XL
Or' que bien loin île vous je languys soucieux, Fuyant tout entretien, je penise' à mon niartire, Et ne sçauroy rien voir, quelque part que je lire, Qui ne blesse aussi-tost mon esprit par mes yeux.
Quand je voy ces hauts monts qui voisinent les cieux. Je pense à la grandeur du bien que je désire, Et pense, oyant les vents en leur caverne bruire. Que ce soient de mon cœur les soupirs furieux.
Quand je voy des rochers les sources distilantes,
11 me va souvenir de mes larmes brûlantes,
Qui ruissellent d'un cours tousjours s'entre-suivant;
Et le feuillage sec dont la terre est couverte semble à mon espérance, en autie temps si verte. Mais qui, sèche à présent, sert de joiiet ati vant.
Solitaire et pensif, dans un bois écarté, Bien loin du populaire et de la tourbe espesse, Je veux bastir un temple à ma fiere déesse, Pour apprendre mes vœux à sa divinité.
Là, de jour et de nuit, par moy sera chanté Le pouvoir de ses yeux, sa gloire et sa hautesse; Et, dévot, son beau nom j'invoqueray sans cesse, Quand je seray pressé de quelque adversité.
Mon œil sera la lampe ardant continuelle, Devant l'image saint d'une dame si belle; Mon corps sera l'autel, et mes soupirs les vœux.
Par mille et mille vers je ehanteray roflîce. Puis, espanchant mes pleurs et coupant mes cheveux, J'y feray tous les jours de mon cœur sacrifice.
0 songe heureux et doux ! où fuis-tu si soudain, Laissant à ton départ mon ame désolée?
0 douce vision ! las! où es-tu volée.
Me rendant de tristesse et d'angoisse si plain?
Helas! somme trompeur, que tu m'es inhumain ! Que n'as-tu plus lung-tans ma paupière sillée? Que n'avez-vous encor, ô vous, troupe estoillée, Empesché le soleil de commencer son train?
0 Dieux ! permettez-moy que toujours je sommeille, Si je puis recevoir une autre nuict pareille. Sans qu'un triste réveil me débande les yeux.
Le proverbe dit vray : « Ce qui plus nous contante Est suivy pas à pas d'un regret ennuyeux, Et n'y a chose aucune en ce monde constante. »
Je me travaille assez pour ne faire apparoir La douleur qui me rend si triste et si débile; Mais, helas! je ne puis! Il est trop difficile De porter un grand feu sans qu'on le face voir.
Je haillomip mes maux, Je lontiains mon voiiloii , F.t tast'lic à le couvrir d'une l'ai^ou sulililc; Mais mon vaguo ponsrr, ol mon omI qui dislilr, florifessent iiaut ol clair ce qui me fait douloir.
Ne m'en accusez ])oinl, ))e!le et fierc doesse : Aux cœurs sans jiassion l'acile est la sagesse; Ceux qui l'eignent d'aimer soûl aisément discrcis.
H en prend autrement aux mortelles attaintes : « Les llcurs de la douleur, ce sont larmes et plaintes; Les tyrans, en tuant, permettent les regrets. »
Quand j'approche de vous, et que je prcn l'audace De regarder vos yeux, roys de ma libeité, Une ardeur me saisit, je suis tout agité, El mille feux ardans en mon cœur prennent place.
llelas! pour mon salut que faut-il que je face, Sinon vous éloigner contre ma volonté?
Je le fay, toutesfois je n'en suis mieux traité, Car, si j'estois en feu, je suis lotit plein de glace.
Je ne sçaurois parler, je devien palle et blanc; ■ Une tremblante peur me gelé tout le sang; Le froid m'étreint si fort, que plus je ne respire.
Hé donc, puis-je pas bien vous nommer mon soleil, Si je sens un hyver m'éloignant de vostre œil. Puis un esté bouillant lorsque je le vois luiie?
Malheureux fut le jour, le mois et la saison Que le cruel Amour ensorcela mon ame, Versant dedans mes yeux, par les yeux d'une dame, Une trop dangereuse et mortelle poison.
llelas! je suis tousjours en obscure prison; Helas! je sens tousjours une brûlante llame; Helas! un trait mortel sans reUiche m'entame. Serrant, brûlant, navrant, esprit, ame et raison.
Que sera-ce de moy? Le mal qui me tourmente, En me désespérant, d'heure en heure j'augmente. Et plus je vay avant, plus je suis mal-heureux.
Que maudicte soit donc ma dure destinée, L'heure, le jour, le mois, la saison et l'année Que le cruel Amour me rendit amoureux !