XI
Quoy que fasse le ciel, je seray tousjours telle, f!n perd tans d'essayer à forcer mon vouloir; Tous les assauts des vens contre un roc n'ont pouvoii-, Ma foy, c'est un rocher qui jamais ne chancelle.
J'ay juré saintement d'estre tousjours fidelle Sous l'empire d' .Amour; je luy veux faire voir Que je puy pour ma foy mille morts recevoir. Car mourir pour sa foy c'est une chose belle.
Les faveurs, la grandeur, les biens, l'esloigiu ineiit, La rigueur des parens, leur courroux véhément De ce forme vouloir ne me peuvent distraire.
L'or s'affine au fourneau, mon ame en est ainsy : Elle s'affine au feu d'ennuis et do soucy. Et paroist aux malheurs jdus constante et plus clair-.
CHANSON
Las! que nous sommes miseraMcs D'eslrc serves dessous les loix •es hommes légers et muahles Plus (jne le feuill.if;e des hois !
Les pensers des hommes ressemlileiii A l'air, aux vens et aux saisons, Et aux girouëllcs qui tremblent Inconstammenl sur les maisons.
Leur amour est ferme et coustaulo (!omme la mer grosse de flots.
Oui liiuil, qui court, qui se tourmante, l'^t jamais n'aireste en rejios.
Ce n'est que vent (jue de leur leste.
De vent est leur entendement; Les vents cncor et la tempeste Ne vont point si légèrement.
Ces soupirs, qui sortent sanspaine De leur eslomach si souvent.
N'est-ce une preuve assez certaine Qu'au dedans ils n'ont que du vent?
Qui se fie en chose si vaine, 11 semé sans espoir de l'ruil, 11 veut bastir dessus Tareiie, Ou sur la glace d'une nuil.
Ils font des dieux en leur pensée, Qui comme eux ont l'esprit léger.
Se riant de la l'oy faussée Et de voir bien souvent changer.
Ceux qui peuvent mieux faire accroire Et sont menteurs plus asseurez, Entr'eux sont eslevez en gloire, Et sont comme dieux adorez.
Car ils prennent pour grand' loiiange Quand on les estime inconstants; Et disent que le tans se change.
Et que le sage suit le tans.
Mais, las! qui ne seroit éprise.
Quand on ne sçait leurs fictions, Lors qu'avec si grande feintise Ils soupirent leurs liassions?
De leur cœur sort une fournaise.
Leurs yeux sont deux ruisseaux coulans, Ce n'est que feu, ce n'est que braise,
Mesnic leurs propos sont briilans.
Mais cet ardant feu qui les tuë l't rend leur esprit consommé, C'est un feu de paille menue, Aussi-tost esteint qu'allumé.
Et les torrens qu'on voit descendre Pour nostre douceur esmouvoir, Ce sont des appas à surprendre Celles qu'ils veulent décevoir.
Ainsi l'oiseleur au bocage l'rend les oyseaux par ses chansons, Et le pescheur sur le rivage Tend ses lilés pour les poissons.
Sommes-nous donc pas misérables D'eslre serves dessous les loix Des hommes légers et muables l'Ius que le feuillage des bois?
COMPLAINTE
Quand je viens à penser à mon cruel malheur Et au point désastre de ma triste naissance. Je me sens si pressé d'angoisscuse douleur. Qu'il faut qu'en soupirant mille plaints je conimaiu e. Je fens l'air de regrets, je despite les cieux.
Tout forcené de rage; Et les torrens de pleurs, que desbordent mes yeux.
Me noyent le visage.
Désolé que je suis, à quoy puis~je aspirer? Où faut-il que je tourne? Ilelas! que dois-jc faire, Si je ne connoy rien qui me fasse espérer Et si je ne voy rien ([ui ne me soit contraire? Tout objet me despluist, toute chose me nuil :
Le ciel, l'air et la terre, La chaleur et le froid, la lumière et la nuil,
A l'envy me font guerre.
