappe et demeure asseuré. »
110 no MONT.
O (lisant il s'appronlip, pl lia\isso dr la solle Roger tout ('■hloiiy, qui ciicoros chancrllo, Kt ne se connoist point, privi; de spntiinoni, Tant il est oirnsqui'! ili> cet estourdimeiit.
Rodoinont le souslove, il restreint, il le serre, r.l pnis de i,'i-and liireiir le jette contre terre Kstendu de son \cin<^, et se rit de le voir, Pensant l'avoir privé de vie et de pouv(tii'.
Mais ainsi, comme on dit, que le lyl)i(|ue Aniée Sentoit en combaltant sa puissance annmfi'ilée. Lorsqu'il touc'hoit la terre, et, tel ([u'il se levoit, Roger liatif se levé, et, se levant, il voit La belle Bradamant toute palloet troublée. Dont de honte el <i'ennuy sa force est redoublée ; 11 a le cœur si (jros et si plein de dédain, Ou'il conclut dfi iiu)urir, ou se vanger soudain.
Rodomont vient encontre, et Roger plus adestre La bride du cheval prend en la main senestre; De l'autre il le chamaille aux cuisses et au tlanc, Kt de cent mille endroits luy luit pisser le san;^, Marlelle coup sur coup d'un bras robuste et ferme, Et ne luy donne point un seul moment de terme. Le payen s'en estonne et ne sçail où tourner; Car Roger ne veut point le laisser séjourner, Le presse et le poursuit à grand coup d'allumelle, tt semble qu'il acqnieie une force nouvelle.
Rodomont, qui se voit en extrême danger. S'avance une autresfois, pour estourdir Roger Du reste de l'espée en sa main demeurée; Mais il s'en donne garde, et d'une ame asseurée, A chef baissé se coule et luy saisit le bras. Le démenant si fort, qu'il le fait choir à bas. Lors pront il se relevé, et l'estour recommence, Où l'art abandonné cède à la violence.
Roger tcusjours le suit, ne cessant de trancher. Et à coups de taillant l'engarde d'approcher.
Rodomont, tout luùlant de fureur et de rage, S'arme plus que jamais d'im généreux courage; 1! rassemble sa force, il ramasse son cœur. Frappant son ennemy de toute sa.visueur A l'endroit de l'espaule, et du coup qu'il luy donne Roger, en chancelant, tout estourdy s'estonne.
Le payen veut entrer, mais le pié lui faillit. Roger plus que jamais courageux l'assaillit, l.e frappe en la poitrine, en la teste, en la face. Tant que de couleur ronge il teint toute la place;
r.ODOMONT.
L'antre désespéré, comme un foudre élancé,
Se jette sur Roger el le tient embrassé.
Et luy de son costé restreint de toute force.
Alors chacun des deux à qui mieux mieux s'efforce
De choquer, de pousser, d'estraindre et se mouvoir,
Conjoignanl l'artifice avec leur grand pouvoir.
Roger à ce combat est dextrement agile. Et le lier Rodomont, q-ii tout par tout distille Et qui pisse le sang par tous les lieux du corps, ^'a les liras si tendus ny les membres si forts; Tellement qu'à la fin, après mainte secousse. Maint tour (^t maint letour, Roger si fort le pousse, Mettant le i»ié devant, qu'il le l'ail trébucher Comme ime grosse tour ou comme un grand rocher, Quand ils sont emporte/, par l'effort du tonnerre. Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach liiy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux luy donne mille coups, Luy fait crier le ventre, et le charge et le presse. Le harnois retentit sons le 1er qui ne cesse. Comme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout à l'imponrveué mie ruine survient. Qui suffoque les uns, et 1rs autres à peine l'euvent ouvrir la bouche et r'avoir leur haleine ; Le payen est ainsi, qui ne peut respirer, >'i des poumons pressez son haleine tirer.
Roger luy tient, vainq\ieur, le poignard à la face. Et d'une mort prochaine en parlant le menace. S'il ne se vouloit rendre afin de se sauver; Mais luy, qui veut pluslost mille morts esprouver Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie, Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. Il s'efforce, il remué, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir, Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine, Car celuy qui le tient rend sa puissance vaine.
