X \ 1 II
Je la doy bien haïr cette main ennemie, Qui décocha sur moy tant de traits rifjoureux, Et du sang de ma playe, eucor tout ehalour(>ii\, M'escrivit dans le cœur le nom de l'arlhenie.
Toulesfois je l'adore, et la peine infinie N'en sçauroil retirer mon œil trop désireux; Peussé-je luy donner cent baisers amoureux. Pour vanger mon outrage et la rendre pmiie !
Ce bel amas de neige, excessif en froideui-, Pourroit en le pressant rafraîchir mon ardeur, Si le secours d'un mal se prend de son-contraire.
Mais, puis qu'un si grand prix à ma foy n'est promis, Au moins baisons son gand. 11 est tousjours ])ermis Pe baiser le dessus d'un sacré reliquaire.
Se peut-il trouver peine en amour si diverse Que ce cruel enfant ne m'ait fait endurei'? A-t-il en son royaume une seule traverse, Où je ne me sois veu mille fois égarer?
En mon cœur chaque jour sa rigueui' il exerce, Ayant tousjours dequoy mon esprit martyrer; Et croy que sur moy se\il, pour me désespérer, De tous les amoureux tous les tourmens il verse.
J'ay demeuré quatre ans vivant en liberté. Sans joye et sans douleur, auprès d'une beauté De tous les dons du ciel lieureusement jiourveuë.
Apres un si long-tans il m'en vient enflammer, El, comme si j'avois une nouvelle veuë. Je la sers, je l'adore, et meurs de trop l'aimer.
J'ay tant suivy l'Amoiu' sans avoir recompance. J'ay tant pour l'adoucir vainement soupiré.
LlIVtUSES AMOURS. 089
Que, le leconiioissant contre moy conjuré, Je dois jusqu'au tombeau luy faire résistance.
Lascliement toutesfois, sans me mettre en défiance, Je me rens pour im trait que vos yeux m'ont tiié; liien que je voye à l'œil mon malheur préparé, Et que le desespoir soit ma seule espérance.
Mais qui pourroit fuir le desastre ordonné? L'un meurt dedans son lict, l'autre est prédestiné Pour mourir au combat, l'autre au milieu de l'onde.
De moy, par les effets on peut voir clairement Que le ciel arresta, quand je vins en ce monde, Que je devoy mourir pour aimer constamment.
Six jours, ah ! dieux, c'est trop ! six jours sans l'avoir veu Plus fascheux à passer qu'un long siècle d'ennuis! Je les appelle jours, c'estoient obscures nuits; Car mes yeux aveuglez n'ont jour que de sa veuë.
Le mal qui tient au lict ma puissance abatuë Ne m'est grief, que d'autant que voir je ne la puis; Médecins qui jugez du tourment où je suis. Pour Dieu, faites qu'il cesse, ou que tost il me tué!
Vostre art ne sçauroit-il me donner le pouvoir D'aller jusqu'au chasteau seulement pour la voir.' Trouvez-moy ce moyen, ma langueur est finie.
Sinon retirez-vous, c'est en vain consulté; Saignée, herbes, onguens, ne font pour ma santé : Mon mal et son remède est l'œil de Pardienie.
C0MPL.'\1.NTE
Las! plus je vay avant, plus je suis outragé D'im regret inhumain, qui me tient assiégé Depuis le triste jour que j'ay laissé ma dame, Et que je ne voy plus la clarté de ses yeux, Plaisans flambeaux d'amour, serains et gracieux. Qui, comme un beau soleil, esclairoient à mon ame.
Ce dieu, qui ne veut point mes tristesses finir, r.éveille mon esprit d'un poignant souvenir, Mettant devant mes yeux tant de laveurs laissées, Tant de rares beautez, tant de contentemens. De discours, de baisers, de doux languissemens. Et tant (le brèves nuitcs si doucement passées.
Je connoy maintenant qu'il me faisnil s^ouster
590 riIVKP. SES A M OUI! s.