Si j'ay quelque plaisir, c'est, helas ! seulement Quand j'invoque la mort duisante à mon oppresse. Pour luy faire pitié je luy dy mon tourment. Et le mai importun qui jamais ne me laisse. Mais j'ay beau raconter ce qui me fait douloir
A cette inexorable ; Car, helas! je ne puis, je ne puis l'csmouvoir
A m'estre favorable.
Lors que je la requiers de finir mon esmoy. Elle ferme l'oreille à ma juste prière;
■ilS 11 1 V K 11 .s i: s AMOURS.
Si j'rii veux apiirocliiM', reculer je la voy; Si je v;iy .ni ilcvont, elle l'nil eu airieie, Kl dit (luo c'osl en vain que d'elle je prclnis
Soro'.u's en mon (loiniiiayc; Car les <lieu\-, qui ne sont de mes malheurs contens,
M'en gardent davanta;;e.
Ils wulent que Je vive, afin de falie voir Toute lire du ciel dans un homme assenililée, 1.1 tout ce (lue l'enfer dedans soy peut avoir l'our tourmenter nue ame et la rendre Irouhléo; Car l'éternelle nuit ne couve point d'horreur,
De lonrmens et de liâmes, De pleurs, de jieurs, (le morts, de remords, de liurnr
Qui ne loge en mon amc.
Je ne sçay qui je suis, je ne me connoy poiid, Sinon que pour un homme où tout malheur abonde. I.as! je me sens réduit à un si piteux point, (jue, me faschant de moy, je fasche tout le monde. Et ce ([ni plus me trouble et me fait blasphémer
Nature et la fortune.
C'est que je ne sçauroy seulement cxprimei-
L'ennuy qui m'impoitune.
Il faut que je le cotivre et l'estouffe au dedan^., l'our ne le pouvoir jjas assez tristement plaindre. Dont je viens à sentir mille chaibons ardaiis, Que larmes et souj)irs n'ont puissance d'estaimlre ; Seulement je me plais, me mettant à penser
Que tel est mon rnartire.
Que, (|uand le ciel voudroit plus fort se courroucer,
Je ne puis avoir pire.
S'il advient quelquefois (ju'outre ma volonté Du logis où je suis j'abandonne la porte, Je chancelle à tous pas d'un et d'autre costé. Tant l'excez du malheur hors de moy me transporte; Je ne jiarle à personne et chemine incertain,
Comme il plaist à ma rage; Si quelqu'un me rencontre, il me prend lout soudain
l'our un mauvais présage.
bien que je sois comblé de toute afiliclion, Et que mou juste dueil par le tans ne s'a]ipaise, Mes amis seulement n'en ont compassion, Et semble qu'en mon mal tout le monde se plaise; .Mesme aux plus durs assauts de ma calamité,
J'entr'oy comme un murmure De ceux qui vont disant que j'ay bien merilé
l.e tourment que j'endure.
C'est troj!, c'est trop languy, sans espoir de secours! Poui- linir ma douleur il faut que je me tuë ; Je veux iiaster la fin de mes malheureux jours, M'oulreperçant le cœur d'une lame pointue. Mais, helas I je ne sçay si par ce doux trespas
J'auray banny mes paines, Et crains de les porter (maudite ombre) là-bas
'lousjours plus inhumaines. C'est assez, ma complainte, il est tans de cesser Et d'arrester le cours de ton dueil larmoyablc. Mais en m'abandonnant, où te puis-je addresser, S'il ne s'en trouve un seul tant que moy misérable? Va donc où tu voudras, et me laisse endurer
La douleur qui m'alfolle; Aussi bien c'est en vain que je veux espérer
Que ton chant me console.
SÏAISCES LU MARIAGE
De toutes les fureuis dont nous sommes pressez, De tout ce que les cieux ardemment courroucez Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage, D'angoisseuses langueurs, de meurtre ensanglanté, De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté, Rien n'approche en rigueur la loy de mariage.