Qui a veu quelquefois nu matin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé, <,)ui luy tient de la dent la maschoire entamée; Le matin se débat d'une rage euHammée, Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux ardens. Et monstre en rechignant de grands crochets de dents; Il a veu Rodomont sous Roger se debatre. Qui voudroit s'il pouvoil la fortune combatre.
maugrée, il écume et s'émeut tellement.
Qu'il se depestre nu bras, dont tout soudainement
r.oDinuiM.
Du |ii)if;ii;inl nu'il tciioil il chiMclic p.ir dcrricrp A privrr son haiin'ux ilc la ilniiio lumière.
Hoyor, vovanl lVii'(Mii' où il pont (încoiirii-, S'il larde plus ionj,'-lans de in faire mourir, Uressp le bras liion-haul, puis commo uno lonipcslf npsserre In poiynard trois coups dessus sa Irsie, Kt autant sur le front Innl ron^c et tonl souillé; l,e coivean lomhe à bas du test écarbonillr, Et l'aine en blasphémant, orgueilleuse et despile, Vers l'ombreux Acheron soudainement prenii fuite. Abandonnant le eorps qui roidist fi'oid et Idanc, Ondoyant tout par tout à jrros bouillons de sang.
Le peuple, en s'estonnant d'nne telle vieloire. Elevé juscpi'au ciel le vainqueur plein de gloire. Chacun, à qui plus test, le vient environner : On oit l'air tonl autour du ;;rand bruit resonner. Son nom t\e>;à delà purniy les bo\ubes vole, Et ce mot de Roger est toute leur paiole. Les palladins courans viennent tous l'embrasser, Charlemaigne le tient qui ne le veut laisser: Tout ravy de liesse, il le baise, il l'embra-ssc, Et d'un pleur agréable il Iny baigne la face. Marli/.e en fait autant, Sobrin, Renaud, Roland, Dndon, (îiill'on le noii' et le blanc Aqniland ; La belle Rradamanf, la guerrière amoureuse, Raise de son Roger la main victorieuse, Rassérène sa face et rallume ses yeux, Encores tous tiouhlez du combat furieux.
Combien, lielasl coiulfien l'amante désolée •^entit de dures morts durant reste mesiée, Tremblant pour son Roger, son cœur, son tout, son l)ieu, Las ! qu'elle désira de se voir en son lieu ! Non que de sa prouesse elle eust aucune crainte : Mais le fier Rodomont ne donne aucune attainle (Jni ne trouve son ame, et que sou cœur blessé D'une tremblante peur ne devienne glacé. Maintenant, au contraire, elle est toute ravie, L'appelle son esprit, sa lumière et sa vie. Et souhaitte en son cœur de voir la fin du jour, Pour cueillir le doux fruit de si parfaile amoui'.
Le peuple cependant à grands monceaux s'assejnble Tout à l'entour du corps, qui de grandeur ressemble Le cyclope Etnean sur la terre estendu, Apres que le fin Grec l'eut aveugle rendu. L'un atjmire estonné son visage effroyable. L'antre admire sa barbe et son poil admirable.
ROnOMONT. 31"»
L'autre atlmhfi ses hras, qui paroissent si forts; L'auli'e admire, effroyé, la gi-andeur de son corps; Et mesme, en le voyant, ils font doute de croire (Ju'il soit mort et cju'un homme en ait eu la victoire.
Cliarles, qui veut sacrer à l'immortalité Ce liaut fait de lloger par son sang adu-té, Kait désarmer le corps des armes redoutées, Qui sont, comme un trophée, au plus beau lieu plantées De Paris la peuplée, afin qu'à l'avenir Les François estonnez s'en peussent souvenir. La grand' masse de chair jà relante et pourrie Est traisnée à grand force et mise à la voirie, l'asture des corbeaux de tous les prochains lieux. Qui font en croassant maint repas de ses yeux.
L'ame de Rodomont en blasphémant arrive Aw neuve d'Acheron, et voit dessus la rive Mille images ombreux, attendans sur le bord Le nautonier Carou pour les con<luire au port. Caron le nautonier est dessus la rivière, Conduisant les esprits que la Parque meurtrière Adespouillé des corjis ; le nombre est si espais, Que sa vieille nasscUe en gémit sous le faix.