I.ps plaisirs ninouroux, non pour nie cnnionicr, .Ni i>o\u' pilié qu'il pust île ma peine soulVcrli', Mais afin qu'eu penlanl eetle félicité, Je fusse puis après aisénieiit emporté l'ar le grief souvi^iir d'une si gi'ande perle
0 iner! que j'abandonne avec mille douleurs, Je fay croistrc tes eaux par les eaux do. mes pleins, Et fay par mes soupirs élever un orai(e ! Las! je serois heureux, si la force du vaut Me noyoit à ce bord sans passer plus avant, Afin que mon esprit eriast sur ce rivage.
Celuy qui bien au vif d'amour n'est point espiis, .Abandonnant les yeux dont son cœur est surpris, Appelle ceste absence une aigre départie; Mais de inoyje l'appelle un rigoureux tourment, Une angoisse, une rage et un gémissement, Qui n'a point d'autre fin que la lin de la vie.
Las! je croy que le ciel m'avoit prédestiné Pour .souffrir des travaux devant que d'estre né. Et pour n'avoir jamais de repos sur la terre! l'ay couru sur la mei- mille et mille dangers, J'ay supporté, clietif, aux pays estraiigers, Le froid, le chaud, la faiin, les prisons et la guerre;
Mais, pour tant de combats dont j'estois assailly. Jamais je ne me vey le cœur lasche et failly : Tousjours d'un ferme esprit j'y faisoy résistance. Maintenant au besoin le courage me faut, Et, voulant résister à ce dernier assaut. Je perds soudainement l'esprit et la puissance.
Quand celuy qui voyage est surpris de la nuit. Et qu'il s'est égaré ilu cliemin qu'il poursuit. Il a pour son recours la clarté de la lune; Mais, las! où me faut-il désormais i étirer, Suivant l'aveugle Amour qui m'a fait égarer. Puis que je no voy plus de lumière opportune?
Quand le naiitonnier sage est au milieu de l'ciau. Et que les vens esmeus combattent son vaisseau, Vers un signe, luisant pour guide, il se retire; Mais, las! que puis-je faire en l'amoureuse mer? Je voy les vens esmeus et les flots escnmer, Et si je ne voy plus mon bel astre reluire.
Vivant comme je vy, dolent et soucieux, J'accompare à mon sort ces monts audacieux. Qui semblent faire aux dieux une autre fois la guerre : Ils sont voisins du ciel, et mon banlain penser Jusqu'au plus haut des cieux s'est bien osé hausser.
Pour clioisir la beauté que j'adore en la terre.
Ils sont couverts de neige eu perdant leur soleil : Des que je pers le mien, mon soi't est tout pareil, J'ay le cœur fout serré de glace et de froidure; Ils sont pleins de rochers, et mon dueil véhément Sl'a privé tout d'un coup d'ame et de sentiment, El m'a changé l'esprit en une roche dure.
Si je n'eusse eu le cœur en rocher transmué, L'excessive douleur aussi-tost m'eust tué, Par une seule mort mettant fin à mes paines ; J'eusse esté sous le faix mille fois abbattu. Sans durer aux soucis dont je suis combattu, Et souffrir sans mourir mille morts inliumainos.
Soit de jour, soit do. nuict, je ne puis reposer, Car mon juste regret ne se veut appaiseï-; Mes pensers importuns ne me font point de tièvo; Tant plus je vay avant, plus je suis tourmenté; .le souhaite le jour pentlant l'obscurité, Et souhaite la nuict quand le soleil se levé.
J'ay pour tout reconfort un espoir mensonger, Qui veut contre mon gré mes douleurs alléger Par le doux appareil d'un retour désirable; Mais foihle est ce recours. Car laut-il espérer Qu'avec tant de tourmens je puisse assez dnrei-, Pour attendre un retour vainement favorable'.'
COMPLAINTr
ALLANT EN P O L 0 N i; V 1 :
Puis que j'eu liicn le cœur ele me séparer d'elle, Voyant ses deux beaux yeux si chaudement lileiu er. Je l'auray bien aussi pour me désespérer. Et finir par ma mort mon angoisse immortelle.