Dure et sauvage loy, nos plaisirs meurtrissant, Qui, fertile, a pioduit un hydre renaissant De mespris, de chagrin, de rancune et d'envie, Du repos des humains l'inhumaine poison, Des corps et des esprits la cruelle prison, La source des malheurs, le fiel de nostre vie !
On dit (pie Jupiter, ayant pour son poché, Sur le dos d'un rocher Promelhée altiicbé, Oui servoit de pasture à l'aigle insatiable, .N'eut le cœur assouvy de tant de cruauté, Mais voulut, pour monslrer qu'il esloit despile. Rendre le genre humain de tout jioinl miseiable.
Il envoya la femme aux mortels icy-bab.
l'JO niVEUSliS AMOURS.
Ayant dnlaiis sos yeux niillf ainouicux appas,
Kl ])oilaiil Pli la main iin(> lnnuHlo rociinilc.
Des somencps du mal, les proccz, lo (li:i('(Ji(l,
l.e soiiry, la donloui', la vieillesse et la mm I,
Brel", pour douaire elle avoil tout lu iiiallicui'du niinidr.
Venus dessus son front mille beaulcz sema, l'illion d'autant d'attraits sa parole anima, Vulcan foi'gea son cœur. Mars luy ilonna l'audace; bref, le ciel rigoureux si liicii la déguisa, Que l'homme épris de flamme aussi-losl l'espousa, l'Iongeant en son malheur loule l'Iuimaine race.
De là le mariage eut son commencement.
Tyran injurieux, plein de commandement, (Jue la liberté fuit comme son adversaire; Plaisant à l'abordée, à l'œil doux et riant, Mais qui sous beau semblant, traistre nous va liant D'un lien que la mort seulement peut desfaire.
11 lient dessous ses l'iés le repos abalii. De cordage et de fers son corps est revestu ; Le soin est à costé, le travail le regarde, La peur, la jalousie et le mal inconnu, (Mal par opinion) (pii rend l homme coinu; Puis vient le repentir, chef de l'arriere-garde.
Le dueil et les courroux après le vont suivant, Amour fuit, le voyant, léger comme le vant, Bien que le nom d'amour masque sa tyi'aimic. Car ce puissant vainqueur et des dieux et des rois (Magistrat souverain) n'est point sujet aux loix, Et de toute sa cour la contrainte est bannie.
Uelas! grand Jupiter, si l'homme avoit erré, Tu le devois punir d'un mal plus modéré. Et plustost l'assommer d'un éclat de tonnerre. Que le faire languir durement enchaisné, Hoste de mille ennuis, au dueil abandonné. Travaillant son esprit d'une immortelle guerre.
On parle des enfers où les maux sont punis, L'n cruel inagazin de tourmens infinis, IHi chien tousjours béant, des sœurs pleines de i Des douleurs de Titye et des autres esprits; Mais je ne puis penser que ce soit rien au prix, Ne qu'il y ait enfer si grand que mariage.
Languir toute sa vie en obscure prison. Passer mille travaux, nourrir en sa maison Une femme bien laide et coucher auprès d'elle; En avoir une belle et en estre jaloux, Craindre tout, l'espier, se gesner de courroux, Y a-t-il quelque peine en enfer plus cruelle?
Je lais tant de regrets, de soucis et d'ennuis, Tant de jours ennuyeux, tant de lascheuses nuits, Tant de rapports semez, tant de plaintes ameres Qui les pense nombrer, aura plustost conté Les fleurettes de may, les moissons de l'esté Et des plaines du ciel les flambeaux ordinaires.
Hé ! donc, parmy ces maux que n'avons-nous des yeux Pour connoislre en autruy la vengeance des dieux, Evitant sagement nostre perte asseurée?
Mais au fort du péril nous nous allons ruer, Nous forgeons (malheureux) le ter pour nous tuëi', Et bcuvons la poison par nos mains préparée.