L'ombre du lier payen, qui n'a loisir d'attendre Que le patron d'enfer retourne jiour la prendre, S'efforce do passer, despitant, maudissant. Le ciel et les enfers sans repos menaçant. Caron le voit venir, qui s'allume de rage De ce qu'il le privoit des droits de son péage. Et vient pour l'empescher, la rame dans la main. Tout prêt h le charger s'il ne s'enfuit soudain. L'esprit audacieux sa force a mesprisée. Et luy dit en jetant une amere risée : « Si les ombres d'enfer ne sont autre que loy, Je veux que tout l'enfei- obeysse à ma loy; Je le veux, je le puis, ma force est assez grande l'uur me faire seigneur de l'infernale bande. Pource fuy-t'en d'icy, vieillard, va le cacher; Je v^ux pourvoir l'enfer d'un plus brave nocher. ■•
Caron, qui veut donter sa folle outrecuidance. Tenant la rame au poing, tout rechiné s'avance, Pensant le renverser au plus profond de l'eau. Mais l'esprit se recule à costé du bateau. Puis d'extrême vitesse il saute en la nasselle, Qui de la pesanteur de son costé chancelle, l'rend Caron par la barbe et le crin blanchissant, L'enfer de ses hauts cris est tout retentissant,
n OliOM OM .
ri sf> (iolinl si fort, (juc la Ijnrfpin froiss(^p l.aissp a\i milii'ii ilo r(\Tii sa cliargp rrnversrp. I.ps niaiiOÀ tbiil un lirnit, ol (^aron par sos n is lloclamp A son soronrs l'Inlon ot sos ps|iiils 1,'ombrfi (In roy tlpirmit, liantaino ol ponerpiiso, rdurl ;'i sa volonlc'^ dedans l'oan lonolironse, l'inlraîiunil lesosprils, la baiipio ol lo noclior, El tasrlio tanl (ju'il ])onl de la livo ai)prorlit'r, l'onr oiilror pac surprise ou la maison ardculo.
Mais l'iulon cnpondant louiposto ot so lournicnic, Ne sçail qu'il doivo faire, afin de rosislor A «! fier onneiny, ipii !o vont débouler Du royimine des morts, ipiMl oui pour son parlaf^e, ijuand trois du monde eulier paitiriiit l'iierita^je; Kl craint (pie Jupiter le vouille délof^ei', l'onr avpcqnes le ciel sou empire raujfor.
Proserpino, qui sent une |)areille crainte, Dresse conire le ciel son arnere complainte. Puis d'nne voix cassée esperdumcnl criant, Avec ces mots plaintifs les esprits va priant:
« 0 vagabonds esprits! ô mallieuronsos âmes! Qui bn'dez dans la glace et gelez dans les (lames! Vous qui ne sentez point en ces lieux inalhein'eux De tourment si cruel que le mal amoureux ! l'.ncor que la pitié n'ait point icy de place, liesisloz jiar pitié contre cil qui jiomcliasse De m'osler la couronne et se faire empereur De ces lieux pleins d'effroy, de silence et d'iioneiu'. Opposez vostre force à la sienne cruelle, Et soyez animez par ma juste querelle.
Si vous me secourez en cette extrémité, Par le fleuve de Styx. par cotte obscurité. Par le fnzeau des Sœurs, par leurs trames fatales, Et par les crins retors des fureurs infernales, .le jure et vous promets de si bien m'employer, Que vos dames un jour, pour leur juste loyer. Viendront en ces bas lieux et sentiront la paine Que mérite à bon droit toute dame inbmnaine. '
« Et vous, foibles esprits, qui sentez seulement (Francs dos (lamos d'Amouri l'ordinaire tourment <,>u'on endure aux enfois pour quelque erreur conuuise, Si vous me secourez, je vous mets en franchise; Je veux qu'on vous délivre, et que, sans endurer, Vous puissiez icy bas pour plaisir demeurer,
l'on peut icy bas quelque plaisir attendre, Fi si qtielque soûlas aux enfers so pont prendre. >
RU DO M os T. ù-ici
Ainsi dil l'roseipiiic, et les esprits tenus Au plus profond d'Averne en bruyant sont venus Kauder à l'entour d'elle, esineus de sa promesse. Et veulent sans delay inonstrer leur hardiesse.