Wouions donc, et moustrons, en ce dernier outrage. Qu'il est tùusjours en nous d'échapper le malheur; Si le coup de la mort me fait quelque douleur, Celuy de mon départ m'en lit bien davantage.
Mais quel fieuve de sang peut laver mon offcnce Et l'erreur que j'ay faite en m'esloignant de vous? Il n'est point de trespas qui ne me fust trop doux; 11 faut qu'un plus grand mal m'en fasse la vengeance.
Entre cent mille horreurs je veux traîner ma vie. Troublé, désespéré, tiavaillé sans cesseï"; Et le dur souvenir d'avoir peu vous laisser Seia de mon esprit l'éternelle furie.
'Oi m vint m; S a m o un s.
J'aiir;iy |i(iiir me Ht'snor Idiisjonis en la inciiioii*! I,rs liii'iis ([lu'j'ay ppidiis, vos l)(>;uilo/., vos iliscouis, TaiU <r('Ntioilos faveurs, laiil de niiicts, tant de jours, Ou'Ainour ne in'espargnoil un seul point do s.t gloire !
0 devoir rigoureux! grande est la tyraïuii'? Que si supeibement tu exerces en nioy.
Puis (pie ees doux jdaisirs n'ont rien peu contre loy, Et (pie pour t'olieir toute amour j'ay liannie!
Bannie, lielas! nenny! quand et inoy je la poile : C'est le sang et l'esprit dont je suis coinposii, F.t le cruel devoir qui me rend maistrisé, Au lieu de l'allbiblir, la lait tousjours plus forte.
11 est vray qu'il a peu cestc fois nie contraindre, Mais c'est ce qui l'augmente, irritant son effort; Amour n'est rien que tlamme, et la (lamme ard plus tort Quand par une closture on la pense restraindre.
J'accuse mon devoir d'une erreur que j'ay faite, Moy qui par trop d'cigard me suis veu décevoir; Car falloit-il connoistre en terre autre devoir Qu'ostre tousjours auprès de beauté si parfaite?
Mais, qu'enst-on dit de moy? J'eusse laissé mon maistre, Serviteur inlidelle, ingrat et malheureux. Ali ! j'ay trop de raison pour un homme amoureux ! Avec tant de respects Amour ne s^'anroit estre.
Ce dieu sur tous les dieux n'auroil pas la maisirise. Si tousjours par sagesse il se laissoit guider; Pour ne connoistre rien l'amant se doit bander, F.t faut que toutes loix pour sa dame il mesprise.
Ceux qui ne sont touchez de l'amoureuse llame. Dont le sang est moins chaud et le poil ])his grisou. Gardent seuls le devoir, l'honneur et la raison : Je dois tout violer pour complaire à ma dame.
Et puis mon jeune roy n'a pas lame sauvage, Amour assez de fois l'a soumis à sa loy; Quand il cust sceu mon mal, prenant pitié de moy, Il m'eust bien dispensé d'un si fascheux voyage.
Aussi bien je le suy séparé de moy-mesme. Sans cœur et sans esprit qu'en vos yeux j'ay laissé, l'.t n'ay plus que le corps, tout palle et tout glacé. Animé seulement de ma douleur extrême.
Mais que le lier destin à son gré me promeine D'un et d'autre costé, par les tans plus divers. Sous l'ourse, en la Scythie, ejitre cent mille hyvers, Tousjours de vostre amour mon ame sera pleine.
Mes yeux pourront bien voir mainte chose admliabli'. Autre ciel, autre terre, autre peuple indonté;
Mais ils ne verront point, loin de vostre beaulé, I''ohjet qui les contente et leur soit agieahle.
ni» F.
Cependant que l'honnesteté Uetenoit ta jeune lieauté '
Empreinte au pins vif do mon ame; Quand je sentoy brûler mon cœur, .le me plaisoy en ma langueur, r.t nomniois heureuse ma flame.