Si d'un sommeil de fer nos yeux n'estoient pressez, La nopce seulement nous apprendroit assez Quel heur et quel repos son lien nous appresle : Le son des tabourins, les flambeaux allumez, L'apiïareil, la rumeur, les bruits accoutumez. N'est-ce un présage seur de prochaine tempeste'
Escoutez ma parole, ô mortels égarez !
Qui dans la servitude aveuglément courez.
lUVliUSKS AMOLI'i S.
r,l voyiv. (inellc IVmiiin au moins viuis iJcviv. inciRlrc, Si vous l'espousez riciie, il se f;uil préparer De servir, de soudVir, de n'oser murmurer, Avninh; en tous ses laits et soiwil pour lie reiileiidrc.
Pesdaigneuse et superbe elle croit tout sçavoii-, Son niary n'est qu'un sot trop heureux de l'avoir ; En te ([u'il entreprend elle est tousjours contraire. Ses jiropos sont cuisaus, hautains et rigoureux; le forçat misérable est beaucoup plus heureux A la rame et aux fers d'un outraseux corsaire.
Si vous lu prenez pauvre, avec la pauvreté Vous espousez aussi mainte incommodité, I.a charge des enfans, la peine et l'infortune; Le mespris d'un chacun vous fait baisser les yeux. Le soin rend vos esprits chagrins el soucieux. Avec la pauvreté toulc elipsc^ importune.
Si vous l'esjjoiisez belle, asscurez-vous aus.si De n'estre jamais franc de crainte et de souey; L'œil <le vosirc voisin comme vous la regarde. Un chacun la désire; et vouloir l'cmpescher, C'est égaler Sisiphc et monter son rocher. Une beauté parfaile est de mauvaise garde.
."•'i vous la prenez laide, adieu loute amitié I L'esprit, tenant du corps, est iileiu de mauvaislié. Vous aurez la maison pour prison ténébreuse, Le soleil désormais à vos yeux ne luira : bref, on peut Mcu penser s'elle vous desplaira, Quand la plus belle femme en trois jours est fascheiibC.
Celuy n'avoit jamais les no))ces esprouvé. Qui dit qu'aucun secours contre Amour n'est trouvé, Depuis qu'eu nos esprits il a fait sa racine; Car quand quelque beauté vient nos cœurs embraser, La voulons-nous haïr? Il la faut espouser. Qui veut guaiii' d'Amour, c'en est la médecine^
llIVEIiSES AMOIM'.S. 42/)
ilille fois Jupitci', d'ainonr (oui égaré, Pour les yeux lie sa sœur a plaint et soupiré; Toutesfois il la liait dès qu'il l'a espousée, Kt luy desplaist si fort, que, pour s'en estranger. En beste et en oyseau ne feint de se changer, .Ne trouvant rien faschenx pour la rendre abusée.
C'est un estrange cas, que le palais des ilieux Ne s'est peu garantir des debals furieux Naissans du mariage, autlieur de toutes plainles, Kt que ce Jupiter, que tout l'univers craint, Aguetté de Junon, cent fois s'est veu contraint De couvrir sa grandeur sous niilU' estranges faintes
La uopce est un fardeau si ficlicnx à porter, Qu'elle fait à vui dieu son empire quitter : Elle luy rend le ciel un enfer de Iristesse; Et trouve en ses liens tant d'infelicité. Qu'il aiine mieux servir en terre une lieaulé, Que jouyr dans le ciel d'une espouse déesse.
A l'exemple de luy, qui ilnil estre suivy. Tout homme qui se trouve en ses laqs asservy, Doit par mille plaisirs alléger son martire, Aimer en tous endroits sans esclaver sou coiii', Kt chasser loin de luy toute jalouse peur : Plus lui bouline est jaloux, plus sa femme on désire.
0 supplice infernal! en la terre transmis Pour gesner les humains, gesne mes ennemis! Qu'ils soient chargez de fers, de tourmens et de fiâmes ! Mais luy de ma maison, n'approche point de moy, Je hay plus que la mort ta rigoureuse loy, Aimaiil mieux espouser un lomheàu qu'une fenmie.