Agrican le premier, brave, s'est présenté, Agramant vient après, et l'esprit redouté Du vaillant Mandricard, qui brûle de combattre, lit veut de Rodomont l'outrecuidance abattre.
I.e ciel tout courroucé de lenis si longs déliais, Pour les faire cesser courbe le sein en bas, ^'anime de fureur, et de sa dexlre armée Delasche la temi)este et la foudre allumée. (In n'oit rien qu'un tonnerre esclatant et bruyaid. lin ne voit rien qu'esclairs sifllans en tournoyant; lit tombent coup sur coup, comme lléclies pendente^, LUi ciel dans les enfers de grand's llanimes ardentes.
I.a terre, qui s'estonne en ces extremitez, D'ouyr l'enfer qui tremble et les cieux irritez Uruire, esclairer, tonner, pense toute craintive ijue c'est la lin du ciel et d'enfer qui arrive; Tout ce qui est en haut, en bas, de tous coslez, Besles, hommes, démons, sont tous esi)Ouvaiitez.
I.'ombre de Rodomont, de son corps séparée, Kst seule en cet elTroy ((ui demeure asseurée, ijui menace le ciel, l'air et les élemens. En despitant l'eu fer et tous ses tiemblemens ; S'elle trouvoit la mort, comme elle a bien envie. Llle la contraindroitde luy rendre sa vie, Ll veut, malgré l'iuton et les mânes ombreux, Kslablir son empire aux enfers ténébreux. (Miacuii fuit au devant, quelque jiart (|u'il ^"avaiii e, Et luy, qui continué en sa liere arrogance. Saute dessus le pont, et s'en fait |)osses.seur, (^ar de crainte surpris le cliien engloutisseur. Et les Iristes Fureurs, de sang entretachées, S'estoient au fond d'Averne honteusement cachéis.
l'iuton à cette fois ne syait que devenir, Et pense voir eiicor Hercule revenir .\vec ses compagnons pour ravir rroserpiiic. Tressez du feu d'Amour ardant en leur poitrine; 11 bruit, il se tourmente et, de fiiieur attaini, .Maudissant sa fortune, il sanglote et se plaint.
Les esprits stigieux sont émeus de liesse, Voyant leur lier tyran en peine et en destresse; Mais luy, qui voit sa perte et n'a point de repos, Les invoque à son ayde et leur dit ces projios :
i;iiiiiii\i 0 Ni'.
" llcl:i»! (■Iii'i> ( iliiMiih de ces lieux (^llioyalilrs,
MiiiiiU-iKiiil au licsoiii soypz-inoy sccourablcs;
l'.l si n'avez pitié ilo mes ^ciiiissrinous,
l'riMioz au moins pilié de vos cruels loniiiiens.
<!ar (|ui s'opposera lirave à ce Icuieraiie,
.le le rens délivré de loîile sa misère,
Ihi ,L;el, (\[\ leu, du l'ei' el des maux rigoureux
i.'ne Minos l'ail soulliir aux esprits mallieuienx ;
Kl sera le premier auprès de ina personne,
<!omiTie tenant, de luy mon sceptre et ma couioMiie.
A ces mots de l'Iuliiii. on voit de toutes paris
Sortir <lu ereux manoir les plus hi-avcs soldarts,
Ceux ipii durant leur vie avoient troublé la terre,
t'erveaux ambitieux, par une injuste guerre;
Les tyrans convoiteux, les meurtriers inhumains,
i.'ui du sang- iiuiocent avoient souillé leurs mains;
Les traistres, les mutins, les semeurs de querelles.