Les lilés de les blonds cheveux, Primes, frisez, retors en nœux De cent mille laçons nouvelles, Serroient tellement mes esprits, Que Jamais je n'eusse entrepris De rompre des chaisnes si belles.
Ton œil, qui les dieux émouvoil, Contraignant tout ce qui vivoit Sous l'amoureuse obéissance, Et l'esclat brillant de ton teint M'avoient si vivement atleinl, Que je tremble encor quand j'y panse.
Bref„ingrate, j'estois tant tien, Que je mettois mon plus grand bien A te jieindre en ma fantaisie.
Pleine de tant de raritez, Que mesme les divinitez S'en esmouvoient de jalousie.
Quantesfois une froide peur M'a gelé le sang et le cœurl Combien de fois mon aine altainle A craint que le maistre des dieux Encor un coup quittas! les cicux, Touché de ton œillade sainte!
Toutesfois or' en im moment .le ne sens plus tant de tourment.
Mon ame n'est plus si craintive, Ton poil ne me semble si beau, Ton œil ne me sert de (lambeau, >'y ta couleur ne m'est plus vive.
Sçay-tu pourquoy? c'est pour avoir Ainsi manqué de ton devoir, Engageant ta gloire estimée; Car ton honneur qui reluisoil, Plus que la beauté me plaisoit
39^ lin li lis lis AMoiir. s.
•Jiii ii'i'sl sans lioiiiu'ur ([uo I'iiiik''!'.
l'.iU'or si la loiijjiu' ami tir iMist lU'cliy ton ctfiir à pitir, JViissc moins sonty cfil onlra^c; Mais m la llour ilr son printaiis Se vendro à beaux deniers conlans, C'est n'avoir amour ny courapr.
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I.iliei'lé inécieuse, en mes vœux ailoiée, (}ni depuis si loiiij-tans in'avois voulu laisser, Te puy-je donc encore, o déesse embrasser Airranclii des liens qui mon ame ont serrée'.'
T'ayant trop follement en la France égarée Depuis tant de saisons, eussé-je peu penser •Jue si loing en Pologne il lallust m'adresser. Pour voir sous ta laveur ma fraucliise asseurée?
J'estoy serf doublement; mon roy me retenoit, l'.t l'œil d'une beauté mille loix me donnoil; J'ay congé de mon piiuce, et ma dame me laisse.
<lar depuis mon départ son cœur elle a changé; 0 moy trois fois heureux! qui me voy déchargé D'un coup, à mon honneur, de maistre et de maistresse
Je ne veux plus aimer un cerveau si volage. Fantastique, incertain, qui n'a rien d'arresté; .l'ay trop souflert d'ennuis par sa légèreté, J'ay trop fermé les yeux à mou propie donnuat^e.
Et si pour l'advenir il faut que je m'engage Aux attraits enchanteurs de quelque autre beauté. Devant que mon esi)iit rentre en captivité, Je voudroy voir le cœur pluslost que le visage.
J'ay bien servy quatre ans, et n'ay rien avancé; Maintenant que l'esprit m'a du tout délaissé. Au plus fort de mou mal ma guarison j'espreuvo.
De ce pront changement je scay que vous rirez. Mais pourtant quelquefois vous me confesserez Qn'un tel amant que moy tous les jours ne se treuve.
Je l'aime bien pour la douce puissance De ces beaux yeux, si pronts à décocher,
Itl YEUSES aMOLI! S. Ô9S
l'our tant d'allrails dont je n'ose approtliet , Pour ses propos tant vrais en ajiparancc;
Mais je la hay pour sa graiule inconstance, l'our tant d'amours qu'elle ne peut caclicr, Pour se laisser à chacun rechercher, El des amans ne faire differance.
On ne voit point au ciel tant de clartez, Ni tant de Heurs en avril par les jdaines, Oue son visage est orné de beautez.
11 n'y a point aux enfers tant de paincs, Ni sur la mer tant de tlols despitez, Qu'elle refait et fait d'amours soudaines.