Les esprits envieux, les amis peu lidclles,
(!eux rpii avoient le droit jiar argent violé,
Ou vendu lâchement l(\nr pays désolé.
l'.liacuu à qui mieux mieux veut monstrei' son courage,
Mais l'iuton les renvoyé et leur tient ce langage :
'1 Non, ce n'est point en vous qu'il me faut esinu'er, Esprits loibles et vains, allez-vous rcîtirer : Il faut (ju'uu chef vaillant, un cond\icteur d'armée, In qui ait en cent lieux planté sa reiuimmée i'ar le glaive trenchant, et qui, d'un brave tîfhirl, Aux guerriers plus fami'ux ail l'ait trouver la mort,- 'Courageux et vaillinit s'arme poui loa dcllnise, l'.t contre ce hautain esprouve sa |)nissance. »
L'esprit du roi (bradasse, entendant tout c(cy : «Cesse, dil-il, Pluton, de te mettre en soucy; rai))uis (ju'nn chef vaillant, un conducteur d'arnicc, Lu qui ait i>ar le 1er planli' sa renommée. Un qui ait fait trembler les plus braves guerriers, L'n qui soit couronné de cent mille lauriers, Se doit armer pour toy, c'est moy qui le doy faire, T'aidanI conlre le ciel, si le ciel t'est contraire.
« Au .seul bruit de mon nom qui voile en mille lieux, J'ay remply de frayeur les plus audacieux, J'ay rendu par mon bras l'Espagne surmonter", .l'ay fait trembler de peur la France espouvanlée, Et suis venu à bout de deux vœux que j'ay faits, i.)ui eussent peu courber le dieu Mars sous le faix, l'our les premiers essais de ma verde jeunesse, Fuyant les voluptez et la molle richesse.
nODii.MOM. ÔV
Pesle des grands seigneurs, il' un cœurbouillaiil (4 cliauil, .le f'ey vœu de eonibattie et Roland el Renaud ; J'ou le cheval de l'un, de l'autre j'en l'ospée, Au sang des ennemis A toute lieure trempée. »
L'esprit audacieux ne cessoit de conter Sans le fier Mandricard, qui ne peut supporter Sa parole orgueilleuse, ains tout plein de l'urie, i.'œilladant de travers, horriblement s'escrie :
« Cet ell'roy des humains, ce gueriier si vaillant Lschauffé d'un beau sang et d'un cœur si bouilkinl. ^e s'est peu garantir aveu tant de puissance. Qu'il n'ait esté captif sous mon obeyssance. Astolfe, qui n'est point de ces grands chevaliers Qu'on renomme pour estre au combat des premier», D'une lance dorée, inutile à la guerre, Luy lit perdre la selle, estendu contre terre. Et encor il se vante et, pour mieux s'avancer, Il menace les cieux et nous veut devancer, Nous dont la renommée en tous lieux espandm", Immortelle et durable à bon droit s'est rendue. »
Gradasse est tout émeu d'un courroux véhément, lit le veut démentir; mais l'esprit d'Agramant Le devance à jiarler en voix terrible el forte, lit, regardant Pluton, commence en cette sorte:
« l'ourquoy font-ils débat d'un droit qui m'appartient? Car, puis que cet honneur par les armes nous vient, (In ne me le sçauroit justement contredire; .l'ay veu trente-deux lois vassaux de mon empire, J'ay eu plus de soldats à mon commandement Qu'on ne voit de flambeaux la nuict au linnamenl; J'ay lait planer les monts, j'ay tari les rivières Par le nombre infiny de mes troupes guerrières; J'ay fait de sang humain les plaines ondoyer. Et la mort nuit et jour par les champs tournoyer.
Il Pluton, tu le sçais bien, la mémoire est récente. Combien par ma valeur d'esprits ont fait descente Dans ces lieux ténébreux; Caron le sçait assez, Qui de les trajetter eut les membres lassez. Mais afin qu'à mon droit rien plus ils ne prétendent, Monstre-nous le journal des ombres qui descendent Avant terme aux enfers; on connoistra comment .l'ay plus accreu ton règne en deux jours seulement Qu'eux en toute leur vie, et que ma dextre armée A peuplé de subjets ta grand' salle enfumée. »
Ainsi ces trois esprits de propos combatoyent, Ll pour gagner l'honneni' leui-s gestes racontoicnt;
■^48 luHKiMoNT.
Muib l'IiiliMi, l'iimiyd' ili> l.iiil ouy diliiihi', Tiisclii" :i les :i|)p:iisoi', pour les liiiro t'diiib.illf l.';mir clii loy d'Ariier, (jui lousjoms t'opoiulaiil l'istoil (it-SMis Ir iioiil liariliiiieiil attciidanl.
"Cessez, leur ilit IM\itoii, cessez voslie cpierelle; Une plus juste cause au coinhal vous appelle; Huant à vos dilleiens, en ipielque autre saison Le juste Uiiadaniant vous en fera raison. Mais ]iuis qu'en tant de lieux voslie f;loire est coniuK Puis que juscjues icy vous l'avez iiiaiiileiiuë Claire et liaule en de^ré, laites jioMr l'advenir Qu'avec le niesnie honneur ))uissiez l'enlretenir. (Jui acquiert fait beaucoup, mais il l'ail davantage. Qui, l'ayant bien ac(piis, f;arde son héritage. Si vous avez bien l'ait (juand vos corps ont vescu. Or qu'en estes privez, d'un courage invaincu Faites cncores mieux, monstiant par vostre force (Jue les corps ne sont rien qu'une débile escorce. «
Ainsi le ilitu d'enfer aniiuoit ses esprits, •Juanil le preux Mandricard, qui de gloire est é])iis, S'esciie : « 0 roi des inorls ! laisse-moy l'entreiuisc De punir ce vanteur, qui tes forces, mcsprise; Je le rens sans pouvoir, captif de la grandeur. .Mais devant, s'il l(; plaist, apjiaise un peu l'ardeur De la rage d'Amour, (jui me tient tout en llame, Kt(|ui, comme un vautour, se repaisl de mon ame. Tous ces aulres tourniens, |)unisscurs des mesfaits. Les ciis, riiorreur, l'elfroy, les serpens contrefaits, La faim du Phrygien, le travail des lielides, Le foin-t ensanglanté des lieres Eunienides, l".l lout 1(>, plus cruel qui soit icy dedans, La torture, la roue et les llambeaux ardans, .\e me blessent point tant ((ue l'ainoureuse rage, (.lui d'ongles et de dénis cruellement m'outrage. S'il te plaist pour un peu sa rigueur modérer, l.aisse-nioy faire après, je te veux asseurcr, .Non sans jilus du payen qui brave le fait craindre. .Mais je veux Jupiter et Neptune contraindre De te payer tribut, et que, victorieux, lu sois dieu de la mer, des enfers et des cieux. Il reste seulement que l'amour qui me lue D'un trespas renaissant sa fureur diminué. »
11 se tourne à ces mots, regardant (ieremenl. Comme par un dédain, Gradasse et Agramant.
« l!etourncz, ce dit-il, retournez sur la terre, .Misérables esprits, recommencez la guerre;
KOHO.MOM. 319
Que i'un pour une espée estonne l'univers. Faisant voUer au vent mille estenclars divers, Et que l'autre, agité d'une folle jeunesse, Sur un courroux vengeur fonde sa hardiesse. Je n'ay point fait ainsi : tous mes faits entrepris Ont eu l'Amour pour guide et sa mère Cypris. i>luy seul est vaillant, qui, dcvùt, sacrifie Au puissant dieu d'Amour ses armes et sa vie. Mais, de grâce, Pluton, cherche de m'alleger; Je pourray mieux après te sortir de danger. »
'< llelas ! ce dit Pluton, que veux-tu que je face, >i la rage d'Amour comme toy me pourchasse? tt si ses poignans traits, acercz de rigueur, Jusqu'au fond des enfers viennent percer mon cœur? Et bien qu'incessamment sa fureur me possède, Je n'ay peu, malheureux, trouver un seul remède Qui m'en puisse exanter; mais plus je vais avant, Plus je voy ce tvTan contre moy s'élevant. »
Voulant continuer, les ruisseaux qui descendent Bouillonnans de ses yeux, le parler luy deft'endeni; F.t va laschant du cœur des soupirs enllamez. Dont ces lieux ténébreux regorgent enfumez.
L'ombre de Piodomont sur le pont se pourniame, (Continuant tousjours, orgueilleuse et hautaine. De menacer Pluton, de bruire et de crier, 1-t les esprits damnez au combat desfier.
Le vaillant Mandricard pour résister se monstre ; liodoinont, qui le voit, soudain vient à l'enconlie, Tenant par l'un des pieds Caron tout cfl'royc. Apres que le payen eut long-tans tournoyé Le vieillard misérable à l'entour de sa teste, Il rélance en bruyant comme un trait de tempeste Droit contre Mandricard, et l'attaint tellement, <)ue l'esprit estourdy perd tout le sentiment. Il tombe en chancelant, et Caron tout de mesuic Tombe aux pieds de Pluton, qui devient froid et blesme, Et qui est de ce coup tellement estonné. Qu'il a de grand fiayeur son sceptre abandonné, l'.c sceptre estoit de fer, d'une barre massive. Ayant un croc au bout de grandeur excessive.
Dodoinont l'apperçoit, qui tout soudainement S'approclie et, se courbant, le saisit hardiment. Ayant ce croc au poing, il ne sçauroit plus croire Que les plus redoutez de la région noire Osent luy faire teste; il conunence à fiapper, Pour renverser le pont et garder d'eschapper
■iO
I UuliOM ii.N 1.
("eux ([iii vduiliiiiil liiir; .luliinl (le rdiips (|ii'il (lininr l»i' Miii ci'culiol ilr> ter, loul r.iliisiiio icboniits Los osprils t'oiil sortir de gniiids jjcmissciiii'iis, r.l iiiaiiits loul csix'itlus riMilreiil ;tii.\ iiioiiuiiicns.
I^'aiiic (le Maiiilricard, du yraud ln-uil évcillt'c, IVnoil la vout; eu bas luulo roii;;!' fil souillée |)i' lioulc cl lie dospil, ci vnil en se levant lu ^nis iiœu do scrpons endaniiue/ par dovaut, Mar(pu'loz loul par loul de couleur hlouë ol vertr, Uni jcttoieiit par les yeux et par la bouche ouverte De ^raniTs poiules de Ion; le su(' «jui doyoutoil Tous les lieux d'alenloiir de venin inl'ocloit. Luy, qui les recueillit d'une allopresse proule, Les .jolie à Hodoniont, |)ensant vanf,'or sa boule; Mais il n'eu fait que rire, et, connue en se jouant, D'une main les sulVoque et les va secouant.
L'es|)rit plus que jamais transporté de coleie, Voyant le peu «le cas que son lier adversaire l'ait de tous ses elîorts, saute dessus le pont, Puis de toute sa force il hurle Rodonionl, Et le choque si fort, que l'ombre mallieurouse, La leste contre bas, tombe en l'eau ténébreuse ; L'eau se fend au dessous ot rejaillit en haut.
L'esprit est tout troublé de ce danf;eieux saul, El commence à uagei- )ioui' gaignor le rivage, lirnlanl au fond de l'eau de fuiour et de rage; D'une sueusc écume il est tout dégoûtant, El va l'eau par la bouche et par les yeux jettaut.
Plulon, reprenant cœur, auimoit la canaille: « Sus, compagnons, dit-il, qu'(jn saute la muraille, Qu'on garde ce hautain de revenir à port, Qu'on luy fasse sentir une seconde mort. Si (pielqu'un le peut faire à celuy-Ià j'ordonne D'un cypros mortuaii'o une riche couronne. »
.Mandricard, entendant tout l'enfer s'émouvoir Aux propos de Plulon, luy qui île veut avoir L'n second en sa gloire acquise à tant de paino. Du creux de l'estomach pousse une voix liautaino. " Si tu ne veux, dit-il, Plulon, l'en l'epentii-, Doiuie ordre à lus esprits qu'ils ne puissent sortir; Ou sinon, contre toy je lourneray mes armes, Profanant ma valeur sur tes fresles gendarmes. ><
Tependant Rodomont ayant bien travaillé, .Malgré tous leurs efforts sort île l'eau tout mouillé. Si possédé de rage et d'ardeur violente. Que le fier Mandricard le voyant s'espouvante.